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lyber 2-84162-003-4 176 p. 14 euros. collection |
Déclinaisons de lEurope traduit de litalien et présenté par Michel Valensi I Géophilosophie de l'Europe II Guerre et mer III Les Héros IV L'Hôte ingrat V. La patrie absente |
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v la patrie absente
I. violence et harmonie
Tous les mortels, sils ne vivaient pas selon leur propre et particulière intelligence, devraient être persuadés de lOrdre auquel visiblement obéissent les dieux invisibles de lunivers. Et le fait dêtre-en-paix consisterait-il en autre chose que de se rattacher au logos commun à toutes les choses, et de faire notre Nomos à son image? Toutefois le logos naffirme pas simplement que le tout est un, mais que son unité advient, quelle advient-et-devient selon Eris et Nécessité (Héraclite, DK B 50, B 80). Diké ne peut se donner quen tant quEris («il faut savoir ... kaì díken érin»); lorsque lun est vu-et-connu, nécessairement il apparaît comme conflit, différence. Et il ny aurait pas de logos commun à tous sil nétait pas logos de la différence, car le tout est divisible indivisible, engendré inengendré, mortel immortel. Le tout est concordant discordant en soi; les choses sont lun du tout, et lun, en tant quil est, est toutes les choses (B 10, B 50, B 51). Le fait dêtre-en-paix équivaudra alors à convenir, en le comprenant, de ce rythme éternel du cosmos quaucun dieu na créé, convenir de son drâma, selon lequel Eris-Polemos fait naître la multiplicité de lêtre à partir de lun, et toujours la résout de nouveau dans lun ou mieux encore, dans lequel lun, en tant quil se nomme Polemos, exprime lêtre dans sa différence, et Polemos, en tant que père de toutes les choses, résout de nouveau toutes les choses dans leur unité. Être-en-paix signifie sharmoniser avec une telle Harmonie, qui nest pas état, disposition immobile, mais palíntropos1: conversion de lun dans le tout, et du tout, de nouveau, dans lun. Pourrions-nous avoir une idée de la paix qui ne soit pas liée à lharmonie? Quest-ce que la Paix, pour nous, sinon la connexion des parties qui, finalement, sortent de leur rêve de dormeurs, ignorant leur chemin (Parménide DK B 1, 7), ápeiroi, et reconnaissent le commun, le Xynón, le Cum originel? Mais le commun est ce qui rassemble les parties; sans elles, il ne serait pas concevable; et lharmonie provient de la «différence des parties», «ek tôn diapherónton», (Héraclite DK B 8). Toutes les choses sont engendrées par lEris qui est en conflit avec la pure unité; de ce conflit sont engendrés les multiples; et du conflit entre les multiples est engendrée, de nouveau, lharmonie. Nous revenons toujours à ce point fondamental: si la paix est harmonie, elle est mouvement, et ce mouvement se détermine selon Eris et Nécessité, selon la nécessité du conflit. Il faut que les différents en tant que différents se donnent, quils ek-sistent; il faut quils se dépassent en se résolvant dans lun, à partir duquel ils ek-sistent; et il faut également que lun, pour être, se manifeste dans le tout de la différence. Lharmonie est le logos commun à toutes les parties et à tous les moments de ce movimentum. Là où, précisément, rien ne semble vraiment demeurer, rien nexiste qui ne soit en relation à lautre, rien nexiste qui ne soit sans in-quiétude sinon précisément, le logos qui comprend la conjonction de lopposé, qui saisit les parties et en produit lhar-monie. Voici donc les deux sens du terme: lharmonie est la connexion accomplie des parties, mais cest aussi la loi, le Nombre qui détermine la connexion; lharmonie est cette disposition déterminée des éléments, mais également lidée qui linforme et lui donne forme, lOrdre sur la base duquel elle a été produite. Lharmonie qui apparaît, qui est engendrée à partir de la connexion des différents: et lHarmonie aphanés inapparente qui, en tant que telle, ne vient jamais à la lumière (ni cachée, parce que le caché se détermine de la même manière que lapparent ni invisible, parce que le logos la voit et, donc, la connaît), qui nest jamais saisissable. Harmonie des plus belles (B 8) en tant que résultat de la connexion: des plus belles et donc des plus apparentes. Harmonie in-apparente, en tant que Loi de la connexion elle-même, et donc kreítton, manifeste, en tout plus puissante que lautre (B 54). Cest dans la relation entre les deux harmonies que lEurope a pensé la paix. Dune part, elle ne peut se concevoir sans lidée dune commune origine de toutes les choses. Si la différence était originelle, comment lordre harmonique pourrait-il se déterminer sinon comme simplement contingent, simple hasard? Dautre part, elle est le produit dun conflit entre les multiples, doù naît cette connexion, cette harmonie visible, constituée par les différents éléments. Cette harmonie visible coïncide avec la direction, avec le sens du conflit. Eris, en effet, engendre tout dabord les multiples à partir de lun. Eris ne tolère pas des unités simples, indifférenciées. Puis elle distingue les multiples, les constitue comme réellement différents et les oppose les uns aux autres. Il ny aurait aucune harmonie sans cette opposition; aucun accord ne peut naître sinon du contraste. Mais Eris crée et oppose les différents pour les contraindre à la connexion. Eris est essentielle tant pour constituer la différence que pour la résoudre, parce que sans le conflit contre la permanence des différents en tant que différents, sans la lutte le pólemos, pour les faire passer dans leur Cum , il ny aurait finalement aucune harmonie. Tout le mouvement est sur-ordonné par lHarmonie aphanés; tout le rythme est image de Dikè. Mais il ne peut sagir de deux dimensions, parce qualors, elles-mêmes devraient sharmoniser, et la loi de leur harmonie deviendrait la plus puissante, et ainsi à linfini. LHarmonie in-apparente est ce qui gouverne toutes choses, lun de jour-nuit, hiver-été, guerre-paix, satiété-faim; Harmonie immanente au mouvement qui distingue-harmonise. Nous voyons ces conjonctions et saisissons ces dissonances, du fait quelles signifient toujours lHarmonie in-apparente en tant quin-apparente. Elles montrent comment cette harmonie déterminée, nest pas lHarmonie, et également, dans le même moment, font signe à la puissance de lHarmonie, dans laquelle et par laquelle tout le mouvement advient. Dans la très puissante pensée tragique héraclitéenne, il ny a donc pas de place pour une Harmonie abstraitement séparée de Polemos et dEris. Certes, lHarmonie manifeste (kreítton) nest pas le résultat de la connexion, tour à tour déterminable, mais, pour cela, elle nest pas en paix en quelque lieu au-delà du ciel; elle est plutôt lâme insaisissable, la psyché aux voies trop profondes du conflit, la foudre qui gouverne tous ses mouvements. Certes, en en comprenant le logos, nous savons que les distincts ne valent pas comme immédiatement différents, mais comme proto-agonistes de lharmonie elle-même, que les différents éléments sont éléments de lharmonie mais lharmonie, comme on la vu, nest que la signification du conflit. Et Eris ne pourra jamais disparaître, de même que lHarmonie très exactement ne pourra jamais décliner. Ce nest quà travers le conflit que nous reconnaissons lharmonie, et par lharmonie lHarmonie. Archétype de la catharsis, de lapprentissage par la souffrance. Si lharmonie se réduisait au produit de la connexion, elle serait simplement un artifice. Et le multiple des éléments à harmoniser serait originel. Lunité du contraire est lHarmonie originelle, in-apparente; ici-bas, par contre, nous voyons seulement le distinct et sa connexion. Mais nous devons également reconnaître, par la force du logos, que la distinction et la connexion sont une seule voie, ou, en termes plus précis, quEris est de lordre de la Nécessité. Et nous devons voir cette Harmonie et savoir ce quelle est plus clairement que tout autre. Elle ne nie nullement le conflit, lopposition, mais les révèle comme relation, comme nécessaires afin quadvienne la connexion. Elle nie que les distincts puissent souffrir dune séparation absolue. Ce mal est limpossible. Lharmonie ne tolère pas limmédiate déconnexion. Cest précisément Eris, le conflit, qui frappe tout être prétendant sétablir dans la déconnexion: en lui faisant la guerre, elle le contraint à se connecter avec lautre. Et, ainsi, elle produit de lharmonie. Cette harmonie peut se produire parce que Harmonie domine toutes choses. Parce que Harmonie ne permet à aucun être de demeurer dans la-dikía, de demeurer hors de la connexion cosmique. Laffinité radicale entre la première pensée de lOccident, le dit dAnaximandre, et Héraclite est ici évidente. Mais la paix nest alors, pour nous, rien dautre que la connexion qui nadmet pas de séparation, qui fait la guerre à toute a-dikía ; la paix cest lharmonie, armée contre toute déconnexion, sur la base du Principe aphanés, in-apparent, et pourtant très puissant, de lunité originelle du contraire, cest-à-dire de lHarmonie. Tout être qui refuse de se résoudre dans lHarmonie, se place ainsi hors de Dike. Il est, dès lors, mal. Pourtant, il est impossible que ce mal perdure, parce quil est impossible quun être soit plus fort que Dike. Le conflit le saisira à nouveau et le reconduira à la connexion nécessaire. Mais, en même temps, il est nécessaire que le différent, dès sa première apparition, se détermine simplement comme tel, et quà travers le mouvement du conflit, à travers cette punition, il soit reconduit à lunité du tout. Et donc Harmonie dispose en soi de cette déconnexion que justement elle ne tolère pas. Dans une telle perspective, la paix nest certainement pas pensable comme simple pacte ou artifice, mais pas plus comme fin véritable du conflit. Il ny a jamais dHarmonie sinon en-conflit avec lapparition immédiate du différent. Dans le pythagorisme, chez Philolaos (et dans le Timée platonicien), harmonie semble valoir comme metaxy, véritable élément moyen sans lequel aucun cosmos ne pourrait être. Lharmonie apparaît comme harmonie du composé, du cosmos en tant que composé par des éléments illimités et des éléments limitants (Philolaos DK B 2).Les dissemblables existent, mais ils ne pourraient pas pour autant apparaître en soi, mais uniquement par le fait dun tiers qui les harmonise. Alors, ils existent (et sont connaissables) en tant quils sont harmonisés (B 6). Or, cette grande harmonie (dans le Timée, le Même, amerés, sans parties, vaut pour lápeiron de Philolaos, tandis que lAutre, meristón, composé, divisible, pour le péras, la limite, le limitant) constitue un cosmos musical intègre, sauf. Tout nombre irrationnel en est exclu comme lepos et la tragédie le sont de la polis. Mais, par cela même, le Conflit en est banni pour toujours. Lharmonie, dont le logos est parfaitement déterminé, institue la relation entre les dissemblables selon un nombre parfait, immuable. Mais plus encore lharmonie napparaît plus immanente à la différence, comme chez Héraclite, et donc comme ce mouvement de la différence qui la conduit par nécessité à la connexion; elle apparaît ici comme nombre-logos en soi, intermédiaire qui rend définitivement dialectiques les dissemblables, sans appartenir à leur série. La position pythagorico-platonicienne est en étroite relation critique avec celle héraclitéenne. Si lharmonie nest pas le nombre-logos qui, sans mensonge en soi, sans aporie (Philolaos, DK B 11), relie le dissemblable, mais le mouvement même par lequel se révèle lunité des contraires, dans le sens où ce qui apparaissait comme opposé se résout, du fait même quil subit le Conflit avec lautre, en relation avec lautre, en xynón alors la pensée semble ici se heurter à une insurmontable difficulté: comment concevoir chaque élément comme semblable-dissemblable, comme soi-même et autre que soi? Nest-ce pas la voie dont Parménide voulait nous éloigner? Dans le fragment DK B 6, on retrouve exactement le terme héraclitéen qui définit lharmonie: palíntropos, mais il indique ici le chemin de toutes les choses, comme le comprennent les «ákrita phyla», les lignées de ceux qui sont incapables de se décider, les «hommes à deux têtes», pour lesquels «être et non-être sont le même et ce qui nest pas le même». Palíntropos est le chemin de l«esprit errant», qui noue son fil de lun vers les multiples et le re-noue vers lun, qui à partir du dissonant pro-duit harmonie et de lharmonie voit sengendrer le conflit de nouveau. Palíntropos: lentrelacs des deux voies, que Parménide sépare radicalement (même sil est nécessaire de les connaître toutes deux: DK B 8,53, B 1,30). Lharmonie renvoie nécessairement à lidée de connexion, de composition. Tout comme lHarmonie aphanés, car elle nest que la Loi de la connexion harmonique du dissemblable, lunité in-apparente de tous les contraires. Dans le pythagorisme, ce renvoi est encore plus explicite: harmonique est ici la physis du cosmos, sa nature en tant que composée, et lharmonie elle-même apparaît quasiment comme élément de la composition (quand bien même est-elle cet élément essentiel pour que la composition se donne, et donc pour que le dissemblable apparaisse). Mais lêtre parménidéen nest harmonie daucune manière, parce que daucune manière composé. Lêtre se connecte à lêtre seulement; de lêtre rien ne peut naître hormis lui-même; et il nest pas divisible (diairetón), parce que tout entier égal en soi, sans parties; immobile «dans les limites des liens puissants», il ne connaît ni arché ni fin, ni naissance ni ruine, toujours identique à soi dans le même état il repose en lui-même, ne manquant de rien, parfait, accompli. Cest seulement le kósmos trompeur des mots qui établit quil y a la naissance et le dépérissement, lêtre et le non-être, les changements et les mutations qui établit, en dautres termes, lordre apparent de toutes les choses, où les distincts semblent subsister et sopposer et de nouveau se connecter. Kósmos, terme pythagoricien: harmonie des contraires quHarmonie produit chez Parménide le même terme est employé pour indiquer lordre trompeur des noms des mortels et du cosmos qui dans de tels noms se révèle. La recherche de lharmonie contraint, donc, dans lordre de lapparent, du contraste et du devenir; elle doit assumer le distinct comme réel, en admettre les changements et les mutations. Elle est connexion et conflit; guerre et paix; elle est lunité de la connexion et la multiplicité de la différence. Dans lharmonie, il est nécessaire de penser en même temps le contradictoire. Mais cet ordre, ce cosmos, nest nullement effacé par la theoría du «cur qui ne tremble pas de la parfaitement ronde Aletheia»; et cest précisément en tant que tel, sans plus en être trompé, que celui «qui de tout en tous sens sinstruit», devra sen instruire également. Ce que pensent les mortels est connu précisément dans sa séparation absolue du pistòs lógos, du discours qui convainc, du discours imbattable qui consiste à considérer que lêtre est connexion des distincts, et le considérer cosmos dapparences différentes et contraires. Et si lêtre est tel, alors il devra se transformer, naître, périr. Si lêtre est harmonie, et lharmonie est connexion des éléments et élément elle-même, ou alors ce qui, en tant que Loi, sous-entend pourtant toujours la conjonction du distinct, jamais absolutisable par le mouvement à travers lequel sopère une telle conjonction cosmique, lêtre ne pourra se dire parfait, accompli, immobile, immortel. À des telles conclusions conduit l«esprit errant» des mortels qui suivent le chemin palíntropos et non celui de Peithó, de la Persuasion. Mais, dautre part, ce chemin est tout à fait étranger à celui des hommes (Parménide, DK B 1,27), dont lopinion nest pas trompée, mais est tromperie en soi. Leur vie, dirons-nous, consiste à croire que les deux voies peuvent se rejoindre, que lêtre peut devenir et être harmonie, que lêtre peut sappeler du nom de mort. Ce nest quà laune du terrible discours parménidéen que nous pouvons comprendre les doutes, les incertitudes de Platon lorsquil sagit daffronter lidée dharmonie. Même si, après Parménide, nous en parlons encore en termes pythagoriciens, comme mélange, krâsis, selon des mètres bien définis, déléments divers (Philolaos, DK B 10: harmonie est hénosis de termes en mélange et symphrónesis de pensées séparées), il ne nous est plus possible de lui attribuer aucune stabilité, aucune félicité. Ce qui est véritablement divin et immortel ne pourra être simplement en harmonie1. La megíste mousiké, la plus haute musique que chante Socrate dans le Phédon (accord parfait denquête et de mytho-logie, de diaskopeîn et de mythologeîn : 61 e 1-2), celle que chante les âmes au terme de leur préparation à la mort, quand déjà elle devinent leur imminente félicité, nest pas adressée à la très belle harmonie mais au divin et immortel qui lexcède. Elle est louange du destin de lâme, qui ne se résout pas en connexion du distinct, en tant quil est également connexion des éléments distincts ou facultés. Sil était harmonie, en effet, il ne pourrait subsister avant les éléments qui la composent, mais il est nécessaire que lâme nous pré-existe, puisque connaître cest se souvenir; si lâme était harmonie, elle serait de la nature des éléments qui la composent, tandis que lessence de lâme cest son pouvoir hégémonique sur les affects et les passions qui la concernent, donc quelque chose dun autre genre par rapport à ceux-ci; si lâme était harmonie, comment pourrait-elle continuer à être, tandis que les cordes qui la produisent finissent par se rompre? Si lâme était harmonie, en somme, elle serait nécessairement un composé, et en tant que composé elle ne pourrait jamais être dite immortelle. Dans la seule mesure où elle participe du Bien simple, indivisible, lâme jamais naccueillera «en soi le contraire de ce que toujours elle porte en elle» (105 d 10), et puisque, où quelle soit, elle apporte la vie, elle est principe de vie, jamais elle ne recevra la mort. De ce qui est immortel, il nest pas possible de penser harmoniquement quil est vie et mort, semblable et dissemblable, jour-nuit, faim-satiété. Mais, ici-bas, la nature hégémonique de lâme immortelle est en conflit avec les passions, les affects, les désirs; elle nest ni libre ni débarrassée «de ces lieux terrestres sembables à des prisons» (114 b). Sur la «vraie terre», après la mort, elle apparaîtra dans sa pure simplicité; ici-bas, cest encore le conflit, stásis. Et comment pouvoir gouverner le conflit sinon grâce aux mètres de lharmonie? Le chemin de lharmonie revient simposer à nouveau, comme simpose le Démiurge qui, précisément, est appelé à relier mortel et immortel, à produire des composés (et tout ce qui est lié est dissoluble, même les dieux : Timée 41 a-b. Seule la volonté du Démiurge qui, en agissant en parfaite imitation du Bien, ne peut désirer que les choses parfaitement conjointes se dissolvent, est le lien qui garantit de leur immortalité. Mais ne faudrait-il pas se souvenir, à ce propos que, également chez Parménide, cest seulement par le pouvoir de la Déesse que le koûros est initié à la connaissance de toute chose? que ce qui excède lharmonie, la téchne de la connexion, ne peut se penser que comme don divin?). Et donc le long itinéraire semble se conclure ainsi: la paix serait tout à la fois la parfaite conjonction avec lHarmonie in-apparente; rester immobile sur le cur qui ne tremble pas dAlethéia; la joie de parcourir seul le sentier de la Persuasion; la vraie vie de lâme sur la vraie terre. Mais, daucune manière, lagón harmonisant que lâme accomplit en elle-même et entre les différents éléments nest concevable comme paix parfaite. Et toutefois, comment pourrions-nous penser la paix ici-bas, sinon comme connexion, composition, en laquelle les différents sont présupposés dans leur conflit nécessaire, réciproque et dans le conflit qui conduit à eux cette âme qui veut les harmoniser? Mais une paix qui soit le produit de la connexion des distincts est, par nature, mortelle. Cest une paix qui accueillera nécessairement en soi son propre contraire, qui a en soi le principe qui la nie. Tout comme le conflit qui existe seulement en vue de sa fin, en vue de la résolution harmonique des contraires qui le constituent. Paix et conflit redeviennent expression du logos commun à eux deux et à tous. Les mortels à deux têtes ne savent pas les dé-cider. Pourraient-ils dé-cider, à partir de lharmonie complexe de paix et conflit, la voie de la Persuasion, la vie pure, simple de lhégémonique de lâme immortelle? Probablement, si Thémis et Diké le consentent1. Mais, même dans ce cas, la vie persuadée ne serait pas simple, une, immobile, vraiment immortelle, puisque les hommes parviendrait jusquà elle de toutes façons à travers un détachement, une séparation, traînés, éconduits par lagón, par la grande et difficile lutte que lharmonie représente. Et ils devraient en tout cas continuer de connaître la vie-sans-vie, lábios bíos, de linfatigable disjonction et conjonction; ils continueraient à en avoir la mémoire, même sur la vraie terre, et cette mémoire, bien plus que l«oubli» (Phèdre 248 c), finirait par les alourdir et les précipiter de nouveau jusquà terre. Palíntropos harmoníe: nous connaissons désormais un autre nom de lagòn mégistos, du plus haut et plus dur des combats.
II. tolérance et intolérance
Intolérable est, pour lharmonie, tout ce qui résiste à la connexion, tout ce qui refuse de passer dans le composé, et donc de devenir élément du composé. Lharmonie ne tolère pas la distinction en tant que distinction absolue, cest-à-dire ayant en soi la possibilité de la séparation; elle ne tolère aucune différence qui ne manifeste pas sa vérité comme élément de la connexion. Seul lindividu en tant quil est destiné au composé, a un sens et un prix pour la très belle harmonie. Mais harmonie nest autre que le nom des différentes formes du faire. Chaque forme du faire est, pour lEurope, harmózein, harmóttein2; chaque élément du faire est harmós, articulation de la connexion, membre du composé. Faire cest empêcher que le distinct apparaisse comme tel, cest le concevoir a priori comme partie, en fonction du composé projeté. Tout ce qui ne passe pas de quelque manière que ce soit, dans le commun, tout ce qui se refuse au logos commun précisément parce que connectant toutes les choses, sera grossier, difforme, il-limité, in-déterminé, et donc, également, mal. Mais, en même temps, le caractère prédicable de lexistence effective de ce mal, est hautement incertain: lil-limité, lápeiron, peut-il être apparent, sil ne rencontre pas ce qui a une limite? Tout ce qui apparaît, apparaît en tant quil est doté dune forme qui résulte de la combinaison de ce qui est limité et de ce qui est illimitant. Donc, nous devrons affirmer que cet être, ainsi constitué, ainsi structuré, est non seulement harmonikós, mais que telle doit être la caractéristique de chaque être en tant quêtre simplement. Et que le mal, ne létant pas, nest pas. Dans ses différentes philosophies de lhistoire et dans les nombreuses variantes de sa théodicée, lOccident a toujours justifié bien plus sa propre conception du faire, que la bonté et la pureté de ses dieux. La guerre est kakós, mauvaise et ce depuis les origines de notre paideía, depuis Homère. Mais elle est mauvaise lorsquelle est considérée en soi, abstraitement; lorsque sa violence prétend être sans limites. En tant que partie, au contraire, elle peut être aussi harmonikós. Cest la bonne Eris qui engendre les distincts et toujours, de nouveau, les résout. Cest pourquoi la Paix qui est la cause finale de la guerre , si elle est pensée comme paix véritable, pax profunda, ne peut être conçue que comme le résultat dune extrême et très parfaite harmonie. Dune harmonie capable dengendrer une connexion définitive. Mais il nest pas possible, comme on la vu, de concevoir une harmonie immortelle. Tout composé est, par nature, dé-composable et donc, toute harmonie qui pourrait être produite, porte en soi le germe de sa propre décomposition et, en même temps, la possibilité de nouvelles harmonies. De même que les distincts doivent passer, pour quune harmonie puisse se produire, de même lharmonie devra purger sa peine, ne pourra échapper à son destin qui consiste à laisser-place de nouveau au distinct et à dautres connexions. Chaque harmonie devra, alors, combattre le distinct qui veut se maintenir en tant que tel, mais se combattre également elle-même, combattre son inéluctable prétention à demeurer comme ultime et parfaite connexion: elle devra combattre ce qui refuse de passer dans le commun, mais surtout combattre lhybris qui menace sa propre beauté: se vouloir éternelle. Non seulement lEurope a toujours pensé la pax profunda comme le produit dune extrême et radicale harmonisation du distinct et donc comme le résultat dun conflit ultime mais elle a également toujours conçu les différentes formes de lharmonie (les différentes paix par lesquelles son mouvement est passé) comme en elles-mêmes conflictuelles, comme formes dun double et douloureux trépas. La preuve, difficilement falsifiable, que la tonalité du faire de lEurope est celui de lharmózein, réside dans le fait que lidée de tolérance, quune grande part de la paideía européenne considère comme sa plus grande valeur, ne renvoie finalement à rien dautre quà cette intolérance à légard de labsolument distinct qui anime les travaux et les jours dHarmonie. Il en est ainsi de la tolérance que nous pourrons qualifier de sénile: la tolérance de celui qui a perdu toute foi en lui, ou toute foi en la puissance de sa propre harmonie, et qui dissimule cette perte, ce manque, derrière un désir universel et cosmopolite de cohabitation et de paix. Il est une autre forme de tolérance, étroitement liée à la première (représentée de manière emblématique par lantique temperatia de Symmaque versus la violence dAmbroise1, versus cette harmonie nouvelle et si sûre delle) que nous pourrions qualifier de négligente, plutôt quindifférente et agnostique: il sagit de loubli ou de la suspension systématique de ces valeurs fondamentales qui, dans le conflit, distinguent les adversaires, afin de parvenir à une mauvaise imitation de la complexio oppositorum dans laquelle les opposants ont été préventivement dépurés de ce qui les constituait précisément comme tels. Il ny aurait alors de Paix quen dépotentialisant, en réduisant la différence à un méson commun, un moyen terme qui, en réalité, nappartient à aucune des différences, ou alors en considérant les distincts sous les seuls aspects par lesquels ils ne se distinguent pas, ce qui revient bien évidemment à ne pas les considérer du tout. Ainsi, la différence ne serait quune apparence illusoire et la tolérance est le produit conséquent de cette intolérance à son égard. Les armes de lharmonie sont encore plus évidemment à luvre dans les formes de la tolérance propres à lAufklärung: à partir de larrogant préjugé de la suprême évidence de son propre cogitare, les autres cultures sont tolérées en tant que précisément in-fantes, et donc in itinere, en route vers cette seule forme contrôlable, vérifiable, productrice du langage qui est celle de la raison discursive. Tolérées, mais, également, éduquées. Ici aussi la tolérance nest quun moment précisément défini de lharmonie globale quil faut atteindre. Aucune forme de tolérance ne tolère le risque de pouvoir se transformer dans la relation-conflit avec lautre, ni ne peut consentir à ce que le différent de soi bouleverse cette vérité sur laquelle elle se fondait. Et pour une simple raison nécessaire: on ne peut tolérer que ce lon ne considère pas comme vrai1. La tolérance ne sexplique que comme acte de la volonté, qui admet que lon donne ce à quoi la raison ne peut consentir daucune manière. Mais un acte de la volonté qui nest pas fondé sur une raison quelconque est arbitraire et lombre du pur arbitraire plane aussi sur la plus pure des idées de tolérance. Daucune manière la vérité nest tolérée, elle persuade ; si lapparition de cette position distincte est tolérée par nous, cela signifie quelle nous apparaît étrangère au chemin de la Persuasion. Mais comment pourrions-nous ne pas tenter de dépasser ce qui nous apparaît comme non vrai? comment est-il possible de ne pas tenter de lharmoniser avec cette représentation du vrai sur laquelle doit se fonder notre propre tolérance? Et, par là même, il est nécessaire que la tolérance se dépasse, car à peine est-elle pensée de manière cohérente, quil faut penser à un accord bien plus profond entre les distincts, fondé véritablement sur le logos commun (que le tolérant est supposé posséder nécessairement). Non seulement, donc, lidée de tolérance, sous toutes ses formes, ne vient pas à bout de lintolérance de lharmonie, mais elle rend encore plus évident le caractère mortel du faire harmonique, la connexion de la paix qui annonce le conflit, et ce conflit même qui, de lintérieur, le menace et enfin le dissous. Cest laporie qui domine toute la tradition humaniste du de pace fidei. Ici laccord nest certes pensé ni en termes séniles ni en termes négligents, ni selon une dépotentialisation indifférente des distincts mais précisément dans le cadre de la démonstration selon laquelle tous les distincts savèrent en un seul logos: et dans le Logos qui sest lui-même avéré, en se réalisant parfaitement (nativitas perfecta). La tolérance devient le moyen par lequel il est possible déduquer le plus efficacement ceux qui ignorent encore lÉvénement. LOratio de Pico est lexemple inégalé dune telle idée de paix1: cest précisément en développant ce qui, dans les autres traditions, reste implicite ou insu, quil est possible de les faire parvenir toutes au Cum. Ce qui implique que lÉvénement chrétien constitue leur Originel même, et que reconnaître ce fait revient à découvrir finalement sa propre vérité. La démonstration hégélienne du christianisme comme religion parfaite se fondera sur les mêmes présupposés dialectiques. Et en somme: dès lors que lidée de tolérance est affrontée avec la cohérence nécessaire, elle ne peut que resurgir à nouveau dans celle dharmonie. Sur quelles voies, alors, faut-il saventurer? Pouvons-nous penser la paix hors de lidée dharmonie et de connexion? Cest précisément ce qui a été tenté à travers lidée de tolérance. Nous pouvons affaiblir jusquà linfini cette idée, sans pour autant ne jamais en dépasser les apories; même si la tolérance se réduit pour nous à un vague sentiment daffinité, à une sympathie incertaine et éclectique à légard du différent, elle nest concevable que par rapport à ce quon ne peut daucune manière considérer comme expression de vérité. La Paix ne peut être séparée de lHarmonie, sinon en faisant de lHarmonie une dimension, une partie, et donc en la plaçant nécessairement en conflit avec les sentiers de lopinion. Il ne semble pourtant pas possible déluder le problème qui impose son idée: il est nécessaire de penser ce qui dans le conflit rend véritablement, essentiellement communs les distincts (communs, et non simplement semblables ou proches). Il faut penser la distinction comme distinction absolue et non comme connexion en puissance ou comme destinée à la connexion (car, alors, justement, lharmonie équivaudrait à une intolérance à légard du différent et non à une connexion des distincts); mais, en même temps, la distinction absolue ne peut être pensée comme négation de la connexion et non seulement pour la raison, évidente et logique, selon laquelle distinguer signifie mettre-en-relation (et que le parfaitement distinct implique la plus parfaite connexion en soi, avec soi), mais précisément parce que la distinction en tant quabsolue, non occasionnelle, implique la nécessité de ce de quoi elle se distingue. En tant quabsolument distinct, le distinct est nécessairement lié à ce de quoi il est distinct. La perfection de la distinction implique que ce qui regarde essentiellement le distinct soit ce de quoi il se distingue. Jamais labsolument distinct ne peut ek-sister sinon avec ce, et en même temps que ce de quoi il se distingue. Dans le Cum, dans le Xynón, il est véritablement tenu par la «kraterà Anánke», la «puissante Nécessité» qui lidentifie. Cest au tréfonds de la distinction que se révèle la plus profonde connexion. Mais en son cur se tient également la possibilité de la séparation. Soit la distinction se volatilise comme harmonie en puissance, comme mouvement-devenir de lharmonie, soit elle doit valoir comme possibilité de la connexion et de la séparation. Mais nous avons vu que la distinction absolue nest pensable que comme une nécessaire considération réciproque des distincts devrions-nous conclure que précisément cet autre, celui absolument distinct qui se sépare, qui nous abandonne, qui bouleverse la connexion, est ce qui, le plus grandement, nous considère et nous regarde1? et compléter ainsi laffirmation précédente: cette singularité ne peut-elle se donner quavec lautre de quoi elle se distingue non pas un autre paisible dans sa distinction, mais bien plutôt un autre qui senfuit, un autre saisi toujours dans linstant de son congé? Et, sans cela, quelle sorte dabsolument distinct serait-il? Un distinct fixe en son lieu, selon une mesure définie, est a priori un élément et une fonction dune composition harmonique, partie dun cosmos, et jamais une singularité. Nous cherchons ici, au contraire, cette forme de la connexion qui nest pas différente de labsolue distinction; eh bien nous devons alors penser quest nécessaire et indépassable cette relation qui advient avec ce qui fuit toujours, ou qui peut toujours fuir, hors de la relation, avec ce qui jamais ne sera assuré à la relation. Avec ce distinct véritablement absolu (et donc libéré de toute nécessaire connexion), je suis dans une connexion qui ne peut savérer absolue (qui ne peut être libérée): avec ce distinct qui mabandonne, qui me manque, que jamais, en tout cas, je ne possède, que jamais je ne pourrais calculer dans le Nombre dune harmonie, a priori de son événement. Quest-ce que le Commun, tò Xynón, sinon la différence? en quoi chaque être est commun, sinon en ce quil diffère? Mais alors effectivement la distinction na de valeur que quand elle est la possibilité de la séparation; alors la connexion est vraiment puissante, quand elle connecte labsolument distinct, cest-à-dire ce qui peut se séparer quand labandon signifie lextrême proximité, et lextrême proximité est sauve précisément dans la possibilité de la séparation. Le mouvement densemble sordonne, ainsi, selon ces temps: reconnaître que le Cum nest ni méson, ni moyen harmonique, ni dénominateur commun, quil nest aucun des éléments, aucune représentation déterminée en soi, mais la différence même; reconnaître que les distincts, précisément parce que tels absolument, se regardent lun lautre, que lun a besoin de lautre dans sa vérité, précisément pour être labsolument distinct quil est; reconnaître que les distincts, ainsi considérés, doivent se regarder jusquà la possibilité de leur séparation, et donc de leur propre défection en tant que distincts, qui est la limite extrême de leur relation, et donc ce qui donne forme à tout leur rapport. Aucune harmonie, aucune connexion a priori, aucune Loi cosmique ne les contraint à la connexion (ce qui signifierait en annuler de fait la qualité de distinct, ne pas en tolérer la réelle distinction), mais ils se connectent de par lapparition de leur différence une différence libre de parvenir à la pure séparation. Les deux, les absolument distincts, se connectent parce quils manquent chacun de la vérité de lautre, et reconnaissent en ce manque (et donc dans la vérité qui leur manque) précisément ce qui les constitue. Leur connexion ainsi existe, en tant que toujours-absente. Ils sont distincts parce quils ne pourraient apparaître sans lautre, qui est véritablement tel uniquement quand il senfuit-abandonne. Et dans une telle relation et du fait dun tel risque, il est possible den penser la connexion qui ne sera jamais une structure donnée, un système déterminé, et qui toutefois toujours existera précisément dans la forme de la distinction, cest-à-dire dans son absence.
III. conjecture de paix
Cest précisément quand le danger est à son comble que la distinction apparaît comme opposition violente, contre laquelle ne semble pouvoir valoir quune harmonie tout aussi violente cest peut-être alors que lEurope a tenté de penser, avec le plus de force, la vérité de lautre comme indépassable et constitutive du distinct, au-delà de toute idée dharmonie et de tolérance. Cette Europe, quasiment secrète et silencieuse mais toutefois pourtant toujours inextricablement entrelacée avec celle dominante de lHarmonie et du Conflit fait signe depuis les pages du De pace fidei de Nicolas de Cues, lultime et suprême résultat dune tradition médiévale vers lequel confluent les voix dAbélard, de Yéhudah Halevi, de Ibn Arabî et de Ramon Llull1. Une grande multitude «non potest esse sine multa diversitate», mais la diversité est source de malheurs et de misères quand chaque partie conçoit sa propre vérité sans hospitalité, comme pivot de toute harmonie possible. Et pourtant, cest pour sa vérité que chaque partie est en conflit avec lautre: «propter te enim ... est haec aemulatio». Peut-on éviter laffrontement en réduisant la vérité à la multiplicité des évaluations? Il faudrait pouvoir contraindre toute affirmation de vérité à se reconnaître comme superstition idolâtre mais pour pouvoir seulement le vouloir, il est nécessaire de considérer fermement comme vraie, inexpugnable, sa propre position et construire alentour lharmonie. Toute forme de négation de la vérité du distinct même celle apparemment destinée à éviter le conflit, et peut-être celle-là plus que tout autre est non seulement contradictoire, mais aussi, dans son essence, violente. Et pourtant, à cause de toi, Vérité, les hommes combattent et mènent la plus misérable des existences. Comment faut-il te considérer pour que la paix puisse être en toi? La réponse de Nicolas de Cues nest nullement linéaire: cest une pénible ascension qui requiert toute sa pénétration théologique et sa puissance logique. Les premières étapes reparcourent le thème traditionnel de la concordance des fois autour de la Vérité, apparue de manière manifeste avec le christianisme. Cest la force avec laquelle le christianisme fait-apparaître la vérité, en apportant la preuve que lhomme est capax divini, qui doit convaincre chaque partie de sharmoniser avec le Logos-Christ. Toutes les parties ne saccordent-elles pas dans lidée que Dieu est créateur? Mais ceci implique quen Lui subsiste un lien interne, une relation non contingente, quen Lui lunité absolue est pensée comme coïncidence ou connexion des contraires (coimplicatio). Son unité est égalité avec lui-même et co-implication du multiple, lien entre unité et égalité et lien de lunité-égalité divine avec la créature. Quand les musulmans et les juifs comprendront que la Trinité nest pas simplement pluralité, mais «fecunditas simplicissima» de lUn, alors, «perlibenter acquiescent»; ils ne pourront pas ne pas être en accord avec ce raisonnement «ab isto intellectu». Utopie ultime de la construction harmonique parfaite fondée sur le seul intellect (qui parvient à définir comme des représentations impropres les noms mêmes du Père, du Fils et du Saint Esprit). La religion chrétienne est autorisée à se nommer «perfectio omnium religionum» essentiellement par la force argumentative de ses représentations, par la cohérence avec laquelle ses noms sont harmonisés. Ici, la perfection de la religion chrétienne nest autre, en réalité, que la perfection de sa théo-logie, due à son fondement classique (pour De Cues essentiellement néoplatonicien). Le logos de Jean agit ici aussi comme le grand Conciliateur («Mais enfin vint Jésus comme pacificateur et médiateur. En Lui sont unies la nature divine, vénérée par les Juifs, et la nature sensible, déifiée et vénérée par les païens» Prêche 118, «Tu es Petrus»). Pour De Cues (et, en cela, il est le véritable et principal précurseur de lidéalisme), la religion chrétienne apparaît, à la différence des autres, intrinsèquement tournée vers le théologique mais la force discursive de la théologie nest pas dévoilante, elle ne représente pas la Vérité (ce qui la rend inassimilable à quelque forme didéalisme). La supériorité de la religion chrétienne ne réside pas dans le fait quelle possède pleinement la Vérité, dans son Offenbarung, sa Révélation, dans le fait de rendre-ouvert le mystère, mais précisément den reconnaître, à travers le Logos, le caractère inaccessible. Et cest ce qui doit devenir commun, pour que la paix soit: savoir quaucune représentation de la Vérité nest la Vérité, savoir quaucune onto-théologie ne peut valoir comme scientia dei, cette connaissance de Dieu, identique à la connaissance que Dieu a de soi, Scientia supérieure à la scientia beatorum, la «connaissance des bienheureux» (cette dernière égale à la visio facialis Dei, et donc encore contenue dans les limites de la relation entre sujet et objet). Alors, si Dieu, comme créateur, est un et trin, il est, dun point de vue discursif, explicable dans un tel lien, comme infini; par contre, «il nest ni trin, ni un, ni aucun des autres noms qui peuvent être employés. Les noms en effet, que lon attribue à Dieu, sont déduits par les créatures, tandis que Lui même est en soi ineffable et au-dessus de tout ce qui peut se nommer et se dire». Tous les noms des anges et de Dieu dont lhomme se sert, manquent de précision («non esse praecisa» De venatione sapientiae, 33): le mot est en soi temporel comment pourrait-il posséder léternité quil signifie? Ce que lhomme peut savoir (et à cette doctrine parvient le sommet de la théologie) cest que tout ce quil sait nest pas Dieu, quaucun nom, pas même celui de néant, ne peut Le définir (De deo abscondito). Et toutefois ni les noms, ni les images ne sont condamnés: il est nécessaire de les assumer, au contraire, et pas seulement parce que cela est imposé par nos propres limites créaturelles, mais parce quen voyant le visible et exprimant lexprimable, je vois que personne ne voit Dieu et je peux dire que personne ne dit lInatteignable. Ce nest quen voyant et en représentant, que je sais que je ne peux pas voir-et-représenter lInfini et donc, dune certaine manière, je le vois comme lIn-définissable super-exaltatum. Tous sont communs au fait de devoir reconnaître que «tout ce qui peut sexprimer, nexprime pas lineffable» (De filiatione Dei, 73). Les noms de chacun, les termes que chacun des distincts utilise pour indiquer lineffable ne sont que des conjectures. Toutes les représentations et tous les dogmes des différentes fois ne sont que des conjectures. Pas une qui ne soit dévoilement de lineffable. Non que la conjecture soit insignifiante ou impuissance mais parce que lineffable na pas de nom. Et donc la conjecture est vraie en soi, précisément lorsquelle témoigne de son ignorance de linatteignable. Malheur à celui qui désespère delle, qui la considère simplement oiseuse. La conjecture est une authentique ré-vélation de ce qui, daucune manière, ne peut être dévoilé; elle est la forme sous laquelle nous connaissons le caractère ineffable de lIn-définissable. Les doctrines, et même les dogmes des différentes fois, sont les traces que laisse lapproche de linsaisissable Vérité; non pas illusions, non pas vides apparences, mais véritables traces dun inlassable travail ré-vélant. La conjecture montre lInatteignable précisément dans les formes de son exode vers lui. Ici, les distincts pourront être cum, en sym-pátheia, compatissant de la même science (savoir que tout savoir est conjecture) et dune même absence (savoir que la conjecture est le véritable se-donner-se-représenter de lIrreprésentable en tant quirreprésentable). Linatteignable nest pas simplement labsolument Autre, mais labsolument Autre qui se ré-vèle in alteritate conjecturali, en cet autre de soi quest la conjecture. La conjecture est certainement autre chose que la Vérité, mais, dans son altérité, elle fait-signe réellement et véritablement à laltérité de la Vérité. Et dans le même temps, en déterminant-et-signifiant un cadre de lêtre, la conjecture signifie quelle ne peut déterminer lInatteignable. La même proposition discursive signifie, et signifie quelle ne peut signifier. Si la Vérité pouvait se représenter dans les noms de manière exhaustive, elle ne serait quêtre ou relation entre les êtres; si elle restait ensevelie en un abîme absolu de silence, elle devrait être définie encore comme cette partie qui soppose abstraitement au logos. Mais la Vérité est lInatteignable qui se ré-vèle dans la conjecture. Tel pourrait être son nomen propinquius, son nom le plus approchant. Les conjectures sont les distincts. Une seule conjecture naurait aucun sens. Il y a une seule scientia dei, mais elle est pour nous lInatteignable. Le multiple des conjectures est la seule forme de Sa ré-vélation. Aucune des conjectures ne peut prétendre constituer le Nom, la Forme; cela équivaudrait à prétendre ne pas être conjecture et être identique à la scientia Dei. Mais chaque conjecture doit aussi parvenir à reconnaître la trace laissée par lautre comme nécessaire à sa propre constitution. Une conjecture existe en tant que dautres existent, et sen distinguant absolument. La conjecture doit, en même temps, se vouloir parfaitement distincte, tenir radicalement à la vérité de sa propre distinction, et vouloir que les autres distincts soient, et quils gardent tout aussi radicalement leur propre vérité. La véritable conjecture ne peut se confondre, ni sharmoniser avec les distincts; elle est in-dividuelle, et, en même temps, jamais seule1. Elle ne recherche pas de compromis, de pactes, de médiations, ni dharmonie; elle ne recherche, précisément, que sa propre et parfaite distinction et cette recherche conduit à la reconnaissance de la nécessité de tous les autres noms et de toutes les autres conjectures. Ce nest que dans le reflet de lautre que je comprends ma propre conjecture, en tant que conjecture et dans le fait de la distinguer de lautre, je sais que jamais elle ne pourrait exister sans elle. Aucune conjecture nest la Vérité, mais lEsprit peut, sil le veut, les animer toutes. Je ne sais pas où il souffle plus fort, précisément parce quil souffle où il veut. Aucune conjecture, ou nom, ou lettre, ne peut le destiner, de même quil nest aucun lieu où on le vénère vraiment, sinon dans le fond-non-fond de léndon ánthropos, de lhomme intérieur. Mais celui-ci est la singularité parfaite et indicible de cet homme. Et donc, ce nest quen faisant retour à la parfaite singularité, que nous trouvons le commun de tous les noms et de toutes les prières. Nos conjectures conjecturent précisément dune telle insaisissable Singularitas; elles sont en-commun pour lInatteignable qui en anime lexode, mais aussi pour être toutes distinctes et pour le soin quelles portent à de telles distinctions, et pour la caritas que chacune peut exprimer à légard de lautre. Caritas nest pas un sentiment générique, il est amour pour lautre en tant que tel, en tant que parfaitement distinct1 et nécessaire, parce que distinct, pour donner forme et expression à chaque conjecture. Nos langages représentent une patrie commune: inatteignable. Et ils la représentent véritablement en tant que telle. Ils forment une communauté vers elle: communauté de labsence2. Communauté des absolument distincts qui, précisément dans la multiplicité de leurs noms, voient la trace ou les fragments dune patrie commune et dans chaque tentative de se confondre ou de sharmoniser , sa négation et même le comble de lidolâtrie: vouloir posséder une représentation de lInatteignable. Dans le Livre du gentil et des trois sages, le Doctor Illuminatus trouve une puissante métaphore de cette idée: les trois sages ont longuement exposé leurs doctrines (leurs conjectures), avec toute la force et la conviction dont ils sont capables, et désormais le gentil semble devoir choisir «la Loi qui par la grâce de Dieu et selon vos paroles me semble être celle véritable»1. Mais se produit alors un mouvement extraordinaire: aucun des trois sages ne veut entendre quelle Loi le gentil a choisi en son cur. Ils ne veulent pas savoir; ils refusent la tentation de croire quils ont vaincu. En effet, celui qui croit être parvenu à la possession de la Vérité, naimerait plus la recherche de la Vérité. Une suspension inouïe, inattendue, achève le grand dialogue: en cela seulement les trois sages sont véritablement en-commun, dans le fait de savoir quils devront encore débattre, chercher à comprendre et que cest la seule manière de Laimer et de Lhonorer. Aucun des trois na tenté de dépotentialiser sa propre doctrine, aucun na voulu lharmoniser, mais, à la fin, voici quen apparaît la vérité comme vérité de la conjecture, comme savoir de lexode. Ils prennent congé lun de lautre, aimablement; chacun demande à lautre pardon pour le cas où il aurait prononcé quelque parole irrévérencieuse à légard de sa Loi, et chacun pardonne; mais ils décident également quils devront se rencontrer encore et encore, et continuer à débattre, avec tout le pouvoir de la raison, sans négligence, ni indifférence, ni vaine tolérance. Ils décident que leur discussion devra se poursuivre jusquà lInatteignable, et donc selon la mesure dune ouverture, quaucune représentation ne pourra jamais épuiser. Soit, en termes augustiniens, on cherche non pour quune fin achève la recherche, mais parce que dans la recherche croît lamour de ce qui est recherché. LEurope peut-elle devenir le lieu de cette aeterna inquisitio? Inquisitio, elle la toujours été mais pourra-t-elle ainsi la concevoir comme amour du distinct pour le distinct? Saura-t-elle se comprendre comme communauté, mais communauté de lInatteignable qui manque, et qui toutefois se ré-vèle véritablement dans le multiple des conjectures distinctes? Ou son inquisitio ne signifiera-t-elle que lexpérience de lUlysse de Dante ou du Colomb de Walt Whitman, et finira donc comme lont toujours imaginé les grands poètes de la dernière thallassocratie, de Melville à Lee Masters, dans le naufrage auquel toute puissance maritime et aérienne déracinée, tout oubli de la Terre, est destiné? La chrétienté na-t-elle pas représenté justement le plus radical oubli de la valeur conjecturelle de ses noms et de ses dogmes, la volonté la plus profonde dharmonie et dassimilation? Mais lintelligence européenne est aussi le contrecoup de tout cela: cest une intelligence qui veut savoir, mais qui sait quelle ne peut tout savoir; cest une intelligence qui veut pouvoir, mais qui connaît lhétérogénèse des fins immanente à toute volonté de puissance; cest une intelligence qui veut aimer, mais qui sait que lon ne peut posséder ce que lon aime véritablement; cest une intelligence qui veut détruire, mais qui connaît le délire de ceux qui prétendent pouvoir détruire1. En aucune violence, en aucune volonté dharmonie, lEurope ne sest établie. À son démon, elle a toujours demandé où aller. Elle na jamais établi sa résidence dans le cadre que ses frontières lui assignaient: sa résidence lui est toujours apparue comme quelque chose à atteindre, et ses différentes positions, autant de moments et passages; des conjectures, précisément, dune patrie absente. LEurope a su aussi continuer à être conjecture et en cela, elle a peut-être su garder la possibilité dune conversio, non seulement infiniment plus radicale, mais aussi tout à fait différente par rapport à celles qui se prêchent sur une base éthique ou éthico-politique ou dogmatico-religieuse. Toutes parlent au nom de lharmonie ou de la tolérance et donc ne représentent aucune conversio par rapport au scandale de lhistoire de lEurope, mais, tout au plus, sa dernière utopie. Désormais que lesprit européen semble sêtre emparé du monde entier, mais quaucun projet nest capable de le maintenir en-forme désormais quil semble ne subsister aucune autre frontière à transgresser, que sest écroulée toute frontière sûre et, avec elle, toute intégrité territoriale les éléments du conflit pourraient finalement redécouvrir, dans leur propre distinction absolue, cette exigeante et interrogeante com-passion pour lInatteignable, capable de les ouvrir lun à lautre, sans les déraciner de la vérité de leurs propres conjectures, sans que lexode ne se transforme en vague Stimmung, en sentiment de non-fondation et dabandon. Pour ce nouveau commencement, il est nécessaire que le contre-coup dEurope signifie son propre déclin. LOccident accomplit véritablement son histoire quand il se pose le problème de son propre occident. Cest ainsi que lEurope doit se vouloir occident de son histoire. Mais, en se rappelant, en même temps, que ce nest quainsi quelle sera elle-même: car seul lesprit européen peut parvenir à placer en son propre centre le contrecoup versus lui-même. Lesprit européen porte en lui, comme promesse et danger ultimes, son propre déclin. La forme la plus haute de conflit quil ait imaginé est la lutte contre lui-même: la lutte interne de lâme, la lutte contre la philopsychía. Cest sans doute cela le lien le plus profond entre héritage classique et christianisme. Se haïr soi-même et donc sa propre volonté de conservation, de survie, sa propre résistance inhospitalière à lappel de lautre, de labsolument distinct, de la singularité. Si nous pouvions nous faire-la-guerre à nous-mêmes si impitoyablement, au point de ne rien nous épargner, au point de nous contraindre à tous les obstacles et à toutes les interrogations, au point de néviter aucune responsabilité (ce qui signifie correspondre à chaque problème qui nous assaille) si nous pouvions rester aussi vigilants et insomniaques, contre nous, et non versus lautre si nous pouvions nous opposer, excédant toute mesure, au sain égoïsme alors, certainement, nous ne trouverions jamais lénergie pour porter lagression en dehors de nous. Dans les moments les plus intenses et les plus dramatiques de son histoire, lEurope na imaginé la paix quau comble de cette guerre intérieure, de cette destruction interne de toute défense, abri, consolation. Le Fils avait le cur en tempête, il pleurait et était triste à en mourir, dans linstant même où il annonçait lamour comme accomplissement de toutes les lois. Dans aucun lieu ne peut reposer un souci de paix (qui ne soit pas harmonie, qui ne soit pas tolérance, qui ne soit pas simple pacte) sinon dans la haine à légard de la philopsychía. Cette pensée appartient à lEurope; elle a accompagné son esprit errant, partout où son démon la conduisait. Nous devons espérer quelle laccompagne jusquà ce quelle reconnaisse son propre occident, jusquà ce quelle sache se penser, en tant que constructrice dutopie, atopía: absurde non-lieu, où la plus violente expression de la volonté de puissance est en conflit avec elle-même, implose, se donne comme noluntas et, depuis cette stásis intérieure, remonte à la vision claire du distinct, à lémerveillement à légard de la singularité de toute forme. Alors lEurope pourra mittere singultus, «laisser là ses sanglots» comme lépouse de linvincible Jupiter, comme celle qui a donné son nom à la moitié du monde, jamais neut cesse de pleurer et de condamner aux pleurs1. Comme Occident qui saccomplit en soi, et seulement en cette forme, elle pourra donner à ses futurs voyageurs ce matin «si pur, si pénétré de lumière, de sereine clarté qui le transfigure» au tintement duquel sachève le Premier livre dHumain trop humain, et qui se confond dans lesprit avec lheure du congé des trois sages de Lulle aux portes de la ville, vers laquelle, ensemble, ils se dirigent.
NOTES 1. Palíntonos, comme lit Diano (fr. 26) ou palíntropos (comme DK B 51)? Lharmonie est tension entre des extrêmes opposés (comme larc et la lyre), mais cela nexclut pas aussi son caractère musical. Et dautre part, comme je le dirai par la suite, il me semble que la référence à Parménide B 6, 9, simpose.
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