|
lyber 2-84162-003-4 176 p. 14 euros. collection |
Déclinaisons de lEurope traduit de litalien et présenté par Michel Valensi I Géophilosophie de l'Europe II Guerre et mer III Les Héros IV L'Hôte ingrat V. La patrie absente |
|||
|
IV Lhôte ingrat
I. Lhôte ingrat
«Le nihilisme est devant la porte: doù nous vient-il ce plus inquiétant de tous les hôtes [dieser unheimlichste aller Gäste]?» (Nietzsche, Fragments posthumes 1885-1887, 2 [127]). Sans nul doute de lâge tragique de lEurope (ibid., 5 [50]), de lâge du combat contre le nihilisme et de son affirmation définitive: il ny a pas de vérité, mais uniquement une volonté de vérité; la valeur dune chose nest autre que le symptôme de la force de celui qui en établit la valeur. Et cest pourquoi les Méliens ne pouvaient en affirmer aucune. Lâge du nihilisme accompli marque laccomplissement dun destin, dont lhistór véritable avait déjà vu lorigine. Dans Der Nomos der Erde1, Nietzsche (le Nietzsche thucydien) nest jamais cité. Pourtant son diagnostic hante chaque phrase: et cest une des nombreuses notes de ce grand livre que les juristes ne sauront jamais entendre. Le Nomos de Schmitt et le Nietzsche de Heidegger constituent un diptyque inséparable. À leur antipode, il y a LÉtoile de la rédemption de Rosenzweig2. Pour qui veut bien faire naufrage en cette époque, ces quelques étoiles fixes sont nécessaires. Mais Schmitt napparaît-il pas, pourtant, comme le défenseur désespéré de lordre ancien, nostalgiquement tourné vers le jus publicum europeanum, que la logique du nihilisme tend précisément à dissoudre? Nest-il pas lun de ces guerriers de lâge tragique, au cours duquel la puissance de nihilisme extrême ne semblait pas encore irrévocable? Nous aurons loccasion de revenir sur la légende dun Schmitt étatolâtre, mais ce qui devrait apparaître clairement à la lecture, fût-elle superficielle, du Nomos, cest labsence dans ce livre de la moindre attitude ré-actionnaire, de la moindre velléité impuissante de ré-former lancien Droit des États européens. Ce qui ne veut pas dire pour autant que Schmitt renie ce passé, ni que le grand juriste éprouve quelque remords à son évocation ou encore le conçoive comme un péché ou une erreur; cela signifie quavec une «rigueur grandiose»1, non seulement il analyse le simple fait de la fin de ses valeurs, mais quil en reconnaît également la mortalité originelle et intrinsèque. Lhistoría de Schmitt est la connaissance même de ces antinomies qui, dès lorigine, constituaient le Nomos européen, le destinant à son déclin. Ce Nomos, très certainement aimé, fut impitoyablement soumis au scalpel des anatomistes et minutieusement observé par un Ernst Jünger et également, dans une certaine mesure, par un Gottfried Benn. Cest, en tout cas, selon Schmitt, ce que doit ou devrait faire tout intellectuel (qui est, pour lui, véritablement hístor): comme Epiméthée, il sen vient toujours post festum2, pour constater la fracture (et non pour la guérir: proximité et éloignement extrêmes avec lAnge de Walter Benjamin). Cest dans le fait de ne pouvoir comprendre par avance que consiste, précisément, sa terrible responsabilité : son être reus, son appartenance à la res quil analyse, ne sautorisant aucune nostalgie, aucun espoir ni, à plus forte raison, aucune prophétie. Le Nomos der Erde doit être lu comme une grande narration sur la tragédie de lEurope, «séjour dHadès» (Euripide, Hécube, 483) narration de quelquun qui sait et qui témoigne, avec un pathos dautant plus intense quil parvient à conserver un regard lucide et désenchanté. La représentation sacrée-et-profane que propose Schmitt suit le rythme suivant: Première station du calvaire du Nomos: une fois définis les termes fondamentaux du rapport entre Ordre et Racine, entre Ordnung et Ortung1, il en analyse la crise dans lépoque globale contemporaine jusquà ces épaves du jus gentium, que sont les ensembles sans ordre et sans détermination, «ein strukturloses Chaos»2, inflations de pactes contradictoires, vides et éphémères dudit Droit international actuel. Deuxième station : puisque Nomos signifie, à lorigine, partition (némein) dun territoire, dun pâturage (nomós) conquis préalablement, la conséquence dune Land-nahme, dune appropriation de la terre, les transformations de la relation entre Ordre et Lieu doivent être associées à celles sur la forme et le sens de la guerre. Comme le Nomos, la guerre finit par être éradiquée3. Quand on parvient à la guerre mondiale (ou à la guerre civile mondiale), aucune forme rigoureuse nest plus en mesure de conférer une norme à la guerre, de la définir en termes précis. La guerre mondiale est inévitablement guerre totale. Toute possibilité de définir lidée de juste cause est dissoute; les traits du justus hostis et du rebellis se confondent dans le plus pur occasionnalisme. Lami et lennemi ne sont plus que des positions de la volonté de puissance: lennemi est celui qui soppose à larché du plus fort. Troisième station : lÉtat, produit principal de lesprit européen, mais produit historiquement déterminé1, agent premier de la sécularisation, liquidateur du Nomos antique, mais plus encore de celui de la respublica christiana médiévale, se fonde et se légitime sur la capacité de neutraliser la guerre civile et de rationaliser celle externe; déliminer tout court la stásis (selon lantique et classique conception qui veut que stásis soit destruction du Politique) et de conduire le pólemos selon des principes de justice universels (et donc, dun point de vue classique, sans hybris). Dun conflit entre des idées irréductibles (qui finalement apparaissent toujours comme religions), le pólemos doit se convertir en lutte entre des puissances, pour des objectifs raisonnables de puissance, entre des États souverains qui se reconnaissent réciproquement comme justi hostes. Le nouveau jus gentium devra ainsi être fondé sur le jus souverain de chaque État particulier; depuis le Nomos commun médiéval (que ne mettaient jamais toutefois substantiellement en péril les innombrables guerres) jusquau Droit international moderne comme droit entre les différents États, ensemble de normes et de pactes, tous artificiels, tous à terme, qui devraient en régler les relations. Mais ces frontières sont bouleversées par la Mobilmachung, la mobilisation universelle contemporaine2. La liberté commerciale, financière et économique qui fait de chaque lieu et de chaque temps une globale Zeit, une époque globale, est en conflit ouvert et apparemment sans solution, avec le positivisme du droit lié à lÉtat. Sans Nomos, enraciné de manière positive, tout droit public vit une existence spectrale. Le calvaire du Nomos semble donc se conclure sur ce diagnostic: il est impossible de ré-former le grand édifice de lÉtat mais il est également impossible de concevoir un Nomos «raumlos», sans espace, sans frontières, illimité et in-forme, proche de celui que semblerait imposer le caractère éradiqué de lesprit contemporain et auquel toute mesure est étrangère (autre thème évidemment nietzschéen). Schmitt pense donc, clairement, au-delà de lÉtat ou, plus précisément encore, sur lultime méridien de lÉtat. Mais sur un tel méridien, il ne peut que rencontrer le plus inquiétant, le plus dépaysant des hôtes, le nihilisme extrême. Dès lors, il se situe, avec Heidegger et Jünger1, là-même où lhistoire de lÉtat européen saccomplit et amorce sa crise irréversible. Les signes de ce commencement sont éloquents. Quils cachent également laube dun nouveau jus gentium, Schmitt ne laffirme pas, même si, quelquefois, il semble évoquer cette possibilité2. Ce quil démontre, surtout, cest limpossibilité den faire le projet ou de le prévoir. Et sa démonstration prend le contre-pied de tous les romantismes politiques3, de toutes les nouvelles utopies néo-illuministes liées à la fin du Politique, à la neutralisation universelle, à la Paix perpétuelle. Il se tient sur le méridien du nihilisme, et abandonne aux nostalgiques (tant ceux des départs que ceux des demeures perdues) les bavardages inconsistants sur son dépassement; mais il abandonne également au désenchantement enchanté des apologètes, les louanges du nihilisme comme meilleur des mondes possibles. Reus jusquau bout: hôte ingrat.
II. Le déracinement du nomos
Mais avant de pénétrer dans les apories de la Mobilmachung totale, il est nécessaire de revenir sur la relation entre Nomos et Lieu, qui se révèle, dès lorigine, plus problématique et plus complexe que ne laffirme Schmitt. Lenracinement du Nomos dans lespace de la polis (nómos póleos : on pourrait dire que les deux termes saccompagnent rituellement) et sa valeur effective dans ces limites, napparaissent, originellement, que comme effets de ce quil est lui-même image du Nomos divin, lequel est unique et «peut autant quil veut et suffit à chaque chose et les excède toutes» dit Héraclite (DK B 114). Les nombreux nómoi de lhomme ne pourraient garantir deux-mêmes aucun ordre ni aucune Ortung, aucune localisation sils ne provenaient pas du Nomos divin. Leur véritable racine est donc celle qui les rattache à la Dike cosmique1. Arbor inversa arbre inverse. Et sil en est ainsi, le fait dobéir aux lois de la cité signifiera, par là-même, que les dieux (de la cité) existent: nomízein theoús (qui est déjà une formule hérodotéenne). Il ne peut y avoir de Nomos si ce nomízein, cette conviction, fait défaut. Elle seule peut nous convaincre du fait que les lois ont une racine inaltérable. Les dieux écartés, les lois arrachées: limpius est avant tout ánomos. Le lien, décisif dans toute luvre de Platon, est encore très fort chez Aristote (Politique III, 1287 a), témoignant de sa résistance, bien au-delà de sa force effective. «Ne te mets pas en peine, Euthydème, tu sais bien de quelle manière le dieu qui est à Delphes répond à ceux qui lui demandent comment faut-il se comporter pour plaire aux dieux. En se conformant aux lois de la cité [nómoi póleos]» (Xénophon, Mémorables, iv, 3, 16). Dans le Nomos, lidée de la prise de possession originelle de la terre où lon menera paître, et de sa partition, saccompagne, donc, de celle dune Justice toute-puissante par rapport à cet acte. Le Nomos vaut effectivement toujours en tant que theîos, portant en soi la trace dun Ordre divin1. Lefficacité terrestre du Nomos, sur laquelle insiste lhistoría schmittienne, sappuie sur la loi de Dikè. Cest Dikè qui, par lintermédiaire de son «ange» Némésis (Platon, Lois, iv, 717 d), punit impitoyablement ceux qui transgressent le Nomos, conférant à ses commandements un pouvoir contraignant. Et Némésis est, jusquen son nom même, quasiment une personnification du Nomos. Détaché dun tel contexte mythico-religieux, le Nomos apparaîtra finalement comme un artifice de lhomme, un produit de son expérience, prismatique, certes, mais également trompeuse. Déjà chez Héraclite et Parménide la relation entre Dikè et Nomos apparaît problématique: et, en effet, si les mortels sont toujours indécis, à deux têtes, endormis, si lethos de lhomme ne possède pas la sagesse (ouk échei gnómas) que seul le divin possède (Héraclite DK B 78), comment peut-on dire de la loi de la cité, qui reste nécessairement liée à lethos, quelle est theîon, don divin? Ethos indique le séjour, la forme durable de la demeure; Nomos lui est directement lié, puisque némein veut également dire habiter (non seulement prendre possession et se partager la terre, mais aussi savoir lhabiter)2. Or si le mortel na que des opinions, il ne sait pas, ni ne pourra savoir habiter et il ne saura pas même reconduire ses propres lois à leur racine divine. Il demeurera sur terre, mais non plus sous le ciel, ni avec les dieux. Les nómoi de la cité apparaissent, alors, irrémédiablement contradictoires. Aucune unité supérieure ny transparaît. Aucune paix qui puisse être de leur fait. Aussi, pour les nommer, le terme Nomos ne pourra plus convenir, et lon aura plutôt recours à celui de psephísmata : décisions, décrets obtenus par des offrandes, lartifice absolument álogos du vu, par le jet dun petit caillou (psêphos) dans une urne. Cest ainsi, désormais, que la loi se nomme à Athènes, à lépoque où le vieux Platon rédige ses Lois. Et seul lethos du sage, et non plus celui de la cité, reconnaît encore la racine céleste de la loi. Mais le sage est toujours plus contraint de fuir la polis un monde désormais en proie à Tychè, au hasard, à la loterie et de reconnaître que le monde du combat politique est tel désormais, sans plus despoir quil soit autrement. Le thème des raisons qui font que le sage se tient à lécart de la politique qui dominera dans la spéculation hellénistique et qui sera au cur du De otio de Sénèque, apparaît déjà chez Platon: République vi, 496 c-e. Le déracinement du Nomos concerne donc essentiellement la perte de sa racine divine. Perte à laquelle fait suite celle de sa racine terrestre. Cette histoire, dans cette connexion, précède lépoque hellénistique; elle est déjà vivante dans la problématique de la première philosophie et se manifeste pleinement dans la sophistique du ve siècle, chez Critias par exemple, mais aussi, comme on la vu, chez des auteurs tel que le Pseudo-Xénophon. Lhellénisme en accomplit le parcours. LEntortung du Nomos apparaît, quasiment, comme un destin déterminé dès lorigine. Alors quau nómos póleos soppose le nómos physeos, au lieu déterminé de la polis lespace universel de lécoumène, au temps de la polis la globale Zeit du cosmopolitisme, dont le sage veut être lexemple, le Nomos a définitivement perdu sa racine ancienne. Stoïcisme, épicurisme et scepticisme semblent être des alliés parfaits dans cette opération de déracinement. Pensée anti-tragique par excellence: la tragédie, en effet, avait représenté devant la polis tout entière, et au plein de sa saison, lénigme des nómoi en guerre les uns avec les autres guerre entre nómoi et timaí divines, et pas seulement entre les différentes lois des cités des hommes. Lethos de lhomme était apparu comme le lieu de ce conflit et il en était sorti meurtri, pénétré de doutes terribles sur sa propre racine et terrorisé à lidée des punitions que Némésis aurait pu lui infliger. Déjà, dans la tragédie, lhomme commence à devenir nomade dans et hors de sa polis. En vérité, Nomás était le berger qui habitait le nómos, le pâturage. Habiter la loi voilà qui protégerait de tout risque dhybris, voilà qui serait une paix divine. Mais, déjà, la tragédie évoque cette idée comme un impossible et le nomade cosmopolite de lhellénisme en oubliera jusquà son existence. Le caractère impolitique du sage hellénistique, précisément dans la mesure où il accomplit lEntortung du Nomos, représente très pur exemple dhétérogenèse des fins un facteur essentiel de la grande politique romaine. La construction du droit romain advient, par principe, supra nationes, prétendant valoir comme lunique espace-temps de lEmpire. La localisation de la loi demeure une référence sacrale, toujours plus dépourvue defficacité véritable; on dit, certes, «jus quo urbs Roma utitur»: «le droit qui a cours à Rome» , mais ce qui compte effectivement cest la projection universelle de ce jus, la possibilité de le prononcer partout, en sappuyant non seulement sur la puissance quil représente, mais aussi sur sa structure rationnelle interne. Ce qui compte cest laffirmation du droit romain au-delà de toute caractérisation locale, de toute tradition spécifique, de toute limite temporelle: in omne aevum, le jus de Rome sera victorieusement lancé1. Lanalyse du droit romain, et donc de cet événement décisif pour toute lhistoire de lEurope que représente son assomption par la chrétienté, manque dans le Nomos der Erde. LEmpire et sa loi cosmopolite semblent providentiellement compatibles avec la religion chrétienne lennemi mortel, au contraire, est la romana religio. Tertullien est le grand artisan de cette opération, par laquelle la religion est éradiquée de la civitas et la civitas dépossédée de ses dieux, et par laquelle la loi romaine a éliminé toute signification divine pour ne conserver que celle terrestre (mais cest, désormais, une terre qui coïncide avec lécoumène). Il ne sagit nullement dattitudes utilitaristes, dictées par les besoins de la lutte. Ces idées sur la fonction impériale et sur la sécularisation complète de la loi correspondent à des valeurs fondamentales de la chrétienté. Jamais, pour affirmer sa propre foi en Dieu, le chrétien ne pourrait avoir recours à des expressions analogues au Nomos, jamais il ne pourrait dire nomízein theón. Une réserve insurmontable pèse a priori sur toute affirmation nomothétique: la relation (absolument inouïe pour un Grec) entre loi et péché, entre Nomos et hamartía. Non seulement aucune loi ne pourra jamais rendre parfaits, non seulement la loi ne pourra jamais justifier et, donc, sauver; mais toute loi (hormis cette loi qui les accomplit toutes dans le mandatum novum de labsolu, indéclinable amour) est indissoluble de la sklerokardía, de la dureté du cur qui empêche lécoute et lobéissance1. Notre âge, celui de lEurope chrétienne, ne tient pas son origine de laffirmation dun nouveau droit le jus demeure celui impérial romain mais de la crise de sa propre idée. Pour parvenir à la cité véritable, la cité céleste (Hébreux, 7, 18, Philippiens, 3, 20; 1 Pierre, 2, 11) la loi est non seulement faible (asthenés), mais également inutile (anophelés). Si la justice venait de la loi, le Christ serait mort en vain et la chrétienté naurait aucune raison dêtre (Galates, 2, 21). Il est impossible que la loi soit la racine; notre accord avec elle relève uniquement dun pacte, fondé essentiellement sur des critères de convenance. Nous vivons en ce monde comme si nous étions assujettis à la loi, mais en réalité nous sommes parfaitement libres à son égard, en tant que fils de Dieu et ses héritiers. Si nous vivons sous la loi, cest «dans le but de gagner ceux qui sont sous la loi» à notre propre liberté (I Corinthiens, 9, 20). À notre Époque, toute image de racine, toute idée de justissimus tellus devra toujours être en rapport dialectique, avec linvincible Vérité qui habite lendon ánthropos, lhomme intérieur, icône de la civitas Dei. Et ce sera souvent une dialectique tragique. La domus ex fide tire également avantage de la paix simplement terrestre que garantit la loi de lEmpire. Mais il sagit, précisément, dun calcul totalement désacralisé. Cest un bien, certes, que dobéir aux lois (si la loi elle-même ne commande pas dobéir aux «religiones leges», parce que le mandatum novum soppose à tout culte des dieux de la cité), mais tout en sachant que cest en tant que prisonnier, en tant que lon est encore contraint de voyager «apud terrenam civitatem», que lon obéit. En étant ici-bas voyageur, le fidèle est déjà image de ce parfait déracinement de tout Nomos terrestre qui saccomplira dans la caelestis Civitas. Mais Augustin, dans des pages fondamentales (De Civitate Dei, xix, 12-17), montre aussi quil comprend à quel point ce déracinement représente cette force que lon ne peut retenir et qui permet au christianisme dappeler à soi chaque personne, chaque lieu, chaque temps. Lhybris de lévangélisation ne sest jamais exprimée avec une dureté aussi classique, aussi romaine: «Cette cité du ciel, tandis quelle est encore voyageuse sur la terre, appelle à soi des citoyens de toutes catégories, rassemble une société en chemin qui parle toutes les langues, sans se préoccuper daucune manière des différentes habitudes, des différentes lois, des différentes institutions, par lesquelles la paix terrestre sobtient ou se maintient (non curans quidquid in moribus, legibus institutisque diversum est)». Non curans quidquid ... diversum est : la Vérité ne sen préoccupe pas, il nest pas de son ressort de préserver cela; le différent, la différence ne lui appartient pas. Cela ne signifie pas quelle invalide ou annule ces usages et ces lois mais simplement que ceux-ci ne valent que comme autant dinstruments, de moyens, dartifices qui rendent autant que possible le voyage pacifique. Il ne faut pas les combattre1 il ne faut pas sen préoccuper. Aporie, paradoxe, qui marquera toute cette Époque. Comment ne pas les combattre, dès lors même que nous en sommes essentiellement libérés? Si leur lien perd toute racine authentique, sil est déraciné, nest-il pas en cela combattu? Un destin de révolution ininterrompue sinaugure pour ces usages et ces lois dont lhomme nouveau na plus cure. La seule et véritable forme politique concevable sous cet horizon chrétien semble être celle du katéchon1. Le terme, qui date de la Deuxième Épître aux Thessaloniciens (2, 6 sq.), indique la Puissance qui fait obstacle à la pleine épiphanie de lAnomos, de lAdversaire. Hippolyte, déjà, interprétait le katéchon en termes politiques, comme image de lEmpire2, et Schmitt reprend cette interprétation: pour lui le katéchon est également lEmpire médiéval, dont la fonction consisterait à maintenir le Siècle sous sa forme, en attente de sa Fin, à labri des séductions diaboliques. Jusquau quatorzième siècle, la figure du Roi aurait représenté le gardien des droits de lhomme in statu viatoris, et la légitimité de sa souveraineté ne serait apparue que dans ces limites précises. Ce que Schmitt, pourtant, ne voit pas, cest que pour exercer une telle fonction, le katéchon doit assimiler, intérioriser sa propre Anomia, sa propre adversité; pour la contenir, il ne peut que la détenir en soi. Sa Loi nest que lenclave où habite le filius perditionis et que la puissance de ce dernier finira inexorablement par désenclaver3. Alors, non seulement le caractère précaire et artificiel de cette opération de contenance est évident, mais bien plus, limpossibilité pour le chrétien de la reconnaître véritablement, la confirmant in toto comme le lien originel entre loi et péché. Non seulement lordre du katéchon apparaît finalement impuissant (et cest également pour cette raison quil est impossible de sy fier), mais il est aussi intrinsèquement lié au principe quil devrait combattre, parce quil lhéberge (le filius perditionis est hostis et hospes du katéchon). Certes, le Moyen Âge connaît aussi des tentatives héroïques pour fonder lautonomie de lImperium, pour en concevoir lorigine divine (il suffit de penser aux duo ultima de Dante), mais la loi de la cité terrestre ne parviendra à la définition de son ordre propre quen renonçant à toute justification transcendante, et donc en renonçant à représenter véritablement cet espace dans lequel lhomme peut pleinement habiter. Constriction et convenance se substituent à la racine terrestre et divine. Mais être enraciné dans le Nomos, être-en-forme dans lordre de la loi, sétait déjà révélé comme ce qui est impossible pour lhomme de cet Époque. Et cela ne vaut pas seulement pour le chrétien. Pour le judaïsme, également, la loi ne se rapporte quà une terre promise1. La terre dIsraël certes, est bien réelle, mais sa réalité doit toujours être considérée dun point de vue eschatologique. Pour Israël, le véritable, linsurmontable lieu de la Loi nest pas la terre, mais la Parole. Yehudah Halevi a conçu toute sa nostalgie pour la terre dIsraël comme nostalgie pour le lieu de la Parole, lieu de la langue biblique. Et la demeure de lIslam nest pas plus territorialisable: le devoir de lIslam consiste à étendre toujours plus loin sa propre demeure, dépassant toute différence en son sein: non curans quidquid in moribus, legibus institutisque diversum est. Une stásis éternelle semble séparer Isaac, Edom et Ismaël, la famille dAbraham mais ceux-ci sont intimement liés dans lentreprise de déracinement des nómoi des hommes. La globale Zeit moderne contemporaine, dont Schmitt parle, apparaît alors comme laccomplissement de lesprit européo-méditerranéen post-classique tout entier, plutôt que comme le produit des conflits entre les États modernes sécularisés.
III. Le déclin des monstres glacés
Neutraliser1 la formidable réserve eschatologique que la tradition judéo-chrétienne fait peser sur tout droit terrestre; imposer le silence aux théologiens in munere alieno, avec pour conséquence la fin de toute justification de la guerre et de la Landnahme, de la conquête; contenir laspect multiple des individus et des intérêts sous un seul droit, en une seule Loi parfaitement définie et absolument souveraine dans son espace (et cette Loi devra, alors, également décider du caractère multiple des idées religieuses) telles sont les fonctions fondamentales de la nouvelle et grande construction de lesprit européen, de lÉtat deus artificialis, creator (et non plus seulement defensor) de la paix. Pour Schmitt, Hobbes reflète le plus brillamment une telle construction. Mais précisément parce que, chez lui, il est déjà possible de percevoir la maladie mortelle de ce dieu. La neutralisation de la lutte entre les idées, de la guerre de religion, ne peut être équivalente à lélimination des simples conflits dintérêts à propos desquels il semble que lon puisse décider raisonnablement. Mais plus encore, lÉtat saffirme, positivement, comme le garant de leur continuation dans le cadre de la loi. Lobéissance à la loi, la reconnaissance de lautorité absolue du souverain sont leffet dun pacte2, selon lequel lÉtat offre au citoyen un service véritable, qui consiste en une intransigeante tutelle de sa sécurité. Cette dernière est conçue comme le bien premier, à la seule ombre duquel lindividu peut réaliser sa propre particularité. Sil est vrai que le Grand Homme, lÉtat, nest pas réductible à la somme des individus qui le composent et de leurs contrats privés, il ne fait pas de doute non plus que lÉtat se justifie uniquement en tant quil est fondé sur des pactes, sur une convention. Les différents individus, étant convenus librement de discuter de leur propre destin, après la désastreuse expérience de la guerre de tous contre tous, conviennent de lutilité de se structurer en État. LÉtat, qui devrait les dominer, est produit par eux. Et ce nest que dans la mesure où il les sert quil peut continuer à les dominer. Construction paradoxale par excellence: une figure, une Grande Forme, qui sannonce comme divine, se met immédiatement à nu delle-même, se révèle comme idole et, comme telle seulement, peut fonctionner. Cette construction repose sur une utopie: la transformation progressive de lÉtat en machine parfaite, auto-régulatrice, Machina machinarum, dotée dun fonctionnement objectif et inexorable, détentrice dune autorité absolue précisément parce quabsolument dé-personnalisée et dé-politisée. Cette utopie, aussi, vient de loin au moins de lidée du «despóstes nómos», et, dune certaine manière, les gardiens-philosophes de Platon la représentent également. Mais, elle revient ici en des termes absolument désacralisés et déracinés de tout ethos, et totalement oublieuse de cette tension tragique entre la loi divine et la loi humaine, entre la loi écrite et la loi non écrite, qui est au cur de lidée grecque du Nomos. Cest un pas métaphysique important dans la conception moderne de lÉtat, mais cest, dans la même mesure, un pas essentiellement contradictoire. En effet, un mécanisme est, par nature, incapable de totalité: il ne pourra jamais subsumer en soi «internus cultus et ipsa pietas uniuscuiusque juris» (Spinoza). La liberté de pensée, la libertas philosophandi, la liberté intérieure de vénérer son dieu, est ainsi radicalement, radicitus, séparée du culte extérieur, dont on est redevable, par contrat, à lÉtat1. La souveraineté de lÉtat sera légitime tant quelle ne menacera daucune manière le for intérieur. LÉtat est une simple puissance externe, neutre et agnostique par rapport aux valeurs, et plus encore: absolument impuissante à leur égard. Mais comment le Grand Homme pourra-t-il avoir de la puissance, sil se déclare impuissant à légard de lorigine la plus profonde de toute dissension et de tout conflit? Comment pourra-t-il les neutraliser? Quelle importance pourra jamais assumer le culte extérieur auquel il prétend? Et quelle paix garantir? Infiniment moindre encore que lobéissance du chrétien antique à légard des lois de lEmpire. Quest-ce que lâme dun individu sinon la pietas, la ferveur qui le lie à sa foi? Si lÉtat na pas de pietas, il na pas dâme. Il ne sera que le monstre glacé nietzschéen. Son caractère mortel est ainsi évident dès lors quil apparaît. Son nom même, le nom par lequel il est appelé dans toutes les langues européennes, témoigne non seulement de sa mortalité, mais, bien plus, de son être en tant quil est passé, son essere-stato [avoir été]1. Le libéralisme consécutif contourne le scandale en affirmant que, entre la dimension du droit étatique et celle intérieure de la foi et des valeurs, il ny a pas de contradiction, mais simplement une distinction. Le libéralisme est essentiellement dialectique des distincts, mais une dialectique qui, daucune manière, ne peut penser les distincts, comme nous avons tenté de le faire ici, en tant que tels absolument, et donc inséparables non seulement de leur être en conflit mais aussi de la possibilité de leur abandon inhospitalier. Pour le libéralisme, les distincts sont traités selon un principe dindifférente équi-valence. Ce qui nest pas seulement totalement irréaliste, mais est en soi impensable. Il apparaît évident, en effet, que tandis que la sphère intérieure est détentrice de valeurs qui ne peuvent séchanger, celle extérieure (la religio externe qui devrait rester lapanage de toute regio) na à voir quavec des évaluations, des positions et des affirmations toutes relatives, et pour autant sujettes, par nature, à des calculs dopportunité et de convenance. Il nexiste aucune équi-valence entre les deux dimensions, telle quelle puisse garantir leur coexistence pacifique, mais plutôt un différentiel originel de puissance qui rend inévitable le conflit. Le problème devient alors le suivant: la machine juridico-institutionnelle de lÉtat agnostique pourra-t-elle neutraliser cette dimension intérieure, cette liberté incoercible, en la réduisant véritablement à une affaire privée? et donc à une dimension qui, non seulement ne lui appartient pas, mais représente exactement son contraire! LÉtat pourra-t-il devenir une Machine si puissante quelle puisse séculariser intégralement toute position de valeur, métamorphoser toute valeur en évaluation? Cest une issue que nous ne pourrions concevoir quen démontrant quaucune fonction fondamentale de lÉtat, de la Grande Machine, nest, par nature, contrainte à interagir avec la sphère de la production des valeurs. Si lÉtat savérait parfaitement convertible en harmonie de rapports juridiques et économiques (ou, en dautres termes, esthético-économiques) entre des individus privés, alors les valeurs pourraient être tout dabord isolées, puis exclues de lespace de la loi, comme le furent les poètes épico-tragiques de la parfaite politeía. Nous pourrions mieux illustrer cette idée, qui appartient au fond le plus intime de la conscience libérale, en nous reportant une nouvelle fois aux images du rapport terre-mer. La terre ferme de la loi, la justissima tellus de la ratio économico-juridique, est préservée par tous les moyens de locéan des vaines espérances, des mirages, des simples idées qui, de toutes parts lentourent. La terre ferme de lintellect calculant, elle, est bien fondée: lespace indéfini des idées irréductibles au phénomène est, au contraire, mer. Mer vers laquelle nous pousse la nostalgie invincible pour linconnu, lamour pour le Lointain que lon atteint jamais. Mais cette Sehnsucht, cette aspiration empêche toute construction stable, et finit même par dissoudre la construction par excellence: lÉtat de droit. Il y a une analogie parfaite entre le drame du rapport entre formes de lintellect et idée de la raison, qui est au cur de la première Critique de Kant, et celui qui mêle et oppose lÉtat à limprévisible de la production des valeurs. Car telle est la question: de même que lintellect sain ne peut éliminer les idées (et devra même en reconnaître la souveraineté dans la domaine de la prâxis), lÉtat ne peut bannir sur quelque nef des fous, quelque Narrenschiff, ces valeurs quil ne parvient pas, selon ses propres principes, à dominer. Il nest pas simplement entouré par leur océan en tempête, mais en est traversé de part en part. En effet, lautorité qui lui permet de décréter la loi et de la faire respecter, nest concevable que sur la base dun acte politique, à son tour irréductible à des normes déjà données un acte qui vaut aussi, intrinsèquement, comme idéologie, valeur, mythe1. Ce nest que si la dimension des valeurs navait aucune affinité essentielle avec le Politique, que lon pourrait imaginer un processus parfait de sécularisation de la Grande Machine. Mais puisque, au contraire, le Politique ne sera jamais simplement allocation de ressources, mais toujours également lutte «pour sassurer une cohorte stable de fidèles»2, et donc aura toujours en soi une composante mythico-idéologique, lÉtat jamais ne se dé-cidera, comme terre ferme stable, de la mer (ou du désert) des idées invérifiables et des valeurs non calculables. Non seulement, donc, lÉtat ne pourra prétendre à aucune totalité (ne sera jamais vraiment absolu, et donc, ab-solutum, absous de la production des valeurs), mais quand bien même le prétendrait-il, il cesserait aussi de pouvoir se penser de manière adéquate: il ne pourrait en effet, nullement penser cette décision3 qui la constitué et qui à chaque instant le re-constitue, puisque toutes les lois sont soit conçues comme produit déterminé de sa volonté, soit devront en appeler précisément à cette dimension religieuse-transcendante, que lon veut liquider. Le Nomos de lÉtat moderne apparaît, donc, de par son absence de racine, antinomique. Le long de ses blessures opèrent les forces qui lincitent à se dissoudre. Dun côté, celles utopiques et propres à la «tyrannie des valeurs»1. Elles échappent à tout calcul juridico-économique et à toute prédiction, et pourtant sans elles, comme on la vu, est impensable cette décision qui donne vie à lÉtat de droit sécularisé, comme nimporte quelle décision politique. De lautre, les forces de ladite société civile, dont les lois visent objectivement à dé-construire la forme étatique en un ensemble de contrats privés, déchanges entre des individus et des intérêts privés. Le long du processus de la parlementarisation de lÉtat moderne, les deux tendances sont en synergie. Tyrannie des valeurs et fragmentation de la forme politique sexpriment en même temps dans la naissance des partis modernes. Ceux-ci sont, tout à la fois, points de vue partiels, porteurs dintérêts individuels, et représentants de valeurs idéologiques non échangeables en dernière instance2. Le parti moderne de masse tend toujours à assumer la forme intrinsèquement antinomique du parti total. Ces partis sont les premiers artisans de la dé-construction du Nomos étatique dans lactivité des Parlements non effectivement légiférants, mais se contentant de ratifier des décisions prises ailleurs, anti-chambres des bureaux réels du pouvoir. Le monstre du parti total délégitime constamment, dans les faits, la souveraineté du Parlement, dès lors même quil sen drape et linvoque par des formules archaïques. À son tour, un Parlement réduit à une scène vide de compromis paralysants, induit constamment des tendances autoritaires-plébiscitaires et donc, travaille à sa propre mort, parfait Sein-zum-Tode : Être pour la mort. Le long de ce processus dont lEurope est en train de vivre la fin dans ce qui reste à vivre de ce millénaire sans savoir la penser, et même en confondant les symptômes avec les causes fait naufrage lidée libérale de la conversion de lÉtat en un ensemble de rapports juridiques formels, en Administration (le Betrieb de Weber), puisque lidée-utopie de la neutralisation possible du Politique par rapport aux dimensions administratives et, surtout, économiques, a fait faillite. La contradiction conceptuelle de fond de toute lidée libérale consiste, précisément, en cela: quil puisse y avoir un État (qui est désormais État-des-partis), renonçant sinon à la conduite, du moins au contrôle de léconomie, à une époque dominée par les valeurs économiques. Un tel état ne serait plus viable en tant que tel, il se suiciderait politiquement. En outre, à notre époque, lautre grand aspect de lidée libérale la division des pouvoirs (produit par la logique des distincts), semble destiné à une existence fantomatique. Un parlement fonctionnant toujours moins déléguera nécessairement des pouvoirs législatifs à lexécutif et, en même temps, les secrétariats des partis et des différents lobbies qui se cachent derrière lactivité parlementaire, tentent par tous les moyens de déterminer les choix de lexécutif. Dans ce cadre, la position du pouvoir juridique sera caractérisée par un occasionnalisme à outrance, du fait également de lillisibilité croissante des lois qui sont le produit de jeux de compromis fastidieux et occultes et de veto réciproque. Aucune décision politique ne semble véritablement en mesure de donner vie à une nouvelle constitution (au sens dune Verfassung1, et donc comme authentique acte dune volonté populaire, dun ethos), car lidée même de constitution est liée à lexistence reconnue dun espace déterminé, à la possibilité dun Nomos territorialement défini. Cest précisément une telle possibilité qui semble définitivement décliner. Lécroulement, par pans entiers, de la Grande Machine sassortit de sa crise du fait de la formidable pression universaliste du marché mondial. Léconomie internationale se libère du droit inter-états européen, fondé sur lexistence des États effectivement souverains. La dernière expression de lÉtat moderne, le «cuius regio, ejus conomia», a été balayée par lécroulement des systèmes socialistes. Le langage victorieux de léconomie et de la technique exige un seul espace, un seul concept despace, comme forme a priori, libre de toute différence de lieu (et donc aussi de la distinction entre les anciens éléments: terre, mer, air). Il exige un seul esprit, non curans quidquid in moribus, legibus institutisque diversum est. Et, comme nous lavons vu, le sens de la guerre sadapte parfaitement à cette transformation époquale. Mais aucune internationalisation du vieux Jus publicum ne lui fait suite. Le «centre sacral de la terre»1 quétait lEurope, ne semble pas en mesure dinventer de nouvelles institutions capables de donner forme aux nouveaux rapports économiques et aux nouveaux conflits qui en découlent. Cette forme du katéchon représentée par lÉtat est sur le point de décliner, mais à sa place, ne se font jour que des expressions de romantisme politique, des nostalgies libérales de neutralisation et de dépolitisation, ou même doccasionnelles et pathétiques tentatives de rappeler à la vie des idées de guerres justes. Entre temps, latomisation micro-corporative des intérêts et des cultures elles-mêmes, la liquidation de tout ethos, sont parvenues à un point tel quelles rendent obsolètes les partis de masse. Cette forme politique extrême, tout autant que contradictoire et misérable, représentée par le parti total, est désormais déboulonnée. Lhistoría schmittienne se conclut en termes hamlétiens1. Dans la tragédie du simple présent historique effectif, de lavènement nu. La narration développée jusquici (elle appartient sans aucun doute encore à lépoque des grandes narrations) ne permet pas de prévoir lavènement de quelque deus adveniens. Aucun dieu ex machina et donc ex Machina machinarum, depuis lantre du Léviathan, ne sy annonce. Mais Hamlet nest pas un héros romantique. En absence dOrdnung et Ortung («The time is out of joint»), il décide pourtant («O cursed spite/ That ever I was born to set it right!»). Et également Der Nomos der Erde est, peut-être, une livre tout aussi en suspens et qui se conclut par ce silence (imposé aujourdhui aussi aux juristes, comme il le fut jadis aux théologiens), unique lieu où il est possible de se souvenir «de nous-mêmes, et de notre origine divine»2. En réalité, il fait allusion à un diagnostic, fondé sur lindiscutable tendance de lépoque à lunité globale. Le dualisme de la guerre froide nétait que la transition vers une telle unité, transition depuis lépoque de lopposition idéologique radicale jusquà la résolution du conflit en concurrence pour le contrôle des marchés. En effet, limage du monde qui animait les deux empires était absolument semblable. Tous deux héritiers de la séparation définitive entre ordre et lieu, tous deux liquidateurs des caractères de la «vorglobale Zeit» au nom des évaluations de la Technique, leur affrontement (qui fut mené avec tous les moyens raisonnablement utilisables) ne pouvait se conclure que par laffirmation du seul duelliste en mesure de représenter une telle image du monde de la manière la plus cohérente, la plus économique. Il ne sest pas agi dun combat entre lancien et le nouveau, ni substantiellement entre des idéologies incompatibles, puisque la pratique et les décisions politiques des deux puissances témoignaient du même déclin de lÉtat souverain Européen, de la crise irréversible de ses institutions et de ses formes de représentation, de la même volonté de simposer et de se substituer aux nationes. La tendance fondamentale à lunité dominait dans le processus même de la guerre froide. Ce fut essentiellement une lutte des plus dures pour établir quelle puissance aurait guidé lépoque globale, qui était le but et la valeur de chacune delles. La «phase actiaque»1 est désormais achevée. Le survivant saura-t-il obtempérer à son propre devoir, cest-à-dire fonder son empire sur un nouveau jus gentium ? Ou sa domination ne sera-t-elle rien dautre que lexpression du déclin de lantique Nomos, une domination de fait, qui sexprime en une succession dactions et de décisions, masquées tour à tour par des justifications les plus fortuites? Sa domination ne sera-t-elle rien dautre que la domination du seul langage qui semble avoir survécu: celui de la liberté de commerce, de léconomie et de la technique universels? ou saura-t-il donner-forme au destin de déracinement du Nomos? établir un jus gentium qui puisse valoir précisément pour les nomades de lépoque globale? Il ne nous est pas donné de le savoir. Et lintellectuel épiméthéen ne peut le prédire. Mais lhôte ingrat, inquiétant, dépaysant, que nous avons jusquà présent écouté, peut dire ceci: la tendance universelle à lunité radicalise et ne contredit pas les caractères et le langage du nihilisme européen. Ses apologètes aiment se la représenter comme incarnation du parfait Léviathan, creator pacis, neutralisation du conflit barbare entre les idées, calculabilité pleine des valeurs, réduction du danger du Politique aux normes de ladministration. Aucune tyrannie des valeurs ne fut jamais plus violente. Cest vraiment lépiphanie de la forme harmonique du faire, dans toute son intolérance. Pour elle, tout doit être relatif hormis sa propre fin: la neutralisation des valeurs. Tout doit apparaître échangeable et sujet à contrats hormis luniverselle domination de ce qui susceptible de contrats ou déchange. Tout doit se réduire à léquivalent-indifférent mais non luniverselle équivalence. Cette forme relativiste de la tyrannie des valeurs représente laccomplissement authentique de celle utopique-révolutionnaire. Les utopies révolutionnaires (et cest un chapitre décisif que Schmitt naffronte pas dans le Nomos) avaient contribué fortement à annihiler lancien droit européen, affirmant que lautre en tant quautre constituait lagresseur à éliminer, si lon voulait sérieusement construire une paix véritable pour un seul espace et pour tout le genre humain. «Ce nest quà travers labolition du non-égal»1 que la pensée révolutionnaire pense pouvoir parvenir à une réelle égalité. Lidée de communauté comme immanente au distinct tel est ce qui représente, pour lutopie effective de lÉtat moderne et pour la culture de l«époque globale» qui en est lhéritière et lexécutrice, le premier ennemi, et peut-être même plus encore: limpensable et limpossible en soi. Il est vrai quà lépoque relativiste2 de la tyrannie des valeurs, la guerre contre lautre en tant quautre ne semble plus de mise. Mais la guerre nest, précisément, quune des dimensions de la téchne politiké. Et seule la plus enchantée des utopies libérales peut séparer abstraitement la conviction obtenue manu militari de celle que lon obtient par la force de la parole, du contrôle et de la maîtrise de la parole. Lempire possède tous les moyens suffisants pour inciter pacifiquement le non-égal au suicide solution que les plus forcenés des jacobins auraient préféré sans aucun doute à la guerre de combat et à la guerre froide. Et entre temps du fait de limpuissance de lempire survivant à construire une nouveau jus gentium , le pólemos peut saffirmer comme la force normale de la relation entre les autres. Unité globale despace et de temps et désagrégation polémique pure apparaissent ainsi comme les traits de notre époque post-actiaque. Sur ce méridien doit sarrêter lintellectuel-Epiméthée. Mais les événements, eux, ne sarrêtent pas, ni ne sarrêtent les attentes, les questions, les espérances, fussent-elles aveugles, de limpossible à partir duquel toujours continue de se produire le possible et ses propres langages. Et cest aussi cela que Schmitt nous a appris à les écouter et à les supporter : «Horche und leide». Et cest pour cette raison profonde quil nous faut le saluer comme il saluait lui-même Thomas Hobbes: jam non frustra doces! Ton enseignement nest jamais vain, Carl Schmitt! Mais si lEurope pouvait trouver en soi un propre encore in-ouï, la force dun nouveau commencement, capable de parler à la Grande Île qui en a parfaitement réalisé lUtopie universaliste et omnivore si lEurope était en mesure de penser comme ethos commun le conflit des distincts, avec tout le risque que cela suppose cette question cherche sa réponse au-delà de lhistoría schmittienne, au-delà du destin de lÉtat moderne, de toutes les grandes formes politiques de notre tradition, et de la forme politique propre du catholicisme romain. Nous ne savons ni où aller, ni où le Dieu nous commande détablir nos nouveaux comptoirs. Mais le contre-coup de lhistoire européenne a déjà été porté. NOTES 1. Somme de la pensée historique et philosophique de Carl Schmitt, publiée en 1950 par Greven Verlag à Cologne. [N.d.t. Les références de pages du Nomos renvoient faute dédition française lors de la parution de ce livre à lédition italienne a cura di E. Castrucci et F. Volpi, Il Nomos della terra, Adelphi, Milan, 1991. Pour les autres textes de Carl Schmitt, nous avons également maintenu les références aux différentes éditions italiennes, sauf en cas dédition française en volume.] |
||||
|
|
||||