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lyber 2-84162-003-4 176 p. 14 euros. collection |
Déclinaisons de lEurope traduit de litalien et présenté par Michel Valensi I Géophilosophie de l'Europe II Guerre et mer III Les Héros IV L'Hôte ingrat V. La patrie absente |
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III. Les Héros
I. Juges et héros
Dans la cité, tous les agathoí devront être considérés comme des natures démoniques et divines, des démons bienveillants. Il faudra vénérer leurs tombes comme on vénère celles des démons, mais il importera surtout dhonorer ces êtres bons qui, au travers du plus implacable agón, sont non seulement parvenus à la connaissance du Bien, à sa nóesis, mais éduquent également les autres en vue de sa ressemblance. Après la mort, les gardiens-philosophes sen iront demeurer aux Îles des Bienheureux et, si la Pythie est consentante, il sera possible de faire des sacrifices en leur honneur et de leur consacrer des monuments, comme le veut la coutume quand il sagit de démons ou dêtres bienheureux (République, vii, 540 b-c). À ces Îles «auprès dOcéan aux gorges profondes» où trois fois par an la terre fertile porte des fruits doux comme le miel, ne parviennent ni cette génération dhommes «qui vivaient comme des dieux» et qui, après une existence loin des maux et des peines, «sen allaient mourir comme pris par le sommeil», ni cette autre «dargent ... bien inférieure et nullement semblable à la génération dor, tant par la forme que par lesprit». La première a produit des «démons vénérables» (esthloí, bons, bienfaisants), des esprits «loutloutodótai», dispensateurs de richesse, qui vont sur la terre «vêtus dair». Par contre, Zeus a enseveli la deuxième sous terre, à cause de son hybris, de sa démesure. Ce sont des démons inférieurs, de second rang, quand bien même sont-ils «mákares», heureux, et dotés dune timé, dune considération et dune charge particulières (Les Travaux et les Jours, 106-142). Seuls quelques héros, «hemítheoi», demi-dieux, demeurent «aux confins de la terre» (Odyssée, iv, 563; Les Travaux et les jours, 168), aux Îles des Bienheureux, selon ce que Zeus a établi. Ménélas, «gendre de Zeus» (Odyssée, iv, 569), et quelques autres de ceux qui combattirent sous Thèbes aux sept portes et à Troie, «à cause Hélène aux beaux cheveux» (Les Travaux et Jours, 162-165), sont destinés à cet heureux séjour. Deviennent bienheureux les héros qui ont expérimenté le plus durement le «pólemos kákos», la plus abominable des guerres, et le «fier cri de la bataille». La terre, où jamais le froid ni la pluie ne sévissent et où toujours souffle le Zéphir sonore, leur accorde une nouvelle vie, les rafraîchit et les réanime («anapsychein » dit le verbe homérique). Ceux qui, avec tout leur courage, ont affronté le mal terrible de la guerre, ont lhonneur de voir leur âme renouvelée; ils méritent de resurgir dans la plaine dElysée, jouissant enfin dun repos bien différent de celui quils avaient jadis connu de leur vivant, et qui nétait quintervalle, trêve, pacte éphémère entre les harcèlements de la guerre. Ce repos-là, au contraire, est eiréne pure, et non plus eiréne tês stáseos, déterminée par le génitif qui la suit et la possède: pause de la guerre. Aux côtés des héros, en cette ultime demeure (en cette terre dont on ne prend plus congé, de laquelle plus jamais on nappareille), le Grec imagine une autre catégorie dhommes divins ou demi-dieux véritables qui ne se caractérise pas par le courage, landreía guerrière. Ce sont les juges, les ministres représentants de Diké, de la Loi éternelle et divine, de la racine céleste de toute constitution humaine. Dans la plaine de la Paix se pourrait-il que ne se trouvent pas Eunomia, le Nomos bien fondé, et Diké, filles de Zeus, ou encore Thémis, sur puînée, venue juste après celle que le Père de lOlympe eut avec Métis, dont lesprit sait toutes les choses? Sur terre, qui finalement apaise les peines du héros, règne la souveraine Justice. Règne le blond Rhadamanthe, que Platon appelle «agathós», «dikastès agathós», juge éminent et «gardien de la loi» (Minos, 320 b-c). Mais celui-ci, formé par Minos, ne connaît pas toute la «téchne basiliké», lars regia, lart royal. Il nest pas fondateur, mais administrateur et garant de la loi. Le fils inspiré de Zeus est Minos, héros par excellence, destiné à être juge de tous les hommes et de tous les héros. Il est le héros de la loi en tant quexpression de Diké, le héros qui règne avec le sceptre de Zeus et qui éduque en se fondant sur sa doctrine (Minos, 320 d). Seul Minos converse face à face avec Zeus «sophistés», «maître de sagesse» (Minos, 319 c). Tous les neuf ans, il visite lantre crétois, avant denseigner à lhomme la juste politeía. Il ne faut pas croire à la réputation qui lui est faite à Athènes. La tragédie cette poésie qui, le plus, séduit les âmes (Minos, 321 a) représente toujours les dieux en conflit, violents et destructeurs, aussi ne dit-elle pas la vérité à propos de Minos, en le décrivant comme un être grossier et rustre, «chalepós» (Minos, 320 e 1), sous prétexte quil combattit contre Athènes et la contraignit au célèbre tribut. Ainsi, aux Îles des Bienheureux nous retrouvons, conçue sub specie aeternitatis, dans sa forme la plus pure, la relation entre les deux fonctions fondamentales1: la timé des dieux fondateurs des lois et gardiens de leur valeur, et celle des dieux guerriers, des purs représentants dAidós et Diké et de ceux qui, au contraire, doivent faire lexpérience des destructions nécessaires et des violences de la guerre. Certes, là aussi, le héros guerrier est finalement en paix, sous le parfait gouvernement de Zeus; mais il se caractérise pourtant toujours de la même manière: il est inexorablement celui qui vient de Thèbes, de Troie, après dinterminables vicissitudes de par les mers et sur la terre. Ce ne peut être lui qui détient le sceptre dor, revenant au fils du Dieu suprême. Aux Îles des Bienheureux, les deux fonctions ne prennent pas fin, et non seulement les traits qui les caractérisent ne se confondent pas, mais elles se distinguent avec une netteté jamais égalée pendant la vie mortelle. Cest précisément ce que nous enseigne le drâma de la République : le gardien-philosophe doit, au prix des plus grandes peines, au prix de la lutte la plus implacable, tenter de concilier en soi le héros Minos avec le héros guerrier, laidós et la díke du sage le plus pur avec le courage et la rudesse du guerrier1. Les Tragiques nous trompaient, qui représentaient Minos comme un être rude, mais cest Platon lui-même, comme nous lavons vu, qui dit que tel doit être aussi le gardien de la cité2. Dans la polis de lhomme, les deux fonctions fondamentales de lhéritage indo-européen tendent toujours, nécessairement autant que dangereusement, à se confondre. Le gardien-philosophe platonicien exprime avec une douloureuse conscience cette nécessité et ce danger. Après la mort, la récompense de sa peine sera le repos, la paix aux côtés des grands héros conduits par Minos le long de la voie royale mais son caractère complexe se scindera-t-il alors, comme landrogyne de lAristophane platonicien, ou subsistera t-il encore aux Îles des Bienheureux? Il est vrai que, dans la polis, le roi devra conjuguer et harmoniser en soi la bienveillance du pur amant de la sophía et la rudesse du guerrier1. Ici-bas, les deux visages du héros sont en conflit potentiel ce nest que dans léloignement, vers les confins du monde, quils pourront véritablement sharmoniser dans la parfaite distinction. Le visage guerrier du héros fonctionne en tant quil est essentiellement autonome par rapport à celui éduqué par Zeus. Dans le Rig Veda, le préfixe sva- :auto-, par soi, se retrouve dans la plupart des épithètes qui se référent à la divinité de la fonction guerrière. Indra est «svákshatra»: autonome, «svátastas»: fort par soi-même. Son action dénote dune nature de classe, dune volonté propre, elle exprime une svadha qui ne peut être confondue2. Celui qui agit en guerrier parfait se détache et séloigne des coutumes et des habitudes: il a un ethos propre à partir duquel se forme la sodalitas, la fraternité commune des héros. Tous ces termes constituent un même ensemble et proviennent de la même racine. Ethos appelle une singularitas. Mais comment la parfaite individualité, la forme accomplie qui se différencie de toute autre forme, pourrait-elle ne pas sembler dangereuse et menaçante? Comment sa beauté pourrait-elle ne pas être chalepós, précisément: âpre et rebelle? Le guerrier doit posséder toutes ces qualités la maîtrise de soi, lautonomie, la liberté , sans quoi il naffronterait pas la guerre, qui exige que lon sache également rompre le pacte, ne pas respecter la parole donnée, puisque hybris est immanente au «fier cri de la bataille». Ici-bas dans la polis, Minos ne peut se séparer du guerrier, et le guerrier ne peut seulement obéir à laidós et à la díke du roi souverain. Ici-bas, la souveraineté est double: le krátos de Minos, son pouvoir, est inséparable de bía, la violence à laquelle le guerrier doit savoir recourir cette violence qui, de plus, appartient à sa nature propre. Aucune force ne doit pouvoir retenir le véritable guerrier. Le terrible danger de lhybris est lié à la nécessité de devoir surmonter tous les obstacles, de devoir aller outre toutes choses. Seul un guerrier parfaitement pacifié pourrait se libérer de cette terrible liberté, mais elle serait, alors, libertas defunctorum: liberté des trépassés. Les héros sont des pécheurs1. Ils commettent souvent des fautes opportunes pour lhomme. Ils assument la faute qui consiste à outrepasser ce qui fut établi, le culte ou le rite traditionnel, pour sauver lhomme. Et, en effet, celui-ci pourrait-il vivre si la Justice régnait souveraine, inaltérable et rigoureuse? À force de guerres, de conquêtes, de bonifications contre les puissances terrestres, le héros crée un espace pour lhomme. Mais cest pour cela quil est guerrier et quil tue, et cest pour cela quil peut à chaque instant devenir la proie de limpiété et de larrogance. Il nest pas fils de Zeus et pas même seulement dArès. Comme Arès, il est le plus souvent áphron : il ne calcule pas, il ne raisonne pas cest la seule manière, pour lui, datteindre le comble de laudace. Toutefois, comme Athéna, il a un esprit, une noésis mais qui na rien à voir avec le raisonnement abstrait et général. Lesprit du guerrier fidèle à Athéna est celui qui est compris dans lethos (th;n ejn tw/` h[Jei novhsin, Cratyle, 407 b), raisonnement qui se fonde sur la valeur de la volonté propre et autonome, de la svadha. Arès ne se préoccupe pas du droit, il reconnaît une justice qui reflète uniquement léquilibre de la puissance. Mais Athéna, au contraire, admet seulement la guerre juste ou le hieròs pólemos, la guerre menée avec une claire intelligence des valeurs de lethos, et donc toujours ennemie de la stásis. Distinction parfaitement claire mais irréalisable en tant que telle dans la polis, quil est nécessaire de gouverner et, si possible, de transformer. Ici, Arès et Athéna se fondent en un seul et même guerrier et constituent la guerre civile qui domine son âme. Mais plus encore: cette figure, déjà double en soi, se confond avec celle du roi-juge, du philosophe-roi, avec celle de Minos. Lethos, la classe, du guerrier nest pas séparable de celle du souverain de la première fonction. Et il faudrait reconnaître une fois de plus le réalisme de la construction platonicienne: le roi-philosophe-guerrier, plein de piété, bienveillant et chalepós, signifie la coïncidence des contraires qui doit se réaliser dans toute politéia concevable. La clarté parfaite des distincts régnait quand des démons divins menaient au pâturage les hommes-troupeau et il ny avait alors aucune polis, aucun multiple à gouverner. Désormais, hors de cet état de santé, lhomme ne peut souhaiter pour lui-même, comme plus grand salut possible, que le règne des mortels héroïques à honorer comme des demi-dieux, contenant et maîtrisant une impulsion guerrière et une volonté pacifique, laffirmation intransigeante de son propre ethos et la sagesse de Diké qui ne décline jamais. Même le plus sage des rois exprimera en lui les traits du héros soumis à Arès, bien quil en invoque la fin, comme Achille dans lIliade xviii, 107. Même Minos, larchétype platonicien du philosophe-roi, doit faire la guerre pour venger les offenses ce qui le fait apparaître comme le fondateur de lidée thalassocratique , mais sa nature peut également le pousser à transgresser les normes que les dieux dictent aux mortels. La mythologie le concernant ne manque pas dépisodes au cours desquels le Juge-Législateur est victime de la face obscure, coupable du héros. Dans le Dithyrambe iii, Bacchylide raconte que Minos ramenait en Crète Thésée et les quatorze beaux koûroi ioniens sur son navire «à la proue sombre», quand le frappa le «don terrible» dAphrodite et «il ne put sempêcher de porter la main sur une vierge, en effleura les joues candides ... Thésée le vit, sous ses paupières roulèrent ses yeux noirs, une cruelle douleur déchira son âme et il dit: Fils du très puissant Zeus, nes-tu capable de gouverner saintement [hósion] ton ardeur [thymós] dans ta poitrine: retiens, héros, ta force [bía] arrogante ... Or donc, je te prie, monarque de Crète, retiens ton hybris mortifère»1. Dans les Îles des Bienheureux régnera le pur Minos, éduqué par Zeus, ici, tout comme dans la politéia platonicienne, ne peut régner que le Minos qui séduque, qui se dirige vers le Bien, qui sélève lui-même et élève au Bien, selon létymologie de héros, reprise par Proclus2, de aírein: sélever. Ici et si le Dieu le commande , seuls pourront régner les héros cest-à-dire ceux qui représentent lagonisme grec sous sa forme la plus haute, lagón parvenu à la forme, à leîdos. Ici, le philosophe-roi maintiendra en soi, intacte, la force du thymós, car elle seule rend lâme «impavide et invincible devant tout adversité» (République II, 375 b) mais elle constitue également le plus grand danger pour qui veut gouverner saintement. Le héros est destiné à tirer, à é-duquer, à élever à la lumière. Pour se faire, il devra violer ce qui restait caché, obscur. Pour libérer ari-hagne, Arianne, la très-pure, linviolable, il devra outrepasser les limites du Taureau-Poséidon, défier les abîmes. Arianne devient lumineuse: cest Phèdre. Mais Phèdre est une lumière qui tue. Comme Hadès, de nouveau. Et, avec Hadès, la voie de lhybris, du conflit, du délit qui y conduit. Cest dans cet espace quoscille lêtre du héros: stásis de ténèbres et splendeur.
II. Venise perdue
Tonalité funèbre du héros: sentinelles qui protègent et qui gardent (la même racine que Héra?), mais très proches des Lares. Leurs noms résonnent depuis le lointain (kléos, lin-clitus latin), quasiment comme les noms de la mémoire. Dune très grande clarté dans linstant même de leur résonance, leur éloignement nen est que plus soudain et insaisissable. Héroïque est le passé inimitable de Thèbes et de Troie; héros, Minos et Rhadamanthe, aux confins du monde; héros, également, laède Démodocos, qui, par son chant, ré-vèle ces lointaines extrémités. Cest pourquoi la violence du héros frappe et inquiète; elle ne peut se séparer de laspiration à la paix et de laspiration au kléos, à la gloire, que seul le chant promet (et ce dernier est si impératif que Platon, République iii, 386 c, écarte aussitôt le doute terrible de lombre dAchille dans la nékyia, «lévocation des morts» au onzième chant de lOdyssée : quil serait préférable de vivre en esclave que de régner sur les morts). Précarité de la grande forme héroïque, toujours sur le point de transgresser de timé à timé, dun ordre à un autre, de lune à lautre des différentes compétences divines, nécessairement aussi en conflit entre elles.
Simone Weil1 nous apporte lun des plus hauts témoignages du corps à corps de lintelligence, de la nóesis platonicienne, avec le destin de guerre, mais elle ne rend pas compte jusquau bout de cette dialectique tragique du héros. Elle sait bien que toute guerre, qui est toujours livrée dans un but déterminé et, donc, entend toujours causer un mal déterminé, en réalité contient lindéterminé (I, p. 135), laóriston qui, pour le Grec, implique labsence de forme de ce qui est laid et mauvais. Il ne peut y avoir de guerre sans la présence potentielle dhybris, car aucun mal ne peut être causé sans bía, sans violence, et la violence na pas naturellement en soi les limites du krátos, de la force. Il nest pas question ici de la juste cause du vainqueur ou du vaincu: «le mal que fait soit la victoire soit la défaite nen est pas moins évitable. Espérer y échapper est défendu» (I, p. 134), car le mal est implicite dans le fait de devoir recourir à lénergie indéterminée du thymós ce qui associe la guerre à la passion dEros (I, pp. 64, 230), à sa démesure. Mais le monde est un enchevêtrement de limité et dillimité; lexercice du pouvoir apparaît terrifiant, pour ce quil peut comprendre dillimité (et quil ne peut pas ne pas comprendre), mais ce qui sy oppose nest nullement une idée utopique dEiréne, de Paix. Pour Simone Weil, le plus grand agón consiste à repenser la notion de tempérance mais tempérance entre contraires, quaucune dialectique conciliatrice ne peut éliminer. Comment rendre compte de la nécessité de la guerre? Ou, en dautres termes, comment attribuer un logos, une mesure, un nombre, un ordre, à la démesure? Comment la saisir en nous, de sorte que sa violence ne nous rende pas esclaves, ne nous rende pas muets, ne nous enchante pas? La science grecque, et son idée de metaxy, de milieu, nest pas suffisante, alors, pour accorder réellement et concrètement les contraires. Elle a en horreur lincarnation. Il faudra la repenser à la lumière du Christ. Mais le Christ, à son tour, devra se compléter avec le Chant du Bienheureux, la Bhagavadgîtâ (I, p. 134). Car lextraordinaire mesure de liberté quil annonce devra être lue en fonction de la nécessité, sans quoi elle engendrera autant daveugles espérances, de désirs, de projections dans le futur: arrogance et démesure, hybris, à nouveau. La guerre, avant tout, est supportée sans aucune tentative den réduire le mal: pólemos kakós, comme le sait aussi le héros homérique (Iliade, xvi, 494), au moment même où il doit sy engager. Elle représente la privation radicale de Dieu (i, p. 135); il ne pourrait rien y avoir au delà. Hormis la résurrection. Aucune idée de puissance, aucune idée de juste cause ni de politeía parfaite ne peut se mettre en balance avec la guerre. Cest sur ce point que le classique doit être complété, que son Nomos et sa Diké doivent être complétés. Au-delà de la guerre, et susceptible den comprendre de nouveau la démesure, il ny a que le Christ, qui ne tente pas même de descendre de la croix et, en tant que Crucifix, resurgit sans même faire la guerre à la guerre, mais en assumant en soi cette privation de Dieu quest la guerre, de manière à changer lâme de celui qui tue, de manière à larracher à son rêve hypnotisant, à sa passion, à son eros aveugle, de manière à provoquer en lui le désir de séveiller (I, pp. 141-143). Il ne sagit pas dun exercice de non-violence. Simone Weil est trop bonne philosophe pour ne pas voir que la non-violence se mesure seulement à laune de lefficacité, comme les actions des Athéniens contre les Méliens (I, p. 234). Simone Weil a des ennemis, et elle est prête à tuer ses ennemis. Ceux-là mêmes quil lui est commandé daimer, parce quil est dit «aimez vos ennemis» (CS, p. 311). Sa position consiste à résoudre le paradoxe suivant: il est nécessaire de faire la guerre contre ceux qui détruisent les êtres et les choses que nous aimons, mais non seulement il faut faire cela «avec une vive douleur, avec le plus grand regret» (loc. cit.), mais il faut également accomplir ce destin en aimant son ennemi. Ce thème central est évoqué au début de la Bhagavadgîtâ, dans les paroles de vénération quArujna profère à lintention des «maîtres» quil sapprête à frapper, mais aussitôt Krishna réprime ce sentiment. Non seulement il est nécessaire de faire ce qui est conforme à la lumière que lon a en soi, ce pour quoi lon sest décidé et cest en cela que Simone Weil est en accord avec les mots de Krishna (ii, p. 234) , mais il faut laccomplir précisément parce que lon aime. Et cest en cela que consisterait, pour elle, le paradoxe proprement chrétien. Mais comment le penser? Selon le modèle platonicien du temps comme image éternelle de lAión immobile ou, de même que lon peut imaginer que le son est imitation du silence, se pourrait-il que la guerre soit image de la paix (I, p. 181)? Et si cela était, de quelle manière? Certes, non pas au sens, maintes fois répété par le Grec, selon lequel la guerre est en vue de la paix car ce qui est affirmé ici cest que la guerre en acte est image de paix, quelle ne se contente pas de tendre vers la paix, mais la représente ici-et maintenant. Est-ce, alors, au sens où la souffrance quelle provoque en nous, non seulement induit une connaissance (ce qui également est la quintessence de la sagesse classique), mais est en soi une chose divine ? «Dieu a souffert», et pour cela «la souffrance qui fait horreur, quon subit malgré soi, quon voudrait fuir, dont on supplie de ne pas être frappé», celle-là précisément et «non point les compensations, consolations, récompenses», est une chose divine (CS, p. 26). Nous devrions, en somme, affronter la nécessité de la guerre sans aucun prétexte, sans aucun masque de juste cause, endurer jusquau bout la souffrance, sans recourir à lespoir consolateur quelle puisse, à la fin, nous racheter. Cette souffrance est sans rédemption1. Et plus encore, le fait de prétendre quelle puisse, de quelque manière, être amenée à disparaître dans le futur, est la plus grande violence. Si, en somme, nous réussissions à faire passer en nous, intégralement, tout le mal de la guerre, si nous réussissions à le transformer en douleur pure, alors seulement il pourrait arriver que la guerre se métamorphose en image de paix. Il ne peut y avoir plus de douleur, et il nest rien dautre qui puisse la guérir. La mesure est comble. Toute arrogance doit imploser. Tout mouvement ultérieur de la violence devient un mouvement contre elle-même ; la violence est en soi démesure, mais désormais elle ne peut plus aller au-delà quen sabattant sur elle-même. Cest ce que devrait enseigner la souffrance pure, sans plus un mot, sans plus de logos qui la justifie. Aimer son ennemi ne suffit pas, parce que cela présuppose une relation dinimitié: il doit y avoir un ennemi pour quon puisse laimer. Mais si on pouvait parvenir à une compassion aussi parfaite au point de rendre impossible jusquà sa définition, jusquà son isolement par devant et sur ses côtés, aussi parfaite au point de ne pouvoir daucune manière se justifier, alors, peut-être, un grand silence se ferait: une image de paix. Je ne crois pas quon puisse comprendre en profondeur lidée de guerre et de paix chez Simone Weil autrement que dans cette perspective, correspondant à son idée maîtresse: la decreatio. À labdication de lacte créateur de Dieu doit correspondre labdication, à notre tour, «de notre existence de créature» (CS, p. 73), renoncement au pouvoir des uvres, mais, avant cela même, renoncement à ce bien quapparaît être le moi (philopsychía). Cest pour avoir sa propre part que lon veut pouvoir, parce que lon ne se contente pas de passer, de mourir (CS, p. 168). Nous justifions ainsi nos guerres: revendiquant ce qui nous attend. En poursuivant ce qui nous attend, nous nous re-créons continuellement nous nous laissons re-créer; cest en cela que consiste le péché (CS, p. 71). Nous ne savons pas imiter Dieu qui nous a fait en se retirant, en renonçant au pouvoir sur nous, mais au contraire, nous lavons transformé en une odieuse idole toute puissante. Ce nest que dans le vide que nous pouvons imaginer lhomoíosis theôi, le fait dêtre «semblables à Dieu» (CS, p. 264); en nous vidant et en devenant muets nous nous assimilons à Sa kénosis, à Sa vacuité. Cest en cessant dêtre que lon passe du côté de Dieu (CS, p. 176). Ainsi, si le mal consiste à vouloir être, à croire que lon est, et à résister inexorablement en cette illusion, aucune action ne pourra le détruire. Non seulement aucune guerre, mais également aucune action de paix. La souffrance que nous subissons et que nous infligeons en agissant, devra se transformer en pure passion tournée vers le non-être, et donc en pur sacrifice de soi, pour quune véritable image de paix puisse apparaître. Image de paix qui, chez Simone Weil, finit, par contre, par être équivalente à lidée du Bien pur, au-delà de toute détermination dessence. La conclusion est inévitable et rigoureusement im-politique: la seule guerre qui pourrait être sauve de la violence est celle que livre lâme contre elle-même pour sannihiler, pour se sacrifier, pour guérir du péché originel davoir accepté dexister (CS, p. 168). Politique, entièrement politique entièrement nécessaire et injuste, étranger à cette justice qui coïncide avec le fait daimer sa propre mort est tout ce qui occupe la première scène de ce sacrifice: tant la violence de Renaud que la pitié de Jaffier1. Jaffier na rien à objecter au discours que tient la violence la formidable leçon de Realpolitik dans la scène iv de lacte ii. Il en est véritablement «entièrement pénétré». La pitié quil éprouve pour Venise ne peut que sincarner dans la trahison de ses compagnons et donc encore, en un langage parfaitement politique, comme le reconnaissent finalement ses bourreaux. Et cette même hallucination du pouvoir qui possède et cause la perte des conjurés, possède également Venise. Le Secrétaire reproduit à la lettre les paroles de Renaud. Venise ne se sauve pas parce quelle est juste. Elle est convaincue, tout comme ses ennemis (et tout comme les anciens Athéniens), «que les êtres pensants sans exception tendent à exercer tout le pouvoir quil leur est possible dexercer». Il sagit dune loi naturelle, semblable à la loi de la pesanteur (cette réflexion revient chez Simone Weil précisément en référence à Thucydide). Tout est finalement «vil, cruel et bas», même en son orgueil (lhybris vénitienne est dénoncée tout au long de la pièce). Non seulement elle naime pas ses ennemis, mais elle néprouve aucune compassion à leur égard. Jaffier, désespéré, la maudit. Il lui souhaite de mourir de cette mort que la seule pitié lui a empêché de donner. Certes, à la fin, Jaffier séloigne «des lieux des vivants». Il semble que sa figure trépasse véritablement par le feu qui annihile. Mais il parvient à cette énergie en maudissant. Sa pitié na jamais été pure, sans attente, sans considération pour ses propres fruits. Il voulait sauver la beauté de Venise; cette beauté lavait enchanté. Mais Venise nest pas le Beau en soi sa beauté est la beauté dune ville. Et une ville se défend, comme laffirme le Secrétaire, exactement avec la même téchne politiké qui permet den faire la conquête. Est-ce la timé du Dieu qui prend possession de Jaffier, alors que son regard souvre sur la beauté de Venise? Sil en était ainsi, pourrait-il dire alors quil la hait? Partout, Simone Weil parle de la beauté comme incarnation de Dieu, comme metaxy et déjà en soi cet héritage platonicien (mais nous pourrions dire également platonico-augustinien) contredit de manière évidente son autre source: la gnose. Il nest pas lieu ici de nous intéresser à cette antinomie constitutive de toute la pensée de Simone Weil1, mais demandons-nous simplement si Jaffier distingue en ordre la beauté de Venise, cest-à-dire celle de la créature, du Dieu qui la créée? On ne trouve, chez lui, aucune trace des étapes qui, platoniquement, doivent suivre le contact avec le beau, pour sapprocher de Dieu. Jaffier demeure dans le pur esthétisme. Et de fait, à la fin, dans les limites de la polis. Tout comme Venise, qui est toute entière polis, comme le reconnaît également le Secrétaire, en en désacralisant totalement limage. Et si nous devions, alors, continuer de nous interroger dans cette même perspective de lidée de decreatio qui constitue indubitablement le fonds de la pensée de Simone Weil, il ne nous sera pas possible déluder la question, à savoir si Venise est créature une créature qui ne veut pas passer et qui, pour ne pas passer, doit recourir à tous les moyens de la raison détat pourquoi devrait-il être juste de la préserver? Quune cité lutte pour se conserver par tous les moyens est une loi de la nature. Mais nécessité et justice ne sont nullement synonymes. Pourquoi ce qui est né devrait être, à tout prix, défendu? Ni Jaffier, ni les gardiens de Venise, ne pourront répondre à cette question. Mais pas même Simone Weil. Augustin, lui, le peut et sa réponse est drastiquement négative. Non, aucune cité terrestre ne peut prétendre être éternelle. Seuls ses cives peuvent être destinés à léternité, sils se font citoyens de la cité de Dieu, qui est, encore, pérégrine. Aucune beauté, aucune forme, ne peut racheter des guerres et des batailles qui meurtrissent la cité terrestre, aucune victoire ne peut la libérer de vices qui toujours la subjuguent («quaerit esse victrix gentium, cum sit captiva vitiorum» De civitate Dei, xv, 4), aucune paix nest exempte de «guerre laborieuse». Simone écrit: «Faire sentir que le recul de Jaffier est surnaturel. Jaffier. Il est surnaturel darrêter le temps. Cest là que léternité entre dans le temps». Mais comment? Jaffier parvient à la pitié pour sa victime, mais jamais à la pure souffrance. Il recule devant la destruction de Venise, il ne recule pas par rapport à lui-même. Nulle part il ne dit aimer son ennemi. Il aime son ami Pierre, il laime dun eros véritable, de cette passion inséparable de la figure du héros guerrier. Jaffier est un parfait personnage du Trauerspiel, hésitant entre nature et sur-nature, destiné à laction et indécis quant aux raisons de son action, voué à elles et toujours incertain quant à lorigine de sa propre vocation. Multiple, comme est multiple la cité, qui est la scène du deuil, le conflit intramondain, dont le religieux même devient fonction, et où les différentes timaí divines qui structuraient la tragédie, se confondent ou tombent en morceaux. Le seul dépassement concevable du Trauerspiel est le congé de la cité (mouvement opposé à celui tragique): «On ne voit nulle aube où je vais, et nulle cité», et la beauté même de Venise se révèle un songe, comme sont des songes les délires de puissance de Renaud. Un songe: telle est la cité parfaitement belle, authentique incarnation du divin. Poussé vers la mort, Jaffier en a lintuition. Dans un éclair ultime, son savoir se transfigure en pur meléte thanátou, en pur être pour la mort, comme celui de Sigismond à la fin de La Tour de Hofmannsthal.
III. le duel
Jaffier nest nullement une image de paix. Mais aucune image de paix nest concevable sur la scène de la polis. Nous ne pouvons en saisir la fulgurance que dans le seul instant du congé; mais cest lorsque nous sommes poussés vers la mort que nous abandonnons la cité. À cette ascèse, les héros seraient-ils étrangers? La guerre du héros ignorerait-elle les dialectiques déchirantes de la compassion et de lamour, de la purification et de la pitié, du juste et du nécessaire, à partir desquelles Simone Weil construit la trame de son discours sur la guerre et la paix? Cest autour de cette question que tourne un de ses essais les plus extraordinaires, «LIliade, poème de la force»1, mais également, à notre avis, toute sa conception du classicisme grec. «LIliade, poème de la force» fut publié en décembre 1940 et janvier 1941. Simone Weil y avait travaillé au cours de lhiver précédent, parallèlement à sa Venise Sauvée. «Force» traduit ici le terme grec bía. Nom-racine, im-médiat, une violence qui surgit et qui frappe simultanément, le sifflement de la flèche que lon entend toujours trop tard. Cette force supprime lhumain, elle fait de lhomme une chose, elle le «transforme en cadavre». Il ne sagit pas seulement de cette «très cruelle sorte de mise à mort» qui, selon Vico, constitue le «caractère sublime» de lIliade ; la violence ne sexerce pas dans le seul et simple fait de tuer, mais bien plus dans le fait dasservir, de réifier ce qui est vivant. Et le spectacle devient alors insupportable: lorsquun être vivant qui continue dapparaître tel, nayant pas été abandonné par la psyché (le souffle pénétrant toutes les fibres du corps, qui est en jeu dans la máche, dans les androktasíai, les carnages dhommes), gît sans mouvement, nu, face contre terre, contredisant de la manière la plus criante jusquà son propre nom: celui qui porte son regard vers le haut, lánthropos. Mais la puissance réifiante de la force népargne pas non plus les vainqueurs. Vainqueurs et vaincus sont soumis à sa loi, qui est le règne dAnanké, la dure nécessité. Et Simone Weil insiste: règne naturel. Cest en cela en tant quelle est une scène de la dure nécessité que lIliade est scène de labsence de Dieu. Vainqueurs et vaincus sont frappés par la même absence; ils saffrontent immédiatement comme de purs contraires, par nécessité. Et la nécessité, en son emprise, les rend identiques; elle élimine brutalement leur caractère individuel, elle les réduit à une identité morte. Toute metaxy est absente: règne le contraste immédiat et limmédiate identité. Le Dieu qui toujours géométrise est encore pur avenir. Il ne vit, dans lIliade, que comme aspiration inexprimable, comme contrecoup de linsupportable violence. Une pensée, une nostalgie muette: rien dautre ny trouve place. Tandis que sur la scène napparaît que la domination de Bía. Bía rend muets et est muette également. Elle ne se justifie pas, elle ninvoque aucune raison. Comme le Secrétaire vénitien, elle ne répond pas («Vous ne répondez pas? Vous ne répondez même pas? ... Parlez-moi ... parlez-moi... Tournez les yeux vers moi»). Et lon pourrait dire que son travail est de lordre de lévidence. La force répond à la force; celui qui est sans armes, tel Jaffier qui a rejeté tout pouvoir, ne peut être entendu par la force. Et celui qui a perdu tout pouvoir, ou y a renoncé sans comprendre le poids de sa décision (comme Jaffier justement), se retrouve «comme une bête», et comme tel il nentend pas les mots autour de lui, mais simplement «un bruit qui me fait mal». Bía est muette, comme dans le Prométhée dEschyle: personnage décisif du silence qui abolit lêtre humain. Et de fait, son silence impose le silence: quand finalement la victime cessera de demander et dimplorer, alors sa perte, sa défaite, seront consumées, parfaites («Le Secrétaire: Tu vois, Bassio, il nest plus dangereux maintenant»). Seul le silence du sacrifice, ou le silence de la dé-création pourrait sopposer à la dure, intraitable nécessité qui anime et met à mort le héros de lIliade. Mais, dans le Prométhée dEschyle, aux côtés de Bía, il y a Kratos. Et Kratos parle. Tout comme dans lIliade. Simone Weil lignore et cet oubli est des plus révélateurs. Il signifie que, pour elle, ce nest quavec la science pythagoricienne du nombre, avec lidée platonicienne du Bien, ce nest, en somme, quavec lintellectualisation du héros épico-tragique que commence à saffirmer, dans lespace européen, une image de paix. Avant cette époque axiale dominent Bía, violence et hybris. Il sagit dun schéma progressif, comme celui qui rythmera ensuite, chez Simone Weil, le passage du monde classique au monde chrétien. Mais, non seulement il ne tient pas pour des raisons sur lesquelles nous avons insisté à savoir que parce quen Minos, en cette idée de justice que les gardiens représentent, il est nécessaire quil y ait aussi la face obscure du héros: parce que lidée de politeía parfaite tient encore à la polis (et donc est concevable comme metaxy) en tant quelle tient au multiple et à pólemos mais aussi parce que, chez le héros épico-tragique, lexercice de la violence est inséparable de celui de la force comme krátos. En sanscrit, Kratu cest lintelligence, la volonté intelligente: sa tonalité se rapprocherait du nóos. Cest la force, certes, mais qui vainc lélan sauvage, qui se domine elle-même: cest la force qui in-forme en tant quelle donne forme et ne déchire pas, ne ruine pas, ne déforme pas simplement. Certains héros, tel Nestor, lexpriment dans toute sa prégnance, mais tous en sont pourvus à des degrés divers. Et pour une raison que nous qualifierons de transcendantale a priori par rapport aux différents comportements du héros. Loin dêtre limmédiate expression dune nécessité aveugle, la violence quil exerce est toujours manifestation des timaí divines. Le héros na pas larrogance du génos dargent, ni ne se préoccupe dArès seulement, comme le génos de bronze, qui est sans peur mais avec un cur de fer. Le héros participe de lhumain et du divin dans toute leur terrible beauté. Il y participe et il en souffre; il peut sadresser avec pietas à son dieu, avec hybris à ceux étrangers, il peut pécher, mais il est toujours pris dans une harmonie plus vaste. Il est consacré au jeu des forces divines qui continuellement sentremêlent et sont en conflit. Quil en soit pleinement conscient ou quil subisse cela comme une marionnette, sa mesure est toujours certaine et cest précisément cette mesure paradoxale, éminemment dangereuse, qui consiste aussi dans la possibilité dexcéder les limites imposées à lhumain. Quil accomplisse consciemment sa fonction de gardien, de défense (le servare latin renverrait-il à la même racine que héros?), exprimée de la manière la plus haute par Hector, ou que sa force se déchaîne, indomptable, comme celle dun animal féroce, son action réalise ce que le krátos qui lui est assigné lui permet, à savoir ce quexige cette part que lharmonie entre les différentes timaí divines lui a destinée. Aucune Bía ne pourra jamais excéder de telles frontières, sans que Nemesis ne la reconduise à lintérieur. Puisque sa violence correspond à une telle harmonie cachée, le héros peut affirmer quil poursuit le kléos, la gloire, quil veut que son nom résonne au loin. Simone Weil ignore linstance impérative par laquelle une telle recherche de gloire simpose au héros. Achille peut désirer nêtre jamais né, mais il ne peut pas ne pas vouloir le kléos. Le héros est condamné à avoir un nom. Mais le nom nest pas silence, il contredit par nature la violence muette et qui fait taire. Le héros, même quand il est vaincu, ne subit jamais véritablement une défaite, parce que son nom continue de résonner, continue dêtre appelé. De ce point de vue, le héros ne pourra jamais être réduit à létat de chose par aucune violence. Cest pourquoi il tend toujours au kléos pour dépasser toute défaite et toute ruine. Le désir de gloire constitue son agón ultime, celui contre la pure violence. Le héros ne dépasse pas seulement la forme de la simple survie (quil perçoit, surtout, comme absence de forme, absence dareté), mais il doit dépasser également la violence que Bía inflige au caractère tranquille et terrestre de la survie. Bía, en effet, est tout autant négation de forme que la vie semblable à une ombre de rêve de la multitude anonyme, impuissante à parvenir au kléos. Certes, il ne peut y avoir dharmonie à labri dArès. Mais le héros arrache toujours à Arès son nom, ou, mieux encore, prononce ce logos qui sert de médiation entre la pure violence et le chant qui donne la gloire. Le héros-guerrier remet au héros-chantre sa propre geste et, ensemble, ils donnent forme au héros, qui aura toujours voix. Une telle harmonie vaut-elle également pour Achille? Et vaut-elle également pour celui qui comme un chien poursuit sa proie, ou pour celui qui ne prête pas attention à Peithó, pour celui qui ne semble pas reconnaître la valeur persuasive du logos, ni éleos, ni aidós? Cest ainsi que Priam le voit, avant leur rencontre. Il le contraint tout entier à cet aspect du héros, qui se constitue à partir du dé-lire de sa force, aspect nécessaire, mais quil faut, précisément, géométriser. Car Achille ne peut être séparé de son double: il forme avec Patrocle luni-dualité héroïque de frénésie et de pudeur, dinimitié impitoyable et dinfinie philótes. On pourrait même dire que linfini, lincommensurable du premier terme, est défini par le second, et réciproquement, que le rythme entre limite et illimité se produit quasiment par la rencontre des deux énergies en elles-mêmes illimitées. Mais quil y ait rapport, médiation, accord dans la guerre de lIliade, dans la terrible dureté de son dieu, que son dieu également géométrise quEris ámotos, la discorde sans mesure, ne puisse être chassée, même devant le mal de la guerre, cest le héros qui le souhaite (et, de ce point de vue, Héraclite continue le poème quil critique si âprement, en essayant précisément de rendre compte de la guerre, den révéler le logos et, donc, de ne pas en supporter seulement les androktasíai, les massacres) , que le nóos accompagne, para-doxalement, les carnages les plus cruels, en témoigne sans aucun doute possible, la forme du duel, que la bataille tend toujours à assumer. Et, avec une force toute particulière, la rencontre entre Diomède et Glaucos (VI, 119-236), qui se reconnaissent xenoí, «hôtes», ou encore ce duel inoubliable du livre VII entre Hector et Ajax, les deux guerriers les plus purs dans leurs timaí respectives, les plus obéissants à légard du dieu qui en a marqué de manière irrévocable le caractère. Et le caractère (cest ainsi quil faut traduire le fameux fragment dHéraclite) est ce quil y a de divin dans lhomme. Comme des «lions mangeurs de chair ou des sangliers sauvages» les deux héros se jettent lun sur lautre; face à face ils saffrontent, solitaires comme sont solitaires au fond toujours les héros, avec leurs longues javelines, avec dénormes pierres, avec leurs épées. Tous deux guerriers armés de lances (aichmetaí), tous deux aimés de Zeus «rassembleur de nuées». Mais nullement sourds dans leur violence, nullement muets dans leur thymós qui brûle de guerroyer et de lutter, ils obéissent à la présence sacrée de la nuit : ajgaJo;n kai; nukti; piJevsJai1. Peithó, la Persuasion, descend sur leur force invincible et les dompte. Ils combattront encore, certes, «jusquà ce quun dieu nous sépare et concède aux uns ou aux autres la victoire», mais pour le moment «il est bon de se laisser persuader par la nuit» ... «suadentque cadentia sidera somnos». Les héros sen réjouiront et sen retourneront auprès de leurs amis et de leurs compagnons. Linimitié extrême, loin den annuler lidée, est en rythme avec la philía. Mais non seulement avec la philía à légard de ses propres amis, de son propre génos, mais même à légard de ceux qui brûlaient de se réduire en morceaux (et ne manqueront pas de le vouloir encore), et qui maintenant se reconnaissent amis. Cest un instant extraordinaire: lapparition soudaine dune puissance supérieure à toutes les autres forces, quelles se nomment bía ou krátos, dont lhomme dispose, la Nuit noire, matrice de lardeur brûlante du ciel (aithér) et du jour (hemére), matrice seconde en ordre après lOuvert, le Chaos (Théogonie 116-125), arrête leurs mains, apaise leur fureur. Les Troyens et les Achéens diront: «Tous deux se sont battus pour leris, la querelle qui dévore les curs, et se sont séparés après avoir formé un amical accord (301)». Un dieu leur a donné une grande bía (288) mais en même temps une sagesse (pinyté : cest précisément la sagesse quun dieu inspire: pnéo, pneûma: la sagesse qui permet au héros de demeurer silencieux non pas devant la violence, mais devant larrogance de larchaïque, du principe, exprimé ici par la Nuit. Certes, cest Hector, le héros dIlion la sacrée, qui prononce les mots qui, à eux seuls, suffiraient à annuler lidée de lIliade comme poème de la force mais Ajax, son adversaire, lécoute et en est persuadé. Il correspond aux dons du Troyen, «lui faisant don dun ceinturon tout éclatant de pourpre». Cest comme si une vaste clairière, une Lichtung, souvrait dans lhorreur du carnage1. À la tombée de la nuit, le héros illumine sa face secrète, son harmonie cachée. Il ne fuit pas la guerre, il nen a pas peur, il regarde en face le terrible (deinón), mais pas un seul instant il ne sy abandonne en esclave. Il en connaît la nécessité mais ne sy soumet pas pieds et poings liés. Il participe de sa fureur mais il participe également de ce grand Rythme qui la comprend depuis toujours. Dans lOuvert du Chaos, dans le giron de la Nuit sétablissent, de toute éternité, toutes les guerres. Cest là quelles se résolvent. Et leur résolution, toujours nécessaire, doit pouvoir se représenter aussi dans le duel des héros, qui devient ainsi une véritable imitation dun tel drâma cosmique. Rien ne mest moins étranger que mon ennemi; rien ne me regarde de plus près et plus directement. Rien nest plus mien (philos = suus?). Une même force qui absolument sépare, absolument harmonise. Mais alors la stásis ne serait-elle pas précisément la forme éternelle de la guerre? cette forme que la philosophie veut bannir, napparaît-elle pas ici comme la seule juste? Et ne se nomme-t-elle pas stásis, précisément, cette guerre que lon livre en son âme, entre ses forces inévitablement distinctes? Est-ce cela la guerre «image de paix», invoquée par Simone Weil? Cest justement dans le poème de la force quelle pouvait en découvrir une trace véritablement divine. Et, au contraire, elle ignore le duel. Pour prouver sa distance à légard de tout sens de lépos et du tragique, elle sépare les noms de larme et de lharmonie, les noms dArès et dAthéna. Séparée par máche, par la danse dArès, seul le sacrifice de lêtre peut devenir image de paix. La paix est limpossible de lêtre, et puisquelle est telle, son désir engendre une profonde amertume. Cest dans cette tonalité que se conclut lessai de Simone Weil: la tonalité de la compassion, propre au Trauerspiel, et de lévocation nostalgique dun temps qui nappartient pas à la guerre. Ce nest que hors de la guerre quelle conçoit la paix. Dans la guerre, il nest possible, pour elle, que de parvenir à la passion de la misère humaine universelle, passion qui engendre máthos, la doctrine, le savoir. Elle perçoit dans le dialogue entre Andromaque et Hector une extraordinaire praeparatio de cette «ultime et merveilleuse expression du génie grec» quest, selon elle, lÉvangile. Mais le dialogue entre les époux ne peut être séparé de la lutte entre les ennemis: de manière providentielle les deux épisodes se succèdent. Le problème qui séduit, qui fascine et inquiète, nest pas lappartenance mutuelle des amis, mais le fait quils saiment, lincroyable transfiguration dHector et dAjax qui, désormais, sont face à face en philóteti, et ne cessent pas pour autant dêtre ennemis, parce que le héros est la nécessité de la guerre. Mais cette guerre, conduite par le héros, napparaît-elle pas comme «image de paix»? image du grand Rythme quaucune violence jamais ne pourra infléchir? Tant que la passion ne parvient pas à cette reconnaissance, elle ne sera pas máthos. Il ne suffit pas daffirmer que lepos et la tragédie nadmirent jamais la force en soi, ne méprisent jamais les infortunés, ne réduisent jamais la justice à lune ou lautre des positions en question il faut saisir dans létablissement du héros, dans son stare, la stásis qui en bouleverse lâme, lincessant duel qui sy trame entre bía et krátos, entre inimitié et amitié, entre fureur et pudeur, entre thymós et nóos. Pour la grandeur de cette bataille, il veut le kléos, la gloire, pour la fatigue et la peine que cela lui coûte dharmoniser amour et division, affinité et abandon. Il exige le kléos pour le savoir quil représente: se séparer-en-harmonie, être en harmonie dans la séparation. Son combat consigne à la philosophie, cest-à-dire au savoir á-oikos de lEurope, lélaboration de ce problème. NOTES 1. Dans les pages qui suivent, je mappuierai sur le livre de G. Dumézil, Heur et malheur du guerrier, Flammarion, Paris, 1985, pour tout ce qui concerne le cadre interprétatif du destin du héros. 1. Le roi synthétise quasiment les trois fonctions et assure la cohésion des parties du corps social (G. Dumézil, Loubli de lhomme et lhonneur des dieux, Paris, 1985, p. 231; Dumézil se réfère ici au symbolisme des couleurs dans le costume du dernier Darius). Cest précisément cette synthèse qui devient une idolâtrie intolérable pour le monde chrétien; cf. le rejet radical de la figure du roi-guerrier chez Augustin, De civitate Dei, iii, 14,2. 2. Le héros platonicien est déjà, en quelque sorte, pietate insignis et armis «insigne, pieux et preux» (Enéide, vi, 403), comme le sera lÉnée de Virgile (qui continue pourtant dêtre furiis accensus et ira / terribilis, « terrible en sa colère et saisi des Furies» xii, 946-47). Sur les transformations de la figure du héros dans la culture littéraire européenne (mais héros ne signifie-t-il pas justement figure? Held, dans les langues germaniques, ne sonne-t-il pas comme personne parfaite, personnalité pleine?), cf. les pages de E. R. Curtius, La littérature européenne et le Moyen Âge latin, tr. fr. J. Bréjoux, Presses Universitaires de France, Paris, 1956, pp. 206-215. 1. Certes, toute la culture philosophique classique tend à intellectualiser landréia guerrière (H. G. Gadamer, Studi platonici, tr. cit. vol. II, p. 192), tendance qui atteint son akmé dans lhymne aristotélicien à Areté (K. Kerényi, «Il mito dellAreté» in Scritti italiani 1955-1971, a cura di G. Moretti, Guida, Naples, 1993, pp. 129-139). Elle sera reprise et largement amplifiée par lhumanisme (kléos, gloire, réputation, sont ici des proies de la vertu seulement, et de la vertu qui est sa propre visée: virtus ipsa praemium est), jusquà trouver son accomplissement dans le De mente heroica de Vico (1732), où lhéroïque consiste exclusivement à orienter la sagesse vers luniverselle felicitas. La fonction du héros est ainsi totalement séparée de celle du guerrier. Le drâma est résolu et, nécessairement, la parfaite intellectualisation du héros coïncide avec le déclin définitif de la forme tragique. 1. G. Dumézil, Heur et malheur du guerrier, op. cit., p. 77-78. 1. Sur la complexité et le caractère équivoque de la figure héroïque (contre les formalismes typico-idéalisants à la Scheler dans Der Formalismus in der Ethik und die materiale Wertethik, Halle, 1913-1916) létude dAngelo Brelich, Gli eroi greci, Rome, 1958, est très riche. 1. Pour tout homme, et il en va de même pour le héros, lhybris constitue le danger (la maladie?) mortel. Et la quintessence de lhybris, comme Solon lavait révélé à Crésus, est de se croire heureux (se croire dans la condition de pouvoir tout accomplir, de ne pouvoir manquer aucune cible: qui est le sens grec de pécher : hamartánein). 2. Proclus, In Platonis Cratylum, édit. Pasquali, 108. 1. N.d.t. Les références à luvre de Simone Weil qui suivront, renvoient à la deuxième édition en trois volumes des Cahiers [I, II, III] publiée par S. Pétrement et A. Weil, il y a plus de vingt ans chez Plon (Paris, 1970-1974) ainsi quau volume intitulé La connaissance surnaturelle [CS], Gallimard Paris, 1950, qui regroupe les derniers cahiers dAmérique et ceux de Londres. Une nouvelle édition des Cahiers est actuellement en cours dans le cadre des uvres complètes de Simone Weil, chez Gallimard, mais seuls les trois premiers cahiers ont été publiés, ce qui nous empêche de nous y référer. 1. Sagit-il dune idée proche de ce christianisme paradoxal sans rédemption dont parle V. Vitiello, Cristianesimo senza redenzione, Bari 1995, ou plutôt de la souffrance inutile dostoïevskienne quévoque L. Pareyson, Dostoevkij, Torino, 1993, pp. 170 sq.? 1. S. Weil, Venise sauvée, Gallimard, Paris, 1955. 1. Quil me soit permis, à ce propos, de renvoyer le lecteur à mon livre Drân. Méridiens de la décision dans la pensée contemporaine, Combas, 1992, pp. 133 sq. 1. Initialement paru en 1940-41 dans les Cahiers du Sud (sous le pseudonyme anagrammatique dEmile Novis), cet essai ouvrira le volume La source grecque, Gallimard, Paris, 1953, pp. 11-42. 1. Iliade VII, 282. Zeus lui-même devant la Nuit éprouve une peur sacrée: « Elle dompte les hommes aussi bien que les dieux » (xiv, 259-262). 1. Dans la forêt des carnages, souvre finalement une lumière qui permet de voir et de mesurer. Tel est le héros : dans linstant même où il doit participer au carnage, il donne-forme à une clairière autour de lui, il éclaire et constitue un espace. Est-il possible de sy attacher, ou de sen remettre à lui pour sortir du pólemos kakós ? Ou alors est ce de lordre du destin que le poème virgilien sachève sur limage du pieux Énée fervidus, furieux, tandis quil trempe son glaive dans la poitrine de la jeune victime ? La gloire païenne, dira Augustin, ne pourra jamais être libérée de lamor laudis et de lappétit pour le pouvoir. Elle est toujours aussi passion, à laquelle le héros chrétien doit échapper (sur ce point, le grand contradicteur dAugustin sera Machiavel, cf. Discours, II, 2). Ce qui vaut également et surtout dans le cas de celui pour qui la recherche de la gloire apparaît comme une fin en soi, purement virtuose. La superbia stoïcienne est le plus splendide et pervers des vices païens, dans la mesure où elle nie implicitement lidée de lâme immortelle et de la vie ultra-terrestre Chestov propose, à ce propos, un parallélisme très éclairant entre Augustin et Dostoïevski : Sur la balance de Job (1929), Flammarion, Paris, 1971, p. 208-210. Le symbole dantesque qui voudrait relier Énée et Paul, seraot apparu à Augustin comme un pur blasphème (cf. De civitate Dei, V, 13-19). Sur la différence entre claritas, gloire païenne et gloire chrétienne, cf. G. Lettieri, Il senso della storia in Agostino dIppona, Roma, 1988, pp. 215-217. |
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