12
mai

J’ai commencé à publier les livres de Jacques Bouveresse aux Éditions de l’éclat en 1991, dans la collection Tiré à part, créée par Jean-Pierre Cometti. La collection se voulait un lieu d’expérimentation de « travaux en cours » et Bouveresse avait accepté de nous donner un texte sur Wittgenstein et la psychanalyse, à la condition qu’il puisse, par la suite, disposer entièrement de ce texte pour un livre « de plus grande ampleur» qu’il destinait à son éditeur historique, les Editions de Minuit. Il avait accepté ce pas de côté chez un petit éditeur débutant, probablement au nom de l’amitié qui le liait à Cometti et au nom de leur commune passion pour Musil, mais outre cette amitié, ce qui comptait pour lui c’était la fidélité à son premier éditeur, et le contrat que nous avons établi alors portait une mention précise dans ce sens, autorisant les éditions de Minuit à disposer de l’intégralité du contenu du livre de l’éclat.

Philosophie, mythologie et pseudo-science parut en 1991 et de work in progress qu’il devait être, l’ouvrage s’est amplifié jusqu’à devenir le texte même ‘de plus grande ampleur’ dont il fallut réduire la taille des caractères pour le faire entrer dans les gabarits de la collection « Tiré à part » destinés à des ouvrages plutôt courts. Deux ans plus tard, c’est encore Bouveresse qui fit exploser ce même gabarit en proposant à « Tiré à part » la publication de son premier grand livre sur Musil avec son million de signes : L’homme probable, que nous avons ensuite réédité sous le titre Robert Musil : l’homme probable, cédant à quelque recommandation ‘commerciale’ dont Bouveresse se fichait du tiers comme du quart et à juste titre. « Faites comme vous voulez » m’avait-il dit, « mais corrigez les coquilles ! ».

Je m’étais alors rendu chez lui pour la première fois, pour lui apporter ses exemplaires d’auteur, dans cette petite rue Stendhal du XXe arrondissement, me disant que la rue devrait un jour être débaptisée, tant Stendhal était, dans mon esprit, à des milliers de kilomètres de son habitant franc-comtois du XXe siècle, et s’il n’est pas encore décent de proposer à la mairie de Paris de la renommer « rue Jacques Bouveresse » (ce qui pourrait être légitime), l’occasion pourrait être donnée de nommer une rue de Paris du nom de Ludwig Wittgenstein, philosophe autrichien du XXe siècle, avec une plaque : « C’est ici, rue Ludwig Wittgenstein, que vécut le philosophe français Jacques Bouveresse. Paix à son anima, lui qui ne croyait qu’à l’animus ».

En pénétrant dans le petit appartement, je fus surpris de voir sur le mur l’affiche grand format et encadrée du film de Derek Jarman : Wittgenstein qui venait de sortir dans les salles. Bouveresse lui tournait le dos et, me voyant la regarder, il la désigna du doigt sans se retourner et me demanda si je l’avais vu. Il avait un petit sourire malicieux et enjoué. « C’est un film formidable » me dit-il. Et il ne tarissait pas d’éloges sur cette extraordinaire bizarrerie philosophico-cinématographique, dont nous avons publié plus tard le scénario et le livre qui en fut tiré. Dans le film, Jarman invente ce dialogue entre Keynes et Wittgenstein:

— W. J’aurais voulu écrire une œuvre philosophique qui fût entièrement composée de blagues….

— K. mais pourquoi ne l’as-tu pas fait? ….

— W. je n’avais pas le sens de l’humour.

Et en pensant aujourd’hui à Jacques Bouveresse, je me suis demandé s’il n’aurait pas pu lui aussi penser à son œuvre en ces termes dans ses dialogues imaginaires avec ses auteurs de prédilection, Wittgenstein, Musil ou Krauss… Ce qui est sûr c’est que Jacques Bouveresse avant le sens de la bonté et de la générosité, et l’œuvre qu’il laisse, dans sa rigueur et sa précision, est bonne et généreuse tout entière, pour ceux et celles qui voudront prendre un jour le chemin de la philosophie.

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