Aline Mopsik: Mythe |
Charles Mopsik Le sexe des âmes Aléas de la différence sexuelle dans la cabale Introduction : Le couple originel et lunique primordial dans les religions du monde I. Très bref survol des antécédents bibliques et rabbiniques II. Les antécédents mystico-ésotériques III. Les discordances entre le sexe anatomique et le sexe de lâme dans la cabale lourianique IV. Remarque conclusive |
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Genèse 1:26-27 LImage de Dieu, le couple humain et le statut de la femme chez les premiers cabalistes
Genèse 1:26-27 est le texte biblique qui a, plus que tout autre, joué un rôle déterminant dans léclosion et les développements de la mystique juive médiévale dénommée cabale. Nous allons examiner ici un aspect de linterprétation que les premiers cabalistes ont donné de ces versets. Ce nest pas essentiellement la nature de limage de Dieu telle quelle a été pensée par les cabalistes qui retiendra notre attention, mais sa composante sexuelle. Les discours des premiers mystiques juifs médiévaux concernant les éléments mâle et femelle de cette image de Dieu nous permettront de percevoir le mouvement qui a conduit la pensée ésotérique vers une plus grande autonomie vis-à-vis de la pensée religieuse commune. Ils nous permettront aussi dassister aux débuts hésitants dune réflexion sur le statut de la femme et sur son égalité ontologique avec lhomme. Rabbi Abraham ben David de Posquières (Beaucaire aujourdhui), né à Narbonne vers 1120 et mort en 1191, est le premier auteur médiéval dont quelques fragments relevant de la mystique juive appelée cabale, la tradition ésotérique, ont été conservés. Comme son beau-père, R. Isaac ben Abraham, le président du Tribunal rabbinique de Narbonne, cétait une haute figure rabbinique1. Le Rabed, ainsi quon a pris lhabitude de le nommer en regroupant les initiales de son nom, a surtout été connu pour ses gloses critiques (hassagot) sur le Code de la Loi (Mishné Torah) de Maïmonide. Mais il est aussi lauteur dun commentaire sur le Talmud dont il ne reste que quelques pages. Or il semble que le Rabed ait introduit dans ce commentaire, en grande partie perdu, des exégèses de type cabalistique. Un fragment de cette nature a été retrouvé par G. Scholem. Ce dernier affirme navoir guère de doute quant à son authenticité et cela à partir de critères chronologiques concernant létat délaboration de la cabale. Nous sommes en mesure de confirmer lauthenticité de ce texte à partir dune analyse comparée dun autre écrit de Rabed depuis très longtemps connu et répertorié. Mais lexamen de ces deux passages qui séclairent lun lautre seront pour nous dun intérêt considérable, puisquils offrent un tableau détaillé de la conception des premiers cabalistes concernant la création de lHomme à limage de Dieu et concernant le statut de ses aspects mâle et femelle. Le fragment de Rabed se présente comme le commentaire dun dit ancien (IIIe siècle?) appartenant à la littérature rabbinique, qui lui-même interprète Genèse 1:26 27 et Genèse 5:2. Selon ce dit attribué à R. Jérémie ben Éléazar2, le premier homme a été créé doté de deux visages (dou-partsoufim)3. Rashi (R. Salomon ben Isaac, Troyes, 1040-1105), dans sa lecture du Talmud qui a fait autorité, considère que cet homme était composé de deux parties dont une mâle et une femelle, détachées par la suite lune de lautre pour former un homme et une femme. Rashi interprète donc ce texte du Talmud en se servant dun autre midrach, Genèse Rabba 8:1. Selon cette sentence rabbinique, homme et femme sont les deux moitiés dun être unique qui est lAdam premier, image de Dieu. Mais le Rabed propose une interprétation du passage du traité Berakhot qui comporte deux facettes: la première concerne la création de lhomme réel et historique et tend nettement à contrevenir à lidée dune égale dignité de lhomme et de la femme, en tant quéléments constituant les deux aspects de lhumanité primordiale, idée contenue en germe dans la sentence de R. Jérémie. La seconde interprétation concerne lImage de Dieu, sa forme manifestée dans ses middot (attributs ou dimensions) et, au contraire de la précédente, elle plaide pour lunicité dans légalité de ces deux visages de lHomme supérieur. Voici une traduction du fragment annoncé: «Commentaire de Rabed: La raison de la création [dAdam et Eve] en deux visages (dou-partsoufim) consiste en ceci: lhomme a été créé en deux visages afin que la femme obéisse à son époux et afin que sa vie soit suspendue à la sienne, quils ne suivent pas chacun son propre chemin, mais quil y ait entre eux proximité et fraternité, quils ne se séparent pas. Alors il y aura la paix entre eux et par leur intermédiaire il y aura la paix dans le monde. Il en va ainsi également des ouvriers fidèles dont laction est fidélité4. La signification des deux visages se rapporte à deux choses. On sait que deux contraires ont été émanés, lun est le Jugement (din) et son compagnon est la Miséricorde parfaite (rahamim guemourim). Sils navaient pas été émanés en double visage, chacun aurait agi selon sa dimension propre et ils apparaîtraient comme deux pouvoirs (chté rechouyot). Chacun aurait agi sans relation (hibour) avec lautre et sans son aide. Mais comme ils ont été créés en double visage, toutes leurs actions saccomplissent à lunisson, à égalité, en parfaite corrélation (yihoud), sans séparation entre eux. Sils navaient pas été créés en double visage, aucune corrélation complète naurait émergé deux, et la dimension du Jugement naurait pas pu correspondre à la dimension de Miséricorde comme la dimension de Miséricorde naurait pas pu correspondre à la dimension du Jugement. Mais comme ils ont été créés en double visage, chacun deux se rapproche et sunit à lautre, désirant et convoitant de se conjoindre (léhithaber) à lautre, pour être un seul tabernacle5. Une preuve en est que les noms [divins] se désignent lun lautre, tu trouveras que yhvh [qui se rapporte à la Miséricorde] désigne parfois aussi la dimension du Jugement, de même le nom Elohim [qui se rapporte au Jugement], désigne parfois la dimension de Miséricorde, comme dans Genèse 19:24. Ces dimensions passent lune dans lautre. Telle est, en bref, la signification du double visage. Médite cela et tu trouveras6.» Lexpression dou partsoufim qui désigne dans le midrach la nature bissexuée de lhomme initial, signifie pour le Rabed la coïncidence en Dieu de ses deux attributs: la Miséricorde et le Jugement. Un tel usage de cette expression nest pourtant pas une innovation. Dans un autre midrach, lattitude de Dieu est caractérisée de la façon suivante: «R. Hochaya dit: Il y eut deux visages (dou partsoufim): un visage de lumière pour Israël et un visage dobscurité pour les égyptiens7.» Une même action divine sest exercée simultanément en faveur dIsraël et pour châtier lÉgypte. Cette double facette de luvre divine est appréhendée au moyen de la formule qui désigne la dualité sexuelle de lhomme premier. Lévocation de la correspondance des noms divins (le Tétragramme et Elohim) avec les deux attributs est coutumière dans la tradition midrachique, au contraire de lidée dune possible inversion de cette correspondance affirmée ici. Un cabaliste du début du xive siècle reprend explicitement lidée contenue dans le fragment du Rabed, et il ajoute une notation importante, qui en précise le sens: limage de la forme double de lhomme, le modèle de sa création, nest autre que le double visage dont a parlé R. Abraham ben David. Dans son commentaire sur la création de lhomme, R. Josué Ibn Chouaib déclare en effet: «Lhomme a été créé à la ressemblance du modèle [den haut] qui est mâle et femelle, double visage, et déjà Rabbi Abraham ben David, que sa mémoire soit une bénédiction, en a écrit la raison8.» Cette citation met en étroite relation deux fragments de Rabed, qui sont ordinairement considérés comme totalement distincts et sont par conséquent étudiés séparément par les savants. Le premier fragment est celui que nous avons rapporté plus haut. Le second est un commentaire du verset de Genèse 1:26-27 traitant de la création de lhomme mâle et femelle à limage de Dieu. Pour saisir lenjeu exégétique de cette lecture, quelques précisions préalables sont nécessaires. Le Rabed écrit à une époque où la philosophie aristotélicienne sest imposée, surtout à travers luvre de Maïmonide, comme un critère de vérité. La solution apportée par lallégorisme maïmonidien à la question épineuse du statut des anthropomorphismes bibliques, qui nétait certes pas nouvelle, était en passe de simposer comme une vérité dogmatique, mais elle heurtait profondément les tenants des solutions plus traditionnelles, désireux déviter le réductionnisme inévitable des allégories. Pour donner le change à la solution de Maïmonide limage de Dieu en lhomme est son intellect et seulement lui ces personnalités ont fait appel à des traditions qui ne devaient certes rien à la philosophie, mais qui comportaient des éléments bien plus audacieux et riches de périls à lendroit du strict monothéisme. Maïmonide, dans sa codification de la Loi dénommée Mishné Torah, affirme quest hérétique (min) «celui qui dit: il existe un Souverain unique mais il est un corps et il possède une image9». Ce qui implique que les anthropomorphismes dont la Bible abonde et qui prêtent à Dieu des traits corporels humains, doivent être interprétés comme autant dallégories sans significations particulières au sujet de lessence divine. Cette condamnation pour hérésie formulée par Maïmonide, grand législateur médiéval de la Synagogue, a fait lobjet dune remarque critique de la part de Rabed. Mais cette remarque a été plutôt mal interprétée par G. Scholem, qui la cite en omettant sa seconde partie. Ce qui permet à cet auteur daffirmer quil existe chez Rabed et les cabalistes une «apologie de lanthropomorphisme10». La première partie de la glose critique de Rabed rejette lappellation dhérétique comme terme adéquat pour qualifier la croyance dans la nature corporelle de Dieu: «Pourquoi qualifie-t-il cette personne dhérétique? Beaucoup de gens, plus grands et meilleurs que lui [Maïmonide], ont adopté cette conception...» (ad loc.), mais la suite porte: «... à cause de ce quils virent dans les Écritures et plus encore à cause de ce quils virent dans les dires des aggadot qui troublent les idées.» Trompées par lapparence de plusieurs textes rabbiniques anciens, ces personnes ont cru que Dieu possèdait un corps, mais il ny pas de raison de les considérer comme des hérétiques. La seconde partie de la citation montre clairement que Rabed ne partage pas cette fausse opinion, même sil ne veut pas la qualifier du nom dhérétique. Mais elle implique aussi quelque chose de plus conséquent. Ces aggadot troublantes doivent être comprises selon leur vrai sens de façon à percevoir correctement à quoi se rapportent leurs anthropomorphismes. Il nest pas question pour Rabed, à linstar de Maïmonide, dattribuer une forme corporelle à lÊtre suprême. Mais il faut rendre compte des textes bibliques ou rabbiniques qui semblent la lui attribuer sans recourir pour autant à une méthode allégorique qui aboutit toujours à neutraliser les significations littérales des écritures. Dans sa glose critique, Rabed garde le silence sur ce qui serait la bonne manière dentendre les anthropomorphismes. Cependant, un très précieux fragment de son commentaire perdu sur les Aggadot du Talmud, que des auteurs postérieurs ont conservé, nous fournit la clé de son système dinterprétation, qui, sil est mis en relation avec son commentaire sur la création de lhomme avec deux visages ou deux masques, cité plus haut, apporte un éclairage satisfaisant de la conception initiale de la cabale quant au modèle supérieur de la création de lhomme. Voici dabord une traduction du bref passage annoncé. Le commentaire porte sur une sentence du Talmud11: «Doù savons-nous que le Saint béni soit-il met les tefilin?» Le petit-fils de Rabed, Acher ben David, mentionne à ce sujet «la teneur exacte [de lexplication de mon grand-père], le grand Rabbi Abraham ben David»: «Ce dire [du Talmud] se rapporte au Prince de la Face, lui dont le nom est comme le nom de son Maître. [A moins quil y ait un être situé au-dessus de lui, émané de la cause suprême, et qui possède la puissance du Très-Haut12]. Cest lui qui est apparu à Moïse [dans un buisson ardent] et qui est apparu à Ezéchiel dans la vision de lHomme den haut (Ez. 1:26). Cest lui qui sest manifesté aux prophètes. Tandis que la cause des causes nest apparue à personne, ni avec un [bras] droit ni avec un [bras] gauche, ni avec une face ni avec un dos13. Cest un secret dans luvre du Commencement: Quiconque connaît la mesure du Formateur du commencement, est assuré [davoir part au monde à venir (Chiour Qomah)]. Et cest lui qui dit: Faisons lhomme [à notre image] (Gen. 1:26)14.» Une version un peu différente de ce passage est rapportée par R. Jacob ben Habib, auteur du Eyn Yaakov15: «Jai trouvé écrit au nom du Rabed, de mémoire bénie: [...] LÉmissaire cest le Prince du monde apparu aux prophètes, gouvernant le Char, émané de la cause première, possédant en lui la puissance du Très-Haut, cest lui qui dit: Faisons lhomme à notre image.» «Prince de la Face» ou «Prince du monde» sont des appellations de larchange suprême dénommé Métatron dans la Aggada rabbinique et la littérature des Palais16. Cet archange, présenté dans la version précitée comme une émanation de la Cause suprême17, est le sujet véritable des apparitions divines et des formulations anthropomorphiques du texte biblique. Cest lui lElohim qui dit «Faisons lhomme à notre image» (Gen. 1:26), et non la Cause suprême. Il se manifeste en tant que démiurge et il est lHomme den haut, objet de la vision des prophètes. Il possède le nom et la puissance de son Maître, invisible et sans forme18. Figure de médiateur et de manifestation divine, sa forme corporelle supporte la totalité des attributs divins, le bras droit est lattribut de Miséricorde, le bras gauche lattribut de Jugement, la face et le dos représentent dautres dimensions manifestées de la Cause suprême, peut-être lattribut de Beauté et celui de Royauté (les sefirot Tiferet et Malkhout). Cette entité intermédiaire endosse lanthropomorphisme des écrits anciens, elle permet de maintenir leur signification littérale sans recourir à lallégorie et sans tomber dans une conception qui rabaisserait lÊtre suprême au rang dune réalité corporelle. Elle assume sémantiquement la charge des textes anthropomorphistes en sauvegardant leur intégrité de vérités révélées et irréductibles. On peut même dire que la notion de Dieu ou de divinité se déplace: le mot Dieu (Elohim) du texte biblique se réfère directement à cet archange suprême, de même lexpression «Saint béni soit-il» de la tradition rabbinique, mais il ne désigne que médiatement lÊtre ou la Cause suprême que les cabalistes se plairont à dénommer Eyn Sof (Infini). Si lon met en relation cette interprétation de R. Abraham ben David qui est en fait plus quune interprétation, mais la clé de la pensée ésotérique juive avec son commentaire sur la création de lhomme en un double visage, il apparaît que le modèle supérieur de lhomme, celui qui possède les deux attributs de Miséricorde et de Jugement identifiés aux pôles masculin et féminin, nest autre que cet archange suprême. Celui-ci procède de la Cause première et ineffable, et on peut le qualifier à bon droit de «Dieu manifesté». En déplaçant le Dieu dont lhomme est la ressemblance au niveau dune dimension médiane entre lAbsolu caché et le monde créé, la voie a été ouverte aux spéculations sur les faces masculines et féminines de ce Dieu manifesté possédant une forme corporelle nantie de deux faces, dont lune est mâle et lautre femelle. Ayant préféré sauver lanthropomorphisme traditionnel sans faire appel à la méthode allégorique, lessence divine de la différenciation sexuelle a été promue. En même temps, cette théologie a rejoint ou a retrouvé des spéculations juives «mystiques» très anciennes, dont lhermétisme et le gnosticisme sont des témoins privilégiés, nous allons le voir. Une interprétation mystique contemporaine de celle que R. Abraham ben David donne du verset de Genèse 1:26-27, se trouve dans le livre Bahir (§ 172), à moins quelle soit la source cachée de ses propos. Voici un extrait du commentaire en question: «Le Saint béni soit-il a sept formes saintes et toutes ont leur correspondant en lhomme, ainsi quil est dit: Car à limage de Dieu il a fait lhomme, mâle et femelle il les créa (Gen. 9:6), A limage de Dieu il le créa, mâle et femelle il les créa (Gen. 1:27) et ce sont: la cuisse droite et la gauche, la main droite et la gauche, le tronc et lalliance. En voilà six, et tu avais dit sept. La septième [forme] est en sa femme, comme il est écrit: Ils seront une chair une (Gen. 2:26).» Les sept formes saintes de Dieu, qui constituaient anciennement lHeptade archangélique les sept grands princes célestes qui servent le Roi divin près de son Trône deviennent les sept formes par lesquelles la divinité cachée se révèle et agit. Ce sont ces sept formes qui constituent le modèle de la forme corporelle de lhomme, et elles comprennent le sexe masculin («lalliance») et le sexe féminin qui est «en sa femme». Homme et femme constituent un tout unique qui possède la totalité des éléments correspondant aux formes saintes de Dieu. Parmi elles, celle qui a comme correspondante le sexe féminin, est sûrement celle que le Bahir dénomme la gloire ou la Chekhinah den-bas. Que cet écrit soit ou non une des sources du Rabed, malgré la nette différence de tonalité, il se situe dans un cadre conceptuel qui en est très proche. Lanthropomorphisme biblique, qui fut au centre des spéculations les plus représentatives de la mystique juive, et cela dès lAntiquité que lon songe à la vision dÉzéchiel 1:26, à qui se manifeste une forme dHomme assis sur un Trône est une des clés les plus sûres pour percer lénigme historique de lorigine de la conception des cabalistes médiévaux. Lexistence dune représentation bissexuée de la forme corporelle de Dieu en tant que modèle de la création de lhomme est attestée directement par des sources juives anciennes et indirectement par des sources gnostiques qui empruntent leurs motifs à la mystique juive de leur temps. Ainsi lit-on dans la Lettre dEugnoste : «Le premier qui fut manifesté avant le tout dans lillimité est un autoconstitué, Père autocréé, possédant la plénitude de la lumière rayonnante, indicible. Celui-là a conçu dès le principe que sa similitude devait devenir une grande puissance. Aussitôt le principe de cette lumière-là sest manifesté en tant quHomme immortel, androgyne. Son nom masculin est (intellect géniteur et) parfait. Son nom féminin est Sagesse totalement sage, génitrice. On lappelle également semblable à son frère et à son conjoint19.» Le Père incréé, principe indicible et suprême qui a la position du deus absconditus dans le système gnostique, possède cependant une forme, sa «similitude», qui est lHomme primordial, être lui aussi immortel et de pure lumière, qui est proprement «limage de Dieu», selon le modèle de qui les hommes ont été créés. Cest cet Homme primordial qui est le créateur des êtres célestes20. Cet Anthropos supérieur est androgyne, il possède lattribut masculin dintellect parfait et lattribut féminin de sagesse génitrice21. Cette forme archétypale lHomme immortel issue du Père autoconstitué, est à lévidence une lecture gnostique de «limage de Dieu» (tselem elohim) de Genèse 1:26-27. Lauteur gnostique en fait un être divin distinct du premier Père et à qui échoit la fonction démiurgique. On retrouve chez Philon dAlexandrie lidée de lexistence initiale dun homme céleste, celui qui est fait à limage de Dieu, mais pour lui cet Homme-Logos nest «ni mâle ni femelle22». Le texte gnostique donne, il est vrai, un sens très abstrait, intellectuel, à ces caractères féminins et masculins, mais il ne les élimine pas. Il est loisible de voir dans landrogynie accordée à limage du Dieu suprême dans la Lettre dEugnoste une réminiscence du texte de la Genèse disant que Dieu a créé lhomme «à son image» mâle et femelle, et une tradition rabbinique conservée dans le Midrach Genèse Rabba confirme cette vue: «Rabbi Jérémie ben Eléazar dit: Quand le Saint béni soit-il a créé le premier homme, androgyne il le fit, comme il est écrit: Mâle et femelle il les créa... et il les a appelés du nom dhomme (Gen. 5:2)23.» Cet Adam premier ajoute le midrach, «remplissait le monde entier» sa taille occupait tout lespace de la création. Il ne sagit donc pas de lhomme ordinaire, mais dun être dune envergure gigantesque. Cet homme premier est limage de Dieu, et cest ce passage de la Genèse que le commentaire rabbinique explicite en le disant androgyne et dune taille cosmique. Il faut avouer que les traditions rabbiniques qui nous ont été conservées dans les recueils de midrachim qui nous sont parvenus, semblent partielles et fragmentaires en la matière. Les conceptions des premiers rabbins sont rapportées sous forme daphorismes aussi brefs quénigmatiques. Mais on ne peut nier que ce sont là les bribes dune doctrine plus développée relative au premier homme en tant quimage de Dieu. Et les sources gnostiques permettent en effet de corroborer cette impression. Ces sources anciennes ont leur équivalent dans les écrits des cabalistes médiévaux. Dans son commentaire sur le passage de Genèse Rabba cité plus haut, un cabaliste de la fin du xiiie siècle, R. Joseph ben Chalom Achkénazi, en propose la « signification ésotérique suivante: cest à partir du secret du Masculin et du Féminin quils [Adam et Eve] ont été créés et pour cette raison ils sont limage de Dieu24». Le texte de R. Abraham ben David élève jusquà lévidence la relation entre androgynie divine et totalisation des attributs divins, qui équivaut aussi à lunité de ses deux noms principaux. Ce faisant, cet auteur médiéval renoue avec la pensée religieuse la plus archaïque. Il nous suffira de citer quelques lignes dune analyse que donnait naguère Mircea Eliade du mythe de landrogynie divine: «Tous les attributs coexistant dans la divinité, on doit sattendre à y voir coïncider pareillement, sous une forme plus ou moins manifeste, les deux sexes. Landrogynie divine nest pas autre chose quune formule archaïque de la bi-unité divine. La pensée mythique et religieuse, avant même dexprimer ce concept de la bi-unité divine en termes métaphysiques (esse non esse) ou théologiques (manifesté non manifesté) a commencé par lexprimer en termes biologiques (bisexualité)... mais que lon ne se laisse pas abuser par laspect extérieur de ces langages, en prenant la terminologie mythique au sens concret, profane (moderne) des mots... aussi landrogynie divine rencontrée dans tant de mythes et de croyances a-t-elle une valeur théorique, métaphysique. Lintention vraie de la formule est dexprimer en termes biologiques la coexistence des contraires, des principes cosmologiques (i. e. mâle et femelle), au sein de la divinité25.» Le fragment dun des premiers cabalistes étudié ici, présente une intrication déléments mythiques et théologiques. Lunité des deux attributs contraires et des deux noms divins (éléments théologiques) exprime fondamentalement la même chose que lunité des deux visages, mâle et femelle, en Dieu (éléments mythiques). Bien sûr, ce découpage entre théologie et mythologie a quelque chose darbitraire, mais il répond à une classification courante dans la pensée occidentale, et à ce titre il peut contribuer à clarifier les choses. Dans ce passage très dense de Rabed, deux plans sont mis en parallèle, mais restent asymétriques: le début de son commentaire est strictement exotérique, il vise à expliquer le dictum ancien par le recours à la nécessité dune relation dobédience à lintérieur du couple humain. Lexpression «deux visages» signifie, en cette approche, que la partie féminine nest pas distincte de la partie masculine, quelle est incluse dans le mâle originel sans se différencier comme réalité autonome. Elle ne compose pas avec lui un couple dont les partenaires seraient soudés mais garderaient leur différence au sein de cette union, elle napparaît comme féminine quà partir de lextraction par Dieu dun membre du premier homme qui est tout entier mâle, membre qui sera bâti en femme, selon lexpression biblique. Autrement dit, la femme ou le féminin nétait pas présente en tant quentité déjà sexuellement différenciée dans lhomme originel qui a été créé par Dieu. Cette interprétation implique que la femme ait un statut subordonné à celui de lhomme, quelle doive lui obéir et le servir comme un inférieur sert un maître. La seconde moitié du commentaire de R. Abraham ben David propose cette fois une interprétation cabalistique du même segment aggadique. «Les ouvriers fidèles» sont deux attributs divins (midot). Scholem rappelle que cette expression est empruntée à la liturgie de la néoménie, formulée dans le traité Sanhédrin 42a, et désigne les deux «luminaires», le soleil et la lune. Ces deux astres ont ici un sens clairement «symbolique». Ils renvoient à la dimension de Miséricorde et à la dimension de Jugement (rahamim et din). Dans les écrits ultérieurs de la cabale, ces deux entités renverront non plus seulement à ces attributs, mais aux aspects ou sefirot mâle et femelle du monde divin, appelés le plus souvent Tiferet et Malkhout, Beauté et Royauté. Il est toutefois fort probable que les dimensions de Miséricorde et de Jugement soient aussi des désignations, dans cet écrit de Rabed, du mâle et de la femelle, compte tenu de la première moitié du passage et à cause surtout du texte midrachique quil est censé commenté. Mais le caractère masculin de la Miséricorde comme le caractère féminin du Jugement restent à larrière-plan. Visiblement, lauteur veut éviter de mettre en avant la différence sexuelle au niveau de son interprétation ésotérique, dédaignant de signaler la correspondance, pourtant sous-entendue, entre cette différence sexuelle présente dans lhumanité et dans la divinité. La formule des «deux visages», qui désigne la polarité sexuelle dans le plan humain, ne désigne, dans le plan divin, que les attributs classiques de Jugement et de Miséricorde. Même sil est loisible de penser quest signifiée du même coup la correspondance entre masculin/Miséricorde et féminin/Jugement, celle-ci ne semble valoir que dans le plan humain. Ainsi la femme est dite plus dure, plus rigide que lhomme, et ce dernier est dit plus compatissant, plus généreux que la femme. Et le corollaire fatal est la nécessité dune domination de lhomme, qui est plus porté à la miséricorde, sur la femme, plus encline à la colère. Dans cette typologie la femme perd de la dignité à tous les niveaux: elle nest pas intrinsèquement un constituant de lhumanité, puisquelle est venue après lhomme. Elle ne dispose pas clairement dun modèle supérieur dans le plan divin, et sa subordination à lhomme est posée comme une vérité fondamentale et essentielle. Les deux attributs sont présentés comme étant emboîtés lun en lautre, de sorte quune conception dualiste est écartée. En effet, le dualisme pointe dans cette présentation de deux entités divines différenciées en une entité favorable aux hommes (la miséricorde) et une entité défavorable (le jugement). Pour conjurer cette véritable hantise du judaïsme rabbinique26, Rabed affirme que si ces attributs agissent dans des directions apparemment opposées, ils comprennent chacun leur contraire, de sorte que jamais lun ne sactive sans que lautre qui lhabite nentre aussi en action, même si ne nest quà un degré defficience moindre. Les entités divines de Miséricorde et de Jugement sont des contraires radicalement distincts, cependant ils contiennent chacun leur opposé, de telle sorte que lun puisse passer en lautre, quil existe une possibilité déchange entre eux à cause de leur corrélation particulière: chaque entité contient son contraire sans labolir et sans porter atteinte à son caractère spécifique. Il y a ainsi différence et non séparation. Lun divin recèle de la différence sans que celle-ci porte atteinte à son unité, parce que les termes de cette différence sont gros lun de lautre.
Étude dun écrit exotérique de
Alors que la partie ésotérique du commentaire de Rabed insiste sur légalité et lunité des deux visages, au niveau exotérique et humain, il est surtout question dune subordination et dun décalage ontologique entre eux. Ce double régime de vérité celle du haut ne vaut pas pour celle du bas sera par la suite surmonté par une audace accrue des cabalistes. Ceux-là adopteront avec toujours davantage de ferveur un point de vue univoque, et ils viendront à considérer que ce qui est en bas constitue la réplique exacte de ce qui est en haut et doit se conformer à son modèle supérieur. Cette conception aboutira, quant au sujet qui nous occupe, à laffirmation et à la recherche concrète dune égalité entre lhomme et la femme, à la fin de son assujettissement. Mais il est clair que le Rabed nétait pas prêt à de telles remises en cause de lordre social et patriarcal qui simposait au niveau même des prérogatives des époux dans la législation rabbinique médiévale et qui remonte à lAntiquité. Ainsi Flavius Josèphe résume la conception traditionnelle du rapport entre les sexes: «La femme, dit la loi, est inférieure à lhomme en toutes choses. Aussi doit-elle obéir, non pour shumilier, mais pour être dirigée, car cest à lhomme que Dieu a donné la puissance27.» Dans un autre écrit de Rabed, le Livre des maîtres de soi (Sefer Baaley ha-Néfech), consacré justement à la relation sexuelle dans ses aspects juridiques et éthiques et surtout aux règles rituelles relatives à la séparation périodique de la femme menstruée (nida), il propose, pour introduire son sujet, une réflexion sur la création dAdam et sur lapparition de la femme, qui est en étroite relation avec la partie de son commentaire de niveau exotérique que nous venons dexaminer. Il utilise même des expressions semblables, parfois mot à mot. Voici une traduction dun extrait de cette introduction: «Les uvres du Créateur sont extraordinaires, qui comprendra leur secret? En effet, toutes les créatures ont été créées mâle et femelle tandis que lhomme a été créé un. Ensuite Il a créé pour lui, à partir de lui-même, une aide face à lui. Qui pourra soutenir la profondeur de Ses merveilles, pour parvenir au bout de la sagesse, la sagesse de Ses actes. Seulement lhomme doit réfléchir avec lindigence de son intelligence et avec la petitesse de son intellect au fait que toute uvre accomplie par Dieu, Il la faite avec sagesse, avec intelligence et avec connaissance, cest ainsi quil a tout fait. Moi je dis, avec mon léger intellect, que cest pour le bien de lhomme et pour son profit quil la créé un. Car sil lavait créé mâle et femelle à partir de la terre, à la façon dont ont été créées les autres créatures, la femme aurait été auprès de lhomme comme lanimal femelle auprès du mâle. Cette femelle naccepte pas la domination du mâle et ne se tient pas auprès de lui pour le servir. De plus, lun se dérobe à lautre et lun se rebelle contre lautre, chacun suit son propre chemin, ils ne sont pas appropriés lun à lautre, chacun ayant été créé pour lui-même. Cest ainsi que le Créateur vit le besoin de lhomme et ce qui lui est profitable et il la créé solitaire. Puis il a pris une de ses côtes et bâtit à partir delle la femme. Il la amené ensuite à lhomme pour quelle soit une épouse et pour être auprès de lui une aide et un appui, puisquelle est considérée par rapport à lui comme un de ses membres créés pour le servir, et pour que lhomme la domine comme il domine ses membres. Cela afin quelle le désire ardemment, de même que ses membres désirent ardemment le bien de son corps. Ce que dit lÉcriture: Pour lhomme, il na pas trouvé daide face à lui (Gen. 2:20). Cette trouvaille ne vient pas après une recherche et une exploration comme les autres trouvailles, il ne convient pas de parler ainsi du Créateur, mais elle se trouve au sein de la Pensée primordiale. Lorsque est monté en Sa pensée [lidée] de créer toutes les créatures mâle et femelle à partir de la terre, il a scruté et a vu le meilleur pour lhomme et son intérêt. Et il ne trouvait pas pour lui daide dans cette création, cest pourquoi il na pas voulu le créer comme les autres créatures, aussi, quand il mentionne la création de lanimal, de la bête sauvage, des volatiles, il dit: Pour lhomme, il ne trouvait pas daide face à lui (ibid.). [Le verset] veut dire: sil crée lhomme comme il a créé le bétail, il ne trouvera pas pour lui daide face à lui. Et il dit: Il nest pas bon que lhomme soit seul, cest-à-dire: il nest pas bon que lhomme sisole comme lanimal dont la femelle ne reste pas unie auprès du mâle. Pour cette raison, je lui ferai une aide face à lui, je le créerai de façon telle quil y ait pour lui une aide face à lui. Une aide qui soit à son service pour tous ses besoins. Face à lui: pour quelle se tienne constamment auprès de lui. En conséquence lhomme dit en la voyant: Il a connu quelle avait été prise de lui, cest ainsi que lhomme quittera son père et sa mère et sattachera à sa femme pour quils soient une seule chair (Gen. 2:24). Autrement dit: Celle-ci est apte à être sans cesse auprès de moi, et moi auprès delle, cest-à-dire une seule chair. Il faut donc que lhomme aime sa femme comme son corps, quil lhonore, sattendrisse sur elle et quil la garde, de la même façon quil garde un de ses membres. Ainsi a-t-elle lobligation de le servir, de lhonorer et de laimer comme son âme, car de lui elle a été prise. Aussi, le Créateur commandait-t-il à lhomme à propos de sa femme: Sa nourriture, son vêtement, son temps, il ne diminuera pas (Ex. 21:10). Et afin que lhomme sache quil a un Créateur qui le domine, il lui a prescrit une loi et une règle [qui sapplique] lorsquil se joint à la femme, de même quil a prescrit ses lois sur tous les dons [que Dieu fait] à lhomme, si par exemple il lui donne un champ, il lui prescrit des lois concernant les labours, les semailles et la récolte, lui commandant de ne pas labourer les mélanges végétaux interdits ni den semer28.» La structure du pouvoir présentée dans ce passage est très proche de celle que lon retrouve dans la théologie chrétienne: au bas de léchelle la femme qui est soumise à lhomme et ce dernier est soumis directement à Dieu, comme dans la première Épître aux Corinthiens 11:3: «Le chef de tout homme cest le Christ, le chef de la femme, cest lhomme.» De plus, la représentation de la femme comme corps de lhomme, bien quelle sorigine dans un dicton du Talmud, rappelle encore davantage un précepte des juristes de la Scolastique: «Mulier corpus viri», qui caractérise le statut de la femme comme «assujettie pure29». Dans ce même ouvrage, un autre passage de Gratien est mentionné qui reprend saint Ambroise, et à cause dune certaine parenté avec le commentaire du Rabed, il mérite dêtre ici proposé: «La femme a été faite non de la terre dont fut pétri Adam, mais de la côte dAdam. De là remarquons une nature unique du corps pour lhomme et la femme, une source unique du genre humain. On na donc pas fait au commencement lhomme et la femme, ni deux hommes, ni deux femmes. Mais dabord lhomme, puis de celui-ci la femme. Car Dieu a voulu constituer aux hommes une seule nature et, partant dun seul principe de la créature, il a ainsi empêché la prolifération de natures disparates.» La Glose précise sur ce mot: « pour ce qui touche au sexe30.» Cette unité initiale dAdam comme pur mâle est le principe de son autorité. Une différence décisive entre les écrits chrétiens étudiés par P. Legendre et le texte du Rabed doit être cependant soulignée: linsistance de ce dernier porte en fait sur deux points et non sur un seul. Outre laffirmation de lautorité du mari et, par-delà sa personne, de linstitution juridique et religieuse R. Abraham ben David met au premier plan lamour et le souci du bien-être réciproque que les époux se portent, comme étant les effets de la création dun Adam unique et de la séparation dun de ses membres, ensuite bâti en femme. Lautorité de lhomme sur son épouse nest quun des deux aspects de son mode de création célibataire, alors que dans les textes scolastiques, cen est le seul. Sans doute cette différence tient-elle à la conception chrétienne de la virginité, analysée aussi par Pierre Legendre31. Le dire du Talmud auquel nous faisions allusion ne mettait en rapport le corps du mari et sa femme que pour insister sur lamour que celui-ci doit lui porter: «Nos maîtres ont enseigné: Qui aime sa femme comme son corps et lhonore plus que son corps... à lui sapplique le passage: Tu jouiras de la paix sous ta tente32.» Cette référence ne se rapporte aucunement à un principe dautorité et elle ne peut être considérée comme la seule source de Rabed, qui a dû subir linfluence supplémentaire de la Scolastique juridique pour élaborer sa conception. Il ne faut pas oublier que cet auteur était lui-même un juge et un juriste éminent qui pouvait connaître ses collègues chrétiens du sud de la France. Il est intéressant de noter que lon trouve dans une Épître paulinienne une formule qui rappelle celle du Talmud précité: «Les maris doivent aimer leur femme comme leur propre corps. Qui aime sa femme saime soi-même33.» Il est cependant peu probable que ce texte soit la source de lassertion du Talmud, lon trouve en effet dans la tradition rabbinique une formule semblable à celles-là, mais appliquée non plus à lépouse mais au disciple: «Mar bar Rav Achi dit: Je suis inapte à juger un jeune disciple. Pourquoi? Parce quil est chéri par moi comme mon corps et lhomme ne voit pas sa propre culpabilité34.» Dans loptique rabbinique classique «aimer comme son corps» implique donc limpossibilité dexercer une autorité puisque laptitude à juger, fondement de toute autorité, est inhibée par cet amour. En outre, le passage du traité Yébamot, ci-dessus rapporté, ajoute que le mari doit «honorer» sa femme plus que son corps, et il faut avoir à lesprit que ce verbe connote déférence et obédience. En dautre mots, le mari est censé avoir davantage le souci du bien-être de son épouse que celui de son propre corps. Nous sommes aux antipodes de la relation servile et utilitaire proposée par Rabed. Un dernier élément de comparaison peut-être versé dans ce dossier. Dans le même traité Yébamot, une version de la création de lhomme opposée à celle de Rabed est envisagé: «R. Eléazar dit: Tout homme qui na pas de femme nest pas homme, parce quil est écrit: Mâle et femelle il les a créés et il les a appelés homme (Genèse 5:2)35.» Nous verrons par la suite que dautres textes du Talmud peuvent néanmoins être invoqués à lappui de la conception du juge de Narbonne. Reste que lexposé du Rabed évoque dassez près les conceptions des juristes de la Scolastique. Il est très significatif que le commandement relatif à la femme menstruée est envisagé comme étant donné à lhomme, qui à son tour y soumet sa femme. Dieu ne sadresse pas à la femme pour lui intimer ses prescriptions, mais au maître de la femme qui est son époux. Celui-ci doit sy conformer au même titre quil doit se conformer aux règles établies pour la culture de son champ ainsi quaux autres dont le Rabed nous dresse une longue liste. En fin de compte, dans la mesure où la femme est comme un membre du corps de lépoux, et que celui-ci a reçu des commandements concernant lusage de son corps comme la circoncision il doit soumettre sa femme à ces impératifs au même titre que son propre corps est soumis aux commandements divins. Le fond de cette structure exclut absolument toute véritable réciprocité, dans la mesure où lun des partenaires nest là que comme appendice de lautre. Il faut souligner encore la très grande netteté de lexplication de Rabed. Au lieu dexpliquer le commandement de la séparation lors des menstrues en invoquant, comme le fera un peu plus tard Nahmanide par exemple, des précautions hygiéniques et médicales, ou comme lavait fait des siècles auparavant un Rabbi du Talmud36 en invoquant la joie provoquée par les retrouvailles des époux qui sont comme des jeunes mariés sunissant pour la première fois, le docteur de Narbonne comprend et explique ce commandement en recourant à un argument de pure autorité: cest afin de manifester son pouvoir sur ce membre de lhomme quest la femme, comme il exerce son autorité en tant que premier propriétaire de tout ce que lhomme possède, que Dieu a prescrit des commandements sur la relation à lépouse. Cest, si lon veut, afin que lhomme, propriétaire en second de la femme, nen vienne pas à saffirmer dans la position dun maître suprême, que le premier Maître soumet sur ce point lhomme à ses ordres. Toute la problématique du Rabed est centrée sur la question du pouvoir et de son exercice, de sa répartition et de son origine. Dieu est avant tout perçu comme Gouverneur suprême. Ses commandements sont de purs actes dautorité indépendamment de leur positivité intrinsèque et de leur signification particulière. Si Dieu commande, cest pour quon fasse acte dobédience envers lui. Dautres fois dans son livre, R. Abraham ben David a loccasion de définir le désir et pour ce faire il recourt à une théorie dorigine aristotélicienne: «Le désir qui simpose à lhomme provient de la puissance de lâme végétative qui est [lâme] animale37.» Par la suite, on verra les cabalistes recourir, pour expliquer la nature du désir, à une tout autre conception, celle de lunité primitive en une seule âme de lhomme et de la femme et de la force qui tend à les faire se réunir. Une autre explication plus tardive sera lintrication du masculin et du féminin dans une même personne et la propension du semblable à rejoindre le semblable38. Le désir pour lautre sexe sera expliqué au moyen de conceptions qui situent son origine sur un tout autre plan, bien plus élevé que celui de la fonction végétative. Parfois certains cabalistes chercheront à conjuguer ces deux plans dans un système intégrant appétit organique et désir des âmes les portant à se rejoindre intimement. Il arrive même que la juxtaposition de ces deux niveaux permette à des cabalistes dexpliquer lorigine du désir homosexuel, dont on peut trouver plusieurs versions plus ou moins aisément conciliables. Pour Mordekhaï Yaffé par exemple, à la différence du désir pour lautre sexe, le désir pour son propre sexe provient exclusivement de lâme «naturelle» et ne sancre pas dans une aspiration des âmes à se réunir pour reconstituer lindividu complet, mâle et femelle, qui existait avant la naissance39. Cette considération peut être regardée comme une critique du mythe platonicien de landrogyne, en tant que celui-ci inclut le cas dun être double aux deux composantes de même sexe, conception impensable selon nos cabalistes, pour qui la dualité ne peut être que bisexuée40. Une vision ambivalente de la femme. Le Rabed use de mots assez durs pour qualifier la femme dans son ouvrage précité: « Il nest pas de mal plus nuisible que la méchanceté de la femme lorsquelle domine son époux» (ibid., p. 123). Mais ce nest pas vers une relation égalitaire quil se tournera pour éviter cette nuisance catastrophique, il ne verra que dans la domination de lhomme sur la femme le rétablissement dune situation convenable. Le désordre fatal que déclenche linversion du rapport « normal» de soumission est un motif très ancien que lon trouve dès la Bible à plusieurs reprises: la première faute nest-elle pas considérée comme ayant été provoquée par le pouvoir qua eu Eve sur Adam? Dans le Livre dEsther cest le refus dobéissance de lépouse du roi Assuérus qui annonce et précipite toute la dramatique du récit. Langoisse devant léventualité dune prise du pouvoir par la femme a été lun des moteurs des commentaires du Rabed, angoisse conjurée par le recours à létablissement, défini en termes de normes juridiques, de la situation inégalitaire de lhomme et de la femme devant Dieu en tant que créatures subordonnées lun à lautre. Les idées du Rabed seront reprises par un Tossaphiste qui cite une version résumée de son explication: « Ils seront une seule chair. R. Abraham fils de R. David explique: Une seule chair et elle ne sabandonnera pas aux autres hommes comme les animaux, car elle et son mari sont une seule chair, cest-à-dire que celui qui va avec la femme dun autre homme cest comme sil allait avec son mari41. Selon lexplication de Bekhor Chor: Il semble que le but soit quelle chérisse son mari» (Tossaphot ha-Chalem, I, Jérusalem, 1982, p. 108). Dautres Tossaphistes tiennent un discours très semblable à celui du Rabed, quils sen inspirent ou non: «Je lui ferai une aide face à lui. Afin quelle laide et elle sassiéra face à lui pour donner à manger à son bétail, pour accomplir sa besogne. Je lui ferai une aide, à lui et non aux bêtes et aux animaux dont les femelles naident pas les mâles» (ibid., p. 108). Ou encore: «Une de ses côtes [ou vertèbres]. Difficulté ! Pourquoi la femme a-t-elle été créée dune vertèbre et non dun autre membre? Cest afin que la femme soit ployée en ses vertèbres et asservie à son époux» (ibid., p. 111a). Un commentateur comme Rashi propose une autre explication des deux récits de la création de la femme dans la Genèse, afin de les harmoniser. Rashi considère en effet que la fameuse côte ou vertèbre à partir de laquelle la femme a été faite nétait justement que le «côté» féminin de lhomme originel qui en a été détaché pour permettre aux deux parties de se trouver face à face, et surtout pour éviter que lhomme dispose dune trop grande ressemblance à Dieu et donc dun pouvoir comparable au sien. Voici comment un Tossaphiste commente cette conception en citant notre exégète: «Il nest pas bon que lhomme soit seul (Gen. 2:18). Le Saint béni soit-il dit: Je suis unique et il est unique, si lon peut dire, cela ressemble à deux pouvoirs. Daprès Rashi: Afin quon ne dise pas quil y a deux pouvoirs (rechouyot), le Saint béni soit-il est unique en haut et na pas de conjoint. Celui-ci est unique en bas et na pas de conjoint» (ibid., Voir le Midrach Pirqé de Rabbi Eliézer, chap. 12). Dans ce passage, le problème du dualisme apparaît aussi, mais dans une autre perspective. Cette fois cest Dieu lui-même qui veut éviter quil y ait dualisme entre un pouvoir supérieur et un pouvoir inférieur, exercé par Adam. Il nest pas question, comme pour le Rabed, dun dualisme entre entités supérieures antithétiques, plus évocateur de sa forme gnostique. Le choix de Rashi dans sa tentative de faire concorder les deux récits de la création de lhomme suppose un primat du premier, où mâle et femelle sont créés ensemble et au même moment, et le second récit est appréhendé comme étant la suite du précédent, où lhomme originel bisexué se voit disjoint en deux moitiés. En revanche, pour le Rabed, le second récit rend compte du premier et en donne lultime signification: la dualité masculin/féminin sefface au profit dune unité toute mâle qui est lésée dans sa plénitude corporelle par lextraction dun organe qui va être modelé par Dieu en femme. En dehors des implications sociales et juridiques dune telle conception, la vision de la femme qui suppose ou découle de cette interprétation de la création de lhumanité, envisage lépouse comme la présence aux côtés de lhomme (mâle) dune incarnation de sa blessure et de son imperfection première. En tant que membre de lhomme, la femme lui appartient, mais elle est aussi un organe qui manque à son intégrité originelle, rappel incessant de ce qui fait défaut, manifestation extérieure dun vide intérieur. Certains commentateurs nont pas ignoré le fait que cette situation évoque lenfantement: à cette occasion initiale et unique cest lhomme qui enfante la femme, renversement de lordre naturel, accaparement mythique par le mâle dun privilège strictement féminin: «Cette fois cest un os issu de mes os (Gen. 2:23), dès lors et par la suite, ce sera linverse, lhomme naîtra de la femme... ou une autre femelle, tous viennent de la femme» (Tossaphot ha-Chalem, cit., p. 116a). Néanmoins, un commentaire comme celui de Rashi ouvre une tout autre perspective et la plupart des cabalistes postérieurs, dont lauteur du Zohar, suivront ce grand exégète. Alors le plan supérieur et sa structure duelle et égalitaire aura eu raison de la conception strictement patriarcale. Avec une réserve cependant: cette égalité ne sera réalisable dans le plan humain et social quà la fin des temps, auparavant, la prééminence du mâle sur la femelle correspond à une nécessité inhérente au plan divin, dans lequel lattribut de Rigueur, signifié par le Féminin, doit être soumis à lattribut de Miséricorde, signifié par le Masculin. Nous verrons, en un prochain chapitre, que même dans le plan supérieur, en principe bien sûr égalitaire, un décalage est intervenu, drame théogonique pensé autour du motif de la « diminution de la lune». Rabbi Abraham ben David et ses successeurs nont aucunement innové dans leur insistance à situer la femme dans une position de soumission vis-à-vis de lhomme. Ils étaient les héritiers dun très ancien fond culturel pour lequel légalité au sein du couple humain était non seulement une pure utopie, mais une menace redoutable, capable de faire voler en éclats lordre social. Le meilleur témoignage à cet égard est la légende extra-biblique peut-on parler de mythe? relative à la première Eve, créée en même temps quAdam et bien vite écartée. Les sources les plus anciennes sont les moins explicites. Elles remontent au iiie siècle et font état de la création dune première femme devant les yeux dAdam épouvanté par lhorreur du spectacle sanglant qui soffrait à sa vue: « Rabbi Yehouda Bar Rabbi dit: Le Saint béni soit-il avait créé une première femme, mais lhomme, la voyant pleine de sang et de sécrétions, sen était écarté. Aussi le Saint béni soit-il sy est repris et lui en a créé une seconde» (Genèse Rabba 18:4, et cf. 17:7). Mais un autre passage fait état dune survie de cette première Eve jusquà la génération suivante, et bien que lassertion soit aussitôt contredite, elle recèle sans doute la trace dune tradition plus développée qui a pu fournir la matière des élaborations ultérieures: «Yehouda Bar Rabbi dit: [Caïn et Abel] se querellaient pour [la possession] de la première Eve. Rabbi Ayvou a objecté: Cette première Eve était déjà retournée à la poussière» (Genèse Rabba 22:7). Cest un écrit plus tardif, le «midrach» intitulé Alphabet de Ben Sira, rédigé vers le Xe siècle, qui met vraiment en scène cette première Eve. Le nom quil lui prête désormais, Lilith, est une appellation générique dans le Talmud dune classe de démons femelles. Ici cest le nom propre de la première femme dAdam, prototype de la femme révoltée, refusant la soumission, exigeant une place égale à celle de lhomme. Il nest pas inutile de rapporter le texte concerné dans son intégralité: « Quand le Saint béni soit-il eut créé le premier homme solitaire, il se dit: Il nest pas bon que lhomme soit seul, il lui a donc créé une femme prise de la terre comme lui et il la dénommée Lilith. Dès ce moment, ils ne cessaient pas de rivaliser entre eux. Elle disait: Je ne coucherai pas par dessous, et lui disait: Je ne coucherai pas par-dessous mais par-dessus, car tu es faite pour être dessous et moi dessus. Elle lui dit: Nous sommes tous deux égaux, puisque tous deux nous venons de la terre. Aucun deux nécoutait lautre. Constatant cela, Lilith a prononcé le Nom merveilleux et elle sest envolée dans lespace aérien. Adam sest tenu en prière devant son Créateur et dit: Souverain du monde, la femme que tu mas donnée sest enfuie loin de moi. Aussitôt le Saint béni soit-il a dépêché ces trois anges [Sanoï, Sansanoï, Samnaglof], pour aller à sa recherche et la faire revenir. Le Saint béni soit-il dit [à Adam]: Si elle veut retourner [vers toi] cest bien. Sinon, elle devra accepter que cent de ses enfants meurent chaque jour. [Les anges] lont quittée (sic) et sont partis à sa recherche. Ils lont surpris au cur de la mer, dans les eaux tumultueuses qui, dans le futur, engloutiront les Égyptiens. Ils lui ont rapporté la parole du Seigneur, mais elle a refusé de revenir. Ils lui ont dit: Nous allons te noyer dans la mer. Elle leur a répliqué: Laissez-moi donc, car je nai été créée que pour rendre malade les nourrissons: depuis leur naissance jusquà huit jours si ce sont des garçons, deux je mempare, depuis leur naissance jusquà vingt jours si ce sont des filles. Après avoir ouï ses propos, ils ont insisté pour la prendre. Elle leur a fait cette promesse: A chaque fois que je vous verrais, vous, vos noms ou vos portraits inscrits sur une amulette, je ne toucherai pas le nourrisson qui la portera. Elle dut accepter que cent de ses enfants meurent chaque jour, cest pourquoi tous les jours meurent cent démons. Aussi écrivons-nous le nom de ces anges sur une amulette portée par les petits enfants, [Lilith] les voit et elle se souvient de sa promesse et lenfant est guéri» (Otsar ha-Midrachim, I, p. 47)42. A première vue, ce récit est un mythe étiologique qui vise à expliquer lorigine dune pratique conjuratoire. Le démon Lilith responsable de la mort des nourrissons nest autre, pour cette légende, que la première femme dAdam, son égale créée comme lui de la terre et non pas prise dune de ses côtes comme le sera sa seconde épouse. Les trois anges dont le nom et le portrait sont dessinés sur les amulettes placées auprès des nouveau-nés, ont le pouvoir darrêter laction maléfique de Lilith en lui rappelant son serment. Le Zohar va reprendre lessentiel de ce récit mis au compte des «livres des anciens» en donnant quelques précisions supplémentaires: «Au début le Saint béni soit-il a créé Adam et Eve, mais Eve nétait pas chair mais boue et lie de la terre, cétait un esprit maléfique. Cest pourquoi le Saint béni soit-il la prise à Adam et il lui a donné une autre Eve à sa place, ce que signifie le verset: Il a pris une de ses côtes (Gen. 2:21), à savoir une première Eve quil lui prit, et il referma la chair à sa place (ibid.), cest la seconde Eve qui était de chair, car la première ne létait pas» (cité dans Midrach Talpiot, fol. 199a, et voir le Zohar I, fol. 34b, p. 193 du tome 1 de notre traduction et Zohar Hadach, fol. 16c, p. 586, ibidem, trad. B. Maruani). Pour le Zohar, cette Lilith nétait pas laide annoncée par le verset biblique, elle représente pour lui le côté purement terrestre dAdam, la «lie de la terre», vestige des puissances chthoniennes qui ont contribué à la constitution de lhomme matériel et par conséquent rebelles à sa gouverne. Il est intéressant de noter la transformation tardive de ce démon femelle, engendré par Adam parmi dautres esprits malfaisants selon les sources rabbiniques antérieures (Erouvin 18b passim), en sa première compagne qui fut aussi son égale. Elle est au contraire dans les traditions plus anciennes un rejeton démoniaque de la semence dAdam, conséquence fâcheuse de linterruption de son rapport normal avec Eve après le péché. Nous assistons dans ce type de littérature médiévale à une diabolisation de la femme comme partenaire égale et créée avec lhomme, et cest le vieux démon Lilith qui lui a prêté ses traits. Cependant, lidée dune première Eve qui est vite retournée à la poussière est beaucoup plus ancienne, ainsi que les midrachim cités le montrent, même si cette Eve ne porte pas encore le nom de Lilith. Le Zohar et les cabalistes postérieurs iront encore plus loin en voyant en Lilith la compagne de lange mauvais Samaël, formant ensemble le couple démoniaque principal du système démonologique, contrepartie noire du couple lumineux formé par la sefira Tiferet et la sefira Malkhout: les deux pôles sexués du monde divin auront ainsi leur contrefaçon dans lAutre côté, le domaine impur et maléfique. Des cabalistes iront jusquà attribuer au Saint béni soit-il même léquivalent de la Lilith dAdam sous la forme dune première Chekhinah qui est retournée au néant. Dautres verront dans la protestation révoltée de la première Eve le reflet humain dun drame théosophique qui sest déroulé primitivement entre les deux dimensions divines contraires et concurrentes. Malgré le peu de sympathie que le Zohar accorde à la figure de Lilith, il lui concède néanmoins un rôle important dans son eschatologie: cest cette puissance féminine démoniaque qui accomplira à la fin des temps la destruction de Rome, ville symbole de linimitié des nations chrétiennes envers Israël et de son exil le plus long et le plus amer. Cette note favorable à lendroit de Lilith reste toutefois lexception. Il est plus que probable que Rabbi Abraham ben David avait en tête la légende de la première Eve, égale dAdam, quand il a rédigé son interprétation de la création du premier couple que nous avons citée précédemment. Des auteurs contemporains du maître languedocien ont non seulement accordé leur crédit au mythe de Lilith comme première femme dAdam, mais ils lont développé et y ont ajouté dautres traditions. Ils brossent delle un tableau peu flatteur et la voient sous la forme dune femme affublée de pieds de poule43, trait caractéristique de la gent démoniaque. Un Tossaphiste rapporte même un dire (peut-être apocryphe) de Rabbi Akiba selon lequel cest seulement en rêve quAdam eut affaire à elle44. Langoisse des hommes devant une femme qui serait pleinement leur égale est parfaitement mise en scène dans les récits sur Lilith, surnommée souvent «la mère des démons». Or il est clair que toute angoisse de ce genre na plus de raison dêtre si lon adopte la vue selon laquelle la femme nest rien dautre quun petit morceau de lhomme détaché de lui pour laider dans ses besognes et le servir. Et cest cette vue qui sest imposée dans un premier temps parmi les cabalistes. Une nouvelle version des idées du Rabed dans lÉcole catalane La pensée de Rabed na pas été sans exercer une influence notable auprès des cabalistes postérieurs. Il est significatif que nous trouvons encore chez un cabaliste qui était avant tout un grand talmudiste et un décisionnaire de renom, le type de spéculation rencontré dans les écrits du Rabed. Au début du XIVe siècle en effet, un halakhiste catalan qui dirigeait aussi un cercle détude de la cabale, Rabbi Salomon ben Abraham Adret, dont on connaît par ailleurs lintérêt quil portait aux enseignements du docteur de Narbonne et qui était le disciple direct de Nahmanide, commente la création de la femme en reprenant visiblement les idées, voire les mots mêmes, de son prédécesseur languedocien. Le passage en question figure dans un recueil de ses responsa et il est rapporté par Rabbenou Bahyah ben Acher dans son commentaire sur la Torah. Ce texte mérite dêtre cité à titre dillustration dune tendance de la cabale, encore clairement soumise aux impératifs du discours dautorité, visant au premier chef le bon ordre social. Parallèlement à ce genre décrit, florissait déjà chez les cabalistes de Castille, une autre approche, nous le verrons, qui elle aussi a des sources indéniablement anciennes. Voici le passage en cause: «Mon maître le sage Rabbenou Salomon écrit: Il faut expliquer ici deux sujets qui sont à mon avis tous deux véridiques, les paroles de Rabbi Abahou [dans Berakhot 61a]: Au début il est monté dans la pensée [de Dieu] de créer deux [êtres humains, un mâle et une femelle]. On sait que les paroles des Écritures et des Aggadot sont des allusions et des images matérielles visant à représenter les choses dans les âmes. Afin dindiquer que tout a été créé avec vigilance de Sa part, béni soit-il, selon une extrême perfection, [le docteur] a rapporté les choses à une chose réfléchie dans la pensée. Il a dit que la création de lhomme a été méditée dans la pensée et lintelligence. Lidée de créer deux êtres est venue à la Pensée divine, cest-à-dire chacun pour lui-même, existant à part soi, sans que lun reçoive de lautre et sans que lun enfante de lautre. La forme du mâle et de la femelle étant analogue à celle du soleil et de la lune. Ensuite la Sagesse a décidé quil nest pas bon que lhomme, qui est lessentiel de la création, soit seul, mais quil faut que lui soit lagent et que la femelle soit comme un instrument (kéli) dont il saidera pour agir, il en va comme de la pensée et de lacte au sujet de la lune et du soleil, dont nos maîtres, de mémoire bénie, disent: La lune a déclaré devant le Saint béni soit-il: Maître du monde, il est impossible que deux rois se servent dune même couronne. Le Saint béni soit-il lui a répondu: Va et fais-toi petite [Houlin 60a et voir infra]. Elle nest en effet quun instrument pour que le soleil agisse en elle et elle reçoit de lui [la lumière]. Cest ce que dit Rabbi Abahou: Au début il est monté à la pensée [de Dieu] de créer deux êtres, chacun à part soi, et finalement, nen a été créé effectivement quun seul, qui est le mâle. Et bien que la femelle ait été extraite de lui et quils aient été deux, la femelle nest pas comptée dans la création, car elle nest que comme une chose accessoire à lessentiel qui a été prise de lui pour assurer son service, cest pourquoi nos maîtres, que leur mémoire soit une bénédiction, lont appelée queue45. Il faut encore expliquer la phrase: Au début il est monté à la pensée [de Dieu] den créer deux, en la rapportant à la création des autres êtres vivants, où le mâle est à part soi et la femelle à part soi, mais à la fin nen a été créé quun, le mâle seul, afin que la femelle soit prise de ses côtes pour être destinée (tdivym: meyouedet) à son service comme un de ses membres dédiés à son service, et pour désirer ardemment le bien de son époux et que lépoux désire ardemment le sien, ce que dit lÉcriture: Os de mes os et chair de ma chair [...] cest pourquoi lhomme quittera son père et sa mère... (Gen. 2:24), elle veut dire: elle a été créée os de ses os pour que leur attachement soit vrai et solide, davantage que celui qui lie le fils au père et à la mère, lui qui provient de leur corps, cet [attachement à la femme] est plus, car il sagit dune chose qui a été prélevée en tant que partie réelle de ses membres. Il se souciera donc de son bien comme il se soucie du bien de son corps telles sont les paroles de notre maître, que sa mémoire soit une bénédiction» (cité par Bahyah ben Acher de Saragosse dans son Commentaire sur la Torah, éd. Chavel, Jérusalem, 1977, p. 72, 73). Ce texte souligne rétrospectivement les points déjà mis en évidence par le Rabed. Lallusion au symbolisme des deux luminaires et à la diminution de la lune pour expliquer la diminution de la femme par rapport à lhomme renvoie à une problématique qui a connu de multiples développements et en particulier ceux des cabalistes qui identifient symboliquement la «lune» au Féminin et le «soleil» au Masculin. Nous aurons loccasion de revenir longuement sur ce point important. Le Rashba (sigle sous lequel est souvent désigné R. Salomon ben Abraham Adret), manifeste le même souci que le Rabed: fournir un justificatif métaphysique à la situation sociale de la femme vis-à-vis de son époux. Un élément nouveau cependant est introduit: la référence aux «luminaires» fait allusion, bien que de façon subreptice pratique coutumière chez les élèves de Nahmanide à linfériorité et à la dépendance de la dimension féminine supérieure face à la dimension masculine du domaine den-haut, dépendance semblable à celle de la lune face au soleil. Nous remarquons ici comment le motif du double visage sarticule avec celui des deux luminaires: la création effective finale dun homme mâle uniquement et lextraction secondaire de la femelle, correspond à la diminution de la «lune» placée sous la dépendance du «soleil». Rien ne nous est dit ici sur lorigine de cette diminution, mais à partir de ce qui est expliqué à propos de la création de lhomme, lon peut supposer que la raison en est la nécessité dintroduire un principe hiérarchique entre les entités ou attributs divins, pour éviter lannulation réciproque de leurs motions contraires. Linsistance sur le caractère accessoire de la femme opposé au caractère essentiel de lhomme (mâle) traduit encore une fois le désir dharmoniser le récit biblique de la création de lhomme avec des impératifs dordre religieux et sociaux et peut-être également le souci de donner le primat à lunité simple du premier homme, qui fait pendant à lunité simple de la divinité. LUn, en effet, ne correspond pas seulement à une idée abstraite: cest aussi un principe de pouvoir qui donne une direction unique aux entreprises humaines. Lunité de lhomme et il faut entendre ici sa solitude initiale en tant que mâle fait de lui le chef du couple à venir. En définitive, cest parce quil a été créé «un», solitaire et unique, que le mâle dispose de sa prérogative de maître vis-à-vis de sa femme qui a un rôle instrumental, tel un des membres de son corps. Toute la difficulté du passage réside dans le fait que la domination de la femme y est pensée comme la domination de soi-même ou dune partie de son propre corps. Lassujettissement de la femme est encore plus poussé que dans le cas de lesclave, pour lequel il ne sagit que dexercer un pouvoir sur un individu-objet reconnu comme distinct de soi-même, tandis que lépouse évoque à son époux un membre de son corps auquel il sattache à nouveau comme à lui-même et quil manie comme un bras supplémentaire. En un mot, la femme nexiste pas comme individu ayant une volonté propre et une conscience singulière. Dieu a renoncé à la créer bien que telle avait été son intention initiale au profit de lhomme ou de lhumanité. A ce titre, elle assume une déficience ou une ratée de laction divine, incapable de concilier concrètement la dualité sexuée de lhumain et la bonne marche de la société. Cest au nom dun certain confort, du bon ordre familial et social, ne loublions pas, que le Rashba nous présente la raison qui a fait que Dieu na créé quun seul être, le mâle humain, alors quen principe sa première pensée qui est exprimée dans le premier récit biblique de la création était den créer deux. Il fallait que ce fut une exigence vraiment décisive de lauteur pour quil ose prendre le risque de porter atteinte à la perfection de la pensée divine ou à sa capacité de faire correspondre ses actes à ses pensées. Comme si le réel, et particulièrement la réalité sociale des rapports humains, offrait une résistance trop grande pour que lintention initiale puisse se réaliser. Nous allons voir que des critiques inclinant dans ce sens ont été formulées par des cabalistes dune autre école que le Rashba. Mais il convient auparavant de souligner limpact durable des idées de Rabbi Abraham ben David (le Rabed) dans la cabale géronaise et au-delà delle. Outre R. Salomon ben Abraham Adret, plusieurs cabalistes postérieurs ont traité de la création du premier couple humain en faisant appel à linterprétation du Rabed et chose intéressante, certains dentre eux ont effectué une synthèse entre sa conception exotérique développée dans le Sefer Baaley ha-Néfech (le Livre des maîtres de soi) et la tradition ésotérique quil rapporte dans le fragment retrouvé par Scholem. Cest le cas de lauteur anonyme du Sefer ha-Maarekhet (Livre de la structure, appelé aussi Structure de la divinité). Cet ouvrage écrit vers la fin du XIIIe siècle par un héritier des enseignements transmis dans le cercle de Gérone, cest-à-dire par les disciples de Nahmanide, et qui présente un net penchant pour la philosophie, a connu un très grand succès et une large diffusion attestée par la dizaine de commentaires dont il a été pourvu. Cest à loccasion de lexplication ésotérique quil donne dun texte midrachique relatant lassociation nécessaire pour la création de lattribut du jugement et de lattribut de Miséricorde quil aborde le thème de la création de lhomme et de la femme. Il vaut la peine de rapporter quelques extraits significatifs de son ample exposé: «Nous avons dit que leur association première est ce qui convenait à la perfection de la création. Nous avons déjà rappelé que lessentiel et le principe de tout est bien et mal. Cest pourquoi lon dit dabord que la chose fut parfaite initialement dans la Pensée [divine], comme si lAgent avait dit: Si je crée le monde par lattribut de Miséricorde, cest-à-dire seulement par la [sefira] Hessed, qui est grande Miséricorde, il ne pourra pas subsister, car à cause de limportance de cette dimension les créatures nauraient pas éprouvé de désir en fonction de cette dimension, car le désir ne procède que du côté gauche, ainsi la subsistance de lespèce et celle du monde aurait été impossible et ce nest par pour le chaos quil la créée [la terre], il la formée pour quelle soit habitée (Is. 45:18). Et si je crée par lattribut du jugement, qui est la [sefira] Frayeur, le monde ne pourra subsister car delle découle le penchant au mal qui fait errer le monde, à partir de lui les méchants se seraient multipliés et le jugement aurait permis la destruction totale du monde, car cest le glaive vengeur. Ajoutons encore ceci: Si je crée avec ces deux [attributs], mais sans que la puissance de lun soit associée à la puissance de lautre, le monde ne pourrait pas non plus subsister, car lorsque [les créatures] auraient suivi le penchant au mal, lattribut du jugement aurait permis de tout détruire, même les bons, et le juste aurait eu le même sort que le méchant. Qua-t-Il fait? Il les a associés ensemble, et cest [la sefira] Tiferet, le premier équilibrage, qui incline vers Hessed. Telle est la racine du début de lassociation qui était montée parfaite au début de la Pensée pour la subsistance du monde [...]. Ce début de la Pensée consiste en cette association où se concentre (yihoud) la Miséricorde, à savoir: lattribut du jugement est emboîté dans la miséricorde en puissance et non en acte. Et cest la raison pour laquelle lhomme sera le chef dans sa maison et que toute la gloire de la fille du roi sera à lintérieur. Lintelligent fera la relation avec ce sur quoi il méditera plus loin, à propos de ce que [les maîtres ont dit] au sujet de la création de lhomme et de sa femme: Au début monta à la Pensée de créer deux [êtres] et à la fin il nen a créé quun seulement. Car cest en cet enchaînement quAdam et Eve ont été créés en bas comme double visage. Explication: bien quil montât dans la Pensée quil y en eût vraiment deux, sils avaient été créés dès le départ deux, lun se serait tourné par-ci et lautre se serait tourné par-là, à la manière des animaux et lhomme naurait pu imposer sa volonté à la femme et se faire aider par elle pour la préservation de lespèce et pour le culte de son Créateur. Mais comme ils furent tout dabord un double visage, cest la cause qui fait que même après avoir été séparés, ils sont une seule chair et que lun recherche lautre par lamour de la jeunesse» (Maarekhet ha-Elohout, Mantoue, 1558, fol. 88b). La référence à lintrication des attributs de jugement et de miséricorde ainsi que lévocation du double visage rappelle le fragment de Rabed, alors que la mention de la subordination de la femme comprend des formules empruntées à lexposé exotérique du Sefer Baaley ha-néfech. Mais une précision importante est ajoutée: lassociation de ces deux attributs signifie que celui du jugement est englobé, presque neutralisé au sein de lattribut de miséricorde, dans lequel il est seulement «en puissance» et nagit pas avec toute sa vigueur. Lintrication nest pas réciproque, comme il en allait dans le texte du Rabbi Abraham ben David de Posquières. Lassociation est en fait ici une absorption: en étant inclus dans lattribut de miséricorde, lattribut du jugement perd son autonomie et nexerce plus quune action atténuée. Mais, comme dans lécrit du Rabed, la fonction de la création de lhomme en double visage consiste dans la relation dinterdépendance qui sera celle du couple humain, avec de surcroît une prédominance de lhomme sur la femme qui correspond à la prédominance de lattribut de miséricorde sur celui du jugement. Le même ordre qui préside à la création du monde au niveau de lassociation des dimensions ou attributs divins se répercute logiquement au niveau de la création de lhomme. Lordre qui règne dans le cosmos et même dabord au sein de la Pensée de Dieu est le même qui sinstaure entre lhomme et la femme. Dans un autre passage lauteur anonyme du Sefer ha-Maarekhet revient sur le sujet de la création du premier couple en le mettant cette fois en rapport non plus avec les deux attributs divins correspondant aux sefirot Hessed et Pahad (ou Guévourah), comme faisait Rabed, mais avec les sefirot Atara (ou Malkhout) et Tiferet, comme cest le cas dans le Zohar par exemple: «Jai expliqué que la forme de lhomme est une allusion à lensemble de lédifice [des sefirot]. En effet, de même quest monté au début la Pensée [la décision] quil y ait un double visage, pour que le désir soit dans la relation afin que subsiste le monde, et que la Sagesse a décrété que doit se manifester la puissance de la Atara pour quelle soit une aide pour Tiferet au niveau de la guidance du monde, ainsi par enchaînement, lhomme a été créé double visage, face et dos, en un seul corps, comme il est dit: Devant et derrière tu mas formé (Ps. 139:5), pour quils [lhomme et la femme] aient une nature qui les porte lun vers lautre après leur séparation, car ils furent finalement séparés pour [que la femme] soit une aide pour lhomme qui accomplisse ses besoins, en sorte quil puisse se consacrer au culte de son Créateur et que tous deux aient du mérite» (Maarekhet ha-Elohout, Mantoue 1558, fol. 136b). La différence entre les deux formulations nest que superficielle, dans la mesure où Atara et Tiferet dérivent respectivement des sefirot Guévourah et Hessed où elles puisent leur substance et donc le présent schéma renvoie au précédent. Si lon se rapporte au long développement que notre auteur anonyme accorde au motif de la diminution de la lune (que nous aurons loccasion dans le chapitre suivant détudier en détail), on découvre que la subordination de la femme posée comme une nécessité dans les passages précités pour la bonne harmonie du couple humain à partir de la création dun être unique qui comprenait un double visage avant sa scission, est liée à la nécessité dune restriction de la puissance de lattribut du jugement qui se répercute sur la sefira Atara qui en est linstance réceptrice par excellence, et qui se manifeste dans le monde en la femelle qui en dérive (fol. 107a). Ainsi, si lémanation de dimensions divines sous la forme dun double visage dun seul tenant permet de rendre compte de la relation dinterdépendance et de ces dimensions supérieures et de leurs reflets inférieurs, notre auteur doit faire appel au récit talmudique de la diminution de la lune pour expliquer lasymétrie de cette unité et la nécessité dune subordination du pôle féminin (attribut du jugement et sefira Atara) au pôle masculin (attribut de miséricorde et sefira Tiferet). Lon se souvient que Rabed avait fait allusion dans le fragment rapporté ci-dessus aux deux luminaires, mais sans développer danalyse quant à lépisode de la diminution de lun deux raconté dans le Talmud. Il faut noter ici une sorte de paradoxe qui saute aux yeux quand on réfléchit à la nature de la subordination de la femme en tant que cette soumission est rapportée au plan supérieur des sefirot ou des attributs: cest la dimension féminine qui est chargée dassurer la guidance du monde inférieur, cest elle, plus que tous les autres aspects divins, qui gouverne lunivers. Or justement, à cause de cette fonction capitale, elle a dû être restreinte dans son pouvoir pour que la puissance de jugement qui est intrinsèquement liée à elle ne soit pas une force destructrice sans limites. Peut-on extrapoler au niveau du couple humain et considérer que si la femme doit être soumise à lhomme, cest à cause du gouvernement quelle exerce sur les conditions matérielles dexistence du foyer? Ce serait à cause de son pouvoir déterminant quelle doit être subordonnée à son époux pour quune limite soit donnée à sa maîtrise? Sa position inférieure en droit ne serait dans ce cas quun rééquilibrage visant à contrebalancer sa position directrice en fait? Étant plus proche du monde matériel, elle exerce sur lui directement son emprise alors que lhomme, qui en est dun degré plus éloigné, aurait moins de pouvoir sur lui. Ce qui semble être lidée de notre cabaliste quand il affirme que la femme est laide de lhomme au niveau de ses besoins, alors que se consacrant au culte de son Seigneur, il na pas demprise directe sur la dimension concrète du monde. Quoi quil en soit, dans le Maarekhet, qui reprend les schèmes de Rabed, la mention de la soumission de la femme est très appuyée. Celle-ci à un statut semblable à celui de lattribut du jugement, cest pourquoi, pour notre auteur, «la femme doit obéir à son époux et non lépoux à la femme» (ibid. fol. 92b). Le double visage et lassociation des deux attributs ne désigne quun unique phénomène. Ce double visage nest pas une entité symétrique où les deux parties disposent dune place en propre, mais cest une structure dissymétrique constituée dun pôle prépondérant qui a absorbé un pôle dont la différence est atténuée. Le souci de lharmonie du couple humain revient comme un leitmotiv, mais cette harmonie est considérée essentiellement comme la conséquence de la domination du mari. À cet égard quelques précisions nous sont données plus loin: «Grâce à la forme initiale de la conjonction, lun ne se détournera pas de lautre comme font les animaux, mais ils seront une seule chair pour la subsistance du monde. Si lhomme mérite davoir un couple conforme à la création parfaite, que sa femme lui vienne en aide pour accomplir sa besogne dans ce monde-ci et pour élever ses enfants, afin quil ait du loisir pour la besogne du chemin du monde à venir, ainsi quil a été évoqué, alors saccomplit en lui le début de la Pensée et son édifice est parfait à la ressemblance den haut. Il convient également quil lui procure [à sa femme] des nourritures pour habiter constamment avec elle afin denseigner à ses enfants de suivre avec lui les voies de son Créateur pour le servir. Ainsi ils fructifieront et se multiplieront sans cesse et la bénédiction se trouvera avec eux. En revanche, quand la femme se rebelle contre son époux, lui aussi se rebellera contre elle, car il abandonnera son foyer et sen ira, répudiera sa femme et les enfants seront turbulents comme des orphelins [...] en renvoyant la mère, les enfants seront renvoyés, car alors elle se détachera deux et se vengera sur eux» (fol. 94a). Le couple idéal correspond à lorganisation supérieure des attributs divins. De même que lattribut du jugement doit être subordonné et gouverné par lattribut de miséricorde, la femme doit être, au sein du couple, le partenaire soumis à lautre. Et cela est surtout nécessaire dans les moments de crise et de colère. Même en ces occasions, le type dassociation idéal a établi des liens si forts entre les pôles contraires, que lun finit par rejoindre lautre (voir ibid. fol. 92b). Notre cabaliste, à linstar de son prédécesseur provençal et géronais, considère quune insoumission de la femme équivaut à une distorsion de lordre parfait voulu et établi par Dieu depuis le commencement. Mais il insiste surtout sur ses conséquences fâcheuses sur le plan de la vie familiale et en particulier sur léducation des enfants. Encore une fois, nous voyons comment un motif de la cabale théosophique a été articulé à des préoccupations sociales, quil ne faudrait cependant pas qualifier avec mépris de prosaïque. Le simple fait de chercher un fondement à un ordre existant témoigne de la fragilité de celui-ci. Sil faut lexpliquer, cest quil ne va plus de soi. En faisant remonter la situation de la femme à celle dun attribut divin, ces cabalistes ont ouvert la voie à une série dinterprétations dont nous étudierons par la suite le détail. Sur le plan exégétique, une différence avec le texte de Rabed (et de Rashba) apparaît dans la volonté affirmée de lauteur du Maarekhet qui estime quil y a adéquation entre la «pensée» divine initiale dune création de deux entités distinctes et sa réalisation finale dune entité unique double, alors que chez Rabed était clairement posée une rupture entre les deux: «Nous ne considérerons pas que lexistence du début de la Pensée [divine] sest annulée, loin de nous, car le double visage est aussi dans cette création tel que cela est monté dans la Pensée» (Maarekhet ha-Elohout, Mantoue, 1558, fol. 93b). Cette adéquation vaut aussi pour les attributs divins: «Le début de la Pensée est pour la perfection, pour ce que requiert la fin de laction, en tant que lattribut du jugement est inclus dans lattribut de miséricorde en puissance et non en acte» (ibid., fol. 88-89). Une idée nouvelle est additionnée à la conception de Rabed: lattribut du jugement existe en puissance et non en acte dans celui de la miséricorde. Cette insertion dun concept aristotélicien ne doit pas surprendre. Lauteur du Maarekhet ha-Elohout tente à plusieurs reprises de soutenir des propositions de la cabale en faisant appel à la philosophie46. Le couple dopposés puissance/acte a été maintes fois utilisé par des cabalistes et à toutes les époques. La plupart dentre eux cependant ne se sont pas souciés dexpliquer comment une entité pouvait receler en son sein lentité opposée, car limportant à leurs yeux était sans doute la possibilité que leur donnait cette conception de maintenir lunité intrinsèque des émanations dont ces attributs sont les deux axes principaux tout en préservant une dualité de pôles opposés perçus comme mâle et femelle. Ainsi, un cabaliste comme Isaac dAcre identifie ce double visage avec les deux chérubins correspondant aux sefirot mâle et femelle, Tiferet et Malkhout (Beauté et Royauté): «Cette sefira (la Malkhout) et la sixième (Tiferet) sont appelées double visage (dou partsoufim) et sont appelées chérubins, bien que chacune des dix [sefirot] soit appelée chérubin ou dieu (el), YHVH ou ton Dieu ou Elohim ou Saint, béni soit-il ou Chaddaï, le tout selon le sujet» (Méirat Enayim, éd. Erlanger, Jérusalem, 1981, p. 9). Lidée dune identité des chérubins avec le double visage a été étudiée par Moshé Idel, dans un travail encore inédit. Un cabaliste comme Joseph Achkénazi (surnommé Joseph le Long)47 affirme par exemple: «Les chérubins sont de lordre de Tiferet et Malkhout car ils ont un visage (partsouf) dhomme» (Commentaire sur le Sefer Yetsira 1:1). En effet, à eux deux ils ont un visage dhomme, en tant que celui-ci est constitué dun couple mâle et femelle. Nous reviendrons bien évidemment sur limportante question des chérubins proprement dits. La problématique qui sest ouverte dans la cabale à partir du motif du double visage, sest portée sur la question de la prédominance dun visage sur lautre. Comment concilier lunité parfaite de ces visages qui nen font quun et la nécessité quun seul des pouvoirs divins sexerce, au détriment de lautre? Nous avons vu que le Rabed conçoit limbrication de ces deux entités pour éviter de donner prise à laccusation de dualisme. Mais dautres solutions ont été apportées par la suite, qui constituent une contribution fondamentale des cabalistes.
Une autre perspective: R. Todros Aboulafia et lÉcole de Castille Une attitude tout à fait contraire à celle qui vient dêtre décrite se rencontre en effet dans le commentaire de R. Todros Aboulafia sur les aggadoth du Talmud. Celui ci écarte, au moyen de la dialectique du raisonnement talmudique appuyée par la tradition ésotérique, lopinion selon laquelle la femme nest advenue quà partir dun organe prélevé sur lhomme la queue daprès une opinion exprimée dans le Talmud et cela en vue dun alignement sur les conceptions de la cabale concernant le plan supérieur. Ce développement assez long mérite dêtre rapporté: «Berakhot (61a): yhvh Elohim a construit la côte... jusquau [dictum de R. Abahou]: Est monté dans la pensée divine [lidée] de créer deux [individus] mais finalement [lhomme] fut créé seul, etc. Lessentiel de ce passage et son début se trouve dans [le traité] Erouvin (18b), chapitre [intitulé] On fait des bordures aux puits, où nous apprenons ceci: R. Jérémie ben Eléazar dit: Le premier homme avait un double visage, comme il est marqué: Je tai formé devant et derrière (Ps. 139:5) et yhvh Elohim a construit le côté (Gen. 2:22). Rav et Samuel [discutent] etc. cest ce que nous lisons là-bas dans la tradition [du Talmud]. Sache quun enseignement traditionnel est entre nos mains selon lequel le premier homme avait un double visage (dou partsoufim), suivant les paroles de R. Jérémie et suivant les paroles de celui qui dit [que la femme était un] visage (partsouf). Cest ce qui ressort du passage du Talmud. En effet, dans la mesure où le Talmud sefforce avec ardeur de répondre à toutes les objections que formule celui qui prétend [que la femme a été créée à partir dune] queue en faveur de celui qui dit [quelle était] un visage [formant la moitié féminine du premier homme], cela suppose [quil opte pour] cette version. Et bien que le Talmud réponde aussi [à des objections] qui vont dans le sens de celui qui parle dune queue, lorsque lon y regarde de plus près, la tradition tranche en faveur de celui qui parle dun visage. Il faut que tu saches que toutes les parties de la vraie tradition (qabalah), dans leur ensemble et dans leurs détails, sont bâties sur ce fondement et tournent autour de ce point-là, il sagit dun secret profond sur lequel sont suspendues des montagnes de montagnes. Rabbi Abahou, qui voit une contradiction entre les deux versets, lui aussi pense [que lhomme a été créé avec] un double visage, mais il se contraint à trouver une réplique qui nen est pas une [en faveur de lopinion voulant que la femme a été créée à partir dune queue], avec une grande gène, car Dieu ne tolère pas [une telle solution], allant selon les dires de ce maître qui a déclaré: Au début est montée [lidée] dans la pensée [de Dieu] de créer deux [êtres], mais finalement [lhomme] a été créé seul, cest là une chose inconvenante envers len-haut. Lon se trouve dire que Dieu a décidé ensuite de faire le contraire de ce qui était monté dans sa pensée au début! Loin de nous! Dieu nest pas un homme pour mentir, ni un fils dhomme pour se repentir (Nom. 23:19). Tout ce que nos maîtres ont dit, tout ce qui est monté dans la pensée [divine] a été accompli et ce fut ainsi. En fait, toujours le premier homme eut un double visage et cest ce qui était monté au début dans la pensée [divine] pour être créé, et cest ainsi quils ont été créés [en tant que deux faces, une mâle et une femelle], et finalement est montée dans la pensée [divine lidée] de les séparer, ce qui fut fait. Cest pourquoi les maîtres ont expliqué lexpression il a construit (Gen. 2:22) de plusieurs manières, comme tes yeux le voient dans ce passage du Talmud en question. Si lon explique que R. Abahou nadmet pas [la création de lhomme] en double visage, cette interprétation est vide de tout sens. Dans [le traité] Ketouvot, premier chapitre, tu trouveras [un texte] qui abonde explicitement dans le sens de nos affirmations, nous lisons là-bas: Lévi se trouvait un jour dans la maison de Rabbi aux noces de son fils R. Siméon. Il a récité cinq bénédictions. Rav Assi se trouvait un jour dans la maison de Rav Achi lors des noces de Mar, fils de Rav Achi et il a récité six bénédictions. Il faut dire quà ce sujet [ces maîtres] ont une divergence. Lun pense quil ny eut quune seule création [de lhomme] tandis que lautre pense quil y eut deux créations [relativement à lhomme]. Non pas. Tous [pensent] quil ny eut quune création, mais lun pense que lon doit tenir compte de la pensée [divine] tandis que lautre pense que lon doit tenir compte de lacte [divin] (Ketouvot 8a). On apprend donc de ce [texte] que les deux visages sont une seule création, et que cest ainsi quil est monté dans la pensée [divine] au début et quil est monté dans la pensée [divine] de les séparer à la fin, et ce fut ainsi. De lavis des initiés à la vérité dont la tradition est vérité et dont lenseignement est vérité, les versets ne se contredisent pas lun lautre, car le verset: Mâle et femelle il les créa et le verset A limage de Dieu il le créa sont tout un, et celui qui connaît le secret de limage dont il est dit: Selon notre image à notre ressemblance nous comprendra. Cest pourquoi je dis que R. Abahou admet [la création dAdam] en double visage, mais il dévoile le secret en usant dune allusion. Réfléchis à ce quexpliquent nos maîtres, que leur mémoire soit une bénédiction, [à propos du verset]: Faisons lhomme: De qui prendrons-nous conseil? R. Josué dit: Nous demanderons conseil à luvre du ciel et de la terre. A lexemple dun roi qui avait deux conseillers et ne faisait rien sans leur avis. R. Samuel bar Nahmani dit: Nous demanderons conseil à luvre de chaque jour, à lexemple dun roi qui avait un conseiller et qui ne faisait rien sans son avis (Genèse Rabba 8:3). Ailleurs il est dit: Nous prendrons conseil de la Torah, et tout est vrai. Celui qui comprend cette parabole dans son fond et sa vérité de façon à établir la parabole extérieure sur le sens intérieur, je lui certifie quaucune des paroles des sages, parmi toutes celles qui ont été rapportées, ne lui paraîtra étrange, de même des nombreuses autres choses que jai écrites. Quant à moi, je ne dois pas lexpliquer car il na pas été permis décrire cette chose, même par allusion, et on ne la transmet quaux personnes discrètes, et oralement, de fidèle à fidèle, lon nen transmet que les têtes de chapitres et des généralités particulières, les détails lui-même les dira» (Otsar ha-Kavod, Varsovie, 1879, p. 9b). Bien que R. Todros Aboulafia se refuse à dévoiler le «secret» auquel il se réfère, il est hors de doute quil sagit de la présence dun «double visage» dans le plan divin, à limage duquel lhomme a été créé avec une face féminine et une face masculine. En écartant la conception qui considère que la femme a été formée après lhomme, secondairement à lui et en dérivant de lui, notre auteur sous-entend une dualité au niveau de lessence divine, comparable sans doute à celle quaffirmait le Rabed, mais dont les deux termes sont probablement le masculin et le féminin plutôt que la Miséricorde et le Jugement, bien que, comme on le verra, ces deux attributs connotent, tout au long de lhistoire de la cabale, la nature du mâle et celle de la femelle. Il est significatif que notre cabaliste milite pour la création duelle de lhomme, dont lunité est composée de la bipolarité sexuelle, en faisant appel non seulement au raisonnement talmudique examinant une discussion entre maîtres des temps anciens, qui divergent sur linterprétation de versets bibliques, mais quil introduise un recours à la tradition secrète pour laquelle il est établi absolument et sans le moindre questionnement, que lhomme a été créé double. Là où les spéculations des cabalistes pouvaient entrer en opposition avec une opinion autorisée de la tradition rabbinique et on a vu que cette opinion a été adoptée par des auteurs comme le Rabed et le Rashba notre cabaliste opte non seulement pour lopinion concordant avec la théorie ésotérique, mais choisit une stratégie qui le mène à refuser dentériner la conception voulant que la femme ait été créée à partir dune queue, en la taxant dargutie ou de simple jeu dinterprétation. Il nest pas question pour lui dadmettre quun maître de la tradition rabbinique ait pu penser sérieusement que la femme vienne dune queue et nest quun appendice coupé du corps de lhomme. Si lors de la discussion du Talmud cette possibilité-là a été envisagée, elle na été défendue que pour mettre en évidence laberration des arguments qui pourraient venir en sa faveur. Largument principal en discussion est tiré dun dictum de R. Abahou qui semble affirmer une contradiction entre lintention divine initiale et sa réalisation finale. Comme cette idée est insultante vis-à-vis de Dieu, elle nest recevable quune fois comprise dans le sens dune création effective dun homme double. Pour R. Todros Aboulafia, la parole de ce maître: «Au début il eut la pensée de créer deux et à la fin il a créé un», signifie: lintention divine de créer deux faces, une mâle et une femelle, sest réalisée finalement par la création dun seul être comportant un double visage, qui a été séparé en homme et femme. On peut lentendre encore de cette façon: au début lhomme était un double visage masculin et féminin, ensuite il a été séparé et il y eut «un» homme et «une» femme. Lémergence de la femme ne trahit donc pas une ratée au niveau dune intention initiale de Dieu, qui ne se serait pas réalisée, comme le pense R. Salomon ben Abraham Adret, pour lequel prime la nécessité concrète dune hiérarchie entre les sexes dont lun doit être subordonné à lautre pour que la femelle humaine serve son époux et lui soit fidèle, contrairement à la femelle dans le règne animal. Cette dernière conception oppose un état idéal des choses voulu par la pensée divine. Mais elle aurait été nuisible à la bonne marche des choses et surtout, semble-t-il, au pouvoir du mâle, qui neut pas manqué dêtre mis en question. Elle est donc réfutée avec vigueur par notre auteur, et cela pour des raisons qui tiennent au savoir ésotérique transmis par les cabalistes concernant le domaine supérieur divin. Il est temps de poser une question: quest-ce que les cabalistes ont fait de leur conception qui implique tôt ou tard la reconnaissance dune égalité et dun rapport de non-subordination entre lhomme et la femme? Il est évident quils nont pas cherché à bouleverser lordre social existant. Un tel événement ne sest produit que plus tard, et encore de façon très brève, lors de lexplosion messianique du xviie siècle connue sous le nom de sabbatianisme48. Il est tout aussi évident que les cabalistes ont dû tenir compte de cette donnée spéculative pour lui concéder des conséquences concrètes. Lon trouve cependant, dans les écrits des cabalistes, des élaborations compliquées pour soutenir une certaine primauté du masculin sur le féminin à partir de réflexions sur la position de la sefira Malkhout (royauté) vis-à-vis de son partenaire masculin, la sefira Tiferet (beauté). Aussi bien dans le système de Moïse Cordovéro que dans celui dIsaac Louria, lon discerne une tendance à marquer linfériorité de la femelle sur le mâle. Il faut noter toutefois que cette tendance a un statut assez particulier. Cette inégalité qui sancre au niveau du monde divin, est considérée comme temporaire et comme étant appelée, dans lavenir eschatologique, à sannuler. De plus, nous verrons bientôt que lon trouve quelques écrits, où la primauté dans le plan du processus démanation, est attribuée au principe féminin, considéré comme la toute première expression limitée de lInfini. Il est évident que cette inégalité, si minime soit-elle, entre les attributs masculin et féminin de la divinité, permet de justifier linégalité sociale et religieuse entre lhomme et la femme, ou tout au moins de rendre compte de cette inégalité au niveau spéculatif. Mais comme celle-ci nest pas considérée comme définitive, une percée ou anticipation de cette égalité future a été envisagée effectivement. Ici souvre un des chapitres les plus passionnants et les plus méconnus de lhistoire de la cabale. Et ce chapitre est justement un des sujets de notre actuel travail49. Les cabalistes ont essentiellement répercuté leur théorie ésotérique dans le plan humain, au niveau de la relation conjugale entre lhomme et la femme. Il était difficile pour eux, sinon impossible, de donner une traduction sociale de leur conception radicalement hétérogène à la mentalité forgée par des millénaires de patriarcat. Il leur restait donc à élaborer un système et une pensée de la relation intime, où la réunion des sexes restaure et rétablit la vérité originelle de leur rapport et en même temps préfigure ce quil sera aux temps messianiques. Leur pensée de lun comme supportant la dualité, sans souffrir division et séparation, leur a fourni la possibilité notionnelle dune telle entreprise. |
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1. Voir G. Scholem, Les origines de la Kabbale, Aubier, Paris, 1966, p. 218; I. Twersky, Rabad of PosquiËres. A Twelth Century Talmudist, Harvard University Press, Cambridge, Mass., 1962. retour texte 2. Berakhot 61a et pass. retour texte 3. «R. Jérémie ben Eléazar dit: Le Saint béni soit-il a créé dou partsoufim (deux visages) dans le premier Adam, comme il est dit: Il ma formé devant et derrière (Ps. 139:5)». Texte presque identique dans Erouvin 18a: «R. Jérémie ben Eléazar dit: Adam avait un double visage de faces (dio partsouf panim)». retour texte 4. Ces «ouvriers fidèles» sont le soleil et la lune qui symbolisent respectivement lhomme et la femme. La formule est empruntée au texte de la bénédiction traditionnelle de la nouvelle lune (birkat ha-levanah). retour texte 5. Pour lexpression, voir Exode 36:13. retour texte 6. Fragment de R. Abraham ben David édité par Scholem, Reshit ha-qabala, Jérusalem, 1940, p. 79, daprès Ms Brit. Mus. 768, fol. 14a, Oxford 1956, fol. 7a. Voir aussi G. Scholem, Les origines de la Kabbale, cit., p. 232, 233. retour texte 7. Midrach Psaumes, 27.retour texte 8. Explication sur le commentaire de Nahmanide, Varsovie, 1875, p. 4a. retour texte 9. Hilkhot techouva III, 7. retour texte 10. Les origines de la Kabbale, cit., p. 226. retour texte 11. Traité Berakhot 6a. retour texte 12. Le passage entre crochet est une glose anonyme ajoutée plus tard par un copiste. Voir Daniel Abrams, «From Divine Shape to Angelic Being: The Career of Akatriel in Jewish Literature», The Journal of Religion, 76, 1996, p. 56. Les conséquences doctrinales de cette interpolation qui implique lexistence dune entité divine intermédiaire entre la Cause suprême et Métatron ne sont daucune portée pour notre présente étude. retour texte 13. Expression empruntée à Maïmonide, Hilkhot Yessodey ha-Torah, 1:10. retour texte 14. Otsar Nehmad, IV, p. 37; texte cité dans le Maarekhet ha-Elohout, Mantoue, 1558, fol. 157a et repris dans le Yalqout Réoubéni I, 21a. retour texte 15. Sur Taanit 2, fol. 40b. retour texte 16. Cet archange suprême a été identifié aussi au patriarche antédiluvien Hénoch. Nous avons traduit et présenté un livre issu de la mystique juive ancienne intitulé Le Livre hébreu dHénoch, Verdier, Lagrasse, 1989. On y trouvera de multiples références concernant cette importante figure angélique. Voir en particulier larticle très fourni de Daniel Abrams, The Boundaries of Divine Ontology: The Inclusion and Exclusion of Metatron in the Godhead, Harvard Theological Review, 87:3, 1994, p. 291-321. retour texte 17. Cette présentation de la relation entre la Cause suprême et le prince de la Face à l'aide de la doctrine de l'émanation est sans doute la conséquence de l'interpolation signalée plus haut (note 12). Voir à ce sujet Daniel Abrams (art. cit.), p. 58. Cependant, cette glose d'un cabaliste postérieur pourrait refléter une conception théosophique du Rabed, implicite dans son commentaire. retour texte 18. Daprès le Talmud, Sanhédrin 38b, commentant Exode 23:21. retour texte 19. Eugnoste III, 76, 13-77-9, trad. M. Tardieu dans Ecrits Gnostiques, Codex de Berlin, Le Cerf, Paris, 1984, p. 178, et voir The Nag Hammadi Library, p. 214. retour texte 20. Ibidem, paragraphe 77. retour texte 21. Un texte hermétique publié dans lAsclepius (Hermès Trismégiste, Corpus Hermeticum, éd. A. D. Nock, trad. A. J. Festugière, t. II, Les Belles Lettres, Paris, 1946, [rééd. 1973], ol. 20-21, p. 322-323) porte un long et intéressant passage relatif à landrogynie du Dieu. Une version plus ancienne de ce texte a été retrouvée dans un codex à Nag Hammadi parmi une bibliothèque décrits gnostiques, voir par ex. The Nag Hammadi Library in English, Leiden, 1984, p. 300-301. Comme il en va des livres gnostiques, il est généralement admis que les textes hermétiques ont utilisé et adapté des sources juives. retour texte 22. De Opificio chapitre 13. retour texte 23. Genèse Rabba 8:1. retour texte 24. Perouch lé-parachat Beréchit, éd. M. Hallamish, Jérusalem, Magnes Press, 1984, p. 132-134 et voir Lettre sur la sainteté, p. 115. Sur ce cabaliste et particulièrement à propos de sa polémique contre la philosophie dAristote, voir G. Vajda, «La polémique anti-intellectualiste de Joseph ben Schalom Achkénazi de Catalogne», dans Archives dHistoire doctrinale et littéraire du Moyen Age, XIII, 1956, p. 45-144.retour texte 25. Traité dhistoire des religions, p. 352-353. retour texte 26. Un maître judéen du iie siècle, le Tanna Elicha ben Abouya, surnommé Aher, «lAutre», fut considéré comme renégat parce quil dit: «Il y a deux pouvoirs.» Voir Hagiga 15a et cf. notre Livre hébreu dHénoch, p. 246-248. Lon peut lire maintenant la thèse de Albert Assaraf, Recherches sur Elis&a ben Abuya, Paris III, Centre Censier, 1984-1985. Voir aussi la critique de lexplication «gnostique», encore très en vogue, de lapostasie dElicha, par Simone Pétrement, Le Dieu séparé, Cerf, Paris, 1984, p. 653. Létude la plus novatrice à ce sujet est le livre de Yehoudah Liebes, Le péché dElicha ; les quatre qui sont entrés dans le Pardés et la nature de la mystique juive talmudique (en hébreu), Academon, Univ. Hébraïque, Jérusalem 1990. retour texte 27. Contre Apion, XXIV, 201, trad. L. Blum cit., p. 93-94. retour texte 28. Sefer Baaley ha-néfech, Introduction, p. 14 sq. de lédition de J. Kafih, Jérusalem, 1982. [Voir infra, p. 222 sq.] retour texte 29. Voir Pierre Legendre, Lamour du censeur, essai sur lordre dogmatique, Paris, 1974, p. 134, qui cite Gratien, cause 33, quest. 5, commentaire après le canon 11. retour texte 30. Cause 33, quest. 5, canon 20; ibid., p. 138 note 2. retour texte 31. Legendre, cit., p. 134 à 138. retour texte 32. Yébamot 62b. retour texte 33. Ephésiens 5:28. retour texte 34. Chabbat 119a. retour texte 35. Yebamot 63a. retour texte 36. Voir Nida 31b. À propos de Nahmanide, voir son Commentaire sur la Torah, Lévitique 13:6 et 18:19. retour texte 37. Sefer Baaley ha-néfech, cit., p. 115. retour texte 38. Voir par exemple Plotin, Ennéades, VI, 9, 11, trad. E. Bréhier, Les Belles Lettres, Paris, 1981, p. 188: «Le semblable ne sunit quau semblable.» Cette formule remonte à Platon, Gorgias, 510b et à Aristote, Ethique de Nicomaque, VIII, 1, 1155. On la trouve dans la littérature juive dès le ier siècle, chez Flavius Josèphe, Contre Apion, XXIII, § 193 (trad. Léon Blum, Paris, rééd. 1972, p. 92). retour texte 39. Voir son explication sur le Commentaire du Pentateuque de R. Menahem Récanati, cit., folio 52d. retour texte 40. Voir Platon, Le Banquet, 191d, trad. E. Chambry, Paris, 1964, p. 51. retour texte 41. Cette explication de linterdit de ladultère en tant quil constitue une sorte de relation homosexuelle sera reprise plus tard par R. Mordekhaï Yaffé, dans son commentaire sur Récanati. retour texte 42. Ce midrach daterait du Xe siècle. Voir G. Scholem, Les grands courants de la mystique juive, rééd. Paris, 1983, p.190. et voir aussi Les origines, p. 313. Dans le Zohar ce texte est cité en I, 34b (p. 193 du tome 1 de notre traduction). Lilith était auparavant considérée comme un démon femelle engendré par Adam après sa séparation d'Eve consécutive à la faute. Voir Talmud babylonien, Erouvin 18b. La démone Lilith est connue dès la mythologie mésopotamienne et cananéenne, et on la retrouve dans les écrits des sectaires de Qumran (voir «Chiré chévah méqoumran lépahed oulévahel rouhot récha», B. Nitsan, Tarbiz, vol. LV, n°1, oct.-déc. 1985, p. 27-28.) Ce démon femelle menace les femmes en couches ou les nourrissons. Il est intéressant de noter l'inversion tardive de ce démon, engendré par Adam parmi d'autres esprits malfaisants, en sa première compagne, alors qu'elle intervient au contraire dans les sources antérieures comme un rejeton d'Adam en conséquence de l'interruption du rapport du premier homme avec Eve. Nous assistons dans ce type de littérature médiévale à une diabolisation de la femme comme partenaire égale et créée avec l'homme, et c'est le vieux démon Lilith qui lui a prêté ses traits. retour texte 43. Voir Tossaphot ha Chalem, éd. Gellis, Jérusalem, tome 1, p. 115 § 6. retour texte 44. Ibid. § 11. retour texte 45. Il s'agit en fait de l'opinion discutée de l'Amora Samuel, voir Berakhot, 61a. Emmanuel Lévinas a traduit et commenté ce passage du Talmud dans Du Sacré au Saint, chap. «Dieu créa la femme», éd. Minuit, Paris, 1977. retour texte 46. Voir E. Gottlieb, Etudes sur la littérature de la cabale (en hébreu), Tel Aviv, 1976, p. 289 à 343 et p. 324 où cet auteur étudie l'interprétation du Maarekhet sur la diminution de la lune, sujet qui va nous ocuper bientôt. retour texte 47. Sur ce cabaliste et particulièrement à propos de sa polémique contre la philosophie d'Aristote, voir G. Vajda, «La polémique anti-intellectualiste de Joseph ben Shalom Achkénazi de Catalogne», dans Archives dhistoire doctrinale et littéraire du Moyen Age, XXIII, 1956, p. 45-144. retour texte 48. Voir G. Scholem, Sabbataï Tsevi, le Messie mystique, trad. A. Nouss et A. M. Jolivet, Verdier, Lagrasse, 1983, p. 397. retour texte 49. [N.d.e. On peut supposer sans trop se tromper que l«actuel travail» quévoque Charles Mopsik dans cet article de 1994, complété en 1997, renvoie précisément à létude inédite qui ouvre le volume «La femme masculine», écrite près de cinq ans plus tard.] retour texte |
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