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[Introduction] Le couple originel et lunique primordial Le motif du couple primitif se rencontre dans de nombreuses religions à travers le monde, mais il occupe souvent la place dune divinité suprême passée à larrière-plan. Néanmoins, ce couple nest lui-même que la projection ou la conséquence dune séparation survenue au sein de cette divinité suprême considérée comme androgyne. La bisexualité divine est en effet un phénomène des plus répandus à travers le monde. Et même des divinités masculines ou féminines par excellence sont communément regardées comme étant androgynes1. Ce schéma général de la croyance en lexistence dun être suprême primordial et androgyne auquel succède un premier couple, dont les membres peuvent être aussi bien deux frères, un frère et une sur, le Ciel et la Terre, le Soleil et la Lune, etc., est lui-même le paradigme dune lhumanité primitive dont le ou les premiers représentants possèdent également les deux sexes. Le couple divin primitif fait fonction de géniteur du cosmos et il remplit la fonction démiurgique assurée originellement par lÊtre suprême bisexué devenu trop lointain. Cest ainsi que les religions anciennes du Proche-Orient ont accordé une large place au couple dun dieu et dune déesse, aux liturgies célébrant leur Mariage sacré, aux mythes relatant leurs amours et les enjeux cosmiques et sociaux de leurs unions. En Assyrie et en Mésopotamie, les couples divins Dumuzi-Inana à Sumer, Marduk-Sarpanit en Akkad, pour ne parler que des plus célèbres, occupent et obsèdent la conscience religieuse des hommes de lAntiquité, de même lÉgypte pharaonique est-elle hantée par le souvenir des figures dIsis et Osiris et des couples mystérieux des théogonies primordiales2. En Extrême-Orient, lInde célèbre encore les couples que forment ses plus grands dieux, comme Brahma et sa Shakti (Sarasvati ou Brahmî) ou Shiva et Kali. Un des mythes les plus anciens qui a été conservé met en scène le couple divinisé du Ciel (mâle) et de la Terre (femelle), dont lunion donne naissance à tous les êtres vivants. Un poème liturgique sumérien évoque leur union en termes non équivoques: «La Terre grande et plate se fit resplendissante, para son corps dans lallégresse, la large Terre orna son corps de métal précieux et de lapis-lazuli [...]. Le Ciel se para dune coiffure de feuillage et parut tel un prince, la Terre sacrée, la vierge, sembellit pour le Ciel sacré, le Ciel, le dieu sublime, planta ses genoux sur la large Terre, et versa la semence des héros, des arbres et des roseaux en son sein, la Terre douce, la vache féconde, fut imprégnée de la riche semence du Ciel, et dans la joie la Terre se mit à donner naissance aux plantes de vie3.» Quand un couple noccupe pas la première place, cest un dieu suprême androgyne, homme et femme ou père et mère à la fois, tel le Zeus des hymnes orphiques, qui assume la création. Ainsi, de la religion des Australiens aborigènes à la mythologie grecque en passant par le zervanisme de lancienne Perse, et quelles que soient les formes spécifiques que revêtent les dieux, il semble que la croyance en lexistence dun couple primitif divin, sexuellement différencié ou non et qui succède souvent à un dieu premier androgyne, soit enracinée au plus profond de la conscience religieuse de lhumanité, à toute époque et en tout lieu. Il semblerait à première vue que la religion biblique des Hébreux, héritiers à plus dun titre de ces civilisations qui plongent leur racine dans la préhistoire de lhumanité, ait évincé toute référence à cette représentation mythique au profit de la croyance en un Dieu unique. Cette divinité suprême a cumulé la totalité des traits que se partagent par ailleurs les divinités mâles et femelles, ou plutôt, abandonnant presque tout caractère féminin, a fini par sidentifier à la figure dun Père unique. Lémergence du monothéisme hébreu est souvent même présentée comme la victoire du système de société patriarcale sur un matriarcat préexistant où la figure des déesses mères avait une position centrale. Nous ne pouvons reprendre ici lensemble des débats qui passionnent les historiens des religions quant au processus historique et mental qui serait à lorigine dune telle réduction du monde divin à un seul être créateur au caractère essentiellement masculin. Pourtant, la Bible aussi considère que lhumanité dérive dun premier couple, mais Adam et Eve perdent bien vite tout ce qui aurait pu les assimiler à des êtres divins: ils sont très vite chassés du jardin dEden et condamnés à la mortalité et au travail. Cette déchéance du couple primitif par laquelle il rejoint lexistence ordinaire est une sorte dintrusion brutale du principe de réalité venant rompre lenchantement du monde mythique et déplaçant lenjeu de laventure humaine sur le plan dune histoire dont les hommes sont directement responsables. Le déchiffrement des drames des premières familles humaines (meurtre dAbel par son frère Caïn, déluge, dispersion des peuples et des langues) devient le matériau édifiant dune histoire orientée par le désir de surmonter cette faillite originelle. Malgré ses inévitables répétitions, marquées comme partout ailleurs par des rites de recommencement, le temps cesse dêtre la pure et simple répétition du même et la déchéance du premier couple apparaît comme le point de départ irréversible dune humanité sur laquelle pèse la charge de son propre destin. Généralement, lhistoire des premiers couples, divins ou humains, nest pas une histoire heureuse. Quelque accident survient, qui dérègle le bon déroulement de leurs amours et de leurs engendrements, comme si le surgissement de la dualité était marqué du sceau du malheur, et que la déchéance nécessaire du principe unique primordial, sa scission en deux entités distinctes, entraînait invariablement une série de drames qui senchaînaient lun à lautre. Mais ce fait patent et qui paraît incontestable dune disparition de toute figure féminine de rang divin au sein du monothéisme hébreu, se heurte à un autre fait historique contradictoire: lapparition au Moyen Âge dun système de pensée religieux au sein du judaïsme appelée Cabale ou «tradition», évoluant dans le cadre du monothéisme ancien, qui a accordé à la forme féminine du divin et à la notion dun couple divin formé dune face masculine et féminine une place quil nest pas exagéré de dire fort grande, comme nous nous efforcerons de le montrer dans les chapitres qui vont suivre4. Dans le christianisme, lémergence de la figure de la Vierge Marie, et même à certaines époques lapparition dune féminisation de la figure du Christ appelée «Jésus notre mère5», voire son androgynisation dans des courants anciens (certaines écoles gnostiques de la fin de lAntiquité6) ou médiévaux (Jean Scot Erigène7), ont atténué aussi dans une large mesure la masculinité exclusive du Dieu de lAncien Israël, bien que même la Bible lui prête aussi fugitivement un caractère féminin, maternel: «La femme oublie-t-elle son nourrisson [...] Moi je ne toublierai pas» (Isaïe 49:15); «Il en ira comme dun homme que sa mère réconforte: cest Moi, ainsi, qui vous réconforterai» (ibid. 66:13). Malgré lextrême diversité des représentations et des croyances religieuses, il semble que lon puisse apercevoir très schématiquement quau cours de lévolution des civilisations et des systèmes de représentation, chaque époque de renouvellement, chaque tournant culturel important, qui est toujours aussi une époque où est relancée la quête des origines, soit loccasion dune confrontation et dune nouvelle combinaison entre un principe primordial unique et un couple dopposés. Ces nouveaux agencements constituent des structures de plus en plus complexes et ramifiées, allant parfois jusquà occulter totalement la subtile unité de lensemble et jusquà rendre impossible la tâche de retrouver ses règles de construction. Ici encore, le monothéisme se distingue, non pas dans les composantes de ses figures fondamentales, mais dans la relative simplification des relations quelles tissent entre elles. Les combinaisons mythiques y sont considérablement simplifiées, réduites parfois au minimum nécessaire pour produire un récit directement accessible, même si lexégèse et les interprétations tendent à lui conférer une épaisseur supplémentaire. Adam et Eve, le couple originel du monothéisme biblique, créé à limage de Dieu selon la Genèse (1:26-27), sil reflète dune manière ou dune autre une bipolarité, voire une bisexualité cachée au sein de lêtre divin unique, comme lont admis divers courants du judaïsme et du christianisme, est dépeint dans un récit qui pourrait être considéré comme le fruit dun effort en vue de rendre transparent et intelligible un drame premier auquel chaque couple est capable didentifier sa propre histoire. Cette faculté didentification directe octroyée par la forme du récit, qui caractérise aussi dautres couples bibliques exemplaires, fait défaut en général aux mythes des religions polythéistes, dune scénographie très complexe et aux héros lointains et peu semblables aux humains. Le couple originel devenu plus familier, rapproché en partie de lexistence ordinaire, perd son caractère exclusivement religieux et se «profanise». Le mythe redoutable devient récit édifiant, histoire exemplaire, et la frontière entre le monde religieux et celui de la vie profane perd son étanchéité. Cest de ce mouvement de profanisation du sacré (simplification, élucidation) et de sacralisation du profane (identification, humanisation des héros et des sauveurs), de ce nouveau régime de loriginel embarqué sur le bateau ivre de lhistoire, que les civilisations judéo-chrétiennes sont nées et se sont développées jusquà lépoque contemporaine où les limites du religieux et les bornes du monde profane deviennent de plus en plus flous et difficiles à contourer. De la qualité de leur inter-pénétration, de ses effets heureux ou désastreux, dépend aujourdhui plus que jamais peut-être le destin de lhumanité. |
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1. Une longue série dexemples est donnée par Mircea Eliade dans son Traité dhistoire des religions, Paris, Payot, 1964, § 159-160. Dans le domaine du monothéisme juif, on peut également citer lexemple de la Chekhinah (présence divine) considérée dans la cabale comme laspect féminin de la divinité, qui est perçue néanmoins comme également androgyne par de nombreux cabalistes médiévaux, tel que R. Joseph de Hamadan. retour texte 2. Voir par exemple les extraits des textes des pyramides publiés dans Cahiers Evangile n° 38, supplément, La création du monde et de lhomme daprès les textes du Proche-Orient Ancien, Le Cerf, Paris, 1981, p. 44-45. Le mythe décrivant le premier dieu, dénommé Atoum, qui donne naissance par sa masturbation au couple primitif de jumeaux Shou et Tefnout dont dérivent toute une série dautres couples divins dopposés, a presque valeur paradigmatique. retour texte 3. Extrait de Samuel Noah Kramer, Lhistoire commence à Sumer, Arthaud, 1986, p. 182-183. retour texte 4. Voir également Elliot R. Wolfson, «Effacer leffacement, sexe et écriture du corps divin dans le symbolisme kabbalistique», dans Transmission et passages en monde juif, éd. E. Benbassa, Publisud, Paris, 1997, p. 65-97 et en particulier les pages 88-90. Voir aussi les textes rassemblés dans notre ouvrage, Cabale et cabalistes, Bayard, Paris, 1997, p. 130-131, 133-135, 161. retour texte 5. Voir Caroline Walker Bynum, Jesus as mother: Studies in the spirituality of the High Middle Ages, Berkeley, University of California Press, 1984. retour texte 6. Voir infra, «Genèse 1: 26-27», notes 19, 22. retour texte 7. Voir Francis Bertin, «Corps spirituel et androgynie chez Jean Scot Erigène», dans LAndrogyne, Cahiers de lHermétisme, Albin-Michel, Paris, 1986, p. 63-128. retour texte |
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