Aline Mopsik: Mythe |
Charles Mopsik Le sexe des âmes Aléas de la différence sexuelle dans la cabale Introduction : Le couple originel et lunique primordial dans les religions du monde 1. La femme masculine I. Très bref survol des antécédents bibliques et rabbiniques II. Les antécédents mystico-ésotériques III. Les discordances entre le sexe anatomique et le sexe de lâme dans la cabale lourianique |
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La femme masculine La ronde des âmes et la construction du masculin et du féminin dans la cabale à partir dun écrit de R. hayyim Vital
«Je ne puis trouver quil y ait le moindre mérite à avoir honte de la sexualité.» (S. Freud, 1921)
«Ce nest peut-être pas par un simple hasard que le promoteur de la psychanalyse se soit trouvé être juif.» (S. Freud, 1925) Lun des buts théoriques principaux de ce premier chapitre est de montrer que, contrairement à ce que Michaël Pollak affirmait à savoir que lidentité sexuée «ne devient une préoccupation, et indirectement un objet danalyse que là où elle ne va plus de soi1» , cette identité a toujours été un objet problématique, aussi bien dans la réalité sociale que dans le discours religieux qui a été longtemps prépondérant sinon exclusif. Certes, notre propos se limitera à lexploration de ce discours dans un domaine particulier de lhistoire religieuse, et encore à quelques écrits significatifs choisis parmi beaucoup dautres. Il pourrait cependant suffire pour témoigner du caractère universel et transhistorique de la problématisation de lidentité sexuée et de la différence sexuelle qui en est le corollaire. La première loi qui interdit tout acte homosexuel dans lempire romain a été promulguée en 342 sous Constantin II, et elle établit très clairement un lien substantiel entre cet acte et la confusion des identités sexuelles quil est censé entraîner: «Lorsquun homme se comporte au lit à la manière dune femme, que cherche-t-il donc? Le sexe perd toute sa signification. Le crime en est un, dont il vaut mieux ne pas parler. Vénus est pervertie. On cherche lamour et on ne le trouve pas. Nous ordonnons par conséquent que la loi se dresse, une épée à la main, et frappe linfâme qui sest rendu coupable dun tel crime, que cet homme soit soumis à un châtiment atroce et raffiné2.» Cet effroi devant le risque dune «perte de signification» de lidentité sexuelle, ou plus exactement de lidentité de genre (sexe social) qui a conduit en particulier à la pénalisation de lhomosexualité comme crime passible de la peine de mort en Occident3, repose sans doute sur des ressorts profonds quil nentre pas dans nos intentions danalyser ici. Mais cet effroi ne doit pas être considéré comme le vestige isolé dun passé lointain4, il est au contraire aujourdhui encore au centre des prises de position les plus radicales et de polémiques dont les effets politiques se sont fait sentir récemment à propos des débats sur lintroduction dans le droit dun «pacte civil de solidarité5». Nous partirons dun simple constat: il apparaît quun souci contemporain de plus en plus pressant touche lidentité sexuelle et le genre6. Il est attesté par un large faisceau de faits convergents. La biologie, la sociologie et lanthropologie ainsi que lhistoire sont fréquemment sollicitées pour apporter des réponses à ce «tourment» moderne qui est bien davantage quune mode passagère. Les comportements sexuels des acteurs sociaux tendent souvent à être mués en identités constituées (hétérosexualité, homosexualité7) ou en cours de construction sociale (bisexualité8), et ils appellent une réévaluation nouvelle des définitions familières des fonctions, des rôles et des positions liés à lassignation à un genre. Masculinité et féminité sont ainsi des notions sans cesse revisitées et réinvesties de nouvelles valeurs. Lindividualisme reconnu comme un trait marquant des sociétés contemporaines9 tend à transformer les genres masculin et féminin tels quils sont depuis longtemps définis en Occident chrétien en des variables individuelles quil est loisible pour tout un chacun de combiner et de redéfinir à son gré10. Pourtant, le besoin dune délimitation universelle reconnue et acceptée par tous nest pas moins pressant que naguère. Le manque de souplesse relatif des cadres anciens, de lépistémé classique aux impératifs religieux, et même dans une certaine mesure des conceptions élaborées par la psychanalyse dès le début du vingtième siècle11, se heurte à lexigence contemporaine de plasticité et dadaptabilité. A lheure où paraissent des ouvrages de plus en plus nombreux annonçant ou prédisant lavènement dune nouvelle forme de masculinité, souvent en réaction au discours féministe12, il peut être utile dentamer lexploration de la construction de la différence des sexes dans une forme de pensée élaborée en Europe, qui a consacré à cette question beaucoup dénergie, mais qui demeure pour lessentiel étrangère aux discours religieux ou philosophiques de lOccident chrétien. La cabale, considérée comme la forme médiévale de la mystique juive, comprend en effet un nombre imposant décrits où se reflète le souci constant dinvestir le dipôle mâle/femelle de valeurs qui transcendent apparemment le marquage social des identités sexuelles. Cet effort visant à déplacer ces signifiants de leur définition naturelle vers une définition où ils deviennent les symboles daspects ou de fonctions du monde divin, parcourt toute lhistoire de la cabale, dont nous allons passer rapidement en revue les grandes étapes13. Au-delà de ce constat, il peut nous permettre de prendre la mesure de la constitution des genres homme et femme dans la religion juive traditionnelle, puisquil pratique de fait une mise à distance des évidences sociales et par conséquent de leurs implications comportementales et identitaires. Comme nous allons le voir, traiter explicitement du masculin et du féminin dans une quête de dépassement des données naturelles ou familières nest pas une démarche sans effets sur lappréciation des rôles sociaux et religieux des hommes et des femmes, des interdits liés à leur relation et de la position masculine dominante. Cest donc à une sorte détude anthropologique dun discours à la fois proche et étranger, puisquil est en même temps largement inséré matériellement dans lhistoire et la géographie occidentales et quil leur est étranger par ses sources religieuses, sa culture et sa langue, que nous allons nous atteler. «Létrangeté» de ce discours est soulignée par labsence totale de sa prise en considération dans les travaux consacrés à lhistoire de la sexualité ou de la construction de la différence sexuelle en Occident, et en particulier par les chantiers ouverts dune part par Michel Foucault14 et dautre part par Thomas Laqueur15. La présente étude sera cependant limitée à quelques aspects de cette question et elle nentend en rien se substituer à une monographie consistante. Le cadre restreint qui lui est imposé ne permettra quun rapide survol, suffisant néanmoins pour jeter les bases dune problématique nouvelle dans ce domaine.
I très bref survol
Il semble que lépoque biblique soit marquée par un souci à la fois très présent et inconstant damplifier la différence sexuelle, de la rendre patente et de donner à sa visibilité une expression sociale indubitable. Néanmoins, ce souci ne constitue pas une obsession permanente et de multiples activités imparties généralement au genre masculin sont occasionnellement accomplies par des femmes sans rencontrer la moindre opposition. La Bible considère la différenciation sexuelle comme une uvre divine qui préside à la création dun être humain (Genèse 1:26-27) et Adam et Eve, le premier couple, constitue le prototype du noyau familial à limage duquel les sociétés se sont organisées. En matière normative, il existe plusieurs règles rappelées dans le Pentateuque qui accentuent la différence anatomique apparente entre garçons et filles et participent dun apprentissage des genres, de leurs rôles et positions respectives16. Evoquons tout dabord linstitution de la circoncision prescrite à lâge de huit jours pour les garçons (Genèse 17:10 et Lévitique 12:3) et qui vise entre autres à parfaire le nouveau-né en levant toute ambiguïté sur son appartenance sexuelle17. Le rite du rachat du premier-né mâle, à lorigine destiné à Dieu en tant que sacrifice humain (Exode 13:11-16, Nombres 3:12-13 et 3:47) et que ses parents doivent garder en léchangeant contre une somme dargent, rappelle que seul le garçon est «réservé à Dieu» dans le système de circulation des biens concrets entre la sphère divine et la sphère humaine et quil appartient à un ordre supérieur capable de larracher à lemprise sociale et familiale. Lobligation pour les hommes exclusivement de participer aux trois fêtes de pèlerinage souligne la mobilité de ces derniers face à la nécessité pour les femmes de demeurer dans la maison familiale. Les temps différents pour la purification des nouvelles accouchées si elles ont enfanté un garçon (7 jours) ou une fille (14 jours) manifestent limpureté plus grande attachée au sexe féminin. La non-participation générale des femmes à la prêtrise et au culte du Temple et, plus globalement, leur faible implication dans la vie religieuse collective, indique que la différence sexuelle est traduite socialement par une répartition très inégale des lieux dexpression socio-religieux entre les sexes. Il semble que plus les Hébreux de lAntiquité vivaient en contexte urbain, plus la différence des lieux de présence sociale entre lhomme et la femme saccusait, et les maximes du livre des Proverbes représentent sans doute la liste la plus complète des normes idéales de lurbanité bourgeoise du monde ancien. Pour lever toute ambiguïté potentielle sur les signes distinctifs entre les sexes, une règle interdit aux hommes et aux femmes de revêtir les vêtements considérés comme étant réservés au sexe opposé: «Une femme ne portera pas un costume dhomme et un homme ne revêtira pas un habit de femme; car quiconque fait cela est une abomination pour yhvh ton Dieu» (Deutéronome 22:5); cette prohibition ne fait sans doute quériger en loi dorigine divine une norme sociale depuis longtemps en vigueur, bien que certains aient vu dans cet interdit la réprobation dune pratique de travestissement cultuel en vogue dans le contexte cananéen de lAntiquité. La différence dans lhabillement, qui touche à lapparence extérieure immédiatement saisissable, est de grande conséquence dans létablissement dune identité psychosexuelle, car elle est en prise immédiate avec les symboles sociaux reconnus par tous. Se donner les apparences dune personne de lautre genre revient à franchir symboliquement la barrière des sexes et linterdiction qui est formulée dans le Deutéronome constitue le plus ancien témoignage de lexistence du travestisme vestimentaire, quil soit dorigine religieuse ou non, et de sa prohibition biblique. Le mot toevah, traduit par «abomination» dans le verset précité, est celui-là même qui est employé dans le Lévitique (18:22, 20:13) quand est prononcé linterdit du rapport anal homosexuel18. Dans la Bible, le marquage sexuel de la différence va de soi: jamais aucune description anatomique ne précise ce qui va permettre de distinguer le nouveau-né mâle de la fille, notamment pour décider dune circoncision. On naît fille ou garçon et être lun ou lautre ne pose jamais problème. Nulle part la question «qui est fille» ou «qui est garçon» nest posée, la réponse semblant si évidente quelle se passe de toute explication. Cependant, une fois que lidentité est posée sur une base purement visuelle, extérieure, aucun changement ne sera acceptable ni même reconnu comme possible. Les parents ou les personnes chargées dassister à la naissance, comme les sages-femmes, ne sauraient commettre derreur sur ce point. Dès lors, le destin est scellé et la position sociale est déterminée. Cest toujours la naissance de garçons qui est annoncée par des anges ou des oracles prophétiques. Cest pour donner naissance à un garçon que les hommes et les femmes prient si leur couple est frappé de stérilité. La Bible reflète la mentalité des Hébreux de lAntiquité, où la domination masculine implique quune différenciation stricte entre les sexes fasse lobjet dun souci constant et appliqué. Si une telle différenciation venait à disparaître ou au moins à subir une atténuation, la position de domination des hommes sur les femmes se trouverait immédiatement problématique, risquerait dapparaître comme infondée ou mal fondée, ce qui ouvrirait la porte à toutes sortes de remise en cause des évidences symboliques et de leurs conséquences en matière de pouvoir exercé par un sexe sur lautre. Si, dune certaine façon, la rigueur de la différenciation sexuelle dans le judaïsme antique nest quun cas particulier du souci général de discrimination et de différenciation entre soi et non-soi, de classification entre espèces pures et impures19, elle affecte plus que tout autre la régulation de la vie sociale, parce quelle touche très directement à lidentité des acteurs, à leur statut et à leur reconnaissance dans la communauté historique dont ils sont membres. Le corpus rabbinique na fait quélargir et aggraver la portée des règles concernant la distinction entre les sexes. Comme si le dimorphisme sexuel naturel nétait jamais suffisant pour légitimer les identités et les appartenances et quil fallait, à mesure des spécialisations et différenciations institutionnelles qui marquent le développement des sociétés dont lhistoire a un net caractère cumulatif, enrichir de plus en plus les inscriptions culturelles de la différence des sexes pour quaucun doute ne subsiste quant à lidentité des acteurs. Pour assurer et réassurer constamment la domination masculine, les normes différenciatrices entre les sexes doivent être produites au rythme des spécialisations institutionnelles. Le Talmud va même jusquà esquisser une théorie de la présence universelle du masculin et du féminin en toutes choses, ce qui tend à les ériger en puissances cosmologiques: «Tout ce que le Saint béni soit-il a créé, mâle et femelle il les a créés» (Baba Batra 74b). Le principe de différenciation entre les sexes traverse toute la création qui se distribue en deux «camps» qui jamais ne se confondent ni ne doivent se confondre, et qui obéissent à un ordre de domination et de fonctions voulues par Dieu dès le début des temps, la différence entre hommes et femmes nétant quun cas particulier dun principe qui enveloppe toute chose. Rappelons brièvement que cette différence est aussi un moyen de hiérarchisation des êtres humains suivant un schéma simple que lon retrouve presque partout dans les sociétés depuis la haute Antiquité jusquà nos jours20. Le fait dêtre une femme ou dêtre un homme contraint dadopter la situation dune femme, suppose un état dinfériorité, de dépendance, de soumission, qui revêt parfois une signification infamante, comme cest le cas dans le texte suivant, qui se trouve dans un Midrach, Tanhouma Vaéra 8 (éd. Buber): Pharaon, le roi dEgypte, se considérait comme un dieu; en rétorsion, «le Saint béni soit-il a fait de lui une femme et il a été possédé (sexuellement) comme une femme». Rien ne semble avoir pu contredire plus radicalement la prétention de Pharaon à la divinité que cette réduction à létat de femme, avec ce quune telle métamorphose implique comme soumission dans le domaine de la sexualité. La femme apparaît comme un degré intermédiaire entre lhumain et lanimal ou entre lhomme libre et lesclave ou entre le majeur et le mineur. Le passage de la condition dhomme à celle de la femme est un châtiment et rien dautre. Le principe de la différence irréductible des genres garantit lévidence de la domination masculine, son caractère incontestable, il constitue un rempart souverain qui prévient davance toute éventuelle contestation de lordre social et de la conservation à travers les générations dun mode dêtre collectif stable, familier, et rationnel. La religion juive telle quelle a été refondée par les rabbins de la fin de lAntiquité et du début du Moyen Âge sest efforcée avec succès dassurer ce principe et les normes sociales qui en découlent de lautorité de la révélation mosaïque. La plupart des expressions de la vie religieuse, surtout de celles qui ont un caractère public, ont donc été soigneusement réparties entre hommes et femmes, les premiers assumant la quasi-totalité des pratiques concrètes, les secondes veillant surtout à éviter les transgressions des règles et à faciliter lobservance religieuse par les hommes. En dehors de la vie conjugale, les hommes et les femmes ne devaient pas se mélanger, discuter entre eux, se toucher, se voir, sentendre, et limitaient leurs relations au strict nécessaire. Ce mode de vie est encore en vigueur dans les communautés juives de type intégraliste. Les discours qui lont soutenu et consolidé reposent tous, de façon le plus souvent implicite, sur la croyance en une identité sexuelle de nature substantielle, acquise dès la naissance et irrévocable, imperturbable et immuable. Cette identité détermine également une série de comportements, dinclinations, dattitudes physiques ou mentales et daptitudes rigoureusement répertoriées et distribuées différentiellement entre les sexes. Cette croyance associe en les confondant le fait dêtre homme ou femme et les notions abstraites de masculinité et de féminité. Nous allons voir comment cette association a été peu à peu ébranlée par le discours des mystiques et des ésotéristes, et comment cet ébranlement a permis léclosion, à lissue dun processus assez long, dun discours où la rigidité des identités socio-sexuelles a cédé la place à une vision dune bien plus grande plasticité, et a donc enrichi le discours religieux du judaïsme dun degré de complexité supérieur, mieux à même de prendre en compte les données les plus variées de la réalité sociale.
les antécédents mystico-ésotériques
1. Les caractères du masculin et du féminin Masculin ou féminin se dit dune qualité qui caractérise en propre lhomme ou la femme, mais peut pourtant sen détacher, en est comme le fantôme ou le double et peut habiter tout élément de la nature ou toute création artificielle, aussi bien que le langage. Ces appellations répondent sans doute au besoin social dutiliser des termes qui, tout en évoquant de près des traits reconnus distinctement aux hommes et aux femmes, peuvent néanmoins qualifier toute autre forme ou entité qui présente des ressemblances réelles ou supposées avec eux. Elles impliquent un effort dabstraction visant à déplacer des expériences familières sur des domaines moins connus. Ces mots sont peut-être les premiers éléments du langage humain à avoir fait fonction de notions ou de concepts universels puisquon les rencontre presque partout, quils soient ou non distingués des concepts de mâle et femelle. Leur usage social les a érigés en points de repère et de discrimination, avec ce que cette activité entraîne comme mise en circulation de normes et de fixations identitaires. Ils ont ainsi constitué, depuis lAntiquité la plus reculée, des marqueurs de différence, et cela en particulier, mais pas exclusivement, dans le domaine des sexes et des genres. À ce titre, ils ont été lobjet de discours savants incessants, de redéfinitions normatives périodiques, de rappel de leur signification et de leurs implications contraignantes et de remises en cause de leur sens. Si lon se demande ce que les mots «masculin» et «féminin» signifient en se tournant vers les premiers textes mystiques ou ésotériques du judaïsme, on se heurte à une difficulté qui nest pas seulement philologique, mais qui tient au problème général du caractère confus qui marque leur emploi dans la culture européenne de la modernité à travers laquelle la cabale a été étudiée et qui, à ce titre au moins, mérite que lon sy arrête. Cette difficulté a été remarquablement évoquée par Sigmund Freud, qui écrit en 1915: «Il est indispensable de se rendre compte que les concepts de masculin et de féminin, dont le contenu paraît si peu équivoque à lopinion commune, font partie des notions les plus confuses du domaine scientifique et comportent au moins trois orientations différentes. On emploie les mots masculin et féminin tantôt au sens dactivité et de passivité, tantôt au sens biologique, tantôt encore au sens sociologique. La première de ces trois significations est essentielle et cest elle qui sert le plus en psychanalyse [ ]. On ne trouve de pure masculinité ou féminité ni au sens psychologique, ni au sens biologique. Chaque individu présente bien plutôt un mélange de ses propres caractères sexuels biologiques et de traits biologiques de lautre sexe et un amalgame dactivité et de passivité21.» Un bref historique de la notion de bisexualité est donné par Freud dans une note de ce même ouvrage, mais les références quil propose ne remontent pas avant la dernière décennie du xixe siècle22. Freud attribue limportance que la notion de bisexualité a eue pour le développement de ses théories, dans une note rédigée en 1905, à W. Fliess23, et il déclare: «Je pense que si lon ne tient pas compte de la bisexualité, on ne parviendra guère à comprendre les manifestations sexuelles qui peuvent effectivement être observées chez lhomme et chez la femme24.» Le père de la psychanalyse, qui éprouvait un impérieux besoin de définir avec précision les notions de masculin et de féminin pour conférer une rigueur scientifique à ses théories, en vint très rapidement à admettre que ces mots navaient guère de sens utilisable pour ses recherches, sauf si on les entendait comme des synonymes des concepts dactivité et de passivité. Mais, vers la fin de lannée 1929, dans une note de son ouvrage intitulé Malaise dans la culture, Freud écrit: «Lêtre humain est aussi un animal à la prédisposition bisexuelle sans équivoque. Lindividu correspond à une fusion de deux moitiés symétriques dont, selon le point de vue de bien des chercheurs, lune est purement masculine, lautre féminine. Il est tout aussi possible que chaque moitié ait été à lorigine hermaphrodite [ ]. Quant au caractère du masculin et du féminin, lanatomie peut certes le mettre en évidence, mais pas la psychologie. Pour cette dernière, lopposition des sexes sestompe en celle de lactivité et de la passivité, ce par quoi nous faisons coïncider bien trop à la légère lactivité avec la masculinité, la passivité avec la féminité [ ]. La doctrine de la bisexualité demeure encore dans une grande obscurité25.» La conception platonicienne de lEros développée par Aristophane dans Le Banquet est constamment réutilisée par Freud et cest cet Eros qui est pour lui la signification psychanalytique du mot «sexualité26». Comme on le constate, la difficulté de donner aux concepts de «masculin» et de «féminin», une signification précise et univoque soppose à lévidence qui marque leur emploi par ce que Freud appelle «lopinion commune». Même la réduction de leur portée sémantique aux notions d«activité» et de «passivité», qui semble, dans un premier temps, convenir à linventeur de la psychanalyse, finit par ne plus trouver grâce à ses yeux. Cette «opinion commune» nécessite pourtant une attention soutenue. Elle est loin dêtre nouvelle puisquon la retrouve aussi bien dans le monde ancien quaux siècles où simpose la modernité. Sil est une «opinion» largement partagée, par-delà les âges et les idéologies, cest bien celle-là, au point où certains seraient tentés dy voir lexpression dune vérité naturelle et dune évidence admise partout et par tous. Cest suivant ses directives que des individus ou des attitudes reçoivent une étiquette. Ce quune société donnée qualifie de «masculin» ou de «féminin» sera donc «masculin» ou «féminin», quel que soit le caractère arbitraire de ce jugement, qui pourra avoir des conséquences multiples: stigmatisation des ambiguïtés réelles ou supposées, tabouisation relationnelle, interdits ou châtiments liés à des préférences ou à des pratiques sexuelles. Si lon en croit Pierre Bourdieu27, la série doppositions que ces deux notions entraînent dans leur sillage est universelle: masculin = actif/dominant/dur/ puissant/devant/supérieur/haut/; féminin = passif/dominé/tendre/faible/derrière/inférieur/bas. Cependant, comme nous allons le voir, lanalyse des écrits des cabalistes concernant ce sujet invite à nuancer ce système de correspondances. Avant dentrer dans les détails et dentamer lanalyse de quelques-uns de leurs écrits, il convient de brosser un tableau des plus fréquentes significations quils attachent aux mots «mâle» et «femelle» quand ils forment des couples dopposés: masculin féminin Miséricorde Jugement Quiétude Activité Epanchement Réceptivité Intériorité Extériorité Cause Effet Déploiement Limitation Forme Matière Richesse Pauvreté Lumière Obscurité Droit Gauche Cette liste est fondée sur une appréciation empirique de la fréquence des associations du principe masculin et féminin dans les textes de la cabale. Elle regroupe des oppositions implicites ou explicites qui sont rarement légitimées par les cabalistes, mais qui fonctionnent comme des articulations fondamentales de la pensée ésotérique, héritées dune longue chaîne de transmetteurs. On peut distinguer néanmoins plusieurs couples de contraires qui tirent leur origine dune influence directe de la philosophie antique et médiévale, cest le cas notamment des couples Cause/Effet, Forme/Matière. Mais dautres paires dopposés évoquent des parallèles dans la pensée grecque ancienne. Voici une liste significative des dix principes de lUnivers quAristote attribue à un philosophe pythagoricien dans La Métaphysique (A, 5, 986 a, 22): Limité Illimité Impair Pair Un Multiple Droit Gauche Mâle Femelle Repos Mû Rectiligne Courbe Lumière Obscurité Bon Mauvais Carré Oblong Malgré certaines ressemblances, il nest cependant pas nécessaire dy voir linfluence dune tradition sur lautre. De tels couples se rencontrent si souvent dans les cultures les plus éloignées que lon est incité à verser ces similitudes sur le compte dune typologie quasiment universelle. Cest le cas surtout des couples Lumière/Obscurité, Droit/Gauche, Bon/Mauvais, Carré/Oblong. Le féminin, dans un tableau comme dans lautre, est rangé avec ce qui est mystérieux et trouble, imparfait, sinueux, plein de danger. Une différence intéressante doit être notée: le féminin chez les cabalistes est du côté de la limitation; chez les pythagoriciens et les penseurs grecs en général du côté de lillimité. Cela tient à la connotation négative de linfini chez ces derniers, qui lopposent aux formes harmonieuses et à tout ce qui possède mesure et équilibre, alors que les cabalistes, à linstar des stoïciens, le considèrent comme une source de bien et de puissance inépuisable ce qui vaut au principe masculin de devenir un symbole de linfini et au principe féminin dêtre classé dans ce qui dessine une limite. Pour les cabalistes, et il importe tout de suite de le signaler, aucun des couples mentionnés na une fonction négative. Tous sans exception constituent des modes dêtre et dagir essentiels pour la divinité et pour lhomme, cest à travers les jeux de tension créée par ces oppositions quune harmonie parfaite peut être atteinte. Toute la dynamique des mondes spirituels et matériels trouve son origine dans les pulsations constantes de la vie de ces couples dopposés. Eux-mêmes forment aussi les concepts moteurs de toutes les spéculations des cabalistes, au point que les fondements de leurs élaborations intellectuelles sont parfaitement résumés et tiennent presque tous dans le premier tableau. Une question importante mérite dêtre soulevée. G. Scholem et dautres savants à sa suite ont beaucoup insisté sur le caractère passif du féminin opposé à lactivité du masculin dans la cabale. Au contraire, un anthropologue américain, Raphaël Pataï, qui a consacré plusieurs études à lésotérisme juif, considère que la dimension féminine y est essentiellement active alors que le principe masculin est passif. Un malentendu sur la signification donnée à ces termes est à la base de ces divergences. Scholem appelle en effet «passivité» le caractère de réceptivité attribué au principe féminin, qui naurait, selon Scholem, rien en dehors de ce quil reçoit des émanations supérieures masculines. On peut reprocher à Scholem un certain manque de rigueur terminologique. À proprement parler, «passivité» ne soppose pas à «activité», mais à «impassibilité». Etre passif, cest avoir la faculté de recevoir, de pâtir, ce qui nexclut pas la capacité dagir. Et cest bien le caractère de la dimension féminine dans la cabale, qui est éminemment passive et qui est dotée de la forme dactivité la plus énergique et la plus créatrice dans le monde des sefirot ou émanations. Si beaucoup de cabalistes ont tenu à souligner que le principe féminin tenait toute sa substance de ce qui lui parvient des échelons plus élevés, cest surtout pour éviter de faire de cette dimension une figure autonome, car elle se trouve être représentée sous des traits si évocateurs, dans le Zohar par exemple, que le risque de la croire séparée du reste des émanations nest pas négligeable. Cest presque uniquement pour quon ne la confonde pas avec une déesse, parèdre autonome du dieu, que lhétéronomie et la dépendance de la dimension féminine a été lobjet de tant dinsistance dans maints écrits de la cabale. Quant au fond, il nest pas douteux un instant que le féminin est un aspect divin plus actif et plus historiquement effectif que laspect masculin. Celui-ci reste souvent à larrière-plan dans les écrits des cabalistes, et sans être complètement impassible et inactif, il remet en quelque sorte le sort concret du cosmos au pouvoir direct de sa partenaire féminine, nintervenant lui-même comme tel que dans des situations extrêmes, comme par exemple en faveur de sa compagne en exil. La figure divine la plus agissante, celle dont la puissance se manifeste le plus fréquemment, est bien la figure féminine. La philosophie grecque a hérité elle aussi de représentations religieuses que lon retrouve non seulement chez les présocratiques, mais qui apparaissent au cur du platonisme. Certaines associations semblent avoir exercé une certaine influence sur la tradition cabalistique. On trouve ainsi dans le Zohar une perception des pôles sexués qui rappelle le mythe de la naissance dEros proposé par Diotime dans Le Banquet : «Faisons lhomme à notre image et à notre ressemblance (Gen. 1:26). Faisons lhomme en tant quassociation du principe mâle et femelle. A notre image, riche; à notre ressemblance, pauvre. Du côté Mâle, il est riche, du côté Femelle, il est pauvre. De même que le Mâle et la Femelle sont des associés unis, que lun se soucie de lautre, que lun donne à lautre et le comble de bien, ainsi doivent être les hommes ici-bas, le riche et le pauvre joints ensemble, se donnant lun à lautre et se comblant de biens» (Zohar, I, 13b). Déjà Jean Libis avait remarqué le caractère platonisant de ce passage, qui rappelle le récit mythique de lunion de Poros et de Pénia. Voici le sentiment quil retire de sa lecture: «La richesse symbolique de ce fragment est confondante. Dabord, il y est posé une analogie entre les deux essences divines et la dualité des sexes. Ensuite cette bipartition, à la fois divine et sexuelle, sarticule sur une troisième dichotomie: abondance, pénurie. Enfin il est souligné que les deux essences divines nen forment quune seule, et cette coalescence est bel et bien évoquée par des images amoureuses: protection, osmose, générosité28.» Cependant, contrairement à Diotime, le Zohar ne vise pas à expliquer lorigine de lAmour, mais il cherche à fournir le modèle métaphysique des rapports charitables entre les hommes. La relation de couple est considérée ici comme le type idéal du rapport social qui doit limiter. Lunion des classes riches et pauvres de la société, doit être à limage de lunion de lhomme et de la femme, qui elle-même est le reflet des principes divins qui leur correspondent. La pauvreté de la dimension féminine nest pas autre chose que sa réceptivité, dont lexistence est, pour nos cabalistes, essentielle à lépanchement divin et à sa surabondance. Quant à lopposition obscurité/lumière, elle relève aussi de la même conception: la privation de lumière est un appel de la lumière qui précède et conditionne son apparition. Un passage du Tiqouney Zohar évoque cette problématique: «Lobscurité avait été créée dès le premier jour, à cause des méchants, ce quindique un verset: Les méchants sont rendus inertes dans lobscurité (I Sam. 2:9), à cause de cette obscurité qui devait plus tard faire jaillir la lumière [...]. Les mots à notre image se rapportent à la lumière; les mots à notre ressemblance se rapportent à lobscurité, qui est un vêtement pour la lumière comme le corps est un vêtement pour lâme [...]. La lumière est masculine, et lobscurité féminine la femelle est à gauche, cest lobscurité de la création29» (édité dans Zohar I, 22b-23a). Mentionnons encore dun mot le motif de la lune qui, obscure en elle-même et recevant sa luminosité du soleil, symbolise la dimension féminine. Les paires dopposées richesse/pauvreté, lumière/obscurité sinscrivent dans une même dialectique où le pôle féminin fait fonction non pas de simple manque, mais de lieu dappel nécessaire pour provoquer les épanchements et lapparition du principe masculin qui sans cela resterait inerte ou replié sur lui-même. Le couple le plus ancien de la théologie juive rabbinique, celui des attributs divins opposés de Miséricorde et de Jugement, a été celui dans lequel les cabalistes ont aperçu avec le plus dacuité et de persévérance lopposition des sexes. Mais, contre toute attente, le masculin est pour eux synonyme de Miséricorde (rahamim), le féminin de Jugement ou de Rigueur (din). Cependant, il faut tout de suite tenir compte dun fait qui atténue la systématicité de ces identifications. Selon les diverses fonctions quils remplissent dans la vie divine, il peut arriver que la femelle épanche activement et il peut arriver aussi quelle corresponde à lattribut de Miséricorde; à linverse, il arrive que le mâle reçoive passivement et quil soit rempli par les puissances sévères du Jugement. Les mots zakhar (mâle) et neqévah (femelle), se rapportent aussi bien à des essences fixes au sein de la divinité quà des puissances dynamiques et mobiles. Ils peuvent représenter des aspects théophaniques particuliers, comme la manifestation du divin en tant quhomme ou femme, père ou mère, épouse ou époux, roi ou reine, etc., et ils peuvent désigner des forces qui interagissent au sein de la divinité. Laction principale dont ils sont les acteurs est bien évidemment leur union. Celle-ci est toujours considérée comme bénéfique, elle est même un des enjeux, sinon lenjeu central, des actions des humains et de la contemplation des cabalistes, que ce soit au niveau de la prière ou que ce soit à loccasion de létude des secrets de la Torah pour parvenir à la connaissance des modes daccomplissement théurgique de cette union30. Il semble que, dans un premier temps, les cabalistes aient surtout identifié masculin et féminin à lattribut de la Miséricorde et du Jugement. Le livre Bahir, le premier document écrit de la cabale médiévale qui nous soit parvenu, parle de cette correspondance très clairement et comme si cétait une chose allant de soi: «Lâme femelle [vient] de la Femelle, lâme mâle [vient] du Mâle. Voilà pourquoi le serpent courtisait Eve. Il se disait: Puisque son âme provient du Nord, je la séduirai facilement. Et en quoi consiste cette séduction? Afin de coucher avec elle» (§ 199). Le Nord désigne ici lattribut du Jugement, qui est opposé au Sud, symbole de lattribut de Miséricorde. Femelle et Mâle sont des dénominations de ces attributs divins, présentés comme la source démanation des âmes des hommes et des femmes. Doù procède cette répartition qui classe le féminin avec la qualité du jugement et de la rigueur? Est-elle luvre des auteurs du Bahir? On trouve trace, dans la littérature rabbinique, dune assimilation de la femme avec la qualité de dureté et celle de lhomme avec celle de tendresse. Dans le traité Avot de Rabbi Nathan, une parabole nous est donnée au sujet de la création dAdam et Eve: «Os de mes os (Gen. 2:23). Pourquoi est-il dur pour une femme de se réconcilier alors que pour un homme cest facile? Parce que la femme a été créée de los, alors que lhomme a été créé de la terre. De même que los trempé dans leau ne se dissout pas, de même la femme créée de los; lhomme en revanche a été créé de la terre, or la terre se dissout lorsquon verse une goutte deau dessus et il en va ainsi de lhomme» (version B chapitre 9). Cependant la littérature rabbinique contient plusieurs assertions qui vont dans un sens contraire. Lidée la plus couramment admise est néanmoins celle que les cabalistes ont adoptée. Lorigine exacte de laffinité qui unit pour les cabalistes le masculin à la Miséricorde et le féminin au Jugement est encore entourée de brumes. Un cabaliste géronais, R. Jacob ben Chéchet, a tenté de répondre à un éventuel étonnement face à cette assimilation qui ne va pas de soi31. Toujours est-il que cette correspondance travaille de manière constante les écrits des cabalistes, et ce depuis les tout débuts de la cabale jusquà ses développements les plus tardifs. Outre cette relation avec les attributs divins anciennement connus dans la littérature rabbinique, cest léquivalence de la femelle avec la réceptivité ou la passivité et celle du mâle avec lensemencement ou lépanchement qui constitue un dénominateur commun ayant une fonction dynamique de premier ordre. En effet, les cabalistes ont dès le départ considéré que la puissance divine dépanchement était masculine et que la puissance divine de réception était féminine. Le Talmud a été sans doute la première source à laquelle ils pouvaient se référer. Dans la littérature rabbinique, nombreuses sont les assertions selon lesquelles la femme joue un rôle passif, est lorgane de réception de la substance émise par le mâle, par exemple cette formule: «La femme est un embryon et elle ne fait alliance quavec celui qui fait delle un vase, comme il est dit Celui qui tépouse est celui qui te façonne (Is. 54:5)» (Sanhédrin 22b). La femme est «un simple sol», à lexemple de la reine Esther, qui subit passivement létreinte de lhomme (Sanhédrin 74b). Lanthropologie juive traditionnelle, une fois encore, joue un rôle fondamental et constitue la source des expériences et de réflexions à laquelle les cabalistes ont puisé certains présupposés de leur doctrine. Sur ce point, la théorie aristotélicienne qui considère que la femme ne participe pas activement à la procréation, quelle ne dispose daucune semence véritable et se contente de conserver celle que lui a confiée lhomme, a pu être connectée avec les conceptions du Talmud, bien que celui-ci ne parle que des attitudes fondamentales des partenaires lors de laccouplement et aucunement de leur physiologie. Pour les cabalistes, donner et recevoir sont les deux actions essentielles qui structurent le système de la vie divine tout entier. Chacune des dix sefirot ou émanations reçoit linflux qui lui parvient du Eyn Sof (lInfini) et lépanche à son tour. Et ces deux mouvements désignent lunion dun couple. Voici par exemple ce quen dit R. Azriel de Gérone, un des premiers cabalistes: «Sache que lEmanation na été émise que pour attester de lunité dans lInfini, et si le recevant ne sunissait pas à lépanchant, et lépanchant au recevant, sunissant en une seule puissance, on ne pourrait reconnaître que tous deux sont une unique puissance; mais en sunissant, à partir deux lon connaît la puissance de lunité. Or en apercevant la puissance de luni de façon manifeste, on ne va plus douter de [lunité] en ce qui est caché. Cest ainsi que chaque chose [ou sefira] sans exception, est épanchant et recevant32.» Lunité manifeste formée par la conjonction de lépanchement et de la réception au niveau des sefirot, à tous les degrés de lémanation, révèle lunité de lEmanateur infini, qui pour Azriel est essentiellement caché. Le Eyn Sof, le Dieu caché, infini, innommable, ne peut être dit un quau regard de ses émanations multiples et de leur structure double particulière, où sunissent et coïncident deux actes opposés, lépancher et le recevoir. Cette coïncidence a lieu en chaque sefira, qui est lun et lautre, sous un mode unitaire. Lunité structurée de lémanation (la bi unité divine manifestée) porte témoignage de lunité simple et donc mystérieuse et indicible de lInfini. Cest au cur de la coïncidence entre épanchement et réception de linflux divin que l«un» peut être appréhendé par la pensée. Il ny a pas dautre voie. Il va sans dire que cette présentation dAzriel est une interprétation philosophique de la notion ésotérique dandrogynie divine. Chaque sefira et donc lensemble de lEmanation est à la fois mâle et femelle, épanchant et recevant. Ce quindique on ne peut plus clairement un cabaliste castillan du XIIIe siècle, R. Joseph Gikatila: «Chacun des degrés sans exception de YHVH, béni soit-il, possède deux faces; une face reçoit de ce qui est au-dessus delle, et sa seconde face épanche de la bonté à ce qui est au-dessous delle, jusquau nombril de la terre [la sefira Malkhout]. Chaque degré sans exception se trouve donc posséder deux instances: une puissance de réception pour recevoir lépanchement de ce qui est au-dessus de lui, et une puissance démission pour épancher du bien à ce qui est au-dessous de lui, de cette façon les structures (mercabot) sont dites androgynes, en tant que recevant et épanchant. Cest là un grand secret parmi les mystères de la foi33.» Ce point nous paraît des plus importants. Lunité structurelle du cosmos divin (et angélique chez Gikatila) repose sur la conception de landrogynie, où le féminin est la face réceptrice et le masculin la face émettrice et dont la coïncidence en chacun de ses éléments assure le jeu des passages et des correspondances entre tous les degrés. La double fonction démission et de réception au niveau des microstructures se retrouve aussi dans la macrostructure générale, où les neuf sefirot font office de source dépanchement et la dixième, la sefira Malkhout (la Royauté), de lieu de réception. Cette coïncidence est en outre la clé des relations de sympathie réciproque qui relient en une chaîne toutes les émanations et permet les interactions et influences mutuelles. Seul Eyn Sof, lInfini, semble échapper à cette double présence. Mais dans la mesure où, selon R. Azriel, la coïncidence ou lunité des opposés au sein de lEmanation atteste sa propre unité, qui reste en dehors de lappréhension, on peut dire que le couple mâle/femelle sous la forme des fonctions émettrices et réceptives parfaitement unies, joue un rôle déterminant pour permettre à la pensée de soupçonner ce quil en va de lui. Chez un grand nombre de cabalistes, le masculin et le féminin ne signifient pas autre chose que la puissance démission et de réception (cest le cas en particulier à partir du xvie siècle dans le système de Moïse Cordovéro à Safed puis de Moshé Hayyim Luzzatto en Italie). Cette identification est surtout accentuée dans les uvres où un intérêt philosophique affleure. Ce que les cabalistes de toutes les époques entendent en tout premier lieu quand ils énoncent les mots «mâle» et «femelle», ou «masculin» et «féminin» (la distinction nexiste pas en hébreu), ce nest pas autre chose que les deux fonctions que nous venons de voir et qui ont rang dessences primordiales. Mais ces mots sont chargés en même temps de significations riches et complexes et sils sont synonymes des fonctions réceptrices et émettrices, celles-ci népuisent à elles seules tous les sens, les images et les thématiques auxquels ils sont liés. Le seul cabaliste qui, à notre connaissance, a développé explicitement une théorie de la différence sexuelle, non pas en termes dessence, de nature ou de fonction, mais de rythme, est un auteur castillan de la fin du xiiie siècle, Joseph de Hamadan. Il est difficile de dire si son approche particulière était partagée par ses contemporains, mais la solution quil propose pour lever une contradiction apparente du système théosophique de la cabale castillane semble si subtile quelle aurait pu faire lunanimité. Les sefirot comprenant chacune un aspect masculin et féminin, ce qui leur vaut le qualificatif dandrogyne, il est permis de se demander pourquoi certaines sont appelées mâles et dautres femelles. La différence ne peut donc se situer dans le simple fait que certaines reçoivent lépanchement ontique et que dautres lémettent, puisque toutes doivent nécessairement remplir ces deux fonctions. Cest donc dans le mode de réception et démission de cet épanchement que la différence se trouve. Mâle comme femelle reçoivent et épanchent, mais selon un mode différent. Le caractère androgyne du système est sauvegardé, toutefois, le fait dêtre de genre masculin ou féminin ne signifie plus exactement épancher ou recevoir, mais épancher et recevoir dune façon particulière. Cette nouvelle façon daborder la question de la différence sexuelle ouvre des perspectives inédites dans lappréhension de lidentité sexuelle, plus nuancées et «libérales». Car être homme ou femme ne se définit plus simplement comme le fait doccuper une position dans un système ni comme le fait de remplir un rôle strictement défini, mais comme le fait dassumer, pour lun et lautre sexe, une manière dêtre passif et actif, de recevoir et dépancher, centrée sur un rapport au temps distinct et non plus à lespace et à la fonction. Les deux textes de Joseph de Hamadan que nous allons citer développent la même idée, bien quils se servent de métaphores différentes. Le premier est extrait de ce qui est sans doute le premier écrit connu de ce cabaliste, son commentaire sur la Genèse dont il reste seulement un petit fragment: «En réalité il sagit de quatre sefirot particulières qui reçoivent et épanchent, et tel est le secret de landrogyne. Pareilles sont les autres dimensions constituant lunité de la chaîne supérieure sainte et pure, elles relèvent également du secret de lépanchant et du recevant. Pourquoi certaines sont-elles alors appelées femmes34? Parce que la couleur des dimensions qui sépanchent en elles est gravée en leur sein et, à travers elles, elle apparaît comme un pilon dans un mortier35, car elle ne sen détache jamais. Quant à toutes les autres [dimensions], elles sont imbriquées de la même façon [dans la chaîne], sauf quici il y a couleur au-dessus dune couleur, comme la flamme dans la braise36.» Au sein des sefirot qualifiées de féminines, les «couleurs», à savoir les influx des sefirot supérieures, inscrivent leur marque (masculine, à limage dun pilon), tandis que les sefirot dites masculines ne conservent pas cette présence des influx supérieurs quelles reçoivent et réémettent sans les absorber. Le mot «couleur» désigne le contenu substantiel caractéristique de chaque sefira, linflux qui demeure en elle. Lépanchement divin est donc ralenti quand il traverse une sefira dite féminine, et accéléré quand il passe par une sefira dite masculine. La différence masculin/féminin est une question de rythme. Une réponse plus longue est apportée à la même question par R. Joseph de Hamadan dans son Sefer Toldot Adam, fol. 96a-b: «La sefira Keter est seulement masculine car elle ne reçoit pas, mais les autres sefirot sont androgynes. On pourrait demander, sil en est ainsi, pourquoi la Binah et la Guévourah sont dites recevant et dautres sefirot sont dites épanchant? Sache que, si dans toutes les sefirot [est épanché] le saint épanchement, certaines sefirot ne peuvent pas recevoir, car aussitôt, lorsque lépanchement vient à elles, elles lémettent tout de suite. Cest ce quont dit nos maîtres, de mémoire bénie, à propos dun simple vase qui ne peut recevoir dimpureté, il sagit des récipients simplissimes qui ne reçoivent pas limpureté, ils se rapportent aux sefirot épanchant qui ne reçoivent pas car elles émettent immédiatement [ce qui est venu en elles]. [ ] Lensemble des sefirot qui reçoivent sont celles où le saint épanchement sattarde, alors que la série des sefirot qui épanchent ne reçoivent pas tellement puisque aussitôt elles épanchent. Néanmoins, elles sont le secret de landrogyne, épanchant et recevant, elles reçoivent dun côté et épanchent de lautre, cest pour cette raison quelles sont appelées androgynes. Voici les dimensions dénommées mâles: les dimensions de Hokhmah, [hessed], Tiferet, Netsah et du Juste; elles épanchent et reçoivent mise à part la dimension de Keter dont le degré est extrêmement grand, qui voit et nest pas vu. Voici les dimensions où lépanchement sattarde et qui sont appelées dimensions recevant: Binah, Guévourah, Hod, Malkhout.» Les sefirot sont donc appelées masculines ou féminines parce quelles sont, chacune selon son genre, androgynes dune façon particulière: en effet, si les sefirot «féminines» sont plus féminines et les sefirot «masculines» plus masculines, les unes et les autres, à des degrés différents, comportent néanmoins lélément qui caractérise le genre opposé. On peut donc parler dun type dandrogynie masculine pour les sefirot masculines et dun type dandrogynie féminine pour les sefirot féminines. Cette considération semble en opposition avec la thèse soutenue récemment par Elliot Wolfson qui affirme que, pour la cabale théosophique en général, le monde divin des sefirot est uniquement un «androgyne mâle37». Ce nest sûrement pas le cas au moins dans les écrits de Joseph de Hamadan. Le plus important est le degré de complexité supplémentaire que cette théorie de la différence sexuelle a apporté dans lhistoire de la cabale. Désormais, les cabalistes pourront plus aisément parler du masculin quil y a dans la femme et du féminin quil y a dans lhomme, ce que feront dabondance les cabalistes de Safed après lExpulsion des Juifs dEspagne et particulièrement, mais non exclusivement, les commentateurs de la doctrine dIsaac Louria et par la suite les auteurs influencés par Nathan de Gaza, le prophète de Sabbataï Tsevi, dont nous ne pouvons aborder létude dans le cadre de ce travail. 2. Androgynie, bisexualité et union de lhomme et de la femme Cest dans le Sefer Yetsirah ou Livre de la création que les mots zakhar et neqévah (mâle et femelle), possèdent pour la première fois peut-être dans lhistoire de la littérature hébraïque un sens qui les réfère à des principes dorganisation cosmique et ne sont plus seulement des désignations didentités sexuées naturelles. Bien que ce petit livre ne puisse pas être daté avec précision, et que son lieu de rédaction demeure inconnu, on estime quil a été rédigé entre le iiie et le vie siècle et quil a pu être couché par écrit dans une région correspondant au nord de la Syrie actuelle. Le système grammatical sous-jacent quil évoque pour décrire certaines particularités de lhébreu biblique sapparente à celui que les grammairiens indiens avaient élaboré pour le sanskrit. Les caractères masculin et féminin sont identifiés à des principes cosmiques symbolisés par trois lettres de lalphabet créateur. La répartition de ces deux principes dans trois lettres implique que lune dentre elles représente nécessairement une réalité bisexuée, composée à la fois du masculin et du féminin: «Trois mères: Aleph, Mem, Shin, grand mystère caché et merveilleux, scellé par six sceaux. De lui sortent feu, eau et air et ils se partagent entre masculin et féminin38.» Le premier cabaliste qui propose une interprétation de ce passage, Isaac lAveugle, qui vivait près de Narbonne vers la fin du XIIe siècle, met déjà en évidence cette particularité: «Selon les lettres qui entrent en contact les unes avec les autres, selon leur ordre, leur uvre sachève. Si la majorité des [lettres] féminines est dun côté, la minorité est annulée dans sa minorité en raison de sa majorité. En effet le Shin est feu, il est féminité, et lorsquil est contigu à lair qui inclut masculin et féminin, la féminité prévaut. Lorsque lair et leau sont contigus, lair étant masculin en dominante et secondairement féminin, cest le masculin qui lemporte sur le féminin39.» Lordre des trois lettres précitées représente un arrangement particulier des trois éléments constituant la matière (lair, leau, le feu), et la domination dun principe sexué sur lautre. Quel que soit le détail de la conception du cosmos qui fonde cette description, le masculin et le féminin sont détachés de tout support biologique, et conçus comme des qualités universelles qui peuvent être associées lune à lautre et même coexister dans un unique élément, où lun prévaudra sur lautre sans lannuler pour autant. Vers la même époque, le livre Bahir, qui commence à circuler, recèle également lidée que le masculin et le féminin peuvent coexister dans une même entité. Ainsi, la lettre noun «allongée est composée du masculin et du féminin» (§ 83), cest le cas aussi de la lettre mem ouverte (§ 85). De même, le personnage biblique de Tamar, dont le nom signifie «palmier», «comprend le masculin et le féminin, comme tous les palmiers qui comprennent à la fois masculin et féminin» (§ 198). Cest cette association des deux «genres» dans la même entité (lettre de lalphabet, arbre ou être humain) qui assure sa fécondité et son aptitude à engendrer. Le corps humain en général, à limage du corps divin, comprend «sept» formes qui correspondent à ses membres principaux, or lune delles est la femme considérée comme lun de ses côtés (§ 17240). Il est remarquable que la femme soit conçue comme lune des sept formes constitutives du corps divin et humain, au même titre que sa tête ou que ses jambes. Le féminin est intrinsèquement partie intégrante de la plénitude cosmo-divino-humaine, il constitue, en étant lié au masculin, lidentité substantielle de tout être, quel que soit son rang dans la hiérarchie universelle. Partant de ces prémisses, il nest pas surprenant que le mariage et laccouplement aient été considérés par les cabalistes postérieurs comme une façon de reconstituer lhomme bisexué dans sa plénitude davant sa venue en ce monde où il a été coupé en deux parties disjointes. Ainsi, un texte important de R. Joseph Gikatila (1248-1325), cabaliste castillan et commentateur de Maïmonide, son petit opuscule sur le Secret du mariage de David et Bethsabée, va nous montrer comment la «chair une» du verset de la Genèse (2:24) se rapporte tout dabord à la nature de lâme. La reconstitution par le mariage et lunion charnelle de lâme de lhomme telle quelle était avant sa venue sur terre et sa séparation subséquente en deux parties séparées est, selon lexégèse de ce cabaliste, évoquée par le verset de Genèse 2:24; le «un» divin (Deutéronome 6:4) est équivalent au «un» du couple. Parce que le juste unifie par ses actions valeureuses les deux aspects masculin et féminin de la divinité, les sefirot Yessod (Fondement) et Malkhout (Royauté), la neuvième et la dixième émanation, il mérite dépouser la femme qui lui était destinée avant sa venue en ce monde et il peut retrouver pour lui-même lunité originelle de son âme: au «un» divin correspond donc le «un» de la chair constitué par le «mariage» ou de laccouplement physique. Le texte de Gikatila décrit la dynamique des âmes et leur rencontre après leur venue en ce bas-monde. Les versets du deuxième chapitre de la Genèse qui décrivent la création de lhomme et de la femme, celle-ci ayant été tirée dun côté de lhomme puis amenée à lui, sont relus comme relatant les étapes du voyage de lâme: de sa descente ici-bas, de sa séparation en deux parties, une masculine et une féminine, et de la reconstitution de son unité brisée grâce au mariage idéal. Ces versets bibliques ne décrivent donc pas la création matérielle de lhomme et de la femme au sens ordinaire, et ne se rapportent pas à la situation générale et commune de tous les hommes, mais ils traitent du processus de formation, de scission et de reconstitution de lunité de lâme des justes. La «création» de lhomme signifie pour le cabaliste lélaboration de lhomme idéal en tant que juste parfait, dotée dune âme dont les parties masculine et féminine ont été réunifiées: «Et si lhomme qui a été créé met ses affaires en ordre et accomplit les commandements de façon telle quil conjoint le Yessod (le Fondement) et la Malkhout (la Royauté), qui constituent lunité parfaite, alors par ce mérite, cet homme est digne de trouver sa partenaire féminine, à savoir: la femelle dans laquelle a été jetée lâme qui était sa partenaire féminine au début de sa création au sein de la forme androgyne, cest ainsi quil a trouvé sa partenaire féminine. Et cest le secret du verset: Des jumelles sont nées avec les tribus (Genèse Rabba 82:8, 84:21), il sagit là forcément dun grand secret. Et cest ce que signifie: Le Seigneur Dieu bâtit en femme le côté quil avait pris à lhomme et il lamena à lhomme (Gen. 2:22) et alors ce couple marchera bien, ce quindiquent les mots: Il sattachera à sa femme et ils seront une chair une (Gen. 2:24), une (ehad), évidemment! Lhomme était androgyne et il y avait une unique forme, qui fut ensuite scindée et ses parties se tournèrent face à face et saccouplèrent, alors il trouva une partenaire féminine, cest ce qui est énoncé: Cette fois cest los de mes os et la chair de ma chair (Gen. 2:23). [ ] Ainsi donc, quiconque mérite de joindre Yessod et Malkhout, mérite de trouver la partenaire féminine qui lui est destinée; il est écrit: yhvh est un (Deut. 6:4) et il est écrit: Il sattachera à sa femme et ils seront une chair une (Gen. 2:24) [ ] et cest cela laccouplement parfait et bon qui ne comporte aucune trace dindignité. [ ] Lhomme qui est vraiment un juste conjoint Yessod et Malkhout si bien quils sont appelés un, aussi mérite-t-il sa partenaire féminine si bien que lui et elle sont appelés chair une; tu en as un symbole dans le verset: Lun touche lautre et pas un souffle ne sinterpose entre eux (Job 41:8), car il ny a entre eux ni obstacle ni empêchement pour quils sapprochent lun de lautre. [ .] Le premier [type de] mariage concerne le juste qui mérite de trouver sa partenaire féminine selon le secret de: Le Seigneur est un (Deut. 6:4) et selon le secret de: Ils seront une chair une (Gen. 2:24). A son propos il est dit: Dieu installe ceux qui sont uns dans la maison (Ps. 68:7), les uns, bien sûr41!» Lunité divine et lunité humaine dont la formule est proposée dans Genèse 2:24 ont une structure identique. Lune comme lautre implique la réunion de principes masculin et féminin; dans le cas de lhomme, il sagit de lunion charnelle de lhomme et de la femme; dans le cas de la divinité, il sagit de lunion des sefirot ou émanations masculine et féminine, Yessod et Malkhout. Cette conception, qui est aussi celle du Zohar, devint le bien commun de la cabale théosophique. Une âme humaine est donc substantiellement masculine et féminine à la fois. Sa scission en une entité mâle et une entité femelle est un accident nécessaire à sa descente dans le monde inférieur. La reconstitution de son unité bisexuée, de sa «forme androgyne» selon lexpression de Gikatila, est lenjeu principal du mariage réussi, celui-ci étant le garant des retrouvailles dans lau-delà et il en représente déjà ici-bas une sorte de reflet ou dimitation dans les conditions et les limites du monde terrestre. Ce type de discours, qui doit évidemment beaucoup au mythe dAristophane dans le Banquet de Platon, sans pourtant sy réduire totalement, recèle les germes dun ébranlement de la séparation tranchée entre un sexe masculin et un sexe féminin. Il nest dâme et par conséquent dêtre humain au sens plein, que mâle et femelle en même temps. Le sexe est un séparateur qui instaure une dissociation dévastatrice entre deux moitiés faites pour être unies. La sexualité comme désir dunion amoureuse est la tentative de surmonter les dégâts causés par cette dissociation primaire. Ainsi lindividu nest pas porteur dun sexe (masculin ou féminin), à savoir dune séparation qui le marque et lassigne à un destin dhomme ou de femme, la séparation son sexe est sa condition existentielle momentanée et accidentelle appelée à être dépassée. Lidée commune de lexistence dune identité sexuelle substantielle attachée à chacun est repoussée au profit de la notion dune identité comme figure du manque. Être homme ou femme cest être ce qui manque à lautre homme ou à lautre femme. La différence anatomique ne fonde pas didentité sexuelle, elle est linscription dans le corps des organes qui font défaut à lautre, dont lautre a besoin pour être un dans son corps, pour être lui-même grâce à moi. La différence psychologique ou caractérielle relève de la même logique: on ne diffère que par ce que lon complète. Cette conception de la nature originelle de lâme comme étant bisexuée va aboutir, on va le voir, à introduire cette notion de bisexualité au sein même de lindividu séparé, comme si, malgré la séparation, il recelait toujours quelques vestiges de la partie détachée. Si, en effet, lâme était vraiment une réalité une avant sa venue en ce monde, sa dissociation en deux moitiés na pu fondamentalement altérer sa nature et chacune de ses deux moitiés distinctes doit dune manière ou dune autre refléter fidèlement cette unité. Au discours sur lâme comme forme bisexuée ou androgyne, va sajouter un discours sur le corps humain comme siège dune subtile combinaison entre le masculin et le féminin, le corps étant la doublure fragile et partielle de lâme sa «monture» comme disent parfois les cabalistes. Lun des premiers textes cabalistiques qui fait explicitement état de cette coexistence des opposés au sein du même individu est le Tiqouney Zohar, livre dont nous aurons à reparler bientôt: «Il nest pas de créature qui ne soit à la fois mâle et femelle. Le fils et la fille comportent chacun deux associés, le père et la mère. Lun donne une goutte masculine, lautre une goutte féminine. Lorsque le masculin domine sur le féminin, [lenfant] est mâle, quand cest le féminin qui domine sur le masculin, il est femelle» (Tiqoun 56, fol. 89b). Chaque créature comporte les deux sexes en son for intérieur, mais ce qui détermine son rangement dans le genre mâle ou femelle, est la prédominance de la goutte de semence paternelle ou maternelle au moment de sa conception. La pâte humaine est ainsi un composé de père et mère, le garçon comme la fille est substantiellement constitué de ses deux parents à la fois qui ne sont pas seulement à lorigine de leurs progénitures, mais qui persistent en leur sein leur vie durant. Lindividu humain na donc pas une seule essence sexuelle, les deux pôles résident constamment en lui, cependant lun domine lautre et cest seulement la prédominance dun pôle sur lautre qui permet la classification en homme et femme. Un type semblable de dualité est en uvre au niveau spirituel des noms divins et des sefirot (les émanations), cest pourquoi lon peut penser que cette bisexualité à facteur prédominant nest pas un simple fait naturel pour le cabaliste, mais quelle révèle une structure ontologique universelle. Il importe de remarquer que le texte cité insiste non pas sur lambiguïté sexuelle qui pourrait résulter dune telle conception, mais sur le caractère déterminant de la prédominance dun pôle sur lautre. Ce qui ne laisse pas moins ouverte léventualité dun réveil ultérieur du pôle dominé et dun fléchissement du facteur dominant. La séparation sociale et religieuse des sexes, considérée par beaucoup dhistoriens comme une obsession des hommes du Moyen Âge, pourrait bien avoir comme ressort le sentiment dune fragilité fondamentale de lappartenance sexuelle, quil faut renforcer à laide de multiples constructions institutionnelles. Le présent passage nous permet de pressentir que lésotériste juif était parfaitement conscient de cette fragilité et quau lieu de nier vigoureusement la double polarité sexuelle constitutive de lindividu, comme lont fait le plus souvent les théologies officielles, il a tenté den rendre compte de façon positive pour élaborer avec elle une anthropologie totale qui assume cette dualité sans sombrer néanmoins dans des systèmes orientés vers la fusion des sexes. Lidée que lintrication des sexes en lhomme correspond à lintrication supérieure des réalités divines mâle et femelle a été réaffirmée avec force par R. Moïse Cordovéro (1522-1570) pour lequel il sagit dun principe fondamental. A propos du verset de la Genèse décrivant la création de lhomme, celui-ci commente: «Limage et la ressemblance [à partir desquelles Adam fut créé], ce sont [les sefirot] Tiferet et Malkhout; or lon sait que Tiferet est incluse dans Malkhout et que Malkhout est incluse dans Tiferet, parce quelles ont été émanées ensemble, et en se séparant lune de lautre, la réalité de lune demeura dans lautre, ce quexpriment les mots: Il referma la chair à sa place (Gen. 2:21). Au sujet de ces deux réalités, à savoir les deux degrés Tiferet et Malkhout où sont intriqués mâle et femelle, car chacun comprend à la fois Tiferet et Malkhout, lÉcriture (Gen. 1:27) dit: Elohim créa Malkhout [est lagent créateur] lhomme, par la puissance de Tiferet qui est son image, et cest là le mâle, à limage de Tiferet. Elohim, qui est Malkhout, le créa, à savoir créa la femelle [...]. La preuve de lunion de Tiferet et de Malkhout réside dans la création dAdam et Eve, parce qua été créé un double-visage, [deux visages] ensemble, cela montre que le Mâle et la Femelle den haut étaient réunis [...]. Dès linstant de leur création simultanée, ils étaient mâle et femelle, or une difficulté surgit: si tel est le cas, Eve étant incluse en Adam de façon unifiée, pourquoi donc avons-nous besoin de dire que le mâle comprenait la femelle et que la femelle comprenait le mâle? A cela [le Zohar] dit: Il était composé de tous les côtés, du côté masculin il comprenait le féminin, et du côté féminin il comprenait le masculin [...]. Explication: lintrication du mâle dans la femelle et de la femelle dans le mâle se conforme à la réalité supérieure, car en dehors du fait que Tiferet et Malkhout sont ensemble, en outre, Tiferet est incluse dans Malkhout et Malkhout dans Tiferet42.» Lunion des sefirot Tiferet et Malkhout (Mâle et Femelle den haut) nest pas le seul lien qui les attache: chacune de ces dimensions divines recèle de plus en son propre être son partenaire. De même, non seulement lhomme et la femme ont été créés unis ensemble, formant une seule entité primitive, le «double-visage», mais chacun possède en soi une part du sexe opposé et cela, bien sûr, même après leur séparation. Le modèle bisexué du monde de lémanation, la structure divine, se reflète au niveau humain. Nous sommes donc en présence de la notion dune double dualité: chacun des deux pôles comporte lautre. Lhomme générique (lhumain, Adam), est mâle et femelle en tant quil est la structure où se joignent un homme et une femme. Mais lindividu un homme ou une femme est également porteur de la bipolarité sexuelle. Cette double dualité donne en fait à lindividu un statut comparable à celui de lhomme générique. Ce que cette conception exclut, cest la possibilité dune monade, dun élément singulier strictement homogène. Il ny a pas dego, de moi, qui ne soit aussi autre. Il ny a pas dautre qui ne soit aussi moi. Un individu humain sexué nest jamais seul. Quest-ce alors qui fait la différence? Dans le cas dun homme, celui-ci comporte du féminin; dans le cas dune femme, celle-ci comporte du masculin. Aucune réponse univoque ne peut être proposée au regard des textes présentés ci-dessus. Sans doute sagit-il dune affaire de dosage, la différence serait plutôt quantitative que qualitative: une âme de femme serait telle parce quelle contient plus de puissance féminine cédée par la sefira Malkhout, et une masculinité en moindre quantité de même dune âme masculine à proportion inverse. Cette conception, on va le voir, va amener des cabalistes à sinterroger sur les cas-limites, où lécart entre les quantités est faible et où des passages dun sexe à lautre interviennent. Plus tard, lidée de la présence des deux sexes dans un même individu refait surface dune manière plus dialectique, chez des cabalistes influencés par la doctrine lourianique que nous examinerons bientôt de façon plus détaillée. Au début du XVIIIe siècle, R. Jacob Koppel Lifschuetz (Pologne) invoque une théorie «scientifique» à lappui de ses conceptions, théorie qui nest avancée ici que pour étayer la conception cabalistique et lui apporter le renfort dune preuve tirée dune considération relative à la nature humaine: «On sait, daprès la science de la nature, que la femme aussi comporte un côté masculin. Lorsque ce côté masculin séveille en elle, elle se met à désirer le mâle, et grâce à ce désir elle émet une semence. Mais tant que ce côté nest pas éveillé, elle ne peut ni semer ni concevoir et toute femme qui ne comporte pas cet aspect est stérile. Cest le cas aussi de lhomme comme cela a déjà été dit. Cet aspect est celui du Yessod qui est dans la Malkhout, cest le secret de Benjamin. De même, laspect féminin qui est dans le masculin correspond à la Malkhout qui est dans le Yessod, et il est aussi appelé Benjamin43.» La stérilité et la défaillance du désir sont expliquées par labsence de lautre sexe en soi, le déficit de lautre au sein du même. Plus tard, vers la fin du xviiie siècle, le Gaon Elie de Vilna pose comme principe universel: «Mâle et femelle comprennent chacun mâle et femelle44.» Nous allons explorer les fondements doctrinaux de ces assertions qui dépendent en très grande partie des enseignements de R. Isaac Louria relatifs au destin des âmes et à la problématisation de leur relation au corps. Nous verrons que les cabalistes ont considéré comme une grave anomalie le fait quun homme ou quune femme ne comporte pas en son être la puissance sexuelle opposée, ce qui peut entraîner une absence de désir pour le partenaire ou encore la stérilité. Parfois il suffit quun seul membre du couple comprenne les dimensions masculines et féminines pour quil y ait fécondité. Il est probable que cest aussi sur cette base que les spéculations des cabalistes traitant de la nécessité pour un homme dêtre uni à une femme afin dêtre un individu complet, reconstituant lunité fondamentale, ont été développées. LUn (et donc la Divinité) a été très tôt perçu, dans lhistoire de la cabale, telle une matrice comportant deux puissances dont la différenciation et les déterminations se disent en termes de polarités sexuelles. LHomme, pour les cabalistes, a été créé à limage du Dieu Un, ce qui implique à leurs yeux quil ait été formé au départ comme cet être Un, en tant quil réunit en lui les forces masculines et féminines. Le texte de Jacob Koppel met en lumière de la façon la plus explicite un élément supplémentaire, de grande portée. Lidée sous-jacente de sa conception de la co-présence des «principes sexuels» dans chaque individu est que le masculin est attiré par le masculin, le féminin par le féminin, et non linverse. Cest parce que lhomme comporte en lui lélément féminin que son désir va être orienté vers la femme, il en va de même de lautre sexe. Sans doute, lantique maxime dorigine grecque, selon laquelle chaque espèce est attirée par ce qui lui est semblable, se trouve à larrière-plan de son développement. Cette maxime se rencontrait déjà dans le Zohar, par exemple dans I, 137b: «Chaque espèce aime son espèce, chaque genre est attiré par le même genre», et sa source rabbinique est sans doute le Talmud de Babylone, Baba Batra 92b. Face au principe de lamour du semblable pour le semblable, le désir envers le sexe opposé est une anomalie. Lexplication de Jacob Koppel peut être considérée comme une manière de résoudre le problème; la présence simultanée du masculin et du féminin au sein de chaque individu rend possible le désir de lhomme pour la femme et de la femme pour lhomme dans la mesure où cest le féminin dans lhomme qui est le moteur de son attraction pour la femme, de même que cest le masculin dans la femme qui est la clé de son attraction pour lhomme. Déjà un philosophe néoplatonicien du ive siècle, Proclos, avait attribué cette forme de bisexualité aux dieux: «...chez les dieux, les deux sexes se compénètrent si bien que le même peut être dit mâle et femelle comme le soleil, Hermès et dautres encore» (Commentaire du Timée, 18c). Ce qui décide quun individu est un homme ou une femme, ce nest pas le fait quil possède lélément masculin ou féminin, qui dans tous les cas coexistent en lui, mais quun pôle domine lautre dans sa conformation. Néanmoins, en ce qui concerne son désir pour lautre, ce nest pas lélément sexuel «dominant» qui détermine son orientation sexuelle, mais lélément «dominé»: lêtre humain désire lautre sexe grâce à son élément sexuel défaillant, amoindri, en manque de cette plénitude quil trouvera dans lautre. Lélément masculin chez la femme et féminin chez lhomme sont comme les marques de lexistence de lautre sexe au cur de leur conscience, éveillant leur désir envers lui et stimulant leur fécondité. Il est patent que les cabalistes ne parvenaient pas à admettre que le féminin puisse désirer le masculin et inversement. Ils ont dû construire un système complexe dentrecroisement et dintrication entre les sexes dans chaque individu pour justifier le désir hétérosexuel, qui, on le voit, est au moins aussi problématique et difficile à comprendre que le désir homosexuel45, considéré souvent par lopinion commune comme une anomalie mystérieuse. Pour les cabalistes, héritiers des sources juives ésotériques anciennes, mais aussi du néoplatonisme, il était plus facile dexpliquer, sur un plan théorique, le désir pour le même sexe que pour le sexe opposé. Une attestation significative nous est fournie par un cabaliste polonais du xvie siècle R. Mordekhaï Yaffé. Selon ses vues, à la différence du désir pour le sexe opposé, le désir pour son propre sexe provient exclusivement de lâme «naturelle» et ne procède pas de laspiration des âmes à se réunir pour reconstituer lhomme complet, à la fois mâle et femelle, qui existait avant la naissance, selon une conception que le Zohar a reprise et adaptée au mythe platonicien de landrogyne (voir son explication sur le Commentaire du Pentateuque de R. Menahem Récanati, fol. 52d). Le désir homosexuel est donc strictement «naturel»i tandis que le désir hétérosexuel est dordre surnaturel et se déploie sur le plan de l«âme spirituelle». Ce nest pas son caractère contre-nature qui fait son insuffisance, au contraire, il découle de la logique naturelle la plus évidente, mais plutôt le fait quil nest pas motivé par la nostalgie de lunité primitive de lâme androgyne davant sa venue en ce monde. Ce type dexplication montre à quel point la façon de raisonner des cabalistes soppose aux discours philosophico-religieux médiévaux et modernes, et, disons-le aussi, contemporains. Pour dautres auteurs juifs, toujours au xvie siècle, lamour de lhomme pour un ami du même sexe a été couramment situé au-dessus de lamour pour la femme, celui-ci naboutissant au mieux quà la formation dune «chair une», selon une formule de la Genèse (2:24), alors que le premier, considéré comme totalement désintéressé, aboutit à lunité de deux âmes, daprès une formule tirée cette fois du récit relatif à lamour de Jonathan envers David dans I Samuel 18:1. Telle est en tous cas linterprétation du Maharal de Prague dans Derekh hayyim, chap. 5, p. 26246. On voit que les théories de la distinction des sexes et de leurs relations ne peuvent être réduites à quelques schémas superficiels et quils impliquaient des systèmes de représentation qui atteignirent, surtout dans la doctrine de R. Isaac Louria, un haut degré de complexité.
III Les discordances entre le sexe
Le texte que lon va lire restitue lenseignement quIsaac Louria (1534-1572) dispensa à Safed vers la fin de sa vie auprès de son disciple préféré, Hayyim Vital. Il sinscrit dans le contexte dune exploration systématique de la doctrine de la réincarnation. Le cabaliste explique dabord pourquoi seuls les hommes sont soumis à la réincarnation et non les femmes: les premiers ne peuvent entrer dans la géhenne pour y être purifiés de leurs péchés parce quils ont étudié la Torah dont la lumière les protège du feu infernal et ils ne peuvent pas non plus accéder au monde à venir à cause de leurs fautes; pour cette raison ce sera par le biais de la réincarnation dans dautres corps quils pourront être purifiés, à la différence des femmes qui, ne sétant pas adonnées à la Torah, peuvent entrer dans la géhenne et y subir la purification nécessaire et préalable à la félicité. Suivant cette considération, seules les femmes sont susceptibles de séjourner dans la géhenne. Cependant, bien que les femmes naient pas besoin de se réincarner, elles peuvent revenir parfois dans le corps dune autre femme selon le secret de la «grossesse» (ibour), «avec des étincelles dâmes nouvelles, féminines comme des femmes». La «grossesse» désigne une sorte dincarnation temporaire de lâme dun mort dans un vivant; lâme de ce défunt et lâme du vivant cohabitent dans le même corps pendant un certain temps et peuvent collaborer en vue dune fin particulière47. Il sagit dune sorte de version positive du dibbouk (possession48). Si une femme possède ces étincelles provenant dune autre âme féminine et quelle enfante une fille, il est possible que le corps de cette dernière soit le réceptacle de lâme féminine venue en sa mère, et dans cette circonstance on peut parler de réincarnation au sens plein pour une âme féminine. Mais le phénomène qui va nous intéresser, après cette entrée en matière, est celui qui est décrit dans les lignes suivantes: «Sache aussi que parfois un homme se réincarne dans un corps féminin, à cause dun certain péché, comme le fait davoir couché avec un mâle par exemple [lors dune existence antérieure49]. Or cette femelle, qui est la réincarnation dune âme masculine, ne peut concevoir et tomber enceinte parce quelle ne dispose pas de la dimension des eaux féminines pour faire monter et pour recevoir la goutte des eaux masculines. En conséquence, cette femme a besoin dun grand mérite pour être en mesure de tomber enceinte et denfanter. Il ny a pas dautre issue pour elle hormis de devenir le réceptacle matriciel dune autre âme [venant] dune femme féminine, selon le secret de lengrossement (ibour). Ainsi, grâce à la force de son association avec elle, elle pourra émettre des eaux féminines, concevoir, puis enfanter. Néanmoins, il lui sera impossible de donner naissance à des enfants mâles, cela pour deux raisons; la première est que lÉcriture déclare: Lorsquune femme produira de la semence et enfantera un mâle (Lév. 12:2), or ici la femme est masculine comme son mari, et elle ne peut enfanter des garçons, mais seulement des filles. La seconde raison est que, dans la mesure où lâme de la femelle qui est entrée en elle ne sy est introduite que suivant le secret de lengrossement (ibour)50, afin de laider à devenir enceinte et à enfanter, dès que cette femme se met à enfanter, cette âme na plus besoin de demeurer en elle davantage selon le secret du ibour sans nécessité. Alors au moment où elle enfante, cette âme du secret du ibour pénètre dans son [enfant] et celui-ci sort sous la forme dune fille et non dun garçon. Elle sy trouve donc en tant que réincarnation et non plus en tant quengrossement comme au début. Il en découle que toute femme dont lâme est une âme masculine, ainsi quil a été indiqué, ne peut enfanter de garçon mais seulement une fille. Et la femelle quelle enfantera est lâme même de la femelle qui était entrée en elle au départ selon le secret de lengrossement afin de laider, comme il a été précisé. Toutefois, il arrive que grâce à un grand mérite extraordinaire, il est possible quau moment de la naissance de cet enfant, cette âme féminine qui est en elle selon le secret de lengrossement se retire et sen va, et quen cet enfant entre une âme masculine et quil soit un garçon. Après quoi il sera impossible à cette femme de recommencer à enfanter une autre fois, sauf si cette âme féminine revient lengrosser comme la première fois. Cest pourquoi, si le premier enfant était une fille, cette fille féminine doit mourir maintenant, et peut-être son âme reviendra sengrosser dans ladite femme comme au début, et elle concevra, deviendra enceinte et enfantera une fille féminine dont lâme procédera de cette femelle qui sétait engrossée en elle selon le secret de lengrossement, comme il a été évoqué. De cette façon elle passera dengrossements en réincarnations de nombreuses fois, ce sera toujours la même et tel est son incessant destin. Mais si [la femme en question] enfante un mâle, cet enfant naura pas besoin de mourir, car cette âme féminine qui sest engrossée en elle selon le secret de lengrossement au début sen est allée au moment où elle a accouché, comme il a été dit, et elle devra revenir une deuxième fois pour sengrosser en elle selon le secret de lengrossement et elle concevra une fille et enfantera une femelle, et pour cela aussi il faut un grand mérite. Il est parfois également possible que, bien quelle ait au début enfanté une femelle, il ne soit pas nécessaire que cette fille meurt précocement, parce quil est possible que lâme dune autre femelle survienne et quelle sintroduise par le secret du ibour dans la femme précitée, et quelle conçoive et enfante une fille, et que cette âme sincarne en elle en une réincarnation véritable, comme il a été évoqué. De cette façon, à chaque conception que connaît cette femme, il est possible que se produise tous les processus énumérés plus haut. En réalité, une pareille situation exige un grand mérite et un puissant miracle parce que nous avons un principe concernant le secret du ibour: aucune âme ne pénètre le corps dun homme ou dune femme selon le mystère de lengrossement lors dune existence déjà constituée, sil ny a entre eux une grande proximité. Cest pourquoi cette femme qui a pour racine une âme masculine, qui a besoin du ibour dune âme féminine, pour quelle trouve une âme féminine répondant à toutes ces conditions le besoin de sincarner temporairement par le ibour pour son propre bien et qui soit proche delle ou semblable à elle il lui faut un grand mérite. À plus forte raison si la chose doit se produire par le ibour plusieurs fois, ainsi quil a été dit, et à plus forte raison encore sil sagit de trouver de multiples âmes féminines répondant à ces conditions, et quil faut de surcroît quelles sy introduisent selon le secret du ibour chacune au bon moment, il faut pour cela de grands mérites et beaucoup de miracles51.» Avant danalyser ce texte de manière détaillée, quelques précisions préalables semblent nécessaires. Contrairement à certaines apparences, il faut tout dabord savoir quil ne reflète pas des spéculations abstraites ou seulement théoriques. Dans la communauté juive de Safed, au temps où ces lignes ont été écrites, les considérations de R. Hayyim Vital servaient effectivement à expliquer la stérilité féminine, ce quatteste le récit autobiographique de R. Joseph Caro, qui reçoit de son mentor céleste lexplication de linfécondité de sa femme. Cette dernière était une âme masculine réincarnée dans un corps de femme pour expier une faute commise dans une vie antérieure (en loccurrence le refus denseigner les connaissances quelle avait de la Torah). Cest pourquoi elle ne pouvait enfanter, à moins de bénéficier de la venue détincelles dune autre âme féminine venant dune défunte52. Quune personne soit une femme par le corps et un homme par lâme, cela était une donnée acceptée et allant de soi qui permettait dexpliquer bien des situations complexes ou des anomalies autrement mystérieuses. La différence des sexes nétait pas regardée comme une réalité fixée par le jeu naturel de la vie. En principe, le sexe de lâme déterminait le sexe du corps, mais comme on le voit, il arrivait que pour des raisons liées au processus réparateur et purificateur de la réincarnation, il y ait des inversions, capables à elles seules de légitimer des défaillances ou des incapacités. Il ny avait en tous cas aucun ajustement automatique entre lun et lautre et lidentité sexuelle ne dépendait pas des caractères anatomiques apparents. Une femme par le corps pouvait être un homme par lâme et réciproquement, de même que des caractères masculins et féminins pouvaient coexister et même collaborer au sein dune même personne sans quaucune stigmatisation sociale nintervienne. Examinons de plus près le cas de lépouse de R. Joseph Caro (1488-1575), le fameux auteur du Choulhan Aroukh, code juridique encore en vigueur53, qui a relaté le fait dans son journal mystique, le Magguid Mécharim, section Vayéchev (fol. 11d 12a54). Son épouse avait ceci de particulier et cest ce que lui a appris une révélation de son guide spirituel invisible quelle possédait une âme masculine émanant dun grand sage qui, dans une existence antérieure, avait été avare de son argent et de sa science; pour purger sa peine, celui-ci sest vu contraint de renaître dans un corps de femme et dépouser un sage particulièrement soucieux de répandre son savoir et de propager généreusement ses connaissances. Cette sorte de pénitence réparatrice a au moins une conséquence très importante dans la vie du couple. Elle permet à R. Joseph Caro dexpliquer la stérilité, dailleurs temporaire, de son épouse. Quand celle-ci a pu bénéficier dun épanchement détincelles dâme féminine cest le ibour dont parle Hayyim Vital , elle devint féconde. De même, explique Joseph Caro, lépouse du patriarche Abraham ainsi que les femmes de quelques autres personnages bibliques, étaient stériles parce que leur âme était celle dun mâle, et ce nest quune fois que des étincelles dâme féminine furent épanchées en elles quelles purent enfanter. Un cas particulier évoqué plus longuement est celui de Tamar et de Ruth: ces deux femmes avaient une âme mâle, elles furent pourtant capables denfanter sans laide dun ibour parce que leurs compagnons respectifs, Juda et Boaz, possédaient des étincelles dâme féminine. Dans ce cas de figure, cest lépoux qui apporte lindispensable élément féminin dans le couple, sans lequel celui-ci ne peut être fécond. La femme nest donc pas nécessairement celle qui représente le principe féminin dans un couple humain. Il arrive que ce soit lhomme qui soit le véhicule de la féminité. Cette disjonction entre lidentité sexuelle des corps et des âmes a, on le voit, des effets concrets en particulier sur la fécondité des individus, donc sur la possibilité davoir une descendance, mais aussi sur les rôles des partenaires. En effet, à propos de lunion de Tamar et de Juda, R. Joseph Caro parle de michkhav hafoukh55, à savoir de «pénétration inversée», mais celle-ci est, selon ses dires, sans conséquences négatives sur la descendance, car la dynastie royale davidique et messianique qui provient de ces deux personnages némane pas directement de ce couple, mais procède de degrés de filiations intermédiaires. Lexpression utilisée semble signifier que lors du coït, les positions ordinaires de lhomme et de la femme ont été inversées, et que lhomme se trouvait sous la femme celle-ci détenant en fait lélément masculin du couple. La domination masculine est marquée ordinairement par la hiérarchie des positions lors de la relation sexuelle: lhomme est au-dessus de la femme, et cela doit sentendre à la fois au sens figuré et au sens le plus concret. Une inversion de cet ordre social transcrit dans les attitudes corporelles implique au regard de la tradition rabbinique pré-cabalistique une déchéance physique et morale des enfants qui pourraient avoir été conçus dans cette position: si la mère était en position dominante au moment de la conception dun enfant, celui-ci sera affecté dune tare sa vie durant. Cette position dominante était regardée dans le discours rabbinique de la fin de lAntiquité comme la conséquence dune anomalie relevant du vice ou dune forme de «débauche» conjugale. Le discours des cabalistes transforme radicalement la nature de cette «inversion». Celle-ci procède dun ordre caché, lordre de lidentité des âmes, qui ne coïncide pas toujours avec lidentité apparente des corps. Cest cet ordre caché qui est la clé des positions lors de laccouplement, et il permet aussi bien dexpliquer la fécondité, la stérilité, que les décalages parfois observés entre corps anatomique et corps vécu. Les conséquences nen sont pas nécessairement négatives à long terme et il est clair que le cabaliste cité sefforce de montrer que la lignée messianique elle-même procède dune telle discordance entre identités apparentes et cachées. Lidentité individuelle dans son ordre substantiel qui le rattache aux normes sociales et qui en est le miroir vole en éclat. Elle est déconstruite par la conception cabalistique, qui introduit un «trouble» dans la cohérence des évidences et de lordre social visible. Elle ouvre une brèche dans le système de reconnaissance des identités sexuelles, qui risque de faire perdre aux institutions religieuses garantes de la stabilité sociale son contrôle absolu sur les rôles, les hiérarchies et les normes relatives aux pratiques sexuelles. Paradoxalement, lidée dune intrication du masculin et du féminin, y compris en une même personne, suppose pour chaque élément une existence distincte et exclut toute possibilité de fusion ou de résorption dans une unité indifférenciée. Bien que les deux éléments sexuels opposés soient considérés comme présents ensemble au sein de lindividu, celui-ci nest pas regardé comme une sorte dandrogyne (du moins dans le sens où cette figure est souvent prise dans la littérature occidentale) et cela, sans doute, parce que ces polarités ne se neutralisent pas en entrant en contact et en participant à la même unité individuelle. Ils coexistent en constituant des structures complexes et en orientant à travers le jeu de leurs rapports de force, la vie et le comportement. Le désordre pourtant souvent menace, le seuil des intrications destructrices est parfois franchi, le domaine où ces forces sexercent et composent entre elles de fragiles harmonies est donc lobjet dun souci constant de la part des mystiques qui savent que ce que lignorant appelle «le réel» nest que la surface des choses et que chaque homme recèle en lui des forces actives mais cachées qui déterminent une grande part de son existence et orientent sa destinée. Il est intéressant de noter que la découverte freudienne de linconscient tire son origine, en grande partie, des réflexions que le père de la psychanalyse a faites à partir de sa croyance en lexistence dune bisexualité humaine universelle. Celle-ci introduit une distance à lintérieur de lindividu entre ce quil est en surface et ce quil est en profondeur et suggère irrésistiblement la présence dun univers psychique que les apparences trahissent plus quelles ne révèlent. Lune des sources médiévales auxquelles aussi bien Isaac Louria, Hayyim Vital et Joseph Caro ont puisé les éléments clés de leurs discours est le Tiqouney Zohar56 écrit vers la fin du XIIIe siècle par un cabaliste anonyme et attribué à R. Siméon ben Yohaï. Dans ce texte, un motif souvent présent dans les écrits des cabalistes concernant la migration des âmes fait apparition. Il ny a pas nécessairement adéquation entre le sexe de lâme et celui du corps. À la suite de certaines transgressions, dordre sexuel surtout, des âmes peuvent subir des incorporations dans des corps de sexes opposés. Les conséquences pratiques de ces intrications punitives résident essentiellement dans la stérilité et linversion sexuelle ou transsexualité57. Ainsi, lordre humain où règne la différenciation des sexes peut se trouver profondément perturbé et lopposition des polarités entre le corps et lâme susciter des désordres qui ont un impact social important. Le passage que nous avons extrait du Tiqouney Zohar débute par une peinture colorée de la principale puissance du mal, celle du Serpent primordial, présenté comme le «Noir sans pied», qui préside aux inversions et aux métamorphoses inconstantes: «De nombreux sceptres et étincelles jaillissent de lui [du Serpent satanique] et se jettent sur les fils de lhomme, ce sont les âmes des pécheurs, lorsquelles vont chevaucher les [corps] humains. Certaines sont mâles, dautres sont femelles. Parfois [des âmes] femelles vont chevaucher des mâles, parfois des [âmes] mâles vont chevaucher des femelles. Quand elles sont jetées, [ces âmes] ne sont pas dirigées vers un lieu particulier, mais chacune va dans une place qui nest pas sienne. Malheur aux gouttes [séminales lors de la conception], dans lesquelles ces étincelles et ces sceptres simmiscent ! Ce sont les fous qui ne se sont pas gardés eux-mêmes au moment de leur accouplement qui ont fait que ces engeances [ont pris leurs gouttes séminales] pour monture. Cest ainsi que se forme un Arbre de la connaissance du bien et du mal, qui a une femelle appelée flamme du glaive tournoyant (Genèse 3:24). Toutes les transmigrations des âmes en cet Arbre se métamorphosent: parfois un bâton devient serpent, parfois un serpent devient bâton, ainsi le mâle se métamorphose en femelle et la femelle se change en mâle. Ceux qui retournent leur table58 [i.e. qui pratiquent le coït en position où la femme est dessus] causent ces inversions. Leur versatilité globale [est symbolisée] par la flamme du glaive tournoyant, passant du mal au bien et du bien au mal. Là est le secret du juste malheureux et du méchant heureux. Et cest la signification des mots: Il replie la lumière devant lobscurité et lobscurité devant la lumière59. Cest la loi du plus fort. Quand le féminin est plus fort que le masculin lors de sa réincarnation, il naura pas de barbe et sera stérile, ses actes seront comme ceux dun animal, cest une abomination. [ ] Lorsquune [âme] femelle transmigre dans un homme et le chevauche, les actes de cet homme seront comme ceux dune femme: quand il parlera ce sera en agitant les mains, et sa voix, ses paroles, lensemble de son comportement, seront comme ceux dune femme. Cest une abomination, et cest pourquoi les israélites, peuple saint, récitent la bénédiction: Béni sois-tu yhvh, notre Dieu, roi du monde, qui ne ma pas fait femme60» (Tiqouney ha-Zohar, 70, fol. 133a). On reconnaît demblée sans peine le motif platonicien du corps comme monture de lâme, de même il est possible de voir dans le fait que la réincarnation dune âme masculine dans un corps de femme est présentée comme un châtiment, la trace dune conception platonicienne. Mais la tournure des événements est ici beaucoup plus dramatique. Linsistance est mise sur linstabilité, linconstance chaotique des formes quand elles sont ébranlées par les mouvements tourbillonnaires du «Glaive de feu» le Serpent satanique conçu comme un être de contradiction, voire comme le démon de labsurde, puisquil est décrit sous les traits étranges dune entité qui «tue sans profit», qui «marche quand il sassoit et qui sassoit quand il marche», totalement dépourvu du principe de miséricorde, logique folle en laquelle sont inscrites toutes les «figures des hommes et toutes les formes» qui attendent dêtre jetées au hasard dans des corps. Or, ce qui est saisissant dans ces descriptions évocatrices et volontiers déroutantes, cest la situation de la différence sexuelle. En somme, si celle-ci disparaît, si elle ne signifie plus lidentité réelle de lindividu, le non-sens fait irruption et cest ce qui est dénommé «abomination», terme emprunté à un verset du Lévitique (18:22) qualifiant le rapport homosexuel. La situation qui paraît la plus effrayante aux yeux du cabaliste anonyme auteur de ce texte, est celle dune discordance entre lêtre intérieur de lindividu, qui est celui de son âme, masculine ou féminine, et son être phénoménal, qui est celui de son corps. Le réel est perturbé dans ses bases quand le sexe du corps nest pas le sexe de lâme. Les critères de repérage ordinaires perdent toute créance, le corps masculin exprime une puissance féminine et inversement. Le chemin parcouru paraît immense quand on oppose ce texte médiéval à lenseignement lourianique transcrit par R. Hayyim Vital, qui en est pourtant un héritier. Pour ce dernier, linadéquation entre genre apparent et genre réel attaché au sexe de lâme nimplique aucune «abomination», mais constitue un fait quaucun jugement de valeur ne saurait mettre en cause. Cette distorsion est certes la conséquence dune faute commise dans une vie antérieure, mais elle est en elle-même une voie de purification et de réparation. Si elle entraîne un trouble comme la stérilité, celle-ci pourra être surmontée par un autre biais et ne constitue nullement un destin fatal. Examinons de plus près le texte de Vital. Tâchons de mettre en évidence les composantes structurales quil anime. Il est possible de dégager le système dopposition suivant: le sexe corporel (= sexe social) est opposé au sexe de lâme (= sexe individuel) et leur distorsion implique une absence des «eaux féminines», à savoir la puissance de fécondité, à la fois au sens physique (la «semence» féminine) et psychologique (le désir ou «libido» féminine). Cette défaillance sexuelle psychophysique (lengendrement devient impossible) est la traduction de la différence sexuelle intériorisée: le corps et lâme forment un individu qui est une femme qui nest pas une vraie femme, mais une femme masculine, en fait un homme par lâme et une femme partielle par le corps partielle puisquil lui manque la puissance de désir pour lhomme et de fécondité qui sont intrinsèquement liés. La féminité en tant que réalité substantielle manque. Son époux qui est donc marié à un être essentiellement masculin ne peut engendrer. Pour ce faire, un remaniement des composantes sexuelles est nécessaire. Lâme masculine de la femme en question doit devenir enceinte dune âme féminine en laccueillant en son sein temporairement. Cette âme féminine qui sincarne ainsi dans un corps en sassociant à une âme féminine lui injecte une féminité qui lui infuse désir sexuel et fécondité. En résumé, on compte trois individus distincts au total: lépoux, la femme masculine, la femme féminine. Lenfant qui naît de leur réunion, le plus souvent une fille, est la femme féminine réintégrée dans un nouveau corps. La condition pour que cette «greffe» de féminité se produise, est lexistence dune affinité ou dune ressemblance entre la femme masculine et la femme féminine. Dans certains cas, un garçon peut naître de leur réunion, mais il sagit là dun développement particulier. Structurellement, le tableau présenté par R. Hayyim Vital conduit à soulever un certain nombre de questions, qui, on va le voir, ne sont pas étrangères à des problématiques très contemporaines. La première question qui se pose est la suivante: qui sont les vrais «parents» de lenfant issu dun tel ibour? Si le père ne fait pas lobjet à première vue dinterrogation, il reste que celui-ci est marié à un individu qui est substantiellement un homme, même si les apparences anatomiques extérieures sont celles dune femme. De plus, si de leur relation sexuelle naît un enfant, celui-ci tire son existence de la co-présence temporaire dune tierce personne, une femme, qui constitue la féminité de lépouse. Celle-ci est la mère invisible de lenfant, tout en devenant plus tard, par la réincarnation, lenfant de la femme-homme et de son mari. Des deux mères, lune est un homme, lautre une femme61 , la première dispose dune existence sociale en ayant la forme dune épouse qui, en tant que telle, est stérile, la seconde, la mère effective, nexiste pas sous la forme dun individu socialement repérable, jusquà ce quelle se réincarne pleinement dans sa propre fille. Aucune discussion nest nécessaire pour connaître lappartenance de lenfant et sa filiation: il constitue un descendant du couple (homme/femme-homme), bien quil doive sa conception et sa naissance à la présence dune autre femme au côté de lépouse masculine. Celle-ci est substantiellement un homme, et même un homme qui sétait accouplé à des hommes lors dune existence antérieure. Par le biais du ibour, un couple «ontologiquement» homosexuel peut devenir fécond, puisque les deux partenaires qui ont fondamentalement le même sexe réussissent néanmoins à enfanter. On pourrait croire que dans une telle configuration la différence entre les sexes est sérieusement ébranlée. En réalité,elle est non seulement sauvegardée, mais elle est le facteur qui détermine toutes les relations. Elle nest pas dépendante de lapparence anatomique quelle transcende, mais elle a une expression physiologique et psychophysique. Celle-ci est la traduction partielle et parfois inversée de lidentité sexuelle qui senracine dans «lâme». Mais tout se passe comme si ce nétait pas le corps ou même lâme qui étaient porteurs dun sexe ou de lautre, mais que cétait le «féminin» et le «masculin» en tant que principes ou quentités préexistantes qui étaient les substrats du corps et de lâme. Ceux-ci viennent «incarner» un sexe et non le constituer. Il faudrait dailleurs mieux parler ici de «genre ontologique» que de sexe ou même de genre en tant que sexe social. Il convient maintenant de poser une question subsidiaire: la doctrine lourianique a donné à la dissociation entre le genre ontologique et le sexe apparent, déjà considérée comme un facteur important dans la cabale antérieure, une formulation complexe et conséquente. Au regard de cette dissociation, des personnages historiques comme R. Joseph Caro se sont expliqués leur situation concrète. Ils ont perçu leur partenaire sexuel comme étant par lâme du même sexe queux et leur enfant comme étant le fruit de trois «participants» simultanés. Nous ne savons rien déventuelles conséquences sur la représentation de la filiation que cette situation a pu générées: létude biographique dun enfant né de parents vivants et morts, de même sexe et de sexe opposé, ayant trois géniteurs humains associés, pour ne rien dire de son identité en tant que réincarnation de lune de ses deux mères (sa mère féminine), pourrait fournir un matériau anthropologique et psychologique dun grand intérêt. Il ne semble pas que des perturbations particulières dans léquilibre affectif de tels individus aient été signalées. Lintégration sans résistance apparente de ce système de parenté étrange à nos yeux dans la société des habitants de Safed au xvie siècle, qui étaient en communication constante avec la société des défunts, interagissaient sans cesse avec eux, ces derniers les aidant parfois à régler leurs problèmes, a joué un rôle essentiel dans sa normalisation. Un tel montage est apparu assurément comme allant de soi et ne posant aucun problème social quelconque, au point que lun des protagonistes qui nous en a transmis lun des témoignages personnels les plus explicites était le principal décisionnaire et juriste en droit religieux juif de tous les temps. On voit que le bouleversement des points de repère symboliques communs et coutumiers en matière de mariage, de parentalité et de filiation ne provoque ni déséquilibre ni désorganisation sociale sil est accepté par la société, et ne touche pas directement les rôles assignés aux corps. Certes, la masculinité de lépouse de R. Joseph Caro avait affecté son corps dans ses capacités sexuelles physiologiques, et la théorie lourianique précise que laptitude au désir envers le sexe opposé en est également altérée, mais le rôle féminin vis-à-vis de son mari assumé par cette épouse masculine nest pas remis en cause, pas plus que la hiérarchie et les rapports de pouvoir qui en découlent. Malgré ces importantes restrictions, les écrits que nous ont légués les mystiques de Safed au xvie siècle ouvrent une certaine possibilité théorique à la reconnaissance religieuse du mariage entre personnes de même sexe62, de la multiparenté, de la co-parentalité et de lhomoparentalité. Il suffirait en effet de prolonger le raisonnement de la doctrine lourianique et délargir les composantes sociétales et juridiques des conséquences corporelles de la distorsion sexuelle entre le corps et lâme pour quune voie inédite soit frayée. Lélaboration dun montage savant qui permet de regarder une femme selon lapparence comme étant essentiellement un homme ou inversement, dans un contexte social très profondément croyant et extrêmement strict envers les observances religieuses, pourrait fournir un modèle dynamique et un exemple de stratégie symbolique opératoire ouvrant la voie à lacceptation de phénomènes sociaux contemporains dans le domaine des murs par des institutions religieuses jusquà présent très réfractaires à tout assouplissement. Malgré le verrouillage actuel des discours religieux normatifs, certaines constructions doctrinales complexes détiennent encore des dispositifs qui pourraient rendre possible datténuer les rigidités sociales les plus fortes. À condition toutefois de faire preuve aujourdhui dautant de souplesse et dadresse intellectuelles que nos ancêtres dhier. Seules des approches mêlant létude historique au regard sociologique contemporain sont en mesure de fournir les paradigmes des réconciliations futures dans les relations tendues entre libre invention individuelle des itinéraires de vie et exigence de conformité aux modèles proposées par les traditions collectives. Le vaste réservoir de la mémoire historique des religions contient les éléments qui manquent à la mémoire sociale pour saisir certains faits contemporains qui semblent dabsolues nouveautés impensables autrement que comme des aberrations. Bien que lexercice soit toujours périlleux, la recherche des constructions intellectuelles anciennes, aussi étranges peuvent-elles sembler, constitue un apport indispensable à leffort sociologique visant à comprendre les évolutions sociales, même les plus singulières, et à les réinscrire dans lhistoire humaine, parce quelles ne sont plus considérées comme des ruptures radicales par rapport à elle. Manière de réinvestir les faits nouveaux de la profondeur humaine dont ils sont bien souvent exclus. Ce que lanthropologie et lethnologie apportent aux débats daujourdhui concernant les nouvelles exigences des partenaires de vies communes et sexuelles alternatives pourrait ainsi être considérablement enrichi par lexploration des solutions anciennes que lOccident et ses périphéries immédiates ont inventées dans leur longue histoire, témoignant ainsi du caractère essentiellement problématique de la fixation des identités sexuelles et des comportements qui en découlent.
IV
La quête de liberté et de bonheur dans le monde contemporain implique le refus dêtre arrêté par le déterminisme anatomique qui déciderait souverainement du genre des individus et leur attribuerait une identité sociale sans que les principaux intéressés aient quelque choix à faire, quelque objection à élever. Les grandes religions traditionnelles se sont érigées et sérigent encore en garant des normes et des opinions populaires sur les identités sexuelles et sur ce quelles impliquent dans le domaine du comportement et des murs et elles peinent à contribuer à éclairer ou à enrichir les débats relatifs aux revendications des individus contre le poids des idées communes. La rigidité des interprétations des écrits canoniques, des règles qui en ont émergé, et en particulier des évidences trompeuses promues par des récits considérés comme édifiants, semble rendre impossible toute réception de ce faisceau revendicatif perçu comme subversif, destructeur, voire pathologique. On a même parlé à son propos «dégarement contemporain», comme si légarement était un phénomène nouveau et quil touchait davantage ceux qui cherchaient à frayer de nouvelles avenues à la liberté individuelle que ceux qui se crispaient sur les normes préexistantes. Le discours des cabalistes du Moyen Âge et du xvie siècle contient un vaste réseau dinterprétations, à la fois du texte biblique et des faits de lexistence qui leur a permis dédifier un système de la différence sexuelle complexe jusquau paradoxe, où les interversions, les croisements, les distorsions, trouvent une place légitime et intelligible. À leurs yeux, les apparences extérieures ne sont jamais les traductions fidèles de la réalité et cest cette dernière qui recèle la clé des relations humaines et des identités. Entre un plan et lautre, un jeu de rapprochement et déloignement est à prendre en compte. Dans cet espace laissé à la liberté, les normes sociales et religieuses toujours fondées sur les apparences dune part et dautre part les nécessités de la réalité intérieure entrent en confrontation. De la possibilité dune interaction et dun dialogue constructif entre les unes et les autres dépend la survie dune tradition et le rattachement des individus à des valeurs collectives immémoriales. Il faut cependant insister sur un point: il est hors de question de tirer un enseignement direct de ces écrits anciens pour lappliquer à la réalité contemporaine. Entre, par exemple, le type particulier dhomoparentalité dont il est question dans ces textes et les faits sociaux actuels, il y a un immense fossé quil nest pas nécessaire dévoquer en détail. Pourtant, même sil ny a pas de commune mesure entre les deux, leur parallélisme offre matière à réflexion et peut orienter la recherche de solutions nouvelles face à des problèmes qui se sont posés, en des termes certes différents mais au moyen de structures formelles qui présentent maintes similitudes. Le fait même dune reconnaissance religieuse et dune acceptation du polymorphisme de lidentité sexuelle humaine, de la bisexualité, de distorsions entre le sexe apparent et le genre ontologique réel, de lexistence de parents fondamentalement du même sexe, dune économie complexe du désir qui ne se confond pas avec linstinct prétendument naturel, est déjà une attestation exemplaire de la souplesse des formes élaborées du croire du mysticisme cabalistique dans sa confrontation avec les variations infinies de la réalité humaine. Là où les institutions religieuses normatives qui maîtrisent les vérités doctrinales font acte de forçage social et exercent leur violence symbolique quand elles veulent imposer aux singularités individuelles un modèle préétabli unique et universel, certains courants mystiques sont parvenus à jeter un pont entre le cadre religieux traditionnel et la variété des affects, des pulsions, des représentations de soi et de lautre et des modes dêtre en relation, comme on la constaté en ce qui concerne le domaine de la différence sexuelle. La censure sociale de ces courants dans leurs propres milieux dorigine, loubli plus ou moins volontaire du contenu de leurs discours dans les «catéchismes» du judaïsme de stricte orthodoxie, constituent un objet détude en lui-même. Mais il nest guère douteux quils ont été et sont perçus comme suffisamment subversifs pour devoir subir cette éviction le plus souvent silencieuse. Même si les cabalistes se considéraient eux-mêmes, pour la plupart dentre eux, comme étant parfaitement orthodoxes, ce qui importe surtout est dapprécier correctement le regard social qui leur était porté et qui dénote lexistence dune méfiance globale à leur égard. La réception de leurs idées et de leurs élaborations religieuses tout au long de lhistoire a certes connu des fortunes très diverses. Son exploration détaillée est encore un vu. En dehors même de la cabale et à date ancienne, il est possible de percevoir un écho des aléas de lidentité sexuelle de lhomme. Une parabole qui remonte au Haut Moyen Âge commente le récit biblique du renvoi du premier homme hors du jardin dEden. Selon le Tana devey Eliahou Rabba, au début du chapitre 1 sur Genèse 3: «Dieu donna à Adam un acte de répudiation comme à une femme.» Dieu est considéré comme ayant été lépoux dAdam et celui-ci comme ayant été son épouse, avant dêtre répudié à cause du premier péché. Adam est donc la «femme de Dieu», et cette position na rien avoir avec son sexe apparent. Elle nous apprend que lhomme est aussi une femme comme les autres, même si cest vis-à-vis de Dieu. Epouse de Dieu au paradis, Adam en a été chassé et est depuis une femme divorcée. Ce divorce et cet exil, éloignement du séjour bienheureux, est une leçon dhumilité et une invitation à lapprentissage de la liberté. Et puisque lhomme a été chassé du paradis, quil a perdu sa vie éternelle mais acquis la liberté, il lui incombe de donner à celle-ci un épanouissement compatible avec sa nostalgie et la possibilité dun retour.
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Outre les ouvrages indiqués en note, nous signalons les publications suivantes: Archives de Sciences Sociales des Religions, volume 95 N°3/1996 «La religion: Frein à légalité hommes/ femmes». N.-C. Mathieu, «Identité sexuelle/sexuée/de sexe? Trois modes de conceptualisation du rapport entre sexe et genre», in N.-C. M., LAnatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe, Paris, Côté-femmes, 1991. «Remarques sur la personne, le sexe et le genre», Gradhiva, n° 23, 1998. Fabienne A. Worth, «Le sacré et le sida; les représentations de la sexualité et leurs contradictions en France, 1971-1996», Les Temps Modernes, février-mars 1997, N° 592, p. 74-113. Gert Hekma, «Les limites de la révolution sexuelle. Grammaire de la culture sexuelle occidentale contemporaine», Sociologie sociétés, vol XXIX n° 1, printemps 1997, p. 145-156. |
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1. Lexpérience concentrationnaire. Essai sur le maintien de lidentité sociale, Métaillé, Paris, 2000, p. 10. retour texte 2. Codex Theod., IX, 7, 3, in Maurice Lever, Les bûchers de Sodome, Fayard, Paris, 1985, p. 34. Voir aussi le travail de Scott Gunther, «La construction de lidentité homosexuelle dans les lois aux États-Unis et en France», EHESS, ENS, DEA de Sciences Sociales, 1995. retour texte 3. Pour un ample aperçu de la situation de lhomosexualité dans le droit occidental dans une perspective socio-anthropologique, voir «Normes sociales, droit et homosexualité», thèse pour le doctorat en droit, par François Courtray, sous la direction de Norbert Rouland et avec la collaboration de Mme Marie-Élisabeth Handman, soutenue à Aix-en-Provence en décembre 1996. retour texte 4. Pour un témoignage contemporain, voir Elisabeth Lebovici et Didier Péron, «Etat des lieux de lhomophobie. Le débat sur le Pacs a réveillé une hostilité latente qui se cache de moins en moins», dans Libération du 26 juin 1999: « une nouvelle forme didéologie, éventuellement progressiste ou éclairée, et diffusable dans nimporte quelle page débats des journaux. Cette dernière sest montrée particulièrement virulente ces derniers temps, théorisant tous azimuts linégalité des sexualités. Son discours privilégie la différence des sexes, fondamentale dans le couple, et relègue la relation homosexuelle dans une catégorie inférieure. Emanant de la gauche comme de la droite, cette homophobie savante parle au nom de la culture et de lordre symbolique, et recycle à loccasion psychanalyse lacanienne et anthropologie.» Pour une illustration exemplaire de cette homophobie savante de type à la fois psychanalytique et juridique fondée sur leffroi devant le risque de disparition de la différence masculin/féminin, voir Pierre Legendre, La 901e conclusion. Etude sur le théâtre de la Raison, Fayard, Paris, 1998, p. 413: «Cependant, en dépit de la majesté universitaire dont sentoure la dogmatique homosexualiste en formation, avec à lappui la revendication dun statut classant les couples dits homosexuels sous un comme si annulatoire de la différence des sexes, émerge tout bonnement limmémoriale question de lenfant: pourquoi y a-t-il des papas et des mamans, pourquoi les hommes et les femmes?» retour texte 5. Les interventions de nombreux députés à lAssemblée Nationale lors des différents débats que cette proposition de loi a suscités sont très éloquentes à ce sujet. Voir une anthologie de leurs propos réunis dans le site Web suivant: http://www.chez.com/obspacs/deputes.htm. retour texte 6. Ce souci apparaît déjà de façon très explicite en 1973 dans un exposé de Freddy Raphaël: «Les enquêtes que nous avons analysées expriment des craintes devant une uniformisation possible des sexes qui détruirait le dialogue amoureux. Légalité, qui est désirée et qui est réclamée, suppose laltérité et le respect de cette altérité. Lidentité des rôles nest pas le véritable moyen de réaliser légalité. [ ] Il sagit de dénoncer [ ] la politique de neutralisation des sexes que prône Simone de Beauvoir et qui traduit une impuissance à assumer la différence [ ]. Maintenir la différence du masculin et du féminin, cest combattre un affadissement non pas de la sensation, mais du sens», dans «Le couple. De limage à la réalité», Lautre dans la conscience juive, le sacré et le couple, P.U.F., Paris, 1973, p. 254. Rappelons que ce texte a été rédigé en réaction à ce que lauteur appelle «lexplosion sexuelle contemporaine», à savoir les discours de libération sexuelle qui fleurissaient au début des années 70, dans la foulée des révoltes étudiantes de mai 1968. retour texte 7. Voir par exemple Cécile Bénito de Sanchez: «Lhypothèse ici mise à lépreuve est que les changements observés dans la perception et le statut imparti aux pratiques homosexuelles à travers lhistoire dépendent étroitement du rapport qui sétablit entre les modes de constitution des identités sexuées et des rapports sociaux de sexe. Cette démarche se fonde sur un double postulat. Dune part, si le sexe biologique, qui détermine largement lidentité de genre, constitue encore aujourdhui lun des référents identitaires les plus fondamentaux qui soient, le masculin et le féminin nen sont pas moins assimilés à deux positions relatives, au contenu historico-culturel changeant, constitutives dune dualité symbolique et sociale à légard de laquelle chacun est sommé de se situer. Dautre part, pour reprendre la formule de Michaël Pollak, on ne naît pas homosexuel, on apprend à lêtre», dans «Des identités homosexuelles. Propos sur la genèse et les avatars dun genre contesté», Revue h, numéro 1 (été 1996). Pour une discussion sur la construction de lidentité homosexuelle, voir aussi Fabienne A. Worth, «Le sacré et le sida; les représentations de la sexualité et leurs contradictions en France, 1971-1996», Les Temps Modernes, février-mars 1997, n° 592, p. 74-113. Voir aussi R. Mendès-Leite, «Genres et orientations sexuelles: une question dapparences?» GREH et. al., Homosexualités et Lesbianisme: mythes, mémoires, historiographies. Actes du colloque international (3 vol.). Cahiers GKC, Lille, 1989-1990, p. 109-147. retour texte 8. Voir Rommel Mendès-Leite, Catherine Deschamps et Bruno-Marcel Proth, Bisexualité: le dernier tabou?, Calmann-Lévy, Paris, 1996. retour texte 9. Pour le domaine religieux, voir D. Hervieu-Léger, Le pèlerin et le converti, Flammarion, Paris,1999, p. 157-200. retour texte 10. Cela dit, ce constat vaut surtout au niveau des phantasmes et des représentations, et bien moins au niveau des pratiques sexuelles relationnelles; voir lanalyse de Gert Hekma dans «Les limites de la révolution sexuelle. Grammaire de la culture sexuelle occidentale contemporaine», Sociologie sociétés, vol. XXIX n° 1, printemps 1997, p. 145-156: «On pourrait donc affirmer que lindividualisation de la société va de pair avec une onanisation et que les images sexuelles ne stimulent pas tellement les relations entre les individus que lautosatisfaction.» retour texte 11. Les écrits de S. Freud, comme nous lapercevrons plus loin, présentent une bien plus grande ouverture et souplesse en matière de normes sexuelles que ceux de ses disciples immédiats ou indirects, plus préoccupés que leur maître de réintroduire lidéologie sexuelle hégémonique dans le discours psychanalytique, comme sils avaient été contraints de refermer au plus vite la porte théorique entrouverte dans les textes de Freud. A cet égard, les efforts dun psychanalyste et prêtre catholique français comme Tony Anatrella sont exemplaires de cette tendance réactive sinon réactionnaire; voir sa déclaration au journal Le Figaro du 16 Juin 1998. Lordre symbolique devient un synonyme de lordre social hégémonique. Mais voir déjà de Ch.-H. Nodet, «Sexualité et situation», Esprit, Novembre 1960: «Toute lévolution psychologique de lenfant doit faire de lui un adulte dont la puissance damour trouve sa réalisation la plus complète dans lunion, faite de tendresse et de sexualité, avec un autre adulte du sexe différent du sien. [ ] Posséder une sexualité épanouie signifie que tout lêtre accepte, dans son intimité psychologique consciente et inconsciente, les caractéristiques de sa différence sexuée, et quil est porté profondément et naturellement, dune façon spontanée et vivante, sans peur ni revendication inconscientes, vers le sexe complémentaire» (p. 1733). Ces propos, à prétention psychanalytique, qui aboutissent à une apologie de linstitution du mariage, ne font que défendre le discours chrétien familialiste le plus classique. Plus récemment, on se reportera aux propos de différents psychanalystes interrogés par le journal Le Monde (dimanche 14 Mars 1999), sur la question de «lhomoparentalité», par ex. ceux de Serge Lesour: «Lhomosexuel aime lautre en tant quautre lui-même. Il y a souvent eu déni psychique de la différence de sexes au moment de ladolescence. Ce qui pose question, pour lenfant, cest que le discours inconscient des parents puisse être celui de la négation du sexe opposé. Lenfant peut toujours trouver ses identifications en dehors du milieu familial. Dans certains couples homosexuels, cela savère possible, mais hélas pas dans tous. Lautre danger, cest de faire passer à lenfant lidée quil ny a pas de limites, dinterdits, en refusant la stérilité quimplique lhomosexualité. La base de léducation, cest la frustration.» retour texte 12. Louvrage à succès dElisabeth Badinter, XY: de lidentité masculine, éd. Odile Jacob, Paris, 1992, illustre typiquement ce courant de pensée. Pour un vaste panorama des déterminismes religieux en rapport avec les aspirations féministes, voir Archives de Sciences Sociales des Religions, volume 95, n°3, 1996, «La religion: Frein à légalité hommes/femmes». retour texte 13. Les études existantes ne concernent essentiellement que la dimension symbolique ou théologique du discours des cabalistes; voir Daniel Abrams, Sexual Symbolism and Merkavah Speculation in Medieval Germany. A Study of the Sod ha-Egoz Texts, Mohr Siebeck, Tübingen, 1997; Avraham Elqayam, «Connaître le Messie: La dialectique du discours sexuel dans la pensée messianique de Nathan de Gaza», Tarbitz, 65 (1996), p. 637-670 (en hébreu); Moshé Idel, «Métaphores et pratiques sexuelles dans la Cabale», dans Lettre sur la sainteté: Le secret de la relation entre lhomme et la femme dans la cabale, éd. et trad. par Charles Mopsik, Verdier, Lagrasse, 1986, p. 329-358; Yehuda Liebes, «Zohar et Eros» (en hébreu), Alpayyim 9, 1994, p. 67-119; Elliot R. Wolfson, «Effacer leffacement, sexe et écriture du corps divin dans le symbolisme kabbalistique», dans Transmission et passages en monde juif, éd. E. Benbassa, Publisud, Paris, 1997, p. 65-97. retour texte 14. Histoire de la sexualité, vol. I, La volonté de savoir, Gallimard, Paris, 1976. retour texte 15. La fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident, Gallimard, Paris, 1992. Dans le même sens, on notera que dans la partie historique de la thèse de droit citée plus haut (note 3), les références au judaïsme sarrêtent à «lAncien Testament», tandis quelles se prolongent jusquau Moyen Âge et à lépoque moderne pour le christianisme. retour texte 16. Sur la question capitale des apparences, voir Rommel Mendès-Leite, «Genres et orientations sexuelles: une question dapparences?» dans GREH et. al., Homosexualités et Lesbianisme: mythes, mémoires, historiographies. Actes du colloque international, cit., chap. 6: «Il est clair que les jeux des apparences sont fondamentaux pour les discours de catégorisation par rapport aux genres, comportements et orientations sexuelles.» retour texte 17. Voir encore F. Courtray, cit., p. 38: «Cependant, quelle que soit la période de vie choisie, la signification profonde de ce rite reste la même: conforter chaque individu dans son sexe propre. En effet, le prépuce de lhomme est fréquemment considéré comme une sorte de vagin (élément femelle) où serait logé le gland (élément mâle); quant au clitoris, certaines sociétés le considèrent comme une réplique du pénis (élément mâle) au sein de la vulve (élément femelle). Lhomme non circoncis et la femme non excisée ne sont alors pas vraiment encore homme ou femme, mais des êtres mixtes, androgynes, immatures et incapables de ce fait dentretenir des relations sexuelles fécondes. Une intervention humaine savère nécessaire pour finir le travail de différenciation des corps et inscrire définitivement chaque être dans son sexe et dans son genre.» Lexcision nayant pas dexistence dans le judaïsme, il semble que seul le fait quun garçon comporterait anatomiquement à sa naissance un signe de féminité constitue un problème à régler, alors que le fait que les filles soient porteuses dun élément masculin suivant cette perspective anthropologique, ne représente aucune gêne: il serait plus acceptable que les filles soient masculines que les garçons féminins. retour texte 18. Voir à propos de cet interdit le travail de F. Courtray cité, p. 16: «Ces représentations expliquent également que la condamnation de lhomosexualité masculine ne soit pas aussi tranchée que ce quil y paraît de prime abord. Comme le fait remarquer Daniel Boyarin, ce qui est effectivement condamné, cest de coucher avec un homme comme on couche avec une femme, cest-à-dire de le pénétrer. Pénétrer un homme reviendrait à lui assigner le rôle sexuel passif dune femme, avec lensemble des implications dépréciatives que revêt ce rôle au sein dune société aux valeurs fortement patriarcales. Si la sodomie se trouve rejetée par le Lévitique, rien ne témoigne par contre dans le texte dune condamnation générale et absolue des rapports sexuels autres entre hommes. Ce nest vraisemblablement quultérieurement, sous linfluence de la culture hellénistique et de la tradition chrétienne, que ces textes ont été réinterprétés de manière plus rigoureuse.» La citation se réfère au livre de Daniel Boyarin, Carnal Israel. Reading sex in Talmudic culture. University of California Press, Berkeley, 1993. retour texte 19. Voir Mary Douglas, De la souillure, éd. Maspéro, Paris, 1971. retour texte 20. Voir Pierre Bourdieu, La domination masculine, Seuil, Paris, 1998. retour texte 21. Trois essais sur la théorie sexuelle, trad. P. Koeppel, Gallimard, Paris, 1987, p. 161-162. retour texte 22. Voir ibidem, p. 48-49, note 1, à propos de linversion sexuelle. retour texte 23. Voir ibidem, p. 162, note a. Sur cet ami de Freud, voir D. Bakan, Freud et la tradition mystique juive, Payot, Paris, 1977, p. 63-67. retour texte 24. Ibidem, p. 162. retour texte 25. Malaise dans la culture, Presses Universitaires de France, Paris, 1998, p. 48-49, note 2. retour texte 26. Voir Trois essais sur la théorie sexuelle, cit., préface de Freud à la quatrième édition (1920), p. 33: «Combien la sexualité élargie de la psychanalyse se rapproche de lEros du divin Platon»; voir encore «Résistances à la psychanalyse» (1925), Résultats, idées, problèmes, II, Presses Universitaires de France, Paris, 1992, p. 130: «Ce que la psychanalyse appelle sexualité nest aucunement identique à limpulsion qui rapproche les sexes et tend à produire la volupté dans les parties génitales, mais plutôt à ce quexprime le terme général et compréhensif dEros dans le Banquet de Platon.» Et voir surtout «Psychologie des foules et analyse du moi» (1921) dans Essais de psychanalyse, Payot, Paris, 1981, p. 151: «LEros du philosophe Platon coïncide parfaitement, dans son origine, ses réalisations et son rapport à lamour entre les sexes, avec lénergie amoureuse, la libido de la psychanalyse.» retour texte 27. La domination masculine, cit. retour texte 28. Le mythe de landrogyne, Berg International, Paris, 1980, p. 48. retour texte 29. Il serait facile de montrer lanalogie de ce passage avec un texte du livre principal du taoïsme chinois, le Tao Tö King attribué à Lao Tseu, qui parle de la «femelle obscure». Cependant, il faut se souvenir que la relation féminin/obscurité se retrouve dans les cultures les plus diverses. On la surprend par exemple dans le poème de Parménide. On ne peut en tirer aucune conclusion hâtive sur sa diffusion interculturelle. retour texte 30. Voir notre ouvrage entièrement consacré à la question de laction théurgique: Les grands textes de la cabale. Les rites qui font Dieu. Verdier, Lagrasse, 1993. retour texte 31. Voir lintroduction de notre traduction de la Lettre sur la sainteté, Verdier, Lagrasse, 1986, p. 140. retour texte 32. Chaar ha-Choel, question 11, dans R. Méir Ibn Gabbay, Derekh Emounah, rééd. Tel Aviv, 1967. retour texte 33. Chaaré Orah, chap. 5, fol. 58b. retour texte 34. Les quatre sefirot appelées «femmes» sont Binah, Guévourah, Hod, Malkhout, voir R. Joseph de Hamadan, Sefer Toldot Adam, fol. 96a. retour texte 35. Expression empruntée à Houlin 52a, Chabbat 77b. Au sens figuré, on peut traduire aussi: «Comme une côte dans une vertèbre.» retour texte 36. Fragment dun commentaire sur la Genèse, traduction et édition critique par Ch. Mopsik, Verdier, Lagrasse, 1998, p. 51-52. retour texte 37. Voir «Woman The Feminine as Other in Theosophic Kabbalah: Some Philosophical Observations on the Divine Androgyne», dans The Other in Jewish Thought and History: Constructions of Jewish Identity and Culture, éd. L. Silberstein et R. Cohn, New York, 1994, p. 166-204, et voir encore Circle in the Square. Studies in the Use of Gender in Kabbalistic Symbolism, Albany, State University of New York Press, 1995, index p. 260, entrée «male androgyne». retour texte 38. Chapitre 3, Michnah 2. retour texte 39. Commentaire sur le Livre de la Création édité par G. Scholem, republié dans Sefer Yetsirah im Perouch Or Yaqar, Jérusalem, 1989. retour texte 40. Nous renvoyons aux paragraphes de lédition de R. Margaliot, Jérusalem, 1951. retour texte 41. David et Bethsabée, éd., trad. et présentation par Ch. Mopsik, 2e éd., Léclat, Paris-Tel-Aviv, 2003, p. 51, 54-57. retour texte 42. Cité par R. Abraham ben Mordekhaï Azoulaï dans Or ha-H5amah, commentant Zohar, III, 117a, partie IV, p. 1, réédité à Bné Braq, 1973. retour texte 43. Chaarey Gan Eden, Koretz, 1803, fol. 63c. retour texte 44. Liqoutim sur le Sifra ditsniouta, Vilna, 1873. retour texte 45. Comparez avec une note datant de 1915 de S. Freud dans Trois essais sur la théorie sexuelle, cit., p. 51: «Du point de vue de la psychanalyse, par conséquent, lintérêt exclusif de lhomme pour la femme est aussi un problème qui requiert une explication et non pas quelque chose qui va de soi.» retour texte 46. «Lamour de lhomme pour la femme a pour cause le fait quils sont une seule chair [ ] or lamour et la relation, en ce quils sont une seule chair, ne sont pas aussi grands que lamour entre amis dont lâme de lun est liée à lâme de lautre, car le fait que leur âme est attachée lune à lautre est bien sûr supérieur au fait dêtre une seule chair, la chair nayant pas dunité et de lien aussi [étroits] que ceux [qui réunissent] les âmes, qui sont totalement reliées, cest là chose évidente.» Peut-être pourrait-on qualifier lamour pour le même sexe, tel que le conçoit ici le Maharal de Prague, «damour spirituel vécu» ou «damour spirituel physique», puisquil implique une expérience effective et non un souhait accessible dans un autre monde. Cette forme damour est sans doute à rapprocher de celui que présente le Zohar, quand il décrit le baiser damour que des amis se donnent sur la bouche, voir Zohar H5adach sur le Cantique des Cantiques, 60c, traduit par nos soins dans Le Zohar, Cantique des Cantiques, Verdier, Lagrasse, 1999, p. 36 et les notes sur place. retour texte 47. Sur lhistoire de cette terminologie dans la cabale, voir G. Scholem, La mystique juive. Les thèmes fondamentaux, Le Cerf, Paris, 1985, p. 213, note 19. retour texte 48. Sur le phénomène du dibbouk qui apparaît en milieu juif au xvie siècle, voir J. H. Chajes, «Gedalyah Nigal, Dibbuk Stories in Jewish Literature», dans Kabbalah: Journal for the Study of Jewish Mystical Texts,Cherub Press, Los Angeles, vol. 1, 1996, p. 288-293. retour texte 49. Sur linterprétation lourianique de la copulation homosexuelle, voir par ex., Ets Hayyim, Chaar ha-Kellalim, chap. 11, passim. [Charles avait ajouté : «Nous envisageons de publier ultérieurement un travail sur ce thème.»] retour texte 50. Et non pas sous la forme dune transmigration (gilgoul) pleine et entière. retour texte 51. Chaar ha-Guilgoulim, introduction 9, Tel Aviv, 1981, p. 33-34. retour texte 52. Voir Magguid Mécharim, fol. 11d-12a. retour texte 53. Sur lactivité mystique de ce maître de la halakhah, voir R. J. Z. Werblowsky, Joseph Karo, Lawyer and Mystic. Philadelphie, 1977. retour texte 54. Nous utilisons lédition de Vilna, 1889. retour texte 55. Pour cette expression dorigine rabbinique ancienne, voir Berakhot 56b, Kallah chap. 1. retour texte 56. Il faut mentionner aussi, en dehors de cet ouvrage, linfluence certaine du livre sur les raisons des commandements de R. Joseph de Hamadan, rédigé à peu près à la même époque. retour texte 57. G. Scholem (La mystique juive. Les thèmes fondamentaux, cit., p. 227, note 55) indique quune idée identique a déjà été avancée par Ezra de Gérone (vers 1225) dans son commentaire sur les Aggadot du Talmud (publié partiellement dans Liqoutey Chihekhah ou-féah, Ferrare, 1556, fol. 14b). Il y est en effet question dune «substitution occasionnelle des âmes qui est à lorigine de la stérilité et qui est la raison pour laquelle les maîtres ont institué la bénédiction: Béni sois-tu Seigneur qui ne ma pas fait femme». Cependant, il semble quil ne soit pas question ici de réincarnation, mais lidée est que lalimentation ontique («lallaitement») dune âme masculine et dune âme féminine procède respectivement, en temps normal, du père et de la mère, «allaitement» de lâme du parent du même sexe qui nourrit lâme de lenfant et lui infuse le «désir» sexuel, entendu ici comme produit de «la volition du psychisme» (retson ha-nefech). Cette énergie de lâme est absente ou déficiente (ce qui cause la stérilité) si une âme de garçon «tète» lâme de sa mère au lieu de celle de son père, ou si une âme de fille «tète» lâme de son père au lieu de celle de sa mère. Le désir pour le sexe opposé se transmet par voie «généalogique» ou plus exactement de «maternage» des âmes entre parents et enfants de même sexe, ce qui suppose sans doute la croyance ancienne et médiévale en la nécessité de lorgasme pour quun accouplement soit fécond. Par ailleurs, la bénédiction traditionnelle par laquelle lhomme loue Dieu pour ne pas lavoir «fait femme» est interprétée comme un témoignage de gratitude envers Dieu qui, ordinairement, fait découler la nourriture ontique de lâme du garçon de lâme de son père et de lâme de la fille de lâme de sa mère, et elle suppose que, dans certaines circonstances qui ne sont pas précisées, leur âme tire sa «nourriture» de lâme du parent de sexe opposé, ce qui implique une inversion sexuelle constitutionnelle des âmes, doù leur infécondité.retour texte 58. Voir Nédarim 20b.retour texte 59. Formule tirée du rituel de la prière du soir (Arvit).retour texte 60. Bénédiction du matin. Voir Menah5ot 43b. retour texte 61. Est-ce à une configuration de ce type quun cabaliste de la fin du XIVe siècle, R. Joseph de Hamadan, fait allusion quand il déclare que lune des deux femmes de Lamech, Silla, «était un mâle»? Voir de cet auteur, Fragment dun commentaire sur la Genèse, édition, traduction et notes de Charles Mopsik, Verdier, Lagrasse, 1998, p. 45. Cependant, le contexte immédiat invite à une lecture différente (voir note 3 sur place), bien que lidée dune famille composée de trois membres: un époux, une femme féminine et une épouse masculine soit très clairement envisagée.retour texte 62. Cest le cas en milieu chrétien de linstitution médiévale du rituel de laffrèrement qui était totalement calqué sur la cérémonie du mariage chrétien. Voir John Boswell, Les unions de même sexe dans lEurope antique et médiévale, éd. Fayard, Paris, 1996. retour texte |
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