Aline Mopsik: Mythe |
Charles Mopsik Le sexe des âmes Aléas de la différence sexuelle dans la cabale Introduction : Le couple originel et lunique primordial dans les religions du monde I. Très bref survol des antécédents bibliques et rabbiniques II. Les antécédents mystico-ésotériques III. Les discordances entre le sexe anatomique et le sexe de lâme dans la cabale lourianique IV. Remarque conclusive Appendice. Genèse 2:24: « Ils seront une seule chair » : quelques interprétations des mystiques juifs médiévaux |
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Appendice: Genèse 2:24. «Ils seront une seule chair».
Notre principal objectif ici est de montrer comment les exégètes et commentateurs juifs ont peu à peu fait évoluer le sens du verset de Genèse 2:24 en direction dune approche de plus en plus «spiritualiste». Comment est-on passé dun énoncé qui parle de lunion physique, charnelle entre lhomme et la femme, à une lecture qui y décèle une référence à lunion avec Dieu, qualifiée ordinairement dunio mystica? Sagit-il dune sorte de dérive de type allégorique occasionnelle? Ou bien ce passage assez étrange témoigne-t-il du lent travail de relecture de la Bible à partir dun regard renouvelé sur ses enjeux? Est-ce quunion sexuelle et union mystique ont quelque chose en commun dans lesprit des commentateurs, ou bien cette lecture particulière du verset de la Genèse ne reflète-t-elle que lopportunisme littéraliste dexégètes qui prennent prétexte de la présence du mot «un» (la «chair une» ou la «seule chair»), pour se laisser aller à de folles interprétations? Nous allons bien sûr tenter de montrer que ces «folles interprétations des rabbins», comme le dit une formule en vogue dans lexégèse chrétienne médiévale1, reposent sur une réflexion approfondie concernant la nature de la «relation charnelle» dune part et le contenu de lunité divine dautre part, réflexion qui se déploie dans de nombreux écrits et a été surtout développée par les cabalistes médiévaux et par leurs successeurs. Nous nentendons pas détacher les exégèses proposées par ces cabalistes de lexégèse juive en général, quelle soit dorigine philosophique ou non. Nous préférons étudier les premières en les considérant comme les variantes révélatrices et expressives dune forme dinterprétation qui traverse lensemble de la littérature juive, du midrach ancien jusquaux exégèses modernes. Une question de méthode tout dabord. Lexégèse juive de façon générale sappuie sur chacun des mots des versets, qui sont souvent dégagés de leur contexte pour être rattachés à des contextes très différents à lintérieur du canon biblique. Il suffit parfois quun seul mot soit employé dans deux textes, sans rapport de continuité directe entre eux, pour que les significations quil possède dans un des deux contextes soient projetées dans lautre. Ce procédé, connu aujourdhui sous le nom dintertextualité2, est rendu possible en grande partie parce que lexégète étudie le texte biblique dans sa langue originale (essentiellement lhébreu, parfois laraméen), et parce quil rédige son commentaire dans la langue même du texte commenté. Il ny a donc pas de discontinuité linguistique entre le texte de la tradition et le nouveau texte écrit par linterprète, mais une intime liaison matérielle qui repose dans lidentité de la langue (malgré les multiples différences entre lhébreu biblique, ou les hébreux bibliques, et lhébreu tardif ou médiéval). Ce fait joue un rôle considérable dans la nature des procédés employés par les commentateurs. Chaque mot est doté dun poids non seulement sémantique, mais aussi symbolique: le sens circule et voyage rapidement entre des énoncés sans liens logiques évidents parce que les mots qui le portent nont pas besoin dêtre traduits dans sa langue par linterprète, ils ne sont pas arrêtés ou mis en suspens et conservent lessentiel de leur transparence initiale. Cest ainsi que dans lexpression: «ils seront une seule chair», les derniers mots, en hébreu basar ehad, comportent un terme hautement significatif, le mot ehad, «un», qui ne pouvait quentrer en résonance avec le mot «un» de versets comme celui du Deutéronome 6:4: «le Seigneur (YHVH) est un.» Nous verrons que cest sur cette base que la plupart des exégètes ont établi des rapprochements et construit des liens entre lunité de la chair par lunion conjugale et lunité divine ou le fait de «faire un» avec la divinité par lunion mystique. Parcourons rapidement quelques échantillons exégétiques du verset de Genèse 2:14. Une lecture «classique» de ce verset a été avancée par lun des tout premiers cabalistes, qui était aussi et surtout un grand décisionnaire rabbinique vivant à Narbonne au xiie siècle. Abraham ben David de Posquières, président du tribunal rabbinique de la localité, explicite les implications de ce verset sur un plan légal et éthique. Dans son introduction au Sefer Baaley ha-Néfech (le Livre des maîtres de soi), il montre comment ce verset légitime les relations conjugales ainsi que la domination de lhomme sur la femme3: «Les uvres du Créateur sont extraordinaires, qui comprendra leur secret? En effet, toutes les créatures ont été créées mâle et femelle tandis que lhomme a été créé un, ensuite Il a créé pour lui à partir de lui-même une aide face à lui. Qui pourra soutenir la profondeur de Ses merveilles, pour parvenir au bout de la sagesse, la sagesse de Ses actes. Seulement lhomme doit réfléchir avec lindigence de son intelligence et avec la petitesse de son intellect au fait que toute uvre accomplie par Dieu, Il la faite avec sagesse, avec intelligence et avec connaissance, cest ainsi quil a tout fait. Moi je dis, avec mon léger intellect, que cest pour le bien de lhomme et pour son profit quil la créé un. Car sil lavait créé mâle et femelle à partir de la terre, à la façon dont ont été créées les autres créatures, la femme aurait été auprès de lhomme comme lanimal femelle auprès du mâle. Cette femelle naccepte pas la domination du mâle et ne se tient pas auprès de lui pour le servir. De plus, lun se dérobe à lautre et lun se rebelle contre lautre, chacun suit son propre chemin, ils ne sont pas appropriés (meyouhad) lun à lautre, chacun ayant été créé pour lui-même. Cest ainsi que le Créateur vit le besoin de lhomme et ce qui lui est profitable et il la créé solitaire. Puis il a pris une de ses côtes et bâtit à partir delle la femme. Il la amenée ensuite à lhomme pour quelle soit une épouse et pour être auprès de lui une aide et un appui, puisquelle est considérée par rapport à lui comme un de ses membres créés pour le servir, et pour que lhomme la domine comme il domine ses membres. Cela afin quelle le désire ardemment, de même que ses membres désirent ardemment le bien de son corps. Ce que dit lÉcriture: Pour lhomme, il na pas trouvé daide face à lui (Gen. 2:20). Cette trouvaille ne vient pas après une recherche et une exploration comme les autres trouvailles, il ne convient pas de parler ainsi du Créateur, mais elle se trouve au sein de la Pensée primordiale. Lorsque est monté en Sa pensée [lidée] de créer toutes les créatures mâle et femelle à partir de la terre, il a scruté et a vu le meilleur pour lhomme et son intérêt. Et il ne trouvait pas pour lui daide dans cette création, cest pourquoi il na pas voulu le créer comme les autres créatures, aussi, quand il mentionne la création de lanimal, de la bête sauvage, des volatiles, il dit: Pour lhomme, il ne trouvait pas daide face à lui (ibid.). [Le verset] veut dire: sil crée lhomme comme il a créé le bétail, il ne trouvera pas pour lui daide face à lui. Et il dit: Il nest pas bon que lhomme soit seul, cest-à-dire: il nest pas bon que lhomme sisole comme lanimal dont la femelle ne reste pas unie (mityahedet) auprès du mâle. Pour cette raison, je lui ferais une aide face à lui, je le créerai de façon telle quil y ait pour lui une aide face à lui. Une aide qui soit à son service pour tous ses besoins. Face à lui: pour quelle se tienne constamment auprès de lui. En conséquence lhomme dit en la voyant: Il a connu quelle avait été prise de lui, cest ainsi que lhomme quittera son père et sa mère et sattachera à sa femme pour quils soient une seule chair (Gen. 2:24). Autrement dit: Celle-ci est apte à être sans cesse auprès de moi, et moi auprès delle, cest-à-dire une seule chair. Il faut donc que lhomme aime sa femme comme son corps, quil lhonore, sattendrisse sur elle et quil la garde, de la même façon quil garde un de ses membres. Ainsi a-t-elle lobligation de le servir, de lhonorer et de laimer comme son âme, car de lui elle a été prise. Aussi, le Créateur commandait-t-il à lhomme à propos de sa femme: Sa nourriture, son vêtement, son temps, il ne diminuera pas (Ex. 21:10). Et afin que lhomme sache quil a un Créateur qui le domine, il lui a prescrit une loi et une règle [qui sapplique] lorsquil se joint à la femme, de même quil a prescrit ses lois sur tous les dons [que Dieu fait] à lhomme, si par exemple il lui donne un champ, il lui prescrit des lois concernant les labours, les semailles et la récolte, lui commandant de ne pas labourer les mélanges végétaux interdits ni den semer.» Les idées défendues dans ce passage se retrouvent chez lun des successeurs espagnols dAbraham ben David, Salomon ben Abraham ibn Adret, pour lequel aussi la «chair une» fait référence au fait que seul le couple humain est stable et vraiment uni, à lopposé des couples danimaux où chaque sexe est pour lautre un partenaire occasionnel, sans relation hiérarchique et sans attache exclusive: «Il faut expliquer ici deux sujets qui sont à mon avis tous deux véridiques, les paroles de Rabbi Abahou [dans Berakhot 61a]: Au début il est monté dans la pensée [de Dieu] de créer deux [êtres humains, un mâle et une femelle]. On sait que les paroles des Écritures et des Aggadot sont des allusions et des images matérielles visant à représenter les choses dans les âmes. Afin davertir que tout a été créé avec vigilance de Sa part, béni soit-il, selon une extrême perfection, [le docteur] a rapporté les choses à une chose réfléchie dans la Pensée [divine], et il a dit que la création de lhomme a été méditée dans la Pensée et lIntelligence; [lidée] de créer deux êtres est montée dans la Pensée [divine], chaque être en lui-même, existant à part soi, sans que lun reçoive de lautre et sans que lun enfante de lautre. La forme du mâle et celle de la femelle étaient respectivement analogues à celle du soleil et à celle de la lune. Ensuite la Sagesse a décidé quil nest pas bon que lhomme, qui est lessentiel de la création, soit seul, mais quil faut que lui soit un agent et que la femelle soit comme un instrument (kéli) dont il saidera pour agir, il en va comme de la pensée et de lacte au sujet de la lune et du soleil, dont nos maîtres, de mémoire bénie, ont dit: La lune a déclaré devant le Saint béni soit-il: Maître du monde, il est impossible que deux rois se servent dune même couronne. Le Saint béni soit-il lui a répondu: Va et fais-toi petite [Houlin 60a]. La lune nest en effet quun instrument pour que le soleil agisse sur elle et elle en reçoit [la lumière]. Cest ce que dit Rabbi Abahou: Au début est venue à la Pensée [de Dieu lidée] de créer deux êtres, chacun à part soi, et finalement il nen a été créé effectivement quun seul, qui est le mâle. Et bien que la femelle ait été extraite de lui et quils aient été deux, la femelle nest pas comptée dans la création car elle nest que comme une chose accessoire à lessentiel, elle a été prise de lui pour assurer son service, cest pourquoi nos maîtres, que leur mémoire soit une bénédiction, lont appelée queue [dans Berakhot 61a]. Il faut encore expliquer la phrase: Au début est venue à la Pensée [de Dieu lidée] den créer deux, en la rapportant à la création des autres êtres vivants, où le mâle est à part soi et la femelle à part soi, mais à la fin nen a été créé quun, le mâle seul, afin que la femelle soit prise de ses côtes pour être impartie (meyouhedet) à son service, comme lun de ses membres dédiés à son usage, et pour quelle désire ardemment le bien de son époux et que lépoux désire ardemment le sien, ce que dit lÉcriture: Os de mes os et chair de ma chair, [...] cest pourquoi lhomme quittera son père et sa mère... (Gen. 2:24), à savoir: elle a été créée os de ses os pour que leur attachement soit vrai et solide, davantage que celui qui lie le fils au père et à la mère, lui qui provient de leur corps, cet [attachement à la femme] est plus, car il sagit dune chose qui a été prélevée en tant que partie substantielle de ses membres. Il se souciera donc de son bien comme il se soucie du bien de son propre corps telles sont les paroles de notre maître, que sa mémoire soit une bénédiction» (texte cité par Bahyah ben Acher de Saragosse dans son Commentaire sur la Torah, éd. Chavel, Jérusalem, 1977, p. 72-73)4 Il est possible quAbraham ben David comme Salomon ben Abraham ibn Adret aient eu en tête la légende ancienne de la première Eve, qui était légale dAdam créée en même temps que lui5, quand il a rédigé son interprétation de la création du premier couple que nous avons citée précédemment. Cette première Eve avait été identifiée à Lilith, épouse rebelle qui luttait pour ne pas être dominée par Adam6. La femme idéale, dans le plan divin initial, devait être légale dAdam, mais elle ne lui aurait pas été soumise ni disposée à le servir pleinement, aussi Dieu créa-t-il finalement la femme en tant quappendice de lhomme, extraite de lui et ayant un statut semblable à celui de lun des organes de son corps. En sunissant à sa femme, lhomme retrouve sa plénitude parce quil retrouve lusage de lun des membres qui lui avait été arraché. Cest son intégrité physique qui se reconstitue. Lattachement de lhomme à sa femme est donc bien plus étroit que celui quil a avec ses parents, quil doit quitter pour reconquérir une partie de lui-même. Cette thématique de lunité fondamentale de lêtre humain, ou plus précisément de lhomme quand il a retrouvé par lunion avec sa femme son unité corporelle originelle, constitue larrière plan des développements que nous allons explorer et qui proposent une doctrine de lâme qui deviendra la conception de base de la cabale théosophique dans ce domaine. Le devenir du corps, sa décomposition originelle et sa recomposition par lunion sexuelle ou le mariage (les textes ne les distinguent guère), sert de modèle au destin de lâme. Un texte important de R. Joseph Gikatila (1248-1325), cabaliste castillan et commentateur de Maïmonide, dans son petit opuscule intitulé Le Mariage de David et Bethsabée, va nous montrer comment la «chair une» du verset de la Genèse se rapporte aussi bien à la nature de lâme. La reconstitution par le mariage et lunion charnelle de lâme de lhomme avant sa venue sur terre et sa séparation en deux parties séparées est évoquée par le verset de Genèse 2:24. De plus, lunité divine équivaut à lunité du couple humain et en découle, parce que lhomme (le «juste») qui, par la vertu de ses actes, unifie les deux aspects masculin et féminin de la divinité appelés Yessod (Fondement) et Malkhout (Royauté), qui sont la neuvième et la dixième émanation divine, mérite dépouser la femme qui lui était destinée avant sa venue en ce monde et de retrouver pour lui-même lunité originelle de son âme: au «un» divin correspond le «un» de la chair constitué par le «mariage». Le texte de Gikatila décrit la dynamique des âmes et leur rencontre après leur venue en ce bas-monde. Les versets du deuxième chapitre de la Genèse qui décrivent la création de lhomme et de la femme, celle-ci ayant été tirée dun côté de lhomme puis amenée à lui, sont relus comme relatant les étapes du voyage de lâme: de sa descente ici-bas, de sa séparation en deux parties, une masculine et une féminine, et de la reconstitution de son unité brisée grâce au mariage avec le partenaire idéal. Ces versets ne décrivent donc pas la création matérielle de lhomme et de la femme au sens ordinaire et ne se rapportent pas à la situation générale et commune au sort de tous les hommes, mais ils traitent du processus de formation, de scission et de reconstitution de lunité de lâme des justes. La création de lhomme exposée dans la Genèse signifie pour le cabaliste lélaboration de lhomme idéal en tant que juste parfait, dotée dune âme dont les parties masculine et féminine ont été réunifiées: «Et si lhomme qui a été créé met ses affaires en ordre et accomplit les commandements de façon telle quil conjoint le Yessod (le Fondement) et la Malkhout (la Royauté), qui constituent lunité parfaite, alors par ce mérite cet homme est digne de trouver sa partenaire féminine, à savoir: la femelle dans laquelle a été jetée lâme qui était sa partenaire féminine au début de sa création au sein de la forme androgyne, cest ainsi quil a trouvé sa partenaire féminine. Et cest le secret du verset: Des jumelles sont nées avec les tribus (Genèse Rabba 82:8, 84:21), il sagit là forcément dun grand secret. Et cest ce que signifie: Le Seigneur Dieu bâtit en femme le côté quil avait pris à lhomme et il lamena à lhomme (Gen. 2:22) et alors ce couple marchera bien, ce quindiquent les mots: Il sattachera à sa femme et ils seront une chair une (Gen. 2:24), une (ehad), évidemment! Lhomme était androgyne et il y avait une unique forme, qui fut ensuite scindée et ses parties se tournèrent face à face et saccouplèrent, alors il trouva une partenaire féminine, cest ce qui est énoncé: Cette fois cest los de mes os et la chair de ma chair (Gen. 2:23). [ ] Ainsi donc, quiconque mérite de joindre Yessod et Malkhout mérite de trouver la partenaire féminine qui lui est destinée; il est écrit: YHVH est un (Deut. 6:4) et il est écrit: Il sattachera à sa femme et ils seront une chair une (Gen. 2:24) [ ] et cest cela laccouplement parfait et bon qui ne comporte aucune trace dindignité. [ ] Lhomme qui est vraiment un juste conjoint Yessod et Malkhout si bien quils sont appelés un, aussi mérite-t-il sa partenaire féminine si bien que lui et elle sont appelés chair une; tu en as un symbole dans le verset: Lun touche lautre et pas un souffle ne sinterpose entre eux (Job 41:8), car il ny a entre eux ni obstacle ni empêchement pour quils sapprochent lun de lautre. [ .] Le premier [type de] mariage concerne le juste qui mérite de trouver sa partenaire féminine selon le secret de: Le Seigneur est un (Deut. 6:4) et selon le secret de: Ils seront une chair une (Gen. 2:24). A son propos il est dit: Dieu installe les uniques dans la maison (Ps. 68:7), les uns, bien sûr7!» Lunité divine et lunité humaine dont la formule est proposée dans Genèse 2:24 ont une structure identique. Lune comme lautre implique la réunion de principes masculin et féminin; dans le cas de lhomme, il sagit de lunion charnelle de lhomme et de la femme; dans le cas de la divinité, il sagit de lunion des sefirot ou émanations masculine et féminine, Yessod et Malkhout. Lidée dune interaction entre le plan humain et le plan divin, le premier provoquant lunion du second par un processus que lon qualifie en général de «théurgique8», est déjà présente, de façon relativement discrète, dans le texte de Joseph Gikatila qui vient dêtre cité. Elle occupe au contraire la première place dans les textes du Tiqouney ha-Zohar, un écrit pseudépigraphique de la fin du xiiie siècle ou du début du xive, probablement rédigé en Espagne du nord. Lhomme et la femme du verset biblique sont identifiés à deux entités supérieures appelées «Saint béni soit-il» et «Chekhinah», qui sont dautres désignations des sefirot ou émanations masculine et féminine du monde divin ici les sefirot Tiferet (Beauté) et Malkhout (Royauté). Tout ce qui relaté dans la Genèse à propos du premier couple et en particulier leur nudité davant la faute et leur attachement pour être ensemble «une seule chair», se rapporte à ces deux figures divines. Le moment de leur union «charnelle» annoncée dans le verset 2:24 désigne la théophanie du Sinaï, quand Dieu se manifeste dans son être même, sans les oripeaux des divers filtres qui lui permettent en général dapparaître sous couvert dattributs particuliers ou de métaphores variées. La manifestation du Dieu masculin et son union intime dans la nudité avec son aspect féminin est dordre linguistique et équivaut à la révélation de la Torah: «Lorsque Moïse descendit la Torah à Israël [...] en ce temps où Elle [la Chekhinah] se débarrasse de ses vêtements, Elle sunit à son Epoux en un contact charnel (qarov bisra), cest ce qui est écrit: Os de mes os et chair de ma chair, celle-ci sera appelée femme, car cest dun homme quelle a été prise, et cest pourquoi lhomme quitte son père et sa mère et sattache à sa femme et ils seront une seule chair (ibidem 2:23-24), puisque lhabitude est que mâle et femelle sunissent en un contact charnel. Il sagit là de ladhésion (divouqa) de lunion den haut pour quil ny ait rien qui sinterpose. Cest que les maîtres de la Michnah ont enseigné: Lorsque lhomme prie et unit le Saint béni soit-il à sa Chekhinah, il faut que rien ne sinterpose entre lui et le mur Sa Chekhinah [...] pour quil ne se forme pas de séparation entre le Saint béni soit-il et Sa Chekhinah, cest le secret du verset: Tous deux étaient nus, lhomme et sa femme (ibidem 25), nus en un contact charnel sans aucun vêtement, et du temps où le Saint béni soit-il et Sa Chekhinah sont ensemble sans aucun vêtement, il est dit: Ton maître ne se tiendra plus à lécart et tes yeux verront ton maître (Isaïe 30:20).» (Tiqouney ha-Zohar, 58, fol. 92a). Les «vêtements» qui font obstacle à lunion totale du Saint béni soit-il et de la Chekhinah ainsi quà la contemplation directe du Maître, ce sont les multiples surnoms divins qui enveloppent le tétragramme, Nom de Dieu par excellence, et qui font obstacle à sa révélation intégrale et immédiate. Ce texte du Tiqouney ha-Zohar a fait des emprunts à Joseph Gikatila, notamment à son ouvrage principal, le Chaarey Orah («Les portes de la lumière», fol. 49a-b). Les vocables qui évoquent dordinaire lunion mystique, comme les mots devéqout et yihoud, sont utilisés ici pour désigner une union qui se forme à lintérieur de la divinité entre ses aspects masculin et féminin, et cest le verset de Genèse 2:23-24 qui fournit le paradigme du processus dunification et de manifestation intégrale de Dieu. Pour un cabaliste comme lauteur anonyme de ce texte, la Bible ne peut raconter de simples faits de la vie courante, ceux-ci ne sont que le reflet des processus supérieurs qui sont, eux, le véritable objet des Écritures. Mais en retour, ces faits de lexistence humaine se trouvent valorisés à lextrême, leur bon déroulement est le garant de la bonne marche des processus intradivins. Ainsi, le rituel religieux, auquel participe lensemble des activités quotidiennes, y compris lunion sexuelle, provoque les gestes dunion au sein des entités divines. Cest ce que souligne un autre passage du Tiqouney Zohar (tiqoun 67, fol. 98a): «Quand lhomme doit unir le Saint béni soit-il à Sa Chekhinah [lors des prières], il faut quil se défasse de toutes les pensées qui sont des coquilles sur lesquelles il est dit: Nombreuses sont les pensées dans le cur de lhomme (Proverbes 19:21) et il lui faut élever Sa Chekhinah auprès de Lui par une pensée une [ou concentrée], comme il est écrit: Mais cest le dessein de YHVH [la pensée qui se concentre sur le tétragramme seul] qui se réalise (ibidem), à la manière de lhomme qui sunit à sa compagne en ôtant ses vêtements afin dêtre un avec elle, cest ce qui est marqué: Et ils sont une seule chair (Gen. 2:24), de la même façon il faut ôter de soi toutes les autres pensées au moment où lon unit le Saint béni soit-il [à sa Chekhinah] deux fois par jour [en récitant]: Ecoute Israël, YHVH notre Dieu, YHVH est un (Deut. 6:4).» Lunion physique et la constitution dune «chair une» avec la femme sont considérées comme étant le paradigme de la prière la plus pure, celle qui peut unir le Dieu masculin à son aspect féminin, union qui, une fois encore, saccomplit dans la nudité, qui est ici celle de la pensée humaine qui se concentre sur le Tétragramme seul. Les vêtements dont lhomme se débarrasse pour sunir à sa femme sont les symboles des pensées parasites dont il lui faut se défaire pour consacrer toute son attention à ses prières qui réalisent lunion du «Saint béni soit-il à Sa Chekhinah». La récitation de lAudi Israel, que la règle commande de pratiquer deux fois chaque jour et par laquelle est attestée lunité de Dieu, est la retraduction «théologique» du verset de Genèse 2:24 qui parle de la nécessité dune unité charnelle entre lhomme et la femme. Le passage dun verset à lautre constitue un saut herméneutique quautorise la construction du champ théosophique du système des sefirot à laquelle les cabalistes ont consacré tous leurs efforts. Le monde divin et le monde humain sont organisés suivant des principes fondamentalement identiques. Cette identité structurelle est encore mieux mise en évidence dans un autre passage du même livre où, cette fois, chacune des propositions du verset de Genèse 2:24 est le point de départ dun rapprochement entre ces deux mondes: «.... lorsque YHVH sera comme il convient, chaque lettre étant avec sa voisine, comme il est écrit: Os de mes os et chair de ma chair, celle-ci sera appelée femme car cest dun homme quelle a été prise, et cest pourquoi lhomme quitte son père et sa mère (Gen. 2:23-24); son père cest la [sefira] Sagesse [Hokhmah], sa mère cest [la sefira] Intelligence [Binah], comme il est écrit: Lintelligence, tu lappelleras mère (Pro. 2:3). Et (vav) sattache à sa femme (Genèse 2:24): ce Vav cest le Fils. Et après quil sest attaché à sa femme, qui est Hé, ils sont une seule chair (ibidem). Et cest cela le sacrifice qui monte et descend. Le sacrifice (qorban) cest la mise en contact (qerivou) des lettres. Grâce à lui le yod sapproche du hé, le vav du hé [final du tétragramme], et pour cette raison Sacrifice pour YHVH (Lév. 1:2), car la Femme sest approchée de lÉpoux, comme il est écrit: Un homme (Adam) parmi vous qui approchera un sacrifice à YHVH (ibidem); quest-ce que un homme? Cest Yod Hé Vav Hé, qui est lapproche des lettres, et qui sapproche en direction des lettres? Cest la Cause de toutes les causes.» (Tiqouney ha-Zohar, Tiqoun 69, fol. 106b-107a). Il est inutile de nous appesantir ici sur le système de correspondance bien connu entre les lettres du nom divin de quatre lettres (YHVH), les sefirot et les figures anthropomorphes qui les représentent. Indiquons seulement les éléments suivants: le «père et la mère» que le «fils» doit «quitter», ce sont les sefirot supérieures Hokhmah et Binah (Sagesse et Intelligence, symbolisées par les lettres Yod et Hé), et ce déplacement vise son union au degré inférieur des sefirot appelé Malkhout (Royauté), qui est la «femme» du verset de la Genèse (et que la lettre Hé du tétragramme symbolise). Ce «fils» est la sefira Tiferet (Beauté), représentée par la lettre Vav, qui dans le même verset est la conjonction de coordination «et», préfixe du verbe «sattacher». Lunion du Fils avec la Femme, dimension avec laquelle il forme «une seule chair», parachève le processus dunification des lettres du nom divin accompli par laction du sacrifice. Ce qui est décrit comme un rapprochement des quatre lettres du nom de Dieu, opération du sacrifice qui regroupe en un tout unifié les composantes du monde divin, permet lirruption de la «Cause des causes», appellation dorigine aristotélicienne de la notion cabalistique du Eyn Sof (Infini) souvent utilisée dans le Tiqouney Zohar. Grâce au sacrifice tel quil est décrit ici, cette source primordiale infuse pleinement lépanchement ontique dans le «monde de lémanation» réunifié, et les sefirot se remplissent, suivant une autre expression du même ouvrage, de cet influx vivifiant. Le sacrifice est considéré comme une opération linguistique qui est effectuée sur des lettres. Dautres passages montrent clairement que la prière ou les récitations rituelles du nom divin agissent de la même manière que les sacrifices de lépoque biblique. Il est possible aussi que la mention de la «chair une» de Genèse 2:24 fasse référence à lunification des chairs apportées en offrande après avoir été brûlées sur lautel, unification qui est censée provoquer, par relation de sympathie, lunion des sefirot représentées par les lettres. Une fois encore, lunion charnelle de lhomme et de la femme sert de modèle à lunité divine. Le verset de la Genèse est entendu comme lexposé détaillé dun processus intérieur au monde divin et de portée cosmique. Mais son sens «littéral», pour peu que cette expression signifie quelque chose, nest pas aboli ou oublié pour autant. Le Tiqouney Zohar est lun des tout premiers écrits dans la littérature juive médiévale a faire usage de la distinction de quatre niveaux dinterprétation dans les Écritures. Le niveau ésotérique, sur lequel se situe lessentiel de ses développements et en particulier celui que lon vient daborder, livre bien sûr le contenu le plus profond et le plus «vrai» des versets bibliques, mais les autres niveaux dinterprétation, y compris celui qui est appelé «littéral» ou «simple», délivrent chacun un degré de vérité. Cette approche mène à la conception de lexistence possible de plusieurs niveaux de vérité qui sétagent en fonction des méthodes de lecture utilisées. La réalisation effective de lunion charnelle peut donc être considérée comme recelant une signification dont toute la portée se déploie dans lunification des puissances divines que le sacrifice et la prière opèrent en faisant se rejoindre les lettres du tétragramme et les émanations (les sefirot) auxquelles elles correspondent. Mais une autre école mystique judéo-espagnole, dont le chef de file était le cabaliste né à Saragosse, Abraham Aboulafia (1240-ap. 1291), a donné une interprétation différente du verset en question. Ici «lun» de la «chair une» est considéré comme une évocation de lunité résultant de lunion de lhomme avec Dieu. Ce que lon convient dappeler «union mystique» est tenu pour le «secret» de lunion charnelle de lhomme et de la femme. Ce type dinterprétation se rencontre chez une série dexégètes, du Moyen Âge jusquà la fin du XIXe siècle. Parmi dautres auteurs, Isaac dAcre au début du XIVe siècle, Hayyim Vital à Safed, au XVIe siècle, ont adopté cette lecture, sans toutefois rejeter celle qui prévaut dans le Zohar et lécole théosophique de la cabale. Nous citerons pour lexemple un maître du hassidisme polonais qui vivait à la fin du xixe siècle et au tout début du XXe, R. Tsadoq ha-Cohen de Lublin. Celui-ci écrit, dans le sillage de lécole mystique dAboulafia: «Celui qui est attaché au Saint béni soit-il ce par quoi le roi Salomon a fondé le Cantique des Cantiques est lié à Lui au point que, si lon ose dire, ils sont une seule chair (Gen. 2:24)» (Sefer Tsidqat ha-Tsadiq, Varsovie, 1885, § 198). Lunité de la chair dans la relation conjugale est le symbole vivant de lunité constituée par lunion de lhomme avec Dieu. Lunion mystique, poussée jusquà son point le plus extrême, est appréhendée comme une union charnelle avec Dieu. Ce qui bien sûr ne signifie pas que Dieu est regardé comme ayant un corps de chair. Cela implique plutôt que le contact intime dun corps à corps amoureux est, dune part, digne de constituer lexpérience humaine la plus propre à donner un aperçu de lexpérience ultime de lunion à Dieu, et, dautre part, que ladhésion à la divinité peut être effectivement éprouvée dans la sensibilité, quelle ne sépuise pas dans une union intellectuelle, à tel point quelle est vécue comme une union charnelle. Après avoir fourni la justification scripturaire de la domination masculine sur la femme, le verset de Genèse 2:24 a donné lopportunité aux exégètes de la mystique juive de promouvoir un modèle de lunion mystique distinct de celui que fournissait lenseignement des philosophes médiévaux, et il a conféré au concept dunité divine forgé à partir de la proclamation de Deutéronome 6:4, toujours menacé par labstraction, une signification concrète dont tout un chacun peut faire lépreuve dans sa vie intime et quotidienne. |
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1. On peut déceler un nouvel avatar de cette appréciation dans lintroduction de Emile Osty et Joseph Trinquet à leur traduction de la Bible, Epîtres de Paul, Seuil, Paris, 1973, p. 2370: « Il y a en Paul plus et mieux quun rabbin. Jamais, à le lire, on néprouve cette impression dennui et de lassitude qui sempare impérieusement de quiconque étudie les Talmuds; jamais on ne sy sent éloigné du monde des vivants, perdu dans des subtilités de docteurs qui discutent de riens avec un savoir grave, austère, académique et solennel. Cest que Paul nest pas un Juif replié sur lui-même, hostile à lunivers, opposé à tous les hommes (I Th. 2:15). [ ] La haie dont les rabbins avaient entouré la Loi a préservé sa vie morale et religieuse des atteintes du paganisme, mais elle na ni borné son horizon ni rétréci son esprit. Un souffle dOccident a passé sur son âme.» retour texte 2. Lappellation hébraïque classique est guezérah chavah. retour texte 3. N.d. e. La citation qui suit figure également au chapitre «Genèse 1:26-27», p. 172 sq. Pour une meilleure commodité de lecture, nous la reproduisons ici. retour texte 4. N.d.e. Citation quasiment identique p. 192 sq. retour texte 5. Voir Midrach Beréchit 22:16. Cette première Ève est dénommée Lilith dans lAlphabet de Ben Sira (voir Otsar ha-Midrachim, I, p. 47 col. 1 ; et voir Zohar I, 34b, III, 19a, 76b). retour texte 6. N.d.e. .Voir supra p. 188 et note 42. retour texte 7. David et Bethsabée, édité, traduit et annoté par Ch. Mopsik, IIe éd., Léclat, Paris-Tel Aviv, 2003, p. 51, 54-57.[voir également supra, p. 65-66]. retour texte 8. Nous avons consacrČ un ouvrage ý líČtude de ce sujet : Les grands textes de la cabale. Les rites qui font Dieu, Verdier, Lagrasse, 1993.retour texte |
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