Aline Mopsik: Mythe |
Charles Mopsik Le sexe des âmes Aléas de la différence sexuelle dans la cabale Introduction : Le couple originel et lunique primordial dans les religions du monde I. Très bref survol des antécédents bibliques et rabbiniques II. Les antécédents mystico-ésotériques III. Les discordances entre le sexe anatomique et le sexe de lâme dans la cabale lourianique IV. Remarque conclusive 2. Création et procréation |
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Création et procréation Franchir les limites des corps, de la Bible hébraïque à la mystique juive
«Nest-il pas vrai que le monde na été créé que pour lengendrer et le multiplier?» Talmud de Babylone, Pessahim 88b.
Le but du présent article1 est de montrer lunité de la perception juive depuis les temps antiques jusquaux plus récents développements, de ce que jaimerais dénommer le «corps dengendrement» et la nature de sa fonction principale: organiser un dépassement des limites du corps en tant quil est voué à la mort. Pourquoi cette expression quelque peu étrange? Elle voudrait désigner un fait culturel, religieux, avec ses diverses élaborations narratives et spéculatives, concernant le corps humain comme sujet de filiation et donc inscrit substantiellement dans un rapport à lautre sexe. La relation des humains à leur descendance est une des questions les plus complexes et les plus cruciales pour toutes les sociétés, ainsi que pour chacun de ses individus, dans la mesure où il sagit de leur survie collective et individuelle. La place du corps dans cette perspective doit être soigneusement appréhendée. Cest à travers le corps singulier que la vie dun peuple et du degré dhumanisation dont il est porteur se perpétue. Les sociétés modernes ont tendance à séparer de plus en plus le corps qui se reproduit, maillon dune aventure généalogique immémoriale, du corps qui désire, objet solitaire et consommateur de rencontres gratifiantes. Ainsi lhomme moderne a deux corps distincts, usant de lun ou de lautre à son gré. Cette césure nest peut-être que la persévérance dune fracture déjà ouverte il y a deux millénaires par la victoire idéologique sur une partie du monde habité de la conception chrétienne de la relation charnelle et de la filiation charnelle comme séparée de la vie spirituelle et dévalorisée par rapport à elle. Notre propos est de remonter avant cette scission non pas seulement dun point de vue chronologique, mais en examinant quelques échantillons dune littérature qui senracine dans lAntiquité juive et qui se prolonge, indépendamment des représentations chrétiennes, tout au long de lhistoire, Moyen Âge et Temps modernes compris. Plusieurs perspectives soffraient à nous: nous pouvions étudier la conception du corps humain qui se dégage des pratiques liées au culte et aux sacrifices: purification rituelle du «lépreux», règles concernant les prêtres sacrificateurs, les naziréens, la purification des parturientes, des femmes menstruées, des hommes atteints de flux vénériens... en un mot nous pouvions nous référer aux très nombreuses pratiques, relatives à lusage du corps et à sa dimension sacrée, énoncées dans le Lévitique et amplifiées et détaillées dans la tradition rabbinique (surtout dans les traités du Talmud de lordre Taharot)2. Ces quelques évocations suffisent pour nous rappeler que le corps nest pas saisi dans la Bible comme un objet neutre, dont létat à la fois physiologique et social serait indifférent à sa relation à Dieu aussi bien quà la communauté religieuse. Ces textes bibliques et leur développement dans la tradition juive orale permettent de «parler le corps»: lhomme, être de langage depuis la naissance depuis la conception? , est un être de langage dans et par son corps, langage qui, sancrant dans le corps, larrache à ses limites spatiales et temporelles. Tous les rites qui touchent directement à la réalité concrète du corps et ils sont très nombreux dans la religion juive classique ainsi que dans dautres religions dites païennes concourent à faire accéder au langage les conflits et les tensions qui se somatisent et, par là, à soulager langoisse qui en résulte. Mais ce nest pas à ce niveau seulement que la proximité de la religion dIsraël avec les cultes polythéistes est patente. La divinité est présentée dans les textes religieux hébraïques aussi bien dans la Bible que dans des écrits plus tardifs, comme ayant un corps de type humain. Bien sûr, plusieurs théologiens juifs (dont Philon et Maïmonide ne furent pas les moindres) ont cherché à réduire ce quils ont appelé «anthropomorphismes» au rang dallégories abstraites. Ils considéraient cette forme de représentation du divin comme une limitation insupportable de sa puissance. Mais cet effort de rationalisation réductrice ne devrait pas nous empêcher de prendre le texte biblique comme il se donne ainsi que les écrits classés parmi la littérature juive ésotérique, comme celui où Dieu est présenté comme un géant dune taille fantastique dont lenvergure corporelle est vertigineuse et dépasse celle de lunivers dans son ensemble. Les écrits dits du Chiour Qomah3 («Mesure de lenvergure corporelle») témoignent de la très grande force de la conception de la divinité comme dotée dun corps, même si ce corps de forme humaine est gigantesque et paraît illimité. Ce sont là bien des points que nous naborderons pas dans la présente étude, mais que nous tenions à signaler en passant, ne serait-ce que pour indiquer les multiples déclinaisons de la pensée du corps sans limites dans le cadre de la tradition hébraïque, biblique et post-biblique. Un simple regard sur le texte de la Genèse nous en apprend beaucoup sur la place que nous avons appelé le corps dengendrement. Une même notion qualifie le devenir cosmogonique et la généalogie humaine: dans les deux cas le texte emploie le terme de toldot que lon peut traduire par «engendrements». Ainsi en Genèse 2:4: «Telles sont les toldot du ciel et de la terre quand ils furent créés»; et en 5:1: «Tel est le livre des toldot dAdam.» Ce fait linguistique nest certainement pas fortuit. Le processus de création et celui de procréation, bien que différents, sont désignés par un même vocable, ce qui implique que la conception de lengendrement humain et de la filiation sinscrit de plein droit à lintérieur du mouvement créateur divin, que la procréation ne fait en quelque sorte que continuer la cosmogénèse, quelle en est une étape ultérieure. Le verbe «créer», bara, signifie aussi bien «enfanter»4. En outre un des récits de lapparition de lhomme est très éloquent à cet égard. Citons-le dabord: «Dieu dit: Faisons lhomme à notre image, selon notre ressemblance... Dieu créa lhomme à son image, à limage de Dieu il le créa; mâle et femelle il les créa, Dieu les bénit et il leur dit: Fructifiez et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-là» (Genèse 1:26, 27, 28). Bien que des siècles de discours théologiques aient tenté de vider ces paroles de leur contenu, un lecteur impartial perçoit distinctement ceci: 1) Comme dans la pensée religieuse égyptienne de lAntiquité, lhomme est bâti selon la forme divine; ainsi dans la sagesse de Merikaré (vers 2000 av. J.-C.) lon trouve cette formule: «Les hommes sont les images de Dieu issues de ses membres5.» 2) Les mêmes expressions qui désignent cette ressemblance de lhomme à Dieu (tselem et demout) sont employées pour qualifier la ressemblance dun enfant à son père: «Quand Adam eut vécu cent trente ans, il engendra un fils à sa ressemblance, selon son image et il lappela du nom de Seth» (Genèse 5:3). La création de lhomme et son engendrement ne sont que deux moments dun mouvement unique. 3) Lhomme, en tant quimage de Dieu, est un composé du mâle et de la femelle; cela se retrouve encore dans les spéculations théogoniques égyptiennes et en particulier héliopolitaines où les dieux principaux sont quatre couples mâle et femelle6. 4) Image de Dieu, comme lui mâle et femelle, lhomme est chargé de procréer. Cest sans doute par cette action procréatrice que lhomme est effectivement à limage de Dieu, créateur ou géniteur du ciel et de la terre. Sans doute est-ce là encore une particularité du texte biblique qui na pas été suffisamment souligné par les exégètes: la première chose que Dieu dit à Adam (cest-à-dire à lhomme et à la femme) nest pas linterdit de la consommation du fruit de larbre de la connaissance du bien et du mal. Faisant suite très logiquement à la mention de la ressemblance avec le Dieu créateur, la puissance procréatrice de lhomme est évoquée. Ce nest certainement pas un hasard de la distribution des éléments du récit qui en est la cause! Immédiatement après que lhomme est décrit comme étant créé mâle et femelle à la ressemblance de Dieu, il lui est dit dengendrer. Cest quil y a un lien entre limage de Dieu avec laquelle il a été créé et sa capacité dengendrer dautres hommes. Sans doute, Dieu a donné son image à lhomme pour quil puisse procréer de lhumain. Cette ressemblance ne serait rien dautre, finalement, quune puissance dengendrement de corps humains. La survie de lhomme comme humain, comme être parlant, il la tient de cette image divine double, mâle et femelle, qui le modèle organiquement. En effet, dans tout le récit biblique de la création, Dieu sexprime à la deuxième personne en sadressant à ses créatures à deux reprises seulement: à propos de la création des poissons (v. 22) et à propos de celle de lhomme, et cela en liaison à chaque fois avec leur puissance de procréation. Cette relation entre ladresse divine directe et la procréation nous semble hautement significative de linvestissement du Créateur dans le processus de procréation. La cosmogonie ne sarrête donc pas au premier chapitre de la Genèse, elle est continuée par lhomme pourvu dune puissance dengendrement dérivée de la puissance créatrice de Dieu, tout au long du récit biblique. Cest dans ce sens quil faut comprendre le célèbre verset: «Cest pourquoi lhomme quitte son père et sa mère et sattache à sa femme et ils deviennent une seule chair» (2:24). Cette chair une, ce nest pas autre chose que lenfant quils engendrent. Ici cest le pluriel le duel précisément qui engendre lunique et le singulier. Si lon se rappelle que cest de ce verset que le Nouveau Testament a tiré enseignement pour affirmer lindissolubilité du mariage (voir Marc 10:2, 9, Matthieu 19:4, 6, I Corinthiens 6:16, Ephésiens 5:31, 33), lon mesurera la distance qui sépare cette conception de la lecture juive traditionnelle de ce verset, attestée par Rashi7. La chair une, ce nest pas lunité statique du couple humain, mais laccomplissement de son pouvoir procréateur, linsertion de sa génitude dans le temps. Lhomme religieux en se reproduisant imite donc le travail divin de lorganisation originelle du cosmos, son acte procréateur peut-être considéré comme la réactualisation rituelle de la cosmogonie. Ainsi les premiers éléments qui concourront, plus tard dans la cabale médiévale, à faire de lunion sexuelle des corps un cérémonial sacré, voire une sorte de culte sacrificiel8, se trouvent déjà en filigrane dans le récit de la création du monde et de lhomme. Il faut noter cependant que lhomme lui-même nest pas présenté comme le fils ou le rejeton de la divinité. Ce nest que beaucoup plus tard que Dieu est qualifié de «Père», dans le Deutéronome 32:6 et surtout chez le prophète Malachie 2:10 (et passim). Bien que cette qualification soit tardive, elle nous donne un renseignement précieux: dans toutes les occurrences bibliques (de lAncien Testament) où cette désignation apparaît qui sont assez peu nombreuses Dieu comme Père est synonyme de Dieu comme créateur9. Compte tenu de cette connotation, il est possible de percevoir dans le récit cosmogonique de la Genèse que luvre de création du monde est assimilée à celle de lengendrement paternel: «père» désigne celui qui innove quelque chose qui a une suite (voir aussi Gen. 4:21 où «père» désigne le premier auteur des instruments de musique). Les signifiants bibliques autour dune activité créatrice sont souvent ceux-là mêmes qui parlent dengendrement et de paternité. Par ailleurs, le livre biblique de la Genèse peut être tout entier considéré comme le récit des mariages et des engendrements fondateurs, et les épisodes qui sont relatés entre les mentions des tables généalogiques qui rythment le texte ne sont que des récits daccompagnement de la matière principale: lénumération des engendrements et des mariages qui y ont présidé. Limitons à ces quelques remarques nos investigations sur des textes de la Bible. Résumons brièvement ce qui précède: il na pas été question un seul instant dune filiation spirituelle qui sopposerait à la filiation corporelle en la dévalorisant. Au contraire, cest lengendrement des corps humains qui déploie luvre créatrice, qui est partie intégrante de la cosmogonie et qui lactualise. Le processus dengendrement des humains raconté dans la Genèse prolonge lengendrement des cieux et de la terre. La différence entre le mâle et la femelle formant le couple humain est inscrite dans limage divine et par conséquent en Dieu même, et cela non pas à titre de simple allégorie, mais comme conception réaliste de la nature de la divinité, de son pouvoir créateur. Lattitude des anciens Hébreux vis-à-vis de la relation sexuelle et de la procréation a pu être jugée «naturaliste» par des historiens de la religion10. Mais ce jugement vient dune certaine myopie face aux textes bibliques, que lon narrive plus à percevoir autrement que comme porteurs dun message de théologie monothéiste. Lenjeu qui caractérise ces textes tient dans leur tentative de donner à lendrendrement humain rapport conjugal et généalogie un accès à la parole. En dautres termes, à affranchir de sa dimension «naturelle» linstinct de reproduction pour humaniser lacte procréateur, permettant la naissance de sujets qui ont chacun une place singulière et identifiable dans la chaîne des engendrements, qui est aussi bien la chaîne de la ressemblance à Dieu, son premier maillon. Ainsi donc, lengendrement charnel, la survie de lhumain qui passe par lenfantement des femmes, est valorisé pour lui-même en tant quil explicite limage divine. Israël est dabord la promesse dune descendance faite à Abraham, qui passe par lengendrement corporel et lunion sexuelle. Dans le Livre de Ruth par exemple, nous trouvons la bénédiction suivante adressée à Boaz pour son mariage avec Ruth: «Que yhvh rende la femme qui entre dans ta maison comme Rachel et comme Léa, qui à elles deux ont bâti la maison dIsraël» (4:11). Le sentiment de provenir dune même semence, enjeu de la promesse faite à Abraham, structure profondément la mentalité des Hébreux de lAntiquité, mais cela pour une raison quil ne faut pas se hâter de qualifier de naturaliste ou de primitive. Lexaltation paulinienne de lIsraël spirituel (authentique) contre lIsraël charnel, si souvent redite, exprimée avec ardeur dans lEpître aux Romains qui a permis lextension indéfinie du schème dIsraël et son universalisation, a fait perdre de vue un fait crucial: ce nest pas comme fils «naturel» dAbraham que lHébreu se sentait lié à son peuple, mais comme fils légitime, cest-à-dire reconnu par son père. Le corps du nouveau-né sinscrit dans la chaîne généalogique parce que la loi établit le principe de sa légitimation, de sa reconnaissance comme maillon de la chaîne. Cest dans le cadre de la fidélité à cette loi que cette inscription est possible. Et quel est lenseignement de cette loi qui induit plus que les autres cet accrochage à la ligne des générations? Très précisément le caractère sacré du mariage, de lacte conjugal: en fait, la fidélité de lépouse. Quand les prophètes veulent fustiger les péchés dIsraël, dénoncer ses dénaturations, ses manquements, ils choisissent avec prédilection la métaphore de la femme infidèle, de ladultère et de la prostituée. Ces métaphores sont significatives à deux niveaux: elles révèlent la fidélité de la femme comme symbole du lien dIsraël à son Dieu, en même temps elles montrent que cest cette fidélité qui assure la véracité de la filiation charnelle, cest-à-dire du lien avec les pères et mères, premiers porteurs de la semence consacrée. Ainsi le corps engendré et engendrant est-il vecteur de limage divine, il est son multiplicateur, à condition que sa mère ait été lépouse de son père, quil puisse se reconnaître comme enfant dun homme qui a été le mari de sa mère. Pour le dire avec dautres mots: sil reconnaît quil doit sa naissance au désir que ses géniteurs se sont mutuellement porté, désir mutuel éveillé par la loi de fidélité, il sinscrit sans peine dans la chaîne des engendrements, il devient un moment singulier du processus de création quil prolongera à son tour. La rupture paulinienne porte justement sur ce point: lIsraël spirituel est instauré à partir de la christologie qui a rompu le lien de naissance: le père du Christ nest pas lépoux de sa mère11. Son père préside à lorigine des généalogies, il ne fait pas partie de ses maillons, le fils est donc directement issu de la Racine primordiale, sans médiation. La chaîne dengendrements depuis Adam est rompue. Comme conséquence inévitable, le corps singulier nest plus le miroir en lequel se réfléchissent et aboutissent les corps des parents antérieurs, il nest quun habit de circonstance; en outre, parce que le Christ na pas lui-même engendré dautres corps, il ne sinscrit ni à la fin ni à lorigine dune nouvelle série généalogique, mais rompt le corps dengendrement pour en délivrer lesprit, et, dans la doctrine de Paul, cette brisure instaure une distance désormais abyssale entre la relation dite charnelle et cet esprit qui a été délivré de la chair, cest-à-dire de ce qui se reproduit selon les lignées. La mort était surmontée par lextension horizontale de lhumain les générations , elle est désormais dépassée par une extension verticale, une ascension. Il me semble que lessentiel de ce qui se joue dans la christologie de lIncarnation et dans le rejet paulinien de la chair dans sa fécondité, dépend de cet éclatement de la généalogie considérée jusque-là comme expansion de la créativité divine. En témoignent avec éloquence et clarté les développements gnostiques du paulinisme. Nous mentionnerons seulement pour mémoire un passage du Livre des secrets de Jean appelé encore Apocryphe de Jean, ouvrage appartenant au Codex II parmi les écrits trouvés à Nag Hammadi. Le Dieu créateur de la Genèse y est considéré comme un archonte usurpateur, qui, à laide des 365 puissances de ténèbres produites par ses soins, jette Adam dans «loubli de ses origines célestes et afin de sassurer dune plus grande dissémination, et donc dun affaiblissement des particules de lumière, crée la femme qui compromet Adam et lenlise dans le cycle des engendrements12». Voici un bref extrait de louvrage en question: «Jusquà aujourdhui, les rapports sexuels ont persisté à cause du premier archonte, et il a semé le désir génésique dans celle qui appartient à Adam; il a suscité par les rapports sexuels la reproduction de limage corporelle et il géra [les corps] par son esprit travesti» (traduit par Michel Tardieu, dans Ecrits Gnostiques. Codex de Berlin, Paris, Le Cerf, 1984, p. 147). Le Dieu créateur, la création, le corps, lengendrement, tous participent, pour lauteur gnostique, de la même logique: éloigner lhomme de son origine céleste, perpétuer lexil de létincelle de lumière dans lunivers obscur de la matière. Le désir à peine implicite que lon perçoit dans cette pensée est celui dun contact, par-delà la série des générations, avec lentité première authentique, lEsprit invisible, comme dit encore lApocryphe de Jean, qui na aucun lien organique avec un processus généalogique. La reproduction sexuée, celle de limage corporelle, relève, le texte y insiste, de la logique du travestissement. Elle nest pas même, comme pour Platon dans le Banquet13, une imitation ou un tenant-lieu de limmortalité, elle est la logique de la mort même: selon un logion gnostique célèbre, Jésus répond à la question de savoir quand la mort disparaîtra par cette formule: «Quand vous, les femmes, aurez cessé denfanter14.» En dautres termes: lhomme est mortel en ce quil prolonge la création et fait uvre créatrice par lengendrement. Le corps dengendrement, tel quil est élaboré dans le texte biblique de lAncien Testament, est le substrat de la causalité mortelle introduite par larchonte créateur. Ce nest pas le corps en tant que tel qui est visé, mais lenchaînement créateur auquel il est lié, qui implique dissémination, éparpillement, multiplication, passages. Le bouddhisme présente sans doute de nombreuses affinités avec ce type de pensée. Il semble plus difficile de lui trouver des similitudes dans le mouvement essénien. Dans le judaïsme rabbinique, de nombreuses sentences attestent du développement et même de la survalorisation de lacte dengendrer perçu comme ce qui relie les acteurs humains à laction créatrice. Ainsi Dieu sassocie à luvre procréatrice des deux parents (Nida 31a) lunion conjugale pure réalise la descente parmi les partenaires de la présence divine (Sota 17a), celui qui sabstient dengendrer est considéré comme diminuant la ressemblance divine (Yébamot 63b). Ce nest donc pas essentiellement en fonction dun impératif naturel, ce nest pas pour assumer une dimension de la vie organique normale que lacte sexuel a sa place, mais il est censé pérenniser la relation entre le Créateur et la création, en prolongeant limage de Dieu dans la succession des générations. Nombreuses sont les sentences de la littérature rabbinique que lon pourrait citer qui insistent sur lengendrement comme donnant la possibilité à Dieu de résider sur la terre. À cet égard lui est reconnu un rôle théurgique fondamental: aucun processus naturel, ni germination des plantes, ni cycles des saisons ni phénomènes météorologiques ou astronomiques, ne donne au Créateur loccasion davoir part à nouveau à sa création, hormis la relation conjugale. Celle-ci est donc lélément clé dune interaction entre le Créateur et la création, elle actualise lorigine du monde et montre que cette origine est un acte de Dieu. Une grande partie des sept bénédictions nuptiales récitées lors du mariage juif traditionnel rappelle luvre créatrice. Très significativement, la procréation a été comparée au Temple, dont la fonction principale était dattirer la présence divine et ses bénédictions sur le monde, comme un capteur des forces divines investies dans le cosmos: «R. Abin dit: Le Saint béni soit-Il affectionne le fructifier et le croître davantage que le Temple» (Talmud de Jérusalem, Ketouvot 5:6). Dans ce cas, les corps engendrant effectuent un acte culturel singulier: ils servent Dieu en procréant des hommes qui seront à leur tour les supports de sa présence au sein de sa création terrestre. Pour cette raison aussi, laccouplement requiert la pureté rituelle des partenaires, comme le service du Temple requiert la pureté des prêtres officiants. Compte tenu de ces éléments, il nest pas si étonnant de trouver au Moyen Age, dans le mouvement théosophique et mystique appelé «cabale», censé transmettre des enseignements ésotériques anciens, ce motif de lengendrement humain élevé au rang dacte principal de limitatio Dei. A la cosmogonie biblique se superpose une véritable théogonie: lorigine elle-même a une origine: la cabale sattache à raconter les différents moments du processus démanation divine, cest-à-dire en fait du devenir personnel dun Absolu indicible appelé par convention Eyn Sof, lInfini. Or il se trouve que les cabalistes ont décrit avec prédilection ce processus de personnalisation en le considérant comme acte sexuel et procréation. Non seulement le Zohar a beaucoup développé ces représentations, mais depuis le xiiie siècle, ce type dherméneutique a été prépondérant dans les différents écrits de la cabale. Procréer cest donc imiter cest-à-dire reproduire à son niveau dexistence les phases principales du processus théogonique, même à la création du monde. Le corps humain comme signifiant a ainsi été considéré comme le modèle structurel du cosmos divin: il nest pas rare par exemple de rencontrer dans la littérature castillane une dénomination de laspect masculin de Dieu comme «Corps sacré du Roi». Celui-ci est présenté dans un passage du Zohar, comme sunissant à la Reine laspect féminin pour engendrer les âmes des hommes15. Cest lacte de chair qui est devenu le modèle de lenfantement des âmes par la divinité bisexuée. Ou, pour le dire plus rigoureusement, lacte de chair terrestre ne fait que prolonger et traduire une relation du même ordre qui a lieu entre les dimensions divines. Déjà au xiiie siècle, le cabaliste anonyme qui a écrit la Lettre sur la sainteté, véritable traité mystique sur la relation sexuelle, attribue au rapport procréateur une double fonction: dabord il fait de lhomme qui sy livre «lassocié de Dieu dans luvre de création16», puisque la procréation donne lopportunité de prolonger lacte démiurgique initial, ensuite, introduisant la conception proprement cabalistique, lacte conjugal est considéré comme la traduction au niveau humain de lunion des entités divines supérieures (celle des sefirot Sagesse et Intelligence appelées Père et Mère) qui aboutit à lengendrement, lui-même regardé comme un prolongement dans lunivers humain de lémanation de la sefira Connaissance, appelée parfois Fils17. Les sefirot Quelques précisions préalables simposent, avant de pénétrer plus avant dans lunivers des cabalistes. Il nous faut dire quelques mots à propos des sefirot (pluriel de sefira), notion qui a une importance centrale dans la cabale théosophique: ce mot désigne chacune des dix émanations émises à partir du Eyn Sof, lInfini ineffable, qui ont formé une structure spirituelle ayant la conformation dun corps humain. Le mot lui-même veut dire «nombre», mais les cabalistes lidentifient souvent avec le mot «saphir», pour faire valoir la fonction de médiation, de philtre, que ces émanations assument à légard de la «lumière» surabondante de lInfini. Ce que les hommes appellent «Dieu», de même le Dieu personnel dont la Bible raconte les actions et auquel elle attribue des noms et des qualités psychologiques, nest autre que cette structure émanative. Chaque sefira a un nom conventionnel principal, de la première appelée Keter (la Couronne), à la dernière dénommée Malkhout (Royauté) ou Atara (Diadème), cependant le lexique de leurs appellations est très étendu. Mentionnons, pour notre propos, quelques types de nominations: ainsi la deuxième sefira, la Sagesse, est surnommée Mère. Bien sûr ces deux sefirot forment un couple dont la relation est constante: comme le formule souvent le Zohar (Le Livre de la Splendeur,XIIIe siècle), la sefira Père sème dans la sefira Mère les semences ou essences primordiales de lensemble de la structure émanative des sefirot dont nous avons parlé. La Mère est le siège dun processus de différenciation où ces essences séminales acquièrent une certaine quiddité, à limage dun embryon qui sélabore dans le ventre maternel à partir dinfimes particules séminales. La sixième sefira, la Beauté, est linsistance où lensemble des émanations séminales aboutissent et se condensent, au centre de la structure dans le corps humain elle correspond à la colonne vertébrale et elle porte aussi les noms de Connaissance (lieu de connexion des sefirot Père et Mère) et de Fils, leur engendrement initial. La neuvième sefira, appelée Yessod (Fondement), assume la fonction, dans la structure émanative anthropomorphe, du sexe masculin chez lhomme. Elle est lorgane démission séminale de la divinité qui répand dans le cosmos ses influx vivifiant et fécondant, assurant ainsi la prospérité des hommes et leur bien-être. Cette émission séminale est regardée par le Zohar comme une source qui ne doit jamais tarir et dont le jaillissement permanent est nécessaire à la dissémination des influx divins bienfaisants. Cest lémission séminale humaine, qui, par sa constance et son insistance, sa fécondité dans lordre de lengendrement des corps, provoque, par laction sympathique quelle exerce parallèlement sur le monde den haut, les émissions ininterrompues des semences de vie divine à travers la sefira Yessod (Zohar, I, 186b). Celle-ci a été qualifiée par R. Joseph de Hamadan, cabaliste castillan de la fin du xiiie siècle, proche des conceptions du Zohar, de «pénis (amah) du Saint béni soit-Il». La dernière sefira, la dixième ou Royauté, recueille toutes les émanations et elle est le miroir où sont absorbées toutes les lumières issues de la structure émanative. Elle est dénommée Fille ou Épouse cest la dimension féminine principale qui est en contact direct avec les mondes inférieurs: monde des anges et monde matériel où se joue une partie de lhistoire humaine. Cest sans doute pour cette raison quelle a été identifiée par les cabalistes avec la Chekhinah lhabitation ou la présence divine sur terre dans la littérature rabbinique antérieure. Lharmonie règne dans cette structure dont le dynamisme fondamental est pensé à laide de la relation et de la physiologie sexuelles quand la sefira Beauté (Tiferet), le Fils la dimension masculine principale est accouplée à la sefira Royauté (Malkhout), la Fille. Ainsi ces deux sefirot forment deux pôles sexués dont les phases dunion ou de désunion rythment le dynamisme interne de la structure émanative et se répercutent ensuite sur le cosmos angélique et le monde humain. Nous avons été contraints au schématisme et à la partialité pour donner une idée sommaire de lensemble du système des sefirot. Il faut savoir encore que le processus démergence des essences des sefirot à travers lensemble de la structure émanative est à la fois dépeint par les cabalistes comme un engendrement et comme un mouvement de manifestation progressive: chaque nouvelle apparition dune sefira est une naissance. Il est donc légitime de parler de théogonie: le déploiement des dix sefirot est la genèse de la forme corporelle humaine à travers laquelle et dans laquelle linfini advient comme divinité. Lon peut aussi parler de théophanie: lensemble des sefirot et chacune dentre elles à son niveau manifeste une essence antérieurement cachée de ce devenir divin. De plus, comme cette pluralité de sefirot constitue un être unique, lUn du monothéisme juif, quelles sont essentiellement indissociables, il faudra parler dune autogénération. À première vue lavantage de cette représentation ésotérique du Dieu biblique par rapport aux représentations théologiques exotériques, réside dans la très grande souplesse du système, dans la richesse sémantique de cet Un, face à lextrême abstraction et à la très grande pauvreté de lUn exotérique, qui risque souvent de se pétrifier en ce que Henry Corbin a appelé lidole métaphysique du monothéisme orthodoxe (voir son ouvrage Le paradoxe du monothéisme, LHerne, Paris, 1981). Retenons quant à nous que les articulations dynamiques de cet Un qui se manifeste le système des sefirot sont principalement pour les cabalistes des unions de type sexuel, des copulations et des enfantements. Il est facile de concevoir que les relations conjugales dans le monde humain ont été pour les cabalistes un objet permanent de préoccupation et de méditation, dautant que les actes des hommes sont investis dun pouvoir théurgique dintervention dans le monde des sefirot où ils peuvent exercer une influence harmonisatrice au sein de ce cosmos théophanique. Nous voudrions citer un court passage extrait de luvre dun cabaliste du xvie siècle, Rabbi Moïse Cordovéro, qui résume assez bien les idées des cabalistes: «Il nexiste pas de commandement qui fasse vraiment ressembler à laccouplement den haut à tous égards comme celui-là [la relation entre lhomme et la femme]. Les autres commandements de la Torah font allusion à limage et à la ressemblance den haut pour unifier les sefirot. Cest cependant une allusion très lointaine. Tandis que le secret du mâle et de la femelle est vraiment le secret des sefirot supérieures, comme il est dit: Faisons lhomme... (Genèse 1: 26). Lunion et laccouplement [de lhomme et de la femme] est signe de laccouplement den haut, ce qui est dit [dans le Midrach]: Tous deux ne sont pas ensemble sans la Chekhinah, lorsque laccouplement est éloigné de toutes sortes de laideurs. Ce nest pas pour rien que la première prescription énoncée dans la Torah est: Fructifiez et multipliez» (Tefilah lé-Moché, p. 213a)18. Comme signe et chiffre des réalités invisibles et divines, laccouplement na pas son pareil. Sur ce point, un rapprochement simpose entre cette conception et celle de lhermétisme dorigine égyptienne transmise dans lAsclépius latin19. Mais laccouplement est davantage encore: il sympathise si bien avec le processus intra-divin dunion des aspects masculin et féminin quil est capable dêtre lagent déclenchant de cette union. Et cette action fait de lui en retour le réceptacle de la Chekhinah, la présence divine. Ici encore cest le caractère créatif de laccouplement corporel qui est mis en avant. Pourquoi cette amplification et ce passage du corps dengendrement humain créateur au corps dengendrement divin émanateur? À prendre les textes comme ils se donnent, ils ne nous parlent pas précisément dune imitatio dei au niveau de lunion conjugale. À les suivre, nous sommes invités à considérer lengendrement humain comme continuant et prolongeant à un degré plus poussé de dissémination lengendrement divin, la théogonie proprement dite à travers laquelle la divinité se manifeste à elle-même, avant de se révéler aux humains. En fait, les sources cabalistiques nous convient à lidée que lengendrement humain est ce par quoi la divinité accomplit un pas de plus dans son processus de manifestation: après lautogénération, théophanie de soi à soi, elle se manifeste à autre quelle-même en empruntant la voie de la succession des générations. Ainsi, les hommes nimitent pas seulement un processus parallèle situé dans un monde supérieur, en engendrant ils participent pleinement au mouvement de réalisation théophanique par lequel la théogonie primordiale atteint son achèvement. Pour les cabalistes, en effet, la création de lhomme répond à une nécessité intérieure de la divinité, elle est une étape cruciale dans le mouvement qui la conduit peu à peu au dévoilement et à lexpression personnelle. Si lhomme peut avoir le sentiment dimiter un processus supérieur, si souvent les cabalistes sy réfèrent comme tel, il ne sagit en fait que dune apparence: en saccouplant et en procréant, il pousse en avant la lignée théophanique, il lui donne la possibilité de progresser dans la voie de sa réalisation. Chaque génération nouvelle est donc une étape de la hiérohistoire, cest-à-dire de la manifestation de Dieu dans le temps. Cette insertion du processus théogonique dans la temporalité est tout le contraire dune Incarnation. Dieu naccomplit pas son être dans un individu à un moment unique. Pour aller vers son accomplissement, pour se personnaliser, il lui faut être passé dans la texture temporelle tissée par le déroulement du fil des engendrements. Chaque nouvelle conception, chaque nouvelle naissance sinscrit comme une étape indispensable sur la voie qui mène à la manifestation divine, eschatologique et messianique. Le corps dengendrement est ainsi un corps de passage: comme le chas dune aiguille, il permet au fil du devenir théophanique de traverser le temps et de tisser sa toile. Rabbi Joseph de Hamadan, dont nous avons déjà parlé, illustre parfaitement cette idée, quand il écrit: «Quiconque a des enfants, cest comme sil faisait subsister la chaîne de la ressemblance qui est dans le Char [divin], celui-ci est en effet appelé chaîne de la ressemblance [...], qui na pas denfants cest comme sil amoindrissait la chaîne de la ressemblance. Tout homme donc qui a des enfants réalise le Char den haut...20» La «chaîne de la ressemblance» désigne ici le système des dix sefirot, en dautres termes la structure théogonique primordiale. Engendrer, cest donc permettre à un maillon supplémentaire de cette «chaîne» démerger au jour. Sabstenir dengendrer revient par conséquent à priver cette chaîne dun degré dexpression, à diminuer lextension de cette ressemblance le char ou structure divine autogénérée dans le champ temporel où elle doit entrer pour parvenir peu à peu à sa pleine existentiation21. Muni de ces éléments, abordons la question posée au début. Nous aimerions indiquer ce qui nous incline à penser que les développements de la cabale médiévale très nombreux et de plus en plus élaborés et complexes constituent une évolution logique inhérente au mouvement de pensée déjà amorcé par le texte biblique et la tradition rabbinique. En tant quésotéristes, attachés à la recherche des motivations intérieures du texte de la Torah, peu intéressés par ses arrière-plans idéologiques ou supposés tels, les cabalistes ont perçu fortement ce que la notion de création qui se dégage du rapport entre la création du monde décrite dans les premières phrases de la Genèse et le processus créateur de lengendrement humain, impliquait comme conception de la divinité. Si, comme le déclare le texte biblique, lhomme est créé à limage et à la ressemblance de Dieu, cest que ce Dieu créateur est lui-même comme lhomme sujet dun processus créatif par lequel il advient et émerge du néant. Ou si lon préfère, cette image de Dieu que lhomme donne à scruter, est cela même qui est apparu aux cabalistes comme sa manifestation première, révélant à rebours la vérité initiale de la création comme ayant dabord son siège au sein du Créateur. Plus simplement: si Dieu a créé lhomme à son image, cest que cette image nest pas créée en même temps que lhomme, quelle lui préexiste et quil convient par conséquent de déterminer son point démergence. Et pour ce faire il suffit de sen tenir à la logique du récit biblique: lhomme transmet son image qui est en premier ressort celle de Dieu par lengendrement; cela implique que cette image a été transmise primordialement, est advenue à travers un processus identique à celui que révèle lengendrement humain. La création de cette «image», création que les cabalistes préfèrent souvent dénommer «émanation» (atsilout), a été déchiffrée tout naturellement à partir des données fournies en aval par le mode de génération humain. Le type dinterprétation du texte biblique qui a rendu possible et même nécessaire une telle approche, repose surtout sur une prise en compte rigoureuse des signifiants et de leur logique dapparition dans la trame du récit, elle suppose lindépendance vis-à-vis des grilles dinterprétations exogènes, quelles soient issues de la philosophie ou de la théologie. A la limite, ce mode de lecture a quelque chose qui rappelle le traitement juridique idéal dun texte de loi: cest en lui, strictement dans son cadre, que le sens est à découvrir recélé dans les replis de chacune de ses propositions. Aucune autre sphère de signification ne doit interférer, aucun intérêt culturel ou intellectuel ne doit subordonner le jeu intratextuel de décryptage. Cest ainsi que les cabalistes ont pu surmonter la panique que la conception du divin quils mettaient au jour aurait pu susciter dans un environnement culturel médiéval très anxieux de conformisme vis-à-vis des principes dun monothéisme sourcilleux. Contrairement aux apparences, la ressemblance de certaines conceptions de la cabale avec celles de systèmes religieux antiques ou polythéistes, nest pas un effet de la liberté dinterprétation sans limites, voire débridée du texte biblique. Bien au contraire, cest en collant à ce texte, à partir des données traditionnelles de lidéologie juive, dont le discours rabbinique avait transmis les éléments essentiels, que les cabalistes ont été capables de découvrir certaines strates primitives du récit biblique, par-delà les exégèses littérales ou allégoriques alors en vogue. Le devenir et limmuable Une question se pose encore: le devenir est ici perçu comme éminemment positif, constructeur. La puissance dengendrement déploie de la vie. Or, on la vu le plus explicitement avec le gnosticisme, le devenir est synonyme daltération, de corruption, de mort. Ce qui évolue, ce qui bouge, ce qui se dissémine, est voué à la disparition, alors que lêtre immuable, qui ne se produit ni ne se reproduit, jouit de léternité et ignore lombre de la mort. Il nous faut confronter ces perceptions antithétiques. Engendrer est-ce faire uvre de mort ou de vie? La réponse est loin dêtre aussi évidente que le laisserait penser la question. Proclamer lengendrement comme propagateur de la vie au nom dun vitalisme naïf ne vaudrait rien face à la force déconcertante de la vision gnostique, pour laquelle engendrer un corps cest engendrer un tombeau (soma-séma), cest enchaîner une âme à un amas de matière obscure. Pour aborder cette redoutable interrogation, il faut nous tourner vers la conception des cabalistes relative à lâme humaine dans son rapport avec le corps. Il faut tout dabord indiquer brièvement la façon dont les cabalistes ou certains dentre eux ont conçu lâme. Celle-ci est une entité spirituelle issue des sefirot ou émanations divines. Le Zohar les présente comme engendrées par lunion des dimensions masculine et féminine, Tiferet et Malkhout dénommées le Roi et la Reine. Mais les âmes ne procèdent pas toutes des mêmes régions célestes. Cest la qualité et la pureté de la relation sexuelle des parents au moment de la procréation du corps, qui détermine le degré délévation de chaque âme, la zone spirituelle doù elle est détachée pour venir au monde. Certains types dâmes, celles des prosélytes, sont engendrées par laccouplement post-mortem des justes, hommes et femmes, au sein de lEden, copulation qui procrée des lumières pneumatiques destinées aux nouveaux convertis dont lâme nest pas un héritage de leurs parents, comme il en va des Israélites de naissance (voir Zohar III, 167b sq.). Dans les écrits de R. Joseph de Hamadan, les âmes sont présentées comme étant rassemblées dans le jardin dEden céleste par familles et par groupes apparentés, dans un ordre généalogique à peu près symétrique à celui quelles connaîtront sur terre. La doctrine élaborée à Safed par R. Isaac Louria au xvie siècle, à partir de sources anciennes, considère que la totalité des âmes humaines présentes, passées et à venir étaient à lorigine contenues dans le corps mystique du premier homme, où elles étaient réparties dans chacun de ses organes. La faute a fait se disperser ces âmes qui progressivement, au fur et à mesure de leur passage sur terre, à travers les générations, se réparent du dommage qui leur a été causé. Les âmes les plus basses, celles qui se situaient dans les pieds, voire les talons du premier homme, seront les dernières à simprégner dans des corps sur terre avant la venue du Messie (voir Sefer ha-Guilgoulim, chap. 1 et 2). Ces rappels ne visent quà montrer une constante dans les diverses doctrines des cabalistes: avant même davoir un destin terrestre, lâme est attachée à la corporéité, même sil ne sagit pas encore dun corps singulier avec lequel elle partagera une existence. Et cette corporéité antérieure au corps est également une corporéité dengendrement. Le domaine de lesprit, sil se distingue de celui du corps matériel, reste hanté par lordre corporel qui lui confère ses déterminations formelles. Le corps singulier sintègre de plein droit au sein de cette corporéité plus large qui lenglobe, il nest pas un accident de la lumière, mais un passage obligé de sa propagation. À ce titre, il a joué le rôle de texte naturel où un savoir concernant les réalités supérieures est inscrit. Pour permettre au lecteur de se faire une idée de la façon dont le corps en tant quespace de connaissance, lieu de gnosis pour le cabaliste, a été appréhendé, nous citerons seulement quelques lignes de lIntroduction du livre majeur dun célèbre cabaliste italien du xviiie siècle, Rabbi Moïse Hayyim Luzzatto, commentant quelques formules dun passage du Zohar sur le Cantique des Cantiques: «La deuxième science [qui vient après lapprentissage du système théogonique exposé dans le paragraphe précédent] consiste à connaître son corps, etc. Ici commencent les connaissances essentielles qui viennent à la suite des connaissances relatives à larbre [i.e. à la structure complexe des configurations émanatives et des sefirot]. La première consiste en la connaissance du secret de ce corps, selon la totalité de sa forme et de ses organes, de tous les éléments de son fonctionnement, comment il senracine dans les sefirot supérieures qui toutes convergent vers ce niveau qui est la ressemblance (demout) dAdam, cest pourquoi il a été la dernière création [du récit de la Genèse], car tout procède vers ce but. À la vérité, vers lui convergent toutes choses pour quil soit le seul agent du libre-choix, en effet, même lâme na pas de libre-choix en dehors de lui [du corps]. Qui est-il? Quel est lhomme à qui incombe toute cette uvre [posant cette question] lon comprendra bien en quoi il est la fin de toute la création, lon comprendra ici tous les liens qui existent entre les sefirot et lui. Tous les éléments de luvre dépendent de cette connaissance. Comment il a été créé. Comment ce corps-ci a émergé, ici lon comprendra les modes démergence des réalités matérielles dont le corps est le principal. Quel il est ensuite, quelle est lévolution de son histoire du début de son être jusquà la fin... Comment le corps est parfait. Ici lon comprendra le secret de cette ressemblance, quel il est selon les intentions placées en lui, cest ce dont il est traité constamment dans lIdra Rabba, lIdra Zouta et les Tiqounim22, autrement dit: la relation entre les sefirot, la loi de leur fonctionnement, est la loi même du fonctionnement du corps dans toutes ses parties, de cela dépend la compréhension [du verset]: Depuis ma chair je verrai la divinité (Job 19:26), afin de voir et comprendre toutes les activités de lhomme et lensemble de ses mouvements qui tous plongent leurs racines dans les sefirot...» (Adir Bamarom, Jérusalem, 1968 fol. 2a). Parmi les éléments qui méritent dêtre retenus énumérons ceux-ci: 1) Cest par son insertion dans un corps que lâme acquiert la liberté, dimension considérée ici comme positive. 2) Le corps humain occupe une place spéciale au sein de lunivers matériel. Il nest pas nimporte quel type dassemblage et de composition entre les éléments de la matière. 3) Il est structuré anatomiquement et il fonctionne physiologiquement de manière parfaitement homologue avec le système des sefirot et les lois de leurs relations. 4) De ce fait, étudier et connaître son propre corps permet dobtenir des connaissances concernant la divinité, dont le système des puissances et des émanations se règle selon les mêmes caractéristiques. Lâme nest pas prisonnière dans un habitacle ténébreux et mortel: son passage dans un corps humain lui fait accéder à la dimension du libre choix qui la rapproche paradoxalement de son modèle divin. Dans un corps elle peut accomplir librement une uvre qui la fait accéder à un rang supérieur. Cette uvre est elle-même un travail nécessaire au plein épanouissement de lémanation divine. Pour serrer de plus près la conception des cabalistes, quand on loppose à celle des anciens gnostiques, qui ne font finalement que radicaliser des thématiques chrétiennes, surtout pauliniennes et johanniques23, il faut rappeler quà leurs yeux de fidèles héritiers des traditions rabbiniques anciennes, la mort du corps nest pas une situation définitive pour lui. Le concept de résurrection est tout à fait essentiel dans ce contexte; il implique pour nous ceci: engendrer un corps nest pas engendrer un tombeau, puisque ce corps a un futur après sa mort inéluctable. Beaucoup de cabalistes considèrent que le corps de résurrection est un corps éternel, impérissable. Celui-là nest certes pas engendré par dautres corps, ses parents, néanmoins il résulte du corps périssable premier, il en est la transfiguration et la reconstitution à partir de la poussière ou des ossements du corps engendré. De ce fait, et à un second degré, la procréation induit un processus irréversible dans lordre même de la vie, même si cette vie subit un passage ténébreux. Un cabaliste du début du xviie siècle, Rabbi Isaïe Horowitz, dont limportance ne peut être sous estimée, présente avec netteté comment il envisage fondamentalement le couple du corps et de lâme: «A un certain égard, le corps et lâme sont tous deux égaux, cest-à-dire que tous deux sont spirituels, ainsi quétait le premier homme avant la faute et ainsi quil en ira dans lavenir... même la matière terrestre redeviendra spirituelle et tous deux auront la même valeur, tel est le but: [que le corps et lâme] soient éternels...» (Chné Louhot ha-Berit, I, p. 20a, note marginale)24. La faute du premier couple na fait que brouiller et voiler la réalité essentielle de la nature de la matière et donc du corps, elle a introduit une coupure provisoire à lintérieur dune substance spirituelle unique. Dans lavenir eschatologique, la spiritualité de la matière sera retrouvée et le corps et lâme formeront un individu éternel. La vision du monde que suppose une telle conception reflète un optimisme catégorique dont les gnostiques de lAntiquité étaient tout à fait incapables. Elle étonne par sa radicalité et par le renversement quelle invite le lecteur à assumer quant à sa façon de classer le corps et lâme dans les hiérarchies communes. Mais cest cette radicalité, et seulement elle, qui a assez de puissance provocante pour tenir tête à la toute-puissante conception gnostique chrétienne. Elle implique ceci vis-à-vis du corps dengendrement: celui-ci voue à la vie, à la vie éternelle. La flétrissure de la mort nest pas le dernier terme, ni le destin final. Elle est passage. Lengendrement des corps dans cette perspective eschatologique, a donné lieu à une conception du salut lié à la série des naissances. Un cabaliste de la première moitié du xxe siècle, R. Juda Lev Aschlag, commentant un passage du Zohar où il est question de la nécessité du mariage léviratique pour assurer à un frère sans enfant, une descendance terrestre non seulement au frère de sang, mais, par un biais particulier, au frère humain en général explique: «Bien que la mort ait été décrétée pour lhomme, elle qui le sépare de la racine divine éternelle, il nen est pas cependant détaché définitivement, puisque grâce aux enfants que chacun engendre, chacun demeure lié à sa racine divine éternelle, car tout enfant est un fragment du corps du père, ainsi tout homme se trouve être comme un anneau dans la chaîne de la vie, qui commence avec le premier homme, et qui se prolonge jusquà la résurrection des morts, éternellement, sans interruption. Et tant que pour lhomme la chaîne de la vie ne sest pas rompue, puisquil a laissé un enfant après lui, la mort nopère à son égard aucune séparation davec léternité, cest comme sil était encore en vie.» (Zohar im Perouch ha-Soulam, tome 3, Vayéchev, Londres, 1970, p. 386). Il nest même plus question de lâme dans ce passage. Comme si les plus anciennes conceptions bibliques reprenaient soudain le dessus et refaisaient surface après des siècles de parcours souterrains, pour imposer une vision du salut purement terrestre, corporelle, à travers la fécondité de lhomme qui le relie à la vie par-delà la mort, qui nest plus séparation et rupture, en attente de la résurrection. Les cas de stérilité involontaire ont donné lieu, dans un tel contexte idéologique, à de nombreuses discussions qui cherchent à en déterminer les causes cachées et la façon de les surmonter. Mais ces cas problématiques ne sont jamais le prétexte dune révision de la thèse fondamentale: lindividu doit son salut à sa postérité même si cette postérité est obtenue par des voies détournées, comme le lévirat. Il est utile dindiquer ici un fait dimportance: quelle que soit la place centrale que les cabalistes ont accordée au corps, lieu pour eux dacquisition dune gnosis touchant les mondes supra-célestes la structure divine même corps capable daction théurgique sur ces domaines sacrés, il nest pas devenu pour eux un objet dexaltation plastique ou de contemplation esthétique. Aussi loin quil ma été donné de maventurer dans les écrits de la cabale, je nai jamais surpris de marque dadoration de la forme corporelle: celle-ci demeure avant tout porteuse des signatures de lordre divin, elle est vecteur de connaissance, mais nest pas vouée à la fascination du regard. Ce qui explique la sobriété des dessins et autres diagrammes que les cabalistes ont abondamment produit pour illustrer leurs spéculations parfois très complexes, qui évitent toujours les représentations figuratives et préfèrent les tracés abstraits. De même que les cabalistes ont cherché lorigine de lorigine dans lordre du passé, ils sont partis en quête de la fin de la fin dans lordre du futur. Mais ces élaborations ne sont au fond quun long détour qui ramène au récit biblique du premier jour de la Genèse: celui-ci, avec simplicité, présente lhomme comme ayant été créé à limage de Dieu: fondamentalement donc, y compris dans sa forme corporelle, immortel comme lui. Cest le grand mérite des cabalistes davoir soutenu, aussi loin quil était possible, souvent contre les lectures des théologies en vogue, la tranquille hardiesse de ce verset de la Genèse, qui a été une source de méditation féconde pour des générations désotéristes. Aussi nous donnent-ils la possibilité, à nous lecteurs modernes de la Bible, imprégnés par les savantes constructions abstraites et réductrices des doctrines théologiques, de retrouver les éclats perdus du sens dun texte trop commenté et trop expliqué, dont toutes les causes se sont emparées pour le faire leur, sans égard pour ses non-dits, qui sont ce que cherche à exprimer, sans encore vouloir ou pouvoir le faire, la totalité de ses dits. Le regard de lésotériste sur le texte biblique diffère profondément du regard de lexotériste: il est attentif, à lextrême, à tout ce qui est en attente de dévoilement. La Révélation est pour lui affaire defforts quotidiens, elle nest pas un moment historique fondateur. Nous nous en sommes tenus dans cet article aux généralités. Il faut se plonger dans les milliers de livres, imprimés et manuscrits, que la tradition cabalistique a produits en sept siècles, pour se rendre compte à quel point les réflexions sur lengendrement des corps ont suscité des élaborations détaillées et multiples. Pour percevoir à quel point cela na pas a été un simple slogan pour eux que de considérer le corps fécond comme le lieu fatidique de leur marche vers la connaissance de Dieu, mais quils ont exploré avec précision et acharnement toutes les voies que le corps humain, avec ses organes et ses humeurs, ses fonctions et mouvements leur ouvrait, il suffit déjà de nous reporter aux diagrammes quils nous ont laissés, établissant les correspondances entre les membres corporels et les sefirot. Il est certain néanmoins, que, si le corps a pu avoir une place si singulière, cest parce que la généalogie des corps manifeste, aux yeux des cabalistes, une chaîne invisible dont les premiers maillons constituent lordre divin même et dont lactivité créatrice se déploie dans lactivité procréatrice humaine. |
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1. Celui-ci a été publié tout dabord en anglais, sous une forme différente dans Zone n°3, Fragments for a History of the Human Body, part one, édité par Michel Feher, New York, 1989, p. 48-73. retour texte 2. Le Talmud (littéralement «létude») désigne la somme rédactionnelle de la tradition orale élaborée dans les milieux rabbiniques, de Babylonie ou de Palestine entre le Ier et le VIIe siècles. Le traité en question est consacré aux divers problèmes concernant le pur et limpur et les pratiques de purification. retour texte 3. G. Scholem a consacré un chapitre de son livre traduit en français sous le titre La mystique juive. Les thèmes fondamentaux, Le Cerf, Paris, 1985, à lhistoire et au contenu de la littérature du Chiour Qomah. Il a été le premier savant moderne à lui reconnaître son antiquité. De telles conceptions anthropomorphiques ont leur équivalent dans la littérature judéo-chrétienne, voir Homélies clémentines, III, 7, XVI, 19 et XVII, 7 à 11. retour texte 4. Ce verbe signifie proprement «porter au-dehors», «faire sortir», et en araméen, langue proche de lhébreu, bar, bera, de même racine que bara (créer), signifie «enfant», «rejeton». retour texte 5. Lidée est à la fois celle dune ressemblance et celle dune filiation: les hommes sont les images de la divinité parce quils sont issus de ses membres: de même, un enfant ressemble à son père parce quil émane de lui. Le texte de la Genèse ne dit pas autre chose: si lhomme est créé à limage de Dieu, sil a une ressemblance avec lui cest parce quil procède de lui comme son rejeton. retour texte 6. Voir le livre de C. Desroches Noblecourt, La femme au temps des Pharaons, Stock/Laurence Pernoud, Paris, 1987, p. 21 sq. retour texte 7. Rashi est le nom, formÈ sur les initiales de Rabbi Salomon ben Isaac, du premier exÈgËte juif europÈen de la Bible au Moyen Age (xe et xie siËcles), qui ne fait souvent que restituer la lecture rabbinique la plus commune. Voir aussi la lecture de ce verset que donne Pierre Legendre dans son ouvrage Líinestimale objet de la transmission, Fayard, Paris, 1986, p. 255. retour texte 8. Sur ce dernier point voir notre ouvrage, La lettre sur la sainteté, La relation entre lhomme et la femme dans la cabale, Verdier, Lagrasse, 1986, p. 151. retour texte 9. Ce nest plus le cas dans le Nouveau Testament où la paternité divine est disjointe de son uvre de créateur et connote dans un autre registre. Cette notion de Père divin comme Dieu personnel de lhomme nest pas une innovation chrétienne, on la trouve dans la tradition juive antérieure, en particulier dans les dires des thaumaturges juifs, comme Honi (Onias); cf. par exemple Taanit 23a-b. retour texte 10. Voir par exemple G. Parrinder, Le sexe dans les religions du monde, Le Centurion, Paris, 1986, p. 191. Le chapitre consacré aux conceptions hébraïques est exemplaire de linfluence toute puissante du discours théologique bien-pensant sur une étude qui se veut historique, scientifique et impartiale. retour texte 11. Il nest pas insignifiant quune équation comparable préside à la naissance dAlexandre de Macédoine, trois siècles avant le Christ: celui-ci se croit mystiquement fils du dieu Zeus-Ammon, sa mère Olympias soutient en effet quAlexandre nest pas le fils de son époux Philippe, mais quil est le fruit du dieu avec lequel elle était en relation intime (voir A. Weigal, Alexandre le Grand, Payot, Paris, 1976, p. 46-56, 97-98, 146 passim; P. Jouguet, Limpérialisme macédonien et lhellénisation de lOrient, Albin-Michel, Paris, 1972, p. 17). Cela donne à penser quune filiation directe avec un dieu (ou Dieu), hors du circuit généalogique, par où la mère prétend que son enfant na pas son époux pour père, joue un rôle considérable dans la production de certaines figures héroïques. retour texte 12. Cahier Evangile, Supplément n° 58, «Nag Hammadi», présenté par R. Kuntzmann et J. M. Dubois, p. 40. retour texte 13. Voir fol. 207c à 210b. La supériorité de limmortalité par la procréation à limmortalité personnelle de lâme est fortement soulignée dans un texte zoroastrien du ixe siècle, voir Dâtastân i-Dênîk dans La naissance du monde, /La naissance du monde dans lIran préislamique», trad. Marijan Molé, Seuil, Paris, 1959, p. 313: «... cest même la meilleure et la plus excellente espèce dimmortalité [...]; la force miraculeuse qui permet de procréer fait que lon reste éternellement jeune dans ses enfants, ses petits-enfants et ses descendants bons dans un monde touché par lAdversaire; et on jouit ainsi dune vie éternelle qui se perpétue dans les enfants, les petits-enfants et les descendants [...]; et même une semence légère sur la balance conduit au Paradis.» Une idée très semblable avait été exprimée déjà au iie siècle avant J.-C. par le Siracide (ou Ecclésiastique 30:4-5), à propos dun fils bien éduqué: «Son père vient-il à mourir? Cest comme sil nétait pas mort, car il laisse après lui son semblable. Pendant sa vie il le voit et sen réjouit, et à sa mort il nest pas affligé.» retour texte 14. Cité par Clément dAlexandrie dans ses Stromates, 3, 9, voir Évangiles Apocryphes, traduits par F. Quéré, Seuil, Paris, 1983, p. 61. retour texte 15. Voir par exemple Zohar, I, 245b. retour texte 16. Voir notre ouvrage La lettre sur la sainteté, cit. note 8, p. 233-234. retour texte 17. La lettre sur la sainteté, cit., p. 231. retour texte 18. La lettre sur la sainteté, cit., p. 144-145. retour texte 19. Voir Corpus hermeticum, texte établi par A. D. Nock, traduction française de A. J. Festugière, Les Belles Lettres, Paris, 1946, (rééd. 1973) p. 320 à 323 (fol. 20, 21). Voir aussi le texte copte trouvé à Nag Hammadi, dans The Nag Hammadi Library, éd. par M. Robinson, Brill, Leiden, 1984, p. 300-301. [Cf. infra, p. 163.] retour texte 20. Voir notre ouvrage La lettre sur la sainteté, cit., étude préliminaire, p. 102 sq. retour texte 21. Nous empruntons cette expression à Henry Corbin. Il est notable que dans les dernières lignes de la Igueret ha-Qodech, la Lettre sur la sainteté, les dix générations qui précèdent la naissance du roi David évoquées dans le Livre de Ruth (4:8) sont présentées comme manifestant la plénitude du Chiour Qomah, corps divin composé des dix sefirot. Ainsi le corps mystique de la divinité chanté dans les hymnes des anciennes sources juives est considéré comme manifesté par le corps dengendrement, qui devient le révélateur au niveau du monde humain et de son histoire du corps divin. Voir notre ouvrage op. cit. (note 8), p. 256 et 323. Il va de soi que cette aptitude théophanique du corps dengendrement lui est conférée essentiellement par une soumission à des pratiques rituelles et éthiques gardiennes de sa dimension de sainteté et préservatrices du sacré dont il est porteur. Sans ces protections, le corps dengendrement perdrait sa puissance théogonique et théophanique, oubliant ainsi son destin, il se dédoublerait en corps engendrant et en corps désirant, oblitération de lunité essentielle du désir de jouir et du désir de procéder. retour texte 22. Différents écrits appartenant à la littérature zoharique. retour texte 23. Cest la thèse générale de louvrage de Simone Pétrement, Le Dieu séparé, aux origines du gnosticisme, Le Cerf, Paris, 1984. retour texte 24. Il y aurait de quoi consacrer une étude particulière au thème du corps de Moïse dans la cabale qui y occupe une place importante, R. Salomon Halevi Alkabets par exemple, cabaliste du xvie siècle, affirme que le corps du plus grand prophète dIsraël était déjà un corps de résurrection (voir son Berit Halévi rééd., Jérusalem, 1980, fol. 42d. Voir note ouvrage, Le Livre hébreu dHénoch, Verdier, Lagrasse, 1989, p. 242. Un ancien midrach qui remonte, semble-t-il, au viiie siècle, décrit létat des corps et de la vie conjugale dans le monde à venir, après la résurrection: «Tous les orifices [du corps] épancheront du miel et du lait, ainsi quune odeur daromates comme lodeur du Liban, comme il est dit: Du miel et du lait sont sous ta langue, et la senteur de tes vêtements est comme la senteur du Liban (Cant. 4:11). Et comme une semence qui ne cessera pas de sécouler du [corps des justes] dans le monde à venir, et même leur femme se rendra avec eux dans le monde à venir, comme il est dit: De même à son ami, il donnera le sommeil (Ps. 127:2), or les amis ne sont autres que les femmes, comme il est dit: Que vient faire mon amie dans ma maison (Jér. 11:15). Chaque juste sapprochera de sa femme dans le monde à venir et elles ne concevront pas et elles nenfanteront pas et elles ne mourront pas, comme il est dit: Ils ne se fatigueront plus en vain, etc. (Is. 65:23), ils ne se fatigueront plus, elles ne se fatigueront plus pour le néant et le vide comme elles faisaient auparavant, comme il est dit: Mais moi je disais: cest en vain que je me suis fatigué (Is. 49:4), et ils nenfanteront plus pour lhécatombe (Is. 65:23), ils nenfanteront plus des enfants pour la Géhenne, car ils seront la descendance des bénis du Seigneur (ibidem), eux et leur descendance ne seront pas éliminés du monde, et leurs rejetons seront avec eux (ibidem), ils se rendront dans le monde à venir en compagnie de leur femme et de leurs enfants» (Midrach Alpha-Betot, Baté Midrachot, II, éd. Wertheimer, Jérusalem, 1980, p. 458). Bien que lengendrement cesse, les rapports conjugaux perdurent et les enfants nés dans le monde ancien demeurent en permanence en compagnie de leurs parents dans le monde nouveau des ressuscités. retour texte |
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