04
mar

joan-of-arcPréface à la Jeanne d’Arc de Michelet

« Now the flames they followed Joan of Arc
As she came riding through the dark ;
No moon to keep her armour bright,
No man to get her through this very smoky night. »
Leonard Cohen

Tu m’as demandé d’écrire une préface à un livre sur Jeanne d’Arc et je me demande bien pourquoi. Parce que je suis une femme peut-être, plus à même de comprendre ce qui se passe dans la tête d’une héroïne, ou parce que je suis issue d’un milieu dont l’impiété prolétarienne n’a d’égal que son cosmopolitisme. Donc quelqu’un qui peut s’approcher de la sainte pucelle patriotique sans s’identifier à elle ou se perdre dans la fascination.
Soit. Prenons le temps à rebours, commençons par la fin. Allons nous asseoir parmi les juges et les gens d’Église.

C’est un jour de procès en sorcellerie dans la bonne ville de Rouen. Pourquoi « bonne » ? On disait ça. C’était sûrement un cache-misère, un de ces voiles de rhétorique qui ornait tout ce qui se rapportait à l’Église et au savoir en ces temps. Elle est là, Jehanne, épuisée et crasseuse, mal fagotée dans ses habits d’homme, son dernier rempart contre la convoitise et l’ignominie.
Son entêtement et son insolence me la rendent immédiatement sympathique. Curieusement, sa foi est sincère, sa fidélité n’atteint pas le bigotisme. Grecque, elle serait une Électre persuadée et défiant le pouvoir jusqu’à la mort. Mais elle est Lorraine et c’est l’Église militante qu’elle met au défi. Par sa seule présence en ces lieux, elle en indique l’absence de générosité, de miséricorde. Pour les insoumis, c’est la punition, la ­torture, le bûcher, la mort. Ou la réclusion perpétuelle. Nourrie de pain et d’eau, devant les gras évêques et les prélats, d’une seule réponse claire elle affirme l’ultime et lumineuse limite de sa foi : « Je suis venue par l’Église victorieuse, à elle je me soumets. — Et à l’Église militante ? — Je ne répondrai maintenant rien autre chose. » Et comme disait Samuel Beckett : Nothing is more real than nothing. Cette réalité, qui n’est rien pour les autres, c’est la voix des anges et des saintes. Rien de moins, rien de plus.
Pourtant, la chef de guerre fanatique, poussée par une sainte volonté à hisser sur le trône de France ce maigrelet Charles VII, ne m’a guère intéressée, et eut-il été gras, ce roi, qu’il ne m’eût guère intéressée non plus. Mais Jeanne a le génie de parer de théâtralité cet art monstrueux, la guerre. À Orléans, elle se surpasse dans la mise en scène de sa propre folie. Chevauchant, possédée, autour des bastilles anglaises, suivie d’une foule en plein délire mimétique. Un peuple en état d’ivresse et qui ne buvait pourtant que ses larmes de vierge, « ivre de religion et de guerre » dit Michelet, prêt à la suivre, comme le peuple des souris sa Joséphine. Mais, hélas, elle n’était pas Thomas Müntzer et, au nom de la foi, elle ne soulevait pas le peuple et la paysannerie contre les pouvoirs de la terre et des cieux, elle ne prêchait pas l’égalité et le partage, mais elle, l’insoumise, elle demandait au peuple de France de se soumettre au roi de France. Dommage. Ses larmes versées sur les souffrances du peuple n’ont pas formé le fleuve qui aurait pu noyer royauté et privilèges. Juste un ruisseau qui a coulé jusqu’à Reims. Il l’a abandonnée d’ailleurs, ce roi. Les histoires de rois et de bergères finissent toujours au détriment des secondes. C’est connu.
Mais il y a en elle bien plus que son attirail guerrier et religieux. Il y a, au cœur de la nuit, sa folie et sa nudité, sa tendresse pour des jeunes filles dont on ne sait si elle allait plus loin que quelques caresses, et d’ailleurs on s’en fiche. C’est Jeanne, ni sainte ni pucelle ni guerrière, seule et nue sur sa couche, débarrassée de son armure, de son étendard, de sa crasse guerrière, seule avec sa folie, qui nous mène au seuil de sa solitude, un peu voyeurs, un peu admiratifs. C’est là que la fascination s’exerce, déshabillée des horreurs immuables de la guerre.
Cette nudité est son pays, elle l’emporte avec elle le long des routes. Des voix angéliques y résonnent et tous ses rêves et ses pensées qui nous sont inconnus. Y sont inscrites, en cicatrices et en brûlures, toutes ses batailles, non plus seulement contre les Anglais, mais contre le monde des hommes. À fleur de peau, les voix qui l’ont appelée continuent leurs étranges propagations en ondes de chair. Son corps est son erreur, il est ce qui cloche, si j’ose dire. Il aurait dû, comme le corps des saintes, être mutilé, malade. De sa couche, telle Catherine de Sienne, elle aurait murmuré ses ordres de sainte, ses visions de sainte, ses voix, que sais-je ? Or, c’est ce corps de femme qu’elle a revêtu d’une armure, lancé dans le combat, frotté à la crasse des chevaliers et des soldats, dénudé dans les campements.
Si elle est investie d’une sainte mission, ce corps est en trop, et c’est sans doute ce qui emporte Michelet vers la pucelle, elle, dont l’âme est vouée à Dieu, mais dont le corps, en son temps, ne peut qu’être ensorcelé et à un point tel que, nue parmi la soldatesque, elle reste intouchable. Est-elle en cela sanctifiée ou maudite ? Je pencherai plutôt pour la seconde version. Malédiction d’une femme porteuse de voix célestes, angéliques, et d’un corps robuste, couvert de cicatrices. Oui, j’insiste, de cicatrices. En témoigne le souvenir écrit d’une jeune fille, presque une enfant, dont Jeanne a partagé la couche et qui restait interdite devant ce corps, lui livrant à la lueur d’une chandelle, dans sa bonne maison d’Orléans et à même sa peau, les cartes de toutes les dernières guerres, ainsi que l’aurait fait celui d’un soldat. Ces cicatrices sont le chemin de sa damnation, celui que les Anglais ont suivi pas à pas, entaille après entaille, pour la précipiter là où était sa place de sorcière : sur le bûcher.
Jeanne au bûcher, second volet de l’histoire de la pucelle et qui fit couler autant d’encre que de pellicule, c’est finalement Jeanne remise à sa place dans son corps maudit de guerrière, ensorcelé. Les Anglais, ces Vikings, ne s’y sont point trompé : femme-sujet, vierge guerrière, folle et possédée par des voix angéliques ? My eye ! Au feu, et qu’on en finisse ! Même ses cendres seront brûlées, et les cendres de ses cendres et tout ce qui lui a appartenu de matériel, parce que le reste, bien sûr, n’a fait que grandir dans l’ombre des flammes. Sa légende a surpassé celle de toutes les femmes de chair, elle qui devenait femme de feu. Sans ce corps, désormais voilé de flammes, elle retrouvait sa sainteté, sa grâce, son extraordinaire puissance de persuasion, elle qui, possédée par des anges qu’elle appelait par leurs noms, parvint à persuader un être bien indécis à se décider pour la royauté, ce qui n’était pas rien à une époque où entre le Roi et Dieu il n’y avait qu’une encablure. Et morte, toute chair disparue, elle a persuadé le monde du bien-fondé de cette folie.
On s’interroge aujourd’hui encore, et peut-être surtout aujourd’hui où les ondes parlent et s’agitent : et si c’était vrai, ces voix ? Elle n’avait quand même pas tout inventé cette petite gamine bergère, fileuse de laine. On croit bien au délire auditif d’un écrivain de science-fiction, pourquoi pas aux voix de Jeanne ? Elle, au moins, ne prenait pas de LSD.
J’aurais aimé contempler ses cicatrices, les suivre d’un doigt, les écouter. Premier corps de femme, détaché du mystère de l’enfantement et de la soumission, dégoulinant de sueur âcre. Oui, ça devait faire frémir les narines des Anglais, et puis, si les femmes de son temps avaient la langue bien pendue, il était tout de même rare qu’en elles parlent des anges.

Au fait, Jeanne, j’ai dit que de toi, tout avait été brûlé par les Anglais, corps et biens, mais ce n’est pas tout à fait exact. De toi, il est resté un chapeau que le roi t’avait donné et que tu avais offert à ta compagne d’une nuit. Un petit ­chapeau bleu fort bien ouvragé « avec quatre rebras brodés d’or ». La jeune fille l’a conservé et ses filles et les filles de ses filles, dans leur maison d’Orléans. Ce sont les sans-culottes qui l’ont brûlé. Comme quoi, sans culottes, mais peut-être pas sans jugeote. Après tout, tu avais mis un roi sur le trône. Eux venaient d’en chasser un. Entre toi et le peuple, il y aura toujours un malentendu, on ne peut rien y changer.
Mais tout de même, quelle belle relique ça aurait fait, au milieu des doigts et des rognures d’ongles des saints souffreteux. Un chapeau bleu et très coquet.

Patricia Farazzi

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