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Quatrième journée : Dix thèses sur la multitude et le capitalisme post-fordiste |
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Jai essayé de décrire le mode de production contemporain, ce que lon appelle le post-fordisme, sur la base de catégories tirées de la philosophie politique, de léthique, de lépistémologie et de la philosophie du langage. Non pas par coquetterie professionnelle, mais parce que je suis véritablement convaincu que le mode de production contemporain exige, pour être décrit de façon adéquate, cette instrumentation, ces perspectives larges. On ne comprend pas le post-fordisme si on na pas recours à une constellation conceptuelle éthico-linguistique. Cest dautant plus évident, du reste, quand le matter of fact consiste en lidentification progressive entre poiésis et langage, production et communication. Pour désigner dun seul terme les formes de vie et les jeux de langage qui caractérisent notre époque, jai utilisé la notion de «multitude». Cette notion, aux antipodes de celle de «peuple», se définit par lensemble des ruptures, des déplacements et des innovations que jai cherché à signaler. Citons en vrac: la vie en tant quétranger (bios xenikos) comme condition ordinaire; la prédominance des «lieux communs» du discours sur les discours «spécifiques»; le caractère public de lintellect, aussi bien en tant que ressource apotropaïque que comme pilier de la production sociale; lactivité sans uvre (cest-à-dire la virtuosité); la centralité du principe dindividuation; la relation avec le possible en tant que possible (opportunisme); le développement hypertrophique des aspects non référentiels du langage (bavardage). Dans la multitude, on a la pleine exhibition historique, phénoménique, empirique de la condition ontologique de lanimal humain: dénuement biologique, caractère indéfini ou potentiel de son existence, absence dun milieu déterminé, intellect linguistique comme «compensation» de la pénurie dinstincts spécialisés. Cest comme si la racine était apparue à la surface, se montrant enfin à lil nu. Ce qui a toujours été vrai napparaît quaujourdhui débarrassé de ses voiles. La multitude: une configuration biologique fondamentale qui devient manière dêtre historiquement déterminée, ontologie qui se révèle comme phénomène. On pourrait dire aussi que la multitude post-fordiste met en relief sur le plan historico-empirique laaopogenèse comme telle, cest-à-dire la genèse même de lanimal humain, ses caractères différentiels. Elle la résume en entier, elle la récapitule. Si on y pense, ces considérations plutôt abstraites ne sont quune autre façon de dire que la principale ressource productive du capitalisme contemporain, ce sont les attitudes linguistico-relationnelles de lêtre humain, lensemble des facultés (dynameis, puissance) communicatives et cognitives qui le caractérisent. Le séminaire touche à sa fin. Ce que lon pouvait dire a été (bien ou mal) dit. Maintenant, à lissue de cette navigation autour du continent «multitude», il ne reste plus quà insister sur quelques aspects importants. Cest à cette fin que je vous propose dix assertions sur la multitude et le capitalisme post-fordiste. Des assertions que jappelle thèses par simple commodité. Elles ne prétendent pas à lexhaustivité, elle nentendent pas sopposer à dautres analyses ou définitions possibles du post-fordisme. Elles nont guère que laspect apodictique et (jespère) la concision des véritables thèses. Certaines de ces assertions auraient peut-être pu se recouper entre elles, pour constituer une thèse unique. Par ailleurs leur séquence est parfois arbitraire: ce qui est présenté comme la «thèse x» ne perdrait pas grand-chose à être présentée comme la «thèse y» (et vice-versa). Il doit être clair, pour finir, que jaffirme souvent ou quil marrive de nier avec plus de netteté ou moins de nuances quil serait juste (et prudent) de le faire. Dans certains cas, je dirai plus que ce que je pense.
Thèse 1 Le post-fordisme (et avec lui la multitude) est apparu, en Italie, avec les luttes sociales que lon a lhabitude de désigner comme le «mouvement de 1977». Le post-fordisme, en Italie, a commencé avec les tumultes dune force de travail scolarisée, précaire, mobile, qui se prit de haine pour léthique du travail et sopposa, parfois de front, à la tradition et à la culture de la gauche historique, marquant une rupture claire par rapport à louvrier de la chaîne de montage, à ses us et coutumes, à ses formes de vie. Le post-fordisme en Italie a commencé par des conflits centrés sur des figures sociales qui, en dépit de leur apparente marginalité, allaient devenir le véritable pivot du nouveau cycle de développement du capitalisme. Du reste, il est arrivé en dautres occasions quun changement radical du mode de production soit précédé par la conflictualité des couches de la force de travail qui constitueraient par la suite laxe porteur de la production de plus-value. Il suffit de penser au danger que constituaient aux yeux des autres, au XVIIIe siècle, les vagabonds anglais, déjà expulsés des champs et sur le point dentrer dans les premières manufactures. Ou de penser aux luttes des ouvriers déqualifiés aux Etats-Unis dans les années 1910, luttes qui précédèrent la transformation fordiste et tayloriste, précisément fondée sur la déqualification systématique du travail. Toute métamorphose drastique de lorganisation du travail est destinée par principe à réévoquer les malheurs de l«accumulation originelle», en devant encore transformer un rapport entre les choses (les nouvelles technologies, une répartition différente des investissements, etc.) en rapport social. Cest justement dans cet intermède délicat que se manifeste parfois le revers subjectif de ce qui devient plus tard le cours inexorable des choses. Le chef-duvre du capitalisme italien, cest justement davoir transformé en ressource productive les comportements qui, de prime abord, sétaient manifestés sous les apparences du conflit radical. La conversion des propensions collectives du mouvement de 77 exode de lusine, désaffection du poste fixe, familiarité avec les savoirs et les réseaux de la communication en un concept renouvelé de professionnalisme (opportunisme, bavardage, virtuosité, etc.): voilà le résultat le plus précieux de la contre-révolution italienne (si lon entend par contre-révolution non pas la simple restauration de létat des choses antérieur, mais, littéralement, une révolution à lenvers, cest-à-dire le renouveau drastique de léconomie et des institutions afin de relancer la productivité et la domination politique). Le mouvement de 77 eut la mauvaise fortune dêtre traité comme un mouvement de marginaux et de parasites. Mais qualifier le mouvement de marginal et de parasite, cétait le point de vue de ceux qui agitaient de telles accusations. De ceux, en fait, qui sidentifiaient complètement au paradigme fordiste, considérant que seul était «central» et «productif» le poste fixe dans une usine de biens de consommation durables. Ils sidentifiaient donc avec le cycle de développement désormais sur le déclin. Tout bien considéré, le mouvement de 77 préfigura certains traits de la multitude post-fordiste. Toute blafarde et grossière quelle fût, sa virtuosité nen fut pas moins non servile.
Thèse 2 Le post-fordisme est la réalisation empirique du «Fragment sur les machines» de Marx. Marx écrit: «Le vol du temps de travail dautrui, sur quoi repose la richesse actuelle, apparaît comme une base misérable comparée à celle, nouvellement développée, qui a été créée par la grande industrie elle-même. Dès lors que le travail sous sa forme immédiate a cessé dêtre la grande source de la richesse, le temps de travail cesse nécessairement dêtre sa mesure et, par suite, la valeur déchange dêtre la mesure de la valeur dusage» (Marx 1939-1941 post.). Dans le «Fragment sur les machines» des Grundrisse dont jai extrait cette citation, Marx soutient une thèse bien peu marxiste: le savoir abstrait le savoir scientifique en premier lieu, mais pas seulement lui est en passe de devenir rien de moins que la principale force productive, reléguant le travail parcellarisé et répétitif à une position résiduelle. On sait que Marx a recours à une image assez suggestive pour désigner lensemble des connaissances qui constituent lépicentre de la production sociale et, ensemble, ordonnent tous les milieux de vie: le general intellect, lintellect général. La prééminence tendancielle du savoir fait du temps de travail une «base misérable». Ce que lon appelle la «loi de la valeur» (selon laquelle la valeur dune marchandise est déterminée par le temps de travail qui est incorporé en elle), que Marx considère comme la clef de voûte des rapports sociaux actuels, est cependant effritée et réfutée par le développement du capitalisme même. Cest là que Marx anticipe une hypothèse de dépassement du rapport de production dominant très différente de celles, plus connues, quil expose dans dautres textes. Dans le «Fragment», la crise du capitalisme nest plus attribuée aux disproportions inhérentes à un mode de production fondé réellement sur le temps de travail consacré par les individus (elle nest donc plus attribuée aux déséquilibres reliés à la pleine vigueur de la loi de la valeur, par exemple à la chute du taux de profit). Vient plutôt au premier plan la contradiction déchirante entre un processus de production qui désormais se sert directement et exclusivement de la science comme levier, et une unité de mesure de la richesse qui coïncide encore avec la quantité de travail incorporée dans les produits. Séloigner progressivement de cet étau conduit, selon Marx, à «leffondrement de la production fondée sur la valeur déchange», et donc au communisme. Ce qui saute aux yeux à lépoque post-fordiste, cest la pleine réalisation dans les faits de la tendance décrite par Marx, sans pour autant aucune contrepartie démancipation. Au lieu dêtre un foyer de crise, la disproportion entre le rôle assumé par le savoir et limportance déclinante du temps de travail a donné lieu à des formes de domination nouvelles et stables. La métamorphose radicale du concept de production même sest encore inscrite dans le contexte du travail pour un patron. Le «Fragment» fait plus quévoquer un dépassement de ce qui existe, il constitue une boîte à outils pour le sociologue. Il décrit une réalité empirique que tout le monde a sous les yeux: la réalité empirique de lordre post-fordiste.
Thèse 3 La multitude reflète en elle-même la crise de la société du travail. La crise de la société du travail ne coïncide certainement pas avec une diminution linéaire du temps de travail. Celui-ci démontre même une tendance inédite à tout envahir. Les positions de Gorz et de Rifkin sur la «fin du travail» (Gorz 1997; Rifkin 1995) sont erronées; elles engendrent des malentendus de toutes sortes; et ce qui est pire, elles empêchent dy voir clair sur la question quelles évoquent pourtant. La crise de la société du travail consiste plutôt dans le fait (comme nous le disons à la thèse 2) que la richesse sociale est produite par la science, par le general intellect, et non plus par le travail effectué par les individus. Il semble que le travail dépendant puisse être ramené à une portion presque négligeable de la vie. La science, linformation, le savoir en général, la coopération se présentent comme les piliers de la production. Ce sont eux qui sont importants et non plus le temps de travail. Toutefois ce temps continue de valoir comme paramètre de la richesse et du développement sociaux. Dépasser la société du travail constitue donc un processus contradictoire, théâtre de furieuses antinomies et de paradoxes déconcertants. Le temps de travail est lunité de mesure en vigueur, mais elle nest plus vraie. Ignorer lun des deux aspects cest-à-dire souligner seulement le fait quelle est en vigueur ou seulement le fait quelle nest pas vraie ne mène pas très loin: dans le premier cas, on ne saperçoit même pas de la crise de la société du travail, et dans le second on finit par avaliser des représentations iréniques à la Gorz ou à la Rifkin. Le dépassement de la société du travail se produit dans les formes prescrites par le système social fondé sur le travail salarié. Avoir trop de temps, ce qui représente une richesse potentielle, se manifeste comme une misère: aide sociale, chômage structurel (provoqué par les investissements et non par leur absence), flexibilité illimitée de lemploi de la force de travail, prolifération des hiérarchies, retour darchaïsmes disciplinaires pour contrôler les individus qui ne sont plus soumis aux préceptes du système de lusine. Cest là la tempête magnétique qui accompagne, sur le plan phénoménique, le déploiement dun «dépassement» si paradoxal quil saccomplit sur la base même de ce qui serait à dépasser. Je reprends la phrase-clé: le dépassement de la société du travail saccomplit dans lobtempération aux règles du travail salarié. Cette phrase ne fait quappliquer à la situation post-fordiste ce que Marx avait observé à propos des premières sociétés par actions. Selon Marx, avec les sociétés par actions, on a le «dépassement de la propriété privée sur la base même de la propriété privée». Ce qui revient à dire: les sociétés par actions attestent de la possibilité de déborder le régime de la propriété privée, mais cette attestation a lieu, encore et toujours, à lintérieur de la propriété privée et, même, renforce considérablement cette dernière. Toute la difficulté, dans le cas du post-fordisme comme déjà dans celui des sociétés par actions, cest de considérer simultanément les deux profils contradictoires, cest-à-dire la subsistance et la fin, la validité et le dépassement possible. La crise de la société du travail (si on la conçoit correctement) implique que la force de travail post-fordiste peut être décrite avec les catégories dont Marx sest servi pour analyser l«armée industrielle de réserve», cest-à-dire le chômage. Marx pensait quon pouvait diviser l«armée industrielle de réserve» en trois espèces ou figures: le fluide (aujourdhui on parlerait du turn-over, des retraites anticipées, etc.), le latent (là où linnovation technologique peut intervenir nimporte quand pour décimer lemploi), le stagnant (en termes actuels: le travail au noir, précaire, atypique). Selon Marx, la masse des chômeurs est fluide, latente ou stagnante, mais ce nest certainement pas le cas de la classe ouvrière qui a un emploi; il sagit dune partie marginale de la force de travail, mais pas de la partie centrale. Or, la crise de la société du travail (avec les caractères que jai essayé desquisser plus haut) fait en sorte que ces trois déterminations sappliquent, effectivement, à la totalité de la force de travail. La classe ouvrière en tant que telle est fluide, latente ou stagnante. Chaque prestation de travail salarié laisse transparaître sa non-nécessité, son aspect de coût social excessif. Mais cette non-nécessité se manifeste encore et toujours comme la perpétuation du travail salarié, sous formes précaires ou «flexibles».
Thèse 4 Pour la multitude post-fordiste, disparaît toute différence qualitative entre temps de travail et temps de non-travail. Le temps social, aujourdhui, semble déréglé parce quil ny a plus rien qui distingue le travail du reste de lactivité humaine. Donc, parce que le travail cesse de constituer une praxis particulière et séparée, à lintérieur de laquelle sont en vigueur des critères et des procédures spécifiques, très différents des critères et des procédures qui règlent le temps de non-travail. Il ny a plus un seuil net, bien défini, qui sépare temps de travail et temps de non-travail. Dans le fordisme, selon Gramsci, lintellect reste en dehors de la production; cest seulement une fois le travail accompli que louvrier lit le journal, se rend à la section du parti, pense, dialogue. En revanche, dans le post-fordisme, puisque la «vie de lesprit» est incluse pleinement dans lespace-temps de la production, cest une homogénéité essentielle qui prévaut. Travail et non-travail développent une productivité identique, fondée sur lexercice de facultés humaines génériques: le langage, la mémoire, la socialité, les inclinations éthiques et esthétiques, la capacité dabstraction et dapprentissage. Du point de vue du «quest-ce quon fait ?» et du «comment le fait-on ?», il ny a pas de différence substantielle entre travail et chômage. On en vient à dire: le chômage, cest du travail non rémunéré; le travail, quant à lui, cest du chômage rémunéré. On peut soutenir avec quelque raison que si, dun côté, on ne sarrête jamais de travailler, dun autre côté, on travaille toujours moins. Ces formulations paradoxales, et contradictoires, attestent dans leur ensemble que le temps social a déraillé. La vieille distinction entre «travail» et «non-travail» se résume à celle entre vie rétribuée et vie non rétribuée. La frontière entre lune et lautre est arbitraire, changeante, sujette à décision politique. La coopération productive à laquelle la force de travail participe est toujours plus vaste et plus riche que celle qui est en jeu dans le processus de travail. Elle comprend aussi le non-travail, les expériences et les connaissances qui ont mûri en dehors de lusine et du bureau. La force de travail ne valorise le capital que parce quelle ne perd jamais ses qualités de non-travail (cest-à-dire son inhérence à une coopération productive plus riche que celle que contient le processus de travail au sens strict). yuisque la coopération sociale précède et excède le processus de travail, le travail post-fordiste est aussi toujours du travail invisible. Cette expression ne désigne pas ici lemploi non contractuel, «au noir». Le travail invisible est en premier lieu la vie non rétribuée, cest-à-dire la part de lactivité humaine qui, complètement homogène par rapport à lactivité de travail, nest pourtant pas prise en compte en tant que force productive. Le point décisif, cest de reconnaître que, dans le travail, les expériences mûries en dehors de lui ont une importance prépondérante, en sachant bien toutefois que cette sphère plus large dexpérience, une fois incluse dans le processus de travail, est soumise aux règles du mode de production capitaliste. Là encore, le risque est double: ou nier lampleur de ce qui est inclus dans le mode de production, ou encore, au nom de cette ampleur, nier lexistence dun mode de production spécifique.
Thèse 5 Dans le post-fordisme, il existe un écart permanent entre le «temps de travail» et un «temps de production» plus long. Marx fait la distinction entre «temps de travail» et «temps de production» dans les chapitres XII et XIII du deuxième livre du Capital. Que lon pense au cycle semailles-récolte. Le journalier peine pendant un mois (temps de travail); puis il y a le long intermède de la maturation du grain (encore temps de production, mais pas temps de travail); enfin vient le moment de la récolte (de nouveau temps de travail). En agriculture et dans dautres secteurs, la production est plus étendue que lactivité de production proprement dite; cette dernière constitue à peine une fraction du cycle complet. Le couple «temps de travail»/«temps de production» est un outil conceptuel extraordinairement pertinent pour comprendre la réalité post-fordiste, cest-à-dire larticulation actuelle de la journée de travail sociale. Au-delà des exemples bucoliques proposés par Marx, lécart entre «production» et «travail» sadapte assez bien à la situation décrite dans le «Fragment sur les machines», cest-à-dire à une situation dans laquelle le temps de travail se présente comme un «résidu misérable». La disproportion prend deux formes différentes. En premier lieu, elle se donne à voir à lintérieur de chaque journée de travail de chaque travailleur dépendant. Louvrier surveille et coordonne (temps de travail) le système automatique de machines (dont le fonctionnement définit le temps de production); lactivité de louvrier se résume souvent à une sorte de manutention. On pourrait dire que, dans le contexte post-fordiste, le temps de production est interrompu, par moments seulement, par le temps de travail. Tandis que les semailles sont une condition nécessaire à la phase ultérieure de la croissance du grain, à lheure actuelle lactivité de surveillance et de coordination est placée, du début à la fin, à côté du processus automatisé. Il y a ensuite une deuxième manière, plus radicale, de concevoir la disproportion. Dans le post-fordisme, le «temps de production» comprend le temps de non-travail, la coopération sociale qui senracine en lui (voir thèse 4). Jappelle donc «temps de production»»lunité indissoluble de vie rétribuée et de vie non rétribuée, travail et non-travail, coopération sociale visible et coopération sociale invisible. Le «temps de travail» nest quune composante et pas forcément la plus importante, du «temps de production» tel quon lentend ici. Cette constatation pousse à reformuler, en partie ou en entier, la théorie de la plus-value. Selon Marx, la plus-value naît du surplus de travail, cest-à-dire de la différence entre travail nécessaire (qui rembourse le capitaliste de la dépense quil a faite pour acquérir la force de travail) et lensemble de la journée de travail. Eh bien il faudrait dire que la plus-value, à lépoque post-fordiste, est déterminée surtout par le hiatus entre un temps de production non pris en compte comme temps de travail et le temps de travail proprement dit. Ne compte pas seulement lécart, interne au temps de travail, entre travail nécessaire et surplus de travail, mais aussi (et peut-être davantage) lécart entre temps de production (qui contient en lui-même le non travail, sa productivité particulière) et le temps de travail.
Thèse 6 Le post-fordisme se caractérise par la cohabitation des modèles de production les plus divers, et pour dautres raisons, par une socialisation hors travail essentiellement homogène. Contrairement à lorganisation fordiste du travail, lorganisation post-fordiste est toujours et de toutes façons comparable aux taches du léopard. Linnovation technologique nest pas universaliste: elle fait davantage que de déterminer un modèle de production univoque et porteur, elle maintient en vie une myriade de modèles différenciés, et elle en ressuscite même parfois certains qui sont dépassés ou anachroniques. Le post-fordisme réédite tout le passé de lhistoire du travail, dîlots douvriers-masse en enclaves douvriers professionnels, dun travail autonome regonflé à la restauration de formes de domination personnelle. Les modèles de production qui se sont succédés sur une longue période se représentent synchroniquement, à la manière dune Exposition universelle. Le fond et le présupposé de cette prolifération de différences, de ce broyage des formes dorganisation, cest pourtant le general intellect la technologie informatico-télématique, la coopération productive qui comprend en elle-même le temps de non-travail. Paradoxalement, cest justement quand le savoir et le langage deviennent la principale force productive, que lon assiste à la multiplication effrénée des modèles dorganisation du travail, ainsi quà leur cohabitation éclectique. Il faut se demander ce que le concepteur de logiciel informatique et louvrier de chez Fiat ou le travailleur précaire ont en commun. Il faut avoir le courage de répondre: bien peu de choses sur le plan du salaire, des compétences professionnelles, et des caractéristiques du processus de travail. Mais aussi: tout, quant aux modes et aux contenus de la socialisation hors travail de chaque individu. Sont communes donc, les tonalités émotives, les goûts, la mentalité, les attentes. Mais tandis que cet ethos homogène (opportunisme, bavardage, etc.) est inclus dans la production et définit les profils professionnels dans les secteurs avancés, pour ceux qui sont affectés aux secteurs traditionnels ou pour les frontaliers qui oscillent entre travail et inoccupation, il innerve le «monde de la vie». Pour lexprimer par une formule: le point de suture se trouve entre lopportunisme mis au travail et lopportunisme universellement sollicité par lexpérience urbaine. A la fragmentation des modèles de production, à leur cohabitation sur le mode de lExposition universelle, le caractère substantiellement unitaire de la socialisation décrochée du processus de travail fait contrepoint. Thèse 7 Dans le post-fordisme, le general intellect ne coïncide pas avec le capital fixe, mais se manifeste surtout comme interaction linguistique du travail vivant. Comme on la déjà dit, Marx a complètement identifié le general intellect (cest-à-dire le savoir en tant que principale force productive) avec le capital fixe, avec la «capacité scientifique objectivée» du système des machines. Il a ainsi négligé lautre aspect, aujourdhui tout à fait dominant, selon lequel le general intellect se présente comme du travail vivant. Faire lanalyse de la production post-fordiste oblige à faire cette critique. Dans ce que lon appelle le «travail autonome de deuxième génération», mais également dans les procédures de fonctionnement dune usine radicalement modernisée comme celle de Fiat à Melfi, il nest pas difficile de reconnaître que la connexion entre savoir et production ne sépuise pas en fait dans le système des machines, mais quelle sarticule dans la coopération linguistique entre hommes et femmes, dans leur façon concrète dagir ensemble. Dans le contexte post-fordiste, certains ensembles conceptuels et certains schémas logiques jouent un rôle décisif et ne peuvent jamais se figer dans le capital fixe, puisquils sont indissociables de linteraction dune pluralité de sujets vivants. L«intellect général» contient donc des connaissances formelles et informelles, de limagination, des penchants éthiques, des mentalités, des «jeux de langage». Dans les processus de travail contemporains, il y a des pensées et des discours qui fonctionnent par eux-mêmes, comme les machines de production, sans devoir emprunter un corps mécanique ni même une petite âme électronique. Le general intellect devient un attribut du travail vivant, alors que ce dernier consiste de plus en plus en prestations linguistiques. On peut ici toucher du doigt à quel point la position de Jürgen Habermas est infondée. Habermas, dans le sillage des leçons de Hegel à Iéna (cf. Habermas 1968), oppose le travail à linteraction, l«agir instrumental» (ou «stratégique») à l«agir communicationnel». Selon lui, les deux contextes répondent à des critères qui sont sans commune mesure: le travail est réglé par la logique fins/moyens, linteraction linguistique repose sur léchange, sur la reconnaissance mutuelle, sur le partage dun ethos identique. Aujourdhui, cependant, le travail (dépendant, salarié, producteur de plus-value) est interaction. Le processus de travail nest plus taciturne, il est loquace. L«agir communicationnel» na plus son terrain privilégié, ou a fortiori exclusif, dans les relations éthico-culturelles et dans la politique, mais il déborde au contraire du contexte de la reproduction matérielle de la vie. Inversement, la parole dialogique sinstalle au cur même de la production capitaliste. Pour employer une formule:îafin de comprendre vraiment la praxis du travail post-fordiste, il faut de plus en plus se tourner vers Saussure et Wittgenstein. Cest vrai, ces auteurs se sont désintéressés des rapports sociaux de production: toutefois, puisquils ont réfléchi à fond sur lexpérience linguistique, ils ont davantage à nous apprendre sur l«usine loquace» que les économistes professionnels. On a déjà dit quune partie du temps de travail de lindividu est destinée à enrichir et à développer la coopération productive, cest-à-dire la mosaïque dont elle constitue une pièce. En clair: le devoir du travailleur, cest daméliorer et de faire varier le lien entre son propre travail et les prestations des autres. Cest ce caractère réflexif de lactivité de travail qui fait quen elle les aspects linguistico-relationnels prennent une importance grandissante; qui fait aussi que lopportunisme et le bavardage deviennent des outils de premier plan. Hegel avait parlé dune «ruse du travail», en entendant ainsi la capacité de favoriser la causalité naturelle pour arriver à en utiliser la puissance en vue dun objectif déterminé. Eh bien, dans le post-fordisme, la «ruse» hegelienne a été supplantée par le bavardage heideggerien.
Thèse 8 Lensemble de la force de travail post-fordiste, même la plus déqualifiée, est force de travail intellectuelle, «intellectualité de masse». Jappelle «intellectualité de masse» lensemble du travail vivant post-fordiste (attention, il ne sagit pas dun quelconque secteur particulièrement qualifié du tertiaire) dans la mesure où celui-ci est le dépositaire de compétences cognitives et de communication non objectivables dans le système des machines. Lintellectualité de masse est la forme principale que revêt aujourdhui le general intellect (cf. thèse 7). Inutile de dire que je ne fais nullement référence à une fantomatique érudition du travail dépendant; je ne pense évidemment pas que louvrier daujourdhui est un expert en biologie moléculaire ou en philologie classique. Comme je lai déjà dit, ce qui est surtout mis en évidence, cest lintellect en général, cest-à-dire les attitudes les plus génériques de lesprit: la faculté de langage, la disposition à lapprentissage, la mémoire, la capacité dabstraction et de faire des corrélations, la propension à lautoréflexion. Lintellectualité de masse na rien à faire avec les uvres de la pensée (livres, formules algébriques, etc.) mais plutôt avec la simple faculté de penser et de parler. La langue (comme lintellect et la mémoire) est ce que lon peut concevoir de plus courant et de moins «spécialisé». Ce nest pas lhomme de science, mais le simple locuteur qui est un bon exemple dintellectualité de masse. Cette dernière na rien à voir non plus avec une nouvelle «aristocratie ouvrière» et, en fait, elle en est même aux antipodes. A y regarder de plus près, lintellectualité de masse ne fait que donner toute sa vérité, pour la première fois, à la définition de la force de travail de Marx que lon a déjà évoquée: «la somme de toutes les attitudes physiques et intellectuelles qui existent dans la corporéité». Pour ce qui est de lintellectualité de masse, il faut éviter ces simplifications assassines dans lesquelles versent ceux qui cherchent toujours la répétition confortable des expériences passées. On ne peut pas définir un mode dêtre qui a son centre dans le savoir et dans le langage selon des catégories économico-productives. Il ne sagit pas, en somme, dun maillon de plus dans la chaîne constituée, que sais-je, de louvrier de métier, puis de louvrier de la chaîne de montage. Les aspects caractéristiques de lintellectualité de masse, disons son identité, ne peuvent pas être repérés en relation avec le travail, mais en premier lieu sur le plan des formes de vie, de la consommation culturelle, des usages linguistiques. Toutefois, et cest lautre face de la médaille, quand la production nest plus du tout le lieu spécifique de lidentité, à ce moment-là précisément elle se projette sur tous les aspects de lexpérience, subsumant en elle les compétences linguistiques, les penchants éthiques, les nuances de la subjectivité. Lintellectualité de masse est au cur de cette dialectique. Il est difficile de la décrire en termes économico-productifs et en cela précisément (et pas malgré cela), elle est une composante fondamentale de laccumulation capitaliste actuelle. Lintellectualité de masse (un autre nom pour la multitude) est au centre de léconomie post-fordiste précisément parce que son mode dêtre échappe complètement aux concepts de léconomie politique.
Thèse 9 La multitude met hors jeu la «théorie de la prolétarisation». Dans le débat théorique marxiste, lopposition entre travail «complexe» (cest-à-dire intellectuel) et travail «simple» (sans qualité) a donné bien des soucis. Quelle est lunité de mesure qui permet une telle opposition? Réponse dominante: lunité de mesure coïncide avec le travail «simple», avec la simple dépense dénergie psychophysique; le travail «complexe» est seulement un multiple du «simple». La proportion entre lun et lautre peut être déterminée en considérant les différents coûts de formation (école, spécialisations diverses, etc.) de la force de travail intellectuelle par rapport à la force de travail déqualifiée. Cette vieille question controversée mimporte peu ici; je voudrais cependant profiter, instrumentalement, de la terminologie que lon a utilisée à son propos. Je pense que lintellectualité de masse (cf. thèse 8), dans sa totalité, est du travail «complexe», mais, attention, du travail «complexe» irréductible à du travail «simple». La complexité, mais aussi lirréductibilité, dérivent du fait que cette force de travail mobilise, dans laccomplissement de ses fonctions, des compétences linguistico-cognitives humaines au sens générique. Ces compétences, ou facultés, font en sorte que les prestations de lindividu sont toujours marquées par un taux élevé de socialité et dintelligence, tout en nétant pas du tout celles de spécialistes (on ne parle pas ici dingénieurs ou de philologues, mais de travailleurs ordinaires). Ce qui ne se réduit pas au travail «simple», cest, si on veut, la qualité coopérative des opérations concrètes que lintellectualité de masse exécute. Dire que tout le travail post-fordiste est du travail complexe, non réductible à du travail simple, signifie aussi affirmer que la «théorie de la prolétarisation» savère aujourdhui complètement hors jeu. Cette théorie mettait son point dhonneur à signaler léquivalence tendancielle du travail intellectuel et du travail manuel. Cest précisément pour cette raison quelle se révèle inapte à rendre compte de lintellectualité de masse ou, mais cest la même chose, du travail vivant en tant que general intellect. La théorie de la prolétarisation échoue lorsque le travail intellectuel (ou complexe) nest pas identifiable à un réseau de savoirs spécialisés, mais se confond avec lutilisation des facultés linguistico-cognitives génériques de lanimal humain. Tel est le passage conceptuel (et pratique) qui modifie tous les termes de la question. La prolétarisation manquée ne signifie certes pas que les travailleurs qualifiés conservent des niches privilégiées. Cela signifie plutôt que toute la force de travail post-fordiste, complexe et intellectuelle, ne se caractérise pas par cette homogénéité par soustraction que le concept de «prolétariat» implique dhabitude. En dautres termes: la prolétarisation manquée signifie que le travail post-fordiste est multitude, et non peuple.
Thèse 10 Le post-fordisme est le «communisme du capital». La métamorphose des systèmes sociaux en Occident, dans les années 30, a parfois été désignée par une expression à la fois claire et en apparence paradoxale: socialisme du capital. On fait allusion ainsi au rôle déterminant assumé par lEtat dans le cycle économique, à la fin du laissez-faire libéraliste, aux processus de centralisation et de planification menés par lindustrie publique, aux politiques du plein emploi, aux débuts de lEtat providence (du Welfare). La réplique capitaliste de la Révolution dOctobre et de la Crise de 29 fut une gigantesque socialisation (ou, mieux, une étatisation) des rapports de production. Pour lexprimer avec la phrase de Marx que je citais plus haut, il y eut « un dépassement de la propriété privée sur le terrain même de la propriété privée». Cest lexpression communisme du capital qui résume le mieux la métamorphose des systèmes sociaux en Occident dans les années 80 et 90. Cela veut dire que linitiative capitaliste orchestre à son propre avantage les conditions matérielles et culturelles mêmes qui assurent le réalisme tranquille de la perspective communiste. Quon pense aux objectifs qui constituent le centre de cette perspective: abolition de ce scandale intolérable que constitue le travail salarié; disparition de lEtat en tant quindustrie de la coercition et «monopole de la décision politique»; valorisation de tout ce qui fait que la vie des individus est unique. Eh bien, au cours des vingt dernières années, on a mis en scène une interprétation captieuse et terrible de ces mêmes objectifs. Dabord: lirréversible diminution du temps de travail socialement nécessaire est allée de pair avec laugmentation des horaires de ceux qui sont «dans» le système et la marginalisation de ceux qui sont «en dehors». Même quand ils sont malmenés par les heures supplémentaires, lensemble des travailleurs dépendants se présente comme une «surpopulation» ou une «armée industrielle de réserve». En second lieu, la crise radicale, ou même la désagrégation des Etats nationaux sexplique comme une reproduction en miniature, à la façon des boîtes gigognes, de la forme-Etat. En troisième lieu, suite à la chute dun «équivalent universel» capable dêtre effectivement valide, on assiste à un culte fétichiste des différences, mais ces dernières, revendiquant un subreptice fondement substantiel, donnent lieu à toutes sortes de hiérarchies arbitraires et discriminantes. Si le fordisme avait englobé, et retranscrit à sa façon, certains aspects de lexpérience socialiste, le post-fordisme a ôté tout fondement au keynesianisme comme au socialisme. Le post-fordisme, enchâssé comme il lest dans le general intellect et la multitude, décline à sa façon les instances caractéristiques du communisme (abolition du travail, dissolution de lEtat, etc.). Le post-fordisme est le communisme du capital. Derrière le fordisme, il y a eu la révolution socialiste en Russie (et, même si elle a été vaincue, une tentative de révolution en Europe occidentale). On peut se demander quel tumulte social a servi de prélude au post-fordisme. Je crois que dans les années soixante et soixante-dix, il y a eu en Occident une révolution vaincue. La première révolution qui ne se soit pas élevée contre la pauvreté et larriération, mais spécifiquement contre le mode de production capitaliste, donc contre le travail salarié. Si je parle dune révolution vaincue, ce nest pas parce que beaucoup jacassaient à propos de la révolution. Je ne me réfère pas au carnaval des subjectivités, mais à un état de fait plus sobre: pendant une longue période, dans les usines comme dans les quartiers populaires, dans les écoles comme dans certaines délicates institutions dEtat, deux pouvoirs opposés se sont confrontés, entraînant une paralysie réelle de la décision politique. De ce point de vue objectif, sobre on pourrait soutenir quen Italie et dans dautres pays occidentaux, il y a eu une révolution vaincue. Le post-fordisme, ou le «communisme du capital», est la riposte à cette révolution vaincue, si différente de celle des années vingt. La qualité de la riposte est égale et contraire à la qualité de la demande. Je crois que les luttes sociales des années soixante et soixante-dix ont exprimé des revendications non socialistes et même antisocialistes: la critique radicale du travail; le goût marqué pour les différences ou, si lon préfère, le raffinement du «principe dindividuation»; non plus laspiration à se soumettre à lEtat, mais une attitude (parfois assez violente, certes) menant à se défendre de lEtat, à rompre le lien à lEtat en tant que tel. Il nest pas difficile de reconnaître des idées et des orientations communistes dans la révolution manquée des années soixante et soixante-dix. Cest pour cette raison que le post-fordisme, qui représente une riposte à une telle révolution, a donné vie à une sorte de «communisme du capital» paradoxal.
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Dix thèses sur le post-fordisme |
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