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1. Peuple vs multitude: Hobbes et Spinoza Je considère que le concept de multitude, par opposition à celui, plus familier, de «peuple», est un outil décisif pour toute réflexion sur la sphère publique contemporaine. Il faut avoir à lesprit que lalternative entre «peuple» et «multitude» a été au centre des controverses du XVIIe siècle, au plan pratique (fondation des Etats centraux modernes, guerres de religion, etc.) et au plan théorico-philosophique. Ces deux concepts opposés lun à lautre, forgés au feu de contrastes très marqués, ont joué un rôle de première importance dans la définition des catégories politico-sociales de la modernité. Ce fut la notion de «peuple» qui lemporta. «Multitude» est le terme perdant, le concept qui a eu le dessous. Pour décrire les formes de la vie en société et lesprit public des grands Etats qui venaient de se constituer, on ne parla plus de multitude, mais de peuple. Reste à se demander si aujourdhui, à la fin dun cycle long, cette ancienne dispute nest pas en train de se réouvrir; si aujourdhui, alors que la théorie politique de la modernité subit une crise radicale, la notion autrefois déboutée ne témoigne pas dune extraordinaire vitalité, prenant ainsi une revanche retentis Hobbes et Spinoza sont les pères putatifs des deux polarités, peuple et multitude. Pour Spinoza la multitudo désigne une pluralité qui persiste comme telle sur la scène publique, dans laction collective, dans la prise en charge des affaires communes, sans converger vers un Un, sans sévaporer sur un mode centripète. Multitude est la forme dexistence sociale et politique du Nombre1 en tant que Nombre: forme permanente, non épisodique ou interstitielle. Pour Spinoza, la multitudo est la clef de voûte des libertés civiles (cf. Spinoza 1677). Hobbes déteste la multitude jutilise à dessein un terme passionnel, bien peu scientifique il se déchaîne contre elle. Dans lexistence sociale et politique du Nombre en tant que Nombre, dans la pluralité qui ne converge pas vers une unité synthétique, il voit le pire danger pour l«empire suprême», cest-à-dire pour ce monopole de la décision politique quest lEtat. La meilleure façon de comprendre la portée dun concept celui de multitude dans le cas qui nous occupe est de lexaminer avec les yeux de celui qui la combattu avec ténacité. Cest précisément celui qui veut léliminer de lunivers théorique et pratique qui en saisit toutes les implications et les nuances. Avant dexposer brièvement la façon dont Hobbes présente la multitude tant détestée, il est bon de préciser le but que nous poursuivons ici. Je voudrais montrer que la catégorie de la multitude (justement celle qui est esquissée par Hobbes, son ennemi juré) aide à comprendre un certain nombre de comportements sociaux contemporains. Après les siècles du «peuple» et donc de lEtat (Etat-nation, Etat centralisé, etc.), revient enfin se manifester la polarité opposée, abrogée à laube de la modernité. La multitude comme dernier cri de la théorie sociale, politique et philosophique? Peut-être. Toute une gamme de phénomènes importants jeux de langage, formes de vie, propensions éthiques, caractères saillants de la production matérielle actuelle savère peu compréhensible, voire complètement incompréhensible, si ce nest à partir de la manière dêtre du Nombre. Pour enquêter sur cette manière dêtre, il faut avoir recours à une instrumentation conceptuelle assez variée: anthropologie, philosophie du langage, critique de léconomie politique, réflexion éthique. Il faut naviguer autour du continent-multitude en changeant souvent langle de la perspective. Ceci étant dit, voyons rapidement comment Hobbes, en adversaire perspicace, définit la manière dêtre du «Nombre». Pour Hobbes, cest lopposition politique entre multitude et peuple qui est décisive. La sphère publique moderne peut avoir soit lune, soit lautre comme centre de gravité. Cest dans cette alternative que la guerre civile, qui toujours menace, trouve sa forme logique. Le concept de peuple, selon les dires de Hobbes, est étroitement corrélé à lexistence de lEtat; de plus, il en est une réverbération, un reflet: sil y a Etat, il y a peuple. En labsence dEtat, pas de peuple. Dans De Cive, livre dans lequel est décrite en long et en large lhorreur de la multitude, on lit: «Le peuple est une sorte dunité qui a une volonté unique» (Hobbes 1642: XII, 8; mais aussi voir VI, 1, note). Pour Hobbes, la multitude est inhérente à l«état de nature», donc à ce qui précède linstitution du «corps politique»; mais ce qui a précédé il y a longtemps peut refaire surface, comme un «refoulé» qui revient se faire valoir dans les moments de crise qui secouent parfois la souveraineté de lEtat. Avant lEtat, il y avait le Nombre; après linstauration de lEtat, il y a le peuple-Un, doté dune volonté unique. La multitude, selon Hobbes, a horreur de lunité politique, elle est réfractaire à lobéissance, ne conclut pas de pactes durables, nobtient jamais le status de personne juridique parce quelle ne transfère jamais ses propres droits au souverain. Ce «transfert», la multitude linhibe par le seul fait de sa manière dêtre (de son caractère pluriel) et dagir. Hobbes, qui était un grand écrivain, souligne de façon admirablement lapidaire en quoi la multitude est contre lEtat et, justement pour cette raison, contre le peuple: «Les citoyens, quand ils se rebellent contre lEtat, sont la multitude contre le peuple» (ibidem). Lopposition entre les deux concepts est ici mise au diapason: sil y a du peuple, il ny a pas de multitude; sil y a de la multitude, il ny a pas de peuple. Pour Hobbes et pour les apologistes de la souveraineté étatique du XVIIe, multitude est un concept-limite, purement négatif: cest-à-dire quil coïncide avec les risques qui pèsent sur létatisme, cest le grain de poussière qui peut parfois gripper la «grande machine». Un concept négatif que la multitude: ce qui ne sest pas apprêté pour devenir peuple, dans la mesure où cela contredit virtuellement le monopole de lEtat sur la décision politique, bref un relent de l«état de nature» dans la société civile.
2. La pluralité exorcisée: le «privé» et l«individuel» Comment la multitude a-t-elle survécu à la création des Etats centraux? Selon quelles formes dissimulées et rachitiques sest-elle signalée après la pleine affirmation du concept moderne de souveraineté? Doù en entend-on lécho? En simplifiant la question à lextrême, essayons didentifier les façons dont le Nombre a été conçu en tant que Nombre dans la pensée libérale et dans la pensée démocratico-socialiste (donc, dans des traditions politiques qui ont eu indiscutablement lunité du peuple comme propre point de repère). Dans la pensée libérale, linquiétude que provoque le «Nombre» est domestiquée par le recours au couple public-privé. La multitude, qui est lantipode du peuple, prend les allures un peu fantasmatiques et mortifiantes de ce que lon appelle le privé. Soit dit en passant: même la dyade public-privé, avant de devenir évidente, sest formée dans les larmes et le sang au cours de mille querelles théoriques et pratiques; elle passe donc pour un résultat complexe. Quoi de plus normal pour nous que de parler dexpérience publique et dexpérience privée? Mais cette bifurcation na pas toujours été escomptée. Lévidence manquée est intéressante car, aujourdhui, nous sommes peut-être dans un nouveau XVIIe siècle, à une époque où explosent les vieilles catégories et où il faut en forger dautres. Bien des concepts qui nous semblent encore extravagants et inhabituels la notion de démocratie non représentative, par exemple tendent déjà peut-être à ourdir un nouveau sens commun, aspirant à leur tour à devenir «évidents». Mais revenons à notre propos. «Privé», cela ne veut pas dire seulement quelque chose de personnel, qui appartient à lintériorité dun tel ou un tel; privé signifie aussi dépourvu: dépourvu de voix, dépourvu de présence publique. Dans la pensée libérale, la multitude survit comme dimension privée. Le Nombre est aphasique et écarté des affaires publiques. Dans la pensée démocratico-socialiste, où trouvons-nous un écho de larchaïque multitude? Peut-être dans le couple collectif-individuel. Ou mieux: dans le second terme, dans la dimension individuelle. Le peuple, cest le collectif, la multitude se révèle par limpuissance présumée, mais aussi par lagitation déréglée des individus singuliers. Lindividu est le reste sans influence de divisions et de multiplications qui saccomplissent loin de lui. En ce quil a de véritablement singulier, le singulier semble ineffable. Comme est ineffable la multitude dans la tradition démocratico-socialiste. Il vaut mieux dès à présent faire état dune conviction qui affleurera à plusieurs reprises dans mon discours. Je crois que dans les formes actuelles de la vie, comme dans la production contemporaine (pour peu que lon nabandonne pas la production chargée comme elle est dethos, de culture, dinteraction linguistique à lanalyse économétrique, mais quon lentende comme une expérience large du monde), on a la perception directe du fait que tant le couple public-privé que le couple collectif-individuel ne marchent plus, ne reposent plus sur rien, explosent. Ce qui était strictement divisé se confond et se superpose. Il est difficile de dire où finit lexpérience collective et où commence lexpérience individuelle. Il est difficile de séparer lexpérience publique de celle que lon appelle privée. Dans ce brouillage du tracé des frontières, sévanouissent aussi, ou en tous les cas deviennent bien peu fiables, les deux catégories de citoyens et de producteurs si importantes chez Rousseau, Smith, Hegel et, plus tard, chez Marx lui-même, ne serait ce que dun point de vue polémique. La multitude contemporaine nest composée ni de «citoyens» ni de «producteurs»; elle occupe une région médiane entre «individuel» et «collectif»; pour elle, la distinction entre «public» et «privé» ne convient daucune façon. Et cest précisément à cause de la dissolution de ces couples que lon a tenus si longtemps pour évidents, que lon ne peut plus parler dun peuple convergeant dans lunité de lEtat. Pour ne pas entonner les petits refrains dissonants estampillés post-modernes («le multiple cest le bien, et lunité, le malheur dont il faut se garder»), il faut quand même reconnaître que la multitude ne soppose pas à lUn, mais le redéfinit. Même le Nombre a besoin dune forme dunité, dun Un: toutefois, et cest là toute la question, cette unité nest plus lEtat mais le langage, lintelligence, les facultés communes du genre humain. LUn nest plus une promesse, mais une prémisse. Lunité nest plus quelque chose (lEtat, le souverain) vers quoi lon converge, comme dans le cas du peuple, mais quelque chose que lon a derrière nous, comme un fond ou un présupposé. Le Nombre doit être pensé comme lindividuation de luniversel, du générique, de ce qui est partagé. Ainsi, de façon symétrique, il faut concevoir un Un qui, loin dêtre quelque chose de conclusif, soit la base qui autorise la différenciation, ou encore qui consente lexistence politico-sociale du Nombre en tant que Nombre. Je dis cela à seule fin de souligner quune réflexion actuelle sur la catégorie de multitude ne souffre ni simplifications effrénées ni raccourcis désinvoltes, mais doit affronter des problèmes ardus: en particulier le problème logique (qui est à reformuler et non à déliter) de la relation Un/Multiple. 3. Trois approches du Nombre Les dimensions concrètes de la multitude contemporaine peuvent être précisées en développant trois blocs thématiques. Le premier est très hobbesien: la dialectique entre peur et recherche de sécurité. Il est clair que le concept de «peuple» aussi (dans ses articulations du XVIIe, ou libérales, ou démocratico-socialistes) forme un tout avec certaines stratégies visant à écarter le danger et à obtenir protection. Je soutiendrai cependant quont disparu, tant sur le plan empirique que sur le plan conceptuel, les formes de peur et les formes correspondantes de protection qui étaient liées à la notion de «peuple». Cest par contre une dialectique crainte-protection très différente qui prévaut: elle définit certains traits caractéristiques de la multitude daujourdhui. Peur-sécurité: cest là une grille ou un révélateur pertinent au plan philosophique et sociologique pour montrer que la figure de la multitude nest pas complètement «rose»; pour identifier les poisons particuliers qui sy cachent. La multitude est une manière dêtre, la manière dêtre qui prévaut aujourdhui; mais, comme toutes les manières dêtre, elle est ambivalente, cest-à-dire quelle contient la perte et le salut, lacquiescement et le conflit, la servilité et la liberté. Ce qui est crucial, cependant, cest que ces possibilités alternatives ont une physionomie particulière, différente de celles quelles revêtaient dans la constellation peuple/volonté générale/Etat. Le second thème dont je parlerai plus loin, cest la relation entre le concept de multitude etc la rise de la très ancienne tripartition de lexpérience humaine en Travail, Politique, Pensée. Il sagit dune subdivision proposée par Aristote, reprise au XXe siècle surtout par Hannah Arendt, et parfaitement intégrée jusquà très récemment au sens commun. Une subdivision qui aujourdhui cependant ne tient plus. Le troisième bloc thématique consiste à passer au crible quelques catégories qui peuvent nous apprendre quelque chose à propos de la ubjectivité de la multitude. Jen examinerai trois en particulier: principe dindividuation, bavardage, curiosité. La première catégorie est une austère question métaphysique que lon a eu tort de négliger: quest-ce qui fait quune singularité est singulière? Les deux autres, en revanche, concernent la vie quotidienne. Cest Heidegger qui a conféré au bavardage et à la curiosité leur dignité de concept philosophique. Ma façon den parler, si elle tire profit de certaines pages de Etre et temps, est pourtant en substance non heideggerienne ou anti-heideggerienne.
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