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Première journée : Crainte et protection |
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1. Au-delà du couple peur/angoisse La dialectique de la crainte et de la protection est au centre de l«Analytique du sublime», une section de la Critique de la faculté de juger (Kant 1790, Ière partie, Livre II). Selon Kant, quand jobserve une avalanche terrifiante en étant à labri, je suis envahi par un sentiment agréable de sécurité auquel se mêle cependant la perception aiguë de ma vulnérabilité. Ce qui est sublime, précisément, cest ce sentiment double, partiellement contradictoire. Partant de la protection empirique dont jai joui par hasard, je suis porté à me demander ce qui pourrait garantir à mon existence une protection absolue et systématique. Je me demande donc ce qui protège, non pas de tel ou tel danger déterminé, mais du risque inscrit dans lêtre-au-monde même. Où trouver un abri sans condition? Kant répond: dans le Moi moral, puisquen lui il y a quelque chose de non contingent, ou de vraiment supra-terrestre. La loi morale transcendante protège ma personne de façon absolue puisquelle place la valeur qui lui revient au-dessus de lexistence finie et de ses multiples périls. Le sentiment du sublime (ou au moins une de ses formes) consiste à transformer le soulagement davoir profité dun refuge occasionnel dans la recherche dune sécurité inconditionnelle que seul le Moi moral peut garantir. Jai fait allusion à Kant pour une seule raison: parce quil offre un modèle très limpide de la façon dont on a conçu la dialectique crainte-protection depuis deux cents ans. On est en présence dune bifurcation nette: dun côté, un danger particulier (lavalanche, les intentions malveillantes du ministère de lIntérieur, la perte de son poste de travail, etc.); de lautre, par contre, le danger absolu, relié à notre propre être-au-monde. A ces deux formes de risque (et de crainte) correspondent deux formes de protection (et de sécurité). Face à un malheur factuel, il y a des remèdes concrets (par exemple le refuge de montagne quand lavalanche se déclenche). Le danger absolu requiert en revanche une protection par rapport au monde lui-même. Attention: le «monde» de lanimal humain ne peut pas être comparé au «milieu» de lanimal non humain, cest-à-dire à lhabitat circonscrit dans lequel celui-ci soriente parfaitement grâce à des instincts spécialisés. Le monde a toujours quelque chose dindéterminé, il est plein dimprévus et de surprises, cest un contexte de vie quon ne maîtrise pas une fois pour toutes; cest pour cela quil est source dinsécurité permanente. Tandis que les dangers relatifs ont «une identité», «un nom et un prénom», le péril absolu na ni visage précis ni contenu univoque. La distinction kantienne entre les deux types de risque et de sécurité se prolonge dans la distinction, établie par Heidegger, entre peur et angoisse. La peur se réfère à un fait bien précis, à la fameuse avalanche ou au chômage; langoisse, par contre, na pas de déclencheur précis. Dans Etre et temps (Heidegger 1927, § 40), langoisse est provoquée par lexposition pure et simple au monde, par lincertitude et lindécision avec lesquelles se manifeste notre relation à lui. La peur est toujours circonscrite, on peut toujours la nommer; langoisse vient de tous les côtés, elle nest pas liée à une situation privilégiée, elle peut survenir à nimporte quel moment, dans nimporte quelle situation. Ces deux formes de crainte (la peur et langoisse, précisément) et les antidotes qui leur correspondent se prêtent à une analyse historico-sociale. La distinction entre crainte circonscrite et crainte indéterminée est en vigueur là où existent des communautés substantielles, qui constituent des canaux capables de contenir la praxis et lexpérience collective. Un canal constitué dusages et de coutumes répétitives et donc confortables, dun ethos consolidé. La peur se situe à lintérieur de la communauté, de ses formes de vie et de communication. Langoisse, par contre, fait son apparition quand on séloigne de la communauté dappartenance, des habitudes partagées, des «jeux de langage» archi-connus, quand on savance dans le vaste monde. A lextérieur de la communauté, le danger est partout, imprévisible, constant; bref, angoissant. Contrepartie de la peur, il y a une sécurité que la communauté peut, en principe, garantir; contrepartie de langoisse (ou de lexposition au monde comme tel), il y a la protection que procure lexpérience religieuse. Eh bien, la ligne de partage entre peur et angoisse, crainte relative et crainte absolue, cest précisément ce qui a disparu. Le concept de «peuple», avec ses nombreuses variantes historiques, est lié étroitement à la séparation nette entre un «dedans» habituel et un «dehors» inconnu et hostile. Le concept de «multitude» est fondé, en revanche, sur la fin de cette séparation. La distinction entre peur et angoisse, comme la distinction entre protection relative et protection absolue, est dénuée de fondements pour au moins trois raisons. La première, cest que lon ne peut plus raisonnablement parler de communautés substantielles. Aujourdhui, toute innovation impétueuse ne bouleverse pas des formes de vie traditionnelles et répétitives, mais intervient sur des individus habitués désormais à ne plus avoir de solides habitudes, rompus au mouvement brusque, exposés à linhabituel et à limprévu. On a affaire toujours et de toute façon, à une réalité qui a déjà connu linnovation à plusieurs reprises. Il nest donc plus possible de faire une distinction effective entre un «dedans» stable et un «dehors» incertain et tellurique. La variabilité permanente des formes de vie, mais aussi lentraînement à affronter un aléatoire non canalisé comportent une relation directe et continue avec le monde en tant que tel, avec le contexte indéterminé de notre existence. On a donc une superposition complète de peur et dangoisse. Quand je perds mon travail, je dois affronter, bien sûr, un danger bien défini qui suscite une crainte spécifique; mais ce danger factuel se teinte immédiatement dune angoisse indéterminée, il se confond avec une désorientation plus générale face au monde, il forme tout un ensemble avec linsécurité absolue dans laquelle verse lanimal humain privé dinstincts spécialisés. On pourrait dire: la peur est toujours angoissée, le danger circonscrit exhibe toujours le risque général de lêtre au monde. Si les communautés substantielles voilaient ou amortissaient la relation avec le monde, leur dissolution met celle-ci en pleine lumière: la perte demploi, linnovation qui transforme les tâches à accomplir au travail, la solitude dans les métropoles prennent sur elles nombre de traits qui, précédemment, appartenaient aux terreurs éprouvées en dehors des murs de la communauté. Il faudrait trouver un terme, qui ne serait ni «peur» ni «angoisse», un terme qui rende compte de leur fusion. Ce qui me vient à lesprit, cest perturbant. Mais il serait trop long ici de justifier ce choix (cf. Virno 1994, p. 103-105). Passons à la deuxième approche critique. Sur la base de la représentation traditionnelle, la peur est un sentiment public, tandis que langoisse concerne lindividu isolé de son prochain. A la différence de la peur, provoquée par un danger qui concerne virtuellement plusieurs membres de la communauté et qui peut être affronté avec le secours des autres, le dépaysement angoissant élude la sphère publique et concerne uniquement ce que lon appelle lintériorité de lindividu. Cette représentation nest désormais plus du tout digne de foi. Dans un certain sens, elle doit être complètement renversée. Aujourdhui, toutes les formes de vie expérimentent ce «ne-pas-se-sentir-chez-soi», qui, selon Heidegger, serait à lorigine de langoisse. Donc, il ny a rien de plus partagé et de plus commun, dans un certain sens de plus public, que le sentiment de «ne-pas-se-sentir-chez-soi». Personne nest moins isolé que celui qui ressent leffrayante pression du monde indéterminé. En dautres termes, le sentiment où convergent peur et angoisse est immédiatement laffaire du Nombre. On pourrait peut-être dire que «ne-pas-se-sentir-chez-soi» est vraiment un trait distinctif du concept de multitude, tandis que la séparation entre le «dedans» et le «dehors», entre la peur et langoisse, marquait lidée hobbesienne (et pas seulement hobbesienne) de peuple. Le peuple est un, parce que la communauté substantielle coopère pour calmer les peurs qui naissent de dangers circonscrits. La multitude, par contre, est réunie par le danger qui dérive du «ne-pas-se-sentir-chez-soi», de lexposition plurilatérale au monde. Troisième et dernière remarque critique, peut-être la plus radicale. Elle concerne toujours le couple crainte-protection. En soi, lidée selon laquelle nous éprouverions dabord une crainte et ensuite seulement nous chercherions à trouver une protection, est complètement erronée. Le schéma stimulus-réponse ou cause-effet est totalement inadéquat. On peut penser plutôt que lexpérience originelle consiste à se procurer des protections. Dabord nous nous protégeons et puis, tandis que nous sommes occupés à nous protéger, nous identifions les différents périls auxquels nous avons affaire. Arnold Gehlen disait que vivre, pour lanimal humain, est un devoir lourd à porter et que pour y faire face, il faut surtout atténuer la désorientation liée au fait que nous ne disposons pas dun «milieu» préétabli (Gehlen 1940). Ce qui est fondamental, cest de se débrouiller à tâtons dans son contexte de vie. Pendant que nous cherchons à nous orienter et, ce faisant, à nous sauvegarder, nous nous apercevons aussi, souvent rétrospectivement, des différentes formes de danger. Il y a plus. Non seulement le danger se définit à partir de la recherche originaire dune protection mais, et cest là le point vraiment crucial, celui -ci se manifeste généralement comme une forme spécifique de protection. Le danger consiste, dans le fond, en une horripilante stratégie de salut (quon pense au culte de la «petite patrie» ethnique). La dialectique entre danger et protection se résout, en définitive, dans la dialectique entre les formes alternatives de protection. Aux redoutables protections sopposent les protections de second degré, cest-à-dire capables de servir dantidotes aux venins des premières. Dun point de vue historique et sociologique, il nest pas difficile de se rendre compte que le mal sexprime justement et surtout comme réplique horrible au risque du monde, comme dangereuse recherche de protection: quil suffise de penser à la tendance à se fier à un souverain (quil soit puissant ou dopérette, peu importe), au jeu de coude convulsif de la carrière, à la xénophobie. On pourrait dire également: ce qui est vraiment angoissant, cest une certaine façon daffronter langoisse. Je le répète: ce qui est décisif, cest lalternative entre différentes stratégies dassurance, lopposition entre des formes antithétiques de protection. Cest pour cela, soit dit en passant, quil est stupide de négliger le thème de la sécurité, comme (et encore plus) de le brandir sans qualifications ultérieures (sans reconnaître en lui-même, dans certaines de ses déclinaisons, le vrai danger). Cest dans cette modification de la dialectique crainte-protection que senracine, en tout premier lieu, lexpérience de la multitude contemporaine (ou si lon préfère, post-fordiste). Le «Nombre» en tant que «Nombre», cest ceux qui partagent le «ne-pas-se-sentir-chez-soi» et donc mettent cette expérience au centre de leur propre praxis sociale et politique. De plus, dans la manière dêtre de la multitude, on peut observer à lil nu une oscillation continuelle entre des stratégies dassurance différentes, parfois même diamétralement opposées (oscillation que le «peuple», faisant corps avec les Etats souverains, ne connaît pas). 2. Lieux communs et «general intellect» Pour mieux comprendre la notion contemporaine de multitude, il est opportun de réfléchir plus à fond à ce que sont les ressources essentielles sur lesquelles on peut compter pour se protéger du caractère dangereux du monde. Je propose didentifier ces ressources en utilisant un concept aristotélicien, un concept linguistique (ou mieux, relevant de lart de la rhétorique): les «lieux communs», les topoi koinoi. Quand nous parlons aujourdhui de «lieux communs», nous voulons désigner au plus les expressions stéréotypées, désormais dépourvues dun sens quelconque, des banalités, des métaphores éculées («la nuit, tous les chats sont gris»), des conventions linguistiques ressassées. Or, ce nest pas la signification première de lexpression «lieu commun». Pour Aristote (Rhétorique, I, 2, 1358a), les topoi koinoi sont les formes logiques et linguistiques de valeur très générale, disons aussi lossature de tout notre discours, ce qui autorise et ordonne toute locution particulière. Ils sont communs, ces «lieux», parce que personne (lorateur raffiné comme lhomme ivre qui marmonne péniblement, le commerçant comme lhomme politique) ne peut sen passer. Aristote en indique trois: le rapport entre plus et moins, lopposition des contraires, la catégorie de la réciprocité («si je suis son frère, elle est ma sur»). Ces catégories, comme toute ossature effective, napparaissent jamais en tant que telles. Elles constituent la trame de la «vie de lesprit», mais une trame qui nest pas apparente. Quest-ce qui soffre à la vue, par contre, dans nos discours? Les lieux «spéciaux», selon le terme quAristote emploie pour les désigner (topoi idioi). Ce sont les façons de parler métaphores, mots desprit, allocutions, etc. qui conviennent seulement à lune ou lautre des sphères de la vie en société. Les «lieux spéciaux» sont des façons de parler/penser qui savèrent appropriées quand on se trouve au siège dun parti, ou à léglise, dans une salle de cours à luniversité, ou parmi les supporters dun club de football. Et ainsi de suite. La vie de la cité ou lethos (les habitudes partagées) sarticule par «lieux spéciaux», différents et souvent inconciliables. Une certaine expression fonctionne ici, mais pas là, un type dargumentation sert à convaincre tel genre dinterlocuteur mais pas tel autre, etc. La transformation à laquelle nous avons affaire peut se résumer ainsi: aujourdhui les «lieux spéciaux» du discours et de largumentation dépérissent et se dissolvent, tandis que les «lieux communs» acquièrent une immédiate visibilité les «lieux communs»ü cest-à-dire les formes logico-linguistiques génériques qui fondent tous les discours. Cela signifie que pour nous orienter dans le monde et nous protéger de ses dangers, nous ne pouvons compter sur des formes de pensée, de raisonnement, de discours qui ont leur niche dans tel ou tel autre contexte particulier. Le clan des supporters, la communauté religieuse, la section du parti, le poste de travail, tous ces «lieux» continuent évidemment dexister, mais aucun dentre eux nest suffisamment caractérisé et caractérisant pour offrir une «rose des vents» cest-à-dire un critère dorientation, une boussole fiable, un ensemble dhabitudes spécifiques, de façons spécifiques de parler/penser. Partout, dans toutes les occasions nous parlons/pensons de la même manière, sur la base de constructions logico linguistiques à la fois fondamentales et très générales. Disparaît toute une topographie éthico-rhétorique. Les «lieux communs» prennent le devant de la scène, ces principes décharnés de la «vie de lesprit»: le rapport entre plus et moins, lopposition des contraires, la relation de réciprocité, etc. Ce sont eux, et seulement eux, qui offrent un critère dorientation et donc une certaine protection par rapport au cours du monde. Non plus invisibles, mais même projetés au premier plan, les «lieux communs» sont la ressource apotropaïque de la multitude contemporaine. Ils apparaissent en surface comme une boîte à outils dutilité immédiate. Mais ces «lieux communs», que sont-ils dautre que le noyau fondamental de la «vie de lesprit», lépicentre de cet animal proprement linguistique quest lêtre humain? Si bien que lon pourrait dire que la «vie de lesprit» devient en elle-même publique. On a recours à des catégories très générales pour se débrouiller dans les situations déterminées les plus variées, puisquon ne dispose plus de codes éthico-communicationnels «spéciaux», sectoriels. Ne-pas-se-sentir-chez-soi et prééminence des «lieux communs» vont de pair. Lintellect comme tel, lintellect pur, devient la boussole concrète là où disparaissent les communautés substantielles et où lon sest toujours exposé au monde ensemble. Lintellect, même dans ses fonctions les plus raréfiées, se présente comme quelque chose de commun et démergent. Les «lieux communs» ne sont plus le fond inaperçu, ils ne sont plus dissimulés par la prolifération des «lieux spéciaux». Ils représentent une ressource partagée à laquelle le Nombre puise dans nimporte quelle situation. La «vie de lesprit», cest lUn qui est soumis au mode dêtre de la multitude. Je répète et jinsiste: le fait que lintellect comme tel soit placé au premier plan, le fait que les structures linguistiques plus générales et abstraites deviennent les instruments servant à orienter les comportements, est, selon moi, lune des conditions qui définit la multitude contemporaine. Jai fait allusion précédemment à «lintellect public». Mais lexpression «intellect public» contredit une longue tradition selon laquelle la pensée serait une activité isolée et solitaire, qui nous sépare de nos semblables, une activité intérieure, sans manifestations visibles, étrangère au souci des affaires communes. A cette longue tradition, selon laquelle la «vie de lesprit» est réfractaire à ce qui est public, seules font exception, me semble-t-il, quelques pages de Marx, qui posent lintellect comme quelque chose dextérieur et de collectif, comme un bien public. Dans le «Fragment sur les machines» des Grundrisse (Marx, 1857-1858), Marx parle dun intellect général, dun general intellect: il utilise langlais pour donner force à lexpression, comme sil avait voulu la mettre en italiques. La notion d«intellect général» peut avoir différentes dérivations: elle est peut-être la réponse polémique à la «volonté générale» de Rousseau (ce nest pas la volonté, mais lintellect qui réunit les producteurs, selon Marx); ou peut-être lintellect général est-il la reprise matérialiste du concept aristotélicien de noûs poies poietikos (lintellect productif, poïétique). Mais ici, la philologie est de peu dimportance. Ce qui est important, cest le caractère extérieur, social, collectif qui revient à lactivité intellectuelle alors que celle-ci devient, selon Marx, le ressort véritable de la production de la richesse. A lexception de ces pages de Marx, je le répète, on a toujours considéré lintellect comme étant discret et réfractaire par rapport à la sphère publique. Dans un écrit de jeunesse, Aristote (Protreptique, B43), compare la vie du penseur à celle de létranger. Le penseur doit se tenir à lécart de sa communauté, séloigner des bruissements de la multitude, mettre une sourdine aux rumeurs de lagora. Par rapport à la vie publique, à la communauté politico-sociale, le penseur comme létranger, au sens strict du terme, ne se sentent pas chez eux. Ceci est un bon point de départ pour préciser la condition de la multitude contemporaine. Un bon point de départ si on en tire dautres conclusions à partir de lanalogie entre étranger et penseur. Etre étranger, cest-à-dire ne-pas-se-sentir-chez-soi, est aujourdhui la condition commune du Nombre, condition inéluctable et partagée. Eh bien, ceux qui ne se sentent pas chez eux, pour sorienter et se protéger, doivent recourir aux «lieux communs», cest-à-dire aux catégories très générales de lintellect linguistique; en ce sens les étrangers sont toujours des penseurs. Comme on le voit: jinverse la direction de la comparaison; ce nest pas le penseur qui devient étranger par rapport à sa communauté dappartenance, mais les étrangers, la multitude des «sans chez-soi» qui parviennent nécessairement au status de penseurs. Les «sans chez-soi» ne peuvent que se comporter comme des penseurs: non pas quils sy connaissent en biologie ou en mathématiques supérieures, mais parce quils ont recours aux catégories les plus essentielles de lintellect abstrait pour parer aux coups du hasard, pour se protéger de la contingence et de limprévu. Chez Aristote, le penseur est étranger, certes, mais provisoirement: quand il a fini décrire le Protreptique, il peut revenir aux affaires communes. De la même façon, létranger au sens strict, le Spartiate venu à Athènes, est étranger pour un temps déterminé: un jour ou lautre il pourra retourner dans sa patrie. Par contre, pour la multitude contemporaine, la condition de «ne-pas-se-sentir-chez-soi» est permanente et irréversible. Labsence de communauté substantielle et des «lieux spéciaux» connexes, fait en sorte que la vie de létranger, le «ne-pas-se-sentir-chez-soi», le bios xenikôs soient des expériences inéluctables et durables. La multitude des «sans chez-soi» se fie à lintellect, aux «lieux communs»: elle est, à sa façon, une multitude de penseurs (même sils nont quun diplôme détudes élémentaires et que, même sous la torture, ils ne liraient pas un livre). Une remarque marginale. On parle parfois de la puérilité des comportements urbains. On en parle sur le ton de la dépréciation. Indubitablement cette dépréciation est absurde, mais il vaudrait la peine de se demander sil ny a pas quelque chose de consistant, en fait sil ny a pas un noyau de vérité dans le lien entre vie urbaine et enfance. Lenfance est peut-être la matrice ontogénique de toute recherche ultérieure de protection contre les coups du monde environnant; elle donne un exemple de la nécessité de vaincre une indécision constitutive, une incertitude originelle (indécision et incertitude qui parfois donnent lieu à la honte, un sentiment qui est étranger au petit non humain, qui sait tout de suite comment se comporter). Lenfant se protège par la répétition (encore la même fable, le même jeu, le même geste). La répétition se comprend comme une stratégie de protection par rapport aux chocs provoqués par ce qui est nouveau et imprévu. Aujourdhui le problème ressemble à ceci: lexpérience de lenfant se serait-elle transférée dans lexpérience adulte, dans les comportements prévalant dans les grandes agglomérations urbaines (comportements décrits par Simmel, Benjamin et tant dautres). Lexpérience enfantine de la répétition se prolonge dans la vie dadulte, puisquelle constitue la principale forme de la protection là où manquent les habitudes solides, les communautés substantielles, un ethos complet. Dans les sociétés traditionnelles (si on veut: dans lexpérience du «peuple») la répétition chère à lenfant était remplacée par des protections plus complexes et plus articulées: lethos, cest-à-dire les usages et les coutumes, les habitudes qui constituent la trame des communautés substantielles. Aujourdhui, au temps de la multitude, cette substitution na plus lieu. La répétition, loin dêtre remplacée, perdure. Cest Walter Benjamin qui a bien saisi la chose. Il sest beaucoup intéressé à lenfance, au jeu enfantin, à lamour que lenfant nourrit pour la répétition; en même temps, il a compris dans la reproductibilité technique de luvre dart lenvironnement dans lequel se forgent de nouvelles formes de perception (Benjamin 1936). On peut penser quil y a un lien entre les deux aspects. Dans la reproductibilité technique revit, amplifiée, linstance enfantine du «encore une fois», ou réaffleure lexigence de la répétition comme protection. Laspect public de lesprit, lapparition des «lieux communs», le general intellect se manifestent aussi comme répétitions rassurantes. Cest vrai: la multitude daujourdhui a quelque chose denfantin: mais ce quelque chose est plus que jamais sérieux. 3. Le public sans sphère pubre publique On a dit que la multitude se définit par le ne-pas-se-sentir-chez-soi, ainsi que par une familiarité conséquente avec les «lieux communs», avec lintellect abstrait. Il faut ajouter, aujourdhui, que la dialectique peur-protection senracine précisément dans cette familiarité avec lintellect abstrait. Le caractère public et partagé de la «vie de lesprit» se teinte dambivalence: il porte aussi en lui-même des possibilités négatives, des figures redoutables. Lintellect public est la souche unitaire doù peuvent surgir autant des formes horribles que des formes de protections qui peuvent garantir un véritable bien-être (dans la mesure, on la dit, où elles nous sauvent des premières). Lintellect public, auquel la multitude parvient, est le point de départ de développements opposés. Larrivée au premier plan des attitudes fondamentales de lêtre humain (pensée, langage, autoréflexion, capacité dapprentissage) peut prendre des aspects inquiétants et oppressifs, ou elle peut aussi donner lieu à une sphère publique inédite, une sphère publique non étatique, loin des mythes et des rites de la souveraineté. Pour résumer à lextrême, ma thèse est celle-ci: si laspect public de lintellect ne sinscrit pas dans une sphère publique, dans un espace politique où le Nombre peut soccuper des affaires communes, elle produit des effets terrifiants. Du public sans sphère publique: cest le versant négatif le mal, si lon veut dans lexpérience de la multitude. Freud, dans son essai qui a pour titre Linquiétante étrangeté (1919) , montre comment la puissance extrinsèque de la pensée peut prendre des aspects angoissants. Il dit que les malades pour lesquels les pensées ont un pouvoir extérieur, pratique, immédiatement opérant, ont peur dêtre conditionnés et écrasés par les autres. Cest aussi dailleurs ce qui se produit dans une séance de spiritisme où les participants sont liés étroitement par un sentiment fusionnel qui semble annuler tout trait individuel. Eh bien, la croyance en l«omnipotence des pensées» étudiée par Freud, ou la situation limite de la séance de spiritisme, sont de bons exemples de ce que peut être le public sans sphère publique; ce que peut être un intellect général, un general intellect qui ne sarticule pas sur un espace politique. Le general intellect, ou intellect public, sil ne devient pas république, sphère publique, communauté politique, multiplie comme un fou les formes de soumission. Pour éclairer ce point, pensons à la production contemporaine. Le partage dattitudes linguistiques et cognitives est lélément constitutif du processus de travail post-fordiste. Tous les travailleurs entrent dans la production en tant que parlants-pensants. Rien à voir, attention, avec le «professionnalisme», ou avec ce quon appelait autrefois le «métier»: parler/penser sont des attitudes génériques de lanimal humain, le contraire dune spécialisation quelle quelle soit. Ce partage préliminaire, pour certaines raisons, caractérise le «Nombre» en tant que «Nombre», la multitude; et, pour dautres raisons, il est la base même de la production actuelle. Le partage, en tant que qualité technique requise, soppose à la division du travail, la désagrège, la contredit. Cela ne veut pas dire, naturellement, que les travaux ne sont plus divisés, parcellisés, etc.; cela signifie plutôt que la segmentation des fonctions ne correspond plus à des critères objectifs, «techniques», mais quelle est explicitement arbitraire, réversible, changeante. Pour le capital, ce qui compte vraiment, cest le partage originel de qualités linguistico-cognitives, puisque cest précisément celui-ci qui garantit la rapidité de réaction à linnovation, ladaptabilité, etc. Maintenant, il est évident que ce partage de qualités génériques cognitives et linguistiques à lintérieur du processus de production réel ne devient pas sphère publique, ne devient pas communauté politique, principe constitutionnel. Que se passe-t-il, donc? Si laspect public de lintellect, cest-à-dire son partage, dun côté envoie valser les quatre fers en lair toute division rigide du travail, de lautre, il fomente la dépendance personnelle. General intellect, fin de la division du travail, dépendance personnelle: les trois aspects sont reliés. Laspect public de lintellect, quand il ne larticule pas à une sphère publique, se traduit par une prolifération incontrôlée de hiérarchies, aussi infondées que robustes. La dépendance est personnelle, dans un double sens: au travail on dépend de telle ou telle personne et non de règles dotées dun pouvoir anonyme de coercition; de plus, cest la personne tout entière qui est soumise, son attitude communicationnelle et cognitive de base. Des hiérarchies proliférantes, minutieuses, personnalisées: cest le revers négatif de laspect public/partagé de lintellect. La multitude, répétons-le, est un mode dêtre ambivalent. 4. Quel Un pour le Nombre ? Le point de départ de notre analyse, cest lopposition entre «peuple» et «multitude». De ce qui a été avancé jusquà présent, il résulte clairement que la multitude ne se débarrasse pas de lUn, cest-à-dire de lUniversel, du commun/partagé, mais le redétermine. LÔUn de la multitude na plus rien à voir avec lUn constitué par lEtat, avec lUn vers lequel converge le peuple. Le peuple est le résultat dun mouvement centripète: à partir des individus atomisés vers lunité du «corps politique», vers la souveraineté. LUn est lissue extrême de ce mouvement centripète. La multitude, par contre, est le résultat dun mouvement centrifuge: de lUn au Nombre. Mais quel est cet Un à partir duquel le Nombre se différencie et persiste en tant que tel ? Cela ne peut pas être lEtat, il doit sagir dune autre forme dunité/universalité. Nous pouvons maintenant reprendre un point que nous avons abordé en commençant. Lunité que la multitude a derrière elle est constituée des «lieux communs» de lesprit, des facultés linguistico-cognitives communes à lespèce, du general intellect. Il sagit dune unité/universalité visiblement hétérogène par rapport à celle de lEtat. Soyons clairs: les attitudes cognitivo-linguistiques de lespèce narrivent pas au premier plan parce que quelquun en décide ainsi, mais par nécessité, ou parce quelles constituent une forme de protection dans une société dépourvue de communautés substantielles (cest-à-dire de «lieux spéciaux»). Le Un de la multitude nest donc pas le Un du peuple. La multitude ne converge pas vers une volonté générale1 pour une raison simple: parce quelle dispose déjà dun general intellect. Lintellect public qui, dans le post-fordisme, apparaît comme une pure ressource productive, peut cependant constituer un «principe constitutionnel» différent, peut révéler une sphère publique non étatique. Le «Nombre» en tant que tel a comme fond, ou comme piédestal, laspect public de lintellect: en bien ou en mal. Il y a certes une différence importante entre la multitude contemporaine et celle quétudièrent les philosophes du XVIIe siècle. A laube de la modernité, le «Nombre» correspond aux citoyens des républiques citadines qui ont précédé la naissance des grands Etats nationaux. Ce «Nombre» sest servi du «droit de résistance», du jus resistentiae. Ce droit ne signifie pas, banalement, légitime défense: cest quelque chose de plus subtil et de plus complexe. Le «droit de résistance» consiste dans le fait de faire valoir les prérogatives dun individu, ou dune communauté locale, ou dune corporation, contre le pouvoir central, en sauvegardant des formes de vie déjà complètement affirmées, en protégeant des usages déjà enracinés. Il sagit donc de défendre quelque chose de positif: cest une violence conservatrice (au bon sens du terme, au sens noble). Peut-être que le jus resistentiae, cest-à-dire le droit de protéger ce qui existe déjà et qui est digne de durer, est ce qui est le plus commun à la multitude du XVIIe et à la multitude post-fordiste. Pour cette dernière non plus, il ne sagit certainement pas de «prendre le pouvoir», de construire un nouvel Etat, un nouveau monopole de la décision politique, mais de défendre des expériences plurielles, des formes de démocratie non représentative, des usages et des coutumes non étatiques. Pour ce qui est du reste, il est difficile de ne pas voir les différences: la multitude actuelle a comme présupposé propre un Un non pas moins, mais considérablement plus universel que lEtat: lintellect public, le langage, les «lieux communs» (on peut même penser au Web). Par ailleurs, la multitude contemporaine porte en elle lhistoire du capitalisme, elle est étroitement liée aux vicissitudes de la classe ouvrière. Il faut tenir en respect le démon de lanalogie, du court-circuit entre lancien et le très moderne; il faut donc mettre en relief des traits de la multitude contemporaine qui sont originaux dun point de vue historique, en évitant de la considérer comme une simple réédition de quelque chose qui a déjà existé. Un exemple. Ce qui est typique de la multitude post-fordiste, cest de fomenter leffondrement de la représentation politique: non pas comme un geste anarchiste, mais comme une recherche calme et réaliste de nouvelles formes politiques. Certes, Hobbes déjà mettait en garde contre la tendance de la multitude à se doter dorganismes politiques irréguliers: «Rien dautre que des ligues, ou quelquefois de simples regroupements de personnes privées dune union finalisée vers quelque dessein particulier ou déterminée par les obligations réciproques» (Hobbes 1651). Mais il est évident que la démocratie non représentative fondée sur le general intellect a une portée tout autre: rien dinterstitiel, de marginal, de résiduel; mais plutôt lappropriation concrète et la ré-articulation du savoir/pouvoir aujourdhui figé dans les appareils administratifs des Etats. Parlant de «multitude», on fait face à un problème complexe: on a affaire à un concept sans histoire, sans lexique, alors que le concept de «peuple» est un concept pleinement codifié, pour lequel nous avons des discours appropriés et des nuances de toutes sortes. Il est évident quil en est ainsi. Jai déjà dit que dans la réflexion philosophico-politique du XVIIe, le «peuple» la emporté sur la «multitude»: donc le «peuple» a profité dun lexique adéquat. A propos de la multitude, nous avons à pâtir du manque de codification, de labsence dun vocabulaire conceptuel adéquat. Mais cest là un beau défi pour les philosophes et les sociologues, surtout pour la recherche sur le terrain. Il sagit de travailler sur des matériaux concrets, de les examiner en détail, mais, en même temps, den tirer des catégories théoriques. Un double mouvement, des choses aux mots, des mots aux choses: cest cela que demande la multitude post-fordiste. Et cest, je le répète, quelque chose dattirant. Il est vrai que «peuple» et «multitude» sont deux catégories qui relèvent davantage de la pensée politique (elles indiquent en fait deux formes dexistence politique alternatives) que de la sociologie. Mais, je pense que la notion de multitude est extrêmement fertile pour comprendre et recenser les modes dexistence du travail dépendant post fordiste, certains de ses comportements qui, à première vue, sont très énigmatiques. Comme je lexpliquerai mieux plus loin, il sagit vraiment dune catégorie de la pensée politique, vaincue en son temps dans le champ théorique, qui revient aujourdhui comme un précieux instrument danalyse du travail vivant à lintérieur du post-fordisme. Disons que la multitude est une catégorie amphibie: dun côté, elle nous parle de la production sociale fondée sur le savoir et le langage, de lautre de la crise de la forme Etat. Et peut-être quentre ces deux choses il y a un lien fort. Dans les années soixante, Carl Schmitt, déjà vieux, a écrit une phrase très amère (pour lui) qui dit en substance: la multitude réapparaît, le peuple est sur son déclin, «Lère de lEtat est à son déclin. LEtat, modèle de lunité politique, et investi dun monopole étonnant entre tous, celui de la décision politique, est détrôné» (Carl Schmitt, avant-propos de 1963 à La Notion de politique). Avec un ajout important: ce monopole de la décision nest vraiment retiré à lEtat que sil cesse une fois pour toutes dêtre un monopole, que si la multitude fait valoir son caractère centrifuge. Je voudrais conclure en dissipant, dans la mesure du possible, une équivoque dans laquelle il est facile de tomber. Il peut sembler que la multitude signe la fin de la classe ouvrière. Dans lunivers du «Nombre», il ny a plus de place pour les cols bleus, tous semblables, qui font corps entre eux, peu sensibles au kaléidoscope des «différences». Cest là une stupidité, chère à ceux qui ont besoin de simplifier les choses et de senivrer de phrases à effet (de faire des électrochocs pour babouins, disait un de mes amis). La classe ouvrière ne coïncide pas, ni chez Marx, ni chez qui que ce soit de sérieux, avec certaines habitudes, certains usages, certaines coutumes, etc. La classe ouvrière est un concept théorique, pas une photo-souvenir: il désigne le sujet qui produit de la plus-value absolue et relative. Eh bien la classe ouvrière contemporaine, le travail subordonné vivant, sa coopération cognitivo-linguistique, ont les traits de la multitude plutôt que du peuple. Elle na plus, par contre, la vocation «populaire» à létatisme. La notion de «multitude» ne disloque pas le concept de classe ouvrière puisque celui-ci nétait pas lié par définition à celui de «peuple». Etre multitude nempêche pas en effet de produire de la plus-value. Bien sûr, à partir du moment où la classe ouvrière na plus le mode dêtre du peuple mais celui de la multitude, il y a énormément de choses qui changent: les mentalités, les formes dorganisation et de conflit. Tout se complique. Il serait beaucoup plus simple de se raconter quaujourdhui il y a la multitude et quil ny a plus de classe ouvrière... Mais si on veut simplifier à tout prix, il suffit de se vider une bouteille de rouge. Du reste, il y a des passages, même dans Marx, où la classe ouvrière perd les apparences du «peuple» et prend celles de la «multitude». Un exemple: pensons aux pages du Capital où Marx analyse la condition de la classe ouvrière aux Etats-Unis (Karl Marx 1867). Il y a là de grandes pages sur lOuest américain, sur lexode, sur linitiative des individus du «Nombre». Les ouvriers européens, chassés de leurs pays par les épidémies, les pénuries, les crises économiques, vont travailler sur la côte Est des Etats-Unis. Mais attention: ils y restent quelques années, seulement quelques années. Puis ils désertent lusine, savançant vers lOuest, vers les terres libres. Le travail salarié, au lieu dêtre une condamnation à perpétuité, se présente comme un épisode transitoire. Ne serait-ce que sur vingt ans, les salariés eurent la possibilité de semer le désordre dans les lois dacier du marché du travail: en abandonnant leur propre condition de départ, ils déterminèrent la relative rareté de la main-duvre et, donc, la hausse des salaires. En décrivant cette situation, Marx dresse un portrait assez vivant dune classe ouvrière qui est aussi une multitude.
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Première journée Dix thèses sur le post-fordisme |
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