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deuxième journée : Travail, action, intellect |
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Jai cherché à illustrer dans ce qui précède le mode dêtre de la multitude à partir de la dialectique crainte/protection. Je voudrais maintenant discuter de la répartition classique de lexpérience humaine en trois domaines fondamentaux: le travail (poiésis), laction politique (praxis), lintellect (ou vie de lesprit). Lobjectif est toujours le même: articuler et approfondir la notion de multitude. Comme on sen souvient, «multitude» est une catégorie centrale de la pensée politique: on y fait appel ici pour expliquer certains traits saillants du mode de production post-fordiste. A condition dentendre par «mode de production» non seulement une configuration économique particulière, mais aussi un ensemble composite de formes de vie, une constellation sociale, anthropologique, éthique («éthique», et non pas «morale», attention: ce dont il sagit, ce sont les habitudes, les us et coutumes, pas le devoir être). Je voudrais soutenir que la multitude contemporaine a comme toile de fond la crise de la subdivision de lexpérience humaine en travail, action (politique) et intellect. La multitude saffirme comme un mode dêtre important là où il y a juxtaposition, ou au moins hybridation entre des domaines qui, jusquà récemment, pendant la période fordiste encore, semblaient nettement distincts et séparés. Travail, action, intellect: suivant une tradition qui remonte à Aristote et qui a été réintroduite avec une efficacité toute particulière et avec passion par Hannah Arendt (Arendt 1958), cette tripartition semblait claire, réaliste, presque impossible à remettre en question. Elle a pris solidement racine dans le sens commun: il ne sagit donc pas dune affaire uniquement philosophique, mais dun schéma largement partagé. Un exemple autobiographique. Quand jai commencé à moccuper de politique, dans les années 60, je pensais que cette subdivision était évidente; elle me paraissait aussi irréfutable quune perception tactile ou visuelle. Il nétait pas nécessaire davoir lu lEthique à Nicomaque dAristote pour savoir que travail, action politique et réflexion intellectuelle constituaient trois sphères régies par des principes et des critères radicalement hétérogènes. Evidemment, lhétérogénéité nexcluait pas lintersection: la réflexion intellectuelle pouvait sappliquer à la politique; à son tour, laction politique se nourrissait souvent et volontiers de thèmes relevant du domaine de la production, etc. Mais aussi nombreuses que fussent les intersections, travail, intelligence et politique restaient essentiellement distincts. Pour des raisons structurelles. Le travail est un échange organique avec la nature, production de nouveaux objets, processus que lon peut répéter et prévoir. Lintellect pur est de nature solitaire et invisible: la méditation du penseur échappe au regard dautrui; la réflexion théorique met le monde des apparences en sourdine. Contrairement au travail, laction politique intervient sur les relations sociales, pas sur des matériaux de la nature; elle a à voir avec le possible et limprévu; elle nencombre pas dobjets ultérieurs le contexte où elle opère, mais elle modifie ce contexte même. Contrairement à lintellect, laction politique est publique, assignée à lextériorité, à la contingence, au bruissement du «Nombre»; elle comporte, pour employer les termes de Hannah Arendt, l«exposition aux yeux des autres» (Arendt 1958, chapitre V, «Laction»). On peut arriver à comprendre le concept daction politique par opposition aux deux autres sphères. Cette vieille tripartition, faisant encore partie intégrante du sens commun de la génération qui a fait ses débuts sur la scène publique dans les années soixante, est exactement ce qui a aujourdhui disparu. Les frontières entre activité intellectuelle pure, action politique et travail se sont dissoutes. Je soutiendrai, en particulier, que le travail que lon appelle post-fordiste a absorbé en lui-même bien des caractéristiques typiques de laction politique. Cest cette fusion entre politique et travail qui constitue un trait physiognomonique de la multitude contemporaine. 1. Juxtaposition de poiésis et praxis Le travail contemporain a introjecté nombre de caractères qui auparavant distinguaient lexpérience de la politique. La poiésis a inclus en elle-même de nombreux aspects de la praxis. Cest là le premier aspect de lhybridation plus générale dont je voudrais traiter. Quon y prenne garde: même Hannah Arendt dénonce avec insistance la fin de la séparation entre travail et politique (là où, par «politique», on ne veut pas désigner la vie de la section dun parti, mais lexpérience génériquement humaine de commencer quelque chose de nouveau, une relation intime avec la contingence et limprévu, lexposition aux yeux des autres). La politique, selon Arendt, a commencé à imiter le travail. A son avis, la politique du XXe siècle est devenue une sorte de fabrication de nouveaux objets: lEtat, le parti, lhistoire, etc. Je prétends que les choses se sont passées à linverse de ce que semble croire Arendt: ce nest pas la politique qui sest conformée au travail, mais cest le travail qui a pris les connotations traditionnelles de laction politique. Mon argumentation est opposée et symétrique par rapport à celle de Arendt. Je prétends que dans le travail contemporain on retrouve «lexposition aux yeux des autres», la relation avec la présence dautrui, le commencement de processus inédits, la familiarité constitutive avec la contingence, limprévu, le possible. Je prétends que le travail post-fordiste, le travail producteur de plus-value, le travail subordonné, fait intervenir des qualités et des exigences qui, selon une tradition séculaire, appartenaient plutôt à laction politique. Une incise. Cela explique, il me semble, la crise de la politique, le mépris qui entoure aujourdhui la pratique de la politique, le discrédit que connaît laction. En fait, laction politique apparaît fatalement comme une duplication superflue de lexpérience du travail, puisque cette dernière, fût-ce de manière déformée et despotique, a subsumé en elle-même les caractères structuraux de la première. Le domaine de la politique au sens strict décalque des procédures et des styles qui caractérisent déjà le temps de travail, mais attention, il les décalque en en offrant une version plus pauvre, plus grossière, plus simpliste. La politique offre un réseau de communication et un contenu de connaissance plus pauvres que ceux que lon expérimente dans le processus de production actuel. Moins complexe que le travail et pourtant trop semblable à lui, laction politique apparaît donc comme quelque chose de peu désirable. Linclusion dans la production contemporaine de certains traits structuraux de la praxis politique aide à comprendre pourquoi la multitude post-fordiste est, aujourdhui, une multitude dépolitisée. Il y a déjà trop de politique dans le travail salarié (en tant que travail salarié) pour que la politique comme telle puisse jouir encore dune dignité autonome. 2. De la virtuosité. DAristote à Glenn Gould La subsomption dans le processus de travail, de ce qui auparavant garantissait à laction publique sa physionomie particulière peut être clarifiée à laide dune catégorie vétuste mais très efficace: la virtuosité. Si lon sen tient pour le moment à lacception ordinaire, jentends par virtuosité les capacités particulières dun artiste-interprète. Est virtuose, par exemple, le pianiste qui nous offre une exécution mémorable de Schubert, ou le danseur expérimenté, ou lorateur convaincant, ou le professeur jamais ennuyeux, ou le prêtre faisant un sermon suggestif. Considérons attentivement ce qui distingue lactivité des virtuoses, cest -à-dire des artistes-interprètes. En premier lieu, leur activité est de celles qui trouvent leur propre accomplissement (ou leur propre fin) en elles-mêmes, sans sobjectiver dans une uvre pérenne, sans se déposer dans un «produit fini», ou dans un objet qui survive à lexécution. En second lieu, cest une activité qui exige la présence des autres, qui existe seulement en présence dun public. Activité sans uvre: lexécution dun pianiste ou dun danseur ne laisse pas derrière elle un objet déterminé, séparable de lexécution même, capable de rester quand celle-ci sachève. Une activité qui exige la présence dautrui: la performance na de sens que dans la mesure où on la voit ou on lentend. Intuitivement, on sent que ces deux caractéristiques sont reliées: le virtuose a besoin de la présence dun public, justement parce quil ne produit pas une uvre, un objet qui fasse le tour du monde alors que lactivité a cessé. En labsence dun produit extrinsèque spécifique, le virtuose doit compter sur les témoins. La catégorie de la virtuosité est traitée dans lEthique à Nicomaque; elle affleure ici et là dans la pensée moderne, même au vingtième siècle; elle a une petite place dans la critique de léconomie politique de Marx. Dans lEthique à Nicomaque, Aristote distingue le travail, ou poiésis, de laction politique, la praxis, en utilisant justement la notion de virtuosité: il y a travail quand il y a production dun objet, une uvre séparable de lagir; il y a praxis quand lagir a sa propre fin en lui-même. Aristote écrit: «Dans la production, lartiste agit toujours en vue dune fin, la production nest pas une fin au sens absolu, mais est quelque chose de relatif et production dune chose déterminée. Au contraire dans laction [comprise à la fois comme conduite éthique et comme action politique], ce quon fait est une fin au sens absolu» (Ethique à Nicomaque, VI). Reprenant explicitement Aristote, Hannah Arendt compare les artistes-interprètes, les virtuoses, à ceux qui sont engagés dans laction politique. Elle écrit: «Les arts dexécution présentent une grande affinité avec la politique. Les artistes qui se produisent danseurs, acteurs de théâtre, musiciens et autres ont besoin dune audience pour faire montre de leur virtuosité, tout comme les hommes qui agissent ont besoin de la présence dautres hommes devant lesquels ils puissent apparaître; les deux ont besoin, pour leur uvre, dun espace publiquement organisé, et les deux dépendent dautrui pour lexécution elle-même» (Arendt 1954). On pourrait dire que chaque action politique relève de la virtuosité. Elle partage avec la virtuosité en effet, la contingence, labsence dun «produit fini», limmédiate et incontournable relation avec la présence dautrui. A linverse, tout virtuose est intrinsèquement politique. Quon pense à Glenn Gould (Gould 1984; Schneider 1989). Ce très grand pianiste avait en horreur, paradoxalement, les caractères distinctifs de son activité dartiste-interprète; en dautres termes, il détestait lexhibition en public. Pendant toute sa vie, il a combattu la «politicité» inscrite dans son activité. A un certain moment, Gould déclara vouloir «abandonner la vie active», cest-à-dire lexposition aux yeux des autres (attention: vie active, cest la dénomination traditionnelle de la politique). Pour rendre sa propre virtuosité non politique, il tenta de rapprocher le plus possible lactivité de lartiste-interprète du travail proprement dit, du travail qui laisse derrière lui des produits extrinsèques. Cela voulut dire senfermer dans un studio denregistrement, faisant passer les disques (par ailleurs excellents), pour une «uvre». Pour fuir la dimension publico-politique, reliée naturellement à la virtuosité, il dut prétendre que ses exécutions magistrales produisissent un objet défini (indépendamment de lexécution elle-même). Là où il y a une oeuvre, un produit autonome, il y a travail; il ny a plus de virtuosité et donc, plus de politique. Même Marx parle de pianistes, dorateurs, de danseurs, etc. Il en parle dans certains de ses textes les plus significatifs: dans le chapitre VI inédit et ensuite, en des termes quasi identiques, dans Théories de la plus-value. Marx analyse le travail intellectuel en en distinguant deux sortes principales. Dun côté lactivité immatérielle, ou mentale, «ayant pour résultat des marchandises ayant une forme indépendante des producteurs [...] livres, tableaux, objets dart en général, détachées du travail spécifique de lartiste créateur» (Karl Marx 1933 post.). Ceci est la première sorte de travail intellectuel. Dautre part écrit Marx il faut considérer toutes ces activités dans lesquelles «la production est inséparable de lacte producteur» (ibidem), ces activités donc qui trouvent en elles-mêmes leur propre accomplissement, sans sobjectiver dans une uvre qui les dépasse. Il sagit de la même distinction entre production matérielle et action politique illustrée par Aristote. Sauf que Marx, ici, ne soccupe pas daction politique, mais analyse deux différentes formes du travail. Il applique la distinction entre activité-avec uvre et activité-sans-uvre à certains types de poiésis. La seconde forme de travail intellectuel (les activités dans lesquelles «la production est inséparable de lacte producteur») comprend, selon Marx, tous ceux dont le travail débouche sur une exécution virtuose: les pianistes, les majordomes, les danseurs, les enseignants, les orateurs, les médecins, les prêtres, etc. Maintenant, si le travail intellectuel qui produit une uvre ne pose pas de problèmes particuliers, le travail sans uvre (virtuose, justement) met Marx dans lembarras. Le premier type de travail intellectuel revêt sans aucun doute la définition de «travail productif». Mais le second type? Je rappelle au passage que pour Marx, le travail productif nest pas travail subordonné, pénible ou humble, mais justement et seulement travail qui produit de la plus-value. Bien sûr, même les prestations virtuoses peuvent, en principe, produire de la plus-value: lactivité du danseur, du pianiste, etc., organisée selon les règles du capitalisme, peut être source de profit. Mais Marx est troublé par la forte ressemblance quil trouve entre lactivité de lartiste-interprète et les fonctions serviles, qui, bien quingrates et frustrantes, ne produisent pas de plus-value et donc entrent dans la catégorie du travail improductif. Le travail servile, cest celui pour lequel on ninvestit pas de capital, mais pour lequel on dépense un revenu (exemple: les services personnels dun majordome). Les travailleurs «virtuoses», selon Marx, représentent dun côté une exception peu significative du point de vue quantitatif, de lautre, et cest ce qui est plus important, ils convergent presque toujours vers le travail servile/improductif. Une telle convergence est sanctionnée justement par le fait que leur activité ne donne pas lieu à une uvre indépendante: où il ny a pas de produit fini autonome, on na généralement pas affaire à un travail productif (de plus-value). Marx accepte de fait léquation travail-sans-uvre = services personnels. Pour conclure, le travail virtuose est, pour Marx, un «travail salarié qui nest pas en même temps travail productif» (Marx 1905 post.). Reprenons. La virtuosité est ouverte à une alternative: ou elle voile les caractères structuraux de lactivité politique (absence dune uvre, exposition à la présence dautrui, contingence, etc.), comme le suggèrent Aristote et Hannah Arendt; ou, chez Marx, elle prend les allures du «travail salarié qui nest pas en même temps travail productif». Cette bifurcation tombe en désuétude et en miettes, quand le travail productif, dans sa totalité, fait siennes les caractéristiques particulières de lartiste-interprète. Dans le post-fordisme, celui qui produit de la plus-value se comporte du point de vue structurel, bien entendu comme un pianiste, un danseur, etc. et, donc, comme un homme politique. Par rapport à la production contemporaine, lobservation de Arendt sur lactivité des artistes interprètes et des hommes politiques paraît claire: pour travailler, on a besoin dun «espace à structure publique». Dans le post-fordisme, le travail demande un «espace à structure publique» et ressemble à une exécution virtuose (sans uvre). Cet espace à structure publique, Marx lappelle «coopération». On pourrait dire: à un certain stade de développement des forces productives sociales, la coopération du travail introjecte la communication verbale, ressemblant ainsi à une exécution virtuose ou, justement, à un ensemble dactions politiques. Souvenons-nous du très célèbre texte de Max Weber sur la politique comme profession (Weber 1919). Weber dégage une série de qualités qui distinguent lhomme politique: savoir mettre en péril la santé de son âme, un juste équilibre entre léthique de la conviction et léthique de la responsabilité, le dévouement aux buts, etc. Il faudrait relire ce texte par rapport au toyotisme, au travail fondé sur le langage, à la mobilisation productive des facultés cognitives. Lessai de Weber nous parle des qualités requises aujourdhui par la production matérielle. 3. Lêtre parlant en tant quartiste-interprète Chacun dentre nous est, depuis toujours, un virtuose, un artiste-interprète. Parfois médiocre et maladroit mais, de tous les points de vue, virtuose. En fait, le modèle de base de la virtuosité, lexpérience qui en fonde le concept, cest lactivité de lêtre qui parle. Non pas lactivité dun locuteur savant et raffiné, mais celle de nimporte quel locuteur. Le langage verbal humain, nétant pas un simple outil ou un ensemble de signes instrumentaux (ces caractéristiques étant propres surtout aux langages des animaux non humains: quon pense aux abeilles, aux signes par lesquels elles coordonnent lapprovisionnement en nourriture), il trouve son accomplissement en lui-même, il ne produit pas (au moins pas en principe, pas nécessairement) un «objet» indépendant de lexécution énonciative même. Le langage est «sans uvre». Toute énonciation est une prestation virtuose. Et il en est ainsi, évidemment, parce quelle est liée (directement ou indirectement) à la présence dautrui. Le langage présuppose et, en même temps, institue toujours de nouveau l«espace à structure publique» dont parle Arendt. Il faudrait relire lEthique à Nicomaque sur la différence de principe entre poiésis (production) et praxis (politique) en référence étroite à la notion de parole chez Saussure (Saussure 1922 post.) et, surtout, aux analyses dEmile Benveniste (Benveniste 1970) sur lénonciation (où, par «énonciation», on nentend pas déjà le contenu de lénoncé, le «que dit-on», mais la prise de parole comme telle, le fait même de parler). On constaterait ainsi que les traits différentiels de la praxis par rapport à la poiésis coïncident en tout et pour tout avec les traits différentiels du langage verbal par rapport à la motricité ou même à la communication non verbale. Plus encore. Seul lêtre parlant à la différence du pianiste, du danseur, de lacteur peut se passer dun scénario ou dune partition. Sa virtuosité est double: non seulement il ne produit pas une uvre qui puisse être distinguée de lexécution, mais il na pas non plus une uvre derrière lui, une uvre à actualiser par lexécution. En fait, lacte de parole se sert seulement de la potentialité de la langue, ou mieux, de la faculté générique du langage: pas dun texte fixé davance dans les détails. La virtuosité de lêtre parlant est à la fois le prototype et lapex de toutes les autres virtuosités, précisément parce quelle contient en elle-même la relation puissance/acte, là où au contraire la virtuosité ordinaire, ou dérivée, présuppose un acte déterminé (les Variations Goldberg de Bach, par exemple) à faire revivre encore et encore. Mais je reviendrai sur ce point. Il suffit de dire, pour le moment, que la production contemporaine devient «virtuose» (et donc politique) justement parce quelle contient en elle-même lexpérience linguistique en tant que telle. Sil en est ainsi, la matrice du post-fordisme se trouve dans les secteurs industriels dans lesquels on a «production de communication par voie de communication». Donc dans lindustrie culturelle. 4. Industrie culturelle: anticipation et paradigme La virtuosité devient travail massifié avec la naissance de lindustrie culturelle. Cest là que le virtuose a commencé à pointer. Dans lindustrie culturelle, en fait, lactivité sans uvre, cest-à-dire lactivité de communication qui contient son propre accomplissement, constitue lélément caractérisant, central, nécessaire. Mais justement pour cette raison, cest surtout dans lindustrie culturelle que la structure du travail salarié a coïncidé avec celle de laction politique. Dans les secteurs dans lesquels on produit de la communication par voie de communication, les fonctions et les rôles sont à la fois «virtuoses» et «politiques». Un grand écrivain italien, Luciano Bianciardi, dans son roman le plus important, La vita agra1, raconte les splendeurs et les misères de lindustrie culturelle, à Milan, dans les années cinquante. Une page admirable de ce livre illustre efficacement ce qui distingue lindustrie culturelle de lindustrie traditionnelle et de lagriculture. Le protagoniste de La vita agra, arrivé à Milan de Grosseto2 avec lintention de venger les morts au travail survenues dans sa région, se retrouve employé dans lindustrie culturelle naissante. Mais, peu de temps après, il est licencié. Voici le passage qui, aujourdhui, possède une indubitable valeur théorique: «... Et ils me licencièrent du seul fait que je traînais les pieds, me déplaçais lentement et regardais autour de moi, même quand ce nétait pas indispensable. Dans notre métier il importe de bien les soulever de terre, les pieds, et de les faire sonner sur le sol, il faut se bouger, trotter, bondir et faire de la poussière, un nuage de poussière si possible, puis sy cacher. Ce nest pas comme faire le paysan ou louvrier. Le paysan se meut lentement parce que son travail suit les saisons, il ne peut pas semer en juillet et vendanger en février. Louvrier est leste dans ses mouvements parce que, sil est à la chaîne, ils lui comptabilisent ses temps de production, et sil ne suit pas le rythme, gare ! [...]. Mais le fait est que le paysan appartient au secteur primaire, louvrier au secondaire. Le premier produit à partir de rien, le second transforme une chose en une autre. Le critère dévaluation, pour louvrier et le paysan, est facile, quantitatif: lusine débite tant de pièces à lheure, la ferme donne tel produit annuel de récolte. Dans nos métiers, cest différent, il ny a pas de critères dévaluation quantitative. Comment mesure-t-on lhabileté dun prêtre, dun publicitaire, dun PRM? Ils ne produisent pas ex nihilo ni ne transforment quelque chose. Ils ne sont ni du primaire ni du secondaire. Ils appartiennent au tertiaire et, joserais dire, directement au quaternaire. Ils ne sont pas plus des instruments de production que des courroies de transmission. Ils sont, au mieux, du lubrifiant, de la vaseline pure. Comment peut-on évaluer un prêtre, un publicitaire, un PRM ? Comment fait-on pour calculer la quantité de foi, de désir dacquérir, de sympathie quils auront réussi à susciter? Non, il ny a pas de critère dévaluation si ce nest la capacité de chacun de se maintenir en place, et de monter toujours plus, en somme de devenir évêque. En dautres termes, il appartient à ceux qui choisissent une profession tertiaire ou quaternaire davoir des dons et des attitudes de type politique. La politique, comme tout le monde le sait, nest plus depuis longtemps la science du bon gouvernement, elle est devenue en revanche lart de la conquête et de la conservation du pouvoir. Ainsi, la valeur dun homme politique ne se mesure pas au bien quil est capable de faire aux autres, mais à la rapidité avec laquelle il arrive au sommet et au temps pendant lequel il sy maintient. [...] De la même façon, dans les professions ternaires et quaternaires, puisquil ny a pas de production visible de biens qui puisse servir daune, le critère sera celui-là.» (Bianciardi 1962; cest moi qui souligne). A bien des égards, lanalyse de Bianciardi est très évidemment datée, puisque les tâches de lindustrie culturelle y sont présentées comme des exceptions marginales et extravagantes. Et puis réduire la politique à un abus de pouvoir pur et simple est pour le moins superficiel. Malgré tout cela, dans le passage que je viens de citer, ce qui saute aux yeux, cest une formidable intuition qui reprend à sa façon en les mélangeant la thèse de Arendt sur la ressemblance entre virtuoses et politiques et les remarques de Marx sur les travaux qui nont pas comme résultat une «uvre» indépendante. Bianciardi souligne la «politicité» croissante du travail dans lindustrie culturelle. Mais, et cest là ce qui importe, il lie ce caractère politique au fait que dans une industrie de ce genre on ne produit pas duvres séparées de lagir même. Là où il ny a pas d«uvre» extrinsèque, il y a action politique. Soyons clair: dans lindustrie culturelle (comme au demeurant aujourdhui, à lépoque post-fordiste, dans lindustrie en général), il ne manque certes pas de produits finis à mettre sur le marché à lissue du processus de production. Le point crucial, cependant, cest que tandis quon demande à un système automatisé de machines la production matérielle dobjets, les prestations du travail vivant ressemblent toujours plus en revanche à des prestations linguistico-virtuoses. Il faut se demander quel rôle lindustrie culturelle a joué dans le dépassement du fordisme/taylorisme. Je crois que celle-ci a mis au point le paradigme de la production post-fordiste dans son ensemble. Je crois donc que les procédures de lindustrie culturelle sont devenues, à partir dun certain moment, exemplaires et répandues. Dans lindustrie culturelle, même dans ses formes archaïques étudiées par Benjamin et Adorno, on peut saisir la préfiguration dun mode de production qui ensuite, avec le post-fordisme, se généralise et devient canonique. Pour mieux comprendre, retournons un instant à la critique de lindustrie de la communication portée par les penseurs de lEcole de Francfort. Dans Dialectique de la raison (Adorno, Horckheimer 1947), les auteurs soutiennent, en gros, que même les «usines de lâme» (édition, cinéma, radio, télévision, etc.) se conforment aux critères fordistes de la sérialité et de la parcellarisation. Même dans ces domaines, il semble que saffirme la chaîne de montage, symbole célèbre de lusine dautomobiles. Le capitalisme cest là la thèse démontre quil peut mécaniser et parcellariser jusquà la production de lesprit, exactement comme il la fait pour lagriculture et le travail des métaux. Sérialité, insignifiance de la fonction singulière, économétrie des émotions et des sentiments: ce sont là les refrains récurrents. Cette approche critique admettait, bien entendu, que dans le cas particulier de lindustrie culturelle, demeurent certains aspects réfractaires à une assimilation complète à lorganisation fordiste du processus de travail. Dans lindustrie culturelle, donc, il était aussi nécessaire de laisser un certain espace ouvert à linformel, au non programmé, au surgissement de limprévu, à limprovisation de la communication et de lidéation: non pas pour favoriser la créativité humaine, bien entendu, mais pour obtenir une productivité satisfaisante de lentreprise. Mais, pour lEcole de Francfort, ces aspects nétaient que restes sans influence, scories du passé, résidus. Seule comptait la fordisation générale de lindustrie culturelle. Maintenant il me semble quen regardant les choses dans la perspective de notre présent, il nest pas difficile de reconnaître que ces prétendus résidus (une certaine place accordée à linformel, à limprévu, au «hors programme») étaient en fait promis à un avenir. Il ne sagissait pas de résidus, mais de présages, danticipations. Laspect informel de laction de communication, linteraction compétitive caractéristique dune réunion de comité de rédaction, le changement brusque qui peut animer une émission de télévision, et en général tout ce quil aurait été dysfonctionnel de rigidifier et de réglementer au-delà dun certain seuil, est devenu aujourdhui, à lépoque post-fordiste, un trait caractéristique de la production sociale dans son entier. Pas seulement de lindustrie culturelle actuelle, mais aussi de lusine Fiat de Melfi1. Si Bianciardi parlait du travail où il existe un rapport entre activité-sans-uvre (virtuose) et attitudes politiques comme dune extravagance marginale, cest aujourdhui la règle. Lentrelacs virtuosité, politique, travail sest propagé partout. Reste à se demander, toutefois, quel rôle spécifique assume, aujourdhui, lindustrie de la communication, alors que tous les secteurs industriels sinspirent de son modèle. Quelle fonction assure ce qui a anticipé le virage post-fordiste quand celui-ci est pleinement déployé ? Pour répondre, il faut sarrêter un moment sur le concept de «spectacle» et de «société du spectacle». 5. Le langage en scène Je crois que la notion de «spectacle», pour le moins équivoque en elle-même, constitue toutefois un instrument utile pour déchiffrer quelques aspects de la multitude post-fordiste (qui est, rappelons-le, une multitude de virtuoses, de travailleurs qui, pour travailler, ont recours à des qualités génériquement «politiques»). Le concept de «spectacle», forgé dans les années soixante par les situationnistes, est un concept proprement théorique qui nest pas étranger à la trame de largumentation marxienne. Pour Guy Debord (Debord 1967), le «spectacle», cest la communication humaine devenue marchandise. Ce qui se donne en spectacle, cest précisément la faculté humaine de communiquer, le langage verbal en tant que tel. Comme on le voit, il ne sagit pas dune jérémiade amère contre la société de consommation (toujours un peu suspecte, parce quon risque, comme cest arrivé à Pasolini, den arriver à regretter les temps heureux de faible consommation et de pellagre). La communication humaine, en tant que spectacle, est une marchandise parmi dautres, dépourvue de qualités spéciales ou de prérogatives. Mais par ailleurs, cest une marchandise qui concerne, à partir dun certain moment, tous les secteurs industriels. Cest là que se trouve le problème. Dune part, le spectacle est le produit particulier dune industrie particulière, lindustrie dite culturelle en loccurrence. Dautre part, dans le post-fordisme, la communication humaine est aussi un ingrédient essentiel de la coopération productive en général; cest donc la reine des forces productives, quelque chose qui dépasse son propre domaine sectoriel, touchant plutôt lindustrie dans son ensemble, la poiésis dans sa totalité. Dans le spectacle sont exhibées, en une forme séparée et fétichisée, les forces productives les plus pertinentes de la société, ces forces productives que doit nécessairement atteindre tout processus de travail contemporain: les compétences linguistiques, le savoir, limagination, etc. Le spectacle a donc une double nature: il est produit spécifique dune industrie particulière, mais aussi, en même temps, quintessence du mode de production dans son ensemble. Debord écrit que le «spectacle» est «lexposition générale de la rationalité du système». Ce qui donne le spectacle, pour ainsi dire, ce sont les forces productives mêmes de la société en tant quelles coïncident, toujours plus, avec les compétences linguistico-communicatives et avec le general intellect. La double nature du spectacle rappelle, par certains aspects, la double nature de largent. Comme on le sait, largent est une marchandise parmi dautres, fabriquée par lHôtel de la Monnaie de lEtat et dotée dun petit corps métallique ou de papier. Mais il a aussi une seconde nature: il est léquivalent, lunité de mesure, de toutes les autres marchandises. Largent est particulier et universel en même temps; le spectacle aussi. La comparaison, attrayante sans aucun doute, est pourtant fausse. Contrairement à largent, qui mesure le résultat dun processus de travail désormais achevé, le spectacle concerne plutôt le processus de production in fieri, en train de se faire, dans sa potentialité. Le spectacle, selon Debord, montre ce que des hommes et des femmes peuvent faire. Tandis que largent reflète en lui-même la valeur des marchandises, donc ce que la société a déjà fait, le spectacle exhibe dans une forme à part ce que lensemble de la société peut être et faire. Si largent est l«abstraction réelle» (pour employer une expression marxienne classique) qui se réfère aux uvres achevées, au passé du travail, le spectacle par contre, selon Debord, est l«abstraction réelle» qui représente lopération elle-même, le présent du travail. Si largent met le cap sur léchange, le spectacle, communication humaine devenue marchandise, met le cap sur la coopération productive. Il faut donc conclure que le spectacle, cest-à-dire la capacité communicative humaine devenue marchandise, a certes une double nature, mais une double nature différente de celle de largent. Laquelle? Mon hypothèse est que lindustrie de la communication (ou mieux, du spectacle, ou encore lindustrie culturelle) est une industrie parmi dautres, avec ses techniques spécifiques, ses procédures particulières, ses profits particuliers, etc. mais qui, par ailleurs, remplit aussi le rôle dindustrie des moyens de production. Traditionnellement, lindustrie des moyens de production, cest lindustrie qui produit les machines et les instruments que lon emploie par la suite dans les secteurs les plus divers de la production. Toutefois, dans une situation où les instruments de production ne se réduisent pas aux machines, mais consistent en compétences linguistico-cognitives indissociables du travail vivant, on peut retenir quune part importante de ce que quon appelle «moyens de production» consiste en techniques et procédures de communication. Où ces techniques et ces procédures sont-elles forgées, si ce nest dans lindustrie culturelle? Lindustrie culturelle produit (innove, expérimente) les procédures de communication qui sont destinées ensuite à servir de moyens de production, même dans les secteurs les plus traditionnels de léconomie contemporaine. Voilà le rôle de lindustrie de la communication, une fois que le post-fordisme sest affirmé pleinement: elle est industrie des moyens de communication. 6. Virtuosité au travail La virtuosité, avec son caractère politique intrinsèque, caractérise non seulement lindustrie culturelle, mais lensemble de la production sociale contemporaine. On pourrait dire que, dans lorganisation du travail post-fordiste, lactivité sans uvre, qui auparavant était spéciale et problématique (quon se souvienne des incertitudes de Marx à son propos), devient le prototype du travail salarié en général. Je reviens sur un point que jai déjà mentionné: cela ne signifie pas, naturellement, que lon ne produise plus de tableaux de bord de voitures, mais cela signifie que, pour une part importante de laccomplissement des tâches de travail, laccomplissement de laction se trouve à lintérieur de laction même (ou ne consiste pas à donner lieu à un produit semi-fini indépendant). Marx lui-même, dans les Grundrisse, indique une situation de ce genre quand il écrit que, avec la grande industrie automatisée et lapplication intensive et systématique des sciences de la nature au processus de production, lactivité de travail «se place à côté du processus de production immédiate au lieu den être lagent principal» (Marx 1939-1941 post.). Ce fait de se placer à côté du processus de production immédiat signifie, dit encore Marx, que le travail coïncide toujours davantage avec une «activité de surveillance et de coordination». Autrement dit: les fonctions de louvrier ou de lemployé ne consistent plus à suivre un seul objectif particulier, mais à moduler et à intensifier la coopération sociale. Quon mautorise à faire une parenthèse. Le concept de coopération sociale, qui chez Marx est assez complexe et délicat, peut être pensé de deux façons. Il y a, dabord, une acception objective: chaque individu fait des choses différentes, spécifiques, qui sont mises en relation par lingénieur ou par le contremaître: la coopération, dans des cas semblables, transcende lactivité des individus, na pas dimportance dans leur façon concrète dopérer. En second lieu cependant, il faut considérer également une notion «subjective» de coopération: elle prend corps quand une part importante du travail individuel consiste à développer, affiner, intensifier la coopération elle-même. Dans le post-fordisme, cest la seconde acception de la coopération qui domine. Je tenterai de mieux me faire comprendre en utilisant une comparaison. Depuis toujours, lune des ressources de lentreprise capitaliste, cest ce que lon appelle le «vol de linformation ouvrière». Cest-à-dire: quand les ouvriers trouvaient le moyen dexécuter le travail avec moins deffort, en faisant une pause en plus, etc., la hiérarchie de lentreprise exploitait cette minuscule conquête, fût-elle cognitive, pour modifier lorganisation du travail. Je pense quil y a quelque chose de significatif qui change, cependant, du moment où la fonction de louvrier ou de lemployé consiste justement, dans une certaine mesure, à trouver des expédients, des trucs, des solutions qui améliorent lorganisation du travail. Dans ce cas, linformation ouvrière nest pas utilisée en cachette, mais on la requiert explicitement, ou encore elle devient une des tâches de travail. On assiste au même type de changement, certainement, à propos de la coopération: il ne sagit pas de la même situation quand le travail des ouvriers est coordonné de fait par lingénieur ou quand on leur demande dinventer et de produire de nouvelles procédures de coopération. Au lieu de rester en arrière-plan, lagir ensemble, linteraction linguistique parvient au tout premier plan. Tandis que la coopération «subjective» devient la principale force productive, les gestes du travail montrent clairement un caractère linguistico-cognitif, impliquent lexposition aux yeux des autres. Le caractère monologique du travail diminue: la relation avec les autres est un élément originel, de base, et non quelque chose daccessoire. Là où le travail apparaît à côté du processus de production immédiat, au lieu den être une composante, la coopération productive est un «espace à structure publique». Cet «espace à structure publique» ancré dans le processus de travail mobilise des attitudes traditionnellement politiques. La politique (au sens large) devient force productive, fonction, «boîte à outils». On pourrait dire que la devise héraldique du post-fordisme est, sarcastiquement, «politique avant tout». Du reste, que peut vouloir dire le discours sur la «qualité totale», si ce nest requérir que lon mette à la disposition de la production le goût pour laction, lattitude qui affronte le possible et limprévu, la capacité de commencer quelque chose de nouveau? Quand le travail sous lautorité dun patron met en jeu le goût pour laction, la capacité de relation, lexposition aux yeux des autres toutes choses que les générations précédentes expérimentaient dans la section du parti , nous pouvons dire que certains traits distinctifs de lanimal humain, surtout le fait quil est doté de langage, sont subsumés dans la production capitaliste. Linsertion de lanthropogenèse elle-même dans le mode de production en vigueur est un événement extrême. Cest autre chose que le bavardage heideggerien sur l«époque de la technique»... Cet événement natténue pas, mais radicalise au contraire les antinomies de la formation économico-sociale capitaliste. Nul nest plus pauvre que celui qui voit sa propre relation avec la présence dautrui, cest-à-dire sa propre faculté de communication, le fait quil est doté de langage, réduits au travail salarié. 7. Lintellect comme partition Si lensemble du travail post-fordiste est du travail productif (de plus-value) précisément parce quil agit sur le mode politique-virtuose, la question que lon doit se poser est la suivante: quelle partition les travailleurs-virtuoses exécutent-ils? Quel est le scénario des performances linguistico-communicatives? Le pianiste exécute une valse de Chopin, lacteur reste plus ou moins fidèle à un scénario préliminaire, lorateur a au moins quelques notes auxquelles se référer: tous les artistes interprètes peuvent compter sur une partition. Mais quand la virtuosité est inhérente à la totalité du travail social, quelle est la partition? Je crois pour ma part sans trop dincertitude que la partition que la multitude exécute, cest lIntellect, lintellect en tant que faculté humaine générique. Dans les termes de Marx, la partition des virtuoses modernes, cest le general intellect, lintellect général de la société, la pensée abstraite devenu pilier de la production sociale. Nous retournons ainsi à un thème (general intellect, intellect public, «lieux communs») que nous avons déjà abordé. Par general intellect, Marx entend la science, la connaissance en général, le savoir dont dépend désormais la productivité sociale. La virtuosité consiste à moduler, articuler, changer le general intellect. La politisation du travail (ou la subsomption dans le milieu du travail de ce qui tenait auparavant de laction politique) survient précisément quand la pensée devient le ressort principal de la production de la richesse. La pensée cesse dêtre une activité invisible, et devient quelque chose dextérieur ou de «public», quand elle fait irruption dans le processus de production. On pourrait dire: à ce moment-là seulement, seulement quand elle a lintellect linguistique comme barycentre, lactivité de travail peut absorber en elle-même bien des caractéristiques qui auparavant appartenaient à laction politique. Jusquici, on a discuté de la juxtaposition Travail et Politique. Maintenant, cependant, entre en piste à son tour le troisième domaine de lexpérience humaine, lIntellect. Il sagit de la «partition» sans cesse réexécutée par les travailleurs-virtuoses. Je pense que lhybridation des diverses sphères (pensée pure, vie politique et travail) commence précisément quand lIntellect, en tant que principale force productive, devient public. Cest à ce moment-là seulement que le travail prend les apparences de la virtuosité (ou communicatives) et, donc, se colore de tonalités «politiques». Marx attribue à la pensée un caractère extérieur, une nature publique en deux occasions. Dabord, quand il utilise lexpression, très belle aussi du point de vue philosophique, «abstraction réelle»; ensuite, quand il parle de «general intellect». Largent, par exemple, est une abstraction réelle. Dans largent, en fait, lun des principes guides de la pensée humaine sincarne, devient réel: lidée déquivalence. Cette idée, en elle-même on ne peut plus abstraite, acquiert une existence concrète, elle tinte vraiment dans le porte-monnaie. Le devenir chose dune pensée: cest ça labstraction réelle. Si on y regarde de près, le concept de general intellect ne fait que développer démesurément la notion dabstraction réelle. Avec le general intellect, Marx indique le stade où certains faits (disons la monnaie) nont plus valeur et statut de pensée, mais où nos pensées, en tant que telles, ont immédiatement valeur de faits matériels. Si dans le cas de labstraction réelle, cest un fait empirique (par exemple léchange des équivalents) qui exhibe la structure sophistiquée dune pensée pure, dans le cas du general intellect, le rapport sinverse: ce sont maintenant nos pensées qui se présentent avec le poids et lincidence typique des faits. Le general intellect est le stade où les abstractions mentales sont immédiatement, en soi, des abstraction réelles.les. Cest là cependant, que surgissent les problèmes. Ou, si lon préfère, quaffleure une certaine insatisfaction par rapport aux formulations de Marx. La difficulté naît du fait que Marx conçoit l«intellect général» comme capacité scientifique objectivée, comme système de machines. De toute évidence, cet aspect compte, mais ce nest pas tout. Il faudrait considérer le biais par lequel lintellect général, au lieu de sincarner (ou plutôt de sinférer) dans le système des machines, existe comme attribut du travail vivant. Le general intellect se présente dabord et avant tout, aujourdhui, comme communication, abstraction, autoréflexion de sujets vivants. Il semble possible daffirmer que, par la logique même du développement économique, il est nécessaire quune partie du general intellect ne se fige pas en capital fixe, mais sexerce dans linteraction communicative, sous la forme de paradigmes épistémiques, de performances dialogiques, de jeux de langage. En dautres termes, lintellect public forme un ensemble avec la coopération, avec lagir ensemble du travail vivant, avec la compétence communicative des individus. Dans le chapitre VII du premier livre du Capital, Marx écrit: « Le processus de travail tel que nous venons de lanalyser dans ses moments simples et abstraits [est] lactivité qui a pour but la production de valeurs dusage [...]. Nous navions donc pas besoin de considérer les rapports de travailleur à travailleur. Lhomme et son travail dun côté, la nature et ses matières de lautre, nous suffisaient» (Marx 1867). Dans ce chapitre, Marx décrit le processus de travail comme processus naturel déchange organique entre lhomme et la nature, donc en termes généraux et abstraits, sans soccuper des rapports socio-historiques. Il faut toutefois se demander, même si on en reste à ce plan très général (presque anthropologique), sil est possible déliminer du concept de travail laspect interactif, cest-à-dire la relation avec les autres travailleurs. Ce nest certainement pas possible quand ce sont les prestations de communication qui constituent le noyau dur de lactivité de travail. Il est impossible alors de faire lesquisse du processus de travail sans présenter dès le départ le travailleur en rapport avec les autres travailleurs; ou, si on veut utiliser encore la catégorie de la virtuosité, en rapport avec son «public». Le concept de coopération comprend en soi, en entier, lattitude communicative des êtres humains. Cela vaut surtout là où la coopération est vraiment un «produit» spécifique de lactivité de travail, soit quelque chose qui est promu, élaboré, affiné par ceux-là mêmes qui coopèrent. Le general intellect exige un agir virtuose (cest-à-dire au sens large, un agir politique), justement parce quune part importante de lui-même ne se reverse pas dans le système des machines, mais se manifeste dans lactivité directe du travail vivant, dans sa coopération linguistique. Lintellect, la pure faculté de penser, le simple fait dêtre doté de langage: voici donc, répétons-le, la partition sans cesse réexécutée par les virtuoses post-fordistes. (Il faut noter la différence dapproche entre ce qui est dit ici et ce qui a été soutenu précédemment: ce qui est présenté ici comme la «partition» du virtuose, lintellect, a été présenté auparavant comme ressource apotropaïque fondamentale, comme refuge par rapport au risque indéterminé du contexte du monde. Il est bon de considérer les deux aspects en même temps: la multitude contemporaine, avec ses formes de vie et ses jeux de langage, se place à la croisée de ces deux acceptions du terme «intellect public».) Je voudrais reprendre et souligner ici un point important qui a déjà été abordé. Tandis que la virtuosité proprement dite (le pianiste ou le danseur, par exemple) se sert dune partition bien définie, cest-à-dire dune uvre au sens propre et strict, le virtuose post-fordiste, en «exécutant» sa propre faculté linguistique, na pas comme présupposé une uvre déterminée. Par general intellect, on ne doit pas entendre lensemble des connaissances acquises par lespèce, mais la faculté de penser; la potentialité en tant que telle, pas les innombrables réalisations particulières. Le «general intellect » nest rien dautre que lintellect en général. Lexemple que lon a déjà cité du parlant (de celui qui parle) redevient pertinent ici. En ayant comme seule «partition» linfinie potentialité de sa propre faculté de langage, le locuteur (tout locuteur) articule des actes de parole déterminés: la faculté de langage est le contraire dun scénario déterminé, dune uvre avec telles ou telles caractéristiques particulières. La virtuosité de la multitude post-fordiste forme un tout avec la virtuosité du parlant: virtuosité sans scénario, ou, mieux, dotée dun scénario qui coïncide avec la pure et simple dynamis, avec la pure et simple potentialité. Il faut ajouter que le rapport entre «partition» et exécution virtuose est réglée par les normes de lentreprise capitaliste. La mise au travail (et à profit) des facultés de communication et de connaissance les plus génériques de lanimal humain a un index historique, une forme historiquement déterminée. Le general intellect se manifeste, aujourdhui, comme perpétuation du travail salarié, système de hiérarchie, axe porteur de la production de plus-value. 8. Raison dEtat et Exode On peut maintenant esquisser quelques conséquences de lhybridation entre Travail, Action (politique) et Intellect. Conséquences tant au plan de la production quà celui de la sphère publique (Etats, appareils administratifs). Lintellect devient public à partir du moment où il sunit au travail; toutefois, il faut observer quune fois uni au travail salarié, son aspect public caractéristique est aussi inhibé et déformé. Toujours réévoqué en tant que force productive, cet aspect est toujours re-aboli en tant que sphère publique proprement dite, éventuelle racine de lAction politique, principe constitutionnel différent. Le general intellect est le fondement dune coopération sociale plus vaste que celle qui concerne spécifiquement le travail. Plus ample et en même temps tout à fait hétérogène. On retrouve ici un thème déjà traité précédemment. Tandis que les connexions du processus de production se fondent sur la division technique et hiérarchique des fonctions, lagir ensemble centré sur le general intellect part de la participation commune à la «vie de lesprit», cest-à-dire du partage préliminaire dattitudes communicatives et cognitives. Toutefois, la coopération excédentaire de lIntellect, au lieu dannuler la coercition de la production capitaliste, constitue une de ses ressources les plus importantes. Son hétérogénéité na ni voix ni visibilité. Donc, puisque lapparition de lIntellect devient le pré-requis technique du Travail, lagir ensemble en dehors du travail quelle provoque est à son tour soumis aux critères et aux hiérarchies qui caractérisent le régime de lusine. Il y a deux conséquences principales de cette situation paradoxale. La première concerne la nature et la forme du pouvoir politique. Le caractère public particulier de lIntellect, dépourvu dune expression vraiment propre de ce Travail qui le réclame aussi comme force productive, se manifeste indirectement dans le domaine de lEtat par le biais de la croissance hypertrophique des appareils administratifs. Ladministration, et non plus le système politico-parlementaire, est le cur de lEtat: mais il en est ainsi justement parce quelle représente une concrétion autoritaire du general intellect, le point de fusion entre savoir et commandement, limage renversée de la coopération excédentaire. Il est bien vrai que depuis des décennies on remarque le poids croissant et déterminant de la bureaucratie dans le «corps politique», la prééminence du décret sur la loi: je voudrais cependant signaler ici un seuil inédit. Pour résumer, nous ne sommes plus confrontés aux processus connus de rationalisation de lEtat, mais, à linverse, il faut désormais constater lavènement de létatisation de lIntellect. La vieille expression «raison dEtat» acquiert pour la première fois une signification non métaphorique. Si Hobbes voyait le principe de légitimation du pouvoir absolu dans le transfert du droit naturel de chaque individu particulier sur le souverain, aujourdhui par contre il faudrait parler dun transfert de lIntellect, ou mieux, de son caractère public immédiat et irréductible, à ladministration de lEtat. La deuxième conséquence concerne la vraie nature effective du régime post-fordiste. Puisque l«espace à structure publique» ouvert par lIntellect est réduit encore et toujours à la coopération du travail, cest-à-dire à un réseau ténu de relations hiérarchiques, la fonction dirimante que possède la «présence dautrui» dans toutes les opérations de production concrètes prend la forme de la dépendance personnelle. Autrement dit, lactivité virtuose se donne comme travail servile universel. Laffinité entre le pianiste et le serviteur, que Marx avait notée, trouve une confirmation inopinée à lépoque où tout travailleur salarié a quelque chose de l«artiste-interprète». Sauf que cest le travail même, producteur de la plus-value, qui prend les allures du travail servile. Quand «le produit est inséparable de lacte de produire», cet acte met en cause la personne qui laccomplit, et surtout le rapport entre celle-ci et celle qui la ordonné ou à qui il est destiné. La mise au travail de ce qui est commun, cest-à-dire de lintellect et du langage, dun côté rend fictive limpersonnelle division technique des tâches, mais de lautre, en ne traduisant pas cette communauté dans une sphère publique (ou dans une communauté politique), induit une personnalisation visqueuse de lassujettissement. La question cruciale se pose ainsi: est-il possible de séparer ce qui aujourdhui est uni, cest-à-dire lIntellect (le general intellect) et le Travail (salarié), et dunir ce qui est aujourdhui séparé, cest-à-dire lIntellect et lAction politique? Est-il possible de passer de la «vieille alliance» Intellect/Travail à une «nouvelle alliance» Intellect/Action politique? Soustraire lagir politique à la paralysie actuelle, ce nest pas autre chose que développer le caractère public de lIntellect en dehors du Travail salarié, en opposition à celui-ci. Cela présente deux profils distincts entre lesquels subsiste cependant la complémentarité la plus stricte. Dune part, le general intellect saffirme comme sphère publique autonome seulement si on coupe le lien qui lattache à la production de marchandises et au travail salarié. Dautre part, la subversion des rapports capitalistes de production peut se manifester, désormais, seulement avec linstitution dune sphère publique non étatique, dune communauté politique qui ait le general intellect comme pivot. Les traits saillants de lexpérience post-fordiste (virtuosité servile, valorisation des facultés langagières propres, limmanquable relation avec la «présence dautrui», etc.) postulent, comme loi du talion conflictuelle, rien de moins quune forme radicalement nouvelle de démocratie. La sphère publique non étatique est la sphère publique qui se conforme au mode dêtre de la multitude. Elle profite du «caractère public» du langage/pensée, du caractère extrinsèque, émergeant, partagé de lIntellect en tant que partition des virtuoses. Il sagit dun caractère public comme on la déjà observé tout à fait hétérogène par rapport à celui qui est institué par la souveraineté de lEtat ou, pour le dire comme Hobbes, par l«unité du corps politique». Ce caractère public, qui se manifeste aujourdhui comme une éminente ressource productive, peut devenir un principe constitutionnel, une sphère publique, justement. Comment la virtuosité peut-elle être non servile? Comment passe-t-on, hypothétiquement, de la virtuosité servile à une virtuosité «républicaine» (en entendant par «république de la multitude» un domaine des affaires communes qui ne serait plus étatique)? Comment concevoir, en principe, laction politique fondée sur le general intellect? Sur ce terrain, il faut être prudent. Tout ce que lon peut faire, cest indiquer la forme logique de quelque chose qui manque encore dune expérience empirique solide. Je propose deux mots-clé: désobéissance civile et exode. La désobéissance civile représente, peut-être, la forme daction politique fondamentale de la multitude. A condition toutefois de lémanciper de la tradition libérale dans laquelle elle est insérée. Il ne sagit pas de ne pas suivre telle loi particulière parce quincohérente ou contradictoire par rapport à dautres normes fondamentales, par exemple par rapport à la Constitution: dans un cas semblable, en fait, linsoumission témoignerait seulement dune loyauté plus profonde envers le commandement de lEtat. A linverse, la désobéissance radicale qui nous intéresse ici remet en question la faculté même de commander de lEtat. Une petite digression pour mieux comprendre. Selon Hobbes, avec linstitution du «corps politique», nous nous obligeons à obéir avant même de savoir ce qui sera ordonné: «Lobligation dobéissance, dont la force donne validité aux lois civiles, précède toute loi civile» (Hobbes 1642, XIV, 21). Cest pour cela quon ne trouvera pas de loi particulière qui intime explicitement de ne pas se rebeller. Si lacceptation inconditionnelle du commandement de lEtat nétait pas déjà présupposée, les dispositions législatives concrètes (y compris, évidemment, celle qui dit «tu ne te rebelleras pas») nauraient aucune validité. Hobbes soutient que le lien dobéissance originel dérive de la «loi naturelle», cest-à-dire de lintérêt commun quant à lautoconservation et la sécurité. Mais, il sempresse de lajouter, la loi naturelle, cest-à-dire la loi supérieure qui impose dobserver tous les ordres du souverain, devient effectivement une loi «seulement quand on est sorti de létat de nature, donc quand lEtat est désormais institué». Se dessine ainsi un véritable paradoxe: lobligation dobéissance est à la fois cause et effet de lexistence de lEtat, elle est soutenue par ce dont elle constitue aussi le fondement, elle précède et elle suit en même temps la formation de l«empire suprême». La multitude prend pour cible précisément lobéissance préliminaire et sans contenu, base sur laquelle on ne peut que développer une mélancolie dialectique entre acquiescement et «transgression». En sopposant à une prescription particulière sur le démantèlement de lassistance médicale ou sur larrêt de limmigration, la multitude remonte cependant au présupposé caché de toute prescription impérative et en entame la mise en vigueur. La désobéissance radicale aussi «précède les lois civiles», puisquelle ne se borne pas à les violer, mais quelle met en cause le fondement même de leur validité. Venons-en maintenant au deuxième mot-clé: exode. Le bouillon de culture de la désobéissance civile, ce sont les conflits sociaux qui ne se manifestent pas uniquement et essentiellement comme protestation, mais plutôt et surtout comme défection (pour le dire avec Albert O. Hirschman, pas comme voice, mais comme exit [Hirschman 1970]). Rien nest moins passif quune fuite, quun exode. La défection modifie les conditions dans lesquelles le conflit a lieu, au lieu de présupposer quelles constituent un horizon inamovible; elle change le contexte où naît le problème, au lieu daffronter ce dernier en choisissant lun ou lautre terme des alternatives prévues. Pour résumer, lexit consiste en une invention irrespectueuse, qui altère les règles du jeu et affole la boussole de ladversaire. Il suffit de penser quon se souvienne de ce que lon a dit plus haut à ce propos à la fuite massive par rapport au régime de lusine, mise en acte par les ouvriers américains au milieu du XIXe siècle: savançant au-delà de la «frontière» pour coloniser des terres à peu de frais, ils saisirent loccasion de rendre réversible leur propre condition de départ. Quelque chose de similaire est arrivé en Italie à la fin des années 70, quand la force de travail des jeunes, contre toute attente, préféra le travail précaire et à mi-temps à lemploi fixe de la grande entreprise. Ne serait-ce que pour un bref laps de temps, la mobilité de lemploi fonctionna comme ressource politique, provoquant léclipse de la discipline industrielle et autorisant un certain degré dautodétermination. Lexode, ou la défection, est aux antipodes du désespoir contenu dans la formule: «on na rien à perdre que ses propres chaînes»; il se fonde, donc, sur une richesse latente, sur une exubérance de possibilités, bref sur le principe du tertium datur. Mais quelle est, pour la multitude contemporaine, labondance virtuelle qui sollicite loption fuite au détriment de loption résistance? Ce qui est en jeu, ce nest évidemment pas une «frontière» spatiale, mais le surplus de savoirs, de communication, daction commune virtuose qui sont impliqués dans le caractère public du general intellect. La défection donne une expression autonome, affirmative, en haut-relief à ce surplus, empêchant ainsi son transfert vers le pouvoir de ladministration étatique, ou sa configuration en tant que ressource productive de lentreprise capitaliste. Désobéissance, exode. Il est clair cependant que ce ne sont là quallusions à ce que pourrait être la virtuosité politique, cest-à-dire non servile, de la multitude.
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Deuxième journée Dix thèses sur le post-fordisme |
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