03
nov

« Aboulafia avait raison. L’extase est un simple vertige de l’esprit. » Benjamin Fondane

 

1. Dans l’océan textuel et conceptuel de la tradition cabalistique, la figure d’Abraham Aboulafia surgit, portée par une biographie en forme d’autobiographie, rapportée dans le Trésor de l’Éden caché (Ôṣâr ʿÉdèn Gânoûz, Messine, 1285), qui étonne autant qu’elle fascine.

Né à Saragosse en 5000(1240de l’ère commune), Abraham Sepharadi ben Shmuel Abou al-‘Aphia, comme il se nomme lui-même dans ce livre, rend compte dans ses ouvrages de ses pérégrinations qui, après une enfance à Tudèle (Navarre), le portent jusqu’aux remparts d’Acco, à la recherche du fleuve mythique Sambatyon (1260). Le « combat entre Ismaël et Esaü » l’oblige à rebrousser chemin et il gagne la Grèce où il se marie (en 1262?). Mais, après des années d’errance méditerranéenne (1263-1269) qui le mènent à Rome et Capoue (où il étudie la philosophie aristotélicienne et le Guidede Maïmonide avec Hillel de Vérone), puis à Barcelone, Burgos, Medinaceli (1269-1273), et encore la Grèce, l’Empire byzantin, tout juste repris par Michel VIII Paléologue, et l’Italie (1273-1280), l’événement sans précédent qui marquera les esprits et la chronique, c’est la non-­rencontre avec le pape Nicolas III en 1280, qu’il rapporte dans son Livre du témoignage (Séphèr Hâ-‘Edout, Rome,1282).

Les visions qu’il décrit alors, la mission messianique dont il se dit porteur depuis son ‘illumination’ barcelonaise (de 1270), alors qu’il étudie le Séphèr Yeṣîrâh(Livre de la Formation) avec Baruch Togarmi, la mort soudaine du Pontife le 22août 1280, au moment de l’arrivée d’Aboulafia à Rome, son emprisonnement pendant vingt-huit jours dans les geôles de l’ordre franciscain des Frères mineurs, puis sa libération qui marque le début des fructueuses années siciliennes, où disciples et détracteurs se succèdent, enfin son excommunication par le halakhiste barcelonais R. Shlomo ben Adret et son exil mystérieux sur la petite île de Comino dans l’archipel maltais (1285-1289?), où il « demeure contre son gré pendant de nombreux jours » et écrit le Séphèr Hâ-’Ot(Livre du Signe) « pour confondre les opinions des Sages d’Israël qui fanfaronnent, alors que je n’ai nulle estime pour cette génération », jusqu’au moment où l’on perd sa trace aux alentours de 1290, non sans qu’il eût rédigé quelques ouvrages encore – tout cela scelle à jamais un destin hors du commun dans le ciel de la pensée juive.

 

2. On entre chez Aboulafia par le beau chapitre que Gershom Scholem (1897-1982) lui consacre dans Les grands courants de la mystique juive(1941). Mais les cours que le même Scholem tiendra en 1964et 1965à l’Université hébraïque de Jérusalem nous apprennent qu’il s’y est intéressé bien plus tôt et probablement dès 1920, quand il découvre et lit les manuscrits de la bibliothèque de Munich, parmi lesquels se trouve une copie du ’Or Hâ-Śèkhèl(Mun. 92), qu’il fera retranscrire plus tard par son élève Joseph Weiss, au destin tragique. C’est même à une théorie du langage dans la cabale et à Aboulafia en particulier que Scholem avait, un temps, pensé consacrer sa thèse de doctorat, avant de se tourner vers « un sujet moins complexe », comme il le dira à son ami Walter Benjamin (Histoire d’une amitié, p. 113).Reste de ce premier élan la célèbre conférence d’Eranos de 1970, « Le Nom de Dieu et la théorie linguistique de la Kabbale », qui parut pour la première fois en français (traduite par M. Laval) en 1972dans deux livraisons de la revue Diogène(n°79-80).

 

3. C’est grâce à l’intuition et aux bons soins de Patricia Farazzi qu’Abraham Aboulafia figure au catalogue des Éditions de l’éclat, qu’il inaugure en février 1985, avec la publication de L’Épître des sept voies (Šhevaʿ Netivot ha-Torah), traduite par Jean-Christophe Attias, présentée par Shmuel Trigano, et suivie d’une postface en forme de ‘vie imaginaire’ par Patricia Farazzi, justement.

La traduction fut réalisée à partir de l’édition établie par Adolf Aaron Jellinek en 1854, dans le volume Philosophie und Kabbala, et dont un exemplaire se trouvait à la Biblio­thèque de l’Alliance Israélite Universelle. C’est dans la petite salle lumineuse aux larges fenêtres de l’AIU, 45 rue Labruyère, qui ressemblait à une classe d’école communale de la IIIRépublique, avec ses quelques tables alignées où avaient travaillé les plus grands savants des études juives et où officiait la bienveillante et scrupuleuse Mme Lévine, que nous avons pu prendre connaissance de l’ouvrage pour préparer notre édition. Temps passés. Trépassés. Les lieux qui nous formâtes…

Quelques années plus tard (1995), dans le cadre de la trop éphémère « Bibliothèque des sources hébraïques » créée à L’éclat par le regretté Charles Mopsik (1956-2003), fut envisagée une édition bilingue des œuvres principales d’Aboulafia, pour laquelle des financements furent cherchés, trouvés, promis, et puis se sont évanouis avec le projet lui-même, dont il ne reste plus qu’une liste des volumes à paraître, avec leur calibrage et les titres des œuvres qu’ils devaient comprendre, établie par le professeur Moshe Idel, et que l’on peut consulter dans les archives des Éditions de l’éclat, déposées à l’Institut pour la Mémoire de l’Édition Contemporaine (IMEC).

En décembre 1999, parut à L’éclat, à l’initiative de Charles Mopsik encore, la traduction française du livre d’Elliot R. Wolfson, alors partiellement inédit en anglais: Abraham Aboulafia, cabaliste et prophète, traduit par Jean-François Sené.

Enfin, c’est en 2016, à partir d’un tweet d’Avi Solomon en réaction à un post sur la page facebook des Éditions de l’éclat qu’a pris forme le projet de traduction des cours de Scholem sur Aboulafia déjà évoqués. La Cabale du ‘Livre de l’image’ et d’Abraham Aboulafia parut enfin à l’automne2019,traduit de l’hébreu par Sabine Amsellem et préfacé par Saverio Campanini. Les voies de l’édition sont impénétrables.

 

4. Le projet d’une édition et traduction française du ’Or Hâ-Śèkhèl remonte à l’époque de l’édition et la traduction de L’épître des sept voies. Nous avions fait alors l’acquisition du microfilm de l’un des manuscrits de la Bayerische Staatsbibliothek de Munich (Mun. 92), mais, malgré de nombreuses démarches, nous ne pûmes trouver quelqu’un qui acceptât de consacrer un temps infini à établir, traduire et annoter un texte d’une si grande difficulté et complexité. C’est le mérite et/ou l’insouciance de Michaël Sebban d’avoir bien voulu s’y consacrer pendant presque cinq années, depuis ce mois de février 2016où, dans la petite synagogue de la rue du Bourg-Tibourg à Paris, il nous donna son accord de principe. Qu’il en soit ici remercié très chaleureusement, même si le plus beau remerciement est, à ses yeux comme aux nôtres, l’édition et la traduction elles-mêmes, dont on espère qu’elles permettront de mieux apprécier cette œuvre restée clandestine pendant plusieurs siècles, et dont la portée aurait pu modifier l’idée que l’on a pu se faire de la pensée juive, où, à la rationalité de Maïmonide, s’opposent différents courants de la mystique juive, dont la Cabale est l’une des formes les plus accomplies. Avec Aboulafia, ces deux aspects s’harmonisent dans un mouvement dialectique inédit et d’une très grande richesse conceptuelle.

 

5. Cette Note de l’éditeur n’est pas le lieu pour décrire ce que ce livre contient et il faudrait probablement un autre livre (ou plusieurs autres livres) pour s’acquitter de cette tâche. Mais, ne serait-ce que pour prévenir le lecteur de l’ampleur du projet aboulafien, de sa profondeur et de l’élévation à laquelle il s’expose en pénétrant sous la lumière de l’intellect, on dira deux mots de son intention.

On distingue quatre et même cinq éléments fondamentaux qui sont: 1) l’Influx divin, 2) l’homme qui, de cet influx divin, reçoit 3) une connaissance de 4) la totalité du monde et 5) la langue hébraïque.

L’Influx informe l’homme doté d’intellect de ce qu’est le monde dans sa totalité, mais cette connaissance est cachée. Elle est cachée dans la langue sous tous ses aspects. Lettres de l’alphabet (formes, ordres, permutations, combinaisons, fontes, etc.) signes des voyelles (durée, sonorité, place etc.), prépositions, suffixes, grammaire, syntaxe, temps des verbes, indiquent tel ou tel aspect du monde, sans pour autant en dévoiler le secret, auquel aura accès toutefois l’homme qui intellige. Et se dessinent alors les contours d’une lumière de l’intellect, qui est « foi de l’intellect », dont le judaïsme a cruellement fait les frais au long des siècles, dès lors qu’il a voulu se tenir à l’écart d’une « foi des imbéciles », dénigrée d’ailleurs par Aboulafia dès les premières lignes de son ouvrage.

Pas de foi sans connaissance (qui est l’expression de la Parole divine). Pas de croyance sans l’étude du Livre sous ses formes les plus multiples. Nous n’en dirons pas plus.

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