Margarete Susman
Le livre de Job et le destin du peuple juif
En ouverture de son livre, paru en 1946, Margarete Susman écrivait : « En ce moment de catastrophe mondiale, qui a conduit l’humanité au bord d’un suicide à la fois existentiel et intellectuel, chercher à approfondir le destin et la question du peuple juif ne saurait être qu’une tentative très modeste : cette tentative peut être risquée uniquement parce qu’un point de départ pour l’étude de cette question nous est fourni dans cette catastrophe même, qui représente la faillite de tout ce qui est humain et de tout ce qui est propre à l’humanité, au sein du monde occidental, dans le paroxysme de la haine à l’égard des Juifs. Face à cet événement, toute parole est sans doute trop ou trop peu ; sa vérité ne peut être que le cri surgi des profondeurs muettes de l’existence humaine. C’est donc à partir du livre de Job que sera tentée une interprétation de cet événement. »
Margarete Susman (1872-1966) a profondément marqué la littérature et la pensée juives de langue allemande, en faisant connaître la première, à un plus large public, les œuvres de Franz Rosenzweig ou de Franz Kafka. Sa polémique avec Gershom Scholem autour de ladite ‘symbiose judéo-allemande’ n’empêchera pas ce dernier de déclarer : « Je me trouve prêt à rendre hommage à la personnalité prodigieuse et vénérable de Margarete Susman, avec laquelle mes liens sont plus profonds que des opinions sur lesquelles nous pourrions ou non nous accorder. »
« Comme un corps peut exprimer dans ses nouages, nervures, distorsions l’histoire d’une vie, ce livre condense avec une rare intensité et une impressionnante et constante qualité d’écriture une vision existentielle du peuple juif. Margarete Susman (1872-1966) naquit en Allemagne, vécut longtemps à Zurich, fut un témoin ardent. Poète et artiste dans l’âme, elle fut plongée dans le renouvellement de la pensée juive de son pays (Bloch, Buber, Scholem, Rosenzweig). Elle n’aura de cesse, en position apparemment marginale, d’exprimer pour elle – sans le moindre manichéisme, sans la moindre complaisance en un triomphalisme de l’élection, sans aveuglement sur les contradictions de son peuple – ce qui, à travers l’histoire, lui semble la vocation singulière du peuple juif, « solidaire et séparé ». La catastrophe moderne n’aurait pour elle qu’un seul texte en appui, le Livre de Job, donnant seule à entrevoir ce qui échappe à toute compréhension. Son ouvrage commence par une sorte de résumé du texte biblique, puis l’auteur enchaîne, thème après thème – le destin, l’origine, la culpabilité, la persécution, le sionisme, la lutte, la création, l’espérance – les moments d’une histoire « obscure » (le mot revient souvent). Peu de livres donnent, en formules étincelantes et pathétiques, une compréhension théologique et psychologique de la mission – devoir et abri du peuple juif dans l’histoire : « rester fidèle à l’un qui n’a pas de forme ». Fallait-il le tourbillon (autre mot fréquent) moderne pour redonner vie à un ferment d’inquiétude et d’ouverture irremplaçable que, presque malgré lui, le peuple juif constitue dans l’histoire, à revers des certitudes et consolations dogmatiques de tous ceux qui, comme les amis de Job, savent tout de tout et ne reçoivent plus de questions ? En tout cas, ce livre, dont la traduction rend toute la vibration, est un traité de l’espérance et non du désespoir, énergiquement.»
Guy Petitdemange, dans ETUDES, Tome 401/3, septembre 2004
