« Pour ce que tu appelles de tes vœux, le souci de “préserver ce que nous avons en commun”, on y pourvoit actuellement, pour autant que je puisse en juger, encore bien mieux qu’il y a vingt-cinq ans. Disant cela, je ne pense pas à nous, mais aux manifestations de l’esprit du temps, qui a marqué le paysage désertique de notre époque de signes sur lesquels les vieux Bédouins que nous sommes ne se trompent pas. Si triste qu’il soit de ne pouvoir converser ensemble, j’ai pourtant le sentiment que les circonstances ne me privent pas de disputes aussi enflammées que celles qui, de loin en loin, s’élevaient entre nous. Cela n’a plus lieu d’être aujourd’hui. Et peut-être même est-il bon d’être séparé par un petit océan, lorsque vient le moment de se tomber spirituellement dans les bras l’un de l’autre » écrit Walter Benjamin à Gershom Scholem dans sa dernière lettre du 11 janvier 1940.
Notre édition comprend toutes les lettres entre 1932/1933 et 1940 que Gershom Scholem avait pu rassembler après la découverte dans les années 1960 d’archives miraculeusement sauvées de la destruction. Correspondance exemplaire d’une ‘amitié stellaire’, elle apporte un éclairage déterminant sur l’œuvre de Benjamin qu’on ne cesse de re-découvrir, et confirme le statut pleinement philosophique et politique de Scholem, par-delà son activité d’historien de la mystique juive.
Édition établie et présentée par Gershom Scholem
Gershom Scholem (1897-1982) est sans conteste l’une des figures les plus complexes du judaïsme du 20e siècle. Il rompt avec l’Europe en 1923 et émigre en Palestine, où il demeurera jusqu’à la fin de sa vie. La plus grande partie de son œuvre historique est traduite en française. Ont paru aux Editions de l’éclat ses écrits politiques sous le titre Le Prix d’Israël, ainsi que sa correspondance avec Leo Strauss (Philosophie et cabale) et celle avec Walter Benjamin (Théologie et utopie) qui reparaît ici dans L’éclat/poche. On retrouve également plusieurs de ses textes en postface ou préface d’autres ouvrages et David Biale lui a consacré une biographie intellectuelle, également traduite à l’éclat. Voir aussi Biale, Bialik, Wiener, Wirzsubski
Né à Berlin le 15 juillet 1892, dans une famille de la bourgeoisie juive assimilée, Walter Benjamin traverse le demi-20e siècle dans une semi-clandestinité intellectuelle qui commence par le refus de sa thèse sur le drame baroque par l’université allemande. Ses amitiés avec Gershom Scholem et Bertold Brecht, Theodor Adorno et Hannah Arendt le marquent autant qu’il les aura marqués lui-même. Après de nombreux voyages à l’étranger (France, Espagne, Italie, Autriche, URSS), il quitte Berlin le 18 mars 1933 pour ne plus jamais revenir. Il songe, un temps, rejoindre son ami Scholem à Jérusalem, mais décide finalement de rester à Paris, auquel il consacrera un livre ‘infini’, le livre des Passages, Paris capitale du XIXe siècle, dont les ‘morceaux’ paraîtront après sa mort. Après un internement au camp de Nevers dans la France occupée, il décide de gagner les USA avec l’aide de l’Institut de Recherche sociale, exilé à New York, qui avait commencé à l’aider financièrement à partir de 1935. Après une traversée de la France, il se suicide à Port Bou, le 26 septembre 1940, après avoir tenté de gagner l’Espagne pour échapper à la Gestapo.
< Couverture de la première édition de Théologie et utopie, parue dans la collection «Philosophie imaginaire» en 2011.
Benjamin-Scholem. Histoire d’une correspondance La révolution est le frein d'urgence Le Prix d'Israël Juifs hétérodoxes
