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LEVINAS FACE AU BEAU * Cette étude de David Gritz est une version revue et abrégée de son mémoire de maîtrise de philosophie préparé sous ma direction et soutenu à lUniversité de Paris X Nanterre en 2001. (C.C.)
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Conséquences philosophiques Limage et le sensible Vers la source de léthique Un être désintéressé de limage? Lessence technique de luvre |
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" et poète aussi, poète allemand, cet Hitler qui invente des nuits de Walpurgis et des fêtes de mai, qui mêle dans ses chansons le romantisme cyclopéen et le romantisme du myosotis, la forêt, le Venusberg " Robert Brasillach
"visibles, à nouveau: les rainures, les churs, autrefois, les psaumes. Ho, ho- sanna." Paul Celan, Strette
À première vue, dans luvre dEmmanuel Levinas, le beau ne semble pas une question riche en problèmes. Le philosophe donne certes une place au Beau1, mais cest peut-être une façon de se défaire de la tâche de le penser. Non par paresse ou par manque de sensibilité mais pour éviter, comme il le dit, de "lâcher la proie pour lombre". Donner une place au Beau, cest le contenir dans son éclat dimage de sorte que sa fulgurance ne fascine pas le sujet au point quil se déroberait à la révélation du visage. Parler déclat ne signifie aucunement ici que le Beau fait signe vers un niveau mystérieux du réel, il sagit au contraire de la simple affirmation tautologique de sa luminosité. Dans La réalité et son ombre, le philosophe expose sa thèse avec une apparente grande sévérité: sans condamner lart, il montre toutefois quil est voué à un silence ontologique silence qui précède la Révélation que seule la parole critique peut "sauver". Mais, dans ce cas, il sagit de recouvrir léclat de limage (plastique ou sonore) par le langage du critique. Non plus parler de lart, encore moins parler avec lart, en le commentant par exemple, mais parler lart, ce qui, ultimement, en viendrait à secondariser lesthétique pour réduire le beau au message dont il serait le porteur imparfait. Léclat étant le signe de cette imperfection. Ultérieurement toutefois Levinas reviendra sur cette première analyse puisquil parlera du "mensonge" et de la "grandeur" propres à lart qui cherche à donner "un visage aux choses2". Mensonge car le "visage" des choses nétant pas celui des hommes, la confusion entre les deux est dangereuse; mais grandeur pourtant puisquainsi pensé, lart oblige à se mesurer à laltérité véritable du visage3. Il y aurait donc entre la première étude et cette affirmation une certaine réévaluation de lart: le langage ne viendrait plus subsumer léclat sous le concept, il suggérerait que si lart trahit le visage, il ne réussit toutefois pas à sen débarrasser puisquil cherche sa présence jusque dans les choses mêmes. Plusieurs commentateurs de Levinas soutiennent dès lors la thèse dune évolution qui conduirait le philosophe dune posture de rejet de lart à une attitude plus nuancée. Mais quen est-il? En quel sens parler dévolution en effet? Sans la méconnaître ni la condamner, Levinas évoque peu la fonction sociale de lart lart est un moyen de fraterniser, disait même Albert Cohen il souligne plutôt ce qui, dans laccueil du Beau, a de potentiellement négatif pour le lien social. La puissance de la réception du Beau réclame en effet un silence quautrui vient gâcher par ses appréciations, toujours plates au regard de lexpérience singulière. Dans ces moments de "rapt", autrui semble toujours parler pour ne rien dire, à moins quil veuille simplement rappeler quil est là4. De ce point de vue donc, la sévérité de Levinas à légard de lart se comprendrait: il sagirait pour lui de mettre en garde contre ce surcroît dattention au Beau qui en vient toujours à oublier autrui. Lhistoire du xxe siècle marque la fin dune soi-disant innocence face à la beauté. Les hurlements de populations entières massacrées par les totalitarismes ne sont pas parvenues aux oreilles de ceux qui, dans lespace désengagé que réclame laccueil du Beau, restaient indisponibles. Pire encore, le fascisme et le nazisme ont valorisé une certaine interprétation esthétisante de la vie. Comme le remarque G. Steiner, Buchenwald nétait quà une trentaine de kilomètres de Weimar5. Cette proximité est troublante car elle pose la question du rapport entre un accomplissement de la culture occidentale et le pic de barbarie atteint par lhumanité. Auschwitz ne condamnerait pas seulement toute poésie à venir, comme le soutint un moment Adorno, il dévoilerait surtout que laccommodement avec le Mal fait partie de lessence du Beau. En outre, lexcès du Beau, comme dans le sonnet de Baudelaire, "La beauté", ferait entrer dans une religiosité vague: celle dun lien anonyme à lêtre qui surplombe tout en étant et dont le culte réclame un désengagement vis à vis de lautre homme. Pour Levinas, les religions révélées, et le judaïsme en particulier, exigeraient au contraire une subordination stricte de cet excès illusoire du beau à cet autre excès, véritable cette fois, quannonce le visage du prochain. Comment alors comprendre lidée dune "évolution" de la pensée de Levinas? Aurait-il découvert une autre dimension de la beauté, à linstar de celle défendue par certains théologiens chrétiens catholiques et orthodoxes en particulier qui associent le rapt provoqué par la beauté à une expérience véritable de la transcendance? Rien nest moins sûr, même si certains commentateurs se risquent à cette pensée, par souci peut-être de réhabiliter licône. Or comme pour Levinas, le visage nest pas une icône et comme licône ne met pas davantage sur son chemin, il sagit ici danalyser les thèses initiales du philosophe et de suggérer les voies où elles se prolongent et se complexifient, plutôt que de soutenir quelles sont réévaluées. Levinas donne une importance considérable à la sensibilité dans son uvre. La chair sensible de lhomme constitue même une dimension indissociable de son éthique. Aussi bien ne confond-t-il pas esthétique et réflexion sur lart. Lorsquil pense lart et son mystère, ou plutôt son "mythe" terme largement dévalué chez lui il fait preuve dune sévérité absente de ses analyses sur la sensibilité. Dans cet article, le philosophe voit dans lart une doublure de la réalité, son ombre indissociable comme toute ombre mais qui, en outre, a le redoutable pouvoir de faire disparaître la part dhumanité exigée par léthique. Les contemporains de la "mort de Dieu" ségareraient dans cette ombre, ils y verraient la forme nouvelle et indépassable de labsolu. Dans cette ombre enfin, le verbe se dégraderait en écho et il céderait la place au silence. Lart serait-il alors le rival par excellence de léthique? Serait-ce à ce titre que Levinas lui accorde attention? La question savère plus complexe. Le philosophe ne cherche pas à réitérer le geste de Platon qui, dans La République, chassait les poètes de la Cité pour cause de contrefaçon du bien. On ne se débarrasse pas en effet dune ombre comme dune contrefaçon et lon ne sort pas de cette ombre là comme, avec laide du philosophe, le prisonnier sort de celle qui submerge la Caverne des préjugés (République VII). Lombre est toujours là, elle colle à lobjet, elle le redouble, mais jamais à la manière dune contrefaçon: elle en constitue une extension paradoxale qui le trahit et le recompose. Une fois éclairé par le langage de celui qui le reçoit, lobjet trouve sans doute sa "vérité" mais ce "langage" du critique ou de lamateur ne pourrait effacer lombre originaire propre à luvre dart. Selon une opinion courante tenue pour un "dogme" lart serait un langage supérieur à celui qui accompagne la perception courante et la connaissance qui se base sur elle. Ce "dogme" professé par la "critique" admet donc, comme une évidence, lidée que "là où le langage commun abdique" commence le domaine de lineffable, réservé à lart. "Luvre, plus réelle que la réalité, atteste la dignité de limagination artistique qui sérige en savoir de labsolu6". La référence manifeste à Platon est ici ironique puisque cest au nom de leur pouvoir troublant de falsifier la réalité que le philosophe grec bannissait les poètes. Ce platonisme à lenvers de ceux qui soutiennent que lart est le langage de la réalité ineffable va loin. Dans cette perspective en effet, le critique dart devient lexplorateur dun domaine cognitif particulier, voire un "parasite" qui, par son usage du langage commun, brouille la pureté dune expression supérieure qui réclamerait plus une écoute quune explication vouée à la tautologie. Levinas semploie à déconstruire ce postulat ou ce "dogme" de lassimilation de lart à un langage. On peut dailleurs, en première approche, légitimement se demander si lartiste "parle" vraiment quand on considère quil suscite, chez les autres, chez les critiques, "un besoin irrésistible de parler". Serait-ce que cette soi-disant parole de "lineffable" leur est intolérable? Ou bien cela impose-t-il de penser que lart nest pas un langage? Le concept "dachèvement" se voit alors sollicité pour argumenter cette dénonciation du "dogme". Luvre dart serait essentiellement achevée, elle se dégagerait du monde Levinas met ici en cause la notion dart engagé et, pour cette raison même, elle ne parlerait pas aux hommes. À la fois achevée et dégagée donc, luvre dart ne serait pas interrompue, à la façon dune phrase par exemple, elle serait saturée et, en cela, elle ne pourrait se confondre avec "un commencement de dialogue". La situation savère paradoxale: Levinas ne donne-t-il pas ainsi des gages à un autre "dogme", encore présent à son époque, à savoir celui de "lart pour lart"? Les esthètes insistent en effet moins sur un hypothétique rapport de lart à une connaissance quelconque que sur sa distance radicale vis-à-vis de lexistence et du monde de la connaissance. On peut rappeler ici les réflexions de Mallarmé sur le langage et son aspiration à ne retenir du mot, par le poème, que sa singularité sonore, le fameux "aboli bibelot dinanité sonore". Valéry développe aussi lidée dune transformation fondamentale du langage au creuset de la littérature. Gracq enfin insiste sur la clôture de luvre en laquelle un dynamisme entièrement neuf sinstaure entre les mots et leurs représentations habituelles. Mais Levinas nemprunte pas cette direction: il prépare une véritable subversion du "dogme", à savoir la ré-interprétation du dégagement, non comme un "au delà" mais comme un "en deçà". Or, de ce point de vue, la théorie de "lart pour lart" resterait encore prisonnière du "dogme". Ce texte de 1948 nest pas un pamphlet de circonstance contre lattitude esthétisante de certains de ses contemporains, plus avides de noces avec Pétrarque que de compassion à lencontre des victimes des atrocités récentes, il propose une pensée authentique de lart: lobscurité est bien lélément de lart, mais elle est lobscurité "du réel". Elle ne tranche pas sur lêtre, elle lui appartient. Lobscur est le domaine du "faux", du "non vrai" en tout cas, mais un lien indissoluble le relie au vrai, à la lumière, et ce lien est lÊtre même. Cest pourquoi le philosophe ne peut esquiver la question de cet événement ontologique quest lart. Or il existerait un "commerce" (le terme est récurrent) au sein de lêtre entre ces différentes composantes, un "commerce" dont chacune tirerait profit. Ainsi le critique ne vient pas seulement rédimer lombre, il en tire également un certain avantage que Levinas associe à celui dune mise en rapport avec ce qui précède lordre de la révélation et de la création. Pour un instant en tout cas, "le commerce avec lobscur" tiendrait lhomme en-deçà du monde éclairé par la révélation, cest-à-dire en-deçà de la Parole qui ordonne de veiller sur autrui, et en deçà aussi de la Parole créatrice qui, seule, conduit de lobscurité et du chaos à la lumière et à lémergence de créatures différenciées. Cette pointe théologique doit aussi mettre en garde contre la tentation de parler de luvre en termes de "création". Levinas la décrit en terme dimage et il soutient que lart fournit une image à la place de lobjet. Cela rappelle lidée platonicienne de limage artistique comme copie de lobjet, cest-à-dire comme réalité de statut ontologique inférieur. Mais limage se substitue à lobjet, insiste encore Levinas, ce qui signifie quelle ne laisse pas filtrer la lumière du soleil comme cest malgré tout encore le cas de la copie platonicienne. "Limage est opaque7" , elle est le mécanisme même du double mouvement darrachement et dachèvement décrit par Levinas. Elle est léclipse de lobjet et du monde auquel il appartient. "Dès que les images ont fait leur entrée dans notre monde, les objets ont cessé dy demeurer8". Levinas redonne vigueur au terme usé dimage en reprenant les acquis de la critique littéraire de son temps: la transformation des éléments du monde dans le fait artistique, chez Mallarmé et chez Valéry; la notion de mur circulaire chez Gracq, par exemple. Limage est pour lui ce type particulier de rapport à lobjet qui se déprend de celui-ci. Mais cette "déprise" sinvertit en pouvoir, en force plutôt, qui sexerce sur lamateur dart. "Limage marque une emprise sur nous, plutôt que notre initiative: une passivité foncière". Comment comprendre ce retournement du désengagement, en force qui sexerce sur nous? Il y aurait un dynamisme propre à limage, différent de celui du concept qui tente de se saisir intellectuellement de lobjet, elle transmettrait quelque chose dirrésistible. "Lartiste écoute une muse", écrit Levinas en songeant, peut-être, aux pages de Platon qui, dans Ion, comparait linspiration artistique à la force dun aimant, propageant son dynamisme par adhésion. Ce serait la marque de lenthousiasme propre à laction sur soi, non du Dieu biblique qui crée, sépare et parle, mais dun Dieu qui se glisse dans lintériorité humaine, qui se chante en elle, qui lenchante. La force de limage agirait ainsi en tout cas: ni par puissance de conviction, ni par commandement, mais par subtile insinuation dans lintime de soi-même. La passivité de lamateur dart face à limage se laisserait même comparer à une "transe" ou à un "rite extatique", selon un rythme dans lequel luvre et lamateur seraient pris tels des éléments qui, "comme les syllabes dun vers", "sappellent mutuellement". Mais lart se réduit-il à limage? La réponse de Levinas semble ici encore hésitante. Il franchit pourtant un pas supplémentaire dans sa mise en garde contre elle puisquil la qualifie didole en insistant sur larrêt du temps quelle provoque. Il parle à son propos "dinstant qui dure sans avenir", comme si, face à limage devenue idole, la durée du temps se trouvait captive de linstant. Mais cette durée, instantifiée, si lon ose dire, perdrait alors sa qualité primordiale qui est de permettre de continuer, davancer, de faire un geste jusquau bout: elle serait prise au piège de linstant. Levinas nomme "entretemps" le double piège de cette illusoire éternité. "Éternellement", dit-il, "Laocoon sera pris dans létreinte des serpents, éternellement la Joconde sourira". "Éternellement lavenir qui sannonce dans les muscles tendus de Laocoon ne saura devenir présent. Éternellement le sourire de la Joconde, qui va sépanouir, ne sépanouira pas". Dans luvre dart réussie, on devrait sentir cette aspiration à la vie "une vie sans vie" et son échec. Lentre-temps garde donc une signification en dehors de limage elle-même puisquil désigne une zone dombre dont elle nest que laccomplissement visible. Cette zone fait écho au destin du monde païen dont Levinas affirme que la Bible, dans ses composantes juives et chrétiennes, nous libère9. La fragile limite entre art et image ne sefface-t-elle pas alors? Il écrit en effet: "les êtres entrent dans leur destin parce quils sont représentés" par lartiste dans une image. La solidarité entre lartiste et limage qui déborde son activité semble donc simposer et limage en vient à sapparenter presque entièrement à lidole, émanation dun monde païen régi par le destin. De façon plus précise, il faudrait soutenir que lart tend, dans un mouvement de chute presque irrésistible, vers limage. Lun ne serait pas toutefois absolument réductible à lautre et lon doit admettre que ce nest pas lart, mais bien limage, dont "la proscription est véritablement le suprême commandement du monothéisme". Dans cette analyse, le beau tient une place importante. "Ne parlez pas, ne réfléchissez pas, admirez en silence et en paix, tels sont les conseils de la sagesse satisfaite devant le beau". Ainsi, dans le silence dune contemplation, beau et image fusionneraient, limage serait la part de beau dans lart. Levinas parle dailleurs de la beauté artistique comme dune "forme recouvrant la matière indifférente et non pas recelant du mystère10". Ce qui est exactement le rôle quil assigne à limage. Ultérieurement, il évoque encore "lidolâtrie du beau" et il affirme que "dans son indiscrète exposition et dans son arrêt de statue, dans sa plasticité, luvre dart se substitue à Dieu11"). Les mots "exposition", "arrêt de statue" et "plasticité" sont ici une glose sur ladjectif substantivé "beau", mais ils sont tout autant les caractères de limage. "Dire que limage est idole, cest affirmer que limage est, en fin de compte, plastique." Lambiguïté demeure pourtant: toute uvre dart est-elle vouée au beau, cest-à-dire à limage?
Conséquences philosophiques. La pensée de lart et du beau implique toujours une certaine appréciation du sensible. "Il est bien évident que, chez Levinas, le débat ne porte pas sur lexistence ou linexistence du beau façonné La question porte sur le sensible (et plus généralement sur la nature), au paradoxe redoutable dêtre à la fois ce quil y a de plus superficiel et de plus insondable12." Traiter de lart à partir du sensible, cest procéder en quelque sorte "par le bas", par ce qui permet dénoncer la question même de lart. Dans ce cas, cette question devient un moment dune analyse beaucoup plus générale. Un traitement "par le haut", à partir de limage et du beau, savère donc également nécessaire, dautant plus que Levinas mêle intrinsèquement les deux perspectives puisquil en vient à parler de la sensation à partir de son analyse de limage. Le philosophe a mis en évidence "la passivité foncière" de lamateur dart tombé sous le charme de limage. Cette passivité doit dabord se comprendre comme lenvers de la conscience, cest-à-dire de la "prérogative dassomption" du moi, de son "pouvoir" sur le monde. Limage fait perdre tout cela. La conscience est en outre ordinairement solidaire du travail du concept qui, en se saisissant du réel, assure au sujet une "relation vivante" avec lui. Dans De lexistence à lexistant, Levinas décrit comment la conscience résiste aux déterminations qui, contre son gré, lentraînent vers le passé ou vers le futur. En sarrimant à un "présent" qui se veut point irréductible aux aléas de lincarnation et point dorganisation du monde, elle cherche à garder un privilège qui la soustrait aux atteintes du temps. Or la passivité qui fait ici son entrée pour mettre en échec la conscience passivité dont le poids sera si considérable dans luvre ultérieure nest jamais simplement synonyme de perte de ce "point" ou encore dinconscient. Il sagit dune passivité qui "chosifie" le sujet ou encore qui le "dilue" dans le monde: "parmi les choses", de façon irréductible à celle de "lêtre-au-monde heideggerien". Cette passivité rend impossible lexpérience même de ce lon nomme "moi". Le degré zéro de sensibilité dont Levinas tente alors la description se détache de la sensation que nourrit une perception ordonnée à un "moi". Pour la manifester, il faut au contraire investir limage du pouvoir traditionnellement dévolu, par la phénoménologie, au sujet à qui apparaît limage. Ce geste reste difficile à penser toutefois puisque limage, telle que décrite jusquici, nappartient pas au monde de lapparaître mais sy substitue en en faisant perdre laccès. Reste quen dégageant une sensation irréductible aux sensations perceptives ordinaires, Levinas montre quil y existe un propre de lart. Cette théorie de la sensation est habitée par un paradoxe: "Le mouvement de lart consiste à quitter la perception pour réhabiliter la sensation, à détacher la qualité de ce renvoi à lobjet. Au lieu de parvenir jusquà lobjet, lintention ségare dans la sensation elle-même (la sensation) nest pas la voie qui conduit à lobjet, mais lobstacle qui en éloigne, elle nest pas non plus de lordre du subjectif. La sensation nest pas le matériel de la perception. Dans lart, elle ressort en tant quélément nouveau. Mieux encore, elle retourne à limpersonnalité délément13." Dans La réalité et son ombre, Levinas ne reprend pas purement et simplement cette idée puisquon ne peut même plus dire de la "sensation pure" quelle sest détachée de son mouvement vers lobjet: ce serait en faire un "résidu de perception". On peut encore moins soutenir quelle est une "qualité", fût-elle "détachée". Lindépendance de la sensation pure semble au-delà du détachement doù naît habituellement lindépendance. Cette sensation ne peut donc que creuser dans lêtre une dimension nouvelle, invisible jusquici, et cest ce que Levinas nomme limpersonnalité de lélémental. Mais, de façon différente de son étude intitulée De lexistence à lexistant, où lanalyse du fait artistique précède la chute dans lanonymat de lélémental ou encore dans la nuit de lil y a, la perspective ontologique de La réalité et son ombre est bien plus vaste14. Cest par le concept de "ressemblance" que Levinas va atteindre la portée ontologique de limage, portée irréductible donc à lil y a. Le philosophe réhabilite-t-il lidée dimage comme copie? Ne définit-on pas en effet une copie par sa ressemblance avec un modèle? Mais une copie qui ressemble à son modèle garde toujours la trace de sa provenance: lêtre originel de la chose sy reflète, fût-ce sur un mode diminué ou dégradé. Ainsi pensée la ressemblance maintient linitiative de lartiste: elle en fait le créateur dune autre chose, dune chose de réalité ontologique moindre. Or, pour Levinas, il faut au contraire "poser la ressemblance, non pas comme le résultat dune comparaison entre limage et loriginal, mais comme le mouvement même qui engendre limage15". Le mouvement traditionnel censé produire de la ressemblance est donc inversé. Linitiative dun artiste qui créerait autre chose, à côté des choses qui toujours ont eu une présence, nest pas retenue ici. Entre la chose et son image, la séparation reste forte et il faut alors penser que cest du côté de la chose que naît limage. Levinas écrit: "La réalité ne serait pas seulement ce quelle est mais son double, son ombre, son image". Lêtre est donc à la fois ce quil est et ce quil nest pas. En dautres termes la ressemblance précède limage ! Si dès lors celle-ci entraîne une faillite de la responsabilité humaine, comme Levinas le soutient, il ne semble pas que ce soit lartiste lui-même, par qui limage vient vers nous, qui en soit responsable "La dégradation réside dans lêtre même, qui est imagé, qui se laisse imager, voir qui simage, inéluctablement, de lintérieur Le redoublement par limage ninstitue pas un rapport doriginal à copie, sur la fidélité de la ressemblance desquels on sinterrogerait Il sagit dun redoublement interne à lêtre. ( ) Lart semble appelé, requis16." Ainsi lombre est-elle, dans sa "non-vérité" même, réalité, ce qui signifie donc bien que la réalité est son ombre. Lartiste est requis par lêtre davantage quil na linitiative de son geste de peintre ou de sculpteur par exemple. On reconnaît bien sûr ici lidée de Heidegger selon laquelle le poète se tient à lécoute de lêtre, mais lécoute ne recueille et ne constitue17 quun pan de lêtre. En écartant le modèle classique de lartiste créateur, Levinas semble donc adopter celui de lartiste comme "gardien de lêtre", ce qui, dans une philosophie où le souci dautrui est primordial, ne constitue pas forcément un éloge La grandeur ou encore la noblesse de lart comme rencontre entre un artiste et une image tient dans cet "accomplissement" de la part dombre de lêtre. Mais cet achèvement, précisément, reste "inhumain". Levinas ne se contente pas de dire, comme Parménide, dans Le Sophiste de Platon, que le non-être est. Il soutient quil y a une vérité et une non-vérité de lêtre une essentielle ambiguïté ce qui est dire que la non-vérité est. Et cest sans doute parce que la perception serait toujours en prise avec limage dont elle devrait pourtant savoir se défaire face au visage humain que Levinas reste méfiant vis-à-vis delle. "Dans limage, la pensée accède au visage dautrui réduit à ses formes plastiques, fussent-elles exaltées et fascinantes et procédant dune imagination exacerbée", dit-il18. Or la perception risque toujours de sen tenir là, de dé-visager le visage, cest-à-dire de manquer la rencontre avec lui. "Lapparition est une forme figée dont quelquun sest retiré, alors que dans le langage saccomplit lafflux ininterrompu dune présence qui déchire le voile inévitable de sa propre apparition, plastique comme toute apparition19". Avant danalyser cette décisive introduction du mot "langage", notons que lappréciation de limage, intrinsèquement reliée au sensible, est fonction de tensions qui parcourent luvre entière du philosophe, entre le pôle du sensible et celui du concept. Contrairement à certaines interprétations qui croient déceler une "évolution" dans sa pensée, il semble que les notions de perception, de concept, de monde et de sensibilité ny dessinent pas une géographie stable ou soumise à une évolution. Lart, en tant que donation dimages, se trouve pris dans ce jeu de dynamismes, comme sil sagissait de différentes vagues dêtre qui sorganisent et se recomposent, à la mesure ou à la démesure peut-être de lentrée insistante du visage dans cette philosophie. La question du "langage" savère ici centrale. Le dégagement qui fait la "valeur" esthétique de lart, dit sévèrement Levinas, permet surtout une évasion, décrite ici comme une fuite hors des responsabilités. Le charme poétique qui émane de la recomposition phonique et sémantique au sein de luvre, est une magie qui peut savérer diabolique. Dans une allusion au Psaume 135, le philosophe suggère dy voir la présence de lidole. Les idoles en effet "ont une bouche et elles ne parlent pas". Ce silence du beau, ou plutôt ce mutisme, est dautant plus dangereux quon croit souvent trouver un interlocuteur dans limage, une "bouche" prête à parler. Sil ne convient donc pas, dans la Cité levinasienne, dexpulser lartiste puisquil nest pas à lorigine de limage mais, comme nous venons de le voir, à son service, il convient par contre alors de réduire lart à une "place20". Surtout lorsquil est séparé de la critique et quil devient une source de plaisir égoïste qui sacralise lirresponsabilité. Parce quelle élabore un discours à son propos, la critique semble ici toutefois venir au secours de lart. Certaines formes dart sont-elles alors plus propices à ce "secours"? Rien nest moins sûr. Même la littérature qui, à première vue, semblerait plus proche du "langage" risque de séduire par des images muettes et congédier toute parole extérieure. Tout dépend donc de la réception de luvre et cela vaut pour toutes les formes dart. "Cette statue immobile, il faut la mettre en mouvement et la faire parler", dit-il. Mais cela ne suppose-t-il pas que la statue comme le texte littéraire est disposée à parler, quil y a, dans toute uvre dart, une possibilité de langage, fût-elle encore très obscure? Cette noblesse du langage quest linterprétation ou la critique serait-elle envisageable autrement? Levinas se demandera dailleurs plus tard si la poésie nest pas ce qui rend le langage possible21. On peut en tout cas légitimement se demander, à ce niveau de lanalyse, quel dynamisme propre à lart permet cette apparition du langage. Comme cela ne semble pas pouvoir être une dynamique interne à limage puisquelle oppose le sensible au langage, cest en effet là une difficulté. Levinas qualifie dintellectualisme le moment où la critique jaillit de luvre. Lartiste refuserait dêtre seulement un artiste, il aurait "besoin dinterpréter lui-même ses mythes", insiste-t-il. Or linterprétation nest jamais extérieure à luvre: elle constitue un rapport quasi-charnel avec lobjet interprété. On devrait interpréter un texte littéraire ou un tableau, comme un musicien interprète Beethoven. Dans linterprétation cest bien lartiste ou le critique qui parle mais leur parole atteint luvre comme si elle en provenait directement. Cette provenance paradoxale néquivaut jamais toutefois à prêter un "cur", une "âme" ou un "visage" nouménal à lart. On peut certes parler dun "visage que lart donnerait aux choses22" mais ce visage, précisément, en est-il véritablement un? Ne fait il pas même à chaque instant courir le péril de lidolâtrie? Plus modestement donc, il faut voir dans cette possibilité de langage que réveille linterprétation ou la critique, une dimension qui, dans luvre dart, échappe à limage. Une dimension donc qui ne se situe pas complètement hors du monde et hors du langage. "La critique arrache (lartiste) à son irresponsabilité déjà en abordant sa technique. Elle traite lartiste comme un homme qui travaille". Ainsi luvre reviendrait au monde déjà par cette question de la technique au lieu dêtre entièrement happée par limage, grâce à cette étonnante possibilité de la "faire parler", dans linstant de son interprétation ou de sa critique. Le prodigieux travail de distanciation entre art et langage opéré par Levinas dans La réalité et son ombre aboutit alors, paradoxalement, à la reconstitution dun lien entre eux. Mais cest dorénavant à partir de linterprétation que lart parle aux hommes. La question de la technique y tient même un rôle majeur. Rôle qui tranche certes sur la beauté mais qui, dans sa modestie, est peut-être lun des paramètres indispensables de la véritable noblesse de luvre. Nous allons tenter de le montrer.
Selon létude précédente, Levinas sest proposé de repenser, par le biais de limage, la notion sans doute un peu usée de beau, en montrant comment elle participe à un dynamisme interne à lêtre. Limage, pensée comme rythme qui sempare de celui qui la contemple, pour lui imposer une satisfaction muette, a été décrite comme "la part du beau dans lart", comme quelque chose qui provient de lêtre et non dune liberté de lartiste. Or elle est liée à la constitution paradoxale dun sujet non pas, à la manière kantienne, parce que le beau donnerait le plaisir dune libre contemplation, mais sur le mode dune participation de ce sujet à lêtre, participation indissociable dun "lâcher prise". Privé de ses initiatives de parole et de critique face au beau, le sujet ne serait toutefois pas happé par le chaos primordial ou par lil y a, il serait retenu au bord de labîme. Il sagit dune situation phénoménologique inouïe où le sujet émerge sur le mode dune participation: il prend part au monde, il est là, mais il na pas prise sur le monde. Corrélativement le philosophe a également amorcé une réflexion sur la part technique de luvre. Or le lien entre sa pensée de limage et ses remarques sur la technique reste peu élucidé. Pourtant il y a bel et bien lien. Interpréter une uvre cest en effet la faire entrer dans le monde du langage duquel lart, si lon suit Levinas, sétait initialement retiré. La technique est tissée de mots. Faire de lart néquivaut pas à se laisser inspirer par limage qui vient à lesprit. Il y a des règles, des conventions à apprendre, une part dartisanat qui suppose aussi la présence dun maître. Cela dit, surmonter "lidolâtrie du beau23", faire entrer linterprétation dans le fait artistique, ne consiste pas purement et simplement à opposer limage et la technique, ou à combattre limage par la technique. Il faut donc plutôt montrer comment la réflexion sur le sensible et limage permet de dégager une zone inédite du langage, puis revenir, sur cette base, à cette question de la technique.
Limage et le sensible. La complexité de létude fondatrice de la réflexion levinasienne sur lart et lambiguïté manifeste de certaines notions a eu des prolongements dans son uvre. Il semble légitime de soutenir ici quil existe en effet une jonction partielle entre lart et certaines des dimensions de léthique qui précéderait le travail interprétatif ou, plutôt, le conditionnerait demblée et que la possibilité même de linterprétation que Levinas appelle de ses vux en 1948, requiert peut-être. La jonction doit se faire à partir de la part obscure de lart24, à partir de limage et du sensible. Lextension sémantique de ces notions, dans luvre ultérieure, ne renie pas létude fondatrice: elles se chargent certes de sens parfois contradictoires, mais la dynamique de lêtre et de lau-delà de lêtre permet de les assumer. La théorie de limagination et de la sensibilité, développée dans La réalité et son ombre, se tient au plus près de la notion didole, mais elle ne sidentifie pas complètement à elle. Cet écart, pour infime quil soit, est précieux car il laisse entrevoir dans lart comme la notion de "commerce" le fait aussi une possibilité de mise en rapport avec la face éclairée de lêtre. Il faut aussi souligner le nombre impressionnant de notions que Levinas utilise pour qualifier à la fois lart et léthique. Ny aurait-il pas là un rapprochement possible alors même que Levinas oblige à penser un écart maximal entre les deux? De nombreux critiques ont relevé cette similitude de vocabulaire entre lanalyse de lart et celle de léthique. "Les mêmes catégories lentretemps, le dégagement, lincomparable servent à Levinas à penser aussi bien lart que léthique. On peut en déduire que lart est une contre-façon de léthique. Mais on peut supposer aussi que, par sa ressemblance fût-elle trompeuse avec léthique, lexpérience esthétique éduque au langage de lautrement quêtre25." Certains critiques vont même jusquà soutenir que Levinas finit par penser lart sur le mode du visage26 en méconnaissant, semble-t-il, que si la formule "lart donne un visage aux choses" est assortie dun éloge cest sa "grandeur" elle lest aussi dun avertissement cest son "mensonge27". Le visage nest plus alors véritablement un visage et lon est confronté à lalternative suivante lorsque lart tente de donner un "visage aux choses": il sagit soit du spectre de lidolâtrie, soit dune capacité quaurait lart danimer la matière28. Il convient donc dêtre prudent et de ne pas confondre les notions sous prétexte dun vocabulaire commun à lart et à léthique. Ainsi, par exemple, si Levinas parle, plus tard dans son uvre, à propos de léthique, de "passivité plus passive que toute passivité" cest, évidemment, pour la distinguer dune passivité comme simple réceptivité mais aussi de cette "passivité foncière" qui qualifie le comportement de lhomme face à lart lorsquil sabsorbe dans "sa propre représentation". De même, lailleurs exotique de limage, qui se donne comme "substitution" à la "vérité de lêtre", ne correspond pas à larrachement dAbraham à sa terre natale (Gn 12, 1) que Levinas choisit comme modèle par excellence pour penser le mouvement de la subjectivité assignée à délaisser tout ce qui la rattache à un lieu dancrage et de sécurité pour répondre à lappel du visage. Limage en effet me fait sortir du monde, mais cette sortie reste horizontale, ou transversale, je garde une perspective sur le lieu, je reste enraciné. Abraham, par contre, quitte le lieu pour avancer au rythme de lappel imprévisible quil entend et qui, contrairement, au destin de limage, à jamais figée dans un présent immuable, le convoque vers un avenir. Lailleurs de lart et lailleurs de léthique sont insubstituables: limage et le visage ne participent pas de la même utopie. Comme, toutefois, en 1948, Levinas ne pense pas encore laltérité en termes dautrement quêtre cest lart qui ouvre une nouvelle dimension ontologique il est peut-être possible denvisager, formellement en tout cas, une influence de ce discours tenu alors sur lart sur celui qui, plus tard, sera tenu sur léthique. Dans ce texte, laltérité est en effet encore décrite comme "la vérité" de lêtre29, sans distinction clairement établie entre les modes de révélation et de dévoilement qui appartiennent à cette vérité. Les Grecs restent peut-être ici aussi proches du Sinaï que de lOlympe
Vers la source de léthique Dans Totalité et Infini, le visage ne se dévoile pas, mais en se révélant, il ne semble pas non plus se rapporter à la sensibilité: "le visage ni vu ni touché30", semble se tenir à une distance insurmontable. Le visuel et le tactile, le vu et le touché pas davantage que le concept nen sont la mesure. Comme si la révélation du visage réléguait au sein dune perception commune pour les invalider les domaines préalablement opposés du sensible et du cognitif. Quen est-il donc exactement? Dans un texte de 1949, à propos des Biffures de Michel Leiris, Levinas remarque pourtant qualors que "dans la vision une forme épouse le contenu et lapaise, le son est comme le débordement de la qualité sensible par elle-même, lincapacité où se trouve la forme de tenir dans son contenu une véritable déchirure dans le monde ce par quoi le monde qui est ici prolonge une dimension inconvertible en vision. Cest par là que le son est symbole par excellence dépassement du donné. Si cependant il peut apparaître comme phénomène, comme ici cest que sa fonction de transcendance ne simpose que dans le son verbal31". Les mots qui décrivent cette transcendance du son et, corrélativement le mode de sensibilité quil requiert sont très proches de ceux que Levinas emploie pour parler de la transcendance du visage. Tout se passe comme si, dans ce texte, contrairement à celui de 1948, le sensible se sensibilisait, si lon peut dire, au point de percer limage qui le faisait venir. Cest le monde ordinaire de la perception qui se trouve captif de lachèvement (réservé à limage auparavant) et que la "déchirure" du son vient rompre ou encore délivrer. Ainsi il y a, avec le son, un "débordement de la qualité sensible par elle-même", une "subversion du sensible dans le sensible même32" qui semble profondément renouveler la perspective sur lart. Ce qui est dit ici du sensible rejoint en effet la réflexion éthique: Levinas va dailleurs de plus en plus se consacrer à explorer lexcès sensible et la "passivité plus passive que toute passivité" va devenir indissociable de sa réflexion sur léthique. Si, dans Totalité et Infini, la sensibilité est liée à la consommation et à la jouissance, à la quête du bonheur propre et des "nourritures terrestres", Levinas cherche ensuite à montrer comment "dès la sensibilité, le sujet est pour lautre" et en exergue du premier chapitre de son grand livre Autrement quêtre ou au-delà de lessence, on peut lire ce mot de Novalis: "Il y a quelque chose à dire en faveur de la passivité." Le philosophe en vient dailleurs à nommer "proximité" cette sensibilité: or ce qui mest le plus proche, à fleur de peau, sous la conscience pour ainsi dire, cest le Prochain. Pour qualifier cette solidarité du sensible sensibilisé à lextrême et du verbe, Daniel Charles utilise, à juste titre, lexpression "esthétisation de léthique33". Ce qui signifie aussi que lesthétique cesse alors, comme dans La réalité et son ombre, dêtre confinée au domaine de lart. Lesthétisation de léthique nest donc pas en soi, loin sen faut, une promotion éthique de lart. Dans cet écrit de 1949, la déchirure du son devient "fonction de transcendance" uniquement dans le verbe ou dans la parole vivante. Or lart, précisément, pour se constituer en uvre, doit se séparer de ce verbe ou de cette parole. Même si ceux-ci viennent ensuite à son secours par lintermédiaire du critique. On ne peut donc pas dire que léthique soit gagnée par la musicalité diffuse des éléments, on doit dire quelle se musicalise. La parole se découvre son le son pur est le verbe, dit Levinas à la façon semble-t-il dont le visage dautrui révèle lévénement de proximité que signifie le prochain. Malgré tout, ce "débordement" du sensible en lui-même nest pensable quà partir de lart: il fallait que le sensible, au creux de limage, soit encore à lécart du monde eau que des digues séparent de la mer pour que la notion même de "débordement" ait un sens. Levinas nexclut donc pas lart de la question du sensible. Avec "lesthétisation de léthique", le sensible nest dorénavant plus radicalement en dehors du langage. Cela signifie-t-il pour autant que lart puisse se faire langage? Dans son texte sur Michel Leiris, le philosophe se contente de parler du "son" dont lexcès annonce léthique et prend une "fonction de transcendance", à condition de rencontrer un élément verbal. Faut-il donc quil y ait déjà langage, dans le sensible lui-même, pour que la sensibilité puisse devenir cet événement de la proximité pensé sous le nom déthique? Dun côté il y aurait limage dont La réalité et son ombre a montré quelle parvient à désengager la sensibilité vis-à-vis du monde des hommes, jusquà la rendre même absolument silencieuse; de lautre il y aurait la parole qui, dans le face-à-face avec autrui le visage parle, ne cesse de dire Levinas provoquerait lémergence de la sensibilité comme proximité avec lui. Que penser de cette opposition entre deux faces de la sensibilité? Notons tout dabord que, parmi les arts, la poésie jouit dune sorte de privilège au regard de Levinas. Elle ne réduirait pas le verbe et la parole au silence ou au son, elle serait elle-même "son verbal34". La majorité des commentaires quil consacre à lart sont dailleurs relatifs à des poètes et tout artiste écrivain est poète. Il est ainsi remarquable que ses écrits sur Samuel Agnon, Paul Celan, Maurice Blanchot, Marcel Proust ou encore Max Picard ne permettent pas toujours de faire la part entre ce qui est de lordre du commentaire proprement dit et ce qui relève de sa pensée philosophique. Quel lien à la sensibilité, au langage au langage poétique, comme "son verbal" entrevoit-il donc dans ces uvres? Dans un article sur Paul Claudel, il répond à cette interrogation en se demandant si la vision poétique, au lieu de "perpétuer des fantasmes" nest "pas au contraire et cest probablement la définition même de la poésie ce qui rend le langage possible35". Le chant et lenchantement ne seraient pas, comme dans une vision prosaïque des choses, simple activité de transformation dun langage quotidien déjà donné. Ce serait plutôt le quotidien qui limiterait de façon salutaire un chant, un flux verbal mélodieux et préalable. Dans une réflexion sur la pensée de Merleau-Ponty, Levinas développe dailleurs lidée dune genèse sensible de la signification, cest-à-dire dune signification qui serait produite par le son, ou lidée dun son qui, sans passer par le préalable dun sens précis, signifierait. "Des contenus sonores dépourvus de sens comme les voyelles, ont une naissance latente dans des significations cest là lenseignement philosophique du célèbre sonnet de Rimbaud36." La signification ne se constitue pas, de façon logique, sur la base de "données brutes". Demblée A est "noir", E "blanc" et I "rouge". La poésie comme possibilité du langage organiserait de façon originelle sans rien imiter, comme le dit Levinas à propos de la métaphore la profusion des significations que les sens (et non pas le sens quil réserve à lorientation que prend le monde face à autrui) entremêlent. Elle serait même la première logique. Il y aurait, dans le poème et grâce à lui, passage dune confusion certes signifiante des éléments sensibles à leur organisation en "correspondances" selon lexpression de Baudelaire. Ce monde des correspondances, entre ombre et éthique, serait lêtre même: "Il est bien plus probable que nos expériences du matin et du soir plongent dans la signification que revêt pour nous lêtre dans son ensemble et que la jubilation des matins comme le mystère du crépuscule y participent déjà", remarque Levinas à propos des expressions "philosophie crépusculaire" ou "philosophie matinale" évidemment irréductibles à des "expériences météorologiques" Réfléchissant à luvre de Paul Celan cette fois, le philosophe reprend, toujours sur le mode conditionnel du commentaire, cette idée dune précédence du langage poétique sur le langage en général. Mais, un pas nouveau est franchi puisque, dans ce cas, la signification de loriginaire poétique déborde lêtre. Pour Celan le poème "se situe précisément à ce niveau pré-syntaxique et pré-logique (comme cela est, certes, de rigueur aujourdhui), mais aussi pré-dévoilant: au moment du pur toucher, du pur contact, du saisissement, du serrement, qui est peut-être, une façon de donner jusquà la main qui donne. Langage de la proximité pour la proximité, plus ancien que celui de la vérité de lêtre le premier des langages, réponse précédant la question, responsabilité pour le prochain, rendant possible, par son pour lautre, toute la merveille du donner37". Le monde de Heidegger et de Merleau-Ponty dans lequel être et sensible communient monde que Levinas reprend partiellement à son compte et où lidée dune genèse sensible du langage dans et par la poésie prend une cohérence, est un monde du dévoilement. Dans le poème, la percée du sensible, hors de lêtre, retrouve lêtre: la correspondance du sensible et de lêtre, au cur du poème, serait le dévoilement même du langage. Le poème serait cette occasion unique pour lart dentrer dans la luminosité grecque du dévoilement. Or, dans le commentaire de Levinas sur Celan qui vient dêtre rappelé, cest une autre interprétation de la poésie qui saffirme. Le "premier des langages" nest plus lié à un dévoilement originaire de la langue qui serait à même lêtre: avant le dévoilement pensé par Heidegger et par Merleau-Ponty, à lombre dun monde où aucune nouveauté napparaît sous le soleil, il y aurait en effet la générosité. Le son du poème, "moment du pur toucher", est déjà mot et lanonymat du tact se mue en esquisse de don. Dans la notion de proximité, le sensible pur devient dès lors approche du prochain. Ce mouvement que la poésie accomplirait "de lêtre à lautre" reste, il faut le noter, solidaire de luvre particulière de Paul Celan38. Mais, à travers lui, Levinas propose lidée dune poétique neuve, irréductible en tout cas à celle de Heidegger. Le poème ne serait plus simple possibilité encore ontologique du langage, il rendrait possible toute "la merveille du donner". Ainsi le retour du poème au non-dévoilement nimpliquerait aucunement une retombée dans lombre terrible et menaçante par la confusion où elle entraîne, de la non-signification. Cela annoncerait par contre lattribution dun sens ou dune orientation attestée par le "pour autrui" à la signification elle-même. Le poème en effet, du sein même de sa signification, se mettrait à indiquer une direction: il irait vers lautre. Loriginaire poétique serait il alors de lordre de la révélation? La signification reçoit elle un sens à partir de la révélation ou y aurait-il déjà un sens conduisant à la révélation, voire préparant à elle? Le propre de la révélation qui se pense après la Révélation du Sinaï, cest peut-être lentrée dans le monde dun visage qui ne se confond pas avec le monde dans lequel il entre (doù son non-dévoilement phénoménologique) et qui parle. Le visage parle, insiste Levinas. La parole, moment inouï où le langage se recompose au-delà des correspondances ci-dessus évoquées, serait le don de Dieu à lhomme: le don dun visage. Mais, comme de façon plus précise, le don est avant tout celui de la loi (matan Torah), le visage entre, lui aussi, dans le monde comme parole qui mordonne. Il ne sagit pas pour autant dune violence qui supplante la prière, le visage est plutôt la présence dune prière au cur de lordre39 et la loi "le harcèlement même de lamour40". Reste que si la générosité découverte par Levinas dans le poème apparente celui-ci au domaine du sens, elle nest pas pour autant synonyme de loi et damour. Le poème nappartient pas encore à lordre de la Révélation41 malgré son rapport au langage et sa propension à la générosité. Cest en 1956, dans un article sur Maurice Blanchot que Levinas laisse entendre, toujours dans une zone indécise et conditionnelle, entre pensée personnelle et commentaire, le rôle particulier que jouerait lart, à travers la poésie, dans sa singulière non-révélation non dévoilante. Lart comme non-dévoilement ou encore non-vérité est alors loccasion daffirmer une "opposition radicale42" à Heidegger pour qui le poème fait apparaître ou dévoile les significations à même le sensible. Mais pour Blanchot, que Levinas suit avec sympathie, le sens de cette non-vérité, dans laquelle il faut déjà lire la générosité du pour lautre initial de la proximité, est le nomadisme. Lart "moi de nomade éternel, se saisissant dans sa marche et non pas dans son lieu, aux frontières de la non-vérité, royaume sétendant plus loin que le vrai". Contrairement à la thèse de La réalité et son ombre, lart devient ici le retournement dune désincarnation sensible de la réalité en déracinement. Le nomadisme, larrachement aux prestiges de lenracinement et du lieu, au sentiment dappartenance, serait le sens éthique qui précède la Révélation. "Pour Blanchot, la littérature rappelle lessence humaine du nomadisme. Le nomadisme nest-il pas la source dun sens, apparaissant dans une lumière que ne renvoie aucun marbre, mais le visage de lhomme?43" Reste que si le temps du nomadisme, celui des "cabanes dans le désert" Levinas pense ici à la fête de Souccot qui célèbre le temps du désert avant linstallation en terre promise prépare le temps de léthique et en constitue même la "source", cest-à-dire lorigine constante, il ne sidentifie pas purement et simplement à lui. En parlant du poème comme dune possibilité de nomadisme, comme dun prélude au temps de la Révélation chant avant la parole que celle-ci continuerait de porter44 Levinas ne confond donc pas le chant et la parole. Le nomadisme poétique ne constitue pas le "premier des langages" sil est vrai que le poème rend "le langage possible". La distinction fondamentale, établie par le philosophe, entre le Dit et le Dire éclaire ce point. Ce que Levinas appelle "la possibilité" du langage correspondrait alors aux premiers Dits, à ce qui pourra être dit, cest-à-dire à ce qui se dévoile dans le mot, dans un concept ou encore dans un thème. Or la Révélation échappe au Dit. En elle en effet, le langage nest plus dévoilement, il fait descendre un Dire, un mouvement de lun vers lautre, irréductible à tous les Dits qui tenteraient de sen assurer la maîtrise. Cest en ce sens que le mouvement vers lautre du poème serait un premier Dire, un Dire encore silencieux si on lapprécie en référence aux Dits qui a le mérite de rendre le langage à un mouvement plus originaire, à un mouvement qui précède le flux pourtant originel de lêtre et la valse des correspondances où les Dits se reflètent. La définition sommaire du poème par Celan "je ne vois pas de différence entre une poignée de main et un poème45" retient lattention de Levinas. Le poème serait donc un cas particulier dune dynamique plus vaste de la "poignée de main", cest-à-dire un contact de chair. Et cest bien en effet, pour le philosophe, la sensibilité en général en tant que proximité qui peut excéder les structures du Dit et insuffler au monde un peu de ce souffle de lau-delà de lêtre. "Et peut-être avons-nous tort dappeler art et poésie cet événement exceptionnel qui libère le langage de sa servitude à légard des structures où le Dit se maintient. Peut-être Hegel avait-il raison pour ce qui concerne lart. Ce qui compte quon lappelle poésie ou comme on voudra cest quun sens puisse se proférer au-delà du discours achevé de Hegel, quun sens qui oublie les présupposés du discours devienne fable46." Lattention portée à la poésie nannonçait donc pas son élection. Tout ce que la sensibilité traverse est susceptible daccueillir le sens de lau-delà de lêtre. Il ny a pas de noblesse ou de grandeur particulières de lart ou de la poésie. Tout dépend de luvre particulière, de son acquiescement à cette déchirure de limage quelle porte en elle, grâce au sensible qui la traverse. Levinas montre cette sorte de nivellement des arts à même le sensible et qui signifie aussi la perte, pour la poésie, dun privilège quelle na peut-être jamais eu. "Signe donné de cette signification de signe, la proximité dessine aussi le trope du lyrisme: aimer en disant lamour à laimé chant damour, possibilité de la poésie, de lart47." Lart à lorigine du sensible perd ici son privilège sur celui-ci. La poésie a semblé, pour un moment, émerger comme vecteur original du langage, au sein du sensible, mais voici quelle reste "exotique", cest-à-dire encore attachée à lachèvement que lart permet selon Levinas et quil dénonce. Pourtant et nest-ce pas là une sorte de générosité? lexcès du sensible porte la possibilité de tout art. La poésie, mais aussi la peinture, la sculpture, la musique, peuvent être pris dans le mouvement dune amorce de lau-delà de lêtre. Telle une "attente" peut-être de cette "visitation" du visage, tel un chant qui se refuse à la complétude du lyrisme ontologique, tel ce chant qui dit "labsence de laimé" quest le Cantique des cantiques.
Un être désintéressé de limage? Avec lextension du thème de la sensibilité, il devient possible de ne plus considérer limage comme le point de départ de la réflexion sur lart. Levinas pense en effet lart de plus en plus à partir du sensible, sur son registre. "Il est significatif", remarque F. Armengaud, "que ce terme dimage semble avoir quasiment disparu des choix terminologiques de Levinas48." En fait le philosophe lutilise encore, dans des contextes variés, mais la signification du terme devient ambiguë, à la mesure peut-être de lécart grandissant qui se creuse dans son uvre entre révélation et dévoilement. Écart qui signifie que léthique se vide de lessence et de lêtre qui, en 1948, en constituaient encore le préliminaire. Dès lors la distinction entre les deux parts de lêtre lombre et la réalité devient moins claire et moins importante aussi. Ou plutôt, la communauté que la réalité et lombre partagent au sein de lêtre, dès 1948, devient moins paradoxale. Ainsi, dans Autrement quêtre ou au-delà de lessence, les images, jadis posées comme reflets ou essences de la non-vérité de lêtre, deviennent des parties qui composent le tout de la totalité, dont la totalisation même est "vérité". Il écrit en effet: "La vérité se produirait dans les images de lêtre49." Il y aurait donc ici comme une dignité conceptuelle de limage "lieu" de production de la vérité et la conscience réflexive de lOccident chercherait en elle, comme elle le fait dans le concept, une façon de célébrer les retrouvailles avec la vérité de lêtre50. On sait en effet que le philosophe pense que, depuis Socrate, cette quête de la vérité est marquée par lidéal du retour à soi la maïeutique et ainsi par une certaine circularité dont le personnage dUlysse par sa nostalgie de retour est la plus décisive figure. Cela ne signifie pas la fin du lien particulier entre image et art puisque, dans ses réflexions sur les scuptures de Sacha Sosno, Levinas réaffirme que "penser le réel dans son image cest lun des commencements de lart51". Or limage artistique rejoint également la dynamique platonicienne de la réminiscence: penser le réel dans son image, cest le penser "dans son souvenir et ainsi peut-être dans son passé". Nous ne sommes plus dès lors dans "lentretemps" de La réalité et son ombre mais cela ne donne pas le statut de langage à limage artistique pour autant. Le travail de vérité ou de réminiscence opéré par limage atteint plutôt une couche pré-langagière en effet. Nous ne sommes pas loin de Heidegger. Celui-ci soutient que louverture du Dasein à lêtre est un retour à lintuition pré-linguistique des penseurs pré-socratiques (pensons à la parole dAnaximandre), une ouverture à lêtre qui se donne avant sa détermination dialectique par la philosophie et que Platon aurait refermée. Lart en tant quimage ouvrirait sur ce passé. Pensons ici à une page de Gatsby le magnifique qui décrit limpression presque mystique du narrateur à lécoute du récit de Gatsby et qui croit entendre le retour de rythmes passés, lenchantement dune vérité originelle de lâme, oubliée et soudain là: "À travers ce quil disait, et malgré une sentimentalité excessive, je retrouvais quelque chose, à mon tour une cadence insaisissable, des fragments de mots oubliés, quelque chose qui sétait passé bien des années auparavant. Jai senti pendant un moment quune phrase cherchait à prendre forme dans ma bouche, et jai ouvert les lèvres, comme un muet, sous la pression dune force bien au-delà dune simple respiration et qui cherchait à séchapper. Mais elles ne formèrent aucun son, et ce dont jétais sur le point de me souvenir est resté indicible à jamais52." Mais cette manière de participer, par la réminiscence, au cours de lêtre, de le remonter en quelque sorte, ne constitue pas une concession de Levinas vis-à-vis du lien quil avait décelé, dans son texte de 1948, entre luvre dart et le destin. Réminiscence et destin semblent se rejoindre. Tout comme la tombée dans lentretemps retenait le temps de la vie le sourire de la Joconde ne sépanouira jamais la participation au passé, grâce à la réminiscence, retarde ou masque la venue dun autre passé: un passé immémorial précisément. Un passé davant la mémoire et davant lâme: la venue à soi de lAutre. "Le passé immémorial est intolérable à la pensée. Doù lexigence de larrêt: ananké stenai. Le mouvement au-delà de lêtre devient ontologie et théologie. Doù aussi lidolâtrie du beau le mouvement de lêtre se fixe en beauté53." Limage comme produit de la pensée et comme beauté de lart marquerait donc une double fixation. Comme si les retours variés et imagés de la vérité sur elle-même traçaient le cercle dun enfermement dans le destin. Pensé sous le registre du sensible, lart se ferait parfois linspirateur du langage il induirait une déstabilisation constante de la fixation inévitable du langage en Dit et, par là, il atteindrait presque la proximité éthique, le Dire, qui sinsinuerait ainsi dans les failles sensibles de luvre dart. Par contre, pensé comme image, lart participerait au contraire, silencieusement, au "destin sans issue où lêtre enferme aussitôt lénoncé de lautre de lêtre". Mais les choses sont plus complexes pourtant puisquil arrive à Levinas de soutenir que limage comme souvenir est une contemplation hors de lêtre. Le souvenir acquiert alors un statut fort paradoxal: vertu ontologique de la réminiscence et séparation avec lêtre! Il écrit en effet: "Penser le réel dans son image dans son souvenir et peut-être déjà dans son passé, cest lun des commencements de lart: cest lêtre lourd, tangible et solide et bon à prendre, utilisable et utile, qui se dégage de ses poids ou de ses vertus ontologiques pour se laisser contempler. Contemplation qui est dés-intér-essement. Nest-elle pas dès lors, dans le moi, générosité, don à lautre, bienveillance qui interrompt leffort intér-essé de persévérer dans lêtre54." Cette contemplation ne met pas un terme à lidée dune certaine irresponsabilité de lartiste mais, dans le cas présent, grâce à cette sortie paradoxale de lêtre quelle signifie, elle nest pas non plus assimilable, purement et simplement, à la joie dun achèvement. Elle devient même "générosité, don à lautre" ! On voit ici que, lorsque, comme il en aime la graphie, Levinas introduit les traits dunion qui désunissent le topos du "désintéressement", la sortie de lêtre se fait demblée dans un certain rapport à lautre. Lart semble ainsi rejoindre le mouvement de "lautrement quêtre" de deux façons. Tout dabord, comme nous lavons vu, parce que, dans laventure du sensible, il peut avoir une certaine part au langage; ensuite parce que, dans lart de loblitération, où limage apparaît comme sa propre négation55, il y aurait, à défaut de mot, un "appel" du mot. Cela ne signifie pas toutefois que lart rejoint lautre mais plutôt que lautre sy donne dans son immédiateté, cest-à-dire selon Levinas, dans sa "vulnérabilité 56". Lunique catégorie esthétique qui nest jamais réévaluée, à savoir le beau, vient pourtant assombrir cette ouverture. En conclusion de la suite de la citation qui vient dêtre proposée, Levinas se demande en effet, comme sil se surprenait à être allé trop loin, si: "cette condition éthique de lesthétique nest pas aussitôt compromise par ces joies du beau accaparant la générosité qui les aurait rendues possibles" "Joie du beau", expression qui fait écho à dautres propos défavorables concernant le beau et que nous avons déjà rencontrés, comme ceux qui font état dune "idolâtrie du beau" ou encore dun silence du beau. Le vocable "beau", pourtant jamais déterminé avec précision, risque donc à chaque instant de compromettre tout ce que Levinas ose dire de ces rencontres troublées et troublantes entre lart et léthique. Le plus grave serait même que la générosité de lart soit à la source de cette joie du beau qui, pourtant, en guise de gratitude, équivaut à nier ce geste éthique qui lui a peut-être donné naissance. Dans la nature déjà, le beau reste achèvement et indifférence, malgré la diversité de ses apparitions: paysage toujours uni et harmonieux, sous le soleil ou sous la tempête; immobilité mouvante que règle léternel retour des saisons. Levinas insiste pourtant sur lémotion quil appelle "chant", pour la démarquer, certainement, de la joie silencieuse que la beauté fait jaillir: "Il faut que même oblitéré (lart) chante encore Cela doit être émouvant57." Or lémotion fait allusion au "gémissement dentrailles" maternité en lequel Levinas voit le langage immédiat de la miséricorde58. Le péril silencieux du beau cette limite non géographique de lart dont les contours étranglement de la parole varient peut-être selon les uvres, explique certainement la manière particulière qua Levinas de laborder, presque toujours de façon interrogative, en employant le conditionnel. Les évaluations nouvelles se font au gré de commentaires duvres diverses et il nest pas toujours facile de discerner entre la pensée de lauteur commenté et la sienne. Levinas aborde en effet la question de lart et du beau presque uniquement dans le cadre de ses rencontres avec luvre de tel ou tel artiste. Cette prudence interrogative extrême signifie certainement quil ne faut pas chercher à comprendre sa philosophie de lart sur le mode dune évolution, contrairement à ce quaffirment plusieurs interprètes de cette question59. Loin dêtre "dogmatique" comme le reproche a pu lui en être fait, le texte de La réalité et son ombre présente des ambiguïtés fécondes que Levinas suivra et prolongera dans ses questionnements ultérieurs. Il vaut toutefois de noter que dans De loblitération, au moment où il se risque à parler dune portée éthique de lart, il reste, selon lui, "très influencé par Nabokov et par son propos sur Gogol" et il se demande si lon peut étendre à Léonard de Vinci ce quil dit de Sosno. De 1948 à 1987, les percées éthiques de lart à partir des méandres du sensible qui lhabitent et des images quil donne ne signifient dailleurs pas pour autant son accès à la Révélation, à la parole éthique ou à "la vraie religion" qui est "la religion pensée à partir de lobligation et lordre de la parole de Dieu inscrite dans la parole de lautre homme60". Lessence technique de luvre. Peu de gens nient que la technique soit une compétence que lartiste doit acquérir; voire quelle appartient en propre à luvre. Lessence technique de luvre reste pourtant le plus souvent secondaire. Or, par la déconstruction du beau quil entreprend, Levinas semble remettre cette secondarité en question. Le beau tel quil lévoque na pas grand chose à voir avec la "satisfaction désintéressée" tant célébrée par Kant. Pour lui en effet, le rapport du sujet au beau est bien davantage aliénant que désintéressé ! Dans La réalité et son ombre, il en décrit la nature lors de son analyse du "rythme" et il soutient que la "joie" du beau désigne un lien à une altérité qui menglobe et que jenglobe: "les éléments entrent en nous ou nous entrons en eux, peu importe." Altérité paradoxale toutefois puisquelle se résorbe dans la mêmeté dune participation, mais qui continue à se donner comme excès malgré la résorption. Il faut y voir lécho déformé de la "religion" qui, pour Levinas, est la "(subsistance dun) rapport entre le Même et lAutre en dépit de limpossibilité du Tout61". On pense ici aux univers impressionnistes des peintres et des musiciens français du début du vingtième siècle, à ce que dit Nietzsche à propos de Wagner62, à la décomposition de la mélodie en palettes sonores infinies qui vaut aussi comme description de ces univers, malgré les analyses contraires de Vladimir Jankélévitch La fermeté de la mélodie tend à se dissoudre en sons dune merveilleuse langueur qui recomposent en effet comme un univers dans lequel lesthète peut entrer63. Luvre se substitue alors au monde. Dans cet ailleurs qui apparaît comme "lieu", la transcendance trouve aussi ses échos. Proust en donne une description remarquable dans La Prisonnière, lors dune matinée musicale chez les Verdurin, le narrateur reconnaît, après quelques mesures, le compositeur du septuor que des musiciens jouent et il dit: "ainsi tout dun coup je me reconnus au milieu de cette musique nouvelle pour moi, en pleine sonate de Vinteuil." Laudition doit se décrire à laide de locutions spatiales quil ne faut pas considérer comme des métaphores; lécoute de cette musique est véritablement présence dans la musique. Lutopie quelle donne à entendre se substitue au monde: "Si lart nétait vraiment quun prolongement de la vie, valait-il de lui rien sacrifier, nétait-il pas aussi irréel quelle-même? À mieux écouter ce septuor, je ne le pouvais pas penser64." On retrouve le platonisme anti-platonicien du "dogme" évoqué par Levinas au début de son étude de 1948. Le beau est ce surcroît de réalité que posséderait lart et qui constituerait un monde dont la réalité serait plus réelle que la vie. Platonisme donc. En comparaison, celle-ci ferait pâle figure "Endormie, éveillée, je la retrouverais ce soir, quand il me plairait de rentrer, Albertine, ma petite enfant. Et pourtant, me dis-je, quelque chose de plus mystérieux que lamour dAlbertine semblait promis au début de cette uvre, dans ces premiers cris daurore." Luvre promettrait donc même ce que Levinas jamais ne voit dans la "religion": "Je me demandais si la musique nétait pas lexemple unique de ce quaurait pu être sil ny avait pas eu linvention du langage, la formation des mots, lanalyse des idées la communication des âmes. Elle est comme une possibilité qui na pas de suites, lhumanité sest engagée dans dautres voies, celle du langage parlé et écrit. Mais ce retour de linanalysé était si enivrant quau sortir de ce paradis le contact des êtres plus ou moins intelligents me semblait dune insignifiance extraordinaire65." Cette séparation de luvre et du réel, et la présence de la vérité non dans le réel mais dans luvre, sa promesse "religieuse" de "communication des âmes" signifie quun rapport authentique à la réalité exige une transfiguration par le beau. Même la compassion reposerait sur une réévaluation de la vie par le beau: le baron Charlus se plaint de la guerre car il pense à tous ces jeunes et beaux corps, pleins de vigueur, qui ne seront plus. La virilité des uniformes le console toutefois. Toutes proportions gardées, le fascisme reposerait aussi, en partie en tout cas, sur une mise à distance de la réalité par limage quon voudrait en avoir. Dans ses mémoires des années vingt et trente, Robert Brasillach, normalien dune grande culture, fasciste et antisémite proclamé et notoire66, donne peut-être une clé du fascisme lorsquil écrit que "le succès du nationalisme en ces années venait de son pouvoir de proposer des images à la foule et dêtre dabord, bonne ou mauvaise, une poésie". Ce que Brasillach appelle "poésie", cest la vie dans limage, leffacement des difficultés du réel dans les joies du beau. Au terme de son voyage en Allemagne hitlérienne davant-guerre, il écrit dailleurs: "Cest limpression finale que nous emportons: beaux spectacles, belle jeunesse, vie plus facile quon ne dit, mais avant tout mythologie surprenante dune nouvelle religion. Quand on essaie de se remémorer ces journées si pleines, quon évoque les cérémonies nocturnes éclairées de biais par la lueur des torches et des projecteurs, les enfants allemands jouant comme des loups autour de leurs souvenirs de guerre civile et de sacrifice, le chef soulevant en larges houles, avec des cris plaintifs, cette foule subjuguée, on se dit en effet, de ce pays, si voisin de nous, quil est dabord, au sens plein du mot, et prodigieusement, et profondément, un pays étrange67." Voici peut-être la version terrifiante de la musique comme langage originel des âmes68 ! Il ne sagit pas pour autant de suggérer une quelconque solidarité de fait entre les artistes qui partagent le "dogme" et les fascistes. Le rapport au réel limité à sa transfiguration signifie dailleurs avant tout un désengagement politique. Selon le "dogme" il faudrait, le cas échéant, aller de la politique à limage, de la vie à une réalité véritable, non pas de limage à la politique. Mais le dogme sinverse parfois de façon dramatique comme ces citations le montrent. Celui qui a fait face au soleil ne doit-il pas redescendre dans la caverne? Cette conception de lart que Levinas développe dans La réalité et son ombre sous la catégorie d"images" et à laquelle il continue de faire allusion, dans ses ouvrages ultérieurs, quand il parle de "lidolâtrie du beau" et des "joies silencieuses du beau" ne serait pourtant pas le fait de toute image. Ne peut-on pas esquisser une généalogie du "dogme" cest-à-dire de cette idée dun art dont la vocation essentielle est de donner accès au Beau? En effet, il ne semble pas que lon puisse parler de la même manière dun "enchantement musical" à la fin de lopéra de Richard Strauss, Salomé, et à la fin dune cantate de Bach. Arrêtons-nous alors un instant au romantisme. Au cours de la description que Brasillach, mi-admiratif et mi-effrayé, donne de lAllemagne, il dit brièvement quil "ne veut pas faire de romantisme". Mais le "pourtant" qui suit immédiatement redouble le romantisme funeste de toutes les pages qui précèdent, ainsi que celles qui suivent69. Comme par une sorte de ruse du langage par dénégation le mot clé est donné. Il ne sagit pas ici de confondre art et histoire, mais la notion de romantisme appartient aux deux domaines et permet de les éclairer. En effet le beau comme excès, comme ce qui de luvre tend vers un au-delà de luvre, plus réel que la réalité, le beau comme idole, comme religion nouvelle, cest peut-être le propre du romantisme. Or, ce qui, historiquement, a rendu possible cette évolution semble être la séparation grandissante entre les arts et lÉglise. Ce qui, auparavant, dans lÉglise, nétait que décor subordonné à la parole70, devient, avec son éloignement des préoccupations humaines, centre de tous les regards. Ainsi devant les grandes cathédrales gothiques, il ne devait pas y avoir de parvis 71 car les splendeurs de lextérieur navaient de sens que pour celui qui franchissait le portail, sans rester à les contempler, et qui venait se recueillir dans le dénuement lumineux de la nef. Mais celui qui, aujourdhui, sémerveille devant certaines façades déglise ou de cathédrale, et parle de leur beauté, manque le sens véritable de ce passage dune extériorité riche et charnelle à une intériorité plus nue et spirituelle. Au cours de cette histoire, trop brièvement esquissée évidemment, le statut de lartiste change: lartiste comme individu émerge du lot anonyme des artisans. Cette émergence participe sans doute dune dynamique dindividuation amorcée par les Lumières, mais, dans lart, elle se lie à la figure du "créateur". Le Romantisme est tributaire de cette histoire, de la promotion de lartiste comme sujet créateur et dune critique radicale de lidée de convention ou de norme qui, jusque-là, avait presque toujours été présente. Les grandes batailles du Romantisme au début du xixe siècle ne visaient pas à remplacer une norme par une autre comme cela avait été le cas précédemment elles cherchaient à déconstruire lidée même de norme. Dans la préface de ses Méditations poétiques, Lamartine décrit la poésie dun ami de son père: "Cétait la description dune fontaine sous des châtaigniers, au bord de laquelle des jeunes filles déposent leurs cruches à lombre, et cueillent des pervenches et des marguerites pour se faire des couronnes; un mendiant survenait, et racontait aux jeunes bergères lhistoire dAréthuse, de Narcisse, dHylas, des dryades, des naïades et de toutes les nymphes qui ont touché à leau douce ou à leau salée. Car ce vieillard était de son temps, et en ce temps-là, aucun poète ne se serait permis dappeler les choses par leur nom. Il fallait avoir un dictionnaire mythologique sous son chevet, si lon voulait rêver des vers. Je suis le premier qui ai fait descendre la poésie du Parnasse, et qui ai donné à ce quon nommait muse, au lieu dune lyre à sept cordes de convention, les fibres mêmes du cur de lhomme, touchées et émues par les innombrables frissons de lâme et de la nature72." On trouve certes aujourdhui que la poésie relève aussi de la convention et, de fait, concrètement, les uvres qui prennent leur source dans le Romantisme, de Lamartine à Brahms, tirent leur grandeur dune nouvelle convention. Le romantisme excède les uvres quil inspire. Toutefois, en suivant la pensée de Lamartine, on parvient peut-être jusquà lécriture automatique des Surréalistes. Le "cur même de lhomme", chez Lamartine, signifie encore un principe dordre, mais, au cours des xixe et xxe siècles, la subjectivité sest vidée de sa qualité de substance, et elle est devenue peu à peu écho delle-même. Dès lors, "créer" nest plus lexpression rigoureuse dun for intérieur mais lécoute des quelques belles bribes de sens qui traversent une intériorité aux frontières floues73. Limage dont parle Levinas décrit un rapport inouï de "participation" entre lintérieur et lextérieur. Mais la possibilité dune participation est favorisée lorsque le sujet est à lui-même sa propre norme. Si lart est le produit dune rencontre entre un homme et un système de conventions qui lui restent extérieures, limage garde t-elle le même sens? Peut-on parler de son éventuelle beauté en employant les mêmes termes? Le beau qui émerge en effet dans un rapport à une convention maintient lamateur dart à une certaine distance. La joie éprouvée alors ne semble pas se réclamer dune quelconque participation mystique. On peut penser quune uvre qui assume plus ou moins heureusement la convention extérieure, grâce à laquelle mais aussi contre laquelle elle sest formée, admet avec plus de facilité sa nature de produit, sa présence parmi les hommes. Aujourdhui nous avons lhabitude de recevoir les chefs-duvre de tous les temps au titre dexpression spirituelle dun individu; lécoute ou la vision dune uvre devient recueillement, voire prière. Pourtant, est-ce diminuer la valeur de luvre dart de la considérer aussi comme un produit? Peut-être est-ce au contraire la notion de "produit", que nous considérons souvent avec mépris, quil sagirait de réévaluer. La grandeur de lart semble réclamer lextériorité de conventions dont lune des conséquences est dinscrire concrètement luvre dans le monde des hommes. Réfléchissons plus longuement à cette idée. Il y aurait donc eu, à un moment donné, une modification dans lessence du beau artistique. Le beau qui se détache de la convention et qui devient lexpression plus ou moins immédiate dune intériorité, conduirait, au fur et à mesure que lintériorité perd sa personnalité pour se faire chambre anonyme déchos de toutes sortes, à une identification entre beau et cosmos. Cest ainsi que la participation au beau se met à dépasser luvre qui le porte, elle devient "une connaissance". Connaissance dun ordre supérieur, connaissance au-delà de "lanalyse des idées" que le narrateur de La recherche du temps perdu évoquait avec un certain mépris. Dans lhistoire du Romantisme, une figure a joué un rôle probablement déterminant: il sagit de Beethoven dont la grande majorité des artistes et pas seulement dans le domaine musical ont pu, à un moment ou à un autre, se réclamer et dont ils ont souligné le caractère moderne. Encore faut-il apprécier la nature de cette modernité74. On distingue couramment trois moments de la composition beethovénienne: la phase "classique", la phase "romantique" (où Beethoven serait en quelque sorte en musique ce que Lamartine est en théorie poétique), et enfin la phase ultime où se jouerait pour ainsi dire le destin dune musique de lavenir, par-delà le romantisme75. Phase indéterminée et sujette, certes, à de multiples interprétations autant musicales quintellectuelles mais quil sagit de préciser quelque peu. Les compositeurs romantiques, et les Romantiques de façon générale, ont pu y voir une justification de leur délaissement de toute forme prédéterminée. Examinons brièvement la légitimité de la pensée romantique quant au dernier Beethoven. Certaines pages de celui-ci sont en effet au-delà de toute structure et elles représentent, comme le dit André Boucourechliev, une sorte de "no mans land musical76". On pense, en particulier au début du quatrième mouvement de la Hammerklavier où des bribes dimprovisation voltigent dans des débris de structure. Mais il est peu probable que les Romantiques aient justifié leur appréciation en référence à ces quelques mesures. Si tel avait été le cas, ils auraient manifestement été très en retrait sur le plan de la liberté de composition ! Il faut plutôt penser que la référence concerne les dernières sonates en général et les derniers quatuors. Or il est généralement admis quil y a une més-interprétation par les Romantiques du dernier Beethoven. Citons par exemple Alfred Einstein dans son ouvrage classique La musique romantique: "Trouvant que dans ses dernières uvres, notamment dans les sonates pour piano de lop. 101 à lop. 111 et plus encore, dans les derniers quatuors, il avait fait éclater la forme, les Romantiques se sont autorisés de cet illustre exemple ou y ont cherché une justification pour en user eux-mêmes avec la forme aussi librement que possible. En vérité, même en ces dernières uvres de Beethoven, il ny a pas un seul mouvement ou une seule mesure qui ne participe, musicalement, de la plus stricte logique immanente ou qui se réclame, fût-ce dans le moindre détail, dune justification extra-musicale77." Cette analyse se trouve confirmée et précisée dans un merveilleux passage du Docteur Faustus de Thomas Mann. Le professeur de musique dAdrian, Wendell Kretzschmar fait une conférence sur le thème de lop. 111 de Beethoven, la dernière sonate pour piano du compositeur. Ayant parlé de la "personnalité pure" quatteint Beethoven dans ses dernières uvres, Kretzschmar précise aussitôt quil ne faut pas confondre cette "personnalité" avec un subjectivisme expressionniste valorisant lharmonie. "Il nous priait de vouloir bien nous pénétrer de la distinction: subjectivité harmonique, objectivité polyphonique. Or cette équation, cette antinomie ne sappliquaient pas au cas particulier (de lop. 111), pas plus dailleurs quà luvre antérieure du maître. En fait, vers le milieu de sa période productrice, Beethoven avait été beaucoup plus subjectif, pour ne pas dire personnel, quà la fin; beaucoup plus soucieux de laisser lexpression personnelle prendre le pas sur la convention, le formalisme, toutes les fioritures dont abonde la musique, et de les fondre au creuset de son dynamisme subjectif. Le rapport avec la convention du Beethoven de la fin, celui des cinq dernières sonates pour piano, par exemple, avait été tout autre, beaucoup plus accommodant et indulgent, malgré loriginalité et même le caractère anormal de lécriture. Intacte, point modifiée par le subjectif, la convention sétalait souvent au cours de son uvre tardive, dans une nudité où lon serait tenté de voir une boursouflure, un abandon du moi, plus effroyables et majestueux encore que toute audace personnelle. Dans ces créations, dit le conférencier, le subjectif et le conventionnel nouaient un nouveau rapport 78." Loriginalité du dernier Beethoven réside alors moins dans un dépassement de la forme que dans un nouveau rapport à la convention. Mann qualifie précisément ce nouveau rapport détalement et de dénuement. Il y aurait répétition déléments conventionnels réduits à leur strict minimum. Ainsi les bouts de gamme et darpèges, à partir de la quatrième variation de lop. 111, qui tourbillonnent indéfiniment dans une sorte de vide; ainsi le fameux trille qui se prolonge, saccroît, et conduit au point mort de ce second mouvement. La vacuité de lespace sonore nest pas loccasion dune prise de liberté; elle fait au contraire ressortir la convention et elle lui confère une ampleur inédite79. Cest en quelque sorte une réduction transcendantale de la convention qui fait apparaître sa beauté propre; on peut dire que dans lop. 111, lessence même de larpège, de la gamme, du trille, émerge, se donne à entendre et à voir. Il y aurait donc peut-être davantage une justification profonde de la convention quune remise en cause de celle-ci. La pureté de la musique du dernier Beethoven nest pas la découverte dun cosmos mais celle de lart comme une essentielle convention. Leffroi que peut ressentir lauditeur et que relève Mann nest pas celui quéprouvait Pascal devant le silence infini de lunivers. Il sagirait plutôt de surprise dune étrangeté soudain en proximité avec nous que dun infiniment lointain. Encore faut-il accompagner ces uvres par une parole pour atteindre leur portée cognitive mais la connaissance ici ne met pas en rapport avec un au-delà comme dans le "dogme" dénoncé par Levinas elle dévoile au contraire la richesse de lexpérience et de lactivité humaine, la richesse de ce mot tant raillé de "produit". Le premier, au xxe siècle, a avoir, depuis Beethoven, explicitement réintroduit lidée dune norme, dune extériorité conventionnelle face à laquelle luvre devrait se construire, cest Arnold Schoenberg, dans le parcours qui le conduit dun abandon de latonalisme où il se montre héritier de la recherche romantique dune expressivité toujours plus proche du "sujet" à linvention du dodécaphonisme, qui correspond à lorganisation à partir de critères extérieurs à luvre de lamas chaotique de notes qui tournoient dans la composition atonale. Il est intéressant de remarquer, bien quil ny ait pas nécessairement de connexion entre les deux faits, que linvention du dodécaphonisme correspond à peu près au retour de Schoenberg vers le Judaïsme. Dans son chef-duvre du dodécaphonisme, lopéra Moïse et Aaron, le compositeur met en abyme la question de lart dans son rapport paradoxal au beau. Le phrasé lyrique dAaron est en harmonie avec les paroles qui expriment la possible immédiateté dune relation entre Dieu et le peuple élu. Aaron représente bien à la fois lexpression dun certain paganisme et lintrusion du premier Schoenberg post-romantique dans une uvre qui a pris le tournant dodécaphonique: lien entre une interprétation du spirituel et une esthétique musicale qui forme ce quon appelle le beau. À linverse, ce qui caractérise Moïse, cest le Sprachgesang80, le chant parlé, qui marque cette incapacité à se satisfaire de ce qui est simplement "beau", du monde du hic et nunc, où tout se meut continuellement et où lexpressivité a le monopole de lexpression. Défaillance du chant qui est la transcendance même de ce qui peut émaner du joug de la norme, ici dodécaphonique. Car si la belle phrase dAaron séduit, la phrase heurtée et maladroite de Moïse cache, sous sa rigueur, des possibilités dexpression dautant plus grandes quelles respectent lintelligence de lauteur. Lexposition à lart devient alors un dialogue infini qui suppose léveil et non lenvoûtement de lauditeur. Un certain nombre dartistes du monde moderne ont pris le parti dune recherche qui ne soit pas un envoûtement, dune émotion qui tienne à distance celui qui aime lart81. Une émotion qui ne tombe peut-être pas sous la sentence dAdorno relative à limpossibilité de la poésie après Auschwitz82. Dans De loblitération, Levinas semble accorder à lart de loblitération la capacité de surmonter lenfermement dans les images données. Loblitération signifiant en effet une manière, pour lêtre dans sa plénitude, de se vider de sa substance, et pour lart, douvrir une porte au sein même de lachèvement de limage. Sosno met concrètement en place dans ses sculptures deux formes doblitération: par le plein et par le vide. La première consiste à écraser la belle forme (figure géométrique qui interrompt le tracé dune forme harmonieuse) et la seconde à dégager au sein de la belle forme lespace dun trou. Mais loblitération, pour Levinas, ne se réduit pas aux uvres de Sosno, où les belles formes sont donc trouées, ouvertes au vide, à la façon dont le chant dAaron, chez Schoenberg, est dune certaine manière oblitéré par le chanter-parler de Moïse. Levinas propose une extension de la notion doblitération: "loblitération deviendrait un concept essentiel pour comprendre lart83." Est-ce que la redécouverte dune essence conventionnelle de lart nest pas ce retour à la finitude, à la limitation, qui rend lart aux hommes, qui constitue peut-être sa véritable grandeur et procure une émotion qui, plus que joie, se nomme oblitération. "Il y a dans lidée de barrer, un certain mode, une certaine obscurité dans lêtre, un secret dans la vérité Finalement loblitération, cest la finitude humaine84." On retrouverait alors ici la définition sommaire que Celan donnait de la poésie: "Je ne vois pas de différence entre une poignée de mains et un poème". La pensée de lart ne constitue pas une simple partie de la philosophie de Levinas, malgré la place réduite quelle occupe dans son uvre. Elle est essentiellement liée aux dynamismes de cette philosophie, à ses complexités et à ses méandres où elle atteint sa forme propre de cohérence. En même temps, cette pensée de lart reste tributaire de larticle fondateur de 1948. La réalité et son ombre pose en effet la notion dun espace propre de lart, un espace dans lequel on peut penser sa grandeur particulière et également sa limitation mensongère. La ligne fluctuante où il y aura toujours, en un moment de luvre, séparation entre la vie et luvre, donne toute sa force à la formule de Levinas selon laquelle la donation dun visage aux choses par lart fait à la fois la grandeur et le mensonge de celui-ci. Mais même au cur de cet égarement il y a peut-être toujours déjà le début dune errance, dun nomadisme où le saut initial hors de la vie et du cours des choses, fait entendre une résonance éthique. À ce titre, il est juste de soutenir quil faut porter la question de lart telle que la pense Levinas également sur le terrain des religions et de lontologie existentielle. Lart ouvrirait à la question du sensible les méandres de légarement et de la proximité, la façon dont Levinas en parle constituerait "le lieu dune discussion radicale avec Heidegger et le christianisme85". Mais, une fois la question ouverte, une prudence extrême est de mise. En effet certains commentateurs de la pensée esthétique de Levinas qui soutiennent la thèse dune "évolution" du philosophe sur la question de lart, placent ce quils appellent le "moment hébraïque" de cette pensée au début de sa pensée, dans ce fameux article de 1948. Ainsi, en citant linterdit de la représentation, certains le mettent en rapport avec La réalité et son ombre, jusquà affirmer même que "jamais plus que dans ce texte Levinas na été aussi juif86" On peut alors penser que la "discussion radicale avec le christianisme" aurait atténué cette position initiale, ce qui laisserait supposer que la dimension de proximité au cur du sensible et au cur de la pensée de Levinas, en particulier dans Autrement quêtre ou au-delà de lessence serait un pas en direction de lIncarnation Or ce point de vue paraît éminemment discutable: le partage entre judaïsme et christianisme ne se situe pas de manière simple le long dun rapport délesté de toute équivoque vis-à-vis du sensible et de la nature. La séparation davec la nature na pas grand chose à voir avec ce quen dit Hegel lorsquil en fait une figure de la conscience malheureuse, incapable de se hausser à lharmonie et à la beauté. Il sagit plutôt dune "alliance avec la nature87". Par ailleurs, la question des rapports entre art et judaïsme est aussi infiniment plus complexe que ne le laisserait entendre une interprétation littérale de linterdit biblique de faire des images (Ex 20, 4; Dt 5,7). Lhistoire de lart juif montre que jamais cet interdit ne fut appliqué au sens strict et les sages dIsraël soutiennent dailleurs que "tous les visages sont permis sauf le visage de lhomme" (Talmud Babylone, Roch haChana, 24b88). Ce nest pas répétons-le la notion dévolution qui rend compte véritablement des variations de la pensée levinasienne sur lart. Le rapport au religieux nest dès lors surtout pas à considérer comme une oscillation entre "judaïsme" et "christianisme". Les tensions de cette pensée aident à lémergence dun rapport inédit de lart au langage. Lemportement du beau nest plus ce qui, de luvre, me parlerait. Lart comme possibilité ontologique du langage et comme premier attouchement, mot immédiat non parlé, davant la "parole", qui demblée se dirige vers lautre, désignent les limites dun nouvel espace de luvre, entre ontologie et pré-éthique. Contrairement à Heidegger pour qui la technique correspond à loccultation progressive et incessante de lêtre, dans cet espace la part technique de luvre accède à sa noblesse propre. Luvre serait loccasion de penser à nouveaux frais un rapport entre être et technique.
Notes
1. Voir limportant article "La réalité et son ombre" paru dans Les Temps modernes en 1948 (repris dans Les imprévus de lhistoire, Montpellier, Fata Morgana, 1994; le texte de De loblitération, paru aux éditions de la Différence en 1990 et celui sur "Jean Atlan et la tension de lart", dans le Cahier de lHerne Levinas, sous la direction de C. Chalier et M. Abensour, qui lui fut consacré (1991) et des réflexions disséminées dans lensemble de son uvre. 2. Difficile Liberté, Paris, Albin Michel, (1963), repris in Le Livre de poche, "Biblio essais", 1984, p. 20-21. 3. Il faut prendre garde à ne pas confondre lart comme tentative dimposer aux choses un visage et lart comme représentation du visage qui serait la visée principale de linterdit biblique. Voir, Catherine Chalier, "Linterdit de la représentation" in Le Visage, Autrement, n° 148, 1994. Repris en appendice dans La trace de lInfini, Levinas et la source hébraïque, Paris, Le Cerf, 2002. 4. Chez Proust, lécoute collective du Septuor de Vinteuil est moins loccasion dune découverte dun lien à autrui que dun élargissement infini de lintériorité, grâce à lexpérience du Beau de laquelle autrui semble exclu. 5. Voir, G. Steiner, Le château de Barbe Bleue, notes pour une redéfinition de la culture, Paris, Gallimard, Folio Essais, 1986. 6. "La réalité et son ombre", cit., p. 123 (sauf indication contraire, les citations qui suivent dans ce chapitre sont extraites de cette étude). 7. G. Petitdemange, "Lart, ombre de lêtre ou voix vers lautre?" in Revue dEsthétique 36, 1999, p. 81 8. F. Armengaud, "Faire ou ne pas faire dimages" in Noésis n° 3, "La métaphysique dEmmanuel Levinas", automne 1999, p. 171. 9. Thèse que Betty Rojtman dans son beau livre Le pardon à la lune, Essai sur le tragique biblique, Paris, Gallimard, 2001, vient tempérer toutefois. Mais il y a entre lidée dun tragique biblique et le tragique des mythologies païennes des différences importantes. 10. Totalité et Infini, Essai sur lextériorité (1961), Paris, Biblio essais, p. 295. 11. Autrement quêtre ou au-delà de lessence (1974), Paris, Biblio essais, p. 235, note n° 1. 12. G. Petitdemange, art. cit., p. 93. 13. < |