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BREVE ESTIME DU BEAU
Catherine Chalier |
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À Nevenka et à Norman
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Inlassablement écoutée de livre en livre, sur le registre de lêtre puis sur celui, plus exigeant encore, de lau-delà de lêtre, la tonalité, sévère et douce, des expressions qui font entendre lappel du bien au cur des vies surtout soucieuses de leur bonheur propre, et promptes à sexempter du reste pour dexcellentes raisons selon elles, scande luvre de Levinas. "Bien au delà de lêtre", "bonté du bien", "originelle emprise du Bien sur soi" ou encore "bonté malgré soi" orientent en effet le parcours dune uvre dédiée à la responsabilité pour autrui, sans place laissée pour des considérations qui détourneraient de son urgence. Les vocables de "beauté" et de "beau" apparaissent peu dans les livres du philosophe et, lorsquils viennent malgré tout sous sa plume, cest pour se voir aussitôt assortis de multiples réserves comme si leur seule présence constituait une séduction à déjouer demblée et, finalement, à proscrire. Lêtre dissimule sa caricature et absorbe son ombre grâce à la beauté; dans "sa légère insouciance", le beau est "gardien du silence" et "il laisse faire1*". Au lieu de convier au service du bien, la contemplation du beau en détourne: comme dans les tableaux de Renoir, elle réjouit grâce à sa promesse de bonheur inentamée par la fièvre insolente des blessures et du désespoir et elle apaise langoisse de celui qui sabandonne à elle, mais, précisément, elle lallège aussi de linsoutenable face à face avec la misère et avec linjustice qui flétrit le monde. Le beau ne rend pas meilleur car plaider la cause du bien nest en rien sa tâche. Il arrive quil distrait les individus de leur solitude, de leur douleur et de leur deuil, ou encore quil vienne favoriser leur quête dune sérénité enfin détachée de la noirceur du monde mais, au même moment, il laisse intactes les blessures provoquées par la folie humaine, il ne les combat pas, voire les encourage par son indifférence et son abandon. Sil donne parfois la force de mieux supporter sans se plaindre la nuit qui pèse sur sa vie propre, il encourage aussi à exiger dautrui quil en fasse autant, ce qui dispense de le regarder, de lécouter et de le secourir . Cette mise en garde sans concession aux instants où le cur bat plus léger dans le cur de lhomme, doit être appréciée de façon minutieuse. Le beau mérite-t-il tant de réserves, tant de peur ou encore tant de colère? Comme le montre David Gritz, ce nest pas seulement parce que Levinas, conscient de linsolence coupable de ceux qui festoyaient en pleine peste, lorsquils parcouraient les galeries dart ou fréquentaient avec assiduité la saison de musique de Weimar alors que des millions dinnocents, persécutés et anéantis, ne trouvaient aucune aide, quil dresse les actes de ce procès. Ou plutôt cest parce quil pense que lindifférence au bien prend souvent les couleurs du culte du beau, comme si un reste de vague religiosité continuait de réclamer son dû dans les âmes qui proclament, avec cynisme ou avec foi, que Dieu est mort. Or ce substitut de religion permettrait de surcroît, à linstar peut-être danciens cultes païens, de supporter les sacrifices humains qui se déroulent, à côté de soi, voire avec sa complicité, sans émettre la moindre objection. Levinas ne se contente toutefois pas de dénoncer lirresponsabilité de cette attitude, il cherche à penser pourquoi le beau a cette imposante et subtile puissance de détourner lattention de la misère humaine. Ny aurait-il alors, face au beau, aucune lueur de clarté et aucun frémissement despoir de vie meilleure? La beauté devrait-elle porter de façon irrémédiable le sceau de ce "cauchemar", de ce "destin" tragique ou encore de cette seule vocation à travestir lombre troublante de lêtre, son double inséparable? Malgré la nostalgie si prégnante souvent de leur harmonie, le bien et le beau se seraient-ils dévoilés étrangers lun à lautre, de façon inaltérable et blessante? Avant de se risquer à répondre et pour pouvoir le faire sans indécence, perversité ou tout simplement naïveté, il faut, comme luvre de Levinas y convie, partir dune exigence: de même que celles consacrées à la philosophie, à la politique ou encore à la religion, les pages sur lart, écrites en Europe grecque et chrétienne, seraient à réévaluer à laune abyssale de la Catastrophe. Comment se fait-il en effet que rien, ou presque rien, dans la culture, ne se soit avéré apte à endiguer lincroyable puissance de ténèbres, de cruauté et de haine qui a déferlé sur une terre où, en particulier, la beauté avait mis sa marque en maints endroits? Comment expliquer que lémotion face au beau ressentie par ceux qui, en Europe, participaient, de loin et parfois de très près, à lédification des bûchers de mort, les ait laissés de marbre face aux visages suppliciés? Que la beauté soit heureuse ou quelle soit triste, répond Levinas, elle ne peut en tout cas jamais "aller vers le mieux" et cest là, à la fois, un de ses tourments et une des raisons de son pouvoir séducteur. Prisonnière à jamais de linstant où le peintre ou le sculpteur acheva son uvre, la beauté porterait le sceau dun enchaînement à lirrémédiable. Contrairement à une opinion courante, Levinas ne considère pas, dans La réalité et son ombre, que lart soit un langage et que le beau parle à lhomme. Luvre nexprime pas les aspirations ou les craintes de lartiste, elle nadresse aucun message, jusquici resté ineffable, sur ce qui transcende lexistence, elle est au contraire impassible, muette et solitaire. Elle paraît parfois sur le point de sanimer, mais elle ny parvient jamais, elle déçoit celui qui espérait, grâce à elle, une élévation de son être. Proche en cela des thèses de F. Rosenzweig sur lart païen en lequel il voit, comme lui dailleurs, une tentation permanente de lesprit humain Levinas décrit le face-à-face avec la beauté de luvre, peinte, sculptée ou musicale, comme un affrontement avec les forces anonymes et brutales dun destin qui ignore les personnes singulières. Il y voit une mise en demeure de souscrire à la réalité de lélémentaire comme à la vérité de lÊtre. Or, dans son indifférence aux joies et aux douleurs humaines, dans sa neutralité splendide et cruelle, cette réalité parviendrait, à leur insu ou avec leur consentement, à envoûter les hommes. Si "le Beau nest rien dautre que le commencement du terrible", comme Rilke le pressentait si finement2, cest, dirait le philosophe, parce quil met son emprise sur les hommes au point de les aliéner à lui et de les entraîner, non pas vers un au-delà comme le désire Platon, mais vers un en deçà sans présage de rédemption. Dans la peinture contemporaine, remarque-t-il, les objets sont arrachés à leur horizon de sens habituel, ils ne sintègrent plus à un ordre ou à une perspective qui permettent de les nommer et de rester saufs face à eux. "Dans cette chute des choses sur nous, les objets affirment leur puissance dobjets matériels et atteignent comme au paroxysme même de leur matérialité3." Or cest toujours vers cette matérialité épaisse, grossière et misérable irréductible en tout cas à celle, somme toute inoffensive, que décrivent idéalistes et matérialistes puisque, sils lopposent à lesprit, ils parviennent à la comprendre grâce à lui que luvre dart finirait par entraîner. Telle une promesse à rebours de lattente que des jours de vie enfin heureuse et bonne se lèvent pour chacun(e), luvre dart, malgré sa beauté et à cause delle aussi, parviendrait à trahir cet espoir jusquà rendre aimable la nuit terrible que Levinas décrit sous le nom de lil y a. En travestissant les objets par un trésor de couleurs et de formes ou, au contraire, en les présentant dans leur nudité dêtre, comme le fait la peinture contemporaine, elle finirait par arracher aux hommes leur consentement à cette nuit. Il faut en effet remarquer que la "découverte de la matérialité de lêtre" ou encore de la "nudité" de lobjet, prive le sujet de tout sentiment de familiarité avec le monde. Les artistes modernes sous lemprise du "sentiment de la fin du monde" sacharnent ainsi contre le réalisme et désirent détruire la représentation, ce qui accentue évidemment limpression de dépossession et de malaise. Levinas ne célèbre pas cette venue à soi, par lart moderne, dun sentiment détrangeté face aux objets et au monde comme sil sagissait dun premier pas vers la reconnaissance de leur irréductible altérité. Un pas qui, somme toute, malgré le malaise ou leffroi, savérerait bienvenu puisquil serait susceptible de mettre sur la voie de la rencontre de laltérité, infiniment plus secrète encore, des humains en société avec soi. Lart ne proposerait pas tant un moment de liberté qui permettrait de voir les objets autrement, de façon moins égoïstement liée à lintérêt dun sujet ou à sa jouissance propre, quun avant goût angoissant ou de façon plus pernicieuse subtilement séduisant, de lil y a. La présence des natures mortes, des paysages et surtout des portraits de lâge classique semble certes contredire ce verdict. "Il existe un monde de Delacroix comme il existe un monde de Victor Hugo" et, par sympathie avec leur âme, lexotisme de leurs uvres "est intégré dans notre monde". Or si cet accès par "sympathie" au monde dautrui évite lhorreur de devoir affronter la noire insignifiance de lil y a pressentie par lart moderne, il manque malgré tout, lui aussi, dune manière sans doute plus trompeuse encore car elle donne lillusion du contraire, laltérité imprévisible et vivante dautrui. Il ne permet en effet de lapprocher, par le prisme de luvre, que comme un alter ego, un autre soi-même, un semblable donc. La sympathie se voit ainsi déjà sur le plan esthétique, comme elle le sera plus décisivement encore sur le plan éthique disqualifiée comme mode daccès à la véritable altérité dautrui. Ne conduit-elle pas toujours à apprécier les personnes et leurs uvres à laune de sa propre intériorité? Ce qui revient à manquer leur altérité tout en estimant sen être rendu proche. Dans la beauté "triste" qui, selon Levinas, caractérise lart contemporain, "des fissures lézardent de tous côtés la continuité de lunivers" et elles font donc ressortir le particulier "dans sa nudité dêtre4", par delà les formes. La rencontre de létrangeté qui simpose ici ne constitue pas toutefois un mouvement délévation vers une transcendance qui parlerait à lhomme et qui lobligerait, à la bonté ou à la justice par exemple. Il sagit plutôt dun mouvement de transdescendance, comme lécrit dailleurs Levinas en empruntant lexpression à Jean Wahl et en dramatisant sa signification puisque la nuit de lil y a devient son ultime destination. Certes, comme le remarque très justement David Gritz, cette chute de lart dans les limbes terribles et anonymes de lil y a caractérise surtout De lexistence à lexistant. Lévénement ontologique du "commerce avec lobscur" pratiqué par lart, décrit dans La réalité et son ombre, sa "tombée dans la nuit" ou encore cet "envahissement de lombre" quil induit, font côtoyer labîme de lil y a mais, bien quils vouent le sujet "possédé" par leur violence, à perdre de sa superbe et de sa suprématie, il surnage encore. Un sujet aliéné par des images dont le "rythme" simpose à lui sans quil lassume, nest pas complètement anéanti. Il souffre de la violence qui sexerce sur lui, ne sait plus comment la combattre, voire sy habitue, par paresse ou par fatigue, mais un faible espoir demeure de le voir sortir de sa passivité. Le destin de lart nest plus alors purement et simplement identifié à la fatalité dune chute dans lhorreur de lil y a, même sil reste sous sa menace constante. Si Levinas décrit limage et la ressemblance comme "une allégorie de lêtre" et comme une "érosion de labsolu", ce nest pas pour redonner une nouvelle vigueur à lantique procès fait par Platon aux peintres et aux poètes. En effet, loin de penser que limage éloigne du rapport vrai à la réalité ontologique, ou quelle le trouble, il soutient que cette réalité nest pas seulement ce quelle est dans la vérité: elle est elle-même son double, son ombre ou son image. Cette dernière ne renvoie donc pas à lêtre comme si elle en proposait un substitut imparfait, dun degré ontologique moindre mais plus supportable et surtout moins exigeant. "La chose est elle-même et son image" et ce rapport "est la ressemblance", dit Levinas. Cest aussi pourquoi nul ne dénoue lemprise troublante des images sur le psychisme, à la façon dont le prisonnier, dans la Caverne, détourne son regard de leur contemplation toujours passive et médusée quelle revête les traits dun enchantement ou dune indéchiffrable peur pour commencer, sous la pression violente du philosophe, à cheminer vers la vérité de lêtre. En effet, si limage est la face dombre de lêtre, elle en est aussi indissociable, elle ne résulte pas dun geste humain celui des poètes ou des peintres par exemple soucieux de donner un semblant de vie à un double illusoire de lêtre, parfois pour tromper les hommes et sapproprier leur désir: elle fait intégralement partie de lêtre. Nul ne congédie son ombre sans mourir. Dès lors, même lheureuse nouvelle de la venue dans la Caverne dun philosophe censé qui va, grâce à sa pédagogie de la "bonne" violence dialectique, venir délier les otages subjugués par les attraits funestes des images et leur montrer la voie de la vérité, ne suffit pas. Lopacité de limage résiste à la dialectique, elle nest pas en attente dun concept qui délivrerait enfin son soi-disant message, captif des limbes représentatifs, pour lénoncer clairement et distinctement, à la façon dont Hegel soutenait que le concept est la vérité du langage encore balbutiant et approximatif de la représentation. Limage en effet ne parle jamais chez Levinas, même pas de manière confuse, insipide ou enfantine, elle ne renvoie pas davantage à une transcendance à chercher derrière elle, au-delà delle, dans une extériorité. Le tableau ne fait pas signe vers un au-delà, vers un dépassement du réel, malgré les prétentions de certains peintres car la ressemblance "est la structure du sensible comme tel". Limage accomplit une "allégorie", dit-il encore, en refusant dassimiler celle-ci à un genre littéraire destiné à ceux dont lintelligence spéculative laisse à désirer, pour la définir comme "un commerce ambigu avec la réalité" où celle-ci se réfère "à son reflet, à son ombre". Dans limage, loriginal nest pas neutralisé, il se donne "comme sil se retirait, comme si quelque chose dans lêtre retardait sur lêtre". Le tableau ne conduit pas au delà de lui-même vers un original absent ou, plus exactement, il occupe la place de labsent comme si, "dans son propre reflet", cet absent "mourait" ou encore "se désincarnait". Ces formulations sont ici remarquables car, ultérieurement, à propos du visage humain cette fois pourtant résolument irréductible au "neutre" de limage que "lil absorbe" "allègrement ou à la légère" Levinas soutient que "sa présence consiste à se dévêtir de la forme qui cependant déjà le manifestait". Et seul mais cela est évidemment décisif lidée que "le visage parle" le sauve de la déchéance "désincarnée" de limage. Dans lapproche du visage "la chair se fait verbe, la caresse Dire5". Ce nest donc pas ici le verbe du critique ou de lamateur dart qui vient sauver limage désincarnée en lui donnant une chair: cest du plus secret de la chair que le visage parle et, en cela même, se donne comme visage. Reste que lidée dun "retrait" indissociable de la manifestation commun à limage et au visage donc mérite attention. Cette idée présuppose une réflexion sur la Révélation car, même si Levinas soutient que "lart nappartient pas à lordre de la Révélation", la structure dun retrait qui permet de percevoir une réalité sapparente bien à la Révélation. Loin de signifier en effet le dévoilement dune vérité dans sa lumineuse plénitude et dans sa pure présence, la Révélation annonce la manifestation ou plus exactement, selon le verbe hébraïque, la descente (Ex. 19, 20) dune réalité qui reste pourtant cachée, insaisissable comme telle par la sensibilité et par lintelligence humaines. Ce qui justifie, dans la Bible, linterdiction de lidolâtrie, cest-à-dire lédification de "formes" (statues ou peintures) à présenter sur le mode du: "voici tes dieux, ô Israël" (Ex. 32, 4). Ce qui explique aussi pourquoi, après lépisode du veau dor, lÉternel met en garde Moïse lui-même: "Tu ne saurais voir ma Face, car nul homme ne peut Me voir et vivre" (Ex. 33, 20). La Révélation donne à voir lInvisible, non pas comme visibilité pleine, mais précisément comme retrait. Lidole, par contre, sature le visible, elle occulte le retrait et méconnaît que Dieu, parce quIl se révèle, demeure un Dieu caché. "Le Dieu du paganisme possède un visage extrêmement visible et vivant et il nest absolument pas ressenti comme un Dieu caché". Le "lieu dancrage du paganisme6" tiendrait donc là: dans cette propension humaine, tortueuse et tentante, à se faire de Dieu une idée adéquate, grâce à la pleine et belle lumière dune visibilité sans ombre; ou encore grâce à une "intelligibilité quon voudrait réduire au savoir7" afin den disposer plus aisément et de proclamer sa maîtrise. Ce qui, dans les deux cas, revient à lillusion davoir chassé lombre de la vie pour ne garder que la lumière. Or cest probablement linverse qui se produit: lidole retient la lumière au sens où, malgré sa subtilité ou sa délicatesse, en dépit de lingéniosité des mains et de lintelligence qui en ont élevé la voûte, son opacité arrête la descente de cette lumière. Elle fait barrage au passé immémorial doù toute vie provient et se reçoit, au passé irreprésentable et invisible qui, dans le visage dautrui, me requiert et mappelle de façon insubstituable et chaque jour nouvelle. La maîtrise que lhomme croit parfois gagner, grâce à lidole, de sa propre énigme et de celle dautrui, se dissipe dailleurs souvent très vite et lemprise sur lui dune immanence muette qui voue à une solitude ontologique irrémédiable fait bientôt valoir ses droits. Levinas nidentifie pas, purement et simplement, limage et lidole, mais il considère que leur statut vis-à vis du désir humain dêtre enfin comblé, pour ne plus affronter la faille infinie doù il renaît sans cesse, est proche. Pourtant, dans la mesure où limage pensée comme la face dombre de lêtre lui-même et non comme luvre dune liberté humaine côtoie aussi la Révélation, comment penser cette complexité? Deux facteurs contribueraient à la déchéance de limage en idole: lensorcellement par son rythme et la satisfaction silencieuse devant sa beauté. "Nous demandons", dit-il, "si lallure impersonnelle du rythme ne se substitue pas dans lart, fascinante et magique, à la socialité, au visage, à la parole8". Toute image est en effet "musicale" parce quelle sempare de lartiste, le possède et lenvahit de façon "magique". Cet "ensorcellement", ou encore cette "magie", sont lexpression dune violence terrible qui prive lhomme du sentiment de soi. Happé par le rythme de limage, lartiste se fond, avec dautres, avec ceux qui jouissent de son uvre, dans une existence anonyme, neutre et irresponsable. La beauté de limage contribue beaucoup à cette chute, car elle est, par excellence, ce qui laisse muet de satisfaction et aveugle devant les tâches qui restent pourtant à faire: "le monde à achever est remplacé par lachèvement essentiel de son ombre9." Il existe une "idolâtrie du beau" qui exige les plus grandes mises en garde. "Luvre dart se substitue à Dieu", dit Levinas, en précisant aussitôt que "le mouvement au-delà de lêtre se fixe en beauté10". Cela signifie que le Dieu dont luvre dart prend la place sapparente au Dieu dont la mort annoncée nimpressionne plus grand monde. Un Dieu, commente Levinas, dont le concept correspond à lattente humaine de gratifications et de consolations face à une vie souvent abandonnée à la peur et à la souffrance; un Dieu qui récompense ou qui punit et que le philosophe qualifie déconomique. Que ce Dieu soit mort ne serait pas sans conséquences sur lart: les satisfactions procurées par un certain culte de lart viendraient, selon lui, prendre la place de "cette religion que la personne demandait pour soi, plutôt que de se sentir requise par cette religion11". La beauté, en lieu et place du Dieu mort dans le cur de lhomme, contribuerait alors à le rendre incapable de se hisser à une autre pensée de Dieu: un Dieu qui, plutôt que de combler de biens, astreint à la bonté, "meilleur que les biens à recevoir12". Tel serait le péril dont menaceraient lopacité et lombre de limage, confondues avec la lumière quand la beauté laisse satisfait et muet: rendre indisponible pour la venue à soi de cette pensée dun Dieu qui, depuis un passé irreprésentable, invisible et immémorial, creuse le désir sans le satisfaire et qui oblige à la responsabilité. Dénoncer la détresse humaine en produisant des uvres où le beau arrête le regard, se venger de la méchanceté par des caricatures ou encore conjurer les mauvaises puissances "en remplissant le monde didoles" serait une façon de ne pas se sentir personnellement requis par la tâche dachever le monde. Plutôt que de parler dun "désintéressement" propre à la contemplation, Levinas voit, dans lamour immodéré de lart, une façon de faire admettre, à soi-même dabord sans doute, sa propension à lirresponsabilité, à une certaine insouciance et à loubli. La Cité ne chasse pas les artistes mais, par cette attitude, ils sexilent eux-mêmes, affirme-t-il sévèrement dans La réalité et son ombre, en claire anti-thèse aux propositions sartriennes sur lart engagé dominantes alors. Dans un monde non rédimé, au cur dune histoire où de sinistres brumes menacent les vies fragiles et se rient de leurs malheurs privés ou collectifs, "la paix du beau" savère donc toujours prématurée. Elle tente certes ceux que lirresponsabilité ou la quête dun peu de répit pour soi anime, mais elle ne promet aucun espoir. Elle donne un instant lillusion dêtre sauf dans le grand péril ambiant, mais elle nannonce aucune délivrance et elle ne laisse entrevoir aucune présence aimante à lheure de lesseulement. Elle ne peut rien promettre en effet car son silence résiste à toutes les impatiences et à toutes les angoisses. Même le beau portrait de Laure, réalisé par Simone Martini, "avenante au regard, (lui) promettant le repos par son aspect", ne répond pas à Pétrarque et il se peut quil avive son besoin de consolation davantage quil ne le satisfait13. Dans sa sérénité ou dans sa détresse éternelle, la beauté que Levinas névoque presque jamais quand il parle du visage humain semblerait alors incompatible avec la charge du monde. Cette dernière suggestion doit inciter à une extrême prudence car il ne sagit pas de plaider la cause dune indifférence à la beauté, encore moins de son rejet, sous prétexte de responsabilité. Ce qui se trouve en question par contre, cest le lien de la beauté et du silence, un lien qui semble emprisonner la beauté elle-même. La parole du peintre, du musicien, de linterprète ou du critique peut-elle néanmoins sauver la beauté comme elle sauve le verset qui crie "interprète-moi" ou le visage qui commande "tu ne tueras pas"? Ce qui, dans ces deux derniers cas, équivaut à un appel, impérieux et clair, dans son impuissance et dans son absence de formulation verbale explicite, à faire vivre une réalité (le verset, le visage) incapable, dans sa grande solitude, de veiller sur sa vie propre, de la faire grandir et de retarder le moment de sa chute. Une réponse négative à linterrogation posée signifierait que la beauté ne demande absolument rien à lhomme. Elle ratifierait en fait et en droit un verdict didentité pure et simple entre limage et lidole sur laquelle lhomme (le critique y compris) projetterait alors son propre verbe, issu de son désir, de ses passions et de ses ambitions. Le mutisme de lidole nétant pas lenvers du langage, ou un langage en attente de délivrance, mais une indifférence radicale à lui, une étrangeté foncière à lordre du verbe et à son pouvoir signifiant. Lidole nest quun support muet et indifférent quelle soit une sculpture, une image, voire un concept ou un système idéologique destiné à recevoir lempreinte violente des projections, des aspirations ou des fantasmes humains. Elle est toujours une opacité. Dans ce cas alors, la beauté de luvre enfermerait dans un monde sans issue, elle ne ferait signe vers rien et elle ne laisserait entrevoir aucun espoir. Figée dans un destin immuable, la beauté, triste ou heureuse, gagnée malgré tout par lartiste sur linanité du il y a, donnerait encore trop de gages à la mort. La parole ne pourrait jamais venir à son secours et délivrer en elle un verbe en attente de mots humains puisque ce verbe nexisterait pas. Dans son impuissance à sortir du cosmos, et du sein même de la beauté de ses admirables uvres artistiques et philosophiques, le paganisme antique témoignerait de cette solitude ontologique absolue. Une réponse positive à cette question de léventuelle similarité du statut de la parole face à la beauté de luvre dart et face au visage ou encore au verset, présuppose par contre, comme le perçoit très finement David Gritz, quil y a, dans la beauté silencieuse et sensible de limage elle-même, lamorce dun langage en attente de sa délivrance, attente qui exige de surseoir à lidentification de la beauté à lidole. Or ce serait, soutient-il aussi, vers cette réponse que la densité des pages de La réalité et son ombre et surtout le déploiement ultérieur de leur complexité conceptuelle, conduiraient peu à peu le lecteur. La sensibilité nest pas la matérialité brute en effet et linsistance de Levinas sur sa place éminemment signifiante dans léthique doit inciter à se demander sil est vraiment possible de dissocier sensibilité au beau censé donc ne rien demander ni ne rien dire à personne, de faire silence et de se suffire à soi pour léternité et sensibilité à lappel issu du plus secret des visages soumis quant à eux à un décret de finitude. La sensibilité aux visages pensés dans la trace dun Infini qui, sans apparaître, descend pourtant vers ceux qui entendent son commandement comme à eux adressé, nayant évidemment rien à voir avec un émoi de pure circonstance. Avec nuances et prudence, en privilégiant dabord la beauté poétique, le texte de Levinas plaide en effet la cause de cette deuxième réponse. Linterdiction qui, depuis la Bible, pèse sur les images et qui, selon lui, "est véritablement le suprême commandement du monothéisme" na dailleurs jamais signifié une interdiction de la beauté. Linterdit de la représentation, comme on a coutume de le nommer, contribuerait à lélévation "de lutile au gracieux et du sacré au saint14" sans jamais jeter lanathème sur la beauté. Ainsi le psalmiste assure-t-il que "depuis Sion, perfection de la beauté (mikhal iofi), lÉternel resplendit" (Ps 50, 2) et il loue "la beauté de son site (iéfé nof)" (48, 3). Or la construction du Temple, sous la conduite de lartiste Betzalel et sur les impératifs de lÉternel lui-même (Ex 36 à 38), est évidemment indissociable de cette beauté au point que les sages enseignent que "celui qui na pas vu Jérusalem dans sa splendeur na, de sa vie, vu une belle cité"15. On sait aussi que ces mêmes sages recommandent daccomplir les préceptes (mitsvot) avec beauté16. Maïmonide conseille au mélancolique de chasser sa tristesse grâce à elle, en écoutant différentes sortes de musique, en se promenant dans les jardins ou dans les "beaux édifices et en admirant les uvres dart17". Plus récemment encore, le Rav A. I. Kook, retenu à Londres par la Première Guerre mondiale, dit avoir passé de longues heures à la National Gallery en admirant la beauté des tableaux de Rembrandt où, lui semblait-il18, la lumière du premier jour, cachée pourtant et mise en réserve pour les justes dans le monde-à-venir, brillait encore. Levinas de son côté, malgré sa tenace méfiance envers les ambiguïtés de la beauté rhétorique dont leffet déloquence séduit lecteurs et auditeurs, pour les soustraire à tout libre-arbitre, fera précisément léloge de la langue grecque pour sa beauté, cest-à-dire, expliquera-t-il, pour sa clarté19. Enfin, malgré sa répudiation sévère de "lordre ludique du beau20", il parlera également, cette fois sur le plan éthique lui-même, du "beau risque21" de lapproche en tant quapproche, de lexposition de lun à lautre. Dans loptique de cette réponse, la sensibilité à la beauté de luvre signifierait donc que la matière toile, pierre, bois, papier, etc. travaillée par lartiste et, en particulier, les images quil produit, sont habitées par un langage en attente de délivrance. Linterprète ne projetterait pas sur elles son langage, il contribuerait à faire vivre des significations encore prisonnières de la solitude silencieuse de luvre. On reconnaît ici la pensée de Levinas sur la lecture des versets: linfini habite la finitude de la lettre et le lecteur-interprète en linterrogeant, avec patience ou avec fièvre, réussit à en élever le pouvoir-dire toujours en excès par rapport à limmanence de ce qui est dit. Peut-on toutefois transposer, purement et simplement, cette pensée à luvre dart? Limage poétique a ici un statut privilégié et Levinas consacre dailleurs à la littérature et à la poésie lessentiel de ses analyses sur lart. En commentant luvre de S. Agnon, il écrit: "Den deçà de tout présent, lIrreprésentable ne sera pas représenté dans le poème. Il en sera la poésie. La poésie signifie poétiquement la résurrection qui la porte: non pas dans la fable quelle chante, mais par son chanter même22." Cette remarque doit être appréciée au regard de la distinction décisive que promeut Levinas entre le Dit et le Dire. "La fable" que chante la poésie relève de lordre du Dit ou encore du logos, même si le propos tenu, ses métaphores et ses images, la pulsation ou la dissémination de son verbe, échappent à la rationalité plus sage du concept. Le Dit en effet immobilise lexcès de ce quil y a à dire, il retient lélan du verbe autour de significations essentielles et nominales. Ses propositions prédicatives décrivent les étants en tant quils sont ceci ou cela, elles font résonner lessence. Dans lexemple choisi par le philosophe, "le rouge rougeoie", le verbe ne double pas une substance préalable (le rouge), il fait entendre lessence du rouge et il la temporalise, il la donne à voir et à entendre, à imaginer en tout cas. Il la manifeste pour nous car il est au service de lapophansis. Or le nom et le verbe sont tous deux nécessaires à cette manifestation de lessence, le verbe la fait vibrer selon un rythme particulier et il décline son silence selon diverses modalités (couleurs, sons, vocables, etc.), dans le but den faire résonner quelques harmoniques. Levinas sarrête longuement sur "cette résonance ou production de lessence en guise duvres dart". "Les entités identiques choses et qualité des choses se mettent à résonner de leur essence dans la proposition prédicative ( ) à partir de lart, ostension par excellence Dit réduit au pur thème, à lexposition absolue jusquà limpudeur, capable de soutenir tous regards auxquels exclusivement elle se destine Dit réduit au Beau, porteur de lontologie occidentale. Lessence et la temporalité sy mettent à résonner de poésie ou de chant. Et la recherche de formes nouvelles dont vit tout art tient en éveil partout les verbes, sur le point de retomber en substantifs. Dans la peinture le rouge rougeoie et le vert verdoie ( ) Dans la musique, les sons résonnent, dans les poèmes, les vocables matériaux du Dit ne seffacent plus devant ce quils évoquent, mais chantent de leurs pouvoirs évocateurs ( ) La poésie est productrice de chant de résonance et de sonorité qui sont la verbalité du verbe ou de lessence23." Au regard de cette réflexion il faudrait donc soutenir que, dans la poésie de Agnon, comme dans toute poésie, le "chanter" lui-même et pas seulement la fable font partie du Dit. Levinas revient-il ici sur son affirmation initiale de 1948 selon laquelle lart nest pas un langage? Ce nest pas certain ou, du moins, il faut le soutenir avec nuances. Ce Dit, tout dabord, nexprime pas tant les sentiments ou lâme du peintre, du poète ou encore du musicien quil ne manifeste lessence de son art. À propos de Nomos alpha pour violoncelle seul de Xénakis, il écrit en effet: "Le violoncelle est violoncelle dans la sonorité qui vibre dans ses cordes et son bois ( ) Lessence du violoncelle modalité de lessence se temporalise ainsi dans luvre." Et, comme dans La réalité et son ombre, le philosophe en appelle à lexégèse au Dit verbal nécessaire au surgissement et à la présentation de luvre dart qui, sans son aide, reste "exotique", cest-à-dire privée de monde. En faisant exister luvre dart pour quelquun un critique ou un amateur et par extension pour tout un public, le Dit verbal de lexégèse la délivrerait de son essentiel esseulement. Lexégèse nest pas un commentaire extérieur à luvre, un pur bavardage anodin ou une annexe somme toute inutile et vaine, voire troublante pour la beauté quelle cherche à dénuder. Quelles que soient ses qualités et sa pertinence, son rôle est en effet de parvenir à faire vibrer la résonance de lessence dans son Dit, fût-il toujours à parfaire ou encore à dédire, ou mieux de la faire "briller" dans une image ou dans un concept. Mais même les verbes les plus fins et les plus audacieux, les verbes les plus soucieux dune inspiration nouvelle, choisis par les meilleurs critiques face à luvre dart, sont guettés par le danger de retomber en noms. Dans la mesure où "il nexiste pas de verbe réfractaire à la nominalisation", le verbe finit toujours par perdre de son élan et par se ramasser "en étant par le nom", par sabsorber en lui. Le "lieu de naissance" de lontologie se trouverait ainsi dans le Dit auquel luvre dart comme la philosophie ou la science, ou encore la théologie néchapperait jamais. Plutôt que de louer lexpérience de lineffable ou de lindicible face au beau associé au silence Levinas insiste sur la nécessité de venir à son secours par ce Dit verbal de lexégèse. Mais, et là se trouve la différence avec les rudes propositions de 1948, il semble bien que ce silence de luvre (fût-elle musicale) relève déjà du langage. Non pas parce que lartiste sy exprimerait, comme on aime encore à le soutenir, mais parce que dans la "brillance" de ses images picturales, sonores ou poétiques lart assurerait déjà à lessence une monstration. Mais "Dire nest-il que la forme active du Dit24"? Cest à partir de cette question toujours gardée vivante car elle excède lexcellence des concepts les plus raffinés quil faut maintenant faire retour à la réflexion sur Agnon, sur la poésie et sur lart de façon plus générale. Que signifie "Dire" pour le philosophe sil est vrai que, contrairement aux autres verbes, nul ne réussit jamais à le "nominaliser", à en faire un élément descriptif de la geste de lêtre? Et peut-on encore penser le beau lorsque le Dire fait effraction dans le discours? Dire signifie avant lessence avant la manifestation, avant la thématisation et avant lidentification en ouvrant une orientation, à jamais irréductible à la sagesse du concept, vers lau-delà de lêtre. Or, si son "intrigue" ne sabsorbe en aucun apparaître, elle nest pas, pour autant, de lordre de lineffable ou de lindicible: elle signifie, de façon invraisemblable car rétive à la mesure de tous les critères théoriques pour penser la vérité une exposition non choisie au prochain et une responsabilité pour lui. Ou encore, elle oblige à une "proximité" sensible à autrui que la sensibilité artistique semble ignorer. Le Dire fait découvrir une passivité à laquelle ne font pas droit les théoriciens de la modernité lorsquils soutiennent que "ça parle" ou que "la langue parle25". Il dénude, au plus secret de chacun(e), une "passivité plus passive que toute passivité" dont David Gritz montre bien lirréductibilité aux qualités de réceptivité requises pour apprécier lart. En effet, dans ce dernier cas, si elles privent un instant le sujet de son activité ou tiennent en suspens le sentiment de son identité propre, la jouissance éprouvée face à luvre et le sentiment dêtre entraîné au-dessus ou en deçà de son horizon propre, ne permettent pas datteindre, en soi-même, ce "point" "dirremplaçable unicité" en quoi consiste, pour Levinas, "la subjectivité du sujet" responsable. Seule la passivité qui arrache aux lèvres le "me voici" (hinneni) de la responsabilité infinie pour autrui, sans attente de contre-partie, dénude ce "point" dextrême vulnérabilité à lappel dautrui. Or, même sil arrive que lon fasse tout pour sauver des chefs-duvre en péril avant les hommes parfois le "me voici" adressé à luvre dart relève-t-il de cette orientation par le Dire? La réponse implique dexaminer à nouveau lanalogie entre le visage, le verset biblique et luvre artistique. Levinas a souvent soutenu que les grandes uvres littéraires, de lEurope surtout, sont inspirées par la Bible. Or quel que soit leur génie propre, elles attendent toutes des lecteurs pour rester vivantes. Une fois refermés, rangés dans les rayons dune bibliothèque, ou encore laissés ouverts face à des personnes analphabètes, indifférentes ou distraites, les livres des poètes, des romanciers ou des philosophes tout comme la Bible ne gardent de vivant outre la matérialité de leur être-là et léventuelle beauté de leur graphie que cet appel à ceux qui, par leur lecture, en prêtant leur chair aux signes imprimés ou gravés, leur rendront, un moment, la grâce de la vie? Les tableaux, les sculptures et les partitions musicales ne sont-ils pas voués à une dépendance semblable? Dans cette optique, même en admettant quune uvre exprime lintériorité de son auteur hypothèse de peu dintérêt pour Levinas ou quelle est une image de lêtre, il faut surtout penser quelle est habitée par un Dit silencieux: celui dun appel, aussi impératif quimpuissant à simposer, en direction des vivants daujourdhui qui, par leur regard, leur écoute ou encore leur technique, contribueront à sa résurrection. Peut-on pour autant prétendre que lorsque quelquun(e) répond à cet appel de luvre, le Dire fait effraction dans lêtre? Il faut dabord remarquer que le thème dun appel silencieux, issu du plus intime de luvre, fragilise laffirmation de 1948 sur lachèvement censé caractériser lart. Levinas le reconnaît lui-même puisquil estime que "linachèvement, et non pas lachèvement, serait la catégorie fondamentale de lart moderne". Toutefois, même une uvre achevée dont la beauté procure un sentiment de paix, disait-il déjà dans le texte inaugural de sa réflexion sur lart, a besoin dentrer en relation avec quelquun, cest ce quil nommait alors le besoin de critique. Il semble donc que, par delà la jouissance esthétique ou lapaisement quune uvre fait naître, lhomme éprouve un certain malaise quand les arts lui imposent silence. Mais, dans ce cas, cest lhomme et non luvre qui demande à des paroles de venir faire intrusion dans le monde "toujours achevé de la vision et de lart26". Cest lui qui espère entendre un verbe capable de lui redonner la vie à lheure où il risque la perdition dans une contemplation muette, voire dans une fascination sidérante. Pourtant, si en prêtant sa sensibilité et son intelligence à luvre, lartiste permet quelle revive sous les doigts du violoniste par exemple et si les significations dégagées par le verbe du critique, de lartiste ou encore de lamateur dart, rendent possible déchapper à la détresse et à la paralysie du mutisme, cela met-il sur la voie du Dire? Nonobstant leur grandeur et leur beauté, les significations mises en lumière, à partir de linterrogation des uvres qui aident chacun(e) à vivre humainement et, corrélativement, que chacun(e) aide à maintenir vivantes par son attention, conduisent presque toujours à un pluralisme en mal dunité, remarque alors Levinas. Cette absence dun sens unique capable dorienter les pensées et les jugements se manifeste particulièrement dans "le jeu infini de lart" et dans la célébration du relativisme des cultures. Or cest précisément sur ce point que lanalogie entre le visage, le verset biblique et lart perdrait de sa pertinence. Aucune uvre dart, fût-elle douée de la plus haute beauté, nindiquerait le chemin du sens qui manque aux significations en mal dorientation. Lheureuse beauté des uvres achevées ou la mélancolie dramatique de celles qui contraignent à la tristesse, laisseraient dans lignorance du "sens des sens". Malgré léminente tendresse de ses madones et la détresse de ses piétas, en dépit du geste intrépide de ses héros comme de la violence chaotique de ses blessures et de ses passions, lart ne saurait donc pas indiquer comment trouver "la Rome où mènent tous les chemins, la symphonie où tous les sens deviennent chantants, le cantique des cantiques27". Lart échouerait ainsi face à lexigence du Dire. En effet, selon Levinas, il méconnaît "luvre en tant quorientation absolue du Même vers lAutre" cette "jeunesse radicale de lélan généreux" qui jamais ne fait retour à soi et quil nomme aussi "liturgie28". Lartiste ne crée pas sous lemprise de cette seule générosité car, aussi extrême soit-il, le don de soi à la création dune uvre artistique nest jamais exempt dintéressement; en outre, quils y cherchent une distraction, un apaisement, une joie ou une élévation, ceux qui apprécient lart se montrent rarement désintéressés. Sur ce point dailleurs, le philosophe aime à souligner que "les joies du beau" accaparent la générosité de lartiste qui les a rendues possibles et la "condition éthique de lesthétique est aussitôt compromise29". Par contre le visage humain, dans sa hauteur et dans sa misère, dans sa vie qui déjà se défait de sa forme ou de son essence plastique, fait entendre à celui qui le regarde et quil vise toujours en première personne, que le sens des sens réside uniquement dans le mouvement de désintéressement et de responsabilité quil lui impose. Orientée par le visage dautrui, lunicité de la subjectivité humaine son caractère irremplaçable, ou encore son élection se découvrirait alors. Au plus vif de sa responsabilité pour lui, pour sa fragilité menacée par la mort, de façon toujours beaucoup plus imminente que les uvres dart, elle saurait que la nostalgie et le souci de son bonheur propre ne peuvent atténuer, retarder ou effacer sa responsabilité pour le visage. On ne se détourne pas de lui en effet comme on délaisse une uvre dart après en avoir goûté le charme ou éprouvé la détresse. Les versets bibliques, ou encore les uvres littéraires et artistiques, appellent certes aussi à une responsabilité: leurs Dits silencieux attendent de passer dans la vie des vivants de maintenant, pour léclairer et en être éclairés; et les traits raffinés de la beauté peinte ou sculptée, éclatante ou discrète, restent inachevés sils ne saccomplissent pas en passant à dautres queux-mêmes, mais le visage exige davantage. Il fait exception en ceci quil signifie de façon absolue, hors tout contexte culturel ou social. Or cest précisément dans lexposition sensible à sa vulnérabilité, ou encore dans la proximité de lun à lautre, que Levinas perçoit la venue à soi du "sens des sens" qui manque si tragiquement à un monde en proie à une dissémination des significations dans la neutralité de lêtre. Le visage, dans la trace dun Infini absent, au-delà de lessence, expose à une responsabilité qui met en question la persévérance dans lêtre de lhumain. Avant même de lui apparaître, avant quil ait eu le temps dexaminer le contexte de la situation et les éventuels dangers pour sa vie propre, il lui arrache la parole du "me voici". Mais cette proximité éthique oblige sans prêter à confusion, à aliénation ou à fusion, elle fait au contraire émerger, dans la subjectivité, son "point" dunicité insubstituable30. Le questionnement devient celui-ci: lart et surtout la beauté de luvre relèvent-ils de cette analyse? Peuvent-ils jamais signifier linfini absent ou lau-delà de lessence et se tenir, à la façon du visage, dans la trace du Dire? Bien quil évoque une générosité de lartiste au cours de son entretien sur Sosno et que, dans son commentaire de luvre de Paul Celan, il admette que "le fait de parler à lautre le poème précède toute thématisation31" ce qui louvre au Dire Levinas exclut cette hypothèse surtout lorsquil évoque le beau. Les artistes qui recherchent "la beauté de la chose" mettent au jour sa "nudité" sans loffrir "dans la beauté à une tendresse esthétique" que lon pourrait dénommer "érotisme chaste". Seule peut-être, la peinture informelle sen approcherait et donnerait une idée de la tendresse, de la compassion, voire de la miséricorde, qui ferait penser à la Bible. La jouissance de la beauté risque toujours de faire oublier le monde et la responsabilité pour autrui: ce verdict de Levinas persiste. Toutefois, en bousculant "la suffisance prétentieuse de lêtre", en refusant de se résigner à "ses impassibles cruautés" et à "ses lourdes épaisseurs32", la défaite des formes, en peinture (Atlan), en sculpture (Sosno) ou en poésie (Celan), donnerait corps à une pensée de la compassion proche des exigences éthiques. En renonçant aux formes et en cherchant une nudité plus radicale que celle de lexotisme qui se contente de déconcerter le regard mais le laisse sous lemprise du beau lart informel célèbrerait la diachronie du rythme intérieur de la vie par laquelle se défont les formes (ou les Dits) qui déjà lemprisonnent. Mais ce rythme signifie-t-il pour autant celui du Dire? Le scepticisme du philosophe prévaut encore, même sil admet que lart dAtlan, celui de Sosno ou encore celui de Celan sen approchent. Lart moderne retient les verbes sur le point de retomber en substantifs ou encore en essences, il ne célèbre pas les formes. Dans sa quête de la nudité, il cherche à rompre avec la suffisance de lêtre. Mais fait-il pour autant écouter le Dire? Aussi loin les doigts ou la voix dun artiste leussent-ils entraîné dans son souci de déformalisation et dans sa quête de la vie nue, son art ne pourrait donner à voir ou à entendre comment lappel de linfini affecte une existence. Même la tentative de penser la transcendance si évidente dans les poèmes de Celan, même la nostalgie de la poussière des disparus si intense dans ceux de Nelly Sachs, ne pourraient transmettre la pensée dun ailleurs absolu. Seul le visage parce quil se tient dans la trace de lInfini absent, sans en constituer une icône pour autant pourrait en faire descendre lidée à lesprit de celui qui le regarde et venir animer sa chair. La Révélation descente et non manifestation continuerait à faire entendre son verbe, sans que la sensibilité et lintelligence aient la moindre possibilité de se reposer un instant dans une forme, grâce à cet impératif de veiller sur sa vie en quoi consiste le Dire du visage. À lirresponsabilité de lamateur dart, soucieux de sévader du monde grâce au beau, par désintérêt pour autrui, évoqué lors de larticle de 1948, Levinas oppose ensuite le désintéressement de la responsabilité. Or, contrairement à Kant, comme le remarque judicieusement David Gritz, jamais il nassocie ce désintéressement au beau. Il garde une extrême réserve vis-à-vis des tentatives de voir dans le beau autre chose que le gardien de lêtre. Mais lInfini néquivaut pas à lêtre, dût-on en parler sur un mode éminent, aucune forme, aussi belle soit-elle, ne peut donc en transmettre la pensée. Il signifie le Bien au-delà de lêtre, à jamais irréductible donc à un événement essentiel. Le beau ne parle pas de ce Bien, ou encore de cette bonté qui se lève parfois dans lhumain, de façon inconsidérée car contraire à ses intérêts, lorsque le "me voici" répond au visage. Dans létude quil lui a consacrée, Emmanuel Levinas face au beau, David Gritz ne se contente pas de proposer une minutieuse et pertinente analyse du texte où le philosophe élabore sa première réflexion sur lart. Contrairement à lidée, trop vite admise selon lui, dune "évolution" de la pensée du philosophe sur lart, il soutient que le texte de La réalité et son ombre constitue la matrice jamais abandonnée de sa réflexion sur le beau. Il montre comment la complexité initiale de ses thèses appelle des prolongements et non une remise en cause qui constitueront certains des enjeux majeurs de luvre ultérieure. Mais lart peut-il se prémunir contre une tentation du beau qui laliénerait à ses prestiges? Cest à cette question que, dans la deuxième partie de son étude, David Gritz essaie alors de répondre, en portant son attention sur la signification éthique de la sensibilité et en se demandant ce quil advient à cette sensibilité quand elle se met au service de lart. Il conclut ensuite son étude en proposant une très riche réhabilitation de lessence technique de luvre. Un vent glacial risque à chaque instant de souffler sur le monde et de rendre insignifiantes les uvres humaines. Il menace darracher les tableaux, de faire tomber les sculptures et déteindre les lumières. Les sonorités musicales et poétiques en seront tragiquement affectées. Le hurlement du Verbe exterminateur "par lequel le Bien se glorifiant dÊtre, retourne à lirréalité et se recroqueville au fond dune subjectivité, idée transie et tremblante33" a jadis fait entendre sa désolation nihiliste et son péril nest pas éteint. Ailleurs, autrement, sous dautres cieux, avec dautres bourreaux et dautres victimes, il continue de braver le Bien et de dérouler le fil cynique du malheur infligé à lhomme par lautre homme. Or le beau ne peut rien contre cela car il ne peut pas, comme le Bien, "se recroqueviller au fond dune subjectivité" et tenir tout entier dans "la fragilité de la conscience". Le Bien par contre se réfugie dans cette précaire demeure quand "les magnifiques civilisations" nouent avec la barbarie un lien de mort. Il ne lui reste que ce lieu sans lieu, cette utopie humaine, plus nue que la nudité cherchée par les artistes modernes. Encore faut il, pour que cette "demeure" ne sombre pas en même temps que la civilisation, quelle vive à un autre rythme quelle, selon une diachronie plus ancienne que tous les souvenirs. Nul doute que pour Levinas celle-ci provienne de lInfini qui, sans se lasser mais sans jamais se donner à voir, appelle à veiller sur la vie du prochain.
Catherine Chalier
notes
1. La réalité et son ombre (1948), repris dans Les imprévus de lhistoire, Montpellier, Fata Morgana, 1994, p. 137 et De loblitération (1990), entretien avec F. Armengaud, Paris, Éditions de la Différence, p. 12 et p. 8. Les citations dont lorigine nest pas précisée proviennent toutes de La réalité et son ombre. 2. R. M. Rilke, Les Élégies à Duino, trad. A. Guerne, Paris, Seuil, 1974, p. 9. 3. De lExistence à lExistant, Paris, Fontaine, 1947, p. 91. 5. Autrement quêtre ou au-delà de lessence (1974), Paris, Biblio Essais, p. 125 et p. 150; Humanisme de lautre homme, Montpellier, Fata Morgana, 1972, p. 48. 6. F. Rosenzweig, LÉtoile de la Rédemption, trad. A.Derczanski et J.-L. Schlegel, Paris, Seuil, 1982, p. 189. 7. E. Levinas, "Interdit de la représentation et droits de lhomme" (1981) in Altérité et transcendance, Montpellier, Fata Morgana, 1995, p.132. 8. "Lontologie est-elle fondamentale?" in Entre nous, Paris, Grasset, 1991, p.23. 9. Levinas pense sans doute ici à Gn 2, 3: "Dieu se reposa de luvre quIl avait créée pour faire (laasot)". De nombreux commentateurs soulignent cet inachèvement et y voient un appel à la tâche humaine de continuer luvre de la création. 10. Autrement quêtre ou au-delà de lessence, op. cit., note 1, p. 235. 11. Humanisme de lautre homme, op. cit., p.38. 12. De Dieu qui vient à lidée, Paris, Vrin, p. 114. 13. Voir, J.-C. Bailly, Lapostrophe muette, Essai sur les portraits du Fayoum, Paris, Hazan, 1997, p. 107. 14. "Interdit de la représentation et droits de lhomme", art. cit., p. 129. 15 .Talmud Babylone, traité Soucca 51b. 16. Voir Talmud Babylone, traité Chabbat 133b: "Voilà mon Dieu, je lembellirai (Ex 15, 2). Fais en son honneur une belle cabane (pour la fête de Souccot), choisis une belle branche de palmier, un beau chofar, de belles franges rituelles, un beau livre et fais écrire la Torah en son Nom avec une belle encre, avec une belle plume, par un scribe compétent; puis enveloppe-les dune belle soie." (Cest le mot naé qui est employé dans toutes ces occurrences.) 17. Traité des huit chapitres, in Le Guide des Égarés, trad. S. Munk, Lagrasse, Verdier, 1979, p. 661. 18. Voir "Linterdit de la représentation" en appendice à mon livre La trace de lInfini, Levinas et la source hébraïque, Paris, Le Cerf, 2002, p. 253 sq. Les justes jouiront de cette lumière dans le monde-à-venir. 19. Voir "La traduction de lécriture" in À lheure des nations, Paris, Minuit, 1988, p. 64. Le commentaire talmudique du verset: "Que Dieu agrandisse Japhet" (Gn 9, 27) dit "Que Dieu donne de la beauté (iofi) à Japhet" (même racine en hébreu). Or Japhet est associé à la Grèce, doù encore lidée du Talmud: "Ce qui est le plus beau dans la descendance de Japhet, cest le grec." 20. Noms propres, Montpellier, Fata Morgana, 1976, p. 66. 21. Autrement quêtre ou au-delà de lessence, op.cit., p. 150. 22. Noms propres, op.cit., p. 21. 23. Autrement quêtre ou au-delà de lessence, op.cit., p. 70-71. 24. Ibid. p. 71, p. 73 et p. 74. 26. Hors sujet, Montpellier, Fata Morgana, 1987, p. 218-219. 27. Humanisme de lautre homme, op. cit., p. 40 et p. 37. 28. Ibid., p. 43. En hébreu le mot avoda signifie luvre, le travail et le culte religieux. 29. De loblitération, op. cit., p. 10. 30. Cette idée ne peut être quesquissée dans le cadre de cette préface. Voir La trace de lInfini, Levinas et la source hébraïque, op. cit. pour une analyse approfondie. 31. Noms propres, op. cit., p. 63. 32. Voir "Jean Atlan et la tension de lart" in Cahier de lHerne sur Levinas, (1991), Biblio Essais, p. 620-621. 33. Noms propres, op. cit., p. 182.
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Introduction 1. "La réalité et son ombre" Conséquences philosophiques 2. Un art au-delà du beau Limage et le sensible Vers la source de léthique Un être désintéressé de limage? Lessence technique de luvre Conclusion |
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