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DAVID GRITZ (1978-2002) UN ITINÉRAIRE INTERROMPU |
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"Simaginer que la mort est impossible loublier du moins est le début de toute déchéance!" Journal de David Gritz, 4 mars 2001
"Clic, un coup de pouce dans lintérieur de la tête, et vous disparaissez. / La jeunesse éternelle ô, mon passage sur cette terre!" Journal de David Gritz, 14 août 2001
Né le 23 mars 1978 à Paris, de mère croate catholique et de père juif américain, et élevé dans un milieu non-religieux et cosmopolite, David Gritz a passé son enfance et sa jeunesse en France, mais aussi aux États-Unis et en ex-Yougoslavie (notamment en Bosnie et en Croatie), où il allait régulièrement pour les vacances. Après le baccalauréat, il est parti étudier en Amérique du Nord, restant une année à McGill University de Montréal avant de revenir à Paris pour suivre des classes préparatoires lettres, entrer à lInstitut des Sciences Politiques et, en même temps, faire une licence et une maîtrise en philosophie à lUniversité. En 2002, ayant renoncé au dernier moment à poursuivre un programme de double diplôme à lInstitut des Sciences Poliques et à lUniversité de Berlin, il a accepté une bourse de lassociation franco-israélienne Maskilim pour partir en juillet en Israël faire des études à lUniversité Hébraïque de Jérusalem et à lInstitut Shalom Hartman. Il devait également travailler pour son DEA de philosophie: "Les politiques de la Création: de Babel à Abraham", sujet qui lui permettait dallier ses intérêts pour la philosophie (politique) et la Bible. Il a été assassiné à lUniversité hébraïque de Jérusalem, quinze jours après son arrivée, lors de lattentat survenu le 31 juillet 2002. Sur le plan humain, David avait une influence extraordinaire sur les autres, même sur ceux qui le connaissaient à peine. Son intelligence, ses qualités, son charme étaient saisissants, mais il rayonnait aussi de lintérieur. Sensible, attentif, patient et généreux, il montrait une finesse de sentiments et un enthousiasme qui ne pouvaient que frapper les gens. Du plus profond de son cur, il se préoccupait de la vie des autres et était toujours là pour les aider et les encourager, en actes et en paroles. Cette ouverture desprit lavait rendu naturellement enclin aux échanges. Avide de connaissances et de nouvelles expériences, il voulait tout comprendre et entretenait donc des relations avec toutes sortes de personnes, discutant de tous les sujets. Malgré labsence dincitation religieuse familiale, David sétait assez tôt montré attiré par le judaïsme, mais cet intérêt sétait affaibli, voire éclipsé, après son entrée dans le secondaire, pour resurgir quelques années plus tard. Par contre, ni ses goûts précoces pour les langues, la littérature et la musique ni son penchant pour la pensée philosophique, acquis, certes, bien plus tard, ne sétaient jamais démentis. Quant à la musique, David avait commencé le violon avant lâge de 5 ans, il jouait aussi dautres instruments, notamment piano et guitares. Sil était surtout porté sur la musique classique, tout particulièrement sous forme de musique de chambre, il fit aussi partie densembles rock, folk-pop et klezmer. Quant à la philosophie et la religion, lannée passée à McGill avait constitué un tournant décisif pour lui. Comme il lavait indiqué dans sa "Lettre de motivation", écrite en décembre 2001 en complément de son projet de recherche soumis à lappréciation du comité scientifique de Maskilim, la découverte de Nietzsche et de ses idées sur "linterprétation" avait joué un rôle décisif. "Cela a été une année importante pour moi, pour deux raisons principalement. La première cest que jai découvert luvre de Nietzsche. À cette époque, je voyais luvre de Nietzsche comme une manière, non religieuse et non métaphysique, daborder des questions qui appartenaient au domaine de la pensée chrétienne et de la métaphysique Dieu ne pouvait plus être lobjet dun logos: linterprétation (qui est le cur du monde dans la pensée de Nietzsche) devait remplacer lexplication théologique dans la quête du divin. Spiritualité et langage étaient, encore une fois, très proches." Deuxième fait marquant de cette année à McGill, le dialogue engagé avec un camarade catholique "fervent et intelligent" a ravivé son intérêt pour la religion et la poussé à creuser les différences entre christianisme et judaïsme ce quil a continué à faire jusquà la fin de sa vie avec cet ami et dautres interlocuteurs, y compris des prêtres. "Je nai jamais été réellement convaincu par la présentation que faisait mon ami du christianisme; mais jai au moins gagné une connaissance de la religion chrétienne et un certain respect pour elle. Je suis devenu plus sensible que je ne lavais été auparavant au thème de la religion et de la foi, ainsi quà la Bible. Jai donc commencé à me demander ce que signifiait le fait de rejeter Jésus comme Messie; en dautres termes, le judaïsme est devenu à ce moment-là une question fondamentale." Levinas, découvert plus tard, permettait à David détablir des liens plus solides entre ces deux préoccupations principales: la philosophie et le judaïsme. À cet égard, on lit dans cette lettre de motivation: "La découverte dEmmanuel Levinas a été cruciale pour moi, étant données les questions que javais à lesprit. Je ne peux pas dire que Levinas mait apporté des réponses; mais les questions sont devenues plus claires. Jétais à présent capable détablir un lien entre mon intérêt pour le thème de linterprétation et lidée selon laquelle il y a quelque chose dans lhumanité qui limite une conception du monde en tant que une simple somme dinterprétations: la Bible hébraïque, comme le suggérait Levinas, était le nud de ce lien. Grâce à Levinas, plusieurs notions théologiques qui me laissaient perplexe ou insatisfait prirent un tout autre poids." Ou encore dans son journal: "Mais quoi que je fasse pour nier cela, il y a lappel de la Bible Mais la seule parole philosophique parlante, pour moi, a toujours été ce quelque chose de plus qui ma amené à Levinas." (07/02/01) Si son mémoire sur lesthétique de Levinas lui a donné loccasion daborder un thème touchant à la fois à lart, la philosophie et la religion, létude prévue sur les politiques de Babel devait lui permettre dapprofondir ses connaissances dans ces deux derniers domaines. Ce projet sur Babel partait de lidée dune part dindétermination dans la Création dans les rapports entre nécessité et contingence (Maïmonide) et de ses conséquences, théoriques et pratiques, concernant la diversité et luniformité, ainsi que la liberté humaine. Sur le plan politique, cela le conduisait à aborder la question de la démocratie et du pluralisme en opposition à toutes les formes de totalitarisme. La figure dAbraham émergeait alors comme le premier "sujet" ou individu, répondant à linjonction divine daller vers lui-même (lekh lekha). Dans son projet (en anglais) il précisait sur ce point: " le moi nest pas donné dès le départ, il nest pas une identité solide doù découle la vie. Il semble plutôt comme le but dun mouvement: cest laction qui précède. Babel signifiait par contre la priorité de lidentité sur laction; lunité du langage, dans cet épisode, nétait que le corrélat du désir dune identité ferme. Linjonction lekh lekha recrée au contraire le lien intrinsèque entre la parole et laction, et la liberté réapparaît dans le monde." Cette réflexion sur lémergence dun premier individu devait le conduire à aborder la question des rapports entre liberté et responsabilité, entre contingence et nécessité, au sein dune société humaine. Lalternative qui sest posée à lui Berlin ou à Jérusalem impliquait des orientations bien distinctes. La première, eurocentrique, lengageait à poursuivre ses études philosophique et politique, elle laurait peut-être conduit à une carrière non universitaire, tandis que la seconde, axée surtout sur la philosophie et la religion, lincitait à approfondir des études juives ou de religions comparées, ce qui, en fin de compte, lattirait davantage. En tout cas, comme il note de façon amusée en faisant allusion au poème "Zähle die Mandeln" de Paul Celan, il naurait pas tout à fait rejeté lAllemagne: "Poème qui va vers Jérusalem, mais en allemand Déjà jaurai passé par lAllemagne." (Journal, 23/02/02) La force de cet appel de Jérusalem, son caractère en quelque sorte irrésistible, semble indéniable, même sil lui arrivait encore de résister: "Je suis peut-être mutatis mutandis comme le prophète Jonas. Jai entendu la parole, mais je ne veux pas y répondre; je veux rester dans une agréable paix égoïstement hédoniste. Pouvoir me contenter de vivre au sein dun chaos assumé! Oh, que jaimerais pouvoir vivre tranquillement, en bon épicurien cest-à-dire avec le plaisir, sa recherche, et la mesure." (Journal, 07/02/02) "Je te reconnais, D.ieu, mais sil te plaît, laisse-moi tranquillement vaguer!" (Journal, 04/03/01) Dans les circonstances actuelles le choix de Jérusalem, avec tous les risques quil comportait, nallait pourtant pas sans déchirements et examens de conscience: "Comment expliquer mon départ en Israël, mon choix du risque? Lattrait du mot, le romantisme de Jérusalem? Il y a cet attrait, il y a ces couches superposées de romantismes, peut-être. Mais ce nest bien sûr pas que ça. D.ieu, pour moi, je lespère et ce fut la part consciente de mes combats intellectuels na jamais été, dans labsolu, cela. Ce que je ne voudrais surtout pas, cest que lon croie que cest par goût de laventure que je vais là-bas. Je nai jamais eu, essentiellement, le goût de laventure ou du risque pour lui-même. De ce qui est en soi déraisonnable. Est-ce que cest vraiment déraisonnable daller là-bas? Est-ce que cest vraiment choisir "La Peste"? Mais y aller, ce nest pas pour vivre lexpérience de la peste. Cest la continuation dun chemin que jemprunte au bord de la route, je marche et lun des moments de ce chemin est comme frappé de peste Il faudra supporter celle-ci, mais je ne fais rien pour elle, pour en connaître lamère expérience Mais je me pose tellement de questions! Comment pourrait-il sagir dune folie? Sil en était ainsi, il ny aurait pas tant dinterrogations!" (Journal, 17/02/02). Il arrive pourtant à trancher avec des références bien frappantes: "Le risque de Yeroushalaïm. Le poème de René Char Impose ta chance. Serre ton bonheur. Et va vers ton risque. À te regarder, ils shabitueront. Bon, lets go. Cest un lekh lekha (en hébreu), qui me vient et me fait aller. Va." (Journal, 23/02/02) Peut-on donc dire que David, qui sétait approché du judaïsme par besoin intellectuel et spirituel, était bien engagé sur le chemin de la conversion, du "retour" à cette religion? Rien nest moins sûr. Dans la lettre de motivation, il écrit: "Je ressens cependant un sentiment ambivalent vis-à-vis de la conversion (depuis que le judaïsme est devenu significatif pour moi, jai souvent pensé à la conversion). Dun côté, je sens que la pratique des Mitsvoth (préceptes) est justifiée. Dun autre côté je ne crois pas que le fait de comprendre leur valeur signifie, pour un non-juif, quil doit se convertir. Une des forces du judaïsme, contrairement au Christianisme et à lIslam, est quil combine luniversalité et le particularisme. Le critère de lélection est nécessairement restrictif, mais pas aristocratique. Le fait que tous les êtres humains sont dune égale dignité peut être inféré de la création de lhomme à limage de Dieu. Donc la Bible hébraïque est dune grande importance aussi pour les non-juifs Jai tendance à penser que la lecture juive de la Bible, et que la pratique juive, peuvent et doivent être une source dinspiration majeure pour les non-juifs. Je me demande donc sil nest pas plus intéressant pour moi de promouvoir la compréhension du judaïsme en tant que non-juif." Et dans lavant-dernière entrée de son journal, écrite dailleurs en hébreu, il évoque de nouveau ces questions: "Je ne fais pas retour, car je nai jamais eu de retour. Ou, tout doucement, tout doucement, jirai vers le retour. Il est important dinventer des lois, des formes nouvelles Comment me sentir maintenant, dans cette ville où les couleurs des mondes et des cieux se mêlent dans la pierre blanche? Est-il possible de me rendre israélien? Est-ce là la question la plus importante? Je reviens aux questions (et non pas à la question). Faire retour, cest peut-être revenir aux questions. Sil y a un grand nombre de questions, la présence divine est là. Souvent, on pense quil y a en nous beaucoup de questions. Or toutes ces questions-là ne sont que les paroles dune âme qui a oublié de parler la langue sainte." (Journal, 27/07/02) Ce que lavenir aurait apporté, quel tournant la vie de David aurait pris, personne ne peut vraiment le savoir. La seule certitude, cest quun jour dété 2002 à une cafétéria de lUniversité Hébraïque de Jérusalem, David Gritz, partisan fervent de lentente entre les peuples et de la coexistence pacifique entre Israël et un État palestinien, a été tué instantanément quand un boulon dune bombe terroriste lui a pénétré le crâne pour se loger dans son cerveau. |
Introduction 1. "La réalité et son ombre" Conséquences philosophiques 2. Un art au-delà du beau Limage et le sensible Vers la source de léthique Un être désintéressé de limage? Lessence technique de luvre Conclusion David Gritz (1978-2002) :Un itinéraire interrompu |
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