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L. Cahn C. Deligne N. Pons-Rotbardt N. Prignot A. Zimmer B. Zitouni

Terres des villes

Enquêtes potagères de Bruxelles aux premières saisons du 21e siècle

Prologue / Aux origines du jardin urbain bruxellois dérèglements et hybridations

Lyber

Enquêter sur l’histoire des pratiques agricoles en milieu urbain conduit parfois à emprunter des chemins de traverse. Comment imaginer par exemple qu’un fragment de texte vieux de près de 1 000 ans puisse nous aider à dévoiler quelques lignes de force de ce qui sous-tend les pratiques du jardin potager aujourd’hui encore ? C’est pourtant ce qu’autorise un texte daté du XIe siècle, bien connu des historien.ne.s de Bruxelles, qui relate la vie, puis les miracles, de Véron, un saint de nos régions.

Ce type de récit hagiographique fait partie des sources incontournables de l’histoire médiévale. Leurs auteurs, généralement des ecclésiastiques, y relatent les faits exemplaires de la vie de certains personnages marqués par leur relation étroite au Seigneur. Ils tentent ainsi de justifier, d’encourager la dévotion dont ils font l’objet et de diffuser largement leur culte. Mais, dans le même temps, ces récits sont autant d’occasions de rappeler, de développer ou de défendre des options morales et politiques.

Nombre de ces récits font la part belle aux miracles opérés par les saints et les saintes et vont puiser au registre des guérisons miraculeuses, des apparitions salvatrices, des illuminations révélatrices ou des intercessions rédemptrices. Le degré de véracité des faits relatés dans ces récits nous échappe souvent entièrement mais il est important de souligner que, dans leur souci de convaincre, les auteurs parsèment toujours leurs récits de repères bien identifiables (dans le temps, dans l’espace ou dans la matérialité des choses rapportées) et de réalités bien reconnaissables par leurs contemporains. À défaut de véracité, la vraisemblance du récit est en effet primordiale. Aussi, de leur côté, les historiens qui analysent le récit de ces miracles, ont tendance à penser que les éléments contextuels, les détails qui situent l’action doivent être pris comme autant d’éléments qui ont un rapport direct avec des réalités vécues, destinés à ce que les lecteurs ou les auditeurs puissent identifier, reconnaître et s’approprier les récits, et ainsi la morale qui les accompagne.

Ainsi, un des miracles attribués à saint Véron par son hagiographe, l’abbé Olbert de Gembloux (mort en 1048), relate la mésaventure d’une jeune fille de Bruxelles venue implorer le saint sur sa tombe à Lembeek, un village situé à une vingtaine de kilomètres au sud de la ville. Classiquement, la narration du miracle relate d’abord la faute commise par la jeune fille, expose son châtiment et enfin accorde toute son attention à sa rédemption.

Quelle fut la faute commise par la jeune fille ? Avoir cultivé ses ­légumes (olera et herbae) à la dérobée un jour férié, c’est-à-dire un jour où en principe aucun travail ne pouvait être effectué, comme le rappelle le texte (die quadam ferianda). Quel fut son châtiment ? Sur intervention divine, elle voit les légumes et les herbes qu’elle a cultivés adhérer à ses mains sans qu’elle ne puisse plus les en décoller ; elle se retrouve littéralement empêtrée, incapable de poursuivre son activité de jardinage. Comment fut-elle sauvée ? Cherchant à s’attirer la clémence divine, elle s’en va à Lembeek implorer Véron afin qu’il intercède pour elle auprès du Seigneur. Et devant une foule nombreuse, venue pour assister au transfert des reliques organisé ce jour-là, le miracle se produit : les herbes qui adhéraient à ses mains se décollent devant une foule pieuse qui exulte de joie en célébrant la double puissance du saint et du Seigneur. Tout cela tient en quelques phrases enchâssées dans une quinzaine d’autres récits du même genre1

Une des spécificités de ce texte daté des alentours de 1015-1020 est qu’il recèle à la fois la première mention de Bruxelles (portu Brosella dicto) – c’est en effet une des plus anciennes attestations écrites de l’existence de ce noyau urbain – et la première mention d’une culture maraîchère. Dans ce fragment, on saisirait donc de façon fugace mais révélatrice les particularités de la culture des terres générées par une société urbaine en devenir. L’envie d’extrapoler est vive : si la jeune fille cultivait hâtivement son jardin un jour où, tout à la louange du Seigneur, elle aurait dû chômer, c’est que peut-être, il y avait là une nécessité… Mais quelle nécessité ? Celle, peut-être, de pouvoir se nourrir ou de nourrir les siens. Comment exactement ? Peut-être par la vente des produits de ce jardin sur un marché, un lieu où l’offre de produits rencontre une demande, et se monnaye. Oui, mais pourquoi avait-elle besoin de travailler un jour férié ? Peut-être parce qu’elle ne trouvait déjà plus le temps dans le calendrier des jours autorisés pour accomplir les tâches indispensables à la bonne croissance de légumes et de ses herbes potagères. Avait-elle d’autres occupations régulières et intensives qui l’obligeaient à se consacrer à son jardin un jour férié ? Des activités artisanales par exemple ?

Notre imagination nous conduit malgré nous à arbitrer entre l’idée d’une activité de subsistance ou celle d’une activité à destination du marché, à distinguer des occupations principales et des activités secondaires nécessaires. Subsistance ou marché ? Travail ou loisir ? Notre prisme de lecture est certainement biaisé par dix siècles d’histoire et de transformations sociales. Car si notre ecclésiastique, auteur du récit, avait voulu dénoncer l’appât de gains réalisés sur un marché (un thème déjà récurrent de la morale de ce Moyen Âge central), il aurait pu s’y prendre plus explicitement. D’ailleurs, aucun mot dans le texte ne renvoie directement à des réalités marchandes.

Mais revenons au texte, strictement. Et reprenons. Répétons-nous qu’il s’agit avant tout d’un texte à vocation morale. Une faute, grave, y est dénoncée, qui mérite l’intervention d’un saint dont le culte doit être encouragé. Or, la seule faute explicitement dénoncée, c’est d’avoir enfreint la règle du temps divin. C’est là l’essentiel. À partir de là, d’autres chemins s’ouvrent. Pourquoi est-il alors important de situer l’action fautive à Bruxelles ? Peut-on imaginer qu’il y a là, non pas l’association d’une activité maraîchère avec l’économie marchande du lieu, mais plus génériquement l’association du dérèglement du temps traditionnel avec le temps de la ville ? Est-ce important par ailleurs qu’il s’agisse d’une femme (élément classique dans les récits de rédemption), mais plus spécifiquement d’une jeune femme, d’une puella, sans doute non mariée ? Notre auteur aurait-il aussi voulu dénoncer quelque chose qui aurait à voir avec le travail des femmes ?

Nous n’aurons sans doute jamais le fin mot de cette histoire qui, au demeurant, n’est peut-être qu’une légende. Plus fondamentalement, ­Olbert de Gembloux n’a sans doute pas voulu rendre ce texte explicite, laissant le soin à ses lecteurs ou ses auditeurs d’y trouver ou d’y reconnaître la morale et surtout d’être frappés par l’efficacité de saint Véron de Lembeek. Cependant, il nous a permis, à dix siècles de distance, de penser à partir d’un jardin bruxellois du XIe siècle. À travers les yeux d’un moraliste de ce temps, le jardin et la jeune fille qui le cultive semblent en tout cas concentrer le dérèglement des temps et abriter des hybridations peu souhaitables. Ainsi, entre subsistance et marché, entre travail et loisir, entre conduites et assignations sexuées,… le jardin urbain dérègle-t-il les catégorisations trop faciles2 .

Un tas de foin et des cabanes de jardiniers, les dernières traces d’activité agricole à Evere.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  1. Voici le texte latin de l’extrait concerné : « […] Nam ipsa die ad ejus sedem populosis confluentibus turbis, tam pro laetitia diu desideratae solennitatis, quam pro spectaculo mirificatae in infirmitatibus virtutis quadam illuc puella a portu, Brosella dicto, adevenerat, quam huiusmodi pestis invaserat. Die quadam ferianda, quando nulli servilia fas est exequi negotia, quaedam sibi collegerat olera : quae dum collectim stringens decerpit manui suae mox inhaesisse stupet et ingemit, ac si ei insultantes (quas illicite insumebat) herbae, his verbis eam in Creatorem suum factae arguerent injuriae : quia in tui Domini solennitate cui subdi debueras ex ejus jussu sponte noluisti vacare, vel modo incevita ex nostra molestia, quas decuit subdere, discas torpere […] Tali ergo pervasa peste coram Sancto adstans, populo spectante, et confitetur offensam et precatur veniam. Nec frustratur a Deo voti sui adoptione, que apud eum in prece tantum placatorem irae et mediatorem assumpsit clementiae. Nam ei, praefato scilicet Sancto Dei, dum manum praetendit, sperans et petens ab eo curari, subito quasi Sancto manu manui medente, strictura digitorum dissiliente, diu in peccati loculo maratae ceciderunt herbulae et quam prius Deum inhonorantem inhororant nunc honorantem honorant. Mox puella in sanitate sua Sancti meritum experta, populum compulit in laudem, quem prius promovit in dolorem. » (Édition du texte dans les Acta Sanctorum, Martii III, Paris-Rome, 1865, p. 841-846 [p. 846 pour le miracle de la jeune fille de Bruxelles] ; deux manuscrits médiévaux de ce texte se trouvent à la Bibliothèque royale à Bruxelles.).
  2. L’historienne Claire Billen a été la première à stimuler les réflexions « potagères » au départ de ce texte, notamment dans le cadre d’une intervention tenue en 2012 au Centre d’Écologie urbaine (Bruxelles).
 
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