On voit alors se dessiner la possibilité quà travers la notion de transcendance, qui est bien loin dêtre inconnue de la philosophie, pensée philosophique et expérience religieuse se rencontrent. Et en effet, puisque les concepts strictement philosophiques de Dieu ne rendent pas compte du Dieu authentique de lexpérience religieuse, quoiquils soient très intéressants pour une compréhension philosophique de la réalité et de la philosophie elle-même, on peut former le projet de le chercher pour le trouver en une région plus profonde et originaire de la pensée. Là, aucune perplexité ou hésitation ne peut naître à lidée que pour le Dieu de lexpérience religieuse, beaucoup plus que les concepts spécifiquement philosophiques, ce sont les symboles poétiques et les figures anthropomorphiques du mythe qui semblent adéquats et signifiants, ceux qui se trouvent par exemple dans les théophanies sensibles de lExode et des Psaumes, dans les récits de la Genèse et des livres de lApocalypse, dans les grandioses et flamboyantes visions des Prophètes.
Ainsi on peut dire que le Dieu qui parle immédiatement à lexpérience religieuse est celui qui pour apparaître privilégie les nuées et les flammes, se montrant de jour comme une colonne nébuleuse et de nuit comme une colonne de feu; qui se manifeste à Moïse dans le buisson ardent, in flamma ignis de medio rubi, et qui, lappelant du milieu de la nuée, de medio calignis [Ex. 24, 16], lui apparaît comme un feu dévorant au sommet dun mont, dans la majestueuse mise en scène de la montagne en feu dont les flammes sélèvent jusquau ciel obscurci par de ténébreux nuages. Ou bien le Dieu de la grandiose théophanie du Psaume 18 qui apparaît les narines fumantes, des langues de feu et des charbons ardents jaillissant de sa bouche, au moment dincliner les cieux pour descendre sur de sombres nuages, de chevaucher un chérubin pour planer sur les ailes du vent, de senvelopper deaux sombres et de nuages denses comme dun manteau dobscurité, de déchirer le ciel de grêle y faisant éclater sa foudre, de renverser chaque chose à la lueur de ses éclairs et dans le grondement de ses tonnerres, de découvrir avec le tourbillon qui fait irruption de ses narines le lit de locéan et les assises du monde. Ou le Dieu qui uvre dans le tremblement de la terre, ébranle la terre et renverse le sol, fait fondre les montagnes comme de la cire et sauter le Liban comme un veau. Ou le Dieu qui pour se manifester préfère, dune fois sur lautre, la violence du cyclone ou la légèreté du zéphyr: ainsi se révèle-t-il dans louragan, entre le fracas du tonnerre et les éclairs de la foudre, ayant le tonnerre comme voix pour parler et le vent comme trompe pour lannoncer; ou au contraire, se faisant précéder par la violence de la tempête et la furie du tremblement de terre, il passe ensuite comme un bruissement de brise légère sibilus aurae tenuis. Ou encore le Dieu qui a le ciel comme trône et la terre comme marche-pied et qui couvre la vue du seuil où il se tient, siégeant au-dessus dun nuage.
De la même manière, lexpérience religieuse ne trouve ni frustre, ni déconcertante, mais plutôt vigoureusement efficace et extrêmement significative les représentations anthropomorphiques de la divinité, à commencer par celle qui vise à représenter Dieu de manière tout à fait sensible, comme lorsquil est dit quil se promène en son jardin dans la brise du jour, deambulans in paradisio ad auram post meridiem, et quil hume la suave fragrance des sacrifices, odoratus est odorem suavitatis. Ainsi Dieu descend des cieux sur les monts, et des cieux étend son regard et prête son oreille à qui le prie: ses yeux contemplent le monde et ses paupières cherchent les hommes; de même Dieu agit, la dextre puissante et le bras tendu, il sort à la tête des armées de son peuple, frappe de ses flèches, verse dans la coupe le vin de sa colère et fait boire aux impies le calice de létourdissement. Lanthropomorphisme moral ne craint pas non plus de compromettre en Dieu limmutabilité et limpassibilité lui attribuant les motifs et les passions de lhomme dans son émotivité et son humeur changeante. Ainsi Dieu sémeut de son uvre et sen félicite, mais quand il constate que la méchanceté de lhomme sur la terre est grande, il souffre en son cur et se repent de lavoir créé. Dieu est jaloux, ou plutôt Le Jaloux est son nom, mais en même temps il est fidèle et ne manque pas à sa parole. À propos de Dieu on parle dirritation, dindignation, de dédain, de colère, demportement, de fureur ou même de faveur, daide, de sollicitude, de patience, de clémence, de miséricorde, damour. Dieu est grand, puissant, terrible et en même temps, doux, magnanime, indulgent; Dieu parle ou se tait, vient à la rencontre ou se tient éloigné, reste sans intervenir ou prête son concours, cache son visage ou se montre bienveillant; Dieu surgit et combat, rit, sourit, raille et se rit; Dieu est père, pasteur, roi, héros dans les batailles; Dieu dessine les monts et produit les vents, fait laube et le crépuscule, engendre la lumière et crée les ténèbres, décide du bien et provoque le malheur, donne la mort et dispense la vie, frappe et guérit.
Lexpérience religieuse craint si peu lanthropomorphisme que même linfranchissable transcendance divine et le rigoureux monothéisme trouve en lui leur expression appropriée. Si Dieu est transcendant au point que lhomme ne peut plus continuer à vivre après en avoir vu le visage doù la stupeur de Jacob, la terreur de Gédéon et la peur dIsaïe qui lont vu chacun à leur façon et nen sont pas morts cest parce que Dieu, justement, possède un visage, quil présente, montre et révèle, ou au contraire détourne, dissimule et garde caché. Certes, qui a vu Dieu nest pas en mesure den décrire lapparence, mais en a de quelque façon entrevu la figure, comme Moïse et les anciens dIsraël, qui en ont distingué les pieds posés sur un pavement de saphir; comme Isaïe qui a perçu la traîne de son manteau remplir le sanctuaire; comme Ezéchiel qui, sur le char, a aperçu une figure dapparence humaine, similitudo quasi adspectus hominis; comme Moïse qui, imitant Elie, se couvre le visage au passage de Dieu pour ne pas le voir en face et qui, une fois quil est passé, peut toutefois en contempler le dos, videbis posteriora mea1. Les étroites perspectives que la transcendance divine concède à la vue humaine souvrent alors sur des aperçus franchement anthropomorphiques, vigoureusement signifiants, mais non moins mystérieux pour autant; et du reste, la faveur tout à fait exceptionnelle accordée à Moïse de voir Dieu facie ad faciem saccomplit dans une scène absolument anthropomorphique familière et poignante où Moïse sentretient avec Dieu: Loquetur Dominus ad Moysem facie ad faciem, sicut solet loqui homo ad amicum suum. [Yahvé conversait avec Moïse face à face, comme un homme converse avec un ami (Ex. 33, 11)].
Quant au monothéisme dans lequel sexprime la "Jalousie" de Dieu, qui ne tolère pas dautres dieux à ses côtés et se proclame unique Seigneur de son peuple, on notera que la condamnation de lidolâtrie qui se trouve surtout dans Isaïe et Jérémie, est énoncée en termes essentiellement anthropomorphiques. Lidolâtrie voudrait substituer au Dieu "vivant" des statuettes de bois, de pierre ou de métal, qui sont uvres humaines inanimées, incapables de voir et dentendre, de manger et de sentir, de parler et découter, de toucher et davancer, bien que dotées dyeux, doreilles, de nez et de bouche, de mains et de pieds. Les idoles sont immobiles, inertes, inutiles; sourdes et muettes, elles demeurent là où on les place; incapables de la moindre action, elles restent fixées à leur support; "il faut les porter parce quelles ne marchent pas". Les idoles sont en somme des choses mortes, sans vie, vides et vaines comme un épouvantail dans un champ, inutiles de surcroît, qui ne servent à rien: un non-être, un rien ou plutôt un mensonge et un leurre, rien dautre que "vanité et uvres ridicules".
7. Adéquation du symbole tautégorique.
Par son caractère imaginatif et sensible ce langage peut sembler tout à fait inadéquat à représenter une réalité aussi transcendante et inaccessible que la divinité, mais il faut reconnaître que son immédiateté et son apparente inadéquation le destinent à un emploi si évidemment emblématique et lui confèrent une portée si clairement symbolique quils le rendent non seulement adapté à cette tâche, mais plus encore le seul qui soit adapté en ce quil est le seul capable de dire des choses quon ne peut dire que de la sorte et à représenter des choses quon ne peut représenter autrement. Pour saisir la signification de ces expressions imagées et colorées il nest vraiment pas nécessaire de les soumettre à un processus de démythisation qui en même temps quil en appauvrirait le caractère imaginatif et en ternirait léclat, ne ferait que les priver non seulement de toute signification, mais de toute efficace sur le plan de la révélation. Elles sont si peu incompatibles avec la transcendance divine quelles échappent à toute démythification, étant précisément les plus aptes à la révéler; au point que celui qui les considère trop frustres pour représenter la divinité risque plutôt de donner des preuves du caractère frustre de sa propre pensée.
Du reste on ne voit pas par quel type de langage cette démythisation pourrait remplacer ce langage imagé, dont léloquence vient de ce quil est mythique et symbolique. Lexpression qui cherche à le priver le plus possible de ce caractère poétique et anthropomorphique et prétend y réussir de manière à saisir la divinité et à en révéler la nature, risque justement dêtre la moins révélatoire car, en son abstraction, elle ne parvient pas à pénétrer la dialectique au moyen de laquelle Dieu, dans sa transcendance inaccessible et inexorable, se cache et, en se cachant, se révèle et ne se révèle quen se cachant, au point que, de chacune de ses manifestations on doit dire quelle voile dans le moment même où elle dévoile et vice-versa, et on ne peut pas dire quelle découvre plus quelle ne voile, ni quelle occulte plus quelle ne montre. Il est absurde de croire que labstraction augmente ladéquation: étant donné linaccessibilité du "référent", il ne peut subsister entre ces deux termes quune proportion inverse. Le langage abstrait et conceptuel est exposé au péril de lobjectivation et, à moins dêtre soumis à une subtile et perspicace radiographie qui en remette en fonction la nature à lorigine symbolique et la vocation implicite de chiffre, il risque toujours dêtre objectivant et denfermer linobjectivabilité dans le cadre étroit dune métaphysique ontique; alors quà lélasticité du symbole revient la capacité de présenter dans leur indistinction transcendance et présence, imprésentabilité [ulteriorità] et disponibilité, occultation et révélation: linobjectivable comme geheimnisvoll offenbar [mystérieusement manifeste].
Lorgueilleuse prétention datteindre la divinité au moyen de purs concepts est contre-productive; elle éloigne et repousse ce quelle cherche à saisir et à pénétrer tandis quà cette fin lenchantement fascinant des images parvient à beaucoup plus defficacité et la délicate élégance des symboles à plus de compréhension. Certes, par rapport à la rigueur et à la précision du concept, à la peine qui en accompagne le difficile chemin, le symbole ne peut opposer que son humble aspect sensible et la spontanéité de son jaillissement poétique; mais là où lindétermination de lobjet nest pas due au caractère nébuleux dune idée vague et indistincte, mais à son essentielle et irréductible imprésentabilité, la franche simplicité du symbole est compensée aux dépens de lhybris de la raison, indue et stérile, se rendant prête par ce moyen à encaisser sa rémunération totale.
Ce langage sensible et poétique mais aussi anthropomorphique et mythique, quand il nest pas le résultat dune recherche artificielle, mais le témoignage dune expérience directe, participe de ce caractère tautégorique du symbole qui, exposé par Karl Philipp Moritz et développé par Goethe, a été théorisé par Schelling et repris dans notre siècle par Walter Friedrich Otto et par Kereny´i, et qui est celui de toute conception authentique du mythe. Ainsi présentée, limage sensible du symbole nest pas tellement une image reflet quune image révélation, non pas tant un signe arbitraire et substituable que la chose même dans sa présence visible; non pas une allégorie qui, bien que partant dune ressemblance initiale, en impliquant un transport suppose une séparation et un éloignement , mais une véritable identité du représentant et du représenté; non un double dominé par le désespoir de ladéquation, mais une vivante signification ou signifiant et signifié coïncident; non un miroir qui reflète et reproduit, mais une transparence limpide ou le moyen disparaît pour laisser place à la présence directe; non une enveloppe externe ou un revêtement temporaire, mais le siège vivant de la réalité indiquée, lindication nétant plus un renvoi ou une référence, mais la chose même en sa réalité palpitante. Le symbole en somme, ne se limite pas à représenter un objet à travers une allusion, un renvoi, mais lest directement, il est la réalité même, présente et vive. Et cest cette présentification vivante ou plutôt cette radicale identité, que nous appelons unité tautégorique qui fait que dans le symbole est présent ce qui ne peut lêtre dune autre façon et que pour cela il est essentiellement manifestation ou révélation, comme jespère cela deviendra évident après que jaurai plus particulièrement développé les grandes lignes que jai jusquà présent sommairement tracées.
8. Inséparabilité de la physicité 2
et de la transcendance.
Cest pour cela que le caractère décidément sensible du symbole et le caractère inexorablement transcendant de la divinité, au lieu de se repousser mutuellement, sattirent au point de se réclamer lun lautre dune manière exclusive, réalisant une véritable inséparabilité de la physicité et de la transcendance. Seul le langage sensible peut être le siège de la transcendance, car cest seulement en lui quelle peut se manifester en même temps dans son irrésistible présence et son irréductible imprésentabilité. Limage symbolique, en vertu précisément de sa nature sensible, différente toto coelo de la nature de la divinité, se prête au mieux à sa représentation, car elle reconnaît depuis le début sa totale inadéquation et de ce fait la dépasse et la rachète.
Cest ainsi que le langage sensible du symbole est beaucoup moins une violation quune expression de la transcendance et on peut même dire que plus grand est le décalage entre la nature sensible de limage et linvisibilité de Dieu, plus la capacité signifiante du symbole augmente. En général, en ce qui concerne la transcendance, toute expression qui nest pas symbolique est non seulement inadéquate, mais même fausse et trompeuse; mais en raison de sa nature dialectique qui sait transformer lune dans lautre adéquation et inadéquation et maintenir cette tension didentité et daltérité qui caractérise la tautégorie, le symbole est en mesure, en ce qui concerne Dieu, den préserver la transcendance en même temps que den manifester la réalité, et donc den assumer vraiment un caractère de révélation, car dans lexpérience religieuse, limprésentabilité est essentielle à la divinité non moins que sa présence, alors que tout autre type de discours risque de séparer ces deux aspects, que le symbole rassemble en revanche admirablement.
Cest précisément le caractère sensible et imaginatif des expressions symboliques qui réussit à révéler tout à la fois le double aspect de Dieu: son austère et incommensurable transcendance et la grandiose et multiforme magnificence de ses apparitions, son inaccessible et infranchissable distance et sa proximité bénéfique ou terrible, son retrait sans appel et sa manifestation bouleversante, sa fuite et jusquà son absence et sa présence parfois appréciée et rassurante, parfois encombrante et envahissante, en somme linaccessible imprésentabilité contenue dans sa souveraine et menaçante réalité.
Je ne cherche pas à négliger la problématique de lanalogie qui traverse toute lhistoire de la philosophie avec les résultats les plus féconds dans les divers domaines de la métaphysique, de lontologie, de la gnoséologie et de lépistémologie et qui est encore utilement présente dans le débat philosophique actuel, dautant plus que le concept que je suis en train de défendre en fait partie. Ce que je veux dire, cest que même les instruments conceptuels les plus sophistiqués, élaborés par la philosophie pour fournir une norme aux procédés analogiques, comme par exemple la méthode de laffirmation-négation-relève, réussissent difficilement à dominer et à organiser la richesse du langage strictement poétique et mystérieusement anthropomorphique qui, avec le symbole et le mythe, prend tant de place dans lexpérience religieuse.
Les figures de la transcendance, que jai eu plus haut loccasion de décrire et dont jai donné des exemples, découvrent des abîmes vertigineux, des hauteurs incommensurables, des espaces illimités, dont le langage conceptuel est incapable de rendre compte, lui qui tendrait par esprit dobjectivation à les déterminer et à les définir en des significations nettes et précises alors quelles échappent même aux procédés les plus subtils et les plus savants de lanalogie. Ces hauteurs incalculables, ces étendues et cette profondeur sont en revanche à la portée du symbole qui, par lenvolée poétique et grâce à la précision de lanthropomorphose réussit à donner une figure à linvisible, une voix à lindicible, une mesure à lincommensurable, sans pour autant en limiter la profondeur insondable et en épuiser le caractère inépuisable.
Le symbole y parvient grâce à ce principe dinséparabilité de la physicité et de la transcendance qui, on la dit, le qualifie et le caractérise comme latteste du reste une longue et féconde tradition. Si on met de côté laspect résolument métaphysique et si on lui attribue un caractère dynamiquement dialectique, on trouve que la même signification est donnée par la théorie soutenue dans les livres hermétiques et dyonisiens, selon laquelle Dieu, en tant que supérieur au nom, ojnovmato" kreivttwn, nen possède aucun tout en les ayant tous, de sorte que le sens de son anonymat est sa pantonymie et vice-versa; et suivant cette théorie Dieu est en même temps invisible et parfaitement visible, de sorte quil est en un sens incorporel et en un autre multicorporel, et même plutôt pancorporel, oJ poluswvmato", ma`llon de; oJ pantoswvmato" (V, 10), doù la conclusion dionysienne quaucun nom ne convient au transcendant et en même temps tous lui conviennent, kai; to; ajnwvnumon ejfarmovsei kai; pavnta ta; tw`n o[ntwn ojnomata (PG 3, 596 c).
Si on accentue encore plus le caractère dialectique de linséparabilité de physicité et de transcendance qui qualifie le symbole, celui-ci devient un cas de Deus revelatus sub contrario : labsolument transcendant est certainement invisible, mais le caractère incommensurable de cette invisibilité lui permet de se montrer vraiment et seulement dans le visible et par le visible. La dynamique dialectique de linséparabilité de la physicité et de la transcendance ouvre un espace extrêmement ample aux processus de révélation et de signification, les rendant multiples et même pratiquement infinis. La plus claire et la plus profonde théorisation de cet "espace" est à chercher chez Kant qui, au § 49 de la Critique de la Faculté de Juger, affirme que lidée esthétique, autrement dit le symbole, est une "représentation de limagination qui donne beaucoup à penser sans quaucune pensée déterminée, cest-à-dire un concept, puisse lui être adéquate et que par conséquent aucune langue ne peut complètement exprimer et rendre intelligible3". Le symbole est donc une image qui "donne beaucoup à penser" (viel zu denken veranlasst), cette définition révélant son caractère le plus authentique surtout à celui qui considère la distinction et la distance établie par Kant entre penser et connaître. La connaissance en effet contient en soi un espace extrêmement vaste doù peuvent sans fin provenir les figures de la transcendance; et cet espace est fourni par la dialectique qui régit linséparabilité de la physicité et de la transcendance à lintérieur du symbole, par lécart infini inscrit dans lidentité même qui la caractérise, par la distance infranchissable entre limage sensible et la réalité transcendante, qui coïncident pourtant dans son unité indivisible.
La transcendance divine est dune profondeur insondable qui rend inscrutables les abîmes où elle se cache, et engendre une indicibilité radicale qui lisole au faîte dun silence impénétrable et inouï. Comment peut-on penser que cette inscrutabilité et ce silence puissent être en quelque façon représentés par le concept, qui, en raison de son explicitation et de sa précision, est unidimensionnel, privé dépaisseur et raplati. Lacte même de définir, en cherchant une explicitation complète et une exacte détermination, épuise tout inépuisable et dissipe tout silence; en vertu de cette amputation substantielle tout ce qui est dit se résout en une objectivation exsangue et déformante. Une représentation qui veut préserver cet inépuisable et respecter ce silence doit contenir en elle une marge, une épaisseur, un espace que seul le symbolisme peut permettre et garantir grâce à sa dialectique interne. Le transcendant sen remet plus volontiers au symbole qui en respecte linviolable retrait et linvincible réserve quau concept et à son indiscrète volonté dexplicitation.
9. Caractère inépuisable de la transcendance: symbole et métaphore.
Linséparabilité de physicité et de transcendance qui caractérise le symbolisme nest pas quelque chose de statique et dinerte, mais est mue par la dialectique qui sinstaure entre les deux termes et qui se présente dune façon différente selon quil sagit de maintenir le caractère inépuisable ou de conserver le silence, deux effets, parmi dautres, qui manifestent sa vigoureuse efficacité. Le dynamisme de cette dialectique se manifeste avant tout par rapport au caractère inépuisable de la transcendance. Celle-ci apparaît alors comme une dialectique de lextrême proximité et de linfranchissable lointain, dimmédiateté et dultériorité, de coïncidence et daltérité, en somme didentité et de différence. Cest en vertu de lespace illimité offert à la "pensée" par cette dialectique que le symbole est en mesure de préserver le caractère inépuisable de la transcendance en ce quil se présente comme une image dont jaillit un discours tout aussi inépuisable fait non pas de concepts déterminés, mais de pensées et figures qui en proviennent sans fin. Le symbolisme peut être considéré comme une véritable irradiation de significations à partir dune image; et il y a une correspondance entre le caractère inépuisable du transcendant et ce rayonnement infini du symbole. Lindétermination du symbole est certes due à la fluidité des figures qui en émanent sans fin, mais ne serait quune diffluence confuse et dispersive si elle ne répondait, dans une rencontre heureuse, à lindétermination du transcendant comme son indépassable imprésentabilité. Ici se montre dans toute son évidence le paradoxe de la révélation qui doit combattre contre lobscurité, mais à peine une lueur apparaît quen jaillit une illumination abondante et profuse; une véritable alternance davarice et de prodigalité.
A la différence du symbole où lon trouve ponctuellement distance et identité, il subsiste dans la métaphore à la fois une similarité et une distance initiales entre limage et la chose, mais à travers les passages qui obéissent à la proportionnalité la distance est peu à peu réduite, de sorte que lespace se fait de plus en plus exigu. Il semble que comme allégorie, la métaphore offre à la "pensée" un espace plus grand que celui donné par le symbole et manifeste par là même une plus grande aptitude à représenter le caractère inépuisable du transcendant. Si ce nest que, en réalité, la distance que lallégorie maintient entre le signifiant et le signifié est remplie par les passages proportionnels requis par le "transport" et régis par les lois de lanalogie, auxquels en revanche le symbole se soustrait car, par lidentité quil réalise entre limage et la réalité, il les dépasse tous dun seul coup comme inutiles et superflus. Le résultat cest que lintervalle du référent métaphorique, encombré quil est par les passages de la proportionnalité qui doivent assurer la réussite de lallusion, laisse à la "pensée" beaucoup moins despace que linfinie diversité inscrite dans lidentité même du symbole.
Lespace offert par le symbolisme nest pas celui qui subsiste entre ce qui sépare le signifiant et le signifié, mais celui qui demeure ouvert dans le symbole même, dans son identité; et la "pensée" a une expansion beaucoup plus grande quand lespace lui est offert par la profondeur cachée et par la considérable épaisseur du symbole plutôt que par lextension de la métaphore rythmée par la proportionnalité. Le mouvement allusif de la métaphore est certainement vif et rapide, guidé par la similarité et par la proportion, mais bien que rapide, il demeure lent par rapport à la signification fulgurante et instantanée du symbolisme, puisque tout référent est décalé par rapport à lidentité immédiate. Et la métaphore est certainement une "abréviation" en tant quelle rapproche et même unit par les normes de lanalogie des termes séparés et extrêmement lointains; mais a fortiori le symbolisme qui, passant par-dessus tous les passages proportionnels, produit une concentration si dense, quil maintient dans une simultanéité et une coïncidence parfaite lidentité et la différence, lunité et laltérité, lassimilation et la dissemblance.
Le dynamisme de la métaphore consiste dans le parcours de la proportionnalité, et donc se conclut et même se clôt dans le "transport" parvenu et réussi; alors que le dynamisme symbolique, en revanche, consiste dans la dialectique interne de lidentité même, qui continue à vibrer avec une tension inaltérée dans limage symbolique. Doù lidée que le déchiffrement dans la métaphore consiste à chercher et à trouver le sens caché, comme si limage sensible était une couverture, qui cache la chose et quil sagit de retirer pour saisir la véritable signification, sur la base dune conception de linterprétation comme simple explicitation de ce qui est sous-entendu. Totalement différente est la conception du symbolisme où il ne sagit pas de découvrir le sens caché, car le sens manifeste est déjà disponible, patent et parlant, avec une évidence féconde qui rayonne de significations infinies. Dans le symbole il ne demeure aucun sous-entendu quil faudrait expliciter pour quaprès il ne reste plus rien à en dire, mais il y a un implicite à révéler, ce quen raison de son caractère inépuisable, seule linterprétation, entendue comme processus infini, peut accomplir. Dans le symbolisme, la présence du non-dit et de limplicite constitue, dun côté, la marge interne et la profondeur du symbole et, de lautre, se manifeste comme un excès de sens ou un surplus de signification qui confèrent à limage symbolique une aura vibrante, un halo de suggestions toujours neuves, une irradiation infinie qui transforme le "beaucoup à penser" en discours inépuisable. Lambiguïté du symbole réside dans sa signification multiple voir infinie. En revanche lambiguïté de la métaphore consiste dans son instabilité. On peut dire ainsi que métaphore et symbole convergent et divergent en même temps. En tant quils convergent, ils sont deux étapes dun même processus qui culmine dans le symbole. En tant quils divergent, la métaphore, plus quà lidentité symbolique, vise à lallusion et au renvoi. Cest pourquoi la métaphore tend à se trouver confrontée à une alternative: ou passer au symbole ou sombrer dans lallégorie.
10. Indicibilité de la transcendance: symbole et concept.
Mais quand il sagit de préserver le silence qui entoure la transcendance, la dialectique du symbolisme se présente dune autre façon et devient une dialectique de la révélation et de loccultation, de la mise en lumière et de lobscurcissement, de la manifestation et du voilement. Comme on la vu, le symbole qui, en tant quimage sensible, semble davantage fait pour cacher que pour dévoiler ce qui le transcende infiniment par nature, se montre, en revanche, et grâce à cette dialectique, le plus adapté pour le révéler de la manière qui lui convient le mieux, puisquil permet de le révéler en le dissimulant, et même de le manifester par cette dissimulation. Cest grâce à cette dialectique qui, dans son mouvement exprime et décalque le mouvement même de lexpérience religieuse, que le symbole se montre en mesure de respecter limprésentabilité de la transcendance et de maintenir la réserve par laquelle elle se soustrait au discours. Il en résulte un double rapport de voilement et de révélation pour lequel, dun côté la révélation, tout en traduisant en mots et en images le transcendant, le maintient dans son inaccessibilité en constituant de la sorte son occultation, et de lautre, le voilement, tandis quil dissimule le transcendant derrière les images sensibles et les mots, en révèle le caractère ineffable et inconnaissable, manifestant le silence qui lentoure et le mystère dans lequel il est plongé.
Le symbolisme, loin dêtre une violation de lineffable divin en est, au contraire, la sauvegarde la plus sûre: il est une manière de conserver et dexprimer le silence sans lassumer comme résultat obligé. Pour son propre compte il ne tombe pas dans le silence, mais lui offre comme garantie mais aussi comme siège sa parole même: tout comme il rend visible la pure transcendance invisible, il rend audible le silence de linconcevable divin; de même quil permet que linvisible se montre, il permet que le silence soit loquace. Le symbole est alors limage qui résulte non de la violation mais du respect de limplacable précepte biblique: de Dieu tu ne feras aucune image; ce qui manifeste en effet non seulement sa transcendance, mais aussi son caractère irreprésentable et ineffable.
Le langage conceptuel qui vise à lexplication complète est, par contre, en soi une violation de lineffabilité du transcendant: sa parole est linterruption du silence, la dissipation du mystère. Par rapport à linobjectivable, il ne connaît dautre alternative à lui-même que la cessation du discours, autrement dit le mysticisme: linévitabilité sans issue du silence, labandon total au mystère. Mais le symbolisme évite ces deux solutions et en dépasse lalternative; il se soustrait à lexplicitation complète sans pour cela en arriver à la célébration du silence. Le symbolisme nest pas le mysticisme: il préserve le silence dans la parole même qui sénonce, car sa parole nest ni explicite ni muette, mais ouverte, rayonnante, suggestive; il conserve lineffabilité du transcendant dans le moment même où il la transforme en une effabilité infinie. Le symbolisme sait parfaitement que lon ne peut dire Dieu que sil reste non dit, et, en ce sens, il est un commentaire continu et infini du caractère impénétrable de la divinité. Il révèle et manifeste lindicible tout en révélant et en exprimant le silence qui laccompagne. Cest ainsi que le symbolisme échappe aux conclusions de la théologie négative et dune manière beaucoup plus libre et efficace que la méthode analogique habituellement utilisée à cet effet. Il est en même temps reconnaissance et rectification de la théologie négative en ce quil en conserve lexigence tout en évitant sa conséquence: le mystère et le silence sont respectés et même préservés, mais à lintérieur même de la révélation.
Pour conclure sur ce point: en vertu de la coïncidence de physicité et de transcendance qui le caractérise, le symbole est donc en mesure de manifester linépuisabilité abyssale de la transcendance et den préserver la radicale indicibilité. Ce nest quà travers le mythe que lon atteint le cur de la réalité et ce nest que par le symbole que lon en peut donner une représentation ou une figure quelconque. Cette identité de physicité et de transcendance nest ni la définition et lexplicitation sans épaisseur du langage conceptuel ni lécart entre les termes, typique de la métaphore avec ses passages proportionnels. Le symbolisme est tout aussi loin dun langage allusif, caractérisé par un intervalle entre signifiant et signifié où peut se dissimuler non seulement le désespoir de ladéquation, mais aussi lorigine de la mystification, que dun langage rationnel, dominé par un principe dexplicitation complète et privé de toute stéréoscopie authentiquement spéculative.
Dans le symbole le rapport entre signifiant et signifié entre le mot et le sens, nest ni déterminé ni allusif, mais vague comme dans la poésie; il nimplique ni un lien stable ni une proportionnalité, mais linfinie liberté de linvention; il nest ni de type objectivant ni de type allégorique, mais de type révélatoire au sens où il ne signifie pas mais est, et précisément pour cette raison il peut se permettre nimporte quelle variation, oscillation, flottement ou fluctuation, soit en définitive le très large espace du "penser". Mais ce vague nest pas arbitraire et chaotique parce quil correspond au caractère inépuisable de la transcendance. Dans le symbole réside linobjectivable comme une présence sans figure. Cest cette extraordinaire indétermination qui réserve à lintérieur du symbole la place pour cette frange intérieure qui, tout en empêchant lidentité symbolique de rester cantonnée à lintérieur de lexplicitation objectivante, louvre à linfinie richesse des significations et des figures de la transcendance.