Il ne sera pas nécessaire dinsister sur la transcendance de la nature, au visage tellement insondable et mystérieux, à laspect amical et bienveillant et en même temps indifférent voire hostile: giron accueillant, fécond et cruel, porteur de destruction et de mort; dun côté, baigné dhumeurs fertiles et débordantes et desprits vitaux réconfortants et, de lautre, sétendant dans les espaces sidéraux, immenses et glacés, où les astres vagabondent avec une froide et incroyable régularité; la nature enfin dont la fréquentation ne diminue pas, mais accroît plutôt notre premier émerveillement et dont la connaissance alimente ladmiration plutôt quelle ne léteint ou lépuise. Inutile aussi de sappesantir sur la transcendance de la loi morale, qui, pour peu quon y réfléchisse, se révèle irréductible à lactivité humaine en raison précisément de sa capacité à lui donner des règles et à la gouverner: sa nature normative lui fait assumer dans la conscience de lhomme un caractère impératif et un aspect de commandement inéluctable et péremptoire; et malgré la souplesse avec laquelle elle adapte sa propre formulation aux diverses situations, conditions et possibilités de ses destinataires, elle leur présente un visage sévère et inflexible, exigeant une obéissance inconditionnée et refusant tout compromis ou négociation avec une vigueur à peine tempérée par la promesse daustères mais sereines satisfactions. Et même si la moralité a acquis un caractère moins rigide, faisant par exemple dériver ses propres normes de la singularité même de la personne devenue fin en elle-même, ce nest pas pour autant que disparaît la transcendance qui préside à lentreprise difficile pour chacun, de chercher et de trouver sa vocation, même quand il ne sagit que de savoir faire des choix conséquents et dêtre vraiment soi-même.
Mais même lhistoire, qui apparaît pourtant comme uvre humaine et seulement humaine, a un inévitable caractère de transcendance. Dans sa course vers le futur irréductible du seul fait de ne pouvoir être quobjet despérance et dattente mais jamais de savoir et de maîtrise lhumanité est pressée par lurgence du passé, qui, venu delle, simpose à elle de tout le poids de sa réalité désormais affermie et menaçante. Le passé et le futur qui se recoupent dans la désormais profonde ponctualité du présent se perdent dans la distance infranchissable des temps, gardant jalousement leurs secrets, de sorte quon ne sait lequel, du futur, dans son incertitude embrouillée et insondable, ou du passé, dans son originarité obscure et impénétrable, est le plus secret. Et si le futur apparaît résolument transcendant, en raison de son imprévisibilité sans faille puisquun avenir que lon peut pronostiquer nest ni transcendant ni véritablement futur, mais un produit du temps comme développement, autrement dit une répétition du présent , non moins transcendant est le passé en raison de son insondable immémorialité: on comprend facilement que face au passé qui se perd dans la nuit des temps et où sévanouit même la mémoire de lesprit humain, Schelling, pris deffroi, puisse sexclamer: O Vergangenheit, du Abgrung der Gedanken!, "Oh passé, abîme de la pensée!" La même ambiguïté, en soi toujours inquiétante, du futur et du passé en accentue la transcendance. Que leur nature soit double, des mythes extrêmement anciens et pérennes lattestent, qui situent à lorigine des temps le splendide âge dor ou la chute néfaste de lhomme et, à la fin des temps, la catastrophique fin du monde ou lavènement de lheureuse harmonie finale. De plus, futur et passé sont le siège de deux événements qui, étroitement liés à lactivité de lhomme, nen dépendent nullement, et même, absolument irréductibles et transcendants, sont ce qui en dépend le moins: dun côté, la naissance et, de lautre, la mort, toutes deux énigmatiques et fatales, lune en raison de son irrévocabilité, lautre de son caractère inévitable.
La transcendance du futur semble généralement acceptée; mais de celle du passé il ny a pas de témoignage plus convaincant que la déconcertante ambiguïté de la mémoire. La mémoire, en raison du double aspect de son travail de réception, qui, dun côté, obscurcit et cache et, de lautre, maintient et préserve, semble être en même temps dépositaire de trésors à conserver et réceptacle de déchets à rejeter. Elle recueille soit pour emmagasiner soit pour éliminer, et cest pour cela que son chemin est double, tourné vers loubli autant que vers le souvenir. À travers cette double fonction elle maintient en tout cas sa transcendance qui réside aussi bien dans lobscurité létale de loubli que dans la revivifiante fraîcheur de la réminiscence: la latence peut être promesse de reviviscence ou annonce de mort. Ouverte pour recevoir ce qui repose ou se dépose en elle, la mémoire est à la fois lécrin et le tombeau; elle peut être en même temps larchive et le cimetière de lhistoire. La mémoire peut nous apparaître comme une immense nécropole où sont ensevelies les créatures du temps, inertes et défuntes, un recoin isolé où sont jetés les détritus de lhistoire, une cité morte jonchée dépaves et de ruines; mais elle peut aussi nous apparaître comme une forteresse immense remplie de richesses insoupçonnées, une vie souterraine grouillante et prête à réémerger avec une vigueur intacte, une ouverture sur le présent devant laquelle se pressent dinnombrables images qui ne sépuisent jamais. Ainsi saint Augustin qui, à ce nud de loubli et du souvenir a consacré des réflexions dune profondeur inégalée et dune subtilité extrême, insistant sur loubli comme inséparable de la mémoire dont elle est privation et qui ne subsiste que devenu à son tour objet de souvenir a contemplé avec effroi limmensité de la mémoire, penetrale amplum et infinitum [antre vaste et infini], qui a un nescio quid horrendum [je ne sais quoi dhorrible], et lui a attribué non seulement cavernes et grottes innombrables, mais aussi de vastes espaces et des domaines illimités, et même des palais immenses aux salles grandioses et extrêmement spacieuses, lata praetoria memoria, où lon ne peut évoluer quavec le sens dune secrète et inquiétante solennité.
La mémoire est transcendance, car sa disponibilité nest pas soumise à la volonté de lhomme qui ne peut en faire ce quil veut et cest si vrai que chacune de ses tentatives pour la contraindre est plutôt faite pour vaincre un obstacle que pour lancer un appel: la mémoire ne donne que ce quelle veut et il ne reste plus à lhomme quà en accepter les réponses, fut-ce activement. Une même indépendance caractérise linconscient qui nest pas moins lantagoniste que le précurseur de la conscience: entre les deux termes passe une opposition qui en alimente le conflit, provoquant une dialectique où linconscient constitue certainement pour la conscience la condition et le fondement, et en tout cas une réserve sans fin et une richesse incomparable, mais aussi un trouble continu et une menace constante. Linconscient manifeste ainsi son irréductible transcendance non seulement comme dépositaire menaçant de sensations indépendantes des perceptions ou de perceptions oubliées, didées perdues ou de faits oubliés, dexpériences reculées dont le souvenir sest perdu, mais aussi et surtout comme lieu abyssal de puissances obscures, présences occultes, instincts cosmiques, tendances aveugles et désirs muets, poussées créatrices et productives, pulsions de destruction et de folie, présages dédifications et danéantissement. Linconscient est le domaine des fantasmes et des archétypes, source des rêves et des symboles, origine des mythes, quils soient poétiques ou religieux, en somme règne irrationnel et inquiétant des daïmons, des démons et des dieux.
4. Expérience de transcendance.
Ce sont là des réalités qui toutes échappent aux tentatives faites par lhomme pour en disposer comme il veut, car elles exigent obéissance et respect ou alors elles inspirent inquiétude et angoisse. Les affronter sans une expérience de transcendance signifie les priver de leur nature propre et sexposer à leur terrible revanche. La rébellion par laquelle elles répondent à linvasion et à la violence de lhomme, ou même seulement à sa méconnaissance et à son démenti, finit ainsi par culminer en une véritable vengeance qui est le plus éloquent démenti de leur irréductible transcendance.
La nature malmenée, par exemple, se venge avec la pollution qui menace la santé de lhomme, avec la chaîne des déséquilibres écologiques qui dévastent notre environnement, avec la terrible perspective de lauto-destruction qui menace lhumanité: ces dangers sont le prix extrêmement élevé quil faut payer pour une technique oublieuse de ce que natura nonnisi parendo vincitur [pour vaincre la nature il faut lui obéir], et cherchant donc à franchir les limites de lobéissance créatrice pour devenir écrasante et violente, une véritable atteinte à luvre de la création, une parodie mortelle et blasphématoire de la suprématie sur ce qui a été créé et concédé à lhomme par Dieu.
Et à son tour la loi morale, de quelque façon quon la conçoive, ne laissera pas celui qui la transgresse délibérément indemne des tourments du remords ou au moins de cette vague inquiétude, de cet indéfinissable malaise que seul le masque du cynisme réussit dune certaine façon à dissimuler et, le cas échéant, à supprimer. Quand elle ne le condamne pas tout bonnement à cette insensibilité morale qui, privée de remède comme elle lest, caractérise une humanité dégradée et inférieure, comme du reste il apparaît au vu des malheurs considérables que le laxisme a introduit dans la société daujourdhui, mais surtout de ces formes de mal objectivé de telle sorte quil est devenu une seconde nature, incapable désormais daucun remords ou daucune reconnaissance, ces formes que lon ne peut observer sans un mouvement dhorreur, mais qui suscitent en même temps une infinie pitié, un effroi profond et une insupportable angoisse. Si lexpérience morale nétait accompagnée dune expérience de la transcendance, toute distinction entre le bien et le mal disparaîtrait et tout deviendrait permis. Tel est sans aucun doute lun des sens de cette affirmation de Dostoïevski: "Si Dieu nexiste pas, tout est permis, même lanthropophagie"; ce qui, dans un horizon qui ignore la transcendance, cest-à-dire privé de la conscience que la loi morale ne dépend pas de lhomme, mais au contraire règne sur lui, pourrait être, parmi dautres, une brillante solution des problèmes, du reste liés, de la surpopulation du globe et de ses ressources décroissantes, et devenir de la sorte un matériau, non moins original quintéressant pour un tout nouveau modest proposal.
De même les tentatives de négliger ou même carrément doblitérer le passé et linconscient sont contre-productives. Certes, lhomme qui, de par sa nature, ne cesse de juger et de rejuger, et qui dailleurs se construit au moyen de son passé, réussit même à modifier celui-ci, à laméliorer, et à le racheter par un exercice critique attentif en le reparcourant continûment, et surtout par un travail efficace qui vise non pas tant à lidéaliser quà en corriger et à en rattraper dans le présent les néfastes conséquences. Mais peut être veut-il par pur narcissisme se libérer dun moi haïssable encombrant, négligeant laspect conservateur de la mémoire et lui préférant léloignement et loubli; alors, comme dit Dostoïevski en présence de faits que lon nest pas disposé à avouer, pas plus à ses amis intimes quà soi-même , la mémoire va se révolter contre labus, laissant sinsinuer au fond de lâme langoissante conscience que factum infectum fieri nequit [elle nest pas capable de supporter son forfait], rendant insupportable la pensée que chacun est fils de ses propres actes: à celui qui sexpose à cette expérience, lirréversibilité de laction ne peut pas ne pas paraître intolérable et oppressante, et rendre pénibles et lancinants les sentiments de regret et de remord qui en naîtront.
De même la tentative de contrer linconscient en le réprimant et en le rationalisant ne réussira pas à exorciser le démonisme psychique et ne fera quen augmenter la puissance qui, contrainte à emprunter des voies de traverse, renforcera sa propre efficace, tout comme une étendue deau comprimée cherche avec violence à se frayer un chemin au travers de la moindre brèche. La vengeance de linconscient consistera alors en ces surgissements incontrôlables si ce nest par une nouvelle et plus forte répression manifestée sous forme dangoisse, dinquiétudes diffuses, de symptômes phobiques et obsessionnels, même sils ne relèvent pas dune pathologie déclarée. Cette rationalisation attestant le décalage entre le niveau de ce qui est profond et celui de la fausse conscience montre alors dans toute sa considérable intensité linvincible terreur que lhomme éprouve pour la sphère de linconscient qui constitue pourtant la majeure partie de sa nature, la conscience nétant en lui rien dautre que la pointe émergée de liceberg.
La mémoire réfutée et linconscient contesté sajoutent ainsi à la nature violée et à la moralité apprivoisée pour avertir que ces réalités perdent entièrement leur vraie nature quand elles ne sont pas accompagnées dune expérience de la transcendance. Du reste personne ne pourra nier quen général, lhomme se transcende lui-même et représente en lui-même un symbole de transcendance. Comme on la vu, la moralité, la mémoire, linconscient montrent déjà quil y a quelque chose au fond de lui qui le dépasse ou qui nen dépend pas: Kant ne déclare pas pour rien que le sentiment moral, autrement dit la répercussion du devoir sur la sensibilité, consiste en un sentiment de respect qui implique une humiliation de soi; et limmensité de la mémoire incite saint Augustin à sexclamer: Nec ego ipse capio totum quod sum [Je ne sais pas moi-même tout ce que je suis], et à conclure que animus ad habendum se ipsum angustus est [lesprit est inapte à se posséder lui-même]; et Freud soutient que "lhomme nest pas le maître dans sa propre maison". Il faut donc reconnaître que de par sa nature lhomme est transcendant à lui-même: non seulement il nest pas tout, mais on ne peut pas non plus dire quil coïncide avec lui-même. Il est rapport ontologique, au sens où son être consiste, totalement et pleinement, à être rapport à lêtre; ce qui signifie que son être même est disloqué et implique un écart constitutif, un déphasage structurel, qui le fait être toujours autre que lui-même: comme rapport avec lêtre, il est toujours plus que lui-même, et comme conscience réelle et donc muette de la vérité, il sait toujours avant de connaître, au point que lon peut dire paradoxalement quil existe toujours avant dexister. Et on peut citer ici Pascal qui sexclame avec léloquence du penseur parvenu à bout dune méditation ardue: "Humiliez-vous, raison impuissante; taisez-vous, nature imbécile: apprenez que lhomme passe infiniment lhomme" (Br. 434).
Cette auto-transcendance de lhomme trouve sa plus haute expression dans la liberté quand on se rappelle le principe tout à fait général que seule la liberté précède la liberté. La liberté, de même quelle ne peut être suivie que par la liberté, ne peut être précédée que par la liberté, de sorte quen chacun de ses aspects elle se transcende elle-même au moyen delle-même et quelle est toujours pour elle-même limite et dépassement. Mais même la liberté comme essence de lhomme a un caractère de transcendance, au sens où elle se dépasse elle-même: dun côté, elle est tellement libre, quelle est libre de ne pas être libre, cest-à-dire libre aussi de se nier et de sasservir, et, de lautre, elle est aussi tellement libre quelle nest pas libre de ne pas sexercer, cest-à-dire de ne pas être liberté, au point que même la décision de se nier est en soi un acte de liberté. Ce vertigineux engendrement de la liberté par elle-même et cette antécédence de la liberté à soi-même, ce mélange déconcertant dextension illimitée et de limitation infranchissable, révèle dans la liberté un aspect non seulement obscur et impénétrable, mais dune profondeur abyssale en quoi consiste justement son auto-transcendance.
5. Transcendance et divinité.
En raison de leur nature même, ces exemples de transcendance, et dautres, sont donc pour lexpérience religieuse des places possibles pour Dieu, cest-à-dire des lieux dans lesquels et par lesquels on peut rencontrer, à travers une dialectique complexe de voilement et de manifestation, la transcendance divine. Pour lexpérience religieuse nimporte quelle région de ce genre peut être le réceptacle dune présence divine: Dieu demeure dans la transcendance de la nature, du devoir, de lhistoire, de linconscient, de tout ce qui dépend si peu de lhomme quil ne réussit pas à en faire ce quil veut. Cest ainsi quen Dieu transcendance et inobjectivabilité coïncident.
La nature entendue comme "magnificence de Dieu" ou "enveloppe vivante de la divinité", la loi morale considérée comme "voix de Dieu", lhistoire vue comme "manifestation de Dieu" ou théophanie progressive en sont un clair témoignage. Ici entrent certainement en jeu les différentes formes de naturalisme, ou de moralisme, ou dhistoricisme panthéiste dont il ne manque pas dexemples dans lhistoire de la pensée on pense, dans lordre, à Goethe, Fichte, Hegel mais dont la religiosité reste vague même si elle est profondément réfléchie et intensément vécue. La religiosité chrétienne la plus accueillante et discrète na pas, face à la nature et à lhistoire, un sentiment aussi assuré et triomphal: il sagit pour elle de demeures divines possibles mais aussi ambiguës, où Dieu est aussi bien latent que manifeste et risque de ne révéler sa présence que sous forme dabsence. La nature peut sembler plus adaptée pour "chanter la gloire de Dieu" et lhistoire pour raconter les triomphes de Satan; mais qui peut nier que, dans les deux cas, même si cest à des degrés divers, apparaissent mal et douleur, lutte et désordre, conflit et désespoir? Certes dans lhistoire, luvre de Satan est plus évidente que laction de la Providence; mais si la méchanceté humaine consiste dans la violation et la transgression de la positivité, comment nier que la présence du mal dans le monde soit indissolublement liée à laffirmation divine de sa propre positivité? En un sens on peut dire que si Dieu nexistait pas, le mal ne serait pas, et que lexistence même du mal atteste la présence de Dieu. Et si lintervention de la Providence consiste justement à savoir tirer le bien du mal, comment nier que le mal soit non seulement une occasion pour laction divine, mais aussi un signe de celle-ci? On peut donc dire en un sens que sans le mal, le bien ne serait pas.
De toutes façons lexpérience religieuse nest ni accrue par la foi dans le Providence ni diminuée par laugmentation du négatif dans lhistoire: en raison de lambiguïté des choses humaines et divines il ny a peut être pas de plus grand signe de la présence de Dieu que lexpérience du mal, par rapport à laquelle la divinité est en même temps terme dinfraction et principe de rédemption. La voix de Dieu nest pas plus éloquente que son silence; et la présence divine nest jamais plus manifeste que lorsquelle sélève mystérieusement dans le désert et la désolation. Cest avec frisson et effroi, crainte et tremblement quest entrevue lannonce de Dieu dans son silence même, dans labandon où il a laissé les hommes, dans lubiquité de la souffrance, dans les dévastations produites par le mal. Cest une caractéristique du Dieu chrétien que de ne pas se révéler dans le monde, de ne pas choisir la splendeur de lunivers comme sa manifestation, mais de sen servir plutôt comme dune cachette où se dissimuler en se soustrayant à la vue humaine. Ce nest pas que Dieu soit plus présent là où, comme dans lhistoire, il semble absent, ni quil soit absent là où, comme dans la nature, il semble présent: dans les deux cas, absence et présence séchangent dans une conversion ambiguë, et lun devient forme ou signe de lautre. Le grand théoricien du Dieu caché, Pascal, a institué un rapport de proportion inverse entre la révélation de Dieu et sa dissimulation à travers les trois ordres de la nature visible produite par la création, de lhumanité assumée dans lincarnation et de la présence réelle dans leucharistie, trois ordres qui semblent un rapprochement progressif de Dieu vers lhomme et sont en réalité une soustraction croissante au regard humain: "Il était beaucoup plus reconnaissable quand il était invisible que lorsquil sest rendu visible." Mais depuis le début, le monde voilait Dieu plutôt quil ne le dévoilait: "Il est demeuré caché sous le voile de la nature qui nous le couvre", bien quun tel voile ait été levé par de nombreux païens qui ont réussi à reconnaître "un Dieu invisible au moyen de la nature visible" (Br. 214) suivant la parole de saint Paul, ta; gajr ajovrata aujtou` toi`" poihvmasin noouvmena kaJora`tai [Ce quil a dinvisible depuis la création du monde se laisse voir à lintelligence à travers ses uvres] (Rom. 1, 20).
Dans leurs mystères les commencements des temps semblent des lieux plus conformes à la divinité: lavenir "vient à notre rencontre" de la même manière que, dans lexpérience, Dieu "vient à notre rencontre"; et, dans la profondeur immémoriale du passé, Schelling place "le plus ancien des êtres", Dieu, être archaïque et originaire. Le même Schelling, en renouvelant le concept platonicien de la connaissance comme réminiscence, fait remonter celle-ci à une conscience primordiale (con-scientia, Mitwissenschaft) contemporaine de la création (ce que ne manque pas non plus de faire le poète qui, moins imaginatif en poésie que ne fut Schelling en philosophie, déclare dubitativement: None was by/ When he spread the sky); et cest au fond de la mémoire que saint Augustin trouve Dieu, inséparable de la mémoire même, qui seule sait en conserver la notion et le souvenir et à laquelle il sait seul conférer cette immensité qui en fait une réserve inépuisable.
Toute transcendance est donc pour lexpérience religieuse une possible demeure divine. Dieu aime se manifester précisément en se cachant au fond de ce que lhomme ne parvient pas à maîtriser et comprendre totalement, comme les tréfonds mystérieux de la nature, le brutal autoritarisme du devoir, la terrible conflictualité de lhistoire, les confins illimités des temps, lénigmatique épaisseur de la mémoire, limpénétrabilité granitique du futur, la profondeur opaque de linconscient, labîme vertigineux de la liberté. Cest ainsi que lexpérience religieuse est toujours une expérience de la transcendance et de limmémorial et que toute expérience de loriginaire et de la transcendance ouvre sur une dimension religieuse.