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1. Le Dieu des philosophes.
Le problème de lexpérience religieuse nest pas le problème métaphysique de Dieu, comme le suppose pourtant celui qui se demande encore si Dieu doit ou ne doit pas être conçu comme substance ou comme cause ou comme quoi que ce soit dautre. Ce Dieu là, si lon veut, cest le "Dieu des philosophes" auquel pourra ou plutôt a pu sintéresser la philosophie, mais qui ne concerne certainement pas la religion. Le Dieu de la religion est autre chose: cest le Dieu dAbraham, dIsaac et de Jacob, le Dieu vivant et vivifiant, un Dieu que lon tutoie et que lon prie, un Dieu à qui lon dit avec anxiété misere mei, et avec désespoir ne sileas [ne reste pas silencieux], à qui lon sadresse en demandant avec angoisse quare me repulisti? [pourquoi me repousses-tu?], et suppliant avec crainte et tremblement ne avertas faciem tuam a me [ne détourne pas ton visage de moi], auquel on sen remet à notre heure dernière en sécriant: in manus tuas commendo spiritum meum [dans tes mains, je remets mon esprit], et en implorant, in te, Domine, speravi: non confundar in aeternum [Jespère en toi, Seigneur, ne mabandonne pas dans léternité].
Je me demande dailleurs qui, concrètement, sintéresse aujourdhui à un Dieu purement philosophique: à un Dieu réduit à un pur principe métaphysique, ou qui, comme réalité existante, doit être dune certaine manière rapporté à lêtre. La philosophie elle-même, je crois, ne peut être vraiment intéressée ni par une réalité qui, dans la mesure où elle est purement ontique et bien quon la déclare suprême, se trouve en un certain sens subordonnée, ni par un concept qui, bien que considéré comme la clef de voûte dun système rationnel, ne peut quêtre présenté, en raison de son abstraction, sous une forme aussi pauvre et sans vie. Sil nous arrive de porter un quelconque intérêt au Dieu des philosophes, il me semble que cest seulement dans la mesure où vibre, frémit et reste vivace en lui quelque aspect du Dieu de lexpérience religieuse.
À y bien regarder, cest pour son existence et plus quen lui-même, que le Dieu philosophique intéresse comme point de rencontre et comme banc dessai de quelques-unes des questions qui furent parmi les plus importantes et les plus décisives de la philosophie. Ainsi le concept de Dieu comme acte pur, cause première, fin ultime etc., bien que ne disant pas grand-chose sur le compte de la divinité du point de vue religieux, reste en revanche fondamental dans la tentative de définir la nature de la pensée philosophique et den saisir léventuelle capacité à éprouver notre connaissance en atteignant de nouveaux objets et de nouvelles réalités grâce au raisonnement; ce que Fichte, par exemple, favorable à la critique de Kant et défenseur du caractère purement représentatif de la philosophie, repousse totalement comme un erraisonnieren indu, et qui demeure inadmissible même pour une philosophie occupée à lanalyse de lintentionnalité ontologique de lhomme. Sur ce point convergent dimportantes questions philosophiques: le rapport entre être et pensée et entre raison et réalité, lintervention de la pensée philosophique dans le champ de lexpérience et dans celui de la pure raison, la validité de largumentation dans le passage dun domaine à lautre, la possibilité darrêter un processus in infinitum ou plutôt de le laisser ouvert; autant de questions qui se condensent dans le grand problème de savoir si la philosophie a un caractère rationnel et démonstratif et non pas plutôt existentiel et interprétatif. Cela apparaît dailleurs dans la dernière grande philosophie restée fidèle à la tradition consistant à fournir une démonstration de lexistence de Dieu, celle de la pensée du dernier Schelling, qui ne cherchait pas tant à démontrer que Dieu existe quà montrer que quelque chose qui existe est Dieu. Ainsi entendu, Dieu apparaît comme la charnière entre la philosophie négative et la philosophie positive: conquête ultime de la pensée purement rationnelle et point de départ dune pensée qui, attachée à chercher la positivité des faits historiques et attentive à se présenter comme un "empirisme supérieur", peut être appelée à bon droit herméneutique.
De façon analogue, la définition de Dieu comme causa sui ou être nécessaire, comme lêtre en qui lessence implique lexistence, en dit beaucoup moins sur Dieu que sur les catégories de la modalité. Ce qui est en jeu ici ce sont les rapports complexes de la catégorie de réalité avec celle de possibilité et de nécessité, problème qui ne paraît pas directement lié à lexpérience religieuse, mais semble subtilement philosophique, non moins logique que métaphysique, et qui fut porté à un très haut niveau de spéculation et à des sommets dextrême raffinement par dexcellents esprits comme Leibniz et Spinoza. Mais ces considérations ont donné lieu à certaines conceptions destinées à rechercher si, dans la cohésion philosophique de ce débat, un passage pouvait être ménagé pour lexpérience religieuse ou si, de toute façon, le poids spéculatif de ces discussions peut même éventuellement se faire sentir dans le domaine de la religion.
En raison de la manière inattendue et subite avec laquelle elle fait irruption dans lêtre, la réalité est en soi si consistante et robuste que la faire précéder de la possibilité, cest comme lamoindrir et laffaiblir, et vouloir la confirmer par la nécessité signifie vouloir lui fournir un renfort dont elle na aucunement besoin. Tout comme la possibilité nest pas une espèce dannonce ou danticipation, un réel antécédent ou une promesse dexistence, mais plutôt un renversement de perspective, une réflexion rétrospective, une pâle copie délavée post factum, de même la nécessité nest pas une confirmation dans lexistence ni une contrainte interne à exister, mais plutôt une insistance de la réalité oppressée par sa propre consistance, une sorte dobstination qui la lie sans issue à son propre être. Ce nest pas que le réel existe en ce quil serait préalablement possible ou constitutivement nécessaire, mais, inversement, il apparaît comme possible et nécessaire parce quil existe. Ce nest donc pas que la réalité soit parce quelle peut et doit être, mais elle peut et doit être parce quelle est. Cest la réalité qui fournit le cadre à lintérieur duquel trouvent sens les concepts dérivés de possibilité et de nécessité: elle remplit dabord la scène, autrement dit elle a déjà surgi dans lêtre quand survient la pensée avec ses catégories; sa caractéristique est de prévenir ou plutôt de toujours anticiper. La réalité est vraiment telle à condition, tout simplement, quelle soit: cest précisément parce quelle est que lon peut penser quavant dêtre elle était possible ou nécessaire, au sens où lon peut affirmer indifféremment: "Elle est désormais, mais pouvait ne pas être", ou "elle est désormais et donc ne peut plus ne pas être".
Ce caractère instaurateur et premier de la réalité fait défaut quand on laffaiblit et même le réduit à presque rien, soit en insistant sur la conception de la réalité comme contingence, soit en assumant la nécessité dans son acception logico-métaphysique. Dun côté, en attribuant à la réalité un pouvoir-ne-pas-être, la contingence la met encore en rapport avec la possibilité, ayant pour effet de lengloutir dans la brume de lirréel où errent les fantômes du hasard, des hypothèses, du risque, de larbitraire, de la virtualité et des projets négatifs pour lesquels le qualificatif de possible est un travestissement; et même ces véritables lémures métaphysiques que sont les futurs hypothétiques, évoqués par les limbes incertaines de la science élémentaire, qui, de larves inoffensives sur le plan du concept, savent en réalité se transformer en incubes existentiels, tourmenteurs et lancinants. Dun autre côté, en conférant à la réalité un pouvoir-ne-pas-être, la nécessité rationnelle ne fait que durcir dans une immutabilité sidérale ce "ne plus pouvoir ne pas être" qui caractérise le réel, puisque ce nest pas quun être existe parce quil est nécessaire, mais plutôt quil est devenu nécessaire parce quil existe, et cest précisément dans cette irréversibilité de son existence que consiste sa nécessité, lunique nécessité le concernant, celle qui sinscrit dans sa réalité même. De cette façon, la réalité respectivement reconduite à la possibilité et à la nécessité, finit par se trouver dénaturée par défaut ou par excès: le non-être proposé par la contingence est justement un "non-être", affaibli et énervé par la possibilité et non pas le "néant" dont la réalité, une fois quelle en est sortie pour pénétrer dans lêtre, continue à être menacée; linéluctable nécessité logico-métaphysique est un "ne pas pouvoir ne pas être", figé et pour ainsi dire solidifié et non cette irréversibilité qui caractérise le réel, cette nécessité hypothétique qui est contenue et instaurée par la réalité même dans lacte de venir à lêtre et que lon peut appeler une nécessité qui jaillit dune liberté.
Ce que lon perd de la réalité quand on donne plus dimportance que lon ne devrait au possible et au nécessaire apparaît donc clair par rapport à la conception de la réalité comme contingence et par rapport à linterprétation logico-métaphysique de la nécessité. Dans le concept de contingence, le non-être est pensé en termes de possibilité, alors quau contraire il est en vérité le néant qui, vaincu par sa réalité surgissant dans lêtre, continue de la menacer; dans le concept de nécessité logico-métaphysique le ne-pas-pouvoir-ne-pas-être est pensé comme nécessité rationnelle et absolue alors quau contraire, il est lirréversibilité même du réel, autrement dit la nécessité hypothétique instituée par la réalité et suspendue à la liberté. La réalité est donc première par la vigueur de son existence, qui, de même quaucune possibilité ne peut latténuer, car le néant se charge de la menacer continuellement, de même na besoin dêtre renforcé par aucune nécessité, puisquelle contient en soi une nécessité qui découle de la liberté même.
Ce nest ni la possibilité ni la nécessité qui enveloppent et circonscrivent donc la réalité, la première la diluant et lexténuant, la seconde la figeant et limmobilisant, mais le néant, qui la met en évidence au moment même où il sen empare, et la liberté qui la soutient au moment même où elle la tient en suspens. Le néant et lirréversibilité de lêtre disent peut-être peu sur le plan dune métaphysique rationaliste, mais sont en réalité de profondes et souvent terribles expériences existentielles, dune si extrême importance que la pensée philosophique et lexpérience religieuse peuvent sy rencontrer. Et cest justement dans latmosphère du néant et de la liberté, dans laquelle péniblement et aventureusement aboutit une discussion philosophique sur les catégories de la modalité, que trouve peut-être place un Dieu acceptable par lexpérience religieuse à laquelle sont familiers des aspects comme la menace du néant, lhorreur de lêtre, lirréversibilité de lexistence, lambiguïté de la liberté.
2. Concept de transcendance.
Personnellement, je suis non seulement prêt à renoncer au Dieu des philosophes, mais javoue même quà un certain point de mon itinéraire philosophique quel quil soit je me suis même décidé par un scrupule dicté bien entendu autant par la rigueur spéculative que par le respect religieux à éviter dans mes écrits le nom de Dieu, car dans le discours philosophique il me paraissait plus correct de parler plutôt de transcendance. Certes, lexpérience religieuse est toujours une expérience de transcendance et la transcendance semble linnerver au point den être considérée comme une caractéristique non seulement essentielle, mais même inséparable et exclusive. Personne toutefois ne songera à nier que le concept de transcendance a un incontestable droit de cité en philosophie, même quand la philosophie est entendue au sens le plus restreint, avec esprit de rigueur et précision, et donc est telle quelle se rend acceptable et même simpose à tous, y compris à ceux qui ne font profession daucune foi religieuse ou veulent sen tenir à lagnosticisme le plus impartial.
Et pourtant je dois admettre que le concept de transcendance est lun de ceux qui font naître les plus grands soupçons et jai toujours rencontré une très vive résistance pour le faire accepter, même par ceux qui, sur le plan de lexpérience nignorent pas ces ouvertures que lon ne peut réduire à la pure immanence au point de me faire songer à un véritable idolum theatri. À dire vrai, je nai jamais compris la raison de tant de défiance alors quil me paraît incontestable que lexpérience fondamentale de lhomme est une expérience de la transcendance: il sait quil na pas été fait par lui-même, que partout il saffronte à des transcendances irréductibles, et même quil lui arrive de se transcender lui-même. Laffirmation philosophique de la transcendance signifie au fond seulement reconnaître que lhomme nest pas tout, tant il est vrai quil a toujours affaire à quelque chose qui ne dépend pas de lui et même lui résiste. Je suis persuadé donc quaucune position ne pourra être aussi préjudiciablement "antimétaphysique" au point de reconnaître le caractère irréductible de certaines réalités dont lhomme ne réussit pas à venir à bout et quil ne parvient pas non plus à maîtriser complètement.
La nature, le passé, le devoir, linconscient, si étroits que soient leurs rapports dinteraction et dintériorité réciproque avec lhomme, en sont si nettement indépendants que leur relation avec lui mérite plutôt le nom daltérité. Ils ne se réduisent pas à lexpérience que lhomme en a, ni ne se résolvent ou se dissolvent en activité humaine, mais ils requièrent résolument la reconnaissance et soffrent seulement à une expérience de la transcendance. Ce sont des réalités qui simposent à lhomme, suscitant en lui un sens de respect, deffroi ou dangoisse et qui linvitent par là même à cette modestie et à cette humilité avec laquelle on sincline face à quelque chose de supérieur, de plus grand ou de plus distant.
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1. [N.d.t.] En français dans le texte. Pareyson cite Pascal dans lédition Brunschvicg (Br.), Pascal Pensées et Opuscules, Classiques Hachette, à la fin de laquelle on trouvera une table de concordance avec dautres éditions dont celle de Lafuma plus utilisée de nos jours.
2. [N.d.t.] Pareyson cite toujours les auteurs français dans le texte original. Nous avons omis de le signaler à chaque occurence.
3. [N.d.t.] Le passage complet dit: "Mais si notre injustice démontre la justice de Dieu que dire? Dieu serait-il injuste en nous frappant de sa colère?"
4. . Cf. supra, "Lexpérience religieuse et la philosophie" § 14.
5. [Note de léditeur italien] Cf. "Dal personalismo esistenziale allontologia della libertà" §§ 10-13 in Esistenza e persona, Mursia, Milan, 19854, pp. 25-37.
6. [N.d.t.] Disfazione, néologisme sans équivalent en français et que lon peut tenter de rendre ainsi. |