Si la divinité ainsi comprise est le centre de lexpérience religieuse, je ne crois pas que la philosophie doive ou puisse parler directement de Dieu: lobjet de son discours serait alors toutefois un principe uniquement philosophique, trop restreint par rapport au Dieu de lexpérience religieuse. Je crois plutôt que la philosophie peut et doit parler du Dieu de la religion, et que pour cette raison le discours philosophique sur Dieu ne peut être quindirect : la philosophie nentre en contact avec Dieu que dans la mesure où elle se met à réfléchir sur lexpérience religieuse, ce qui me semble non seulement souhaitable et opportun, mais même inévitable et juste; et en ce sens jirai jusquà affirmer que, pour la philosophie, le Dieu de la religion est beaucoup plus intéressant que le Dieu des philosophes. Naturellement la réflexion philosophique sur lexpérience religieuse est à mener avec toute la précaution et lattention nécessaire; dun côté en sachant quil faut se refuser de manière critique à toute acceptation préconçue comme à tout refus a priori, et dun autre côté en ayant conscience que lexpérience religieuse est inassimilable dans le contexte de lexpérience humaine en général et que, par conséquent, elle doit être abordée avec une volonté de compréhension et une attitude découte.
Il y a des expériences religieuses exemplaires qui ont beaucoup à apprendre non seulement à la théologie, mais aussi à la philosophie. Georges Bernanos nétait nullement un théologien mais, comme chacun sait, un romancier religieux; et pourtant un théologien dune grande profondeur et dune culture immense comme Hans Urs von Balthasar a su en tirer des réflexions théologiques dune extrême finesse et dune extraordinaire ampleur, véritables coups de sonde en certains des domaines les plus obscurs et les plus mystérieux de la théologie. De même pour Kierkegaard et Dostoïevski, dont lexpérience religieuse est devenue la condition essentielle pour une redécouverte actuelle du christianisme, la voie royale et peut-être la seule pour une réappropriation du christianisme par lhomme daujourdhui, immergé dans le climat de lathéisme et du nihilisme. Ils ne furent ni théologiens ni à proprement parler philosophes, mais aujourdhui la philosophie et la théologie ont beaucoup à apprendre de leur incomparable enseignement. La contribution de Kierkegaard au renouvellement de la théologie non seulement protestante mais aussi catholique ne peut être mesurée, car son inspiration a donné naissance à un des mouvements philosophiques les plus importants de ce temps, et peut être le plus vivant puisque, né dans les années vingt, il est aujourdhui au tournant du siècle toujours présent : lexistentialisme. La problématique religieuse de Dostoïevski exprime avec une évidence dramatique les exigences les plus actuelles et y répond avec des idées particulièrement en résonance avec la mentalité contemporaine qui, depuis Nietzsche, est imprégnée de nihilisme: lélire comme domaine de recherche pour la réflexion philosophique signifie se placer directement au cur de lactualité et en saisir le noyau incandescent. La philosophie ne peut manquer de se trouver impliquée et même modifiée en rencontrant une telle problématique, puisquelle en ressort non seulement renouvelée dans ses contenus et vivifiée dans son processus, mais aussi incitée à repenser la façon de concevoir la raison philosophique dans son exercice concret.
Savoir de quelle façon il faut concevoir le discours philosophique indirect sur Dieu nécessite quelques précisions sur lexpérience religieuse et la réflexion philosophique. Dieu se rencontre à un niveau trop profond pour que la philosophie, entendue comme enquête démonstrative et métaphysique objective, puisse en parler, puisque ce discours naurait dautre résultat que dobjectiver linobjectivable. Mais même le recours à lexpérience religieuse serait peu constructif si par expérience on entend quelque chose de purement subjectif, enfermé dans la sphère étroite et limitée du moi, de la conscience et de la conscience de soi, de lindividualité. Prise en ce sens, lexpression "expérience religieuse" risquerait dapparaître contradictoire, car, alors que dun côté le terme "expérience" ne désigne que son aspect humain et subjectif, de lautre, le terme "religieuse" continuerait de faire référence à quelque chose de transcendant, en soi irréductible à une activité purement humaine, comme la parole de Dieu, que lhomme na quà écouter et suivre, ou la divinité même que lhomme na quà écouter et prier. Lobéissance et lécoute, linvocation et la prière, tiennent de labandon oublieux de soi et donc nentrent pas dans la sphère plutôt narcissique de la pure subjectivité: ce sont des attitudes tournées vers ce que Heidegger dans Gesprächt von der Sprache a justement appelé quelque chose "qui est dabord accordé à notre essence et que lon ne peut éprouver quensuite", que lon pourrait penser comme quelque chose que lon ne possède que si on en est possédé, quelque chose qui ne se donne quà une conscience muette, qui est pure conscience, avant dêtre devenue conscience de soi.
Mais si lexpérience est entendue comme existentielle, alors lexpression "expérience religieuse" devient acceptable, car lexistence dans sa singularité personnelle, qui na rien à voir avec une pure conscience individuelle est elle-même rapport avec lêtre, a une portée ontologique et donc un caractère intentionnel et révélatoire: alors lexpérience religieuse est comprise comme expérience de vérité, de transcendance, dimmémorialité et, en elle, lexpérience toute humaine du divin et lexpérience du divin, ontologique et interprétative, sont une seule et même chose; elle nest plus exposée au danger dune réduction subjectiviste et conscientialiste, et se situe à un niveau beaucoup plus profond que celui de la pure antithèse entre humanité et divinité. Ce quest ce niveau profond apparaît en effet par le simple rappel du symbolisme que nous avons longuement étudié dans ces pages. Si le symbolisme est non seulement expressif ou inventif, mais aussi révélatoire, cest parce quil prend racine en une zone profonde et originaire de la pensée ou plutôt parce quil est immergé au cur de lexistence entendue comme coïncidence du rapport à soi et du rapport à lêtre. À ce niveau, le rapport entre le nom et la chose, entre limage et la réalité quil sagisse de signification ou de renvoi, nest plus à prendre en soi, mais doit être considéré dans son lien inséparable avec le rapport de lhomme à lêtre, comme rapport, non moins révélatoire quexistentiel et ontologique, de lhomme à la vérité. Le processus de signification dépasse en cela le processus de révélation; ce nest plus un problème de langage mais dêtre. Tout comme ce nest pas lavoir qui compte mais lêtre, ainsi le dire sans lêtre na aucun poids.
Le niveau profond est donc celui du rapport ontologique que lhomme est en soi, de linterprétation originaire de la vérité. Il ne peut être considéré comme irrationnel, car la pensée y est présente, dans sa fonction première dinterprétation de la vérité, même si cette interprétation nest pas exprimée en termes clairement conceptuels; on peut néanmoins la tenir pour explicitement rationnelle, car la pensée y est inséparablement unie à la poésie et à la religion, qui ne sont pas encore parvenues à leur spécification, mais sont déjà présentes dans leur nature authentique, la première comme invention et expression, la seconde comme invocation et écoute. Il sagit dun complexe originaire et profond par-delà toute antithèse entre rationnel et irrationnel où pensée, poésie et religion sont indissolublement liées et se pénètrent mutuellement, nétant pas moins opératoires et actives pour autant, même si elles sont en attente de leur distinction et spécification, unies, grâce à lusage dune même langue symbolique, par un objectif également révélatoire et par un contact primordial avec linobjectivable. Cest un complexe inextricable, dense et fécond, où la pensée a un caractère à la fois poétique et religieux et où poésie et religion ont ensemble la charge et la fonction de penser; cest justement pour cette raison que pensée, poésie et religion conspirent également à atteindre et exprimer linobjectivable cur de la réalité et le sens des choses; un complexe originaire et jaillissant qui ne pourrait avoir un nom plus approprié que celui de mythe, dans la signification la plus intense et la plus prégnante du terme.
Ici, le mythe est pris dans son sens originaire, qui ne permet pas quon loppose à la réalité, ni à lhistoire, ni à la vérité, ni à la raison, ni à la révélation dont il se distingue, certes, mais pas au sens où il sy opposerait, comme on lentend souvent dire dhabitude. Ni à la réalité, car il est lui-même expérience de la réalité ou plutôt la réalité elle-même, au sens où elle est existentiellement expérimentée. Ni à lhistoire car il est lui-même récit, relation de faits et il traite dévénements historiques, ou dactes de la liberté originaire, ou de périodes de léternité. Ni à la vérité, car il est la vérité elle-même en ce quelle est interprétée, possédée en sa figure sensible, existentiellement formulée et saisie symboliquement. Ni à la raison, car elle est riche de pensée, bien que ni conceptuelle ni rationnellement explicitable, mais réelle et substantielle. Ni à la révélation, car ce qui la caractérise cest justement son caractère non exclusivement créateur, inventif, expressif, mais aussi et surtout révélatoire: il est en même temps et de façon indivisible opération fabulatrice et manifestation de la vérité, mythopoïesis et interprétation de lêtre. En somme, le mythe est expérience de la réalité et vérité, il est vérité et réalité expérimentée, ce qui implique un investissement total: humanité et transcendance, homme et Dieu. Son sens est profond et bien au-delà de ses significations. Le mythe est linterprétation première de la vérité que chaque homme est à lui-même, il est la vérité comme elle parle originairement à chacun, il est la mémoire de lorigine et la remémoration de limmémorial, il est lécoute de linobjectivable transcendance, il est la révélation même de lêtre, de la vérité, de la divinité: il est Dieu comme il parle à lhomme, il est Dieu qui parle à lhomme. Voilà pourquoi lexpérience religieuse va atteindre un niveau profond, là où elle est inséparable de la pensée et de la poésie, poétique par son symbolisme et avérante par sa force révélatoire.
On voit clairement alors en quoi doit consister cette réflexion philosophique sur lexpérience religieuse qui est lobjet de la présente recherche et qui est loin de lidée plutôt abstraite dexplorer les rapports entre philosophie et religion vues dans leur séparation et extériorité et détachées de tout contexte existentiel. La pensée qui originairement est coprésente à linspiration poétique et à laspiration religieuse dans ce complexe originaire et vivant quest le mythe, en ressort en se spécifiant comme philosophie consciente et explicative, se réservant toutefois la possibilité dy retourner pour y exercer sa réflexion. Si on considère que la foi doit maintenir une spécificité de la religiosité originaire inscrite dans le mythe et conserver pleinement le caractère symbolique du mythe, on comprendra non seulement comment la réflexion philosophique sur lexpérience religieuse peut concerner aussi bien le mythe que la foi mais aussi, si on se rappelle le caractère symbolique de la pensée originaire dans le mythe, quelle nest pas inadaptée, ou plutôt même quelle est particulièrement destinée à pénétrer lexpérience religieuse quelle soit originaire ou spécifique. La réflexion philosophique sur lexpérience religieuse, alors, nest autre quinterprétation du mythe qui est déjà en soi interprétation de la vérité. Il importe donc de définir à quelles conditions cette herméneutique peut se développer dans lespoir légitime de comprendre le sens philosophique du mythe et den retirer des résultats ayant une valeur en philosophie.
En premier lieu il ne sagira certainement pas de démythification car, sil y a lieu de le faire, ce sont plutôt les faciles démythifications quil sagirait de démythifier tandis que le mythe, lui, nen a nul besoin, étant révélatoire en lui-même. Interpréter le mythe ne signifie pas le purifier du langage symbolique, qui est simplement le langage qui le rend éloquent, mais en approfondir et en débrouiller la signification infinie, tache ardue et entreprise courageuse. La réflexion philosophique doit respecter le mythe: admettre que le mythe dit ce quon ne peut dire quavec le mythe et ne rien y ajouter puisque interpréter signifie faire parler et savoir écouter, et non pas donner de la voix ni mitsingen [chanter avec]. Sauvegarder le mythe et le symbole avec son épaisseur qui le rend signifiant, est la première tâche de la réflexion philosophique, cest une tâche qui correspond au caractère critique de la philosophie qui doit maintenir toute chose dans sa nature problématique. Cest un gain pour la philosophie même si la reconnaissance du caractère révélant du mythe, tout comme elle empêche la parole (objectivement) denfermer le transcendant, empêche aussi le transcendant de sisoler dans le silence (mystique). Par ce biais, la réflexion philosophique peut découvrir que respecter et sauvegarder le mythe comme tel est une manière de dire les choses pour lesquelles le langage rationnel de la philosophie est inadéquat et quil est pourtant très important pour la philosophie elle-même quelles soient dites et le soient de manière symbolique.
Il ne sagira pas non plus évidemment dune simple transposition de lexpérience religieuse en termes philosophiques, comme sil nétait question que de la traduction ou de la transcription de contenus prêts à changer denveloppe tout en restant inaltérés dans leur nature. Dans leur transposition philosophique diffuse, les thèmes religieux risquent de changer si radicalement de signification quil nen peut que résulter une série déquivoques déplorables en raison de limpossibilité de déterminer quel sens ont acquis les thèmes qui nen avaient que dans le contexte religieux dont ils ont été extraits. Léchec de nombreuses philosophies modernes qui se présentent comme une laïcisation du christianisme ou comme la rationalisation de la foi religieuse ou comme la traduction panlogistique de lexpérience mystique atteste linsuffisante crédibilité de ce programme. En réalité, il sagit dune entreprise beaucoup plus engagée, cest-à-dire dune intense problématisation, capable de jeter sur lexpérience religieuse un regard si fortement et si avidement scrutateur quil la transforme en un enchevêtrement de questions qui attendent et même exigent une réponse philosophique dans lacte même où elles la sollicitent et la provoquent.
Il ne sagira pas non plus dune considération objective et spéculative qui sapplique à lexpérience religieuse en la posant devant elle et en lexaminant de lextérieur, mais dun type de réflexion qui épouse entièrement lexpérience sans pour autant sy dissoudre, et là, de lintérieur, la soumet à un intense interrogatoire, réussissant à en obtenir des réponses authentiques et pures, autrement dit appropriées et non pas déplacées et qui ont néanmoins, en même temps, une valeur dans le domaine spéculatif et philosophique. Il faudra en somme que la réflexion philosophique sexerce dans les termes dun "empirisme" supérieur, capable de rendre compte de la réalité sans pour cela la déformer, la transformer ou la réformer, mais en la laissant être avec une respectueuse discrétion tout en la saisissant avec une détermination sans faille, et bien davantage que dans les formes plus relâchées de la phénoménologie et des analyses existentielles. Une sorte de tendance évocatrice et de docilité révélatoire interviendrait alors dans le cours de la réflexion philosophique où le caractère à la fois pénétrant et développé de la pensée de type décidément herméneutique maintiendrait la réalité dans son irréductible consistance dans lacte même où elle en saisit le rythme et en extorque le secret, de manière à pouvoir en saisir la signification et en dévoiler la structure.
Enfin, il ne sagira non plus ni de philosophie de la religion ou de philosophie religieuse, ni même et surtout de théologie, de théosophie ou dapologétique, mais de philosophie pure et authentique, capable précisément dêtre une réflexion philosophique sur lexpérience religieuse, qui opère en elle et émerge delle et où, quoique cette expérience soit personnellement vécue, la réflexion ne cesse pas dêtre pour autant proprement philosophique. Il sera encore une fois question de signification: il sagira détablir la signification philosophique de thèmes religieux sans quaucun de ces deux aspects ne prétende se confondre avec lautre ni se fondre en lui. Le thème religieux demeure religieux et nest pas repris comme tel dans la philosophie qui dautre part a réussi à en saisir la signification philosophique sans pour autant en dénaturer la consistance religieuse. Il ne sagit pas dadopter grossièrement et superficiellement un contenu mais de tendre un dialogue qui prenne en considération la nature propre (religieuse) de linterlocuteur pour pouvoir, grâce à un impérieux mais efficace interrogatoire, en obtenir des réponses (philosophiquement) significatives qui, tout en le laissant utiliser ses propres termes (religieux) est capable den saisir léloquent message (philosophique).
17. Caractère indirect du discours philosophique sur Dieu.
Le Dieu des philosophes est le Dieu de la philosophie objectivante, résultat dune pensée directe. Ce Dieu nexiste pas en fait: cest un pur nom que la philosophie prononce en vain; un concept vide auquel ne correspond aucune réalité et auquel en aucun cas il nest nécessaire de donner un contenu, ce qui nest dailleurs pas possible de faire si on ne recourt pas au mythe, à lexpérience religieuse, à la foi. Même pour le philosophe, donc, et pour tous en général, le Dieu dont on parle ne peut être que celui de la foi, qui est lunique Dieu dont on puisse parler. Dieu non comme concept de la philosophie, mais comme centre de lexpérience religieuse: ainsi le croyant considère-t-il Dieu. Mais ainsi doit également le considérer le philosophe; même la philosophie quand elle parle de Dieu, si toutefois elle en parle ou veut en parler, ne peut parler que du Dieu de lexpérience religieuse, non du Dieu des philosophes. Voilà pourquoi son discours sur Dieu est indirect. La philosophie ne rencontre pas Dieu directement, mais comme centre du mythe, dont elle fait lherméneutique, comme centre de lexpérience religieuse dont elle est interprétation. Et en ce cas, on peut tenir un discours philosophique sur Dieu et avoir un concept de Dieu (au sens symbolique).
Que le discours philosophique sur Dieu doive être indirect veut dire que la philosophie peut certes parler du Dieu de lexpérience religieuse, mais par pour le nier ou laffirmer ni pour en démontrer ou en contester lexistence, ce qui nest pas de son ressort, car elle nintervient que lorsque ces question sont tout à fait dépassées. Pour lhomme religieux, Dieu existe et lexistence de Dieu est pour lui certaine au point de rendre superflue toute démonstration car elle est objet de foi, autrement dit dun choix radical et profond, dont tout le reste découle. Lhomme religieux peut comprendre le doute qui nest que lenvers de sa foi, un aspect essentiel ou un moment interne, car la foi, loin dêtre une possession tranquille, sûre et incontestée, que la tradition a préférée et lhabitude fixée, est souvent une lutte extrêmement dure et une tension lancinante, à peine apaisée par la conscience dêtre vivante et vivifiante au point de suffire à remplir et inspirer une vie entière. Mais ce que lhomme religieux ne peut vraiment comprendre, cest la démonstration dont il na aucun besoin, à moins quil ne la désire comme expression de sa propre croyance ou la considère non comme une confirmation, mais comme partie intégrante de cette croyance; la certitude médiate et rationnelle ne lintéresse pas car il possède quelque chose dinfiniment plus riche et plus efficace qui est sa foi. La foi cherche lintellect: elle incite à rechercher, à penser, sefforce de repenser philosophiquement lexpérience religieuse10.
Ici la philosophie na rien à dire car lorsquelle intervient, la question est déjà réglée: elle nintervient ni pour choisir entre lexistence et linexistence de Dieu, car le choix est déjà fait, ni pour démontrer éventuellement lexistence de Dieu, car lexistence de Dieu fait déjà lobjet de la croyance. Le choix entre lexistence et linexistence de Dieu est un acte existentiel dacceptation ou de refus où un seul homme décide, à ses risques et périls, si la vie a pour lui un sens ou si elle est absurde, puisque à ce dilemme se réduit ce choix sans autre alternative. Un tel choix est éminemment religieux, même quand il se fait dans le sens négatif, car le rejet de Dieu est si étroitement lié à laccueil qui peut alternativement en être fait quil en conserve toujours une nostalgie inconsciente. La philosophie, en tant quelle intervient à partir dun choix déjà fait, na plus droit au chapitre, ni, bien sûr, pour affirmer lexistence de Dieu, ni, non plus, pour la nier, car même le rejet de Dieu nest pas le fruit dun raisonnement, mais un acte profond et originaire de la personne. Dautre part la philosophie na pas pour but de démontrer lexistence de Dieu car elle nétend pas la connaissance à de nouveaux domaines de la réalité, mais réfléchit sur des expériences existentielles: son but nest pas démonstratif mais herméneutique.
Mais si la philosophie na aucun titre pour choisir ou démontrer, son objet en revanche est de clarifier et duniversaliser, chose non seulement permise mais même requise par son caractère interprétatif. La philosophie éclaircit avant tout le donné existentiel, élaborant des pensées qui peuvent éventuellement servir à le rendre plus compréhensible et en outre peut et doit dire ce que signifie ou peut signifier pour lhomme de se décider pour ou contre Dieu, davoir une foi personnelle qui est en même temps un choix humain et une initiative divine, de rencontrer la divinité dans lexpérience religieuse, de parler de linobjectivable dans un langage symbolique, davoir des rapports avec une transcendance, considérée à la fois comme absente et présente, lointaine et proche et ainsi de suite. Sur ces points la philosophie peut parvenir à des considérations susceptibles den montrer lintérêt pour tous, même pour les non-croyants. Dans lexpérience religieuse, solitaire ou au sein de léglise, le croyant est si personnellement impliqué et si totalement absorbé dans sa rencontre singulière avec Dieu que, hormis les lois élémentaires de la charité, il ne se préoccupe pas de savoir sil peut y faire participer les autres, si cette expérience est capable davoir aussi un intérêt pour ceux qui y sont étrangers, ou encore si elle peut être élargie de manière universelle. Or cest justement ce qui importe à la philosophie: savoir quelle signification peut avoir pour lhomme en général, pour chaque homme, croyant ou non croyant, la possibilité dune rencontre religieuse avec la divinité. Les expériences religieuses en tant quhumaines sont certes en soi largement partageables, mais cest la réflexion philosophique qui montre leur communicabilité et lexplique comme possibilité pour lhomme en général.
Entre le Dieu des philosophes et le Dieu de lexpérience religieuse maintiendra-t-on et fixera-t-on une totale opposition, en ajoutant seulement que la philosophie aussi non lobjectivante mais lherméneutique quand elle parle de Dieu entend se référer, même si cest indirectement, au Dieu religieux? Il y a peut-être une manière de dépasser lopposition; il suffirait de pouvoir supprimer le caractère objectivant et la présomption rationaliste inhérente au concept philosophique de Dieu; et cela est probablement réalisable selon lune des trois façons suivantes.
Il serait tout dabord possible daccentuer dans le langage philosophique la nature originairement métaphorique de tout langage, en sachant y voir aussi lépaisseur de sens et lirradiation typiques du symbole, récupérant ainsi le symbolisme potentiel des concepts, avec pour résultat de leur conférer un caractère non plus objectivant et mystifiant mais révélatoire par rapport à la transcendance. Même la conceptualisation peut être entendue comme symbolisation. En second lieu on pourrait priver les philosophies de leur prétendue rationalisation en les considérant, plutôt que comme des systèmes rationnellement clos, comme des perspectives existentielles ou des chiffres de linobjectivable. En considérant, par exemple, quavec leurs systèmes respectifs, Spinoza et Hegel ont cherché à développer de manière conceptuellement cohérente, lun, le principe paulinien: in illo vivimus, movemur et sumus [en lui nous vivons, agissons et sommes] et, lautre, le triduum mortis inhérent au mystère Pascal, il sagirait de retrouver linspiration mystique et religieuse primitive sous la construction rationaliste quils ont édifiée sur cette base. Un dernier procédé serait possible en prolongeant lidée schellinguienne dune "philosophie négative et purement rationnelle". La différence entre les philosophies négatives et la philosophie positive pourrait consister en cela que les premières sont des systèmes logiques, cohérents et clos, des totalités douées de certitudes, mais vides et abstraites étant purement formelles et hypothétiques, alors que la philosophie positive est herméneutique, concrète, ouverte aux apports toujours nouveaux de lexpérience, mais condamnée au risque et à langoisse de linterprétation. On peut reconnaître aux premières une valeur symbolique et révélatoire dans leur capacité à fournir une anticipation à la seconde et à en attendre vérification et confirmation. Jai proposé ce dernier procédé non pas pour obéir à des intentions pacifiques et dans une volonté optimiste de tout comprendre, mais pour conserver ce caractère polyphonique et perspectiviste de lhistoire de la philosophie, condition indispensable pour un débat philosophique actuel et toujours ouvert.