Larbitraire divin offre aussi une clef pour résoudre les difficultés qui pèsent sur le problème du choix existentiel. Il montre comment le choix existentiel, cest-à-dire le choix de soi, coïncide très exactement avec le choix divin, avec lêtre-choisi par Dieu. Au niveau profond de lexistence il ny a ni opposition ni séparation entre le se-choisir et lêtre-choisi; et dans lexpérience religieuse comment peut-il y avoir dilemme ou alternative entre choix existentiel et choix divin? Dans lexpérience religieuse, liberté divine et liberté humaine coïncident, et initiative divine et humaine sont tellement imbriquées lune dans lautre quil est difficile de les distinguer et impossible de les séparer. Se peut-il que pour lhomme religieux abandonner Dieu ou en être abandonné soit quelque chose de différent? Comment dire si lathée est ce quil est parce quil a abandonné Dieu ou parce quil a été abandonné par lui? Et Isaïe et Jérémie savent bien que retourner à Dieu cest être remis sur la voie de Dieu grâce à lui.
Sur le plan purement historique et dun point de vue strictement humain subsiste une opposition entre le destin et la liberté qui rend indépassable le problème de leur conciliation. Le destin apparaît comme un fait inéluctable et une nécessité inexorable qui pèsent sur lhomme du poids de chaînes opprimantes; et lhomme na dautre issue que la liberté stoïque du fata volentum ducunt nolentum trahunt [le destin conduit ceux qui veulent et abandonne ceux qui ne veulent pas], la conscience que la rébellion est absurde, la "liberté" de lamor fati, avec toutes les difficultés dun concept aussi délicat et obscur. Le problème de savoir comment le fait de se choisir et dêtre choisi peuvent se concilier naît quand les deux termes ont déjà été conceptuellement figés, cest-à-dire quand ce quils ont de conciliable est compromis pour toujours par une séparation qui les oppose comme fatum et destin dun côté et liberté humaine de lautre. Il apparaît seulement dans la reconnaissance purement religieuse de larbitraire divin que la coïncidence des deux termes est originaire, de sorte que le problème de leur réconciliation est tout à fait vain. Sur le plan religieux, aussi bien la nécessité du fatum que linévitabilité de lamor fati cèdent la place à la liberté respectivement divine et humaine. Le choix de soi, alors, est certes un être-choisi, mais lêtre-choisi est encore liberté, cest-à-dire liberté divine. Elle nest véritablement ni fatum ni destin, car elle nentre pas dans la sphère de la nécessité aveugle et inexorable, mais dans celle de la liberté de Dieu, de la liberté première, originaire et absolue.
Certes il y a ambiguïté aussi bien dans larbitraire divin que dans la liberté humaine. Larbitraire divin est la liberté duser de colère ou de miséricorde, et la liberté humaine est la possibilité dacceptation et de fidélité ou de refus et de trahison. Lambiguïté des deux libertés ne compromet pas la coïncidence du choix de soi et de lêtre choisi, mais en rend lexercice accidenté et tortueux. Il serait facile pour le choix existentiel, né dans le milieu nourrissant de larbitraire divin, de se laisser emporter par le grand fleuve et den faire une extraordinaire force de propulsion où présence divine et activité humaine deviennent chacune la forme de lautre dans un unique dynamisme. Mais quil est difficile, concrètement, dêtre soi-même! La première difficulté est de saccepter; et pourtant telle est bien la condition première dune croissance saine, dun développement régulier, dune maturation créatrice. Et voici au contraire le refus et la rébellion qui ne peuvent sexprimer quen se débattant de manière aussi pénible quinutile dans un mal-être stérile et douloureux quel quil soit. On ne sent souvent que le poids de sa propre identité et, dès lors, le dégoût de soi, lincapacité de se reconnaître, linfidélité à soi-même conduisent à la sombre voie de lauto-destruction. Pour la personnalité rien de plus mortifère que la méconnaissance de cette articulation secrète qui, au fond de nous-mêmes, fait du choix existentiel non une opération de la volonté consciente, mais un contact originaire avec la transcendance qui révèle notre essence profonde. Souvent on sefforce dêtre différent de soi, employant sa vie entière à cette tentative vaine et absurde; souvent, fatigués de se sentir différent des autres ainsi que de la lutte permanente qui résulte de cette différence, on cherche à sidentifier à des modèles irrémédiablement étrangers, pour aller dans le sens de cette commode conciliation avec la totalité quest le conformisme; souvent, malgré toute notre bonne volonté on ne sait pas être vraiment soi-même par manque dacuité dans cette difficile auscultation intérieure, ou par défaut de constance dans cet exercice ardu dattention toujours en éveil, ou par facilité, distraction et étourderie. Mais ces incertitudes et ces hésitations font aussi partie de ce moi profond quil sagit de cerner.
Lexercice de la liberté humaine oscille entre se considérer comme un don à recevoir ou comme une possibilité à refuser: dun côté lacceptation, la liberté positive, la liberté de laffirmation; de lautre le refus, la liberté négative, la liberté de lauto-destruction. Lalternative de la liberté se réalise, dun côté, dans la liberté qui est liberté de saffirmer et de se conserver, qui est donc libre dêtre liberté, et, dun autre côté, dans la liberté qui est libre de ne pas être libre, qui est donc liberté de se nier comme liberté. Mais lambiguïté de la liberté humaine rejoint lambiguïté de la liberté divine: comment en effet se manifeste la colère divine si ce nest par le refus humain et comment apparaît la miséricorde divine sinon dans lacceptation humaine? Le refus de lhomme dès quil se sent prisonnier dans lacte divin qui le rend libre est déjà le signe de la colère divine; de même, que lhomme accepte le choix divin, au point de ladopter non seulement comme choix propre mais comme vocation profonde, est déjà le signe de la prédilection divine.
A la lumière de lambiguïté qui réside au cur de la réalité, au croisement de la liberté de Dieu et de la liberté de lhomme quelle caractérise de la même façon, lêtre-choisi, en tant que liberté divine, est un être élevé au salut ou abandonné à la perdition, et le se-choisir, comme liberté humaine, est acceptation ou révolte, cest-à-dire croissance ou auto-destruction. Mais cela nimplique pas un écart tel que dun côté soit déversé tout en bloc colère, condamnation divine, refus et auto-destruction humaine, et de lautre faveur et clémence divine, acceptation et accroissement de lhomme: la liberté divine est intégralement présente aussi bien dans la dépression de la douleur de lhomme que dans lexaltation de sa ferveur créatrice, autrement dit, dans celle-là, non seulement la réalité de la colère de Dieu, mais aussi la perspective de sa bienveillance et, dans celle-ci, non seulement lefficace de sa miséricorde, mais aussi la possibilité de son courroux. Même dans la douleur humaine vit la miséricorde de Dieu et même la joie humaine porte le signe de sa disgrâce: même dans labîme du désespoir, la douleur humaine nest jamais si sombre quelle ne puisse entrevoir la perspective dun réconfort et devenir elle-même le siège de joies indicibles et mystérieuses; et la joie de lhomme nest jamais si complète quelle ne tremble pour son avenir et quelle ignore le chemin douloureux quelle suppose comme son indispensable accès.
14. Dieu comme liberté: volonté originaire.
Mais lego sum qui sum veut dire aussi "je suis qui bon me semble". À la question: "Quel est ton nom?" qui signifie au fond "quelle est ton essence? en somme: qui es-tu?", la réponse est: "Je suis qui bon me semble et que cela te suffise. Je suis qui je veux; je suis qui je veux être. Je suis ce que je veux être et je veux être ce que je suis, et, en général, je veux être. Que cela te suffise pour mon essence et mon existence: mon être, je me le donne comme je veux." Ceci indique un sens plus lointain et plus profond de la liberté originaire: de la liberté de Dieu, dépend lêtre même de Dieu dans le double sens de son essence et de son existence. La liberté absolue et arbitraire de Dieu est confirmée et même accentuée par ces paroles divines qui semblent dire: "Je suis libre au point dêtre libre même de mon être, puisque mon être je me le donne comme je veux." Habituellement, on considère comme la suprême manifestation de la liberté divine la création du monde; mais la liberté de Dieu apparaît déjà à un niveau antérieur et beaucoup plus profond: à la racine même de son être. La création du monde suit librement un commencement déjà amorcé, un début absolu et absolument premier, lauto-engendrement de Dieu. Léternité de Dieu nimplique en rien un engendrement intérieur, autrement dit un acte éternel de liberté par lequel il se donne à lui-même lessence aussi bien que lexistence. Dieu veut exister et veut être ce quil est, ce qui signifie quil est libre non seulement par rapport à lêtre en général, mais surtout par rapport à son propre être, quil nest lié en somme ni à sa propre existence ni à sa propre essence. Dieu même comme liberté absolue et volonté originaire contient, ou plutôt est, la réponse à la "question fondamentale", mais ne lénonce pas en termes explicites: il se limite à dire "je suis qui bon me semble, je suis qui je veux", ce qui est une déclaration définitive. Il ny a rien dautre à dire: cest par un acte absolu de volonté et de liberté que Dieu se fait et se dit maître de son propre être et de lêtre en général.
Lêtre de Dieu lexistence comme lessence dépend donc de sa volonté qui, comme liberté arbitraire, se révèle finalement être sa véritable et authentique essence. Dune situation comme celle-ci surgit un paradoxe déconcertant (le paradoxe du commencement absolu impliquant toujours une antériorité à soi-même), Dieu est avant et après soi en même temps. Dieu est déjà avant dexister, voulant sa propre existence, et, quand ensuite il existe, on voit que son essence était précisément la liberté qui le fait vouloir exister. Maintenant si on prend comme point de référence le temps humain il est évident que cet "avant" et cet "après" et leur simultanéité ont une signification intemporelle; mais il serait simpliste de ne pas voir les raisons profondes qui conduisent à introduire dans léternité une certaine temporalité, même si elle est dun genre très particulier et différente de la temporalité humaine. Ce type de problématique est au fond beaucoup moins déconcertant que dautres théories qui, sur le plan clairement métaphysique et même au niveau herméneutique, ont été formulées à ce sujet, tendant à considérer l"avant" Dieu comme, suivant les cas, supérieur ou inférieur à lui: on pense, dun côté, au thème du super-étant ou de luJperJeiovth" ou Übergottheit qui depuis les néoplatoniciens ponctue tout un courant de lhistoire de la philosophie et de la mystique, et, dun autre côté, au thème de la nature ou du Grund en Dieu qui, sur le fil de la théosophie partant de Boehme, a rejoint Schelling, sans que lon puisse dire quil sy est arrêté.
Le problème est non seulement ardu mais aussi hasardeux, et les thèmes qui en émergent sont brûlants pour ne pas dire bouleversants. Mais rien nest plus stimulant que le risque, même en philosophie, où il existe une véritable imagination spéculative qui donne du nerf à la réflexion et où la fantaisie, si elle est bien conduite, non seulement ne compromet pas mais bien plutôt trempe et fortifie lactivité critique toujours nécessaire. Ici, de surcroît, les sollicitations proviennent de cet authentique foyer ardent quest lexpérience religieuse: il ne faut pas oublier que le traitement que nous faisons maintenant de Dieu comme liberté absolue nentend pas être une théorie explicitement conceptuelle de la divinité, mais se présente plutôt comme une interprétation, fût-elle philosophique, du mythe, comme une réflexion sur lexpérience religieuse, sur la base dune conception non démonstrative, une herméneutique de la philosophie. On sait bien quà propos de Dieu même la vérité est plutôt risquée, peri; Jeou` kai` tajlhJh` levgein kivnduno" ouj mikrov" (Origène, In Ezech., 1, 110). Mais comment pourrions-nous oublier la forte parole de Platon, kalo;" ga;r oJ kivnduno" [Ce risque est beau en effet] (Phédon, 114 d)? Cela dit je mengage à développer ultérieurement cette problématique.
Si quelquun trouve dans ce qui suit des traces de la pensée de Plotin et de Schelling, je ne pourrais que men réjouir, étant donné que le premier a été une lecture qui a accompagné ma vie et laccompagne encore et que le second est selon moi linterprète le plus profond du huitième traité de la septième Ennéade je le pensais avant de lavoir lu, mais aussi depuis le traité 39, un des plus hauts moments, un sommet absolu en fait, de la pensée occidentale. Que le lecteur veuille bien considérer que chacun se choisit ses auteurs et quil jette sur ceux-ci des regards extrêmement sélectifs dans le but de privilégier certains aspects et de développer certains points qui vont plus particulièrement dans le sens de ce quil est, au point quun Pascal peut dire: "Ce nest pas dans Montaigne, mais dans moi, que je trouve tout ce que jy vois" (Br. 64). Mais face à des auteurs de cette importance, je serais content si quelques chercheurs aujourdhui convaincus par ma requête réussissaient à faire connaître un aspect de la pensée de Plotin et de Schelling, qui, malgré son extraordinaire profondeur, est relativement peu commenté et discuté, alors quil devrait être en mesure douvrir des perspectives fortement révélatoires sur le cur de la réalité et sur le sens des choses.
Dieu, par définition, ne présuppose aucun autre être; sa nature est abyssale et au bord de cet abîme Kant sest arrêté avec horreur et effroi, attribuant à Dieu même langoissante question: toute chose vient de moi mais moi doù viens-je? Maintenant, poser la question "doù?" ne revient-il pas à sinterroger sur l"avant"? "Avant" lêtre de Dieu il ny a pas un être: il y a le non-être. Mais que signifie ce non-être? quil ny ait rien ou quil y ait précisément le rien? Aucune question nest mieux adaptée que celle-là à cette citation de Plotin: ÆAlla; to; mh; uJposta;n tou`to tiv
"H siwphvsanta" dei` ajpelJi`n, kai; ejn ajpovrw/ th`/ gnwvmh/ Jemevnou" mhde;n e[ti zhtei`n. Tiv ga;r a[n ti" kai; zhthvseien eij" oujde;n e[ti e[cwn proelJei`n (VI 8, 11, 1-4) qui donne, dans la belle traduction de Vincenzo Cilento: Ma che cosa sarà mai uno che non entrò neppure nellesistenza? Silenzio e andiamocene; posti in un vicolo senza uscità per questo nostro argomentare, non cerchiamo più nulla! E che cosa volete che cerchi uno che non ha più dove procedere? ["Mais que peut être quelquun qui nentra même pas dans lexistence? Silence et allons-nous en; engagés dans une ruelle sans issue pour notre raisonnement, ne cherchons plus rien! Et que voulez-vous que cherche quelquun qui na plus où aller?"]. Nous nous trouvons au point crucial de la pensée, au moment décisif de la réflexion, là où, dans le commencement absolu, se rencontrent être et non-être, ou si lon préfère, réalité et néant: lêtre avant lêtre, cest-à-dire labîme, cet abîme quest Dieu même.
De lexistence de Dieu, donc, dépend toute chose; mais de quoi lexistence de Dieu dépend-t-elle? Il y a et il ne peut y avoir quune seule réponse: de Dieu lui-même. Avant Dieu il ne peut y avoir que Dieu. Mais lidée de "Dieu avant Dieu" na rien de simple ou dunivoque; cest même justement dans son caractère obscur et ténébreux que se dissimule le mystère de Dieu. On ne voudra pas admettre que cette idée signifie une nécessité intrinsèque à lexistence de Dieu comme si Dieu avait sa propre nécessité qui, bien quelle lui soit immanente, se détacherait pour ainsi dire de lui en le précédant et en le prévoyant: lidée de Dieu avant Dieu nest pas une rétroprojection de sa réalité ou une répétition anticipée de son existence. Un Dieu ainsi conçu serait une donnée fondamentale prenant assise sur soi, une réalité aveugle, inerte et inopérante en net contraste avec le Dieu vivant de lexpérience religieuse, qui agit librement, fait tout ce quil veut, est liberté absolue et arbitraire. Avant la dialectique transcendantale lexpérience religieuse elle-même montre le caractère intenable du concept philosophique de Dieu comme être nécessaire. Pour le Dieu vivant et essentiellement pour lui vaut ce qui est en vigueur pour tout réel en général: il nest pas parce quil doit être, mais il doit être parce quil est; il est parce quil est, et sil ne peut plus ne pas être cest parce quil est désormais. La nécessité qua Dieu dêtre est postérieure à sa réalité: en lui lirréversibilité de lêtre nest que lirrévocabilité de lacte de liberté. L" avant" Dieu nest pas sa nécessité dexister, qui est éventuellement postérieure à lexistence, mais il est la liberté même de Dieu. Avec la crise et la dissolution du concept même de Dieu comme être nécessaire souvre derrière lexistence de Dieu un gouffre vertigineux, qui ne peut être comblé que par la liberté divine, absolue et arbitraire.
Le "Dieu avant Dieu" est donc labyssalité même de Dieu: ce gouffre immense où labyssale liberté divine sapprofondit, y rencontrant un autre élément tout aussi abyssal: le néant. Malgré le brouillard dense qui règne dans ces profondeurs, une précision simpose. "Avant" Dieu, il ny a pas à proprement parler ni ne peut y avoir le néant, car alors Dieu ne serait pas Dieu. Cela nimplique pas un retour à lêtre nécessaire: "avant" Dieu, il y a le "Dieu avant Dieu" cest-à-dire sa liberté. Mais sa liberté comme volonté dexister est essentiellement victoire sur le néant, ce qui implique quelle ait une certaine perception du néant. Il ny a de liberté qui ne fasse de quelque manière lexpérience du néant, même si elle ne le connaît que dans le moment même où elle le met en déroute. Tel est le cas de la liberté originaire dont la victoire sur le néant est une des formes de sa connaissance: elle na dautre indice du néant quà travers son expulsion, de sorte quelle nen a conscience quau moment où il est déjà dépassé et soumis; mais le fait de lavoir dépassé et vaincu est bien toutefois une façon de le connaître et de le reconnaître, den faire la connaissance et lexpérience.
De ce contact primordial avec le néant, la liberté originaire tire son aspect inquiétant de négativité, sans que pour cela soit tranché le lien étroit et essentiel qui la lie à la positivité dont elle a elle-même promu lexistence. Ne serait-ce pas étonnant si de cette position duelle on pouvait retirer le terrible poids dambiguïté qui la caractérise et lui est essentiel, en vertu de quoi elle se présente à la fois positive et généreuse, et négative et terrible. La liberté originaire a un caractère de duplicité, en vertu duquel elle est le point de rencontre et de séparation entre lêtre et le néant, laxe autour duquel tournent, inséparablement liés, les deux mouvements opposés, la charnière qui unit et divise en même temps les deux régions. Cest pour cela que la liberté originaire a pour ainsi dire tout un aspect méontologique, qui représente lirréductible rétrogradation de lopération par laquelle elle a institué lexistence. Que laspect ouvert et généreux du réel soit inséparable de son aspect avide et réticent nest donc possible que si lon conçoit le cur de la réalité, Dieu, comme liberté absolue. Daucuns voudraient que le négatif, avec son abyssalité ténébreuse, fut "exorcisé" avant que lon se mette à édifier une ontologie, au motif que celle-ci en serait irrémédiablement compromise; mais une telle opération, il faut le dire, est réalisée par cette même liberté originaire qui, marquant le point de rencontre de lêtre et du non-être, montre quil ny a pas dontologie sans un versant méontologique, et que la méontologie nest possible que comme aspect de lontologie.
Cest pour la liberté originaire que lexistence de Dieu est une victoire sur le néant, et même est la première victoire sur le néant en un sens absolu. Elle en sera suivie dune autre, la création du monde, que lon peut considérer comme originaire seulement parce quelle se rattache à cette première victoire comme son prolongement. Mais la protohistoire est plus ancienne, elle a déjà commencé quand arrive la création: le premier acte est celui par lequel Dieu avec la liberté qui est son essence institue sa propre existence, autrement dit surgit et fait sa place en dissipant le non-être, expulsant la négativité et triomphant du néant; cest ce passage qui est contenu et indiqué dans lexpression paradoxale "Dieu avant Dieu" et qui ne peut être exprimé que par un oxymore déconcertant, le commencement éternel: soit une opération immense et abyssale qui, même si elle est racontée et décrite par une herméneutique audacieuse du mythe originaire, demeure en soi impénétrable et mystérieuse. Lêtre de Dieu est un acte originaire: un acte de liberté qui unit essence et existence par un lien qui na aucune nécessité car il est la liberté primordiale en soi; un acte de liberté qui nest tel que sil est inséparablement et simultanément victoire sur le néant et commencement absolu, deux expressions différentes pour dire la même chose; un acte de liberté qui est origine en un sens absolu, car il est origine de toute chose étant avant tout origine de soi, source absolue, principielle et jaillissante; en somme phghv, qui est le terme non seulement métaphysiquement platonicien (Phèdre 245 c8) et néoplatonicien (Plotin VI 8, 14, 31-329; 9, 9, 1-2) et herméneutiquement schellinghien, Quelle des Seyns (XIII, 205), mais aussi religieusement biblique, phghv zwh`", fons vitae (Ps. 35, 10) et fons aquae vitae (Jér. 2, 13; Jn 4, 14; Ap. 21, 6); ce qui élargit les présentes observations à des horizons illimités et à des lointains impensables.
15. Histoire de léternité.
Le symbolisme temporel doù provient cette interprétation du mythe originaire introduit lidée dune scansion temporelle de léternité. Ce nest pas que lon puisse précisément parler dun Dieu en devenir, du fameux werdenter Gott, qui impliquerait une véritable théogonie. Depuis le début, Dieu est complètement Dieu, "tout entier", comme dit Plotin (VI 8, 20, 8). Mais que lon ne puisse penser Dieu que dans les termes de "Dieu avant Dieu" et de "Dieu après Dieu", avec pour conséquence le passage de lun à lautre, est hautement significatif. Dans ce dédoublement interne de Dieu il y a sans aucun doute un aspect "dialectique", suivant lequel Dieu est, en même temps, avant soi et après soi: Dieu en tant quil veut exister et Dieu en tant quil existe; une liberté qui en même temps constitue lessence et institue lexistence. Mais sans aucune doute laspect "temporel" prévaut, qui reconnaît en Dieu un passé éternel: le "Dieu avant Dieu", l"avant-Dieu" est un temps-abîme, un temps davant le temps; un passé qui jamais ne fut présent, et qui nest présent que dans le présent comme son passé; un passé qui na toujours été que passé et létait depuis le début car cest un passé ab aeterno; un passé qui est présent comme passé dans cet éternel présent quest léternité.
Le symbolisme temporel colore même la distinction entre lengendrement de Dieu à lintérieur de lui-même et la création du monde, la présentant comme une "succession" de deux événements éternels. Mais cest une succession éternelle: la volonté avec laquelle Dieu veut le monde est celle-là même avec laquelle il sest voulu lui-même; non que Dieu ne puisse vouloir exister sans vouloir ensemble que le monde existe, mais Dieu ne peut vouloir que le monde existe sans avoir voulu exister lui-même, et peut-être est-il possible de dire que Dieu a tellement voulu la création du monde que pour ce faire, il a voulu exister lui-même. En ce sens on pourrait imaginer des périodes dans léternité, des sortes déons qui en scanderaient létendue sans limite; qui peut exclure quà ces deux grandes ères de la protohistoire ou préhistoire divine ne correspondront pas deux autres ères dans leschatologie, à la fin des temps? Ces observations ne semblent pas bizarres, uniquement faites dans une intention herméneutique par rapport au mythe originaire: elles montrent comment linaccessible transcendance divine non seulement nexclut pas de simpliquer dans le temps et dans le monde, mais plutôt lexige, dautant plus quil se retire dans son éloignement, ne pouvant simpliquer que si elle nest ni mondanisée ni sécularisée, tant il est vrai quelle prolonge lhistoire où lhomme vit sa tragique condition au point de la rendre encore plus agitée et plus dramatique avec un passé qui est plus passé que tout passé historique et un futur qui est plus futur que tout futur historique, avec un passé qui est plus originaire que primordial, et avec un futur qui est plus absolu quultime, avec le passé de la protologie et le futur de leschatologie.
La connotation "temporelle" la plus authentique est celle qui permet de faire un récit des actions de Dieu, sa décision dexister, la création du monde, puis la punition et la rédemption de lhomme déchu, et ainsi de suite. En raison de son éternité, il peut sembler impossible de fabriquer un histoire ou de raconter un mythe à propos de Dieu; mais la chose est possible car Dieu est liberté et ses actes, comme tous les actes libres, donnent lieu à des actions historiques. Où il y a liberté il y a des faits, et où il y a actions il y a histoire. Où plutôt, où il y a liberté, il y a une histoire, et où il y a histoire, il y a une liberté. Si Dieu est liberté, il y a une histoire dans et de léternité quil ny aurait pas si Dieu était un être nécessaire, ou un être dont la liberté fut propriété et non essence. Lhistoire éternelle consiste en ceci que les actes de Dieu, comme par exemple son existence et celle du monde, sont des actes de la liberté originaire et, en tant que tels, sont non pas les effets dune nécessité externe, mais bien dauthentiques faits, qui, comme produits de la liberté, sont des faits indéductibles, cest-à-dire des événements historiques. Bien quéternelle, cette histoire ne cesse pas dêtre histoire, et ses événements ne pourront jamais devenir des moments dialectiques. Lhistoire de Dieu, loin de pouvoir être rythmée comme une dialectique à sens unique et à parcours obligé, avec ses moments nécessaires et son issue inévitable, ne peut que se raconter comme le récit de faits imprévisibles et inattendus. Cest comme un mythe intensément révélatoire et capable datteindre le centre de la réalité car son objet est la liberté, et la liberté est le cur du réel, le sens des choses. Insister sur son historicité signifie insister sur limpossibilité de le scander dialectiquement. Où il y a histoire, autrement dit liberté, il ne peut y avoir dialectique; et là où il y a dialectique il ne peut y avoir dhistoire car lhistoire est liberté.
Cette précision sur le lien unissant inséparablement liberté et histoire est importante pour saisir le sens de cet acte de liberté divine quest la victoire sur le néant. Dire que la victoire sur le néant est un acte de la liberté originaire revient à dire quelle est dans labsolu un événement historique: cet acte, Dieu la accompli non parce quil devait le faire ou ne pouvait pas ne pas le faire ou quil était de sa nature de le faire; cet acte il la accompli parce quil la accompli, parce quil a voulu laccomplir et cela suffit. Non quil se conforme à un engagement ou à un devoir ou à une nature et que deux proviennent sa positivité, car cest lui-même qui se pose en modèle de positivité. Ici il faut prendre la positivité littéralement dans ses deux acceptions: comme défaite et soumission de la négativité et comme institution du réel.
Un approfondissement ultérieur est peut être nécessaire pour éclaircir cette liberté qui se tient derrière lexistence de Dieu et en épuise lessence. En tant que liberté absolue dont dépend son existence et en quoi consiste son essence Dieu est commencement de soi-même. Cest ce que lon veut dire quand on définit Dieu comme causa sui ; si ce nest que la catégorie de causalité est tellement inadéquate pour clarifier lengendrement intérieur divin quil est urgent den déconseiller lusage à qui veut exprimer ce que seul le terme de liberté peut cerner au plus près. Mais si lon veut un langage plus parlant et significatif rien ninterdit de recourir au terme de volonté qui, dans son dense symbolisme, est ici particulièrement approprié et évocateur. Dire que Dieu est le commencement de soi-même signifie dire quil veut être: Dieu est parce quil veut être. On a dit que Dieu était non pas une donnée primordiale, mais un acte originaire; cela signifie que lon ne peut pas seulement dire de lui quil est, mais il faut dire aussi quil veut être ; ni non plus quen lui lêtre précède le vouloir car il en est plutôt précédé. De la volonté de Dieu dépend autant son essence que son existence: il existe parce quil veut exister et il est celui quil est parce quil le veut. Plotin parle à raison, dans le traité 39 déjà cité, dune Jevlhsi" [volonté] et dune bouvlhsi" [désir] qui font partie de lessence divine, et sont même lessence divine elle-même; et Schelling fait tourner toute son Freiheitsschrift autour de la sentence lapidaire et définitive: Wollen ist Urseyn [Le vouloir est lêtre primordial] (VII 350).
Il ne sagit pas ici dapprofondir cette idée de la liberté originaire; à qui voudrait le faire je peux suggérer avant tout de tirer profit des profondes considérations de Plotin, là où il montre quelle nest ni intentionnelle, ni en vue dun futur déterminé, comme si elle ne faisait que suivre un projet; elle nest pas non plus accidentelle comme si elle ne dépendait que du caprice ou du hasard; elle nest pas nécessaire comme si on pouvait dire que Dieu veut et agit selon sa nature, alors que cest justement cette nature qui dépend de sa volonté; mais elle est vouloir pur au moyen duquel Dieu se donne à lui-même lessence et lexistence. Cest en raison de ce vouloir quen Dieu, liberté, essence et existence coïncident: son existence implique lacte de se choisir et de se vouloir; et il veut être ce quil est tout comme il est ce quil veut être, sans aucun déphasage intérieur; il nagit pas suivant son essence, mais il a lessence quil veut avoir en agissant.
Je suggérerais ensuite de ne pas se laisser distraire par le caractère peut-être excessivement théosophique des considérations de Schelling sur le caractère abyssal de la volonté originaire, quil présente avant tout comme le désir que Dieu éprouve de sengendrer, Sehnsucht sich selbst zu gebären (VII 359), au point de ne pas savoir en tirer parti pour poursuivre la démonstration. La volonté originaire se présente dabord sous la forme de laspiration (Sehnsucht), du désir (Begierde), de la faim (Hunger), qui sont volonté encore incomplète, inconsciente, une forme encore balbutiante de la volonté qui, consciente, réelle, sera la volonté même de Dieu. Cest le vouloir divin qui se dédouble en deux moments: dun côté la volonté dexister, vouloir imparfait, qui nest que prévoyant et désirant, désordonné et incapable de se gouverner lui-même, dun autre côté, la volonté comme être "lêtre consiste proprement dans le vouloir et dans rien dautre que le vouloir" (XIII 206) , volonté accomplie et consciente, autonome et ordonnée. Le désir que Dieu a de sengendrer lui-même, lappétit dêtre qui envahit Dieu, laspiration à exister qui est la sienne, sont de lui et en lui, mais appartiennent et sont inhérentes à un Dieu qui nexiste pas encore: il sagit du côté obscur de la divinité, de ce moment profond de son engendrement interne qui est enveloppé par le nuage permanent du mystère.
Et pour développer lidée de la liberté de Dieu par rapport à lui-même et à son propre être, cest encore à Plotin et à Schelling que je renverrai. À Plotin, quand il montre que lessence est le maître de lhomme alors que Dieu est maître de sa propre essence parce quen lui acte et essence, essence et volonté sont tout un. Dieu nest pas esclave de son essence ni en général de lui-même, parce quen lui désir et essence coïncident, parce quil est identité absolue de son être et de sa volonté, parce que son acte nest pas asservi à son essence mais est liberté pure: seul vraiment libre parce quil nest pas esclave de lui-même, et absolument maître de lui parce que son être dépend de lui. À Schelling, quand il affirme que Dieu nest lié à rien et pas même à son propre être. Dieu est lunique être qui ne se préoccupe pas de lui-même: il nest pas accroché comme lhomme à son propre être, mais plutôt affranchi et pour ainsi dire dispensé de son être, il est sui securus, exempt et dégagé de lui-même et pour cela absolument libre. Dieu est libre aussi bien de lêtre que par rapport à lêtre. Par rapport à lêtre il est libre absolument, au sens où il a la liberté pure et simple, celle dêtre ou de ne pas être, eine lautre Freiheit zu sein oder nicht zu sein (XII 33). En ce sens il est seigneur de lêtre, Herr des Seyns, en ce quil est avant tout seigneur de son propre être, et même ne semble exister que pour être seigneur de lêtre. Que Plotin et Schelling se rencontrent dans cette insistance sur le même mot, kuvrio" [Seigneur], coïncidant ainsi non seulement sur le plan philosophique, mais saccordant aussi avec le langage de la Bible, me semble extrêmement significatif et riche de conséquences par rapport à lherméneutique de lexpérience religieuse.