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1. Insuffisance de la philosophie face au problème du mal.
En affrontant le problème du mal, la philosophie sest montrée au cours des siècles extraordinairement démunie si ce nest même proprement insuffisante, au point quil ne semble pas hasardeux daffirmer que si Augustin et Pascal disent des choses si profondes sur le sujet, cest moins comme philosophes que comme chrétiens. Ce nest quà partir de Kant, avec sa critique de la théodicée et sa théorie du mal radical, que la situation sest améliorée à travers les coups de sonde fructueux du jeune Hegel, la forte méditation du Schelling de la maturité, lample systématisation de Schopenhauer et les dérangeantes provocations de Nietzsche; mais il reste beaucoup à faire. Un énorme travail attend la philosophie dans ce domaine où Kant, et non Fichte, Schelling et non Hegel, Schopenhauer et non la philosophie facile et rhétorique de la moitié du dix-neuvième siècle, Nietzsche et non lirrationalisme qui en procède, lexistentialisme authentique et non ses contrefaçons les plus répandues, ont ouvert quelques éclairantes perspectives.
Quen traitant du mal, la philosophie tende à être réductrice est un fait non moins réel que déconcertant; les raisons en sont nombreuses et différentes. La première et la plus évidente est que, normalement, la philosophie cantonne le problème du mal au domaine de léthique, sphère trop restreinte en vérité pour une question si énorme et bouleversante, et dont la réflexion apparaît totalement inadéquate à un sujet si central et décisif. Le mal, entendu comme alternative de loption morale ou comme perte de valeur sur un plan axiologique, est un événement également très grave sur le chemin pourtant difficile de la vertu; et la douleur, comprise comme obstacle à ce bonheur, inséparablement lié à la vertu conçue rationnellement, est un malheur quil faut maîtriser et vaincre par un difficile exercice dascèse et dimpassibilité. Mais un traitement qui sen tiendrait à cela serait bien loin de lêtre authentique et profond et laisserait même échapper le véritable centre du problème.
Bien loin de se limiter à la définition de la faute morale et à la capacité de supporter la souffrance, le problème du mal puise ses racines dans les profondeurs obscures de la nature humaine et dans le recoin secret où se jouent les rapports de lhomme et de la transcendance. Le fait même que le problème du mal va jusquà englober celui de la souffrance atteste bien quil sagit ici non pas tant de la réalisation de la vertu que de la négativité même, inhérente à la condition humaine; dans cette perspective, le problème du mal comme problème du négatif en général est quelque chose qui concerne alors bien moins léthique que la religion. En réalité, la religion parle du péché et même de la chute de lhomme, plus que de la faute morale; elle ne se limite pas à retracer les alternances de la possibilité et de la réalité du mal dans le domaine plutôt solennel de la vie éthique individuelle, mais elle les recherche sur la grandiose scène cosmique où elles sexercent dabord; elle situe le nud indivisible unissant le péché et la souffrance dans ce destin dexpiation qui pèse sur lhumanité et en dirige lhistoire vers le salut. Sur le problème du mal, léthique, loin de pouvoir offrir soutien et explication à la religion, se trouve au contraire dans la situation de devoir en attendre éclaircissement et aide. Il vaut la peine dobserver de ce point de vue le fait que ce qui de la religion est irréductible à léthique se concentre surtout sur le problème du mal, de la souffrance et du négatif en général. Ce nest pas sans raison que lexpérience religieuse insiste surtout sur le Dieu souffrant et rédempteur, ce qui confirme bien que lultime recours au problème du mal est la religion et certainement pas la morale.
En outre, la philosophie a voulu «comprendre» le mal et la douleur, mais, en partie à cause de la radicale incompréhensibilité qui caractérise ces réalités négatives, en partie à cause du type de rationalité avec lequel elle les a abordées, elle na fait que les annuler et les supprimer. Il se peut que soient entrés en jeu, pour une part cet aspect ascétique et disons même stoïque qui semble appartenir à lexercice de la raison, et pour une autre part ce sens de sévère réserve et cette attitude anti-rhétorique, parfaitement louables en soi, mais ici franchement exagérés, qui découlent de la méfiance de la raison pour tout ce qui ne se laisse pas finalement réduire à la plus lumineuse et transparente rationalité.
Dun côté il est juste que la réflexion philosophique soit soumise à un constant exercice de clarification intellectuelle en cherchant à éviter toute forme dinfluence affective. Cela lui confère sans aucun doute une certaine forme de dureté, due non seulement à la rigueur que lui impose le travail du concept, mais aussi à limpassibilité de son regard désenchanté et sans illusions. De ce point de vue, sa sobriété face au spectacle du mal et de la douleur sans cesse présents dans le monde, apparaît plus que légitime, de même que sa détermination à éviter lassombrissement exagéré et le dolorisme facile qui peuvent en découler; dautant plus que ces attitudes entraînent avec elles, par contre-coup, des sentiments indignes de la pensée philosophique impartiale, comme un voluptueux désir de souffrance ou un insatiable besoin de réconfort.
Mais cette juste méfiance envers tout sentimentalisme facile ne doit pas aller jusquà méconnaître la situation tragique de lhomme, prisonnier de sa méchanceté et de la souffrance. La tragédie authentique na rien de pathétique ou de pitoyable et ignore autant la consolation que la voluptas dolendi ; seul celui qui sait se tenir à bonne distance à la fois du cynisme brutal et du facile abandon devenu connaisseur des choses du monde, des vices et des vertus humaines réussit à en saisir la nature atroce et terrible. Avec son regard à la fois détaché et impliqué, la pensée tragique peut parvenir à une telle profondeur, elle qui, nétant en soi ni gémissante ni consolante, parvient à reconnaître pleinement et à pénétrer entièrement le sérieux de la vie.
Dun autre côté, il est juste aussi que la philosophie cherche à rendre également compte des aspects négatifs de la réalité et quelle ne recule pour cela devant aucun obstacle: on doit bien quelque chose à la «compréhension», si tel est le but de la réflexion philosophique. Mais il se peut que lunique instrument adéquat à cette fin soit une raison pascaliennement consciente de ses propres limites, capable dintégrer parmi ses opérations le «désaveu» de soi, et qui, selon les opportunités, deviendrait ainsi elle-même un acte non seulement rationnel, mais aussi cognitif. Tout comme pour la raison, la reconnaissance de ses propres limites ne peut-être que rationnelle, au sens où le dernier pas de la raison est sûrement la reconnaissance dune transcendance et un acte de soumission, tout en étant toujours en même temps une opération de la raison, il peut ainsi se faire que certains objets ne puissent être connus quà condition de ne pas les connaître et ne soient accessibles quà lintérieur dun rapport négatif, de sorte que seule une raison extatique et muette les puisse comprendre sans les déformer. Autrement dit, il se pourrait que, face au mal, il ne reste plus à la raison dautre possibilité que de comprendre quelle ne le peut comprendre; auquel cas lunique compréhension philosophique que lon puisse avoir du mal consisterait à rendre compte de son incompréhensibilité. Ce serait déjà beaucoup: montrer les raisons de lincompréhensibilité du mal est indubitablement, pour la philosophie, un approfondissement considérable, davantage une conquête quun renoncement, et moins un motif de résignation que de satisfaction.
Mais la philosophie ne se contente pas de cela; elle ne reconnaît pas volontiers lincompréhensible et fait tout pour se soustraire à lidée que lunique explication de quelque chose puisse consister dans la reconnaissance, même justifiée, de son caractère inexplicable. En effet, ce qui caractérise le négatif cest que, soit on veut le reconnaître comme réel et on laccepte comme quelque chose dincompréhensible, soit on veut le considérer comme quelque chose de compréhensible et on finit alors par en dissoudre la réalité. Lintelligibilité et la réalité du négatif constituent les termes dune alternative entre lesquels il faut choisir, et la philosophie tend à sacrifier la réalité du négatif à son intelligibilité. Une philosophie rationaliste ne sera jamais disposée à accepter que la clarification rationnelle ne parvienne pas à dissiper toutes les obscurités et bute sur quelque chose dirrémédiablement opaque. Elle ne sarrête pas devant la terrible réalité du mal et, ne pouvant faire léconomie de sa réalité négative, elle linscrit dans un cadre plus vaste, doù il ressort extrêmement atténué et diminué, quand il ne disparaît pas carrément comme dans un jeu de poupées russes.
Dans la mesure où la philosophie prétend tout «comprendre», toute métaphysique tend à être une théodicée; la pensée objectivante rationalisera le mal en cherchant à lui donner sa place dans lunivers ou sa fonction dans la vie humaine: elle y verra une simple privation dêtre ou un pur manque, ou bien elle en fera un facteur de progrès et même une efficace contribution à la marche du bien. Cette «puissance du négatif», de fécond point de départ de la pensée tragique quelle était, se transformera en un puissant auxiliaire de loptimisme. Dans le cauchemar de Yvan Karamazov, même le diable aimerait sunir au chur et crier Hosanna! avec tous les autres, et sil maintient un moment sa négation, il le fait par esprit de service, pour ne pas réduire au silence cette allégresse universelle. Même la souffrance sera dissoute, appelée à garantir lexistence de la joie. Une prise en compte purement rationnelle de la douleur déclarera que si celle-ci est vraiment une peine destinée à punir aussi bien quà guérir, elle nest pas un mal en soi, liquidant avec ce théorème glacial le terrible scandale de la souffrance des justes, des innocents, des animaux, et négligeant ainsi, avec une impassible indifférence les conceptions religieuses très rigoureuses de lomniculpabilité humaine et de la réversibilité des souffrances.
Toutefois, pas même Jésus, qui, du reste, pour parler comme Kierkegaard, nétait pas président de lAcadémie des Sciences na prétendu fournir une explication et une compréhension du mal; il sest limité, pour ainsi dire, à le racheter, et la fait au moyen de sa propre souffrance, prenant sur lui les péchés de lhumanité. La seule possibilité de dire quil donne une réponse au problème du mal, cest quil est, lui-même, cette réponse. Comment la philosophie, incapable de son côté dune telle entreprise rédemptrice, pourrait-elle prétendre affronter la problématique du mal avec un telle hybris rationaliste qui nexplique le mal quen le dissolvant? Pourtant, face au mal, la raison philosophique na rien trouvé de mieux que de supprimer ce qui la dérangeait et de transformer complètement lincompréhensibilité en rationalité transparente. Telle est la grande et éternelle illusion de la philosophie, dont la rationalité, exercée de cette façon, ne comprend ni nexplique rien, mais annule et mystifie; au point que la terrible et déconcertante présence du mal de la douleur dans le monde peut justement devenir une satire vivante et constante contre la philosophie qui prétend les éluder, les minimiser, les exorciser ou tout bonnement les éliminer.
Il y a quelques années, dans limmédiate après-guerre, la philosophie a montré quelle savait trouver une autre façon déluder le problème du mal.
Au cours de la Seconde Guerre mondiale, lhumanité a atteint le sommet de la malignité et de la souffrance, à travers des formes de perversion absolument diaboliques, par dépouvantables massacres et des génocides qui ont cruellement décimé lhumanité, au moyen de souffrances inouïes et horribles infligées à lhomme par lhomme et, par-dessus tout, en des phénomènes comme lHolocauste, face auxquels il est impossible que lhumanité tout entière ne se sente coupable, soit de ne pas avoir su le prévenir ou lempêcher, soit de ne pas en avoir elle-même autant souffert.
Eh bien je trouve bouleversant le fait quà ce moment-là, alors que lhumanité sortait tout juste de labîme du mal et de la souffrance où elle sétait précipitée, et pendant quelques décennies encore, des philosophies traitant de problèmes techniques extrêmement subtils et abstraits aient eu un grand succès et une large diffusion, comme le positivisme logique et la philosophie analytique, toutes formes de pensée insensibles à la problématique du mal et qui sont peu intéressées en général au problème de lhomme et de son destin. Je ne nie pas que les problèmes dont soccupent ces courants philosophiques soient importants, eu égard au caractère nécessairement critique de la philosophie; mais il faut reconnaître que le succès de telles philosophies apparaît dautant plus déconcertant que leur fréquentation a prétendu être plus sélective, et leur attitude envers dautres philosophies concernées par les problèmes de lexistence humaine est apparue plus exclusive. Après ces expériences tragiques, il est souhaitable que la philosophie sache retrouver sa réflexion active et enveloppante, et abandonner non seulement la prétention rationaliste qui veut tout expliquer, mais aussi labdication renonciatrice de ces philosophies dévasion pure.
2. Nécessité du recours au mythe: art et religion.
Le mal et la douleur, occultés et passés sous silence dans le monde rationalisé de la philosophie, sont en revanche bien présents dans le mythe, au sens profond et fort du terme, cest-à-dire dans lart et la religion, et cest là que la philosophie les doit aller chercher pour en faire lobjet dune considération qui ne soit plus mystificatrice. Du reste, il est temps que la philosophie, loin de faire consister sa tâche en une prétendue démystification qui requiert un effort totalement disproportionné par rapport à la pauvreté des résultats obtenus , renouvelle désormais ses contenus concernant le mythe et en tire même une impulsion pour se retrouver elle-même, en récupérant sa propre nature mythique originaire, qui est pourtant toujours une source inépuisable pour tout ce qui se dit de vraiment important et décisif pour lhumanité.
Bien entendu, il doit sagir dune religion forte et virile, intraduisible en des termes élégiaques et larmoyants et dun dolorisme souffreteux: la présence dominante et inépuisable du destin à lantique, à laquelle est familière aussi lidée que le sens du caractère capricieux des dieux provient de ce que leur être se situe par-delà bien et mal et quils échappent ainsi au domaine de léthique; la religion biblique de lomniculpabilité humaine, à laquelle correspond, dans lAncien Testament, le Dieu de colère et, dans le Nouveau Testament, le Dieu de la croix. Il doit sagir dun art robuste et puissant, comme celui de la tragédie, épouvantable, bouleversant et profond comme le fut la tragédie grecque chez Eschyle et Sophocle et comme lest aujourdhui cette tragédie en cinq actes que sont les grands romans de Dostoïevski.
La nécessité du recours au mythe provient donc de léchec de la philosophie face au problème du mal. Pourquoi la raison philosophique a-t-elle été incapable daffronter le problème du négatif et la-t-elle abandonné à lart, spécialement tragique, et à la religion, surtout chrétienne? Pourquoi la spéculation, même là où elle a plus particulièrement pressenti le négatif, a-t-elle plutôt préféré le dissimuler et le déguiser avec les moyens les plus divers, surtout avec la dialectique qui, dans sa forme la plus aboutie et astucieuse, celle de Hegel, a fini par avoir en quelque façon le dessus?
Des considérations précédentes il est légitime de conclure que léchec de la philosophie face au problème du négatif provient essentiellement de lemploi dune réflexion tellement paresseuse quelle nessaie pas assez et tellement prétentieuse quelle essaie trop. Mais cest ce qui arrive lorsque lexpérience est conçue en termes exclusivement scientifiques ou logico-empiriques, ou quelle est investie par une pensée si vide que même son caractère éventuellement transcendantal sexténue dans un neutralisme terne; ou encore quand la raison a soudain tant confiance en elle-même quelle ne soupçonne pas létat de crise (acrisia) dune métaphysique ontique et objective, ou si arrogante quelle se substitue directement à lexpérience dans un rationalisme métaphysique omnicompréhensif. On en voudra pour preuve ou pour contre-preuve le fait historique indéniable que dans les périodes de décadence du sentiment religieux, due à une prévalence de la philosophie ou de la science, apparaissent des philosophies de tendance optimiste et étrangères à la pensée tragique, peu intéressées au problème du mal, et même disposées si elles ny tendent carrément pas à latténuer et à le minimiser, voire à locculter et à le nier, en tout cas à le considérer humainement réparable et socialement rachetable, sauf à recevoir les démentis solennels de lhistoire, comme le montrent les triomphes de la philosophie des lumières au xviiie siècle et du positivisme au siècle suivant. Ce nest pas pour rien, dès lors, que se présente périodiquement sur la scène philosophique européenne, sous des formes toujours nouvelles et différentes, le Romantisme, avec ses flux et ses reflux, montrant ainsi quil na pas achevé son cycle historique et quil a conservé intacte sa valeur spéculative, avec lavantage dêtre en même temps débarrassé des excès irrationalistes qui avaient accompagné certaines de ses premières manifestations.
Il est naturel alors que, pour rendre compte des aspects obscurs, contradictoires, négatifs de la réalité, négligés ou dissimulés par ce défaut dintérêt ou par cet excès dexplication, on retourne à cette abondante et même inépuisable réserve de problèmes humains quest le mythe, et naturel aussi que ce soit seulement de ce creuset ardent que lon attende une réponse aux questions les plus pressantes et inajournables de lhomme, concernant son existence même, autrement dit la vie qui lui a été échue sans quil ait été consulté et le destin qui lui est réservé au milieu du mal triomphant, dans langoisse de souffrir et face à la possibilité désirée autant que crainte du mh; fu`nai [ne pas être né].
3. Interprétation du mythe comme herméneutique de la conscience religieuse.
Ce recours au mythe nimplique nullement de renoncer à la philosophie, car cest justement dans et à propos du mythe que la réflexion philosophique doit intervenir. Naturellement une telle réflexion doit abandonner le caractère objectivant de la conceptualisation rationaliste et la capacité présumée détendre la connaissance au moyen de la démonstration pure, en assumant au contraire un caractère herméneutique, destiné à interpréter un savoir préexistant dans le but den éclairer les significations profondes et de les universaliser en les offrant à une large participation humaine. Plus que dune négation de la philosophie, il sagit de proposer un nouveau type de philosophie qui repose non pas sur la raison démonstrative, mais sur la pensée herméneutique.
Si la raison démonstrative se prévaut dun caractère disons productif, parce quelle veut étendre la connaissance aux régions qui se soustraient à la connaissance purement rationnelle, la pensée herméneutique est une réflexion sur et dans lexpérience en un sens très large, sentend, non limité à lexpérience sensible elle est une pensée interprétante qui sapplique à un savoir préexistant, une pensée remémorante qui ne connaît que ce quelle sait déjà. La pensée métaphysique est objectivante; ayant un caractère ontique, elle se situe à un point de vue réflexif et sexprime en un discours direct, tandis que la pensée herméneutique a, en revanche, un caractère existentiel: son objet nest pas lêtre, mais le rapport de lhomme avec lêtre, lintentionnalité ontologique essentielle à lhomme et qui le constitue; son discours sur la vérité est indirect, car il atteint la vérité dans sa solidarité originaire avec la personne humaine; il ne parle pas de labsolu, mais de la conscience humaine de labsolu, conscience que lhomme est plutôt quil ne la ; et cest justement cette existentialité, en son caractère historique autant quontologique, procédant de lexpérience et de la révélation, qui constitue ce savoir préexistant dans lequel et sur lequel sexerce la pensée herméneutique. La philosophie rationnelle et conceptuelle procède par raisonnements, assemblés systématiquement entre eux dans un univers logique, tandis que la pensée herméneutique, bien que nabdiquant pas son caractère rationnel, maintient toujours sa référence à lexpérience, quelle cherche à interpréter en la clarifiant et en luniversalisant.
Allons plus loin dans le détail. La pensée herméneutique veut envelopper et pénétrer dune manière profondément problématisante un savoir qui, même sous une forme seulement réelle, inconsciente, muette et non réflexive, existe déjà et se propose de mettre en lumière, au moyen dinstruments discursifs et spéculatifs adéquats, son caractère originaire de révélation et de participation intrinsèque. Même réellement consistant et solide, ce savoir, au moyen dune pensée originaire et profonde et à travers un acte de radicale liberté, possède la vérité, dont le point de vue est naturellement déterminé et dans une forme susceptible dêtre possédée. La vérité ne soffre quà la liberté, et cest à travers cette voie risquée et périlleuse, marquée par langoisse et le doute, quelle se livre à une interprétation qui savère, après bien des aventures périlleuses, être présente dans toute interprétation digne de ce nom à laquelle elle se soumet au point de sy identifier, en maintenant toutefois toujours une réserve irréductible. Et chaque interprétation singulière et concrète dépend ainsi de la pensée originaire qui est possession de la vérité et sexerce de surcroît depuis le début sous forme de réflexions inchoatives recherchant une transparence clarificatrice, chacune se précisant peu à peu à travers des interrogations toujours plus pressantes et des manifestations toujours plus claires.
Dun côté, alors, la pensée originaire et profonde présente dans un mythe, dans une Weltanschauung, dans une expérience existentielle, y coexiste de façon indivise avec des éléments poétiques, pratiques et religieux, et chacun deux tend à une spécification dont la réussite simultanée nest pas garantie, mais qui peut saffirmer dune façon prioritairement significative. Dun autre côté, la vérité peut être partout, dans la poésie et dans lart, dans lexpérience religieuse ou dans une Weltanschauung ou bien dans lidée dominante dun peuple, dune époque ou encore dans les institutions dune collectivité, ses traditions et ses coutumes, ou en toutes choses susceptibles dêtre rassemblées sous le terme unificateur de "mythe". Ici, toutefois, découlant de lidée de liberté comme unique accès à la vérité liberté qui peut être positive ou négative, fidélité ou reniement une précision essentielle simpose: la vérité peut être partout sauf dans lerreur. Certes lidée selon laquelle même dans lerreur il y a une vérité est un préjugé tenace très répandu, ancré dans un certain type de dialectique. Ce préjugé exprime une évaluation extrêmement optimiste de lhumanité et se prévaut de la tolérance quelle semble manifester à légard de nimporte quelle idée. Mais lerreur véritable est le mensonge, absolument incompatible avec la vérité, dont il est la trahison et la négation, même si parfois, en raison de lambiguïté humaine, il en prend dangereusement lapparence trompeuse.
En rapport avec le fait que la liberté est lunique voie daccès à la vérité, il conviendra dobserver que la réflexion philosophique ne parle pas directement de la vérité, ce qui serait un discours objectivant, mais la trouve toujours déjà interprétée, au point de vue historique et personnel, en termes mythiques, poétiques ou religieux, sous forme de croyances, coutumes et traditions, dans des Weltanschauungen plus ou moins explicites. Et cest bien cela le principe de la pensée herméneutique inauguré dans les uvres de la maturité aussi bien de Hegel que de Schelling, lesquels, même si cest de façon très différente et, en un certain sens, diamétralement opposée, exposent leur philosophie en reparcourant lhistoire des perspectives présentes dans le champ de lart, du mythe, de la religion, de la philosophie et de lhistoire.
La réflexion philosophique dans et sur le mythe doit éviter une démythisation qui cherche à substituer le logos au mythos ou à en traduire le contenu dans une forme philosophique. Celle-ci a pour tâche de respecter le mythe, en préservant et en confirmant son caractère de révélation, consciente quil dit des choses qui ne se peuvent dire que de cette façon et quil est important pour la philosophie quelles soient dites. De tout cela elle se propose de choisir et de clarifier la signification en même temps que de développer la charge duniversalité et la capacité dintéresser et dimpliquer tout homme, quelle que soit sa conviction ou sa croyance.
La pensée herméneutique ne détruit pas le mythe ni ne cherche à le dépasser, comme si linterprétation du mythe en était lélimination, et comme si parvenir à sa compréhension et à sa pénétration pouvait équivaloir à la rationalisation complète ou à lexplicitation parfaite de celui-ci. La pensée herméneutique ne détruit pas le mythe, mais ne cesse pas de lapprofondir: sollicité par lui, cest au fond le mythe lui-même qui, judicieusement interrogé, révèle sa propre signification, conduisant et stimulant à lintérieur de soi une réflexion inépuisable, qui ne culminera dans aucune explicitation définitive mais alimentera une interprétation infinie. Cest en ce sens que nest guère possible une substitution du logos au mythos, ni une traduction philosophique de ce dernier, toutes opérations qui lannuleraient, alors quen revanche, le mythos est pour le logos, tout à la fois source, siège, point de départ, cheminement, stimulation, accompagnement.
Le type de philosophie proposé dans ces pages se fonde sur la pensée herméneutique. La recherche entreprise ici est une herméneutique du mythe, et plus précisément du mythe religieux. En tant quherméneutique, elle nest pas une métaphysique ontique et objective, mais une ontologie existentielle. En tant quelle se tourne vers le mythe religieux, elle nest ni théologie, ni philosophie de la religion, ni philosophie religieuse mais interprétation philosophique de lexpérience religieuse ou de la conscience religieuse. Concrètement, elle se présente comme une pensée philosophique renouvelée du christianisme.
Encore une précision sur le caractère clarificateur et universalisant de la pensée herméneutique. Dans une herméneutique de la pensée religieuse sont présents des contenus religieux et aussi, le cas échéant, des concepts théologiques, mais vus à travers la concrétude de lexpérience religieuse; ces idées demeurent typiquement religieuses et ne peuvent être considérées en soi comme philosophiques. La philosophie y est impliquée en ce que, après avoir clarifié ces idées et en avoir montré la signification, elle met en lumière ce quelle est seule à pouvoir faire la part largement humaine qui y est prise, autrement dit explique ce quelles signifient ou peuvent signifier tant pour le croyant que pour le non-croyant. Même le non-croyant est intéressé et comme homme il ne peut pas ne pas lêtre par ce que signifient ces idées religieuses pour le croyant; le fait de croire, par exemple, en lexistence de Dieu, ou aux idées religieuses de péché et dexpiation, de fonction expiatoire et rédemptrice de la souffrance, de rédemption et de salut et ainsi de suite.
Même celui qui ne croit pas en Dieu ne peut se désintéresser de ce que Dieu représente pour un croyant, et cela seule la philosophie peut le montrer. Pas la religion, en laquelle il y a une communauté de croyants qui non seulement ne mettent pas en discussion ces idées, mais se comprennent immédiatement entre eux. Seule la médiation philosophique peut expliquer aux non-croyants, cest-à-dire dune manière qui sadresse à tous, ce que ces idées signifient pour le croyant et peuvent signifier pour lhomme en général. Ce que Dieu représente pour un croyant et ce que cette foi en Dieu du croyant peut représenter pour tout homme est un problème philosophique et seulement philosophique. Et le discours tenu par la philosophie à ce sujet est un discours qui ne cherche ni à définir lessence de Dieu (car même pour la philosophie Dieu est celui de la religion) ni à en démontrer lexistence ou linexistence (le croyant laffirme et le non-croyant la nie: deux actes de foi, un seul choix), mais à éclaircir ce que signifie croire ou ne pas croire en lui. En ce sens, et seulement en ce sens, la philosophie parle et peut parler de Dieu, du péché, de lexpiation, de la souffrance, de la rédemption.
4. Ni irrationalisme, ni fidéisme, mais herméneutique existentielle.
La philosophie comprise comme herméneutique du mythe na rien dirrationnel ni de fidéiste. Il me semble inutile dobserver que le mythe nest ni fable ni légende, ni narration arbitraire ni récit irrationnel: au sens propre plotinien et vichien le mythe est possession de la vérité, de la seule façon dont celle-ci se laisse saisir, cest-à-dire par la dissimulation qui, comme telle, est rayonnante et révélatoire. Je demanderai plutôt sil ne faut pas considérer comme antérieure à tout fidéisme possible, et par-delà toute opposition entre rationalisme et irrationalisme, cette pensée originaire qui, dans le mythe, est possession première de la vérité, dont se dégage sous forme de réflexion philosophique un discours continu, fait dinterrogations et de problèmes, suscité par un besoin primordial de clarté et tendant à une prise de conscience progressive.
Avant toutes choses, dénier à la pensée philosophique le caractère démonstratif et extensif de la connaissance ne suffit pas pour laccuser dirrationalisme. Ce qui détermine la soi-disant "crise de la rationalité" nest pas cet affaiblissement de la capacité rationnelle, mais la suppression de son caractère ontologique et révélé. Limportant nest pas la raison en soi, mais la vérité; la valeur de la raison dépend de son attachement à la vérité et de sa radicalisation ontologique. Quand elle est privée de la vérité, comme cela arrive dans lhistoricisme extrême et dans le nihilisme, la raison est pensée vide, incapable de rien affirmer par elle-même et dépourvue de tout critère. Comme dit Fichte, la raison étant en soi indéfinie, elle a besoin de samarrer à un point fixe; autrement elle devient, suivant le mot de Pascal, adaptable à toute chose, flexible à tout et ployable en tous sens (Br. 561 et 274)1. Sans vérité et sans critère, la raison se fait vide et formelle, ployable en tous sens et donc purement instrumentale, proie facile de lirrationnel et, pour cette raison, mystifiante. Dans la pensée originaire telle quelle se présente dans le mythe, raison et vérité sont, en revanche, inséparables et, comme telles, elles doivent et peuvent demeurer dans la pensée philosophique qui est le prolongement de cet originaire, son développement et sa spécification dans la sphère de la problématisation intentionnelle, de la réflexion spéculative et de la clarification dun sens universel.
En outre reconnaître que laffirmation de la vérité dépend dun choix nest pas un argument suffisant pour justifier une accusation de fidéisme. Le rapport ontologique qui caractérise lhomme est un acte de liberté, au sens où, par rapport à lêtre et à la vérité, il ne peut y avoir dautre attitude que de consentement ou de refus, daffirmation ou de négation, dadhésion ou de rejet. Il sensuit que lacte humain, quil soit théorique ou pratique, ne pouvant consister que dans la décision face à une alternative, se présente toujours comme un choix. Tout choix est naturellement motivé, mais peu importe que la motivation soit formulée avant ou après le choix. Quelle prenne la forme dune "démonstration" explicite qui prétend déterminer préalablement le choix, ou dun raisonnement qui confirme et retrace un choix déjà fait, est quelque chose de tout à fait indifférent qui ne se répercute nullement sur le caractère toujours libre de loption et qui, pour cela, na aucune valeur dirimante dans la question du caractère plus ou moins fidéiste de laffirmation de vérité qui en dépend.
Du reste, même le rationalisme est un choix le choix de la simple raison , mais il ne le dit ni ne peut le dire, car la simple raison ne peut reconnaître aucun commencement hors de soi. Cest pourquoi le rationalisme est nécessairement acritique et contradictoire: il naccepte ni ne peut accepter de prendre conscience de son choix initial, doù une divergence entre le dire et le faire qui compromettra la valeur spéculative de chacune de ses assertions, et transformera sa pure rationalité en raison simplement instrumentale et mystifiante. Ainsi ce serait plutôt le rationalisme qui tomberait dans lirrationalisme et le fidéisme: une rationalité acritique et instrumentale ne peut servir quà dissimuler une irrationalité cachée, et un choix inconscient et même non reconnu, est secrètement fidéiste.
La réflexion philosophique sur le mythe ne survient pas de lextérieur comme une pure forme qui sajouterait à un contenu, mais elle est le prolongement de cette même pensée originaire et profonde qui réside dans le mythe et opère en lui. Cest en cette qualité quelle parvient, autant que faire se peut et à travers une intense activité faite dinterrogations et de clarifications, à transposer en termes spéculatifs, au moyen de pensées existentielles et de symboles tautégoriques, cette interprétation de la vérité en quoi consiste le mythe dans sa réalité concrète. Ainsi la pensée herméneutique saisit et manifeste ce nud de liberté et de vérité qui se forme dans le mythe: dun côté, elle met en lumière le choix existentiel par lequel, dans le mythe, se réalise la possession originaire de la vérité, et, dun autre, elle rend explicite la charge duniversalité que la vérité même du mythe contient déjà en lui-même, même si ce nest que dun façon implicite. Justification du choix et universalisation du sens sont deux aspects, correspondants à un seul, de la pensée herméneutique, en tant quelle clarifie et universalise le mythe tout en dévoilant son sens et en montrant son extension à toute chose.
En raison de la vérité et de la pensée originaire qui y demeurent, le mythe a donc une "rationalité" propre, que la pensée philosophique avec sa problématisation constante et sa vocation à luniversel, dun côté choisit et pénètre, et de lautre, clarifie et met en évidence. Cest ainsi que, dans la pensée herméneutique, trouvent place des concepts, mais qui ne sont pas objectivants, des idées et des pensées, mais qui sont existentiels, des discours et des raisonnements, mais non démonstratifs et plutôt interprétatifs, des connaissances qui ne sont pas acquises au moyen de longues démonstrations, mais par expérience directe. Cet ensemble didées, de concepts, de pensées, de raisonnements, qui, bien que dénués de caractères objectivants, sont pleins de significations existentielles et chargés de sens symboliques, peut aussi être appelé "rationnel", au sens où sa source originaire en est la vérité. Celle-ci toutefois est toujours possédée existentiellement, atteinte librement, exprimable symboliquement, cest-à-dire uniquement accessible à une pensée remémorante qui, à travers une interrogation continue et insistante et une clarification constante et ininterrompue, parvient au dévoilement des significations universelles, capables dintéresser tout homme si éloigné et dissemblable soit-il.
Je vois pointer lobjection quune herméneutique du mythe doit sétendre à toutes les religions ou au moins aux plus importantes dentre elles et que la limiter à la religion biblique suppose un élément darbitraire, ou de hasard susceptible dinvalider toute la recherche. Mais, en vérité, il me semble hors de propos dinvoquer lidée selon laquelle une considération historiquement incomplète des mythes manifesterait une injuste négligence à légard de religions profondes et sublimes comme le bouddhisme, ou lidée suivant laquelle le choix de la religion chrétienne serait arbitraire et conjectural, pour la simple raison que nous nous trouvons en Europe et non, par exemple, en Inde, où, évidemment, cest à lhindouisme que nous ferions référence. Aucune objection valable ne peut naître de ce genre de considérations, car il ne sagit pas ici dune recherche dhistoire de la culture, mais dune herméneutique existentielle, où une énumération complète, en raison de son caractère objectivant, loin daccroître limportance de cette recherche ne ferait quen diminuer le poids. Jobserverai dabord que si jétais en Asie, je commencerais par ne pas parler déchec de la philosophie et de nécessaire recours au mythe, car tous deux ne sont pensables quà lintérieur de notre tradition chrétienne et nauraient aucun sens à lintérieur de lhindouisme ou du bouddhisme.
Je préciserai en outre que le recours au mythe implique le renvoi à une expérience vécue et à une conviction existentielle, et non pas à un fait culturel, comme serait une religion placée à côté des autres, et toutes présentées comme des possibilités équivalentes et indifférentes, offertes à un choix qui dans de telles conditions ne pourrait être quintrinsèque, arbitraire et relatif. En ce sens, lherméneutique de la conscience religieuse proposée ici suppose que la réflexion porte non pas sur une scène culturelle objectivable et abstraite, mais sur une expérience existentielle, concrète et personnellement vécue. Considérée comme un fait culturel abstrait et objectif, une religion cesse den être une; car le lien existentiel avec celui qui la pratique appartient à lessence même de la religion. Pour lexplorer dans sa vraie nature il faut la considérer à lintérieur dune tradition historique et dune situation personnelle, adoptée au moyen dun choix existentiel inséparable de notre substance personnelle et historique; et cela dit indépendamment du fait quelle est effectivement pour une conscience, objet dacquiescement et de rejet, dadhésion et de négligence.
5. Réalité du mal.
Il ma semblé nécessaire dinsister sur ces précisions car lexpérience ma enseigné que, même lorsquil sagit de problèmes comme ceux que je suis sur le point daborder, les observations et les objections portent surtout sur ces questions propédeutiques et méthodologiques. Jai dû me résoudre à lidée quil fallait considérer plus urgente la démonstration de lexistence de Dieu que lexistence de Dieu même, et que lon doit accorder une plus grande importance à laffirmation du caractère démonstratif de la raison quà la volonté délucider le sens de lexistence du mal et de la douleur dans le monde.
Cela dit, je me propose dexposer maintenant à grands traits quelques résultats de mes méditations sur le problème du négatif, conformément à la thèse énoncée plus haut, dans le contexte dune interprétation philosophique du christianisme à partir de ses deux textes fondamentaux, lAncien et le Nouveau Testament. Naturellement, je nai pas négligé de chercher une inspiration et un guide chez ceux qui me sont apparus comme les grands théoriciens de ces questions, et, parmi les plus grands, chez deux dentre eux que je considère, pour des raisons daffinité innée, comme mes auteurs de prédilection: Schelling, heureuse découverte de ma maturité, et Dostoïevski, maître et compagnon de toute ma vie.
Lexposé que jentreprends ici consistera naturellement en une herméneutique du récit biblique du péché originel, mais ne suivra évidemment pas les péripéties que cette conception a subies dans lhistoire de la pensée religieuse en un cours plus que deux fois millénaire et en un parcours plus accidenté et plus discordant quon ne pourrait limaginer. Lampleur des variations que lon rencontre dans les différentes manières dinterpréter ce récit est en effet stupéfiante et même déconcertante, mais heureusement je ne suis pas astreint à la tâche démesurée den rendre compte, de même que je puis me sentir dispensé chacun me le concédera de la tâche encore plus démesurée, et dune prétention absurde, den donner une nouvelle interprétation. Je nai quà men tenir à ce qui en constitue le noyau central et qui me semble consister en ce qui suit. Sur lhumanité tout entière pèse une faute originelle: tous les hommes sont solidairement pécheurs et coupables. Il existe un lien indissociable entre le mal et la douleur, représenté par lexpiation et cela au sens où la souffrance est à la fois la punition de la faute et son unique rachat possible: sur tous les hommes, unis par une solidarité originaire dans la faute et la douleur, pèse un commun destin dexpiation.
Quest-ce donc que le mal? Le mal nest pas absence dêtre, privation de bien, manque de réalité, mais il est réalité, et plus précisément réalité positive en sa négativité. Il résulte dun acte positif de négation: dun acte conscient et intentionnel de transgression et de révolte, de refus et de reniement par rapport à une positivité antécédente; dune force négatrice qui ne se limite pas à un acte négatif et privatif, mais qui, en instaurant positivement une négativité, est un acte négateur et destructeur. Le mal doit donc être pris dans son sens le plus fort de rébellion et de destruction.
Une précision est nécessaire sur le caractère destructif de ce reniement ontologique qui est en soi auto-négation. Le mal nest pas une simple atténuation ou diminution ou cessation du bien, mais il en est une négation réelle et positive au sens dune infraction délibérée et sans égards pour lui. Cest une révolte contre lêtre, une violation de la positivité, un outrage au bien, une désobéissance à la loi. Ce que lon veut détruire cest lêtre, mais lêtre est en soi indestructible, de sorte que lon obtient tout au plus la destruction de lêtre en nous-mêmes; ce qui signifie que, voulant détruire lêtre, on ne détruit que lêtre dans la liberté, cest-à-dire que lon obtient la destruction de la liberté moyennant un acte de liberté. Ce que lon voulait détruire est la liberté originaire, mais celle que lon finit par détruire nest que la liberté individuelle, de la même façon que la volonté de destruction totale na eu dautre effet que son auto-destruction. Et à linverse, on doit dire que derrière chaque acte dauto-destruction, derrière chaque perte individuelle de liberté, ce que lon poursuit en fait et que lon veut profondément, cest la destruction totale et la réduction universelle à létat desclavage.
La liberté est même libre de ne pas être libre, et cest toujours par un acte libre quelle se nie comme liberté, devenant ainsi puissance de destruction, au double sens dauto-destruction et de destruction totale. Doù lambiguïté aussi bien de la liberté que du mal: dun côté, la liberté qui veut détruire lêtre finit au contraire par se détruire elle-même (issue inévitable de tout acte prométhéen, qui retourne contre soi larme tournée vers ce qui est au-dessus de lui), et, dun autre côté, lauto-destruction de la liberté est malgré tout toujours un acte libre et donc une auto-affirmation. Lêtre sort indemne de cette agression; ce qui en a souffert, en revanche, cest sa présence dans la liberté. Si jamais quelquun en a subi les conséquences, cest donc bien lhomme qui, loin de parvenir à détruire lobjet de sa révolte, sest frappé mortellement lui-même comme Raskolnikov qui voulait enfreindre un principe et au lieu de cela na fait quaccomplir un acte doublement destructeur, tuer une vieille et surtout sanéantir lui-même, se montrant ainsi tout autre quun surhomme, un vulgaire assassin, une "vermine" comme tous les autres. Ainsi son unique salut consiste désormais à ranimer et redonner force à cette liberté dont il a usé dans lacte même qui la détruite.
Cest donc par un acte de liberté que la liberté se détruit elle-même; et comme la liberté négative est à la fois destruction et affirmation de soi, ainsi le mal est en même temps positif et négatif: positif en ce quil est réel, effectif, résultat dune volonté, et négatif en ce quil est destructeur et anéantissant. Doù ce que lon peut appeler la spiritualité du mal. Le mal authentique est celui qui est voulu comme tel et non à cause dune équivoque, dun mensonge ou dune illusion qui fausserait momentanément notre jugement ou nos décisions. Le mal est voulu comme révolte: lacte gratuit fait par simple désir de démontrer que lon nest pas, comme dit Dostoïevski, la simple touche dun clavier ou, comme le suggère Baudelaire, accompli par "une impulsion mystérieuse et inconnue", pour rien, par caprice, par désuvrement2; le mal pour le mal, pour le goût de la désobéissance, par volonté dinfraction, par plaisir de la cruauté, à cause du "démon de la perversité".
Laspect le plus terrible du mal est justement sa spiritualité, qui consiste en son être conscient et délibérément rebelle, cest-à-dire en cette manière dabus et de défi arrogant quil manifeste ouvertement ou discrètement. Ici la décision est purement spirituelle, car ce qui est en jeu cest la liberté pure. Rien nest plus déraisonnable et en même temps plus irrésistible que de faire quelque chose parce quon ne doit pas le faire. Ainsi affirmer la spiritualité du négatif signifie en indiquer le caractère diabolique; et cest bien cela lessence du mal comme rébellion, ce qui fait quil a une nature démoniaque. Celle-ci dailleurs ressort avant tout du caractère tragiquement parodique du mal, chaque fois quil est comparé au bien, imitation, simulation ou contrefaçon du positif, suivant la conception du diable comme simia Dei [singe de Dieu]; par-delà les petites mesquineries, le véritable mal exige dévouement, ténacité, assiduité et constance, requiert des efforts qui coûtent des sacrifices, et jusquà une forme dascétisme qui impose des renoncements et exige des privations; en outre Lucifer reste toujours un ange et un prince même des ténèbres. Mais la nature démoniaque du mal culmine dans une force dévastatrice, au moyen de laquelle lauto-destruction de la liberté négative se prolonge en une tentative de destruction universelle, comme un destin de mort qui se transformerait en un programme tragiquement apocalyptique.
6. La positivité originaire.
Maintenant le mal nexisterait pas comme négation et transgression sil ny avait pas dabord la positivité contre laquelle il se révolte: la réalité du mal comme force négatrice présuppose la priorité du positif. La positivité est antérieure au négatif qui, sans elle, ne subsisterait pas: comme transgression, le mal suppose la positivité à transgresser. Sans la positivité, le mal nexisterait pas ou ne pourrait se distinguer du bien. Dun côté, il y a la réalité du mal comme transgression et rébellion qui atteste le caractère originaire de la positivité: la possibilité même de la négation est liée à une positivité préexistante. De lautre côté, la primauté du positif qui permet la configuration du négatif est devenue le critère de la distinction entre le bien et le mal. Non que ce soit le négatif qui explique le positif: il ne pourrait le faire que sil se réduisait à la privation et au manque qui, comme tels, exigeraient la totalité et se présenteraient comme une demande de complément; la négation, en revanche, est une opposition réelle au positif, une force contraire qui attaque la positivité. Cest plutôt le positif qui explique le négatif en ce que le négatif le suppose pour sa propre qualification: il présente le terme contre lequel lutte la transgression, cest-à-dire lopposition comme force négative, et ainsi à travers le défi et la tentation provoque lacte négateur et le qualifie comme tel.
Cest donc la présence du mal dans la réalité et dans la vie de lhomme qui atteste en soi lantériorité ou plutôt la primauté du positif. La positivité est la grande tentation de lhomme, elle est pour lui une provocation et un défi: face à elle, lhomme sent monter en lui la présomption et larrogance, le désir non seulement de se soustraire à la reconnaissance et à lobéissance, mais plus encore de passer décidément à la rébellion ouverte, à la transgression, à loutrage, comme sil ny avait pas plus grande incitation au blasphème et à limprécation que lexistence même de Dieu.
Que la réalité du mal suppose la positivité originaire, ou que subsiste de toute façon entre les deux termes un lien réciproque qui manifeste lantériorité du positif et le caractère dopposition réelle du négatif, est une question ancienne. Déjà Platon, dans un passage souvent cité, affirme la nécessité de quelque chose de contraire au bien: uJpenantivon gavr ti tw`/ ajgaJw`/ ajei; ei|nai ajnavgkh [car, il y aura toujours, nécessairement, un contraire du bien] (Théét. 176 a). Mais de son raisonnement il ne ressort pas nettement quelle est la nature de ce contraire, logique, morale ou métaphysique; en outre, le contexte spéculatif de son affirmation est loin de la problématique développée dans ces pages, puisquelle consiste dans la triple idée de léternité du mal (mais quelle éternité ?) parce que "le mal ne peut mourir", ou[tÆ ajpolevsJai ta; kaka; dunatovn; de son appartenance au monde humain, ne pouvant trouver place parmi les dieux qui sont bons; et de lopportunité de fuir ce monde au plus vite, peira`sJai crh; ejnJevnde ejkei`se feuvgein o{ ti tavcista, paroles où résonne de façon suggestive un des thèmes classiques du mh; fu`nai, mais dans un contexte qui lui donnera un caractère plutôt tragique.
Plotin soutiendra justement que, la science des contraires étant une seule, tw`n ejnantivwn hJ aujth; ejpisthvmh (I 8, 1, 12), pour connaître le mal il faut avoir une claire vision du bien, ajnagkai`on peri; ajgaJou` diidei`n toi`" mevllousi ta; kaka; gnwvsesJai; voulant par là signifier que lon ne peut parler du mal sans référence à la positivité qui le précède, prohgouvmena ta; ajmeivnw. Sauf quil sen tient à la conception purement privative du mal, au concept de stevrhsi": le mal comme absence de tout bien, ajpousiva panto;" ajgaJou`.
Proclus semble aller plus loin lorsque dans le De malorum subsistentia (III 1, 7), il affirme que le mal est plus éloigné du bien que le non-être, magis a bono distat malum quam non ens, autrement dit, en grec: ma`llon kai; aujtou` tou` mh; o[nto" ajpevcon tou` ajgaJou`. Certes, il veut dire que le bien dépasse dautant lêtre, que le mal est distant du non-être: de ces deux oppositions, bien/mal et être/non-être, la première est plus vaste que la seconde, de sorte que dans le mal la distance qui va du bien au non-être doit être augmentée de celle qui va du non-être au mal, celle-ci étant du reste équivalente à celle qui existe entre être et bien. Mais à travers ces raisonnements, Proclus ouvre peut-être la voie à la reconnaissance du fait que le mal est plus que négatif, cest-à-dire est une négation positive et réelle et non pas seulement une privation ce quest le non-être, permettant ainsi de dire que le mal est plus négatif que le négatif, autrement dit est destructeur.
Le thème de lantériorité du positif attestée par la réalité du mal est transféré dun seul coup, par saint Paul, au cur de quelques-uns des problèmes les plus obsédants de lexpérience religieuse. On le retrouve dans la conception purement paulinienne de la loi comme occasion de transgression et aggravation du péché, jusquà la déclaration paradoxale que "la loi survient pour que les transgressions se multiplient", i{na pleonavsh/ to; maravptwma (Rom. 5, 20). La réalité du péché atteste la priorité de la loi: sans la loi, le péché nest pas imputable, il resterait inconnu, ou plutôt, il nexisterait pas, sine lege peccatum mortuum; avec la loi le péché revit, apparaît, est reconnu comme tel et même se renforce jusquà atteindre son comble: kaJÆ uJperbolh;n aJmartwlo;" hJ aJmartiva dia; th`" ejntolh`" [afin que le péché exerçat toute sa puissance de péché par le moyen du péché] (Rom. 7, 7-13). Doù un enchevêtrement dialectique complexe de bien et de mal, de mort et de vie: la loi est un bien et provoque le mal; alors quelle devait donner la vie elle devient une occasion de mort; elle fait revivre le mal qui, sans elle, était mort et le mal, ainsi ressuscité, nous tue, diÆ aujth`" ajpevkteinein, autrement dit, à travers le bien, la mort travaille en nous.
La méchanceté humaine est du même ordre; elle révèle laction salvatrice de Dieu, ajdikiva hJmw`n Jeou` dikaiosuvnhn sunivsthsin [notre injustice démontre la justice de Dieu] (Rom. 3, 5)3, de sorte que plus la fausseté humaine est grande, plus la véracité divine se manifeste de façon éclatante, hJ ajlhvJeia tou` Jeou` ejn tw`/ ejmw`/ yeuvsmati ejperivsseusen [mon mensonge rehausse la vérité de Dieu pour sa gloire] (Rom. 3, 7). Non seulement, donc, la réalité du péché met par contraste la positivité divine en relief, mais celle-ci apparaît dautant plus évidente et glorieuse que la négativité humaine est plus grande. Et cest ici que trouve place lextraordinaire dialectique paulinienne du péché et de la grâce qui augmentent lun lautre en proportion directe: plus grand est le péché, plus abondante la grâce et vice-versa: ubi abundavit delictum, superabundavit gratia; ut sicut regnavit peccatum in mortem, ita et gratia regnet in vitam aeternam [où le péché sest multiplié, la grâce a surabondé; ainsi de même que le péché a régné dans la mort, de même la grâce régnerait par la justice pour la vie éternelle] (Rom. 5, 20-21).
Pour illustrer le thème de la réalité de la grâce attestant lantécédence dune positivité originaire, on se contentera de ce simple exemple, déjà en soi très éloquent; néanmoins, il ne serait pas déplacé de rappeler ici combien une recherche des concepts de grandeur négative, force contraire et opposition réelle, tels quils furent élaborés par la philosophie moderne à partir de Kant, serait éclairante sur le rapport de la négation réelle à la positivité.
7. Victoire sur le mal et choix du bien.
Maintenant, il nest pas pensable que le lien entre positif et négatif, qui existe dans la réalité entre la positivité primaire et le mal réel, ne se représente pas à lintérieur même de la positivité. Si, dun côté, le mal réel comme négation active suppose une positivité antérieure, dun autre côté, la positivité nest concevable que comme dépassement de la négativité, comme victoire sur la négation. Ce qui, à ce point, vaut dêtre observé est la position pour ainsi dire médiane de la positivité à laquelle est liée de quelque manière la négation a parte ante et a parte post. La positivité est dun côté victoire sur la négation et de lautre affirmation à nier, en même temps victoire sur le négatif et incitation à la négation, triomphe du mal et tentation du mal.
Mais le point sur lequel il faut attirer lattention, cest le caractère inséparable du positif et du négatif. Quest-ce qui explique une telle inséparabilité, ou plus précisément cette impossibilité de penser le positif sans le négatif et le négatif sans le positif, que ce soit a parte ante ou a parte post ?
Pour régler les liens mutuels et les rapports réciproques des termes opposés, il semble quagissent ici des lois logiques et des liens dialectiques. Le projet de décrire une dialectique de ces rapports ne paraît donc ni inopportun ni illégitime. Mais comment en rendre compte? Puisquil ne sagit pas de contraires logiques, mais bien dopposition réelle, nous ne voudrions certainement pas réduire la dialectique que lon pourrait en tirer à des termes purement logiques, qui seraient vides et formels; puisque, dautre part, il sagit ici de lorigine première et même du comble de la réalité, le risque est très grand que la dialectique qui en résulte prenne un tour logico-métaphysique, qui en ferait, par voie de conséquence, une dialectique de la nécessité. Mais une dialectique de la nécessité est ce que lon peut penser de plus contraire à cette ontologie de la liberté que je recherche et de moins adéquat à la condition réelle des choses. Il convient de penser à une dialectique et lon doit reconnaître que la dialectique est le cur même de la réalité ou quil y a une dialectique au centre de lunivers, mais cette dialectique réelle et vivante doit être reconnue dans la dialectique de la liberté. La liberté est elle-même dialectique, car elle est toujours positive et négative, un choix positif devant la possibilité du choix négatif et un choix négatif devant la possibilité du choix positif.
On devra convenir alors quà la dialectique logique de la nécessité il faut opposer la dialectique vivante de la liberté. La première durcit le caractère essentiellement imprévisible de la liberté dans les termes dune nécessité inéluctable et prétend déduire, comme sil sagissait de moments dialectiques, les actes de la liberté, qui, au contraire, comme les faits ou les événements historiques, sont indéductibles. Il ne sagit pas pour autant dune dialectique de la nécessité, mais dune histoire de la liberté: de la liberté on ne peut faire que lhistoire, car ses étapes ne sont pas des moments dialectiques, mais des faits indéductibles que lon ne peut que raconter; là nous entrons carrément dans le domaine du mythe. Si dialectiques quils puissent nous sembler, les faits historiques et lexercice même de la liberté, ne peuvent être énoncés en termes logiques qui les assembleraient suivant une trame logique nécessaire, mais, au contraire, en des termes essentiellement mythiques. Le langage adapté à la liberté nest pas celui de la logique, mais celui de lhistoire et du mythe, qui en raconte fidèlement les actes imprévisibles et les faits indéductibles, comme dans un récit.
Cest donc la liberté de lhistoire éternelle qui explique la dialectique où se concrétise linséparabilité et le rapport réciproque des opposés, et non pas le contraire. Le principe de la dialectique vivante est la liberté et son histoire et non la logique et sa nécessité. La dialectique des contraires nest pas le résultat dune nécessité logique, mais une instauration qui vient de la liberté; elle doit être conçue comme une dialectique vivante dont une expression purement logique ne serait quune crispation nécessitariste ou une exténuation formelle. La liberté a en revanche une force et une action qui se manifestent plus clairement dans le mythe, où lhistoire éternelle de la liberté est racontée comme une succession temporelle, avec un avant et un après, le possible avant le réel, le mal avant le mal et Dieu avant Dieu.
On atteint ici le mythe religieux, de sorte que la réflexion philosophique ne peut à présent quassumer ce qui caractérise lherméneutique de la conscience religieuse. Ou disons plutôt quici lherméneutique du mythe religieux et lontologie de la liberté convergent et sidentifient; le discours sur lêtre et sur la positivité originaire se transforme alors en un discours sur la liberté, parce que lêtre est liberté, quil ny a dautre être que la liberté; ce qui explique comment tout discours sur loriginaire doit être dialectique, tout à la fois ontologique et méontologique, étant donné la duplicité constitutive de la liberté qui est toujours positive et négative. Le discours sur linséparabilité de la positivité et de la négativité devient alors, dun côté, un discours sur la liberté présentée dans son ambiguïté fondamentale, à la fois comme positive et négative et, dun autre côté, un discours sur la liberté comprise à la fois comme originaire et humaine, en somme un discours sur Dieu et sur lhomme, sur lauto-engendrement et la création divine et sur la chute de lhomme comme péché originel.
Liberté dialectique et histoire de léternité, ontologie de la liberté et herméneutique du mythe religieux se rencontrent dans ce discours protologique sur lêtre et le néant, la positivité et la négativité, le bien et le mal.
Il conviendrait dexaminer de plus près la liberté originaire, en quel sens elle est, en elle-même, victoire sur la négativité. Il sagit de pénétrer plus profondément cette dialectique vivante de positivité et de négativité quest la dialectique de la liberté. Ainsi, que signifie, du point de vue de la liberté, le fait que la positivité originaire soit dépassement du négatif?
Si comme le veut lontologie de la liberté, lêtre est liberté, ni lêtre ni le bien substance et cause, to; o[n et ejpevkeina tou` o[nto" ne sont fondement: le fondement ne peut-être que la liberté. Mais la liberté est beaucoup plus que fondement; elle est fondement qui ne se laisse jamais représenter comme fondement, elle échappe toujours à toute tentative de la fixer et de la saisir comme fondement, en somme cest un fondement qui se nie toujours comme tel. La liberté cest labîme. Cela veut dire, justement, que lêtre et le bien ne sont pas le fondement, ne sont pas premiers, mais dépendent dune façon ou dune autre de la liberté. Et ils en dépendent dialectiquement (quoiquen un autre sens que pour Hegel), car la liberté même est dialectique, non seulement au sens où elle se donne et se soustrait simultanément, cest-à-dire ne se révèle quen se cachant, et se cache en se révélant pourtant, au point que dissimulation et révélation se convertissent lun en lautre et sexcluent en même temps; mais aussi et surtout au sens où elle est en soi double et ambiguë, tout à la fois positive et négative. Si le cur de la réalité est la liberté, il est essentiellement dialectique: au centre de la réalité, il y a le contraste, le conflit, la contradiction. Lontologie ne peut-être dissociée de la méontologie. Être et néant, bien et mal saccompagnent toujours de quelque façon et sont inséparables.
Ici réside la positivité originaire, cest-à-dire lêtre et le bien, mais tout deux en tant que voulus par la liberté et, en tant que tels, constamment entourés dun halo de négativité: lêtre implique une victoire sur le néant, le bien implique une victoire sur le mal. Comme liberté, Dieu est lêtre qui a voulu être; il est donc victoire sur le néant dont il contient la possibilité. Il est choix du bien, et donc victoire sur le mal, et en contient la possibilité. Comme volonté dêtre et choix du bien, cest-à-dire comme positivité originaire, vu dans sa positivité, Dieu contient donc en soi, à titre de possibilité ab aeterno, vaincus et dépassés, le néant et le mal.
Pour saisir ce point essentiel, on cherche à penser et maintenir fixe un unique acte originaire où lirruption de Dieu dans lêtre (lexistence de Dieu), son affirmation comme positivité (son choix du bien) son refus dune autre alternative (lélimination du mal), son dépassement du négatif (sa victoire sur le néant) sidentifient et ne font quun, sont un seul et même acte. Certes, ces aspects ne peuvent pas être décrits si ce nest par une espèce de succession, mais en gardant présent à lesprit quil sagit dactes imprévisibles et indéductibles de la liberté. Il sagit dun acte éternel de la liberté, où le néant et le mal ont été vaincus à jamais, de sorte que chaque acte divin continuera toujours à être un choix du bien et une victoire sur le mal, non à cause dune nécessité de nature, mais en raison dune liberté intrinsèque, en ce que par son choix du bien, la liberté originaire sest confirmée et consolidée comme liberté positive. Il sagit dun acte de liberté originaire où le néant et le mal, vaincus ab aeterno, subsistent seulement comme un passé qui ne fut jamais un vrai présent, une alternative désormais dépassée qui ne fut jamais tout à fait actuelle, une possibilité désormais employée qui ne fut jamais vraiment réelle et qui est maintenant à létat latent, comme apaisée, inerte, inactive.
Du point de vue de lontologie de la liberté, pour laquelle lêtre est liberté, dire que Dieu existe signifie dire quil est libre: non pas un être qui a la propriété dêtre libre, mais un être dont lêtre même est liberté, liberté actuelle et en exercice, par ailleurs naturellement illimitée, arbitraire, absolue; non pas un être libre, mais la liberté même. Dans la mesure où la liberté est son essence, Dieu est en soi choix et option, option pour lêtre contre le néant, choix du bien contre le mal, choix et option pris de façon définitive et irréversible. Lexistence divine comme victoire sur le néant, est choix définitif du bien.
Ce nest pas que Dieu trouve devant lui lalternative bien-mal, le dilemme être-néant, et que, face à ces alternatives déjà définies, il se limite à préférer un terme à lautre, le bien au mal, lêtre au néant. Il est liberté, et la liberté est en soi ambiguë, au sens où elle peut être positive ou négative; ainsi ce dilemme entre bien et mal, être et néant, ne fait quexprimer une telle ambiguïté. Ce nest pas que le bien préexiste au choix ou subsiste en dehors de la liberté, ni que le bien soit bien en soi avant le choix divin ou quil soffre et se propose (ou pire simpose) comme tel au choix de Dieu. Le bien est le choix réalisé de la liberté positive comme alternative à la liberté négative, il est le bien choisi, cest-à-dire lacte même de la liberté positive. Lacte même de la liberté en exercice, pour continuer à être liberté en exercice, se confirme comme acte de liberté ce qui revient à dire quil se consolide comme liberté positive.
La positivité originaire est le choix du bien alors que le choix du mal est possible; pour cette raison, la positivité ne subsiste que comme victoire sur la négativité. Dire: Dieu existe, signifie dire quont été choisis à jamais lêtre et le bien, ou, si lon préfère, que le mal et le néant ont été vaincus pour toujours. Lacte de la liberté a été un acte de liberté positive; la liberté sest décidée pour le bien, son option a été pour lêtre. Dieu a voulu exister, ce quil a fait en vainquant le négatif, cest-à-dire le néant. Le négatif, soit le néant et le mal, a été littéralement mis en déroute. Le choix du bien sidentifie sans reste avec le reniement du mal et avec la victoire sur le néant; en Dieu, le mal et le néant demeurent comme une alternative abandonnée, comme une possibilité écartée. Le choix du bien est définitif et irréversible, ou plutôt Dieu même est, précisément, le choix irréversible et définitif du bien, et, en tant que tel, contient en soi le mal, à titre dalternative bouchée et sans issue, de possibilité inactuelle et inopérante.
Tout cela signifie encore que la positivité divine est un acte de liberté, un fait historique dune histoire bien entendue éternelle; cest pour cela quelle ne peut pas être conçue comme une nature, comme si Dieu était bon par nature ou était le bien par essence. Que Dieu soit choix définitif du bien ne signifie pas que Dieu soit bon. Dire que Dieu est bon est une affirmation dont il est difficile détablir le sens, étant donné son caractère danthropomorphisme controuvé, ce serait comme soumettre Dieu à un jugement tout à fait inférieur à son niveau, en abaisser la grandeur, ne pas en respecter la transcendance et ne pas reconnaître quil est bien au-delà de la distinction entre bonté et méchanceté. La justification du choix divin ne peut être un pâle et banal quia bonus [parce quil est bon], mais doit être un énergique et puissant quia voluit [parce quil la voulu].
Il ne suffit pas non plus de dire que Dieu est le bien, comme le veut la tradition platonicienne: il est beaucoup plus. Il nest pas le bien mais le bien choisi, cest-à-dire le bien opposé au mal, affirmé en niant et en refusant le mal. Il est le choix du bien, cest-à-dire la victoire sur le mal; et il lest dautant plus que cette option et cette suprématie sont irréversibles et définitives. Dieu est plus que le bien: il est choix du bien arrêté et renforcé et donc rendu définitif, il est la réduction du négatif à une possibilité vaincue et donc inopérante et inerte. Le néant a été vaincu pour léternité; le mal est une possibilité donnée une fois pour toute et perdue à jamais parce quelle est sortie perdante dans cet acte démesuré et premier quest lengendrement divin. Cest cela que signifie Dieu et son existence.
8. Le mal en Dieu.
Lexistence de Dieu et le choix du bien sont donc lacte originaire dune histoire éternelle, intraduisible dans les termes dune déduction logique intemporelle, mais devant être racontée dans un mythe qui en rythme léternité dune manière temporelle, comme il convient à cet acte originaire de liberté absolue, de liberté illuminée et première que lon ne peut définir que paradoxalement comme "début éternel", oxymore non moins déconcertant quéloquent, dont relève aussi la formule dun "Dieu avant Dieu" que jai déjà utilisée dans un autre texte4 auquel je renvoie ici pour ne pas me répéter et poursuivre mon propos. Et cest dans Dieu avant Dieu que résident le néant et le mal comme possibilités dépassées et vaincues, désormais lointaines et même immémoriales, renvoyées avant lengendrement même de Dieu, mais telles quelles constituent laccompagnement obscur de la victoire sur le néant et du choix du bien, le revers opaque de sa positivité, laspect inquiétant de son affirmation stable et sûre: presque une ombre en Dieu qui voilerait sa lumineuse apparition, retiendrait sa progressive expansion, le concentrerait dabord sur son occultation essentielle. On peut ainsi considérer le négatif comme le passé même de Dieu, dans la mesure où une telle chose est pensable, ou mieux peut-être racontée à travers un récit plein de péripéties: comme la zone immémoriale de labîme divin, la couche la plus archaïque et profonde de lancienneté de Dieu, son côté le plus secret et obscur.
Il y a donc un sens à soutenir la présence du mal en Dieu, en ce que sa positivité saffirme comme victoire sur la négativité prise en compte et envisagée comme une possibilité même si, en fin de compte, elle est neutralisée et abandonnée. Dans laffirmation divine le mal est une possibilité non réalisée, ou plutôt exclue pour toujours, qui demeure toutefois, même si cest de façon latente et apaisée, dans labîme divin, non certes comme une réalité, mais néanmoins comme une possibilité toujours présente. On se souvient que, en raison de lambiguïté divine, la méontologie, bien quétant seulement un versant de lontologie, en est toutefois linséparable accompagnatrice. Que la possibilité du mal ait été en jeu dans lacte originaire de la liberté absolue, même si ce fut sans succès, est un fait désormais enfoui dans limmense dépôt de limmémorialité divine, mais tel quil en désigne une zone obscure qui semble jeter son ombre sur la splendeur de Dieu comme triomphateur du néant, compliquant encore plus son ambiguïté. Celle-ci prend ici la forme de la présence en Dieu dun désaccord résolu mais latent, apaisé mais actif, désormais arbitré, mais toujours prêt à resurgir.
Le fait que pour exister Dieu a dû vaincre le néant et mettre le mal en déroute, cest-à-dire mettre de côté le négatif, laisse en lui une trace de négativité dautant plus inefficace et inopérante quelle est demeurée quelque chose dirrésolu et dencore latent. On a limpression que le néant est toujours embusqué, comme une menace constante, et que le mal latent et assoupi peut se réveiller. La négativité et le mal sont présents en Dieu comme possibilités prévues mais abandonnées, et donc désormais désaccordées et inutiles; peut-être sont-ils toutefois dépassés sans être éteints, silencieux sans être anéantis, endormis mais non disparus. Ils constituent les termes dun désaccord concilié, mais pouvant resurgir et constituer encore un danger.
En effet, la positivité divine elle-même peut être un encouragement à la rébellion; et cest à travers cette négativité, qui demeure latente en elle, quelle peut devenir pour le révolté source dexhortation à la transgression, dinspiration à la révolte, de suggestion au mal. La positivité, en fonction du négatif quelle contient, est elle-même tentation, ruse, subornation, instigation, incitation pour se servir de mots forts sans être blasphèmes, car sil est vrai que omnia munda mundi [tout est pur pour les purs], il est non moins vrai que omnia perversa perversis [tout est pervers pour les pervers]. Cela est arrivé dans le péché originel. Par sa chute, lhomme a réveillé dans la positivité divine cette négativité qui, vaincue et assujettie, sy était maintenue en sommeil, et il a réussi à réactiver le néant et à rallumer le mal en les rendant vivaces et agissants. Mais, comme on verra, lefficace du mal réveillé par lhomme ne sétend pas à léternité, mais se limite au contraire au domaine qui lui est propre, le temps et lhistoire.
Le "mal en Dieu" est une expression déconcertante qui nécessite quelques précisions. Il faut dire tout dabord quelle est tout à fait appropriée pour signifier ce quest au fond l"incompréhensibilité" du mal. Sil est impossible dindiquer un véritable fondement au mal, cest parce quil ny a pas dautre fondement au mal que le mal lui-même. Et si pour trouver lorigine du mal, il est nécessaire davoir recours à la divinité, cest signe que toute tentative den découvrir la raison sur un plan inférieur est vouée à léchec, de sorte quil ne reste dautre voie que de limmerger dans le mystère divin. Lexpression "le mal en Dieu" signifie que tous les efforts ont été faits pour comprendre le mal et quil ne reste dautre conclusion que de reconnaître quil est inexplicable. Mais la nuit dun mystère nest jamais si profonde que ne sen échappent éclats ou lueurs, et linfinité même dun mystère nest que la promesse de révélations infinies. Le brouillard ne sera jamais assez épais pour interdire à lincompréhensibilité du mal de devenir au moins elle-même compréhensible; à propos du mal et en général du négatif, cest déjà un résultat important, et je dirais même décisif, de comprendre quon ne le peut comprendre, pour employer lexpression heureuse et désormais classique de Kierkegaard. On pourrait dailleurs continuer en suivant les développements suggestifs du même Kierkegaard, disant quil est nécessaire de comprendre quon ne le doit pas comprendre; ou plutôt que plus on tente de le comprendre moins on y parvient.
En second lieu, affirmer la présence du mal en Dieu signifie, comme on la dailleurs montré, faire allusion à lambiguïté divine, qui est aussi la duplicité de la liberté, toujours en même temps positive et négative, doù linséparabilité des opposés et donc une dialectique originaire, différente de la dialectique hégélienne, au cur de la réalité. On atteint ici le pivot central sur lequel la solidarité qui lie demblée lontologie et la méontologie articule son jeu varié et difficile; on saisit à la source le caractère double de la réalité qui est toujours à la fois objet de stupeur et dhorreur et doù sélève la "question fondamentale"; on comprend vraiment lapparition tout à la fois terrible et admirable des deux visages de Dieu; on reconnaît la dialectique divine suprême dans le fait que Dieu est toujours en même temps positivité et négativité, affirmation et négation, autrement dit colère et grâce, fureur et miséricorde inséparablement, jamais exclusivement courroucé ni uniquement bienveillant. Ici aussi, afin de ne pas me répéter, mais au contraire pour montrer comment tout cela est éclairci par la conception de la présence du mal en Dieu, je me contente de renvoyer à dautres textes où jai affronté le problème de lambiguïté originaire5.
Le primat de la réalité est en soi une victoire sur le néant, et le choix du bien est toujours un jugement sur le mal de sorte que Dieu a en soi deux aspects: celui par lequel, ab aeterno, le bien est choisi par un acte irréversible et le mal est réprouvé comme une possibilité repoussée; et celui par lequel le mal, en tant qualternative écartée, subsiste pourtant toujours comme un arrière-plan de la positivité et comme possibilité occulte mais disponible. Les actes positifs divins sont accompagnés de leurs possibilités négatives correspondantes qui, quoique vaincues et assujetties, exercent encore leur influence et leur attraction. La faille entre linstauration de la réalité, laffirmation du positif, le choix du bien, dun côté, et, de lautre, linstinct de mort et de destruction, la menace de la négativité, la possibilité du mal, est présente au cur de la réalité; et ce clivage est dissimulé dans le mystère du Deus absconditus.
Cette conception de lambiguïté divine et de la présence du mal en Dieu permet dexpliquer la non-irréalité du mal et sa préexistence au monde humain sans pour autant démoniser la divinité. Avec lidée que le mal en Dieu est seulement la possibilité du mal, qui ne peut être traduite en réalité que par luvre de lhomme, au moment de sa chute, on écarte le risque, inhérent à la présence du mal en Dieu, de le sataniser. Pour éviter la démonisation de Dieu il nest pas nécessaire de retomber dans la vision optimiste de la théodicée: on peut repousser le Dieu sans faille de la théodicée et reconnaître en lui quelque chose dopaque, presque une ombre, sans le sataniser pour autant.
Lidée de la présence du mal en Dieu et la conception de lambiguïté divine ont pour cela quelque chose tout à la fois dangoissant et de tranquillisant. Laspect angoissant tient à ce que cette présence du mal en Dieu est déjà presque lannonce de la catastrophe, cest-à-dire de la chute de lhomme par laquelle le mal sera réalisé, et donc son rapport avec le bien ne sera plus de vaincu à vainqueur, mais consistera en un conflit ouvert, dégal à égal, dans une lutte sans merci, avec des hauts et des bas, en une incertitude extrême; chute grâce à laquelle aussi la liberté entrera dans le monde de lHistoire, ou, en tout cas, commencera de sexercer même si cest comme liberté négative. Laspect pour ainsi dire rassurant réside dans le fait que la présence du mal en Dieu comme possibilité vaincue suffit à garantir que la chute de lhomme nest pas nécessaire et pouvait ne pas arriver car, précisément, elle ne devait pas arriver, parce quelle dépend de la liberté, quelle est un fait libre et historique, et quelle suffit à donner lespoir que la victoire sur le mal, remportée depuis toujours et pour toujours dans léternité, puisse devenir dune certaine façon effective dans lhistoire et après lhistoire. Et telle est bien la situation tragique de lhomme, fixé à la réalité première et indépassable de cette terrible angoisse, mais aussi suspendu à cet espoir qui, quelles que soient les exigences profondes et naturelles et les garanties supérieures dont il est nourri, ne réussit pas à sinstaller dans une attente confiante et tranquille, mais reste toujours plongé dans un climat dextrême incertitude. Et cest dans ce sens que la présence du mal en Dieu a au moins cette signification, dêtre la loi de lunivers selon laquelle la connaissance du mal est indispensable au bien et le chemin de la joie ne peut être quun chemin douloureux.
9. Lorigine et lauteur du mal.
En troisième lieu, dire que le mal est en Dieu ne signifie pas dire quil en est lauteur. Par rapport au mal une distinction simpose, dans la divinité, entre origine et réalisation. Dieu est sans aucun doute lorigine du mal, mais il nen est certainement pas le réalisateur, ce quest lhomme uniquement sur le plan de lhistoire. La compréhension de ce point suppose que lon renonce, quand on parle de Dieu, à la catégorie de causalité, trop inappropriée à sa liberté sans limite et arbitraire.
Du recours au concept de causalité naît le faux problème de Dieu, comme cause du mal, dans les cas fréquents et abondamment commentés où lÉcriture dit par exemple que Dieu endurcit le cur de Pharaon ou que Dieu "rend aveugles les yeux et insensibles les curs", doù chez saint Augustin la reconnaissance que la volonté de Dieu incline à la fois au bien et au mal, et leffort des exégètes pour faire dire à la Bible, au moyen de distinctions subtiles sur les causes secondes et sur la responsabilité divine de la méchanceté humaine, le contraire de ce quelle dit explicitement, ou au moins littéralement, tandis quen des termes plus clairs Pascal conclut que Dieu est "lauteur de tous les biens et de tous les maux, excepté le péché".
Doù lopportunité dabandonner le concept de Dieu comme fondement, car il est liberté et abîme, autrement dit beaucoup plus que simple fondement. Cest justement le fait de ne pas être fondement mais liberté qui fait que Dieu peut être lorigine du mal sans en être lauteur. En Dieu non seulement le bien mais le mal trouvent leur origine, non pas au sens où il en serait lauteur mais au sens où, dans linsondable abîme de la liberté, il donne lieu et même cède la place à la liberté humaine, de sorte que lauteur du mal est lhomme et seulement lui. Céder la place à la liberté humaine ce nest pas autre chose, au fond, que prolonger lambiguïté divine; de ce point de vue, Dieu ne peut pas ne pas être considéré comme lorigine du mal, sans pour autant quon puisse dire quil en est lauteur; origine du mal non pas en tant quil le fait, le cause, le provoque ou le permet, mais en tant quil laisse la voie libre et même lindique à travers la trouble attirance exercée par cette possibilité du mal inscrite, ou plutôt enfouie en lui dans le fait même de céder la place à la liberté humaine et de la respecter dans son exercice. Et cest peut-être ainsi quil faut interpréter le passage si souvent cité dIsaïe (45, 7): Ego Dominus, facciens pacem et creans malum,[...] hwhy yna [r arwbw µwlç hç[ [Je suis le Seigneur faisant la paix et créant le mal], dans la mesure où il nest pas réduit à signifier "bien être et malheur", comme en dautres endroits semblables du Siracide (11, 14): ajgaJa; kai; kaka; para; kurivou ejstin, et des Lamentations (3, 38): ex ore Altissimi non egredientur nec mala nec bona? [nest-ce pas de la bouche du très-haut que sortent les maux et le biens] ni assimilable à la proposition divine des deux voies formulée dans le Deutéronome (30, 15 sq.) et reprise dans le Siracide (15, 14 sq).
Avec cela lalternative entre Platon et la métaphysique traditionnelle est dépassée dun seul coup, dans la mesure où le premier affirme que Dieu étant bon et ne pouvant pour cette raison être cause du mal, on ne peut le considérer comme cause de tout, et dans la mesure où la seconde soutient que, Dieu étant la cause de tout mais ne pouvant, étant lui-même bon, être la cause du mal, le mal ne doit pas être considéré comme réel à proprement parler, mais plutôt comme non-être ou privation dêtre. Ici, au contraire, on affirme que Dieu est lorigine de tout et donc aussi du mal, mais quon ne peut pas pour autant le considérer comme lauteur du mal ce que seul lhomme peut être. Le mal doit ainsi être divisé en possible et réel: en Dieu le mal est présent comme possible et cest là que lhomme le trouve, qui le réalise dans lhistoire.
Dans le monde de lhistoire il nest pas possible de désigner un autre auteur du mal que lhomme. Il est certain que cest lhomme et non pas Dieu qui est lauteur du mal réel, du péché, de la faute. Mais un renvoi à Dieu est inévitable, car, en un sens, le mal préexiste à lhomme et cest dans cette préexistence que réside lachèvement de son caractère ontologique. On ne peut pas admettre que lhomme soit créatif au point dinventer le mal; lui qui est lunique auteur du mal ne peut toutefois en être linventeur. Sa créativité et sa puissance sont limitées, et elles sont tout au plus capables de découvrir le mal comme une possibilité réalisable et de le réaliser vraiment une fois quelles en ont découvert la possibilité, ce qui est déjà beaucoup pour lhomme. Mais où peut-il découvrir la possibilité du mal si ce nest en Dieu, qui en est donc non pas lauteur mais certainement lorigine?
Finalement la conception de la présence du mal en Dieu est peut-être lunique façon déviter la doctrine manichéenne des deux principes, tout en satisfaisant cependant lune des plus profondes exigences du manichéisme. Il nest pas nécessaire davoir recours à un principe du mal parce que le mal est déjà en Dieu. Il y a un seul principe, non pas deux; le principe du mal nexiste pas, le mal est en Dieu, le négatif est dans le positif, autrement dit est vaincu. Dieu na ni ne peut avoir hors de lui et contre lui un principe opposé: nemo contra Deum nisi Deus ipse [personne contre Dieu, si ce nest Dieu lui-même]. Il existe néanmoins un principe du mal, inférieur ou subordonné, parce que le mal en Dieu est présent en lui comme déjà vaincu, comme mis en déroute ab aeterno. On me permettra encore une répétition. Le fait même que Dieu comme liberté est choix du bien, atteste la présence du mal en lui, à titre dalternative qui na plus dactualité: comme choix positif, toutes les opérations de Dieu sont une victoire sur le néant et sur le mal, de sorte que le néant et le mal perdurent en lui, dépassés naturellement et donc à létat latent, seulement possibles et toutefois disponibles pour qui veut les réaliser comme alternative aux choix divins, en opposition à lui par une transgression consciente et délibérée.
Cette conception de la présence du mal en Dieu, alors que dun côté elle ne répugne pas à une conception de la divinité comme positivité, car elle affirme que Dieu nest pas lauteur du mal et que sans le faire il le contient comme possibilité, dun autre côté elle évite la définition ambiguë de Dieu comme bon, inadéquate à son niveau, non conforme à sa transcendance et incapable de rendre raison du mal tellement présent dans le monde historiquement humain, où il produit les destructions les plus horribles et les plus épouvantables. Lexigence manichéenne est parfaitement justifiée sur ce point, face à limpossibilité de rester au niveau physique et moral pour rendre compte dune telle diffusion du mal dans le monde, dune élévation nécessaire à un niveau "métaphysique" supérieur à celui de léthique, cest-à-dire à un mal préexistant au mal présent dans lhistoire et réalisé par lhomme, à un mal pour ainsi dire ontologique. Mais pour satisfaire cette juste exigence, il nest pas nécessaire de faire lhypothèse dun principe métaphysique du mal, placé à côté ou juste au-dessous du principe du bien qui est celui de la divinité; pour cela le caractère duplice et ambiguë de la positivité même de Dieu est suffisant. La conception de lambiguïté originaire est ainsi en mesure de satisfaire les justes exigences du manichéisme tout en évitant en même temps ses inconvénients manifestes.
10. Léveilleur du mal: la libre faute originelle.
Dans sa chute, lhomme fait passer le mal de létat de pure possibilité à celui de réalité effective, agissant dans son champ daction quest le monde de lhistoire. Cest par lautre visage de la positivité divine que la liberté humaine évoque le mal. Grâce à la sensibilité et à la puissance de sa liberté, lhomme est en mesure non seulement de deviner et de surprendre la présence du mal en Dieu, mais aussi de réaliser le mal qui était en lui comme simple possibilité.
En ce sens, on peut dire que lhomme réveille sur la scène cosmique le mal qui était assoupi en Dieu. La positivité divine est la grande tentation de lhomme: ce dernier est constamment tenté de se révolter et le mal humain ne consiste quen cela. Mais la révolte contre la positivité consiste, au fond, à faire à rebours le chemin intemporel aboutissant à la positivité divine, chemin qui, condensé et résumé, en constitue lautre face; autrement dit à réveiller le mal qui gît, défait et impuissant, dans la profondeur divine (profunda Dei, ta; bavJh tou` Jeou`), pour la transformer en gouffres de Satan (altitudines Satanae, ta; baJeva tou` satana`): les deux abîmes contraires entre lesquels se déroule la tragédie de lhomme déchiré entre ces deux extrémités immenses et insondables. La liberté de lhomme comme choix entre bien et mal peut prendre la voie négative de la rébellion contre la positivité et de la réalisation de la négativité, deux opérations qui nen font quune.
Les deux caractéristiques essentielles de la chute de lhomme sont le fait quelle est un acte libre et quelle est le début de lhistoire. Liberté et histoire sont donc les deux titres sous lesquels doit se développer une herméneutique appropriée du péché originel. Avant tout, la chute de lhomme est un acte libre. Elle est à la fois un événement de lhistoire éternelle et le début de lhistoire humaine. Sy rencontrent deux temps et deux liberté: deux temps extrêmement divers et incomparables, celui de léternité et celui de lhistoire; deux libertés très proches communiquant entre elles, la liberté divine et la liberté humaine. La chute de lhomme divise et unit donc tout à la fois; elle sépare nettement les deux mondes, les opposant suivant une incommensurabilité irréductible; mais elle les suppose aussi tous les deux dans un régime de liberté, en vertu duquel ni dans lhistoire éternelle de Dieu, ni dans lhistoire temporelle de lhomme il ny a de faits nécessaires, parce que les "événements historiques" sont en soi des "faits indéductibles", et donc des "actes libres". La chute de lhomme ne faisait pas partie dun plan préétabli: elle pouvait ne pas arriver pour la bonne raison quelle ne devait pas non plus arriver. De même que Dieu sest librement engendré lui-même et a réalisé la création, de même lhomme accomplit librement cet acte de rébellion contre la positivité, et de réalisation de la négativité en quoi consiste sa chute. Aucune interprétation de cette liberté et de cette nécessité constitutives de la chute ne sera autorisée à inscrire celle-ci sur un plan qui la réduirait à être un moment nécessaire de lavènement du bien, qui, autrement dit, reviendrait à en annuler la négativité.
Plus précisément, de même que Dieu est ce quil est parce quen évitant la possibilité du néant et du mal il a décidé en un sens positif de lambiguïté originaire, de même lhomme dans lalternative posée par sa propre liberté a choisi la possibilité négative, se réalisant de cette façon comme lhomme de ce monde historique et temporel. À la différence de Dieu, il na pas su exercer sa liberté autrement que de façon négative; sa chute ne cesse pas dêtre libre pour autant, puisque, positivement ou négativement, ce nen est pas moins toujours la liberté qui saffirme, même si elle ne se construit et ne se consolide que sous sa forme positive, et inversement, ne se nie et ne se détruit que sous sa forme négative. La liberté négative est devenue esclavage et destruction, mais elle est pourtant toujours un acte authentique de liberté par lequel elle sexerce. En définitive le bien comme le mal ne sont tels que libres, au point que le mal nécessaire cesse dêtre mal, et que le mal libre vaut mieux que le bien imposé.
Doù la particulière et insistante ambiguïté de la liberté négative qui est tout à la fois affirmation et négation, affranchissement et servitude, réalisation et destruction. Il en résulte que la chute de lhomme est parfaitement double, et dans cet événement les circonstances aggravantes et atténuantes séchangent tout comme séchangent les intentions: le désir de connaissance avec la désobéissance, et lesprit dindépendance avec lorgueil et vice-versa, au point quon ne sait si la chute révèle davantage un esprit darrogance ou un besoin de liberté, et exprime plutôt une aspiration au savoir ou un mouvement de rébellion. Les deux motivations différentes apparaissent tantôt opposées et alternées, tantôt compatibles au point de sidentifier, quoique toujours inséparables de manière ambiguë.
De toute façon pour lhomme, la liberté, qui est son essence et sa dignité, est la chose la plus précieuse, même si elle va de pair avec le risque inévitable dun usage négatif. Cest ainsi que Dieu la considère et il conserve envers elle le plus grand respect, quel quen soit lexercice, positif ou négatif. Mieux encore: Dieu manifeste une telle confiance et une telle estime pour la liberté humaine quil fait dépendre delle le succès de sa création. Luvre humaine aurait pu être considérée comme réussie si elle avait été confirmée par la libre adhésion de lhomme; mais il semble que lhomme ne puisse affirmer sa liberté que par la désobéissance et la révolte au moyen desquelles il introduit le mal dans le monde, empoisonne toute la réalité et conduit la création à léchec. Avec une extrême confiance, Dieu attendait que lhomme mette la touche finale comme pour apposer le sceau de la perfection à son uvre; il en avait exprimé lespoir en énonçant linterdit, qui ne devait pas apparaître comme une ruse, une défiance et un soupçon, mais plutôt comme une tentative confiante et le désir dune recherche de collaboration; mais jamais confiance ne fut plus mal placée et plus mal payée en retour, car la liberté de lhomme a opté pour le mal, et la création a échoué. Au nom de son estime pour la liberté humaine, Dieu fut contraint daccepter, tout en la condamnant et en acceptant ses conséquences, la décision négative de lhomme. En usant de la liberté, lhomme est allé beaucoup plus loin quil nest nécessaire pour en donner la mesure; Dieu sest trouvé alors contraint de distinguer son respect pour la liberté humaine et sa réprobation de lusage négatif quen fait lhomme.
Il reste toutefois extrêmement difficile de répondre à la question de savoir quelle aurait été la condition de lhomme sil navait pas péché, dans la mesure où lon peut difficilement accepter, comme étant digne de lui, un état dinnocence infantile dont Dieu lui-même ne savait que faire. Mais inutile de saventurer dans une recherche stérile sur quelque chose dhypothétique et qui nest pas arrivé; contentons-nous de la confrontation avec ce qui est arrivé librement et certainement. Notons ici que le respect divin pour la liberté de lhomme, même au moment de sa chute, nenlève rien à limportance de la faute humaine, et en est même une aggravation. La chute de lhomme est dautant plus grave que Dieu a placé en lui sa confiance la plus grande, et Dieu la condamne dautant plus fermement quil estime davantage lacte de liberté qui la perpétré. La liberté de cet acte destiné à réduire lhomme en esclavage, à en faire un destructeur, constitue la dignité de lhomme, même pécheur; mais lextrême gravité du mal nenlève rien au fait quil soit libre car cette liberté est essentielle et constitutive de sa nature de mal. On se souvient aussi que le contraste entre la gravité de la décision négative et la noblesse de la liberté qui saffirme en elle témoigne de leur profonde inséparabilité; ce qui montre bien quaucune faute et aucun péché si grave soit-il (et quoi de pire, de plus épouvantable et terrible, que la faute originelle?) ne pourra jamais mettre le pécheur hors de la société humaine, de telle sorte quon doive le considérer malheureux avant dêtre criminel et quil ait besoin de pitié en même temps que dexpiation.
Par lacte libre de sa chute, lhomme est parvenu au cur même de la réalité et sy est inscrit avec une volonté de décision. Son intervention a eu pour effet de remettre en question le modus operandi divin, de contester la procédure des actes originaires, de remettre en jeu les rapports entre positif et négatif. Son intention secrète était de substituer sa liberté à la liberté divine dans les premiers moments où Dieu est intervenu dans lexistence, aux débuts de la création divine du monde. Telle est la signification profonde de lexpression dIsaïe reprise par Schelling: lhomme est parvenu à "ébranler les fondements de la terre" (Is. 24, 18).
Lhomme a ainsi rejoint lapex de lengendrement divin, reconstituant les conditions qui ont amené Dieu à opter pour lêtre: il a prétendu se substituer à la divinité dans lacte même du choix, rouvrant ainsi la porte au néant, déjà défait ab aeterno par Dieu. Naturellement, par cet acte de liberté négative, lhomme na pu ni compromettre la stabilité de Dieu ni non plus entamer léternité, choses indestructibles et hors de sa portée; mais il sest mis lui-même en danger en se construisant un monde menacé et en péril. Sil na pu porter atteinte à léternité, il a toutefois corrompu lhistoire dans lacte même qui lui a donné naissance; il a fixé pour toujours au cur même de la réalité le principe de lathéisme, qui ne consiste pas tant en une négation intellectuelle de Dieu que dans la trahison de Dieu par lhomme tout occupé à effacer activement la moindre trace divine dans le monde humain de lhistoire; celui-ci est resté à jamais imprégné dun athéisme récurent et obsédé par le mirage de linexistence de Dieu.
En outre, par cet acte, lhomme est parvenu à ramener la création aux conditions originaires de sa possibilité, en réactualisant le moment même de lacte créateur et en prétendant en décider le choix, ce quil a fait à sa manière, préférant la possibilité qui avait été évitée par Dieu, cest-à-dire la voie négative de la destruction et de la mort. Et là, il a réussi à compromettre la création: il en a bouleversé les conditions, redonnant influence et force au mal déjà assujetti par Dieu; il a placé la création dans le monde de lhistoire, né sous le signe de la chute; il a fixé pour toujours le principe du nihilisme, instituant dans la réalité et dans le monde historique une force négative, une vocation dévastatrice, un destin danéantissement, qui agit dans cette querelle démesurée et affreuse entre un bien affaibli par loubli et la désertion et un mal bien réel et dominant, où a dégénéré, par le fait de lhomme, ce qui en Dieu avait le simple caractère alternatif du choix du bien.
10. Léveilleur du mal: la libre faute originelle.
Dans sa chute, lhomme fait passer le mal de létat de pure possibilité à celui de réalité effective, agissant dans son champ daction quest le monde de lhistoire. Cest par lautre visage de la positivité divine que la liberté humaine évoque le mal. Grâce à la sensibilité et à la puissance de sa liberté, lhomme est en mesure non seulement de deviner et de surprendre la présence du mal en Dieu, mais aussi de réaliser le mal qui était en lui comme simple possibilité.
En ce sens, on peut dire que lhomme réveille sur la scène cosmique le mal qui était assoupi en Dieu. La positivité divine est la grande tentation de lhomme: ce dernier est constamment tenté de se révolter et le mal humain ne consiste quen cela. Mais la révolte contre la positivité consiste, au fond, à faire à rebours le chemin intemporel aboutissant à la positivité divine, chemin qui, condensé et résumé, en constitue lautre face; autrement dit à réveiller le mal qui gît, défait et impuissant, dans la profondeur divine (profunda Dei, ta; bavJh tou` Jeou`), pour la transformer en gouffres de Satan (altitudines Satanae, ta; baJeva tou` satana`): les deux abîmes contraires entre lesquels se déroule la tragédie de lhomme déchiré entre ces deux extrémités immenses et insondables. La liberté de lhomme comme choix entre bien et mal peut prendre la voie négative de la rébellion contre la positivité et de la réalisation de la négativité, deux opérations qui nen font quune.
Les deux caractéristiques essentielles de la chute de lhomme sont le fait quelle est un acte libre et quelle est le début de lhistoire. Liberté et histoire sont donc les deux titres sous lesquels doit se développer une herméneutique appropriée du péché originel. Avant tout, la chute de lhomme est un acte libre. Elle est à la fois un événement de lhistoire éternelle et le début de lhistoire humaine. Sy rencontrent deux temps et deux liberté: deux temps extrêmement divers et incomparables, celui de léternité et celui de lhistoire; deux libertés très proches communiquant entre elles, la liberté divine et la liberté humaine. La chute de lhomme divise et unit donc tout à la fois; elle sépare nettement les deux mondes, les opposant suivant une incommensurabilité irréductible; mais elle les suppose aussi tous les deux dans un régime de liberté, en vertu duquel ni dans lhistoire éternelle de Dieu, ni dans lhistoire temporelle de lhomme il ny a de faits nécessaires, parce que les "événements historiques" sont en soi des "faits indéductibles", et donc des "actes libres". La chute de lhomme ne faisait pas partie dun plan préétabli: elle pouvait ne pas arriver pour la bonne raison quelle ne devait pas non plus arriver. De même que Dieu sest librement engendré lui-même et a réalisé la création, de même lhomme accomplit librement cet acte de rébellion contre la positivité, et de réalisation de la négativité en quoi consiste sa chute. Aucune interprétation de cette liberté et de cette nécessité constitutives de la chute ne sera autorisée à inscrire celle-ci sur un plan qui la réduirait à être un moment nécessaire de lavènement du bien, qui, autrement dit, reviendrait à en annuler la négativité.
Plus précisément, de même que Dieu est ce quil est parce quen évitant la possibilité du néant et du mal il a décidé en un sens positif de lambiguïté originaire, de même lhomme dans lalternative posée par sa propre liberté a choisi la possibilité négative, se réalisant de cette façon comme lhomme de ce monde historique et temporel. À la différence de Dieu, il na pas su exercer sa liberté autrement que de façon négative; sa chute ne cesse pas dêtre libre pour autant, puisque, positivement ou négativement, ce nen est pas moins toujours la liberté qui saffirme, même si elle ne se construit et ne se consolide que sous sa forme positive, et inversement, ne se nie et ne se détruit que sous sa forme négative. La liberté négative est devenue esclavage et destruction, mais elle est pourtant toujours un acte authentique de liberté par lequel elle sexerce. En définitive le bien comme le mal ne sont tels que libres, au point que le mal nécessaire cesse dêtre mal, et que le mal libre vaut mieux que le bien imposé.
Doù la particulière et insistante ambiguïté de la liberté négative qui est tout à la fois affirmation et négation, affranchissement et servitude, réalisation et destruction. Il en résulte que la chute de lhomme est parfaitement double, et dans cet événement les circonstances aggravantes et atténuantes séchangent tout comme séchangent les intentions: le désir de connaissance avec la désobéissance, et lesprit dindépendance avec lorgueil et vice-versa, au point quon ne sait si la chute révèle davantage un esprit darrogance ou un besoin de liberté, et exprime plutôt une aspiration au savoir ou un mouvement de rébellion. Les deux motivations différentes apparaissent tantôt opposées et alternées, tantôt compatibles au point de sidentifier, quoique toujours inséparables de manière ambiguë.
De toute façon pour lhomme, la liberté, qui est son essence et sa dignité, est la chose la plus précieuse, même si elle va de pair avec le risque inévitable dun usage négatif. Cest ainsi que Dieu la considère et il conserve envers elle le plus grand respect, quel quen soit lexercice, positif ou négatif. Mieux encore: Dieu manifeste une telle confiance et une telle estime pour la liberté humaine quil fait dépendre delle le succès de sa création. Luvre humaine aurait pu être considérée comme réussie si elle avait été confirmée par la libre adhésion de lhomme; mais il semble que lhomme ne puisse affirmer sa liberté que par la désobéissance et la révolte au moyen desquelles il introduit le mal dans le monde, empoisonne toute la réalité et conduit la création à léchec. Avec une extrême confiance, Dieu attendait que lhomme mette la touche finale comme pour apposer le sceau de la perfection à son uvre; il en avait exprimé lespoir en énonçant linterdit, qui ne devait pas apparaître comme une ruse, une défiance et un soupçon, mais plutôt comme une tentative confiante et le désir dune recherche de collaboration; mais jamais confiance ne fut plus mal placée et plus mal payée en retour, car la liberté de lhomme a opté pour le mal, et la création a échoué. Au nom de son estime pour la liberté humaine, Dieu fut contraint daccepter, tout en la condamnant et en acceptant ses conséquences, la décision négative de lhomme. En usant de la liberté, lhomme est allé beaucoup plus loin quil nest nécessaire pour en donner la mesure; Dieu sest trouvé alors contraint de distinguer son respect pour la liberté humaine et sa réprobation de lusage négatif quen fait lhomme.
Il reste toutefois extrêmement difficile de répondre à la question de savoir quelle aurait été la condition de lhomme sil navait pas péché, dans la mesure où lon peut difficilement accepter, comme étant digne de lui, un état dinnocence infantile dont Dieu lui-même ne savait que faire. Mais inutile de saventurer dans une recherche stérile sur quelque chose dhypothétique et qui nest pas arrivé; contentons-nous de la confrontation avec ce qui est arrivé librement et certainement. Notons ici que le respect divin pour la liberté de lhomme, même au moment de sa chute, nenlève rien à limportance de la faute humaine, et en est même une aggravation. La chute de lhomme est dautant plus grave que Dieu a placé en lui sa confiance la plus grande, et Dieu la condamne dautant plus fermement quil estime davantage lacte de liberté qui la perpétré. La liberté de cet acte destiné à réduire lhomme en esclavage, à en faire un destructeur, constitue la dignité de lhomme, même pécheur; mais lextrême gravité du mal nenlève rien au fait quil soit libre car cette liberté est essentielle et constitutive de sa nature de mal. On se souvient aussi que le contraste entre la gravité de la décision négative et la noblesse de la liberté qui saffirme en elle témoigne de leur profonde inséparabilité; ce qui montre bien quaucune faute et aucun péché si grave soit-il (et quoi de pire, de plus épouvantable et terrible, que la faute originelle?) ne pourra jamais mettre le pécheur hors de la société humaine, de telle sorte quon doive le considérer malheureux avant dêtre criminel et quil ait besoin de pitié en même temps que dexpiation.
Par lacte libre de sa chute, lhomme est parvenu au cur même de la réalité et sy est inscrit avec une volonté de décision. Son intervention a eu pour effet de remettre en question le modus operandi divin, de contester la procédure des actes originaires, de remettre en jeu les rapports entre positif et négatif. Son intention secrète était de substituer sa liberté à la liberté divine dans les premiers moments où Dieu est intervenu dans lexistence, aux débuts de la création divine du monde. Telle est la signification profonde de lexpression dIsaïe reprise par Schelling: lhomme est parvenu à "ébranler les fondements de la terre" (Is. 24, 18).
Lhomme a ainsi rejoint lapex de lengendrement divin, reconstituant les conditions qui ont amené Dieu à opter pour lêtre: il a prétendu se substituer à la divinité dans lacte même du choix, rouvrant ainsi la porte au néant, déjà défait ab aeterno par Dieu. Naturellement, par cet acte de liberté négative, lhomme na pu ni compromettre la stabilité de Dieu ni non plus entamer léternité, choses indestructibles et hors de sa portée; mais il sest mis lui-même en danger en se construisant un monde menacé et en péril. Sil na pu porter atteinte à léternité, il a toutefois corrompu lhistoire dans lacte même qui lui a donné naissance; il a fixé pour toujours au cur même de la réalité le principe de lathéisme, qui ne consiste pas tant en une négation intellectuelle de Dieu que dans la trahison de Dieu par lhomme tout occupé à effacer activement la moindre trace divine dans le monde humain de lhistoire; celui-ci est resté à jamais imprégné dun athéisme récurent et obsédé par le mirage de linexistence de Dieu.
En outre, par cet acte, lhomme est parvenu à ramener la création aux conditions originaires de sa possibilité, en réactualisant le moment même de lacte créateur et en prétendant en décider le choix, ce quil a fait à sa manière, préférant la possibilité qui avait été évitée par Dieu, cest-à-dire la voie négative de la destruction et de la mort. Et là, il a réussi à compromettre la création: il en a bouleversé les conditions, redonnant influence et force au mal déjà assujetti par Dieu; il a placé la création dans le monde de lhistoire, né sous le signe de la chute; il a fixé pour toujours le principe du nihilisme, instituant dans la réalité et dans le monde historique une force négative, une vocation dévastatrice, un destin danéantissement, qui agit dans cette querelle démesurée et affreuse entre un bien affaibli par loubli et la désertion et un mal bien réel et dominant, où a dégénéré, par le fait de lhomme, ce qui en Dieu avait le simple caractère alternatif du choix du bien.
11. Léveilleur du mal: le commencement de lhistoire.
On se contentera de ces quelques observations sur le très vaste thème de la liberté de la faute originelle, car il est urgent de passer désormais à lautre des thèmes annoncés, celui de lhistoire. Dans le passage du régime de la liberté originaire à celui de la liberté humaine, le chemin mène de léternité à lhistoire, de la possibilité à la réalisation, dune liberté dialectique des opposés inséparables à une lutte réelle et âpre entre opposés disjoints.
Par sa chute, lhomme a donné naissance à lhistoire, où le bien, loin dêtre victorieux, est toujours aux prises avec le mal triomphant. Lexistence de Dieu on la vu signifie avant tout que dans léternité le mal a été une possibilité jouée une fois pour toutes et qui a perdu. Mais ce jeu justement a eu lieu dans léternité: dans lhistoire le jeu est relancé, la partie recommence et tout peut arriver. Sub specie aeternitatis, le mal est vaincu, il est déjà vaincu, vaincu pour toujours ; mais dans lhistoire il est bien présent et réel, et peut encore vaincre. Il gagne effectivement et même il triomphe. La lutte reste indécise jusquà la fin: à tout moment le mal peut encore sortir vainqueur et on peut même penser quil réussisse à avoir le dernier mot.
Le passage se fait donc dune structure intemporelle, où le mal est une possibilité dépassée par léternité, à la temporalité dune histoire où le mal est une réalité effective en lutte continue avec le bien. Quon me permette encore den dessiner le tableau complet. Le mal est né vaincu: dans léternité il est inactuel, réduit à une trace désormais inconsistante, à un halo à peine perceptible, à une ombre qui, à peine visible à la surface, voile la positivité divine; en Dieu, il demeure caché et presque insaisissable, comme une éventualité dépassée, une opportunité périmée, une occasion manquée. Mais il nest pas moins terrible pour cela, car sous la calme surface de la positivité divine, il constitue laspect obscur et ténébreux de la divinité; dans lambiguïté originaire il se niche comme un piège menaçant, tapi dans une attitude calme, mais comme aux aguets dans lattente dune force qui le réveille et le déchaîne en une puissance irrépressible de destruction et de mort. Et en effet, à cause de lhomme, linséparabilité du bien et du mal inhérente à Dieu, dans cette sorte de dialectique par laquelle le choix du bien est en soi la victoire sur le mal, se scinde dans le monde historique, où les contraires se présentent non seulement indépendants et séparés, mais dressés lun contre lautre, en une guerre sans trêve, où la liberté même de lhomme est confinée et déchirée. La sereine dialectique de léternité cède la place au terrible conflit qui, dans lhistoire, sembrase entre le bien et le mal et où le bien lui-même qui semblait victorieux et acquis pour toujours, est saisi et mis en péril et où le mal consacre ses forces à placer lhumanité, et même la réalité entière, la nature y comprise, sous la domination du négatif et de la menace dune destruction totale.
Le fait que le réveil du mal ait lieu dans lhistoire, même sil nen est pas lorigine et donc lévénement premier, voue le mal ainsi déchaîné à un développement progressif, à une croissance continue due à son accumulation même, ce qui rend toujours plus terribles les conséquences du choix du mal initialement fait par lhomme. Sur ce point, le récit biblique est très éloquent, qui fait tout de suite succéder leffusion de sang fratricide à la chute originaire et qui, toujours au début de la Genèse, dans lénigmatique chapitre 6, explique la décision divine du déluge universel par le célèbre "regret" de Dieu, car "Le Seigneur vit que la méchanceté des hommes sétait multipliée sur la terre et que chaque dessein conçu en leur cur était continûment voué au mal" (Gen. 6, 5). "La terre était corrompue devant Dieu et pleine de violence" (Gen. 6, 11). Ce qui confirme que le choix du mal fait par lhomme est lui aussi irréversible: dès lors lhomme ne fait que des choix négatifs, car le péché est la première peine du pécheur; sa liberté même est invalidée, dominée par la faute, que ce soit lejpiJumiva [concupiscence] paulinienne, le [rh rxy (yetser ha-ra) [penchant vers le mal] talmudique ou le non posse non peccare augustinien.
Dans lentreprise de réveil du mal, lhomme fait preuve dune singulière énergie et dune force exceptionnelle, au point que lon peut affirmer quil ne manifeste nulle part ailleurs autant de puissance que dans la réactivation du néant et du mal, jusquà mettre en échec, si on peut parler ainsi, Dieu lui-même, ou au moins jusquà le mêler au tragique événement de sa chute. Et cest son uvre si une force négative parcourt toute la réalité, de la liberté humaine à la liberté originaire. Certes, le choix du bien décidé par la liberté divine a un aspect pour ainsi dire rassurant à cause de sa positivité irrévocable et définitive, mais cela nempêche pas quun vent de destruction souffle sur la réalité tout entière, y jetant une lumière blême et sinistre; ni les forces chaotiques de la nature ni les funestes conflits de lhistoire ne témoignent dun gouvernement puissant au point de bloquer ou de retarder la frénésie de négativité qui lenvahit ou langoisse de mort qui le traverse. En cela lhomme manifeste une puissance franchement disproportionnée par rapport à ses forces réelles, car il peut devenir une sorte danti-Dieu diabolique et plus que prométhéen: en réveillant ce que Dieu a déjà vaincu, il se rend capable détendre lesprit de négation ainsi provoqué à lintérieur de lunivers tout entier, en faisant une force destructrice, destinée à miner les fondements du monde, comme une espèce de décréation, ou, comme disait Léonard, de défabrication6.
Cette situation contient quelque chose dincroyablement déconcertant et de profondément paradoxal. Cest le fait que lhomme qui na pas la capacité créatrice dinventer le mal, a trouvé toutefois lénergie de le réaliser; que lhomme a su découvrir et retrouver le mal là où on pensait le moins devoir ly trouver, cest-à-dire en Dieu, dans labîme de la liberté originaire; que lhomme a su faire de la profondeur de Dieu le gouffre de Satan; que dune simple possibilité, défaite et soumise de surcroît, donc latente et en sommeil, il a réussi à faire une force terrible, autrement dit une réalité efficace, capable de vaincre le bien et même den triompher, devenant de la sorte une puissance négative; que donc cette liberté originaire, cest-à-dire Dieu, recèle en elle-même, comme un aspect dissimulé et ténébreux, la possibilité du triomphe du mal, qui est, on peut le dire, la possibilité de la destruction universelle.
La duplicité de la liberté trouve une issue différente en Dieu et en lhomme, doù il en résulte dautres paradoxes impressionnants. Alors que Dieu a choisi le bien, signant ainsi sa victoire sur le mal, lhomme a choisi le mal, déclarant ainsi la victoire du mal. Avec lirruption de Dieu dans lêtre, la liberté, pour la première fois, sest affirmée comme positive, mais, avec la chute de lhomme, elle sest exercée pour la première fois comme négative. Tandis que le premier acte de la liberté divine a été un acte de liberté positive, le premier acte de la liberté humaine a été un acte de liberté négative. Si le choix divin du bien a été un acte irréversible accompli pour léternité, par le choix du mal, lhomme non seulement a donné naissance à lhistoire, mais il a enraciné la négativité en lui-même dune manière constante et progressive. Le choix divin est irréversible étant irrévocable et définitif, et lexistence de Dieu en résulte pour léternité; le choix est humain dans la mesure où il est permanent et progressif, et la propagation du mal est graduelle dans lhistoire qui en est dérivée dans le cur de lhomme. Le choix divin du bien est définitif puisque ne sy oppose pas une force contraire, celle de lhomme, qui cependant négratigne même pas léternité du bien et agit seulement dans lhistoire; et le choix humain du mal est définitif puisque nintervient pas de force contraire, celle de Dieu qui, simmergeant brusquement dans lhistoire, en renverse lissue dans léternité.
12. Le lien entre le mal et la douleur: tragédie humaine et divine.
Lhomme na aucune idée précise des effets graves et pernicieux provoqués par sa chute; il ne peut dailleurs en avoir car minimiser le péché fait partie du péché lui-même. Cest pourquoi cette tendance à minorer le poids de la faute originelle doit être comprise comme un avertissement et une autorisation à laccentuer; de sorte que personne ne devrait avoir de difficulté à considérer la chute de lhomme comme un authentique cataclysme, une véritable catastrophe, dont les désastreuses conséquences ne concernent pas seulement lhomme, mais se répercutent sur la réalité tout entière. Telle est dailleurs linterprétation paulinienne du récit biblique du péché originel: "LÉcriture a enfermé toutes les choses sous le péché", sunevkleisen hJ grafh; ta; mavnta uJpo; aJmartivan (Gal. 3, 22). À cause de lhomme se produit une espèce déchec de luvre divine de la création, à présent corrompue par le péché et condamnée à la souffrance. Tout comme le péché est une faute mais aussi un châtiment, entraîné dans un processus de culpabilité toujours plus grande, il en va de même pour la souffrance qui, dun côté, est châtiment de la faute et, de lautre, en est lunique expiation, car seule la douleur se révèle plus forte que le mal au point de réussir à le vaincre. Lexpiation est le nud qui lie indissolublement le mal et la douleur: le destin dexpiation qui pèse sur lhomme pour sa faute, dun côté le prive de tout droit au bonheur et de lautre ne lui laisse dautre perspective de salut que la douleur. La chute, dun côté introduit dans le monde une force négative toujours plus menaçante et saccroissant constamment et, de lautre, elle ouvre la voie à la souffrance qui se répand dans lunivers sans que lhomme ait aucun droit de se lamenter car le mal, de même quil a été bien supérieur à ce quil eût été nécessaire pour attester de la liberté humaine, se révèle ainsi beaucoup plus virulent que ce que la souffrance humaine parviendra jamais à expier et à racheter.
Telle est la tragédie de lhomme: il est immergé dans le négatif, auteur du mal et sujet à la douleur, marqué par la faute universelle et destiné à la souffrance universelle. Mais cest aussi la tragédie de Dieu, car la chute de lhomme, signant léchec de la création, frappe son uvre et le contraint à intervenir pour la rectifier, ce que Dieu ne peut faire sinon en souffrant à son tour, car seule la douleur peut vaincre le mal. Lhomme a réussi à ébranler la création, mais il na pas la capacité de réparer le désastre provoqué par lui, toutes ses souffrances ny suffisant pas; de sorte que Dieu lui-même est mis en cause, pour expier une faute qui nest pas la sienne et rédimer son uvre dégradée et avilie; pour redresser la situation, Dieu doit payer son comptant de douleur, palliant lui-même, par un supplément de souffrance, linsuffisance réparatrice de lhomme.
Cette convergence, ou plutôt cette véritable connivence entre Dieu et lhomme dans la douleur, contient le secret du lien infrangible entre le péché et la souffrance, manifeste dans lexpiation. Il apparaît soudain quun tel nud est beaucoup plus solide que ne le peut faire penser la simple idée de punition, de sorte que même celle-ci ne doit pas être interprétée au sens moralisant donné par les amis de Job, comme châtiment des péchés personnels suivant une comptabilité rigoureusement rétributive, mais au sens terrible qui secoue toute lhumanité, les innocents y compris, au nom de la culpabilité humaine universelle: celle de létat de culpabilité qui, selon saint Paul, empêche lhomme de comprendre sa propre conduite et de faire ce quil voudrait quod enim operor non intellego, o} ga;r katergavzomai ouj ginwvskw, [ce je fais, je ne le comprends pas] (Rom. 7, 15 sq.) et à Job, peut-être, de savoir sil est vraiment et jusquau bout innocent: etiam si simplex fuero, hoc ipsum ignorabit anima mea [quand je serais juste, mon âme lignorerait même] (Job 9, 21).
Le lien entre mal et douleur se situe donc à un niveau de radicalité beaucoup plus significatif et profond que ne lest celui de la simple peine, de caractère pénal ou médical. La même idée de la souffrance comme épreuve, qui implique néanmoins plus directement et plus explicitement les innocents dans la douleur, et donc sétend à un horizon beaucoup plus vaste que celui purement moraliste et rétributif, risque la même limitation si elle reste au niveau du problème, certes déconcertant, mais amplement débattu depuis lAntiquité, de lévidente iniquité des cas dinjustes heureux et de justes malheureux.
Le fait est quil nexiste à proprement parler ni justes ni innocents sur terre en un sens absolu. La signification du terme innocent est relative à une faute particulière et se mesure seulement en rapport à des fautes personnelles. Par rapport à la faute universelle personne nest vraiment innocent, car tous sont pécheurs. Lidée du péché originel contient la faute universelle humaine, la solidarité originaire des hommes dans la faute. Quelle que soit linterprétation à donner à la phrase paulinienne, ejfà à À la solidarité des hommes dans la faute, correspond la solidarité des hommes dans la douleur, selon lavertissement paulinien: Tribulatio et angustia in omnem animant homini operantis malum [Tribulation et angoisse à toute âme humaine qui sadonne au mal] (Rom. 2, 9): si tous sont pécheurs, tous doivent souffrir. Légale participation de tous les hommes au péché produit la même participation de tous à la souffrance. À rigoureusement parler, personne nest vraiment innocent si ce nest en un sens relatif déjà expliqué; sur tous les hommes, unis dans la faute par une solidarité originaire, pèse un destin dexpiation, de sorte que même les "innocents", dans la mesure où on peut les nommer ainsi, sont appelés à souffrir pour les autres afin de laver la faute commune, et le mal est si répandu dans le monde que la plus grande souffrance finit par retomber sur eux, le scandale du mal étant dès lors porté à son comble. Létendue et la profondeur du mal existant dans le monde sont telles que même si on admet la souffrance comme expiation et rachat, la souffrance des pécheurs ne suffit pas à libérer lhumanité, car pour cela est aussi nécessaire la souffrance des innocents qui est encore plus déconcertante et terrible quand on pense que parmi les innocents il faut aussi compter les nourrissons et les enfants et quil est donc nécessaire davoir recours au principe tant redouté et tellement navrant de la réversibilité de la souffrance des innocents en faveur des pécheurs.
Cest ici que lon atteint la racine profonde du lien entre le mal et la douleur. Quand on en appelle à la réversibilité de la souffrance des innocents, il nest plus possible denvisager seulement la divinité sous son aspect de Dieu courroucé, auprès duquel le pécheur met de côté son "trésor de colère" (Rom. 2, 5), autrement dit la souffrance que lui réserve la punition divine. Si le péché atteint même les innocents dans la souffrance, alors il atteint aussi la divinité dans la souffrance. Celle des innocents est le signe que la création a tellement failli que, pour y remédier, la douleur de Dieu est même nécessaire. Le scandale de la souffrance des innocents ne devient tolérable que sur fond dun scandale bien plus grand: lextension du drame de lhomme à Dieu lui-même, cest-à-dire la réalité dun Dieu souffrant. On comprend alors comment tous, pécheurs et innocents, homme et monde, humanité et divinité, sont impliqués dans une unique terrible et grandiose tragédie cosmothéandrique.
Il faut préciser que la spirale de la douleur provient de cette intensification progressive du mal. Que le mal soit diffus et enraciné dans le monde au point dexiger, pour lexpier, le concours de la souffrance des innocents, est un fait scandaleux et inacceptable, qui, en soi, accroît la quantité de mal dans lunivers au point que son expiation en devient impossible sans le recours à la souffrance divine. On a dit: de même que la souffrance atteint même les innocents, les appelant à souffrir pour les pécheurs, de même la souffrance atteint aussi la divinité, toute la souffrance humaine ne suffisant pas à expier le mal existant dans le monde. Mais, on la dit, dans un contexte dintensification du mal: comme le mal atteint même les innocents, les englobant dans luniverselle culpabilité humaine, de même le mal atteint aussi Dieu, puisquune création où le péché et la corruption ont pu sinsinuer est un désastre dont Dieu assume toute la charge. Non seulement la douleur, mais le mal lui-même est tellement universel quil implique les innocents, et va même jusquà atteindre la divinité. La spirale se clôt en un cercle dramatique: le désordre provoqué par la chute de lhomme est poussé à une intensification progressive par la nécessité dappeler non seulement les innocents, mais la divinité même à souffrir pour expier la faute de lhomme; dautre part, ce désordre croissant, qui multiplie le mal de lunivers en impliquant aussi les innocents et la divinité, retombe sur eux avec des souffrances dautant plus grandes.
Seule cette immense et terrible tragédie cosmothéandrique est en mesure dexpliquer lenchevêtrement constitutif du nud unissant mal et douleur, déjà dénoncé par lidée même dexpiation. Linséparabilité de la faute et de la peine, du péché et de la souffrance, du mal et de la douleur est originaire, car ces termes sont les deux aspects dune seule réalité, sont les deux faces du négatif, abrité au cur même de lunivers. Ils appartiennent à cette négativité indiscernable de la positivité originaire et présente au sein même de Dieu. Et cest dans cette unité profonde de mal et de douleur que se réalise une solidarité de tous les hommes entre eux, un lien entre lhomme et la nature, une complicité de lhomme avec Dieu: solidarité, lien et complicité des plus contrastés, conflictuels, dialectiques, mais non moins réels. Linséparabilité du mal et de la douleur appartient à la nature dialectique de Dieu et fait partie de la duplicité divine et de lambiguïté originaire. Je conclurai sur ce point confirmant que, comme lexprime lidée même dexpiation, linséparabilité du mal et de la douleur parcourt toute la réalité et réside en chacun de ses aspects, à commencer par lambiguïté divine, représentant la tragédie de lunivers entier: de lhomme, du monde, de Dieu.
13. Dostoïevski et lidée du Dieu souffrant.
Lidée du Dieu souffrant est la seule qui puisse résister à lobjection de la souffrance inutile comme démonstration de labsurdité du monde, et qui puisse même renverser toute la problématique de la souffrance, en tirant de lincompréhensibilité même de la douleur la possibilité de donner un sens à la vie de lhomme. Lidée fondamentale de Dostoïevski cest que si, dun côté, lhumanité est libérée par la souffrance parce que cette souffrance est placée en Dieu, de lautre, le sens de la souffrance de lhumanité est la communauté souffrante quelle forme avec le rédempteur qui, par sa douleur, a supprimé celle de lhumanité (I Pierre, 2, 19, 21-24).
La souffrance du Christ est un événement effrayant et épouvantable, qui ne réussit à expliquer la tragédie de lhumanité que pour autant quelle étend la tragédie à la divinité. En ce sens la souffrance inutile est exemplaire: elle est un cas où le mal est en Dieu et où donc Dieu doit souffrir. Avec lidée de Dieu souffrant, la souffrance nest plus limitée à lhumanité mais devient infinie et sinsinue au cur même de la réalité. Dostoïevski, en participant au sentiment de scandale dIvan à cause de la souffrance inutile, reconnaît que le cur de la création est marqué par la douleur: dans la souffrance inutile la douleur a acquis pour lui une portée non seulement humaine, comme dans la souffrance en général, mais plutôt même cosmique. Mais quand il voit dans le Christ souffrant lunique réponse possible à la question de linutilité de la souffrance, il montre que la douleur a acquis pour lui une signification divine et même théogonique. La souffrance du Christ est dautant plus infinie et terrible si on pense que cest Dieu lui-même qui a voulu souffrir et a souffert en lui. Étant tout entière sanglante et déchirante, la souffrance du Christ a atteint des sommets particulièrement tragiques et douloureux, le plus dramatique étant le moment où il sest senti abandonné par Dieu sur la croix. Et il sest agi dun réel abandon, ce qui ne peut arriver à un homme, mais seulement au Dieu-homme: Dieu a répondu par son silence au cri du Christ, ce qui est doublement cruel de la part de Dieu, car Dieu non seulement a voulu que le Fils souffre, mais la abandonné au moment de la souffrance. Cela signifie que Dieu est tout dabord cruel avec lui-même: lui-même veut souffrir et cest pourquoi il se laisse crucifier; il na pas épargné son Fils, cest-à-dire lui-même, et dans une forme de masochisme sublime, il sest opposé à lui-même; il y a en lui une cruauté radicale originaire qui le conduit avant tout à se nier lui-même et à sélever contre soi. Une loi dexpiation pèse sur lhumanité comme son destin de souffrance; et sur ce tragique événement arrive, comme une grâce inespérée le pardon de Dieu. Mais le pardon est possible en raison dune tragédie encore plus horrible que la tragédie humaine et cest celle qui est immanente à lévénement de Dieu: la souffrance du Christ et son abandon par Dieu au moment où il est le plus bas. À la tragédie humaine et historique, dominée par une mystérieuse loi dexpiation, sajoute une tragédie divine et théogonique: Dieu contre lui-même.
Quand, à travers les paroles dAliocha, Dostoïevski présente le Christ souffrant comme un vivant démenti à la double idée de faillite et de rédemption de la création, ce quil anticipe est au fond un renouveau de la theologia crucis, capable de rapprocher le christianisme de la sensibilité particulière de lhomme daujourdhui, plus que ny parviennent les variations fastidieuses que proposent sur ce thème les théologies contemporaines avec une généreuse abondance, mais qui sont surtout dominées par un faux sens de loriginalité et par un goût douteux pour le scandale. Tel est bien, dans toute sa profonde réalité, le noyau central de la réfutation de lathéisme dIvan, qui ne peut être dépassé et vaincu que par un "athéisme" supérieur, celui de la theologia crucis, que Dostoïevski nénonce pas explicitement, mais annonce et prépare en réalité. À bien regarder, en effet, la signification de la theologia crucis réside non seulement dans lidée que Dieu, en tant quil est enveloppé et dissimulé dans la souffrance, doit être cherchée dans labaissement de la Kénose7, de lanéantissement, mais aussi dans lidée que le désaccord est en Dieu, que Dieu est contre lui-même, que Dieu se nie et se renie. Sur le plan de cet "athéisme" supérieur, il ny a plus de place pour lathéisme négateur dIvan et il ne serait plus nécessaire, à la rigueur, de le réfuter, car on est parvenu à un niveau infiniment plus élevé où il nest définitivement même plus pensable denvisager la possibilité dun athéisme conçu comme pure négation nihiliste. Cet athéisme supérieur consiste dans le concept non moins profond que paradoxal dun moment athée de la divinité. Lidée du Christ en tant quil introduit la souffrance en Dieu en la rendant infinie et en faisant dun drame humain un drame divin, suppose que la négation soit présente en Dieu, cest-à-dire implique lidée dun moment athée de la divinité. Dieu nie Dieu, suivant la formule anonyme: Nemo contra Deum nisi Deus ipse [Personne contre Dieu si ce nest Dieu lui-même], rappelée par Gthe et reprise sans même y penser par Melville, et suivant le Videte quantia patior a Deo Deus, que de Maistre reprend du Prométhée dEschyle (v. 92): IdesJev m...". Il ne sagit pas du concept, si typiquement dostoïevskien, dun moment athée du théisme, mais précisément de lidée, non moins conforme à la pensée de Dostoïevski, dun moment athée de la divinité. Dieu, au point culminant de son accomplissement tragique, se nie lui-même: la crucifixion est cet événement inouï et bouleversant, ce "suicide", dont on ne sait sil est plus terrible ou sublime, en tout cas énigmatique et mystérieux, cette sombre et tragique histoire dauto-destruction et de mort. Mais placer la négation en Dieu signifie introduire en Dieu la contradiction, lopposition, le désaccord, le conflit. Berdiaev na pas tort de soutenir que si Dostoïevski avait approfondi sa conception, il serait parvenu à lidée de lantinomie présente en Dieu. Mais si cette interprétation profonde est vraie, elle ne lest pas au sens boehmien où lentend Berdiaev, de la présence du mal en Dieu, suivant laquelle le mal deviendrait nécessaire, et donc encore une fois supprimé et soustrait à la liberté de lhomme, mais bien au sens tragique et angoissant du Dieu crucifié. Dostoïevski qui sait descendre si profondément dans les abîmes du cur humain, nest à proprement parler ni un théologien ni un métaphysicien, de sorte quil ne fournit pas les développements explicites et raisonnés de ces prémisses. Il nignore pas les abîmes divins mais a lintuition de leurs profondeurs; il sait jeter dans ce gouffre immense des faisceaux lumineux particulièrement éclairants, mais il ne parcourt en particulier aucune de ses indescriptibles voies. Il na produit ni une théologie ni une métaphysique, mais aujourdhui la théologie et la métaphysique ne peuvent compter sans lui.
Le Christ, donc, représente le fait que la douleur, dhumaine et cosmique quelle était, devient théogonique, et que là, à lintérieur de Dieu, dans la lutte de Dieu avec lui-même, il finit par sépuiser et se détruire. Le problème de la douleur na donc dautre réponse que le Christ souffrant. Seul le Christ peut vaincre la douleur en la prenant sur lui, et par le fait, la porte jusquau bout, la retourne, la consume, lannule. Comme drame de la divinité, le Christ est lunique base possible pour une méditation sur le mal et la souffrance. Quarrive-t-il dans cet abîme qui se concentre dans le Christ? La lutte de Dieu avec Dieu est la victoire sur le mal et sur la douleur. Voici encore quelques considérations sur ces deux concepts vertigineux.
Avec le Christ souffrant naît le concept dun Dieu dialectique qui porte en lui lantinomie et la contradiction, lopposition et le contraste, le désaccord et le conflit. Dun Dieu tout à la fois cruel et miséricordieux, soit envers lhomme soit envers lui-même. Dun Dieu qui par amour (pour lhomme) est cruel (envers lui-même au point de vouloir souffrir, et envers son Fils au point de labandonner). Dun Dieu qui par amour est impliqué dans la mort et lauto-destruction, selon lexpression à la fois délicate et profonde dAngelus Silesius: "Lamour traîne Dieu dans la mort", Die Liebe reisset Gott in Tod. Mystérieuse convergence damour et de cruauté! Puisque cest lamour de Dieu qui invente le sacrifice du Christ:
Dass Gott gekreuzigt wird! dass man ihn kan verwunden!
dass er die Schmach verträgt, die man ihm angethan!
dass er solch Angst aussteht! und dass er streben kan!
Verwundere dich nicht, die Liebe hats erfunden.
"Que Dieu soit crucifié! que lon puisse le blesser! Quil lave laffront qui lui est fait et supporte de pareilles angoisses! Et puisse mourir! Il ny a pas de quoi sen émerveiller: tout cela lamour la inventé." Dans lantinomie divine coexistent inséparablement limpassibilité du Dieu transcendant et langoisse du Christ incarné, et lon comprend donc comment la voix de Dieu peut être en même temps silence et cri: le silence de Dieu face à la douleur de lhumanité et face au Fils au comble de sa souffrance; le cri de lhumanité scandalisé par la souffrance inutile et celui du Christ quand il se sent abandonné. Dieu se tait dans limpassibilité de la transcendance divine; il crie dans langoisse et lhumanité du Christ. Sur la Croix, cest Dieu qui abandonne le Fils et le Fils qui se lamente et souffre labandon de Dieu; deux aspects du même moment athée de la divinité.
Le Dieu dialectique qui constamment oscille entre les termes du conflit quil porte en lui, aura peut-être une certaine ambiguïté, mais cette dialectique fait quil sexpose beaucoup moins à la contestation, quun Dieu non dialectique en sa pleine positivité. De ce Dieu non dialectique on saffranchit facilement quand, protestant contre la théodicée, on souligne les incongruités du monde créé par lui, tout comme la souffrance inutile; celle-ci, en revanche, ne vaut pas comme objection contre un Dieu dialectique, qui peut être qualifié de bon, proche, prévoyant, miséricordieux, implorant, impuissant, à condition seulement quon puisse le définir en même temps comme impassible, lointain, indifférent, cruel, muet, glorieux et vice-versa.
Cest précisément en raison de la dialectique divine que la victoire de Dieu sur la souffrance saccomplit à lacmé même de sa souffrance. Le moment où, en abandonnant le Christ sur la croix, la douleur de Dieu parvient à son point culminant est aussi celui où la douleur est définitivement vaincue et dépassée. Dans la conception du Dieu dialectique il arrive que la négation soit dautant plus définitivement mise en déroute et anéantie quelle sest plus scandaleusement introduite en lui. Si son conflit intérieur na pas divisé Dieu, la négation introduite en lui la encore moins anéanti; et même, plus il subit la négation, moins il en souffre de dommage, et plus il ladopte et laccueille en lui-même, plus il la domine et la vainc. Ce terrible événement au sein de Dieu qui est sa lutte avec lui-même, loin de le détruire, en confirme la cohérence et en expulse définitivement toute négativité. La souffrance divine parvient à être expiation et libération complète, autrement dit victoire ultime sur le mal et sur la souffrance, justement parce quil est le moment du plus grand triomphe de la négativité, cest-à-dire du mal et de la douleur qui parviennent à semparer de Dieu. Car il est le lieu le plus avancé du court chemin de la négativité hors duquel il na pu ni ne peut plus aller; et si cette barrière peu résistante ne sest pas brisée lors du plus grand choc, alors on peut dire que la négativité a été vaincue pour toujours et que lhumanité a été affranchie de la douleur.
Cest justement dans cette lutte avec soi-même en laquelle consiste le moment athée de la divinité que Dieu vainc le mal et la douleur, démolit la négation, lève le voile dangoisse qui couvre le centre désolé de la réalité. Le mal et la douleur sont le fond abyssal, impénétrable, irrépressible du réel, que Dieu ne peut illuminer et vaincre quen le faisant sien. Cest un grand et terrible mystère, profond et insondable, que, dun côté, lacte par lequel Dieu rachète la douleur en la prenant sur lui soit aussi lacte par lequel Dieu soppose à lui-même, sélève contre lui, sacharne sur son Fils, autrement dit, aggrave, augmente, étend la douleur dans le monde au point de la rendre, dhumaine quelle était, carrément cosmique et théogonique; et que, dun autre côté, lacte par lequel Dieu soppose à lui-même, veut souffrir et mourir et abandonne le Fils, se taisant face à sa plus grande douleur, et devient même cause de sa propre destruction en se livrant lui-même au pouvoir triomphant de la douleur et de la mort, soit aussi celui grâce auquel il vainc la souffrance, rédime lhumanité et saffirme lui-même. Le moment athée de la divinité en est aussi le moment théiste. La limite extrême de limpuissance de Dieu, cest-à-dire le Christ souffrant, est aussi le sommet de sa plus splendide omnipotence: jamais plus grande omnipotence que celle de Dieu na pu être pensée et elle ne cesse dêtre telle dans sa plus complète impuissance; aucun signe domnipotence nest plus grand que le fait quune victoire lumineuse et éclatante, comme est la victoire sur le mal et sur la souffrance, a justement été remportée par limpuissance. Il est extraordinaire que ce soit le Dieu impuissant qui ait vaincu définitivement le mal, la douleur, la destruction, impuissant au point de subir lui-même le mal, la souffrance et la mort. Oui, il est extraordinaire que pour montrer son omnipotence, la divinité choisisse une voie aussi indirecte et tortueuse que celle de son impuissance.
Le grand problème devant lequel sarrête, intrigué et pensif, lhomme préoccupé par les inquiétudes de lhumanité est toujours pourtant celui du mal et de la douleur. Lidée chrétienne du rédempteur souffrant est la forme la plus sublime de lidée, ancienne et récurrente, selon laquelle le mal et la douleur demeurent incompréhensibles sils ne sont pas placés à lintérieur de la divinité même. Cest bien cela que Dostoïevski confirme de la façon la plus actuelle et le plus significative; il rend en effet particulièrement plausible et acceptable lidée que le drame humain de la souffrance ne sexplique que comme drame divin, que la tragédie de lhumanité en proie à la douleur est aussi la tragédie de Dieu en lutte avec lui-même. En cela on peut dire que Dostoïevski réussit à universaliser le christianisme au point de le proposer comme solution même pour le non-chrétien. Cette pensée est sans aucun doute profondément chrétienne et cest en ce sens quelle est dune exceptionnelle importance pour redécouvrir aujourdhui le christianisme: personne de nos jours ne peut être chrétien dune manière contemporaine sil ne tient pas compte de Dostoïevski, de même quon ne peut pas non plus lêtre si lon ignore Kierkegaard. Mais sa méditation, en tant quil cherche à pénétrer le mystère de la douleur, de langoisse, de la souffrance humaine, va au-delà de la question de lathéisme, au-delà même du problème de lexistence de Dieu ou, en tout cas, les transfigure en leur redonnant leur profonde et véritable signification; il se place sur un terrain comparable à celui sur lequel même un Goethe a pu affirmer que le christianisme "a décelé la divine profondeur de la souffrance", cest-à-dire sur le plan où une compassion angoissée pour lhumanité souffrante et un appel anxieux de la transcendance peuvent rassembler tous les hommes qui pensent, les croyants comme les non-croyants8.
14. Linterprétation chrétienne du mal et de la souffrance.
Cela dit, il ne sera pas difficile dadmettre que le christianisme, aussi solidement fondé sur lidée de la solidarité humaine dans la faute, et donc dans la douleur, et sur lidée du Dieu souffrant principes fondamentaux de la pensée tragique apparaît comme lunique conception qui parvienne à donner une signification au mal et à fournir ainsi une explication de la souffrance, qui demeureraient autrement complètement incompréhensibles et destinés du coup à être artificiellement escamotés par une pensée objectivante, abstraite et rationaliste, totalement incapable de donner une réponse satisfaisante aux graves questions suscitées par le gouffre de méchanceté et de souffrance dans lequel, plus dune fois, lhomme est tombé au cours de son histoire accidentée et périlleuse. Seul le christianisme "comprend" le négatif, dans la mesure où il confère une signification au mal et trouve le sens de la douleur. Non seulement il révèle le nud unissant le mal et la douleur comme lien entre la faute et la peine, reconnaissant dans le destin dexpiation la situation tragique de lhomme et son unique espérance de salut; mais il prend ce nud à la racine, au sortir même de labîme divin, à la fois parce quil reconnaît en Dieu lui-même le principe de la tragédie qui apparaît ainsi dans toute sa limite humaine, cosmique et divine, et à la fois parce quil dévoile le cur de la réalité comme tragique et souffrant, pris dans le conflit entre bien et mal, joie et douleur, faute et peine, perdition et salut.
Il nest pas étonnant que le christianisme, qui implique Dieu lui-même dans la tragédie de lhomme, en étendant le drame, cest-à-dire laction du mal et de la douleur, à tout lunivers, ait été considéré au cours des siècles comme une conception hostile à la vie, ennemie de lhumanité, contraire à la joie, encline à la renonciation. Depuis lantique sagesse païenne jusquà lirreligiosité contemporaine, on na cessé daccuser le christianisme dobscurité et daffliction. Au païen de lAntiquité le souci dexpiation quéprouvait le chrétien apparaissait comme une véritable folie et une déraison, une absurdité du même genre que celle consistant à mourir par peur de la mort, timore mortis cogi ad mortem. Sur les traces de Sénèque blâmant les pessimistes qui se gâchaient la vie avec leur angoisse adpetere mortem cum vitam inquietam tibi feceris metu mortis [rechercher la mort en menant une vie agitée par peur de la mort] (Lettres, 24, 23) et de Martial qui les raillait non furor est, ne moriare, mori? [nest-ce pas folie que de mourir, pour ne pas mourir?] (Épigrammes, II, 80) Rutilius Namatianus offre un sombre tableau des chrétiens lucifugies [qui fuient la lumière], sinterdisant délibérément les plaisirs en redoutant les maux, craignant simultanément aussi bien les faveurs que les tourments de la fortune, animés dune volonté contradictoire de souffrir par peur de la douleur: quisquam sponte miser, ne miser esse queat [volontairement malheureux, et malheureux contre sa volonté] (De red. suo, 439-48).
Non moins auto-flagellateurs apparaissent les chrétiens à une grande partie de la mentalité néo-païenne contemporaine, qui a tendance à voir dans le christianisme lartisan des sentiments de culpabilité qui affligent lhumanité et donc le promoteur, si ce nest carrément lauteur, du malheur de lhomme, qui sans lui vivrait plus satisfait et heureux. Mais si lon pense à lincalculable incidence du négatif sur lhumanité, à la malignité sans bornes dont lhomme est capable et aux infinies souffrances qui loppriment, on naura aucune difficulté à admettre que dans le christianisme il ne sagit pas seulement dune conception sadique de la divinité ou dun vague et masochiste sens de la culpabilité ou dune incapacité névrotique de plaisir, mais de cette solidarité originaire dans la faute et dans la peine dont la conscience confère à la religion chrétienne le privilège de savoir trouver un sens au mal et à la douleur.
Aujourdhui on a un penchant beaucoup plus grand pour la psychologie que pour la métaphysique et, par rapport à la psychologie, on préfère peut-être repousser un discours fondé sur la transcendance du mal et conscient de cette insondable profondeur du péché qui manifeste le caractère ontologique du mal. Mais pour rester sur le plan psychologique, il faut dire en premier lieu que la responsabilité de la faute et la conscience du péché nont que faire du sens de la faute car, tandis que cette dernière est assurément fictive et auto-destructrice, celles-là sont une réalité quon ne peut éluder, une première pierre pour lédification dune personnalité consciente et mûre. En outre, la reconnaissance dune situation tragique ne conduit pas nécessairement au dolorisme avec son cortège de plaintes et de lamentations, ni au quiétisme de linertie et de la renonciation; elle est, au contraire, parfaitement compatible avec la conscience que lhomme, dans sa culpabilité, na aucun droit ni à la félicité ni à la plainte, et quil lui incombe au contraire de devoir construire sa vie dans le monde comme si la tragédie qui est la sienne nexistait pas. Sans gestes déplacés ou plaintes inconvenantes, lhomme oppose une calme fierté à la tragédie dans laquelle il est immergé et prend exemple sur le Dieu souffrant pour lépreuve consentante et silencieuse de sa douleur: seul le silence est grand, et tout le reste est faiblesse.
Ceci ne retire rien au fait que le christianisme est une conception profondément tragique. Le mal est si effroyablement présent dans le monde que lon ne souffre jamais assez pour lexpier. La solidarité humaine dans la faute impose à chacun, sans exception, la tâche de souffrir pour les autres. Léconomie de lunivers est fortement déséquilibrée car à un excédent de mal correspond un déficit de souffrance. Lexcès de mal crée un crédit extrêmement difficile à solder. Un équilibre qui dépend des seuls pécheurs est impossible: la situation demeure démesurément déficitaire. Un effroi profond entraîne la nécessité de recourir à la souffrance des innocents, qui se révèle à son tour insuffisante. Un nouveau recours simpose, encore plus horrible et affreux: le recours à la souffrance de Dieu. Seule lincommensurabilité divine rend possible léquilibre. Sans cette intervention décisive, la situation resterait ouverte et inaboutie, dune façon si évidemment bancale quelle autoriserait les plus sévères appréciations sur le caractère failli du monde et donc sur son absurdité.
Cette pensée est certes dune profondeur insondable et dune sublimité inatteignable et semblera donc difficile à accepter, et beaucoup la repousseront comme inconcevable et insensée. Mais cest précisément cela qui constitue la grandeur du christianisme, qui lui confère la capacité, restée unique, de donner un sens au mal et à la douleur. Cest justement cette souffrance divine qui est "scandale pour les Hébreux et folie pour les païens, mais, pour les appelés, puissance de Dieu et sagesse de Dieu" (I Cor. 1, 23) qui donne une clef pour interpréter la situation. Le mal et la douleur, qui sont ce quil y a de plus incompréhensible et inacceptable dans la réalité, demeurent précisément au centre de lunivers et habitent au cur de la réalité. Si on refuse cette perspective alors le monde tombe dans labsurdité la plus complète. Mais autrement absurde semble cette perspective, dont limprobabilité toutefois apparaît quand même crédible à certains: credibile est, quia ineptum est [crédible parce que déraisonnable]. Il sagit de choisir entre deux absurdités, mais, comme le signale Kierkegaard, il y a labsurdité du non-sens et labsurdité du paradoxe, et seule cette dernière contient la vérité.
Sur le problème décisif de la souffrance, le christianisme se distingue des autres grandes religions qui, pour échapper au tourment de la vie et de la réincarnation, ont cherché comment parvenir à la suppression de la douleur. Pour le christianisme, en revanche, le problème nest pas de supprimer la souffrance, ce qui reviendrait à supprimer la réalité, mais den trouver le sens et de lassumer: il sagit de savoir souffrir pour faire de la douleur même non une diminution, mais un accroissement de la personnalité; il sagit surtout de souffrir pour les autres, pour combler un déficit métaphysique; daccepter la douleur comme inévitable et à travers cette acceptation de trouver en elle une possibilité non seulement de dépassement, mais aussi de renversement. La libération par la douleur seffectue grâce à lapprofondissement de la douleur même. Cela na rien à voir avec ce qui anime les auto-flagellateurs, qui eux sont les véritables eJautontimorouvmenoi [bourreaux deux-mêmes]9 antiques ou les masochistes modernes. Il ne sagit pas du trouble plaisir de souffrir ou de la volupté morbide de la douleur, mais de la claire et franche positivité de la souffrance. Sur cette voie, le christianisme est parvenu à savoir considérer la douleur comme le siège peut-être même le siège le plus authentique et le plus sûr de la joie. Le point de vue chrétien est toujours dialectique: le réconfort nest possible quà travers un chemin douloureux, la consolation nest entière que si elle est atteinte à travers le désespoir, la joie nest appréciable comme telle que dans et à travers la souffrance: exsultabitis modicum nunc si oportet contristari [vous en tressaillez de joie, bien quil vous faille encore être affligés par diverses épreuves] (I Pierre 1, 6), communicantes Christi passionibus gaudete [dans la mesure où vous participez aux souffrances du Christ, réjouissez-vous] (I Pierre 4, 13).
La conception chrétienne sera caractérisée par le plus amer désenchantement et par une méfiance prononcée à légard de lhumanité en plus dune défiance irrésistible et spontanée à légard du sentimentalisme de la plainte ou de la consolation, mais elle ne peut être taxée de pessimisme et damertume. On peut considérer comme chrétien celui qui, sans emphase et avec une impassible endurance, est capable de supporter les terribles idées suivantes: que le cur de la réalité est pétri de mal et de douleur; que Dieu ne cesse dêtre Dieu sil souffre et sabaisse, car le mal ne peut être vaincu que grâce à la kénose de Dieu qui doit donc être mise sur le compte de sa toute-puissance; que lhomme na aucun droit à la félicité ni aucune permission de se plaindre, car de léchec du monde il na quà saccuser lui-même; que lon ne souffre jamais assez à cause de léconomie déséquilibrée de lunivers et que, pour cette raison, même les innocents sont appelés à offrir leur contribution de souffrance dont lhomme lui-même, et non pas Dieu, est responsable; que le signe et la mesure de lêtre chrétien sont la continuelle disponibilité à souffrir pour les autres, ou plutôt à le vouloir et plus encore à y trouver satisfaction, cest-à-dire un soulagement à sa propre culpabilité et à son propre malheur: tollite jugum meum super vos, et invenietis requiem animabus vestris [chargez-vous de mon joug (
) et vous trouverez soulagement pour vos âmes] (Mt. 11, 29); enfin que cest proprement la souffrance et non un quelconque divertissement qui est le remède à lennui, le taedium vitae, le mécontentement, linquiétude, et que même la douleur peut devenir le siège de la joie: beatus vir qui suffert tentationes [heureux lhomme en butte aux tentations] (Jacq. 1, 2).
15. La spirale du négatif.
Lélément de la négativité dans lequel lhomme est plongé est impressionnant. Il révèle en effet une véritable spirale du mal et de la douleur. Lescalade du négatif commence en sourdine, annonçant deux sortes de "mal" qui, en réalité, ne relèvent pas vraiment du mal, étant antérieurs à la chute, mais qui sont une incitation et une occasion pour le mal. Il sagit avant tout de la possibilité du mal, cest-à-dire du mal en Dieu, en tant que vaincu et dominé, réduit à une possibilité écartée et donc dépassée, enfouie dans une inactualité immémoriale. Il est tout à fait impensable que cette possibilité puisse être considérée comme un mal; et pourtant elle jette comme une ombre sur la divinité, et en montre de façon inattendue un aspect opaque; par ailleurs, elle gît, inerte mais prête pourtant à se réveiller, comme en attente, et produisant une sorte dattraction et de vertige, comme celui dun précipice ou dun gouffre marin, très proche à vrai dire de la fascination, faite de tentation et dangoisse, exercée par lidée même de rébellion et par la suggestion séduisante de transgresser la positivité divine.
La finitude de la créature qui sort des mains du créateur ne peut pas plus être considérée comme un mal, elle qui consiste davantage en une limite quen une imperfection, plus en un descensus naturel quen un véritable casus, et je ne fais allusion quau seul fait dêtre créé10 qui marque la limite réciproque entre le créateur et la créature, comme un intervalle qui les divise et les unit à la fois. La résonance émotive de cette limite ne dépasse pas le voile de tristesse qui est étendu sur toute la création, presque une douce et sereine mélancolie, notée par tous les observateurs, surtout les romantiques, de la beauté des choses du monde, merveilleuse mais passagère, et qui en Italie a été interprétée avec perspicacité pour ce qui concerne la beauté artistique, dans cette phrase de Benedetto Croce: "Un voile de tristesse semble envelopper la Beauté, mais ce nest pas un voile, cest le visage même de la Beauté11."
Et pourtant elle aussi a un aspect dobscurité (mais ny a-t-il pas une ombre en Dieu lui-même? et la création naurait-elle pas en elle quelque chose de kénosique?), car dans la création, la mémoire de la lutte et de la victoire sur le néant est encore vive, et lordre est bâti sur le désordre, tenant sous sa coupe, dans une tacite et ardente rébellion, le chaos où fermentent sans cesse ses forces immenses et terribles prêtes à se déchaîner, Raab et les monstres marins et aussi, contenues à grand-peine, les puissances du néant. Sans compter le fait que toutes les possibilités de la création destinées à se réaliser ne peuvent le faire que successivement, lune chassant lautre, en une fuite rapide et précipitée qui les condamne à un passage fugitif et évanescent. Il est ici notoire que cette même loi de justice qui, en présidant à la réalisation des possibles, les respecte au point dexiger que personne nen soit exclu, les destine tous à une vie éphémère et transitoire, manifestant ainsi une impartialité duplice et contraire. En outre, la finitude est comme prête à accueillir le mal dès quil survient, presque à lui offrir loccasion de sinstaller en le soutenant et de se mêler à lui dans une inextricable et irrévocable confusion.
Mais le mal authentique commence avec la chute qui marque un véritable passage et un saut qualitatif car cest le début de lhistoire. Les événements du temps de lEden, et qui ne sont pas en petit nombre, font encore partie de lhistoire intemporelle de léternité, mais avec la chute sest déclenchée cette lutte effroyable et sans quartier entre le mal et le bien qui caractérise lhistoire de lhomme et de son monde. Cest alors qua commencé cette spirale du mal que lon peut rencontrer en chaque moment de lhistoire, décrite de façon rapide et ramassée dans de nombreux passages de la Bible par exemple: "Six choses odieuses, le Seigneur
" (Prov. 6, 16-19; cf. Os. 4, 2) et sous une forme plus développée chez saint Paul dans le mémorable passage du début de lÉpître aux Romains (Rom. 1, 18-2, 24) que Luther, de façon remarquable, reprend et condense dans la très efficace expression diluvium malorum et fluxus sanguinis [un déluge de maux et un flux de sang].
Dans lhistoire, la spirale du négatif est tout à fait évidente. Le mal nest pas seulement celui défini par Kant (qui, bien quayant un concept juste de la radicalité du mal entendu comme grandeur négative et force contraire, nen accepte pas le caractère diabolique), sous les trois formes distinctes de la fragilité, de limpureté et de la méchanceté, qui sont comme la fange et la boue où lhomme naît et vit dans lhistoire; à ces formes correspondent, dans le domaine de la douleur, le mécontentement dexister, la gêne de vivre, lembarras de la vie (taedium vitae), le fléau de lennui, la vaine recherche du divertissement, et les diverses souffrances plus ou moins quotidiennes de lhomme. Le mal est surtout quelque chose de beaucoup plus grave et intense, le diabolique, la rébellion, à la fois comme acte gratuit, inspiré par le caprice le plus individuel, le goût de la désobéissance et de la transgression, à la fois comme défiance arrogante et blasphème, inspiré par le goût de la cruauté et de la destruction, par la volonté de profanation et doutrage, le plaisir maudit du mal pour le mal; à quoi correspond, dans le domaine de la douleur, la souffrance due à latrocité la plus horrible et calculée, la souffrance du juste et de linnocent, comme celle du serviteur de Dieu, et par-dessus tout le désespoir et lauto-destruction.
Le mal diabolique et lauto-destruction du désespéré ont quelque chose dextrême et dexcessif qui les prépare à un retournement inattendu. Ceux qui en font lhorrible et fatale expérience deviennent comme le lieu dune présence insoupçonnable et mystérieuse qui, tandis quelle les prédestine à ces abîmes de méchanceté et dangoisse, les rend davantage objet de pitié que de condamnation, comme des malheureux ayant sombré dans labîme de la misère. À ce niveau, plus quentre bon et mauvais ce qui compte cest la distinction entre saints et infortunés. En raison de ce mysterium iniquitatis dans le mal diabolique, cest Satan lui-même qui annonce lavènement de Dieu, de sorte que les deux points culminants, celui du péché et celui de la sainteté, apparaissent extrêmement proches, et que les deux opposés se touchent en quelque point. Le pécheur le plus pervers et le saint le plus pur, loin de se trouver sur des plans différents et incommunicables, font partie dune même réalité. Cette bouleversante coïncidence dopposition et de proximité trouble lâme du "sage" bien pensant, mais elle est évidente et même logique au regard indocile et inquiet de lhomme religieux. Elle fut évidente au Luther du simul justus et peccator, car proche de son idée que péché et grâce sont en proportion directe, doù la nécessité de magnificare peccatum pour ne pas parvificare deum [délever le péché pour ne pas abaisser Dieu], et la conclusion que christiana fides in hoc differt ab aliis religionibus, quod sperat etiam in malis et in peccatis etiam [la foi chrétienne en cela differt des autres religions, parce quelle espère même dans le mal et même dans le péché]. Comment ici ne pas se rappeler la suggestive exclamation de Luther: Mirabilis altitudo majestatis, que etiam in infimis presens est et operatur ? Dieu, en effet, quando maxime deserit tunc maxime suscipit, et cum damnat, maxime salvat [cest dans labandon le plus grand quil prend le plus grand soin et cest en damnant quil assure le salut].
Grâce à une dialectique secrète, il y a déjà dans le dévouement à Satan un appel à Dieu, et la vocation divine frôle les gouffres de Satan. Ainsi le péché est même devenu le lieu privilégié de la grâce et le chemin du saint côtoie constamment celui du péché. Personne nest plus près du saint torturé par lappel de Dieu que le pécheur diabolique, en soi extrêmement malheureux: ce que sait bien Bernanos qui, sous le ciel de Satan qui est aussi celui de Dieu, met aussi bien la figure terrible et douloureuse de Mouchette que celle non moins tragique de Donissan; et Dostoïevski le sait aussi quand, pour rassembler en une seule personne le saint et le pécheur, il projette un roman au titre déconcertant: Hagiographie dun pécheur. Je dois résister à la tentation de citer à ce sujet dinnombrables autres écrits, importants ou mineurs, des dix-neuvième et vingtième siècles, où, plus que chez les philosophes de profession, lattention au problème du mal a été particulièrement grande et révélatrice. Je voudrais néanmoins citer luvre, petite par sa dimension, mais fondamentale par son importance, de Flanery OConnor, qui, naguère a représenté avec une véhémence contenue et une dureté éprouvée les figures en même temps tragiques et grotesques des prophètes à la fois inspirés et violents, plongés dans le crime et touchés par la Rédemption. Elle a placé ces espèces de saints sauvages sous le signe de la parole évangélique (Mat. 11, 12) dune interprétation ambiguë et sujette à discussion, mais quelle a adopté non sans lui faire subir, comme titre dun roman, quelques modifications: Et ce sont les violents qui lemportent12.
Mais la spirale du négatif sélève à un degré supérieur qui en représente le sommet; celui où la négativité atteint les proportions du scandale. Il sagit des cas où, soit le mal, soit la douleur se présente dans une forme objective qui les fige sous des masques atroces. Dun côté le mal objectivé des grands criminels et des monstres moraux, complètement insensibles à leur propre cruauté, enfermés dans linconscience de leur condition, incapables dun quelconque repentir ou remords, peut-être ironiques, railleurs et arrogants et en tout cas irrachetables dans leur tragique solitude, porteurs dun destin épouvantable et incompréhensible. Dun autre côté, la douleur objectivée de la souffrance inutile, celle qui se réduit à un pur pâtir qui ne contribue en aucune manière à lamélioration de celui qui en pâtit, et qui en est plus lobjet que le sujet; cest la souffrance souvent inconsciente et parfois même riante et insouciante des fous et des simples desprit.
Le scandale de cette objectivation du négatif, aussi bien dans le mal que dans la douleur, est tel que lon ne peut sempêcher de demander, en silence ou explicitement, humblement ou péremptoirement, avec soumission ou dédain: pourquoi? En tout cas, plus quun rejet terrifié et un frémissement dhorreur, ou encore une pitié émue et une douloureuse commisération, cette objectivation suscite un effroi profond comme face à un mystère épais et impénétrable, ou face à une présence terrible et secrète telle que celle de la divinité devant laquelle, quand on lui demande de rendre raison de semblables excès, on ne peut alors que sincliner en lui confiant ces malheureux. Baudelaire nagissait pas autrement quand, face à la folie de Mademoiselle Bistouri, il se tournait directement vers Dieu avec cette question exigeante et déterminée: "O créateur! peut-il exister des monstres aux yeux de Celui-là seul qui sait pourquoi ils existent, comment ils se sont faits et comment ils auraient pu ne pas se faire13?"; interrogation qui, comme chacun voit, est une autre manière de formuler la question fondamentale "pourquoi lêtre plutôt que le néant?" et qui même dirais-je la dépasse en la portant à un niveau plus radical et plus profond.
16. Le scandale du mal: le mal préexistant.
Mais le domaine du négatif est d’autant plus impressionnant que le mal semble avoir une fonction, comme le démontre le fait incontestable que la vertu vaut plus que l’innocence. J’ai déjà attiré l’attention sur le fait que l’on ne peut dire en toute rigueur que l’innocence existe. Si on la considère tout à la fois comme manque de culpabilité et de conscience on ne peut certes pas l’attribuer à Dieu, qui, n’étant pas pécheur, ne peut être, d’un côté, tenu pour coupable et, d’un autre côté, considéré comme ignorant le mal, l’ignorance ou l’inconscience ne pouvant se trouver en lui: toutes ces qualités, comme du reste la bonté, ne se peuvent attribuer à Dieu si ce n’est en compromettant son infinie transcendance. Attribuer à Dieu une qualité comme l’innocence ou même la vertu, c’est parler d’une manière indigne de son rang. L’homme non plus ne peut être considéré comme innocent car, après la chute, il est plongé dans un état de faute qui inclut même les nouveaux-nés et les jeunes enfants dans la solidarité originaire de tous les hommes dans la faute. La liberté même ne peut être qualifiée d’innocente, car dans son essentielle duplicité elle n’est nullement ignorante du mal: saisie dans le moment antérieur à la décision, quand la tentation s’exerce pleinement et au moment où elle subit la crainte du danger et l’angoisse du risque en éprouvant la fascination du possible, elle est comme possédée par la faute future ou éventuelle. Il ne reste qu’à attribuer à l’innocence une signification relative qu’on peut définir par rapport à des fautes particulières et déterminées, ou même la concevoir comme un état limite d’ignorance primitive du mal et donc d’ingénuité et d’irresponsabilité, qui n’est ni bien ni mal en soi, alors que la valeur morale ne se mesure qu’à la vertu, laquelle consiste à faire le bien quand on peut faire le mal.
Cette distinction entre l’innocence et la vertu lie avant tout la réalisation du bien à la possibilité du mal: la liberté ne peut s’exercer que comme positive ou négative; le vrai bien c’est celui qui est fait compte tenu de la possibilité du mal; il n’y a de bien que comme alternative au mal possible; seule la réalité du mal dénonce et dissipe l’ambiguïté de l’innocence qui, en soi, n’est ni bien ni mal; felix culpa celle qui permet l’obtention d’un bien plus grand. Du constat que la vertu vaut plus que l’innocence découle encore l’idée, difficilement contestable, que dans le vrai bien l’énergie même du mal se montre active puisqu’une même force y est à l’œuvre qui est toujours la liberté, qu’elle soit positive ou négative, de sorte qu’on ne mettra pas dans la même balance la bonté vide et légère, mais aussi changeante et inconséquente, des médiocres. Le vrai mal nécessite force et résolution car, comme dit Pascal, «il faut même une grandeur extraordinaire d’âme pour y arriver, aussi bien qu’au bien» (Br. 408), comme il ressort de la représentation donnée dans le domaine artistique avec une évidence grandiose et impressionnante par Manzoni. Si l’on pense à ce qu’est l’énergie du mal qui a ses ascètes et ses héros, et qui ne s’exerce que moyennant un haut degré d’implication, d’esprit de sacrifice, de détermination, de constance, on n’aura pas de difficulté à admettre la fonction qu’exerce le mal dans l’accomplissement même du bien, comme le mettent en lumière, par exemple, William Blake, Schelling et Dostoïevski. De même qu’aucun parfum n’existerait sans les substances particulièrement fétides et nauséabondes qui en fixent la fragrance, de même le bien serait inopérant et inefficace sans l’énergie qui anime si vigoureusement le mal.
Et que la souffrance elle-même puisse servir, fût-ce selon le principe de réversibilité pour lequel chacun est tenu de souffrir y compris pour les autres, et que même les innocents, surtout s’ils sont ignorants, contribuent à expier la faute commune de l’humanité, provient de ce que la douleur est évidemment insuffisante par rapport à l’excédent de mal qui règne dans le monde humain.
Le scandale atteindrait son comble si cette fonction du négatif ainsi constatée était conçue comme nécessaire au positif, autrement dit si valait la dialectique de la nécessité, qui, du fait que la vertu est meilleure que l’innocence, tire la conclusion que le mal est nécessaire, non seulement dans le développement moral de l’individu, mais aussi dans l’histoire universelle de l’humanité et même dans le devenir de la réalité tout entière; moyennant quoi il est clair que le mal cesse d’en être véritablement un puisque, même dans sa consistance négative et dans sa réalité de mal, il est considéré comme un élément constructif, simple moment interne d’un processus et d’un succès. En cela réside le scandale de la dialectique de la nécessité qui, d’un côté, assume le mal dans sa réalité de mal, sans tenter même de la nier et, de l’autre, l’expose malgré cela comme un moment indispensable au bien, comme une contribution essentielle à un résultat positif; ainsi il est évident que de cette façon le mal n’est pas seulement diminué ou minimisé, mais méconnu dans sa malignité et sa virulence destructive, et donc substantiellement et entièrement nié.
La dialectique de la nécessité transforme les faits historiques et les actes libres en structures nécessaires, les soustrayant à leur milieu naturel, la dialectique vivante de la liberté. L’inséparabilité du positif et du négatif au lieu d’être considérée comme la duplicité même de la liberté, toujours à la fois positive et négative, est appliquée au monde historique comme une scansion de moments nécessaires: à l’opposition des contraires en tension continuelle à travers la lutte dans laquelle ils sont concrètement et librement engagés, on substitue leur médiation et leur dépassement dans un terme censé en représenter la pacification et la conciliation. On perd ainsi l’historicité et la liberté du mal, ce qui revient à le priver de ses qualités essentielles et constitutives puisque le mal n’est tel que libre et donc historique. La chute de l’homme n’est pas un moment nécessaire de l’histoire de l’humanité, mais un acte libre à partir duquel commence l’histoire de l’homme. La chute n’est pas nécessaire à l’exercice de la liberté humaine, mais seulement sa possibilité. La chute en effet n’est nécessaire à la liberté que possible et non réelle. La vérité du concept de felix culpa ne consiste pas dans la nécessité du mal pour la réalisation du bien mais dans la convergence libre et heureuse des deux faits, à la fois libres et historiques, dont la succession ne suffit pas à fixer la nécessité car la liberté du second n’a fait que s’ajouter à la liberté du premier.
Pour revenir au discours sur la vertu meilleure que l’innocence, il suffit d’observer que la réalité du mal n’est pas vraiment nécessaire à la vertu mais seulement à sa possibilité. Ce qui est nécessaire à la vertu ce n’est pas le mal, mais c’est de se trouver soit dans la possibilité de ne pas le faire quoique le pouvant, soit dans la possibilité de le faire, bien que ne pouvant pas, ce qui revient à une seule et même possibilité; et c’est l’unique façon grâce à laquelle on pourra dissiper l’ambiguïté de l’innocence, si c’est bien encore d’innocence que l’on peut parler. Pour réaliser le vrai bien, il n’est pas nécessaire d’avoir réalisé le mal, d’avoir commis une faute réelle, d’avoir péché; nécessaire et suffisante est plutôt la connaissance du mal, la conscience d’une alternative opposée que l’on pourrait aussi choisir: la tentation, en un mot. Seul celui qui est tenté, c’est-à-dire celui qui connaît le mal et donc est exposé à la possibilité de pécher, peut faire le bien, le réaliser vraiment, car il est écrit: «Qui non est tentatus quid scit? qualia scit?» [Celui qui n’a pas été tenté, que sait-il? Quelles choses sait-il?] (Sir. 34, 9-11). En somme, pour la vertu, ce qui est nécessaire ce n’est pas le mal réellement accompli mais la connaissance du mal, la possibilité du mal, la tentation du mal, l’épreuve du mal.
Il n’est pas pensable de tirer de la fonction que remplit le mal par rapport au bien l’idée que plus le mal sera réalisé, plus élevé sera le niveau du bien qui en sortira suivant la fausse dialectique envisagée mais réfutée par saint Paul: Ti oun eroumen … epimenômen tè amartia, ina è Karis pleonasè … permanebimus in peccato ut gratia abundet? [nous faut-il rester dans le péché pour que la grâce se multiplie?] (Rom. 6, 1) et suivant l’exhortation, faussement attribuée au même saint Paul, à faire le mal parce qu’il en ressort du bien: kaôs fasin tines èmas legein oti poièsômen ta kaka, ina elè ta aga, faciamus mala ut veniant bona (Rom. 3, 8). Le truisme qui veut que la rédemption soit précédée par le péché n’implique ni que le mal est dialectiquement nécessaire et donc réellement inévitable, ni que nous devions nous enfoncer dans l’abîme du mal pour rendre l’élévation plus haute et sublime; tout comme ce fait réel que la voie qui mène à la joie est un chemin de douleur ne nécessite pas que l’on doive rechercher la souffrance pour s’y complaire avec une voluptas dolendi masochiste.
En ce qui concerne la souffrance le scandale est celui qui est dénoncé par Dostoïevski, autant dans les raisonnements de Ivan Karamazov au moins dans les idées qu’il partage avec lui que dans son discours sur Pouchkine, à savoir que pour le bonheur des uns la souffrance des autres est indispensable dans une économie cosmique qui, si elle était conçue comme strictement nécessaire, serait totalement inacceptable. L’idée de la réversibilité de la souffrance, si pénible, angoissante et même atroce soit-elle, n’est pas en soi révoltante et intolérable quand elle est considérée comme un fait, qui dépend non de la nécessité mais bien de la liberté, comme un événement possible même s’il est d’une efficacité douloureuse, de la même manière que Dieu peut librement tirer le bien du mal sans que pour autant ce mal soit ou devienne en lui-même nécessaire pour ce bien.
Mais cette référence à la liberté plutôt qu’à la nécessité du mal ne retire rien au fait que la possible fonction du négatif demeure déconcertante, car le négatif est quand même toujours «ce qui ne doit pas être», das Nichtseinsollende. Que l’on ne puisse faire le vrai bien si on ne peut aussi faire le mal, que dans le bien comme dans le mal une même énergie soit à l’œuvre, que la culpabilité de tous et la souffrance universelle ne soient que deux aspects d’une même réalité est une chose angoissante et douloureuse, qui atteste un mal préexistant, inscrit au cœur même de la réalité, avant la chute de l’homme. Le mal n’est pas seulement celui de l’homme: au fond de cet abîme qu’est le péché humain, il y a un mal encore plus profond, un mal originaire, ontologique, éternel. Le mal a une préhistoire: il émerge de la profondeur, se dessine sur un fond. Le mal préexiste à l’activité humaine: l’homme le réalise parce qu’il y en a déjà. Où cela? Nous le savons: il est en Dieu. Il n’est pas une réalité car Dieu a choisi ab aeterno le bien, et a écarté pour toujours le mal. Mais il est une possibilité qui constitue, si l’on peut dire, l’autre face de Dieu. Le mal préexistant et ontologique est présent dans l’abîme divin. L’homme pèche, mais où trouve-t-il pour ce faire l’incitation, la suggestion, la tentation et même l’impulsion? Du gouffre béant de la liberté originaire. La possibilité contenue dans cet abîme devient réalité avec l’homme, que ce soit à travers un geste de rébellion, un acte de négation, ou dans un intention de trahison et de défi. C’est quelque chose d’angoissant que la liberté ne puisse s’affirmer que dans un acte par lequel elle peut se nier elle-même, qu’elle ne puisse être positive que si elle peut en même temps être négative, qu’elle puisse être à la fois source de la plus haute créativité et de la destructivité la plus mortelle. Mais il est terrible que le même choix divin du bien n’écarte le mal que pour le conserver comme une possibilité, même inactuelle et inopérante, que l’homme cependant est en mesure, par un acte blasphématoire et maudit de réaliser.
17. Les accusations contre Dieu.
S’explique alors comment, face au mal aussi massivement présent dans le monde humain, a pu naître l’idée d’en accuser la divinité, qui, à côté d’autres aspects plutôt gratifiants, présente néanmoins un aspect franchement inquiétant; idée du reste renforcée par la pensée que l’éternité confrontée au temps n’est jamais tout à fait tranquillisante ni extrêmement rassurante. La présence du mal et de la douleur dans le monde est envahissante: l’éventail des atrocités et des crimes que déploie le mal si souvent victorieux est démesuré, et chaque motte de terre, comme dit Dostoïevski, est trempée de larmes; c’est avec le pain des larmes que l’homme est nourri (Ps. 79, 6). Nous savons bien que l’homme, et seulement lui, est l’auteur du mal; qu’il a produit par sa chute un véritable cataclysme provocant un désordre difficilement mesurable et remédiable, en raison de quoi il a mérité la souffrance comme punition, il a perdu tout droit au bonheur, et s’est taillé un destin d’expiation dont le sentiment de la dignité devrait lui interdire de se plaindre. Malgré cela et c’est encore un signe du désordre provoqué par la chute on veut rendre Dieu responsable de la présence du mal aussi bien que de la douleur dans le monde, en lui adressant toutes sortes de protestations, doléances et lamentations et en l’accusant, tour à tour, de cruauté, d’impuissance ou de dérobade. Les accusations se réfèrent tantôt au mal, tantôt à la douleur, tantôt aux deux et il faut convenir que l’un et l’autre sont abyssaux, qu’ils ne devraient pas être, et alors qu’ils sont justement ce qu’ils ne devraient pas être, ils s’affirment avec une réalité dont chacun sait combien elle est oppressante.
L’innocent Job proteste, bien qu’il le fasse au nom de la divinité elle-même, mais ni Isaïe ni Platon (Rép. 360e - 362a) ne protestent à propos de l’innocent, et tous trois s’élèvent à une incomparable hauteur pour dénoncer la souffrance du juste et interpréter le mystère du mal et de la douleur. Jésus proteste, et sa protestation est une plainte absolue et inouïe car immédiatement suivie de ce qui en est la réponse réelle: le cri de la croix, le cri de Dieu contre Dieu, plus tragique à lui seul que les sept paroles du Christ sur la croix ensemble réunies, pourtant déjà si tragiques et auxquelles tant de compositeurs ont consacré des œuvres d’une obscurité indescriptible et d’une désolation dramatique, toutes exprimant une lutte et une douleur humaine extrêmement intense, mais aucune ne pénétrant vraiment le mystère de la tragédie divine. Quand il tombe sur nous, le silence de Dieu est si profond que nous ne savons discerner s’il s’agit du silence de qui se tait parce qu’il ne veut pas parler ou du silence de qui se tait parce qu’il n’existe pas. Puisque le silence de Dieu pourrait être non pas celui de qui se tait mais de qui n’existe pas alors la question est: qu’est-ce qui serait le plus tragique?
Alfred de Vigny proteste, non seulement quand il ajoute la strophe du Silence au poème Le Mont des Oliviers, suggérant d’opposer au silence de Dieu le froid et dédaigneux silence de l’homme, mais aussi quand il imagine un jeune malheureux qui commet un suicide dans le but précis de se présenter à Dieu afin de lui demander pour quelle raison il l’a créé souffrant, et quand il imagine aussi que sur le banc de ceux qui sont accusés par Josaphat devra comparaître non pas l’homme comme pécheur, mais Dieu comme créateur. Ivan Karamazov proteste aussi et Aliocha se joint à lui, qui trouve toutefois une réponse dans le Dieu souffrant; et, à la suite de la protestation d’Ivan, il y a eu ceux qui se donnent la mort, comme le frère de Gustav Malher, laissant écrit: «Je rends ma place.» Et c’est aussi au fond une protestation que l’argumentum Epicuri qui reparaît sous différentes formes chez Lactance, Luther, Hume, Schopenhauer, donnant la possibilité d’accuser Dieu ou d’impuissance ou de malveillance, plus précisément d’envie ou de jalousie. Dans les récits d’Isaac Bashevis Singer apparaissent souvent des juifs qui, à cause de l’indescriptible souffrance de l’Holocauste, s’exclament les uns après les autres «Dieu n’existe pas» ou «Dieu est un assassin» (et pourtant, ajouterais-je, on sait quelle réserve de religiosité il y a au fond du cœur de chaque juif, même les plus mécréants, qu’ils blasphèment, soient indifférents ou moqueurs). Et à propos des accusations ou des protestations contre Dieu, des questions qui lui sont posées, la série des impressionnants Warum? du Motet n°3 de l’opus 74 de Brahms, m’est toujours apparue vraiment bouleversante, car elle sait en l’occurrence dépasser l’habituelle ardeur mélancolique par des accents d’un tragique tout particulier.
Les accusations contre Dieu prennent la forme des questions suivantes: pourquoi Dieu permet-il le mal et la souffrance? Pourquoi n’a-t-il pas créé l’homme de manière à ce qu’il ne fut pas capable de péché? Pourquoi en lui donnant la liberté lui a-t-il en réalité tendu un piège? Pourquoi n’a-t-il pas agi de cette manière ou de cette autre? Questions absurdes et sans queue ni tête. Certes, Dieu pouvait faire autrement car il peut faire tout ce qu’il veut. Mais il ne l’a pas fait. Il a fait ce qu’il a fait et nous devons nous en tenir à cela. Dans ces accusations, on oublie d’abord que la liberté de l’homme, même si elle peut avoir des conséquences désastreuses, constitue néanmoins toujours sa dignité et, que si elle peut avoir le plus sombre caractère destructif, elle peut être aussi de la plus féconde productivité et que, en tout cas, mieux vaut le mal libre que le bien imposé et le risque de la révolte que l’obéissance soumise, et que même le mal le plus monstrueux et répugnant présente pourtant toujours, avec la liberté qui lui est essentielle, ne serait-ce qu’une minuscule ouverture, une étroite porte de sortie, non moins que l’incitation et la promesse d’un possible et surprenant retournement; en outre Dieu n’est Dieu que comme liberté absolue et arbitraire et ses décisions n’ont pas à être évaluées en soi ou selon les paramètres d’une rationalité extrinsèque et prévue, mais uniquement en tant qu’elle est inscrite dans sa liberté immense et sans limite.
18. Le Dieu souffrant.
Mais surtout on oublie que Dieu lui-même est impliqué dans la tragédie humaine et paye les conséquences de la faute et du méfait commis par l’homme. Les accusations de l’homme contre Dieu montrent combien il est impliqué: s’il est harcelé par ces questions, par les protestations, les accusations et les inquisitions de l’homme, c’est parce qu’il s’expose lui-même à la contestation humaine, qu’il se donne en pâture à l’homme, qu’il accepte d’être jugé par lui, autrement dit qu’il se laisse lui-même entraîner dans l’aventure humaine, au point que la tragédie de l’homme devienne tragédie divine, les deux s’unissant dans une unique tragédie universelle. En fait, alors que l’homme ne peut que se congratuler et s’accuser lui-même, Dieu, en revanche, paye pour ce dernier car il se trouve contraint de remédier à la catastrophe qu’il a provoquée et de souffrir pour racheter l’homme pécheur. Si la tragédie de l’homme consiste dans le destin d’expiation par lequel il affronte avec la douleur solidairement partagée, la solidarité originaire dans la faute, mais aussi le long chemin de rédemption et de réconciliation qu’il est incapable à lui seul de parcourir jusqu’au bout, la tragédie de Dieu consiste dans le fait que, contemplant l’échec de la création, causé par l’homme sa créature, il souffre trois fois: la première parce que l’homme a péché, la deuxième parce que l’homme en péchant est tombé dans la souffrance, la troisième parce que comme la souffrance ne suffisait pas à l’homme pour laver sa faute, il devait lui-même, pour la racheter, subir cette souffrance en la prenant sur lui.
Face aux accusations pressantes et irritées de l’homme quelle est la réponse de la divinité? Sa propre souffrance. La souffrance de Dieu est un scandale tellement démesuré que face à elle aucun autre scandale ne soutient la comparaison et toute protestation devient injustifiée et inopportune, et même offensante et de l’ordre du blasphème. C’est au fond la réponse d’Aliocha Karamazov qui a au moins acquiescé au mouvement de révolte de son frère: personne n’a le droit de se lamenter des scandales de l’univers si pour les faire disparaître la divinité elle-même se soumet à la souffrance, ce qui est le plus grand scandale, le scandale extrême, et même le scandale absolu. On ne pouvait imaginer un retournement plus admirable et inattendu. Loin de pouvoir être accusé du mal dans le monde, c’est Dieu qui pleure pour le mal dans le monde et certes il en souffre et pleure d’autant plus que l’homme ne pleure ni ne souffre, alors qu’il en est pourtant le responsable et qu’il est à lui seul incapable de rattraper la faute et d’en combler l’abîme. Et peut-être le silence de Dieu, qui est si terrible pour l’homme jeté dans le gouffre du péché et de l’angoisse, n’est pas le silence de qui se tait parce qu’il n’est pas, ou de qui se tait parce qu’il a abandonné, mais celui de qui se tait parce qu’il pleure et se tait justement pour pleurer.
Mais d’autre part il est pourtant vrai que cette souffrance et ces pleurs de Dieu entrent, pour une part importante et même prépondérante, dans le mal universel, en multipliant d’une manière terrible et inouïe, son caractère scandaleux. C’est ainsi que la négativité qui était déjà présente en Dieu comme possibilité écartée par lui-même ab aeterno, pénètre en Dieu sous une forme renouvelée et repotentialisée, provenant de l’œuvre de l’homme et de la temporalité de l’histoire. S’ouvre alors à nouveau toute une série de paradoxes. L’homme inscrit la négativité en Dieu en se montrant plus puissant que lui, et l’histoire l’emporte sur l’éternité donnant une effectivité, en Dieu lui-même et dans l’éternité, à cette négativité qui n’était qu’assoupie et à l’état latent en lui. Par son péché, une créature déchue augmente le quotient de négativité de l’univers, le portant même à son comble. La puissance de l’homme réside dans le mal, car donnant naissance par sa chute à l’histoire temporelle, il a forcé Dieu à y intervenir, l’y a entraîné en l’impliquant dans l’aventure de l’expiation (et peut-être est-ce en cela que réside le caractère prométhéen du mal), il l’a forcé à souffrir la douleur méritée par l’homme pour le mal qu’il avait commis, il a obligé Dieu à retourner contre lui-même la colère réservée à l’homme pécheur et cela jusqu’à la torture, l’ignominie, l’abandon, le désespoir et la mort; au point qu’aucun homme n’a comme le Dieu rédempteur exploré à fond les méandres du péché et de la souffrance usque ad mortem.
Partant du principe que seule la douleur peut être plus forte que le mal et donc capable de le vaincre, conformément à la parole, nihil redemptum nisi assumptum [rien de racheté qui ne soit assumé], et suivant la théorie christologique de la substitution, Dieu prend sur lui le péché comme la souffrance. Le rédempteur se charge non seulement de la souffrance en devenant lui-même souffrant, mais aussi des péchés en devenant lui-même pécheur; il devient même en sa propre personne le plus grand pécheur et celui qui souffre le plus. Dieu prend sur lui le péché commis par l’homme et souffre comme innocent: le mal qu’il avait vaincu et connu seulement comme possibilité et que seulement comme tel il avait conservé en lui-même, il l’assume en soi, une fois réalisé par l’homme, comme une véritable réalité et la souffrance réservée à l’homme il l’a prend sur lui jusqu’à en mourir. Sur la personne du rédempteur Dieu charge péché et malédiction; comme dit saint Paul, eum qui non noverat peccatum, pro nobis peccatum fecit, ton mè gnonta amartian uper èmôn amartian epoièsen [celui qui n’avait pas connu le péché, il l’a fait péché pour nous] (II Cor. 5, 21); genomenos uper èmôn katara, factus pro nobis maledictum [en devenant, pour nous, malédiction] (Gal. 3, 13). Le rédempteur emprunte le chemin déshonorant du mal adoptant l’état humain de pécheur soumis à la colère divine et s’appropriant tous les péchés de l’homme comme s’il les avait commis lui-même, il parcourt en même temps l’itinéraire térébrant de la douleur, qui va de la misère humaine à l’abandon de Dieu, de la passion au cri de la croix, dans la solitude et la déréliction la plus complète, au point de sentir peser sur lui la colère divine et de subir personnellement la mort et l’enfer.
Cette assomption non seulement de la douleur, mais aussi du péché dans la divinité est certes déconcertante, mais l’extraordinaire caractère paradoxal qui en résulte est extrêmement éclairant pour l’idée de Rédemption. Personne n’a pu l’envisager de manière aussi profonde et fulgurante que Luther, surtout avec son idée de mirabile commercium, inspiré par les textes pauliniens que nous venons de citer, qu’il propose avec une éloquence à la fois lucide et vibrante. Le rédempteur, s’il s’est personnellement substitué à l’homme pécheur, est devenu la personne de tous les pécheurs, de sorte que tous les péchés de tous les hommes sont devenus les siens (propria Christi) et lui, comme pécheur ayant commis ses péchés, meurt justement maudit. Mais en lui vit la justice divine qui dans sa personne remporte la lutte à mort contre la malédiction et le péché et réconcilie Dieu avec le monde; et cela arrive pro nobis, uJpe;r hJmw`n, expression qui résume la double signification de la substitution et du bénéfice: «pour nous», c’est-à-dire à notre place et en notre faveur.
Ici s’effectue le «merveilleux changement» indiqué dans le vers paulinien cité qui, si on le lit intégralement, dit ceci: ton mè gnonta amartian uper èmôn amartian epoièsen, ina èmeis genômea dikaiosunè Theou en autô/ «Celui qui n’avait pas connu le péché il l’a fait péché pour nous, afin qu’en lui nous devenions justice de Dieu» (II Cor. 5, 21). Dans le rédempteur coexistent le plus grand et unique péché (humain) et la plus grande et unique justice (divine). Mettant en lui ce que nous sommes, c’est-à-dire notre péché humain, il met en nous ce qu’il est, c’est-à-dire sa justice divine. Chacun de nous peut lui dire: tu es mon péché, je suis ta justice. Il est nécessaire que notre péché devienne le propre péché du rédempteur, autrement nous sommes perdus. C’est seulement s’il est coupable que nous sommes libres et absous; s’il ne porte pas nos péchés ils resteront les nôtres et si nous avons à les porter nous devrons périr. Mais il est également nécessaire que ce soit Dieu qui le fasse, car seul Dieu triomphe du mal de sorte que c’est seulement alors que nos péchés sont devenus les siens qu’ils sont vraiment vaincus et que nous sommes sauvés et justifiés. Suam justitiam meam fecit et meum peccatum suum fecit. Quod si peccatum meum suum fecit, jam ego illud non habeo et sum liber. Si autem justitiam suam meam fecit, jam justus ego sum eadem justitia, qua ille13.
19. La dialectique divine.
L’idée du Dieu souffrant approfondit la signification de l’ambiguïté de Dieu et imprime un nouveau dynamisme à la dialectique divine. Le Dieu souffrant est le Christ qui, par la vertu expiatrice de la souffrance, est le rédempteur. Sans l’aspect de la souffrance, c’est-à-dire sans le Christ et sans le rédempteur, on peut dire que Dieu perd sa propre identité. Divinus est pati. Le pâtir, la patience, cela est le propre de Dieu. On accuse Dieu parce qu’il «permet» le mal. C’est une accusation infondée car ce terme a peu de sens par rapport à la liberté absolue et arbitraire de Dieu. Mais dans le sens de tolérer, pâtir, souffrir, ce «permettre» acquiert alors une signification nouvelle, inédite et profonde. Il fait allusion à la «patience» de Dieu, à sa souffrance, à son impuissance: à ce qui est en réalité sa puissance qui, précisément, a réussi a avoir raison du mal et de la douleur, à travers l’impuissance et la souffrance.
Ici se déroule à nouveau la chaîne des paradoxes. Un regard rapide en isole tout de suite quelques-uns d’une importance incalculable: ils sont ici présentés sous une forme intuitive, indigente bien que susceptible de développements qu’on remettra à une autre occasion. Sans le Dieu souffrant, (sans le Christ!) il n’y a pas de Dieu miséricordieux, Dieu est seulement cruel; et même, Dieu n’existe pas. Dieu n’existe pas, s’il n’est aussi souffrant. Sans le Christ, soit Dieu est cruel, soit il n’existe pas. Sans le Dieu souffrant on ne peut distinguer en Dieu le caractère caché de l’inexistence, et sa dissimulation cache le néant; l’ambiguïté même de Dieu disparaît, sa duplicité se scinde en deux, sa dialectique cesse, ou plutôt Dieu disparaît comme abîme et liberté.
Si Dieu est souffrant comme sauveur du monde et rédempteur de l’humanité, il faut dire que la douleur dépasse l’homme et pénètre au centre de l’univers. Le cœur de la réalité est tragique et douloureux. Le mal et la douleur sont en Dieu. Le nœud mal-douleur, qui caractérise l’histoire, est aussi d’une certaine façon éternel. Dieu, se faisant rédempteur en s’immergeant dans l’histoire, endosse le péché et la souffrance et, ce faisant, les assume et les introduit dans l’éternité. Mais ils entrent dans l’éternité rachetés et même rédimés, c’est-à-dire dépassés et vaincus, comme ils étaient depuis le début avant la chute dans la genèse divine originaire. Ce Dieu qui a vaincu tragiquement le péché par le péché, la souffrance par la souffrance, est ce même Dieu qui, par sa propre existence et sa création, a choisi dramatiquement le bien en triomphant du mal et du néant. Et ainsi le mal et la douleur sont introduits dans l’éternité, réduits à n’être plus que des possibilités vaincues, tout comme le néant et le mal qui eux aussi persistent sous cette forme en Dieu.
En Dieu est ainsi confirmée l’inséparabilité dialectique de la colère et de la miséricorde, de la cruauté et de la bienveillance, qui, à travers la tragédie du mal et de la souffrance, s’enrichit d’un nouveau couple de termes: l’impuissance et la toute-puissance. Dans la personne du rédempteur apparaît le Dieu impuissant, dans l’anéantissement de la souffrance et dans la kénose de la figure du serviteur et du crucifix, mais c’est précisément dans cette obscure et terrible impuissance que resplendit de tout son éclat la toute-puissance divine. Ce n’est pas au moyen de sa toute-puissance que Dieu a raison du mal, mais bien plutôt grâce à sa souffrance et à son impuissance et c’est pourquoi sa toute-puissance apparaît d’autant plus grande, quoiqu’elle ne soit pas enveloppée par le faste d’un triomphe éblouissant mais plutôt dissimulée par les apparences sordides de l’affliction. Quand le mal est sur le point de vaincre et que la négativité a atteint, avec l’impuissance divine, son expansion maximum tant dans la réalité qu’à l’intérieur même de Dieu, c’est précisément à ce moment que se montre la toute-puissance divine et qu’elle se montre comme la puissance même de l’impuissance, laquelle est d’une force si grande et irrésistible que la situation s’en trouve bouleversée.
L’expression puissance de l’impuissance est déconcertante et elle est mal venue dans la mesure où elle nous incite à ne relever en Dieu que son impuissance en négligeant sa toute-puissance. Il est plus juste de dire que dans la toute-puissance de Dieu est compris le fait que son impuissance se montre aussi puissante. On peut ajouter que, d’un côté, l’homme, faisant preuve d’une telle impuissance qu’il ne réussit pas à se sauver lui-même, se montre en même temps face à Dieu d’une puissance telle qu’il l’entraîne dans l’histoire, en pleine lutte entre bien et mal, et le compromet dans la négativité du péché et de la douleur; et d’un autre côté, Dieu se fait tellement impuissant qu’il doit assumer le mal et la souffrance et ne peut les vaincre qu’en les subissant, mais c’est justement dans le fait que son impuissance est en mesure de vaincre le mal et la douleur que sa toute-puissance apparaît dans toute sa splendeur. La puissance de l’impuissance de Dieu ne peut être que sa toute-puissance.
Telle est la conception d’un Dieu dialectique dont la positivité n’est pensable que si elle est accompagnée de sa négativité qui en ressort encore une fois confirmée. Puisque les caractères fondamentaux de la divinité sont la transcendance et l’ambiguïté, on ne peut parler de Dieu qu’en termes symboliques comme je l’ai soutenu dans un autre texte auquel je renvoie pour ne pas m’écarter de mon propos14 et aussi dialectiques, ainsi que je l’ai précisé au cours de cette recherche. Le Dieu dialectique est le Dieu du courroux et de la miséricorde, du dédain et de la clémence, du châtiment et de la grâce, de la cruauté et de la bienveillance, et encore, le Dieu souffrant et impassible, impuissant et tout-puissant, le Dieu de la mort et de la résurrection, de la croix et de la gloire, de l’anéantissement et de l’exaltation. Chacun de ces termes reçoit sa vérité du terme opposé et tombe dans la fausseté s’il est pris tout seul en un sens absolu. Ainsi dire que Dieu est cruel est un blasphème, si on ne dit pas en même temps qu’il est miséricordieux, et affirmer que Dieu est miséricordieux n’est que fatuité si on n’affirme pas en même temps qu’il est cruel. Toute affirmation concernant la divinité est privée de sens, de vérité et de nerf, autrement dit est une niaiserie ou une absurdité ou une mièvrerie si elle n’est pas dialectique. Il ne sera pas difficile de noter que toutes les affirmations absolues sur Dieu sont blasphématoires, outrageantes, avilissantes ou mensongères, falsificatrices ou sentimentales, dépourvues de nerfs, faibles, affectées, exaltées. Mais ce ne peut pas être la dialectique hégélienne de la conciliation; elle devra plutôt être du genre pascalien, celle des vérité contraires ou des vérités qualitatives de Kierkegaard. La dialectique ne doit pas consister en un processus de médiation et de dépassement des termes opposés en un troisième terme censé les concilier, mais dans la tension et la compossibilité des contraires qui ne permet pas de sortir de la duplicité, et la signification d’un terme est celle qu’il prend quand on pose aussitôt à côté de lui, pour le contrôler, le préciser ou le rectifier, le terme contraire.
20. Nihilisme et pensée tragique.
Il semble que la présence du négatif dans le monde et l’existence de Dieu doivent s’exclure. Le raisonnement que l’on tient habituellement est le suivant: s’il y a tant de mal et de souffrance dans le monde c’est parce que Dieu n’existe pas, car s’il existait comment pourrait-il vouloir ou permettre une telle chose? Mais ce raisonnement est d’un simplisme affligeant. L’athéisme comme conséquence de la reconnaissance du mal est le fruit d’une équivoque, celle de la théodicée qui fait dépendre de la bonté de Dieu l’idée du négatif comme simple privation. Que l’on pense à l’athéisme russe du dix-neuvième siècle qui est tellement lié à la théodicée qu’il n’en est que le renversement.
En réalité la présence du négatif et l’existence de Dieu non seulement ne sont pas incompatibles, mais même se requièrent mutuellement car l’une n’est pas pensable sans l’autre. Il n’y a pas d’indice plus sûr de la divinité que la réalité même du mal, et l’expérience du mal est le meilleur accès à Dieu. Le mal est impensable sans Dieu, qui est le terme de la transgression en quoi il consiste, et le principe de la Rédemption qui lui est nécessaire. Et inversement, quelle rencontre moins inaccessible et plus intime avec Dieu que celle qui est ainsi permise par l’expérience du négatif? Il n’est pas difficile de reconnaître que s’il n’y avait pas Dieu, le mal ne serait pas et que l’existence même du mal atteste la présence de Dieu, d’un Dieu offensé et en colère et d’un Dieu souffrant et rédempteur. Et l’on peut ajouter que dans cette inséparabilité de l’existence de Dieu et de l’expérience du négatif consiste précisément ce qu’on peut appeler la pensée tragique.
Il y a donc un lien originaire entre le problème du mal et le problème de Dieu. La question du mal et de la douleur dans ce monde et la question de Dieu sont inséparables. Qui veut affronter sérieusement le problème du négatif ne peut ignorer ou négliger la divinité et vice-versa. La divinité et la négativité ne sont possibles et pensables qu’à l’intérieur du même horizon, à savoir celui de la religion. C’est seulement s’il y a Dieu qu’il y a le mal et le mal en soi indique Dieu. D’où ici le drame du nihilisme classique qui veut affirmer tout à la fois l’inexistence de Dieu et la négativité et absurdité du monde. D’un côté la considération du monde comme absurde est en soi-même la négation de l’existence de Dieu. Dire que le monde est absurde, c’est-à-dire privé de sens, ne signifie rien d’autre que dire Dieu n’existe pas, puisque Dieu ne peut avoir d’autre signification que d’être le sens du monde. Mais d’autre part, l’absurdité du monde n’est constatable qu’en présence de Dieu; c’est seulement si on se réfère à Dieu, c’est-à-dire à la positivité originaire, que le monde apparaît dans toute sa négativité et toute son absurdité. D’où le caractère incertain et contradictoire du nihilisme classique qui considère Dieu comme nié par ces circonstances mêmes qui, présentées avec tout ce qu’elles impliquent, ne font que l’affirmer. Le nihilisme classique démontre par là que son horizon est encore religieux et en cela réside son caractère tragique.
Mais en insistant sur le fait que le problème de Dieu et le problème du mal sont inséparables, un nihilisme plus radical et peut-être plus cohérent s’est développé, qui, se soustrayant à la contradiction vivante et féconde du nihilisme classique a perdu par là-même tout caractère tragique. Il s’agit d’un nihilisme qui nie la divinité comme la négativité, tout en sachant bien combien ils sont liés et qui se présente comme un athéisme réconfortant et consolant, privé d’aspect sulfureux et en même temps dépourvu de tragique, en ce qu’il se situe en dehors de tout horizon religieux. Un nihilisme qui voit dans l’athéisme l’élimination du mal et de la douleur, car c’est seulement si Dieu n’est pas qu’il n’y a pas non plus de mal et d’angoisse. Un nihilisme enfin, qui montre comment l’athée conséquent doit nécessairement nier le mal. Tragique, religiosité, négativité, comme mal ou bien comme douleur, sont balayés, laissant place à une sérénité sans problèmes, et seul l’athéisme extrême est capable d’aller jusque-là.
Déjà le paganisme, l’ancien comme le moderne, s’est ingénié à priver le mal, la souffrance, la mort de leur caractère horrible et terrible. Le mal réduit à un pur sens de la faute, est facilement surmontable et ne requiert pas un douloureux chemin d’expiation; la souffrance, si on la considère comme si elle était administrée par la nécessité de fait, peut être facilement supportée, car malgré sa dureté et sa férocité la résignation stoïque n’est pas difficile; la mort, présentée comme événement naturel sans espoir de survie, comme un épisode nécessaire de la vie, peut facilement être sereine. Le nihilisme consolateur et l’athéisme réconfortant sont engagés sur cette voie de minimisation absolue. Mais le mal, la souffrance, la mort ne montrent leur aspect tragique qu’en présence de Dieu et ne peuvent être vues dans toute leur horreur que si Dieu existe.
À la lumière de ces développements l’alternative classique n’a plus de sens: ou la théodicée qui annule le mal ou l’athéisme qui annule Dieu. Le choix est désormais: soit on annule Dieu et le mal, soit on affirme aussi bien Dieu que le mal. La première voie est celle de l’athéisme réconfortant, du nihilisme consolateur; la seconde voie est celle de la pensée tragique. Aux yeux du nihilisme réconfortant la question du sens de la vie n’a pas de sens: le monde n’est ni absurde ni non absurde. La pensée tragique en revanche ne se contente pas de ce non-lieu, qui dissipe le sérieux de la vie dans la légèreté du vécu. Mais le prix à payer en persévérant dans la question fondamentale, dans l’interrogation sur le sens de la vie est élevé. Si la vie n’a pas de sens elle n’est pas tragique et elle est même supportable: il est facile de faire de nécessité vertu. Mais s’il y a un sens de la vie, si Dieu existe, alors la souffrance, le mal, la mort apparaissent dans toute leur horreur, ce qui veut dire que Dieu est cruel. Mais Dieu n’est pas tourmenteur sans être rédempteur, de même qu’il n’est pas rédempteur sans avoir été tourmenteur. Il y a eu un retournement dans la pensée tragique: s’il fut un temps où l’athée est apparu, confronté aux défenseurs de Dieu, comme un héros de la négation, un partisan de la tragédie, à présent c’est au tour des défenseurs de Dieu de paraître tels et c’est l’athée qui semble apaisé dans son tranquille et modeste contentement.
À l’horizon de la pensée tragique la distance entre les «belles âmes» et les «esprits forts» ne correspond plus à la distance entre le christianisme et l’athéisme nihiliste. Il y a une manière de considérer comme rassurante aussi bien la Providence que l’inexistence de Dieu, de même qu’il y a une façon de considérer comme inquiétante la Providence comme l’existence de Dieu. Il y a un athéisme réconfortant pour les nouvelles belles âmes, celles qui sous une apparence d’anticonformisme ont besoin de la légèreté de vivre et sont désireuses d’une vie douce, pacifique, sans inquiétudes ni tourments; de même qu’il y a un christianisme pour les nouveaux esprits forts qui ne se font aucune illusion sur la négativité de la vie et veulent en prendre une conscience lucide, désenchantée et libre. Il y a encore le christianisme des belles âmes; mais aujourd’hui le non-croyant semble plus désireux de pensée édifiante et consolatrice que le croyant. Il existe une nouvelle théodicée, une théodicée retournée qui est celle de l’inexistence de Dieu. On a découvert que l’inexistence de Dieu était une commodité, car sans Dieu le monde perd tout caractère angoissant; sans Dieu toute distinction entre bien et mal disparaît et l’angoisse comme le désespoir disparaissent. Le vrai chrétien sait que Dieu ne sera pas une certitude métaphysique, que l’on puisse atteindre par la raison démonstrative mais qu’il est une urgence inéluctable: c’est un Dieu difficile, qui obsède, qui n’accorde pas de répit, qui, comme le dit Dostoïevski, attend au coin de la rue.
Ce n’est pas un christianisme facile et commode comme pourrait l’être le christianisme habituel et traditionnel, conciliant l’individu avec une totalité, ou celui sentimental et consolant des belles âmes, ou encore éclectique et facile du spiritualisme, mais un christianisme dramatique et conflictuel, «agonique» comme on l’a appelé dans une définition fameuse, un christianisme qui contemple la possibilité de sa propre négation et qui peut se qualifier lui-même de pensée tragique. D’ailleurs comment pourrait être le christianisme du temps de l’athéisme et du nihilisme où l’on dispose à peine d’une totalité dans laquelle s’intégrer pour trouver la sécurité alors que le climat n’est pas favorable aux «bons sentiments», déjà peu constructifs en soi et en tout cas trop faibles et naïfs pour ne pas être attaqués et détruits par un regard désenchanté et réaliste de sorte que l’heure exige une lucidité éloignée des illusoires compromis? Il ne faut attendre du christianisme de l’époque du nihilisme ni sécurité, ni douceur, ni transaction.
Ni transaction. Je ne veux pas dire par là que le christianisme de nos jours ne doit pas entrer dans un dialogue et une discussion avec l’athéisme et le nihilisme. Au contraire et il fait même bien plus que cela, car il porte en lui l’athéisme, le nihilisme, et en général l’anti-christianisme, comme un problème intérieur, comme une possibilité à vaincre et à dépasser avec la conscience que s’il n’y parvient pas, il n’a d’autre perspective que sa propre fin, possibilité dont il lui faut accepter le risque et qu’il doit explorer jusqu’au bout, quitte à en être détruit. Mais cette formulation est différente toto coelo de la formulation pleine de compromis et éclectique du spiritualisme, caractérisée par l’illusion de pouvoir adopter au fur et à mesure la dernière philosophie qui se présente, et d’en tirer d’une certaine manière une profession de théisme, espérant pouvoir concilier cette attitude même avec le nihilisme de sorte à pouvoir accepter la négativité pour en faire surgir comme par un glissement naturel la positivité.
Ni sécurité. Un christianisme qui se veut actuel repousse la sécurité d’un conformisme ignorant des problèmes, sourd aux alarmes, avide de certitudes, définitivement fermé, sachant bien que cette position est la négation même du christianisme. Ce n’est pas le lieu ici de démontrer le fait bien connu qu’en général, la foi n’a rien à voir avec la certitude, et ce serait même contraire à sa nature si elle prétendait se fonder sur des «certitudes», ce qu’elle réclame d’abord étant tout autre. Mais il n’est pas inopportun de noter la consonance particulière qui demeure entre la problématique intrinsèque et constitutive de la foi et une problématique aussi radicale et profonde que celle du doute contemporain puisque toute deux s’immergent spontanément dans l’abîme, celui du mystère et du néant et sont de ce fait toutes deux ennemies de la sécurité. Il s’agit de la «sécurité» déjà mal vue par saint Paul, eirènè kai asfaleia [Paix et sécurité] (I Thess. 5, 315), et ouvertement réprouvée par Luther: Nulla pugna hodie tam est necessaria quam contra pacem, securitatem, accidiam et tepiditatem [Aujourd’hui aucun combat n’est plus nécessaire que celui contre la paix, la sécurité, l’inertie et la tiédeur]. En effet, non majus periculum quam nullum periculum [Pas de plus grand péril que l’absence de péril], car alors l’attention, ou plutôt la tension est moindre, d’où la démotivation, la tiédeur (tepidus, hoc est in pace securus), la foule des chrétiens qui n’en ont que le nom (multitudo tepidorum et literalium christianorum) en un mot l’abolition du christianisme (Psalmenscholien, Ps. 68).
Et toute la longue polémique de Kierkegaard contre la chrétienté entendue comme christianisme rendu facile et affadi, malléable et accommodant, qui ne sait pas tenir tête à la difficulté et est prêt à n’importe quel compromis pour se faire accepter, prend le même chemin. Le christianisme n’existe plus, remplacé par la chrétienté, où tous sont sûrs d’être chrétiens, où personne ne pose le problème du devenir chrétien, ou l’on ne prêche plus «l’exigence mais seulement l’indulgence». Le christianisme a un caractère tragique car il fait de toute l’existence une souffrance continue, un sacrifice constant, une crucifixion: «Un homme doit être fou pour entrer dans le christianisme si ce n’est pas la conscience du péché qui l’y pousse» et un impératif catégorique qui l’y contraint car, du point de vue humain, le chrétien «est le plus misérable de tous». Une foi aussi difficile, exigeante où «l’on n’est jamais sûr ne serait-ce qu’un moment» a été transformée en une doctrine compatible avec le monde, privée de mordant, qui, au fond, dans sa «douceur ramollie» est l’abolition même du christianisme. Un christianisme actuel ne peut être que du genre de celui de Luther et de Kierkegaard, un christianisme qui vomit les tièdes.
Ni douceur. Autrement dit: pas de sentimentalisme, celui plaintif et doloriste ou doux et consolant, l’un visant à endormir la douleur par les larmes, et l’autre à chercher un doux réconfort aux maux de la vie. Ce n’est pas que l’authentique christianisme refuse tout espoir de consolation, ce qui est une aspiration bien légitime des hommes qui souffrent, car il tomberait alors dans la complaisance morbide de l’auto-torture. Mais la consolation chrétienne est dialectique: non seulement durement conquise à travers la souffrance, mais aussi constamment accompagnée par elle. Pour le christianisme, il n’y a pas d’autre consolation que le pardon, et elle est en soi absolue et définitive, mais l’unique voie pour la rejoindre est celle de l’expiation, qui est un Schmerzenweg [chemin de douleur] angoissant. En outre cette consolation est à un haut niveau, bien au-dessus de la souffrance que la simple sagesse humaine suffit à amortir: elle s’obtient en s’immergeant dans le creuset du désespoir et on peut dire que le désespoir en est la secrète conscience et la substance intime. Et cela n’a rien à voir avec ce léger christianisme consolateur, fait d’âmes honnêtes mais simples, inconscientes de la torturante dureté du christianisme, et surtout ignorant ce désert de désespoir qui s’étend au fond de la conscience contemporaine et qui doit pour cela être bien présent à un christianisme en prise avec l’actualité.
Du reste la situation de Dieu est tragique et ne peut pas ne pas l’être: l’homme lui a fait rater sa création et maintenant ce ne peut être que lui, Dieu, qui la répare. En ce qu’elle est inséparable de la reconnaissance du négatif, l’affirmation même de l’existence de Dieu est donc tragique. C’est en ce sens que l’athéisme vraiment indépassable est celui qui naît de la négation du mal ou qui y culmine et qui donc a aboli en lui-même toute trace ou résidu de tragique. Le christianisme ne cherche ni à montrer que le mal n’est pas ce qu’il est, ni à amoindrir ou consoler la souffrance; bien plutôt, il montre le mal dans toute son horreur et enseigne à savoir souffrir surtout pour les autres. Certes, il s’agit d’un christianisme dur, difficile, âpre, rigoureux, sans illusions ni complaisances, qui convient à la pensée tragique. C’est le type de christianisme qui fait dire à l’Évangéliste: «Le ciel est celui des violents» (Mt. 11, 12), et à saint Paul que «Dieu ne nous a pas donné un esprit de timidité mais de force»: ou gar edôken èmin o Theos pneuma deilias, alla dunameôs (II Tim. 1, 7). Loin de tout esprit servile, pneuma douleias, et fortifié par la puissance divine, le Christ sent qu’il peut dire: «Je peux tout», panta iskuô, je suis prêt à endosser l’armure de Dieu, tèn panoplian tou Theou, et à livrer la belle bataille, ton kalon agôna.
La pensée tragique trouve confirmation et légitimation dans le fait que, sur Dieu, la christologie est beaucoup plus révélatoire que la métaphysique. Il n’y a pas de vraie «théologie» sans christologie selon la parole de l’Évangéliste: oudeis -erketai pros ton patera ei mè di emou, nemo venit ad Patrem, nisi per me [Personne ne vient au Père que par moi], et qui videt me, videt et patrem, oth ethôrakôs eme ethôraken ton patera [Qui m’a vu, a vu le Père] (Jean 14, 6 et 9). C’est pourquoi saint Paul ne veut rien savoir d’autre que le Christ en tant que crucifié: ou gar ekrina ti eidenai ei mè Ièsoun Criston kai touton estaurômenon (I Cor. 2, 2). C’est ici qu’intervient la pensée tragique au sens où le problème de Dieu est médié par le problème du mal et de la douleur et qu’un accès à la divinité n’est possible qu’à travers le Dieu souffrant et rédempteur. Le problème aujourd’hui n’est plus celui d’une théologie naturelle, qui soit acceptable même par la raison pure, mais celui, bien plus actuel, de la christologie; d’une christologie pour ainsi dire laïque qui, comme pensée tragique est en mesure de rassembler tout le monde, croyants et non-croyants. Le principe, Dieu par Jésus-Christ, est celui par lequel Pascal reprend le principe johannique: nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ (Br. 547). Mais à travers le Christ on connaît non seulement Dieu, mais nous-mêmes et notre misère: ceux qui ont connu Dieu par médiateur connaissent leur misère (Br. 543). C’est seulement dans la connaissance du Christ que l’on peut trouver et Dieu et notre misère (Br. 527). Ce qui est une vigoureuse affirmation de la pensée tragique. Dieu et le négatif sont inséparables et l’expérience de l’un n’est pas possible sans l’expérience de l’autre. Unique doit être l’expérience de Dieu et de la négativité, que ce soit celle de la souffrance du rédempteur ou celle du mal de notre misère humaine.
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1. [N.d.t.] En français dans le texte. Pareyson cite Pascal dans lédition Brunschvicg (Br.), Pascal Pensées et Opuscules, Classiques Hachette, à la fin de laquelle on trouvera une table de concordance avec dautres éditions dont celle de Lafuma plus utilisée de nos jours.
2. [N.d.t.] Pareyson cite toujours les auteurs français dans le texte original. Nous avons omis de le signaler à chaque occurence.
3. [N.d.t.] Le passage complet dit: "Mais si notre injustice démontre la justice de Dieu que dire? Dieu serait-il injuste en nous frappant de sa colère?"
4. . Cf. supra, "Lexpérience religieuse et la philosophie" § 14.
5. [Note de léditeur italien] Cf. "Dal personalismo esistenziale allontologia della libertà" §§ 10-13 in Esistenza e persona, Mursia, Milan, 19854, pp. 25-37.
6. [N.d.t.] Disfazione, néologisme sans équivalent en français et que lon peut tenter de rendre ainsi.
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