éditions de l'éclat, philosophie

LUIGI PAREYSON
ONTOLOGIE DE LA LIBERTÉ


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salottino del libro

Un "discours téméraire":
le mal en Dieu

1. Exemples de "discours téméraires": Maître Eckhart et Angelus Silesius.


Le mal en Dieu: quelle expression déconcertante! Déconcertante, oui, ou plutôt bouleversante et peut-être même déroutante. Mais guère plus que certaines expressions de Maître Eckhart qui ont suscité controverses, condamnations et discussions à n’en plus finir, ni non plus d’Angelus Silesius qui s’en est inspiré. Quoi de plus audacieux et "téméraire" que de dire que Dieu n’est rien? Et pourtant Maître Eckhart le dit: Dieu n’est rien de rien, Er it nihtes niht ; "Je serais dans l’erreur si j’appelais Dieu un être, comme si je disais que le soleil est pâle ou noir"; "Quand nous présentons Dieu dans l’être nous le présentons sur son parvis, car l’être est son parvis; mais où est donc son temple?" Et Angelus Silesius le dit aussi: Gott ist ein lauter nichts, Dieu est un authentique néant, un pur et simple néant, Gott ist warhafftig nichts, un néant opaque et ténébreux, ein Tunkles nicht ; la pauvreté est sa principale caractéristique: Gott ist das ärmste Ding, car il est le vide et le désert: die Gottheit ist die Wüste.
Leurs déclarations sur la nullité du monde sont tout aussi déconcertantes. Eckhart dit qu’"en dehors de Dieu il n’y a que le néant", extra ipsum nihil est : "Il n’y a rien hors de Dieu", Niht ûzer gote enist. Toutes les créatures sont un pur néant: Omnes creaturae sunt unum purum nihil: non dico quod sint quid modicum vel aliquid, sed quod sint unum purum nihil. Et, dans un même registre, Angelus Silesius: le monde n’est que néant, Die Welt ist eitel nichts ; dire créature, c’est comme dire néant, das Nichts die Creatur.
Prises en un sens métaphysique ces déclarations sont respectivement une affirmation de nihilisme radical et une affirmation de total panthéisme. Mais serait-ce leur signification? Il faut, on le sait, les considérer comme des expressions de théologie négative et, dans ce cadre-là, tout reprend sa place: elles apparaissent alors extrêmement appropriées, ou plutôt se montrent comme les seules que l’on peut énoncer dans ces conditions. On connaît d’ailleurs les inconvénients d’une pure et simple traduction ou transcription de la mystique en philosophie, comme l’enseigne d’une manière évidente l’exemple de Spinoza qui a donné un contenu métaphysique à la parole paulinienne, in illo vivimus, movemur et sumus, pour en tirer le panthéisme le plus extrême de tous les temps. Parler philosophiquement de l’expérience religieuse n’est possible que d’une manière herméneutique, grâce à laquelle la nature même de la conscience religieuse est respectée dans le moment même où sa signification pleinement humaine est éclairée et où en sont tirés des sens universels capables d’intéresser chaque homme, même les non-croyants, puisque ce type d’universalisation, qui est communicatif et existentiel en même temps que rationnel, n’est pas objectivant et démonstratif et vise plus à susciter l’intérêt qu’à exiger ou imposer le consensus. Il n’est pas étonnant alors que dans la philosophie comme herméneutique de la conscience religieuse telle que je la propose et la préconise, toute affirmation ait en même temps un caractère philosophique et religieux, simultanément dis-je et non alternativement ou inégalement, au sens où, alors que le discours mythique parle à la conscience religieuse, le discours herméneutique parle à l’esprit philosophique, et un fait religieux est en même temps un contenu de foi, qui concerne l’individu comme tel ou comme membre d’une église, et un problème de sens, philosophique et universel.
Pour revenir à Maître Eckhart et à Angelus Silesius, il est clair qu’ils expriment leur expérience mystique dans un langage dont les termes sont utilisés en un sens mythique, symbolique, dialectique, comme c’est d’ailleurs le cas dans le langage de la théologie négative et de l’expérience religieuse en général. Dans ce contexte, l’affirmation que Dieu est néant est au moins resituée dans le sens où la divinité implique une négation de la négation, à la fois dans la réalité divine et dans le discours humain. Dieu est réellement négation de la négation, negatio negationis, ou encore versagen des versagennes: "Toutes les créatures ont en elles-mêmes une négation: l’une nie être l’autre … Mais Dieu a une négation de la négation: il est un et nie toutes les autres choses, car aucune n’est hors de Dieu." Et la négation de la négation n’est autre que l’affirmation: Negatio vero negationis purissima et plenissima est affirmatio: ego sum qui sum. Ce rappel de la déclaration divine de l’Exode éclaire le sens de la transcendance divine: la transcendance de l’un est verbalement négation, sed in significato, cum sit negatio negationis, est mera affirmatio, et même purissima affirmatio et plenitudo termini affirmati.
La négation de la négation est à tel point medulla et apex purissimae affirmationis, que le résultat du procédé dialectique suivi par l’homme est précisément la reconnaissance de la plénitude ontologique de Dieu qui exclut donc tout nihilisme métaphysique. Nier que Dieu soit être ne signifie pas en diminuer l’être ou le lui retirer, mais plutôt l’en augmenter et le lui attribuer: Daz ich aber gesprochen hân, got ensî niht ein wesen und sî über wesene, hie mite enhân ich im niht wesen abegesprochen mêr; ich hân ez in im gehoehet. Et on peut en dire autant de la réalité du monde considérée comme un néant: hoc dicendo non destruimus esse rerum, sed constituimus ; ce qui exclut totalement non seulement le nihilisme mais aussi le panthéisme; comme on pourrait le vérifier par une enquête appropriée, circonstanciée et consciente des problèmes relatifs aux concepts ici mobilisés, d’analogie, symbole, dialectique, affirmation-négation, et bien mieux qu’avec mes réflexions purement indicatives et préliminaires.
Ainsi, même pour Angelus Silesius qui, précisément, au moment où il dit que "Dieu est néant", ajoute qu’il est plutôt "surnéant", se risquant ainsi à affirmer la plus profonde et véritable réalité de Dieu, qui ne peut être atteinte que par-delà la négation.
Die zarte Gottheit ist ein nichts und übernichts
wer nichts in allem sicht, Mensch glaube, dieser sichts.
La Déité frêle est un rien, un Sur-Rien;
qui rien ne voit en tout, crois-moi, homme le voit *1
L’Ubernichts, le Sur-rien, est la réalité profonde, qui n’est repérable qu’au-delà et par la négation; c’est l’Übergottheit, qui s’annonce dans un autre distique admirable:
Was man von Gott gesagt, das gnüget mir noch nicht
Die über Gottheit ist mein Leben und mein Liecht
Ce qu’on a dit de Dieu ne me suffit encore:
La Surdéité est ma vie, ma lumière*.
S’il n’est pas être, Dieu est toutefois "Superêtre", comme conclut Silesius en suivant la tradition dionysienne:
Was ist das wesen Gottes? Fragstu mein ängigkeit?
Doch wisse, dass es ist ein’ überwesenheit.
Qu’est-ce que l’essence de Dieu?Tu le demandes
à mon angoisse?
Sache alors qu’il est une Superessence.


2. Le Mysticisme comme nihilisme et comme panthéisme.


Et pourtant toutes ces expressions de caractère absolument religieux et même très exactement mystiques ont été interprétées par beaucoup dans un sens nettement panthéistique. Cela vient de ce qu’on leur a appliqué une réflexion philosophique qui ne respectait pas leur caractère mystique et religieux et donc existentiel et inobjectivable, une réflexion impatiente d’en tirer hâtivement des conclusions et des concepts qui puissent servir dans un contexte objectif et démonstratif: en un mot, une réflexion métaphysique et non herméneutique. Il est facile d’imaginer quel panthéisme rigoureux et cohérent on peut, avec cette méthode, tirer des textes de Eckhart et de Silesius qui trouvent racine dans l’expérience religieuse que traduit une interprétation mystique de saint Jean, ut sint unum sicut et nos, i{na w|sin e}n kaqw`" hJmei`" [Pour qu’ils soient un comme nous] (Jn, 17, 11).
Ici, les expressions des deux auteurs deviennent extrêmement audacieuses, marquées par un sens profond de la déification de l’homme consécutive à l’inhabitation de Dieu en lui: entre Dieu et l’homme s’instaure aussi cette identité qui subsiste entre le Père et le Fils, dont parle l’évangile de Jean quand il fait dire au Christ: Et mea omnia tua sunt et tua mea sunt [Et tout ce qui est à moi est à toi, et ce qui est à toi est à moi] (Jn, 17, 10). Il n’est pas étonnant alors que soient apparues condamnables les idées qui, dans la Bulle In agro dominico de 1329, sont attribuées à Maître Eckhart dans la proposition dix: Nos transformamur totaliter in Deum et convertimur in eum [Nous sommes totalement transformés en Dieu et changés en lui]2, et dans la suivante: Quidquid Deus Pater dedit Filio suo unigenito in humana natura, hoc totum dedit mihi [Tout ce que Dieu le Père a donné à son fils unique dans la nature humaine, il me l’a donné tout entier]3. El la Bulle de reprendre: totum dedit mihi sicut sibi [Il me l’a donné tout entier, comme il le lui a donné]; en effet, Maître Eckhart déclare que "Dieu doit se donner à moi en propriété, comme il s’appartient lui-même", et ainsi l’homme "reçoit de Dieu tout ce que Dieu a, en pleine propriété comme lui-même le possède".
En réalité, les expressions eckhartiennes vont même au-delà, inspirées par l’idée de la "naissance de Dieu dans l’âme" ou Gottesgeburt, et d’une virtus ou Kraft de l’âme qui est tout un avec l’opération de Dieu (ipse me operatur suum esse unum). Sur cette voie Eckhart en vint à affirmer que l’homme avec sa force ou puissance crée le monde et engendre le fils de Dieu: Una virtus est in anima quae habet unam operationem cum deo. Ipsa creat et facit omnia cum deo, et cum nullo habet aliquod commune, et generat una cum patre eundem filium unigenitum. L’homme non seulement égale Dieu, mais le dépasse, au même sens où Dieu dépasse l’être, étant son pur être au-dessus de l’être. "Dans ce même être de Dieu où Dieu est au-dessus de l’être et de la distinction, j’étais moi-même, je me voulais moi-même, je me connaissais moi-même pour faire cet homme que je suis"; toutes expressions dans lesquelles l’usage de l’imparfait indique une expérience d’éternité et où l’adoption de la première personne témoigne de l’indépassable inobjectivabilité du discours.
Ici les expressions eckhartiennes atteignent des sommets si élevés de la pensée que je ne résiste pas à la tentation de citer tout le passage dont on ne sait s’il faut davantage admirer la sublimité ou la profondeur, le sommet spéculatif ou la puissance suggestive, et je crois ne pas faire injure au lecteur si je cite, à côté de la traduction, le texte original, si éloquent dans son essentialité nue et brute et dans son audace inouïe et innocente. "Avec ma naissance naissent toutes les choses, et je fus cause de moi-même et de toutes les choses: si je l’avais voulu je ne serais pas et toutes les choses ne seraient pas; et si je n’avais pas été, "Dieu" non plus ne serait pas; du fait que Dieu est "Dieu", je suis moi la cause; si je n’étais pas, Dieu ne serait pas "Dieu"." In mîner geburt dâ wurden alliu dinc geborn, und îch was sache mîn selbes und aller dinge; und haete ich gewolt, ich enwaere niht, noch alliu dinc enwaeren niht; und enwaere ich niht, so enwaere ouch "got" niht. Daz got "got" ist, des bin ich ein sache; enwaere ich niht, sô enwaere got niht "got".
L’austère vigueur des expressions eckhartiennes se retrouve, adoucie mais non pour autant atténuée, dans les lumineux et sereins distiques d’Angelus Silesius, qui savent condenser dans leur épigrammatique brièveté et dans leur simplicité dépouillée, des mondes entiers de pensées difficiles et abyssales. Lui aussi dit que "Dieu n’est rien sans moi" et "ne peut rien faire sans moi".
Nichts dünkt mich hoch zu seyn: Ich bin das höchste Ding
Weil auch Gott ohne mich Ihm selber ist gering
Rien ne me semble haut: je suis la chose la plus haute,
Car Dieu même sans moi est pour soi peu de chose*.
Gott mag nicht ohne mich ein eintziges Würmlein machen:
Erhält’ ichs nicht mit ihm, so muss es straks zukrachen.
Dieu sans moi ne peut faire un simple vermisseau;
Si je ne le maintiens avec lui, c’est sa ruine*.
Ich weiss das ohne mich Gott nicht ein Nu kan leben
Werd’ich zu nicht Er muss von Noth den Geist auffgeben.
Je sais que Dieu sans moi ne peut vivre un moment;
Si je m’abîme, il rend l’esprit de dénuement*.
"Tout consiste en toi et moi, créateur et créature":
Nichts ist als Ich und Du; und wenn wir zwey nicht sein,
So ist Gott nicht mehr Gott, und fällt der Himmel ein.
Rien n’est que moi ni Toi; et s’il n’y a pas deux
Alors Dieu n’est plus Dieu et s’écroule le ciel.*
On pourrait multiplier ces citations, toutes admirables; mais je n’en examinerai que quelques-unes où les expressions susdites reviennent toutes à la réciprocité de l’homme avec Dieu, et même à leur identité, en leur double et unique naissance et en leur engendrement mutuel:
Hört Wunder! Christus ist das Lamb und auch der Hirt
Wenn Gott in meiner Seel ein Mensch gebohren wirdt.
Miracle, écoute! Christ est à la fois agneau et berger,
quand Dieu naît homme dans mon âme.
Ich bin Gotts Kind und Sohn, Er wieder ist mein Kind:
Wie gehet es doch zu dass beide beides sind
Je suis enfant et fils de Dieu, et il est à son tour mon enfant
Mais comment se fait-il que tout deux soyons l’un et l’autre?
En réalité, à travers les idées de naissance de Dieu en l’homme et de naissance éternelle de l’homme, s’explique comment il arrive que l’homme, "engendré par Dieu, engendre Dieu à son tour". Naissance spirituelle et naissance éternelle coïncident:
Die geistliche Geburt, die sich in mir eraügt,
ist eins mit der, durch die den Sohn Gott Vater zeugt.
La naissance spirituelle qui se reconnaît en moi
est une avec celle par laquelle Dieu le Père engendre le fils.
Il est clair — faut-il le répéter — que ces expressions ne peuvent être introduites comme telles dans un contexte philosophique, ni être traduites dans un langage objectivant sans en déformer la signification et en trahir les intentions. Ce n’est que si on les considère comme un discours indirect et allusif qu’elles conservent leur authentique teneur, qui est religieuse et mystique, et donc d’une singularité existentielle. On ne peut le faire qu’au moyen d’une réflexion philosophique de caractère herméneutique, capable d’en maintenir la nature religieuse et en même temps d’en universaliser le sens par une communication à la fois rationnelle et existentielle. Mais ce n’est pas ainsi que Hegel a procédé en interprétant la pensée eckhartienne. La thèse selon laquelle si Dieu n’était pas, je ne serais pas non plus et si moi je n’étais pas, Dieu ne serait pas non plus, lui semble une véritable identification métaphysique des deux termes, et il persiste dans cette interprétation en se fondant sur d’autres textes qui semblent suggérer l’idée que Dieu se connaît et s’aime dans l’homme, ou bien prend connaissance de soi à travers la connaissance que l’homme a de lui comme celui où il dit: "L’œil dans lequel je vois Dieu est le même œil dans lequel Dieu me voit. Mon œil et l’œil de Dieu sont un seul et même œil, une seule et même vision, une seule et même connaissance, un seul et même amour4." Ce qui signifie que dans ma naissance éternelle Dieu pense en moi, et sa pensée est la mienne, et ma pensée et celle de Dieu sont une unique pensée.
On trouve de très nombreux passages de ce genre chez Angelus Silesius et si je ne les cite pas c’est pour ne pas allonger outre mesure cet exposé. Mais je ne peux renoncer à celui-ci:
Mensch liebete sich Gott nicht selbst durch sich in dir,
Du köntest nimmermehr Ihn lieben nach gebühr
Homme, si Dieu ne s’aimait Lui-même en toi,
Jamais comme il convient tu ne pourrais l’aimer*.
Pourquoi face à ce texte ne peut-on s’empêcher de songer à Spinoza quand il affirme que mentis Amor intellectualis erga Deum est ipse Dei amor, quo Deus se ipsum amat [l’Amour intellectuel de l’Esprit envers Dieu c’est l’amour même de Dieu dont Dieu s’aime lui-même (Ethique V, prop. xxxvi)]; d’où la question que l’on ne peut pas non plus s’empêcher de poser: interpréter Spinoza signifie-t-il s’en tenir à sa rationalisation de la mystique ou bien saisir la racine mystique de sa pensée?
De toute façon, il est évident que Hegel a lu Maître Eckhart avec une clef rationaliste en donnant à ses expressions un contenu métaphysique. Il est étonnant qu’il ait fini par en faire un de ses précurseurs, suivi aveuglément en cela par l’historiographie idéaliste qui l’a tiré vers le panthéisme, en accréditant ainsi l’interprétation abusive qui, depuis le début, l’a confiné dans l’alternative du panthéisme et du nihilisme. En disant cela, je ne cherche pas à retirer à la pensée eckartienne sa puissance d’impact, immense et impressionnante, et je voudrais même plutôt en souligner la force inquiétante et rappeler l’ébranlement salutaire qui en résulte: je désire seulement la débarrasser des déguisements indus qui, en la soustrayant au scandale, risquent de la marginaliser et d’en diminuer l’efficacité. Et si Hegel a souligné chez Angelus Silesius tout comme dans la pensée eckartienne l’aspect disons "panthéiste", Leibniz en a mis en lumière l’aspect nihiliste quand il écrit, dans une lettre citée par Heidegger, que"chez les mystiques on trouve des passages extrêmement audacieux, pleins de métaphores ardues et qui tendent presque à l’athéisme, comme on le remarque dans les poésies allemandes, au demeurant fort belles, d’un certain auteur nommé Angelus Silesius".




3. Préliminaires au "discours téméraire".


Le lecteur m’excusera, d’une part d’avoir peut-être trop multiplié les citations, et de l’autre de n’avoir pas approfondi davantage des sujets aussi ardus et importants, mais il m’était difficile de renoncer à citer des extraits à la fois si brillants et profonds et mon propos d’ailleurs était plus de donner des indications que de produire une véritable recherche.
Ce que j’ai dit jusqu’ici vaut comme exemplification d’expressions qui semblent avoir un caractère extrémiste et inadmissible et qui, en revanche, sont explicables et acceptables si on les replace dans leur contexte: l’affirmation déconcertante que Dieu est néant et l’identification de Dieu et de l’homme perdent leur signification d’athéisme, de nihilisme métaphysique, de monisme et de panthéisme quand on leur redonne leur sens originaire de théologie négative et d’union mystique, où elles se montrent par ailleurs douées d’une grande et incontestable originalité et d’une extraordinaire efficacité. Je dois même dire que dans aucune lecture la pensée d’Eckhart et celle de Silesius ne révèlent leur aspect vigoureusement original et leur force incomparable, sauf dans celle que j’aimerais proposer et qui les considère comme de brèves et lumineuses perspectives sur la liberté originaire, c’est-à-dire sur le néant de la liberté comme pur commencement et sur l’indivisibilité de la liberté à tous ses niveaux.
De cette exemplification je voudrais me servir pour me défendre des équivoques et des malentendus, ainsi que des considérations adverses suscitées par une de mes propositions d’identifier Dieu non comme cause, mais comme origine du mal, thèse qui s’inscrit dans une certaine tradition, qui, je dois le reconnaître, n’est pas habituelle et courante, bien qu’elle ait dans le cours des âges d’illustres quoique rares représentants. J’admets que cette thèse est, comme je l’ai dit au début, difficile et déconcertante, mais je n’ai pas l’intention de renoncer à ce qu’elle a d’ardu et de scabreux: je ne veux ni en atténuer ni en éteindre l’incandescence, mais seulement me débarrasser, grâce à quelques précisions, des interprétations et objections hors de propos qui, au lieu de prendre ma thèse en bonne part — comme il faudrait justement l’interpréter —, préfèrent la prendre en mauvaise part.
J’accepte tout de suite que cette thèse soit considérée comme un tolmhro;" lovgo" [discours téméraire] pour parler comme Plotin (VI, 8, 7, 11), mais — si licet — pas plus que les discours d’Eckhart ou de Silesius auxquels j’ai fait référence plus haut. Je dois toutefois attirer l’attention sur le fait que l’expression "le mal en Dieu" est fortement elliptique, et peut-être est-ce en cela que résident les motifs de perplexité qu’elle a suscité, que, de ce point de vue, on peut facilement écarter et dépasser pourvu que l’on se rappelle la recommandation de Plotin, paranohtevon ejn toi`" lovgoi" [il faut relâcher notre pensée (logique) dans nos discours (VI, 8, 13, 5)], dans les cas où une relative "imprécision" sert la compréhension et la communication de la signification essentielle.
L’expression "le mal en Dieu" ne signifie pas que Dieu rencontre et trouve en lui-même le mal comme faisant partie de sa propre réalité, comme constitutif de sa propre essence, au moins au début, et que, le trouvant au fond de lui-même, il entre en conflit avec lui pour le vaincre et le dépasser, commençant ainsi un processus théogonique où il cherche à être complètement Dieu, à mesure qu’il réussit à expliciter le mal et à l’expulser définitivement de lui. Je ne veux en aucun cas parler d’un fond obscur de la divinité qui, en Dieu, servirait de réservoir ou de réceptacle du mal, ni d’une supposée progressive neutralisation du mal au cours de l’évolution divine. Le mal n’est pas présent dans l’essence divine même de façon purement provisoire et en attendant d’en être éliminé, mais il est vaincu par l’existence même de Dieu qui consiste justement en la victoire sur le mal: l’acte par lequel Dieu s’engendre lui-même est celui-là même par lequel le néant est vaincu et le mal mis en déroute.
Dieu défait et élimine le mal dans l’acte même par lequel il s’engendre lui-même et sans que l’on puisse dire pour cela que le néant et le mal préexistent à son existence. L’unique "expérience" que Dieu a du néant et du mal est l’acte même par lequel il en triomphe par sa propre existence; mais cette "expérience", pour ainsi dire, il l’a et la fait, et c’est cette "expérience" l’unique signification de l’expression "le mal en Dieu". Il ne s’agit pas d’une présence réelle du mal dans la divinité: ce qui est présent dans la divinité n’est pas la réalité du mal, mais la possibilité du mal, le mal comme possibilité, ou plutôt même comme possibilité vaincue et dépassée.
D’autre part, on ne peut pas dire que l’homme, qui a le pouvoir de réaliser le mal, ait une créativité telle qu’il puisse l’inventer lui-même. Le mal sans aucun doute préexiste à l’homme, comme en témoigne du reste l’omniculpabilité et l’omniresponsabilité humaine, c’est-à-dire le fait que chaque homme, indépendamment de ses fautes actuelles et personnelles, se trouve dans une solidarité radicale et première avec tous les autres dans la faute et même dans la douleur. Le mal donc préexiste à l’homme. Et où si ce n’est en Dieu? Une des significations de l’expression "le mal en Dieu" est la préexistence du mal à l’homme, le fait que le mal est ontologique et originaire et qu’à ce titre il concerne toute l’humanité, tous les hommes solidairement et indivisiblement.
Telle est la théorie que je propose, et les pages qui suivent constitueront justement une exposition, un développement et un approfondissement de ce que je viens de dire en des termes plutôt — et peut être trop — concis. Je désire en tout cas signaler d’ores et déjà l’inaptitude de la pensée objectivante et démonstrative à comprendre "le mal en Dieu", qu’elle tend à considérer in malam partem avec les réactions artificielles et abusives que l’on sait. Nous sommes dans le règne de l’inobjectivable où la pensée objectivante n’a pas droit de cité, ni pour affronter et traiter les questions qu’on y rencontre, ni pour comprendre et juger les théories qui y sont proposées, lesquelles, en tant qu’elles sont dictées par la pensée indirecte, existentielle, herméneutique, en d’autres termes mythique, symbolique, dialectique, entendent défendre leur pleine et entière validité. Tel est le côté par lequel la thèse du "mal en Dieu" peut et doit être prise in bonam partem, sans que soit éliminé pour autant son caractère indubitablement inquiétant et bouleversant, ce qui risquerait d’amoindrir et d’éteindre l’incandescence du problème du mal.
Cette théorie implique certes l’ambiguïté et la duplicité divine et inscrit le désaccord au cœur de la réalité; elle admet la méontologie comme l’autre versant de l’ontologie et ne renonce pas à mettre en lumière certains des aspects obsédants et troublants de la réalité, et même de la divinité. Et pourtant, selon moi, elle ne compromet en rien la positivité de Dieu, et même en tire son sens et l’authentifie en même temps, réussissant à la présenter de la manière qui convient, éloignée, aussi bien de toute assurance doucereuse et apaisée que de toute méfiance excessive et indiscrète.
On a prétendu que cette théorie démonisait ou satanisait la divinité et allait dans le sens d’une pure et simple "reduplication", aussi inutile sur le plan des faits que délétère sur le plan des principes. Je suis convaincu de ne pas avoir à me défendre de telles accusations, non seulement parce que tout cela est extrêmement loin de mes intentions, mais aussi parce que la théorie que je propose échappe d’elle-même à ce genre de critiques, en ce que, comme je l’ai dit, non seulement elle ne compromet pas la positivité de Dieu, mais la présente de la manière qui convient. Cela me paraît évident si on se rapporte à ce que j’ai déjà écrit en d’autres endroits, auxquels je renvoie simplement afin de ne pas me répéter5; et je crois que ce sera encore plus évident après les précisions et les approfondissements que ces pages proposent d’offrir.


4. Discours existentiel et herméneutique.


Il serait peut-être prématuré d’affronter maintenant directement la question sans avoir d’abord abordé deux points: le caractère pour ainsi dire "mythique" de l’expression "le mal en Dieu" et sa signification plus religieuse que morale. Quant au premier point, je voudrais rappeler que mon propos est existentiel et herméneutique. En tant qu’existentiel, il se réfère à l’existence qui est en même temps relation à soi et relation à l’autre, concentration et imprésentabilité, tout à la fois singulière et intentionnelle, personnelle et ontologique; il n’est donc ni purement subjectif et conscientiel, ni trompeusement spéculaire et objectif. L’existence est en soi rapport à l’être et, en vertu de ce lien indissoluble qui indique d’un côté que toute personne singulière est une interprétation de la vérité et de l’autre que l’être échappe sans cesse face à toute tentative de le saisir, elle est la sphère de l’inobjectivable et, comme la liberté, elle est sans limite. Il s’ensuit que toute communication, même si elle se fait en des termes rationnels, a toujours un fondement existentiel qui en établit la signification authentique et n’est possible qu’à travers des résonances personnelles qui s’enracinent dans la communauté de la situation humaine, et aussi que tout discours sur l’être a toujours un caractère indirect et évocateur où l’apparente inadéquation du langage lui garantit un excédent de signification.
Étant herméneutique, mon propos se réfère à quelque chose de "préexistant" dont il s’agit de valider la véritable signification pour l’exposer en des termes universels capables de susciter l’intérêt à défaut de l’approbation de tous les hommes. Ce "quelque chose de préexistant" est justement l’existence au sens que je viens d’éclaircir, de sorte que mon propos comme herméneutique est une réflexion philosophique et rationnelle portant sur l’expérience existentielle, c’est-à-dire sur l’interprétation de la vérité que chacun est, toujours actualisée dans la liberté, c’est-à-dire dans l’approbation ou dans le refus, dans l’acceptation ou dans la négation, dans la fidélité ou dans le reniement. Il s’agit de l’interprétation d’une interprétation, de l’interprétation réfléchie d’une interprétation réelle, en somme de l’interprétation philosophique d’une expérience existentielle, avec des intentions clarificatrices et universalisantes, autrement dit destinée, d’un côté, à problématiser l’expérience existentielle et à mettre en lumière son caractère révélatoire et, de l’autre, à en tirer des significations universelles, non au sens conceptuel et démonstratif du terme, qui vise nécessairement à emporter l’assentiment, mais au sens existentiel, qui insiste sur un "intérêt" largement humain, sur une résonance qui suppose une consonance entre les personnes. Le discours herméneutique ne renonce pas à la rationalité, mais exclut seulement qu’elle ne puisse être déterminée et définie que sous une forme conceptuelle, ratiocinante, démonstrative; on peut même dire qu’il souhaite et favorise l’intervention active et opératoire de la rationalité dans un discours qui se présente fondamentalement comme mythique, symbolique, dialectique.
Ces trois caractères du discours herméneutique apparaissent clairement dans le langage où ils sont énoncés qui n’est pas strictement signifiant, mais authentiquement révélateur de sorte qu’il manifeste sa vérité non pas tant dans l’explicitation que dans l’occultation, avec ce mixte de dissimulation et d’illumination qui est le propre de l’indication évocatrice puisqu’il s’agit de ne dire les choses que de la façon dont elles peuvent être dites et de les dire de l’unique manière dont elles se laissent dire. C’est pourquoi dans mon propos herméneutique, le non-dit n’est pas un sous-entendu caché qu’il faudrait découvrir et expliciter, mais plutôt un implicite inépuisable et qui sourd continûment; et ce qui est dit n’est ni aplani et pour ainsi dire aplati, ni strictement défini en ses contours, mais est d’une extrême densité et largement en rapport avec ce qui le circonscrit, s’y oppose et le nie, de manière à laisser place à la vérité dans toute sa profondeur, tout en tenant compte de son ample contexte, n’acceptant que le symbolisme et la dialectique. Tout cela s’enracine dans l’insondabilité même de la liberté dont les manifestations ne supportent pas d’être contraintes ou épuisées dans une trame argumentative et démonstrative, mais sont seulement susceptibles d’être racontées comme dans un récit où règne non pas la simultanéité de parties systématiques, mais la succession de l’avant et de l’après, à la manière d’une série de faits indéductibles et imprévisibles, comme dans une histoire composée d’actes libres, en somme comme dans un mythe premier et originaire.
En disant que "le mal en Dieu" est une expression "mythique" à considérer comme telle, je ne veux certes pas substituer au discours rationnel des fables et des légendes à l’exclusion de tout autre chose, ni le recouvrir de figures produites par une imagination exclusivement mytho-poïétique, mais rappeler la capacité révélatrice de la pensée originaire et profonde et de la pensée herméneutique qui opère en elle et en émerge; de cette manière sont exclues les objections venant de ce que l’on considère mon discours comme s’il était ou devait être objectivant, ou métaphysique au sens objectif et démonstratif du terme. Les considérations qui précèdent m’ont donc semblé utiles pour prévenir les objections qui, en définitive, s’adressent à une métaphysique différente de l’ontologie de la liberté que je veux proposer.


5. Discours éthique et discours religieux.


Une autre observation que je pense utile de faire pour interpréter correctement l’expression "le mal en Dieu" c’est que, de mon point de vue, le discours sur le mal ne peut se limiter à un discours purement éthique, mais est par excellence un discours religieux. Le problème du mal ne se réduit pas à celui de la faute morale, entendue comme infraction à une loi morale, de quelque façon qu’on la conçoive, et comme un acte strictement personnel et lié à la responsabilité individuelle.
Avant tout, il inclut aussi le problème de la souffrance qui n’entre pas dans le domaine plutôt restreint de l’éthique, mais trouve place dans le domaine de la religion, vaste mais on ne peut plus inaccessible. Seule la religion peut, je ne dis pas expliquer, mais éclairer le lien indéchiffrable et mystérieux qui unit faute et douleur, péché et souffrance et c’est la raison pour laquelle c’est à elle que l’on a recours au bout du compte pour le problème du mal. Seule la religion réussit à donner une signification à la souffrance dans son rapport à la faute, car elle la comprend non seulement comme peine et punition, mais surtout comme expiation et rédemption et même plus encore. Seule la religion comprend et montre que la douleur est plus forte que le mal.
Le pardon en soi ne vainc pas le mal car, face au pardon, c’est le pécheur qui veut se racheter par la pénitence, qui, pour être pardonné a le besoin et la volonté de souffrir, qui, en acceptant la souffrance, veut mériter le pardon. Ce n’est pas l’oubli qui vainc le mal car, si fort soit-il, il ne parvient pas à empêcher que du fond de la mémoire ne surgisse à l’improviste, et dans le moment le plus inattendu, le souvenir et le repentir de fautes non expiées, comme le remords dont parle Dostoïevski et qui, des profondeurs, se met à ronger la conscience. Il n’y a qu’une force qui réussisse à avoir raison du péché et c’est la souffrance; pour cette raison, elle est considérée comme le pivot de la condition humaine, l’axe de rotation du négatif au positif, la pulsation du réel, le rythme de l’histoire. Dans l’économie universelle la souffrance est si puissante que l’on ne sait si sa force consiste dans son efficacité rédemptrice ou dans son ouverture révélatoire, non seulement à laver un passé de faute, mais aussi à ouvrir un futur d’espoir, non seulement à expier et à racheter la faute, entreprise déjà extraordinaire, mais aussi à marquer l’inversion du mal au bien et donc à lever le secret du monde, où réside le prodige le plus décisif et le plus bouleversant.
Tout cela transcende le plan de l’éthique et pénètre au cœur de la religion. La douleur est le lieu de la solidarité de Dieu et de l’homme: il n’y a que dans la douleur que Dieu et l’homme réussissent à se rencontrer, à s’accorder et à collaborer; ce n’est que de la souffrance, divine ou humaine, que peut jaillir le salut du monde, car l’amour qui s’instaure entre Dieu et l’homme ne peut être qu’amour de la croix de la part de Dieu et amour du martyre de la part de l’homme, autrement il n’échappe pas à l’alternative d’une langueur affectée ou d’une cruauté impétueuse. Ce n’est que si Dieu et l’homme ont partagé la douleur qu’ils pourront collaborer dans la grâce. Il est extrêmement tragique que ce soit seulement dans la souffrance que Dieu réussisse à secourir et à sauver l’homme et que l’homme réussisse à se racheter et à s’élever à Dieu; mais ainsi la douleur se manifeste comme le nœud vivant entre divinité et humanité, comme une nouvelle copula mundi, comme la signification de la vie et la clef de voûte universelle. Seule la souffrance contient et dévoile le secret de l’être. Ce principe est un des points d’appui de la pensée tragique: sans la souffrance, le visage du monde devient énigmatique et le cours de la vie apparaît absurde; ou plutôt, sans la douleur le mal demeure inexpié et la joie inaccessible.
De même que le mal ne peut être dépassé que par la douleur, de même on ne peut atteindre la joie que sur la voie de la souffrance. Toute impatience ne fait qu’éloigner le but et le transformer en mirage; l’incapacité diffuse de souffrir et la détermination farouche d’éviter à n’importe quel prix toute douleur ne font qu’attester par antiphrase et ironie tragique un obscur sentiment du caractère inévitable de la douleur. Le refus de la souffrance n’en évite pas l’apparition ni ne garantit d’en être épargné; au contraire, la souffrance non acceptée cesse d’être rédemptrice, et même empire et empoisonne et cesse d’être révélatrice ou plutôt voile et cache le secret de l’être. D’où la tragédie de l’hédonisme contemporain qui considère comme masochiste et auto-mutilante l’acceptation de la douleur même quand ce n’est pas dans le dessein de s’y complaire, mais d’en tirer un sens à donner à la vie et un enrichissement de la personnalité; et ainsi on ne s’aperçoit pas que c’est le refus de la douleur qui prive la vie de sa valeur et ouvre la voie à la perte et à l’auto-destruction.
En outre, c’est la tâche de l’éthique de traiter de la faute sous l’angle personnel en tant qu’affaire de la conscience de chacun et objet de la responsabilité individuelle. Maintenant, la religion ne néglige certainement pas cet aspect de la faute sur lequel l’Ancien Testament lui-même a progressivement attiré l’attention, comme il apparaît indiscutablement et notoirement chez quelques-uns des plus grands prophètes, tels que Jérémie et Ezéchiel. Mais dans la religion ressort au premier plan un autre aspect de la faute, obscur et insondable, inquiétant et vraiment abyssal et c’est la supra-personnalité du péché, la collectivité de la faute, la préexistence du mal. La responsabilité n’est pas seulement personnelle comme dit l’éthique: il y a non seulement la responsabilité de chacun envers tous, mais aussi la responsabilité de tous envers chacun; et chacun est responsable envers tous non seulement du mal qu’il a accompli individuellement, mais aussi de celui qui a été commis par tous les autres. La responsabilité, comme le soutient Dostoïevski avec une incomparable profondeur, rassemble tous les hommes subjectivement et objectivement pour ainsi dire: elle est responsable de tous envers tous, de chacun envers tous et de tous envers chacun, et de tout ce que chacun ou tous font envers chacun et tous les autres. Personne n’est vraiment innocent et toute l’humanité est pécheresse: les hommes sont unis par une solidarité originaire dans la faute et dans la douleur. Nulle part ailleurs les hommes n’apparaissent plus unis que dans le péché: la plus profonde solidarité humaine apparaît dans l’omniculpabilité et dans la responsabilité universelle qui en résulte. Cette responsabilité de fautes non directement et personnellement commises constitue ce que l’on peut appeler le mal préexistant et ontologique, antérieur et préliminaire, immémorial et originaire, qui sort complètement de la sphère morale, et qui trouve son expression non seulement dans la thèse biblique du péché originel, mais même dans la thèse grecque de la faute tragique.
Finalement le rapport entre bien et mal est beaucoup plus complexe dans la religion que dans la morale de sorte que même de ce côté, un approfondissement du problème exige de se rapprocher plus étroitement de l’expérience religieuse. La loi morale devant fixer son caractère absolu dans une formulation qui est toujours historique et compter, pour être exécutée, sur une conscience toujours personnelle, se trouve exposée aux équivoques et aux malentendus produits pour une part par l’instabilité des situations et pour une autre part la méconnaissance des motivations profondes. Elle vit dans la confusion historique et psychologique à laquelle réussissent rarement à remédier un regard qui voit loin dans le temps et une conscience droite. Toutefois, malgré la confusion, la limite entre le bien et le mal tend à être nette dans l’éthique, par une exigence de la raison qui, dans son universalité, est peu encline à hésiter sur les différences personnelles, même si ensuite et de fait, l’évaluation concrète ne réussit pas à défaire tous les nœuds et à éclaircir tous les problèmes. Une éthique purement philosophique, en tant que rationnelle et autonome, ne peut qu’être intraitablement sévère, ignore le pardon, et tend à être impitoyablement si ce n’est même tout à fait férocement, rigoriste, inexorable dans ses ordres et implacable dans ses jugements. Pour elle, les actions sont soit bonnes soit mauvaises, et aucune dialectique n’intervient entre les contraires pour en garantir et en rythmer l’opposition au sens où elle rendrait plus aiguë et complexe leur inséparabilité ou bien les ouvrirait aux possibilités de bouleversants passages réciproques; en elle, le jugement, soumis à la pure raison, ignore la miséricorde de qui pardonne et condamne la faute sans rémission.
La situation est beaucoup plus intriquée dans l’expérience religieuse où une dialectique mobile et vivante vient compliquer les rapports entre bien et mal dans les actions humaines et entre justice et clémence dans les jugements divins. En un certain sens la situation est plus nette car l’homme face à Dieu se trouve dans sa nudité, ce qui signifie que devant Dieu il est toujours pécheur, enfermé dans la désolation de sa misère, comme l’a montré Kierkegaard avec une lucide et grave profondeur. Et pourtant, même ici, les limites entre le bien et le mal tendent à s’atténuer. Certes, non pour donner lieu à la confusion des équivoques historiques et des malentendus psychologiques, produits par les doutes du relativisme, par les pièges de la mauvaise conscience ou par la fausse bonne foi, mais pour se situer sur le plan d’une ambiguïté supérieure, une ambiguïté due à l’extrême proximité des opposés, et pour laquelle le pécheur appartient à la même réalité dont fait partie le juste, sans qu’ils puissent jamais se séparer l’un de l’autre ou cesser d’être comparés l’un à l’autre. Tout deux sont sous le même soleil, tout à la fois celui de Satan et de Dieu; tout deux sont sujets à la même hantise religieuse que personne n’est plus près du péché que le juste, que celui-ci, de sa hauteur, court en permanence le risque d’être précipité dans celui-là, et l’intervention de Dieu n’agit sur personne plus intensément que sur le grand pécheur, en proie à un destin affreux marqué par l’obstination de l’impénitence et l’obscurité du désespoir.
De l’indissolubilité religieuse de ces extrêmes opposés Luther a su tirer la théorie extraordinaire et infiniment profonde — si souvent mal interprétée — du simul justus et peccator, et Dostoïevski, imaginer avec une puissance non moins théologique qu’artistique la bouleversante et terrible figure du "saint pécheur"; de leur côté les romanciers français ont su créer des figures de saints constamment tentés par le démon et d’âmes perdues déjà torturées par la grâce divine, extrêmes qui se donnent la main à travers l’abîme, car entre les uns et les autres il y a à la fois un gouffre vertigineux et un passage facile, mais toujours douloureux et déchirant. En raison de cette dialectique, vivante et vitale, le fait de se donner à Dieu n’exclut pas mais plutôt provoque la tentation induite par Satan, et l’être en proie à Satan ne ferme pas la porte à l’intervention de Dieu: le saint et le pécheur sont tous deux la double revendication de Dieu et de Satan, tous deux sont le lieu capable d’accueillir simultanément une présence divine et une présence satanique. Chez le juste, l’élection elle-même ne suffit pas à repousser la tentation, mais au contraire l’attire d’autant plus qu’il s’en défie, et, chez le pécheur, la malédiction peut être présage ou même signe de vocation. De même que rien n’attire plus Satan que l’âme pure et droite du saint, de même rien n’émeut et n’attire Dieu plus que l’âme tombée dans un abîme de perdition, et l’on ne sait ce qui est le plus fort de la revendication du saint chez Satan ou de l’intérêt pour le pécheur chez Dieu. La préférence donnée par Dieu aux brebis égarées doit d’autant moins être un sujet d’étonnement que plus grand est l’effroi que l’on ne peut pas manquer d’éprouver face à la rébellion et au désespoir toujours plus sombre et lancinant qui en résulte. Il se peut que le pécheur triomphant dans le monde et protégé par l’armature d’une impénitence cynique, voire agressive, semble chanceux et heureux; mais en réalité il faut craindre pour lui, pour ses souffrances futures. Le malheur qui l’attend au tournant et qui tôt ou tard pèsera sur lui comme titulaire d’un lourd et mystérieux destin et comme auteur d’un choix responsable est si grand que nous ne pouvons nous empêcher de penser qu’il annonce ou simplement débouche sur un chemin de rédemption et donc témoigne de ce que l’action divine est déjà à l’œuvre.
Certes, plus que l’éthique sévère et sans pardon, la religion est indulgente et compatissante, car elle connaît la fragilité de l’homme qui souvent fait le mal qu’il ne veut pas et ne fait pas le bien qu’il veut, et n’en n’ignore pas la perversion; fragilité qui est capable de le remettre entièrement à la sinistre séduction du mal, en proie à l’irrésistible impulsion de faire le mal pour le mal. Mais aucune mièvrerie adoucissante ne doit intervenir dans la promesse de la religion au pénitent qui souffre ou provenir de la présence de celui qui pardonne et qui distribue plutôt équinanimement tourment et espérance aux justes comme aux pécheurs, tout deux immergés dans ce mélange de fange bourbeuse et de gemmes brillants qu’est l’humanité. Tandis que la morale condamne le coupable, l’abandonnant sans le pardon dont elle est incapable, et exalte par contre-coup le bon et l’innocent au-delà de leurs mérites réels, la religion exige du juste non seulement ce quelque chose de surérogatoire qu’elle inspire et à quoi l’éthique ne prétend pas, mais aussi l’humilité et la peur qui doivent toujours l’accompagner bien au-delà de la satisfaction du devoir accompli qui couronne la bonne conscience morale; de la sorte elle maintient le pécheur à l’intérieur de l’humanité, le considérant comme un malheureux qui a autant besoin d’aide que de condamnation, de pardon que de peine, d’espoir que de jugement. Il porte déjà en lui-même sa propre peine qui est le choix qu’il a fait: avant même qu’il paraisse mériter peine et châtiment il les a déjà choisis et exigés même s’il n’en a pas clairement conscience; de sorte que la religion présente sa condamnation comme simple reconduction de la condamnation qu’il a déjà prononcée contre lui-même, qu’il le sache ou ne le sache pas encore, et qu’elle indique par sa souffrance actuelle le début de sa rédemption. L’éthique purement rationnelle confère peu d’importance au remords et à la pénitence, les considérant comme incapables d’annuler ou de racheter la faute et lui recommandant de les remplacer non par de bonnes intentions, qui peuvent s’épuiser en de pieuses résolutions, que par de bonnes actions elles-mêmes. La religion qui s’appuie sur la transformation du pécheur apprécie sa souffrance comme expiation efficace et chemin de rédemption, même quand elle semble en accroître la révolte et la ténacité; et elle se penche miséricordieuse sur le ressentiment intérieur du pécheur, et même sur sa sombre et solitaire impénitence, les considérant plus comme signes de malheur que de perdition, et comptant sur l’efficacité rédemptrice de la souffrance non seulement subie mais aussi voulue et même invoquée.

6. La liberté comme commencement et comme choix.


Le développement qui précède culmine dans l’idée d’une faute collective préexistante aux différents membres de l’humanité. C’est ici que se présente l’idée du mal en Dieu, d’un mal ontologique qui, par sa préexistence, montre non pas tant la racine ou les événements qui précèdent que le déclenchement et l’occasion de la chute de l’homme. J’entre donc dans le vif du sujet et je me propose, dans ces pages, d’abandonner la manière dense et concise que j’ai suivie jusqu’ici pour permettre une lecture plus détendue et paisible, où l’on puisse commodément suivre tout le développement, même si c’est au prix de nombreuses reprises et de répétitions non moins fréquentes destinées à permettre des accès toujours neufs et différents au thème central.
Le mal en Dieu est une idée qui semble incompréhensible et scandaleuse dans l’horizon d’une philosophie de l’être et qui ne peut se montrer dépourvue d’équivoques et de déformations et donc se révéler dans sa véritable signification, que dans la perspective d’une philosophie de la liberté. Il faut donc repartir d’une problématique de la liberté et mettre à la place de l’être et des étants la liberté considérée dans son indivision de liberté originaire et de liberté dérivée, de liberté divine et de liberté humaine. La liberté ainsi entendue est en même temps commencement et choix: à tous les niveaux, avec une force et une intensité différente elle jaillit impétueusement et se dédouble c’est-à-dire s’affirme elle-même et en même temps crée une alternative. Demandons-nous: de quelle manière la liberté comme commencement est-elle déjà un choix? Comment se fait-il que la naissance de l’alternative soit simultanée à la naissance de la liberté ?
La liberté est origine première et pur commencement. La liberté s’engendre elle-même: l’origine de la liberté est la liberté même. Elle est un commencement qui ne cesse de commencer, non au sens d’un perpétuel recommencer, mais au sens d’un pur jaillissement de soi. La liberté ne peut provenir que de la liberté, ne peut présupposer qu’elle-même: elle est auto-position absolue. La liberté n’est précédée que d’elle-même: seule la liberté précède la liberté. Ce n’est pas que la liberté précédente soit quelque chose de différent de la liberté subséquente, ni celle-ci quelque chose de différent de celle-là: l’une est identique à l’autre, ou plutôt la liberté est leur identité et leur identité est la liberté même dans son commencement et son établissement. De la même manière que j’ai parlé ailleurs de Dieu avant Dieu6, sans que cela entraîne une duplication de Dieu qui consiste justement dans l’identité des deux. La liberté non seulement se pose elle-même, mais consiste justement dans cet acte d’auto-position. Ainsi Dieu non seulement s’engendre lui-même, mais consiste précisément en son propre engendrement. Au plus haut niveau, Dieu et liberté coïncident dans leur pur auto-engendrement, dans cet engendrement de soi par soi. Et cela est la liberté originaire, ce qui revient à dire la liberté divine: non Dieu comme être doué de liberté ni comme être éminemment libre, mais Dieu comme liberté lui-même, comme liberté pleine, originaire, absolue.
Ce qui caractérise la liberté est donc l’instantanéité de son commencement. C’est à cette instantanéité que l’on se réfère quand on parle, comme il arrive souvent, du "néant de la liberté". Si la liberté est pur commencement, avant elle il n’y a rien: elle surgit à l’improviste sans se rattacher à rien qui la précède. Dire qu’elle commence par soi n’est pas différent de dire qu’elle ne commence par rien. Le commencement de la liberté, ou plutôt la liberté comme commencement n’émerge ni ne jaillit de rien que d’elle-même, et le néant de la liberté sont les ténèbres déchirés par l’éclair qui l’embrase. L’expression "le néant de la liberté" se réfère à cette position initiale: au fait qu’elle ne provient pas du néant, qu’elle s’engendre de manière improvisée et imprévisible, sans précédent, qu’elle se présente comme une paroi abrupte et polie sans aucun rapport avec quoi que ce soit qui précède.
Mais l’expression est significative car elle met la liberté en rapport avec la négativité d’un non-être. Pour désigner la liberté comme commencement on peut dire qu’avant la liberté il n’y a que la liberté de sorte qu’avant la liberté il n’y a que le néant, ce qui veut dire soit que la liberté est avant elle-même, soit que la liberté est à la limite de ne pas être; ce qui est comme si on reconnaissait au commencement tantôt le fait de se poser soi-même, tantôt de s’opposer à un négatif: la liberté est affirmation de soi précédée par un vide, par un rien. L’instantanéité du commencement ne peut être pensée que comme sortie d’un non-être, et la liberté n’est concevable que comme frontière du non-être. Comme commencement la liberté a un passé de non-être, mais il s’agit d’un passé qui n’a jamais été présent et qui n’est présent que dans le même présent instantané de la liberté; elle est à la frontière du non-être, qui toutefois n’en est ni l’intermédiaire ni la passerelle, mais une pure et simple délimitation qui n’implique nullement et plutôt même abolit toute contiguïté ou continuité.
On peut maintenant comprendre comment la liberté est en même temps commencement et choix, ce qui constitue le point le plus ardu et inquiétant de toute la problématique de la liberté. Comme pure commencement, la liberté — on l’a vu — est telle qu’elle ne cesse jamais de commencer et a un passé de non-être tel qu’il n’a jamais été présent. Le commencement ainsi entendu est déjà un choix, au sens où la liberté pourrait ne pas commencer, c’est-à-dire ne pas sortir du non-être et pourrait cesser, c’est-à-dire rentrer dans le non-être d’où elle est sortie. La liberté sur le point de s’établir pourrait ne pas s’affirmer, et la liberté au moment de se confirmer pourrait n’en pas trouver la force. Dans cette instantanéité du commencement est tracée et contenue l’alternative: la liberté peut sortir du non-être ou y rester, peut s’affirmer elle-même ou retomber dans son néant. La liberté est pour elle-même la liberté de choix et le choix de la liberté: simultanément commencement et choix. On a dit que la liberté, d’un côté, pourrait ne pas commencer et, de l’autre, pourrait cesser: dans ce "pourrait" réside l’alternative à l’auto-affirmation de la liberté qui confère au commencement un irréductible caractère de choix et à la liberté son essentielle duplicité.
La liberté, au moment même de commencer, se divise en se dédoublant et maintient cette duplication tout au long de son exercice. Que la liberté commence et s’affirme n’a de valeur que par rapport à la possibilité qu’elle ne commence pas et vienne à manquer. La réalisation de la liberté ne peut être sans la possibilité contraire puisque son affirmation est une préférence donnée au fait de s’établir et de se maintenir plutôt qu’au fait de ne pas commencer et de cesser. La préférence donnée au fait de commencer plutôt que de demeurer dans son néant et de continuer plutôt que de retomber dans le vide, la priorité donnée à la sortie du non-être plutôt qu’au retranchement en lui, sont l’exercice même de la liberté qui n’est telle que comme choix et décision d’une alternative. La liberté est un choix non seulement au sens où elle peut s’affirmer ou se nier, commencer ou cesser, mais même et surtout au sens où son auto-position trouve son prix en s’opposant à la possibilité de ne pas commencer et de se nier et que sa négation et son auto-destruction tire son caractère dévastateur et ruineux du fait d’avoir intentionnellement, c’est-à-dire délibérément, négligé la possibilité de s’instituer et de persister. La liberté est donc en soi, double, duelle, c’est-à-dire ambiguë et son essentielle dualité, sa gémination et sa division intrinsèque, qui la dédouble en liberté positive et liberté négative, s’explique comme une dissociation et une opposition de deux séries de termes qui se recoupent entre elles de façon variée: réalité et possibilité, positivité et négativité.
Voyons d’abord le couple possibilité et réalité. La simultanéité de l’origine et du choix fait que, en aucun moment, la liberté n’est neutre ni indifférente. Il n’est pas pensable qu’il y ait avant le choix un moment de stase et de neutralité qui à un certain point serait brisé par l’éclair soudain de la liberté. La liberté est toujours un acte de réalisation qui a lieu sur fond d’une possible alternative non réalisée. Les deux termes de l’alternative qui se dessinent dans l’acte de la liberté en soi dédoublée sont, justement, des alternatives: la réalisation de l’un est accompagnée de la présence de l’autre comme possibilité. Ce sont les deux termes d’une alternative et pour cela précisément ils sont inséparables: ils s’excluent réciproquement, mais la réalité de l’un est indissociable de la possibilité de l’autre. Tout acte de la liberté fait consister sa réalité dans la possibilité de l’acte contraire de sorte que les deux termes, bien que s’excluant mutuellement en tant qu’opposés, sont coprésents et même inséparables dans la diversité de leur statut. N’étant pas neutre et en tant que telle, la liberté est toujours, alternativement, ou l’un ou l’autre des deux termes, qui pour cette raison sont justement indissociables, toujours présents, l’un comme réel, l’autre comme possible, l’un comme choisi et réalisé, l’autre comme possibilité écartée, restée dans la mémoire de l’action accomplie comme un choix possible mais éliminé et repoussé. C’est avant tout dans ce jeu de réalité et de possibilité qu’est effective la coprésence et l’inséparabilité des deux termes de l’alternative.
En second lieu, la positivité et la négativité. La liberté n’est pas telle sans la négation: sans le non-être dont elle émerge, sans la possibilité de son contraire, sans le néant qu’elle pourrait choisir et qui en même temps la poursuit, sans son dédoublement en liberté positive et liberté négative, deux expressions elliptiques, puisque la liberté est une, mais œuvre toujours comme positive ou négative. La négation qui accompagne la liberté ne se réduit pas au non-être dont elle surgit instantanément ou dans lequel elle risque continûment de retomber. Puisque la liberté implique la présence de la possibilité contraire qui pourrait être préférée, ce non-être accroît son propre quotient de négativité prenant l’aspect d’une négation active, d’une force contraire, d’une opération antagoniste. L’alternative comme possibilité négative est négation beaucoup plus intense du pur non-être comme frontière originaire, puisqu’elle est opposition active, anéantissement constructif, positive destruction. On pourrait obtenir un éclaircissement en ayant recours à la terminologie heideggerienne, sans pour autant adopter le contexte philosophique différent dans lequel elle s’inscrit, et plus précisément à la distinction entre Nein et Nichts7, puisque le "néant actif" décrit ci-dessus n’est pas une simple Verneinung mais une véritable Vernichtung 8.
Enveloppée par le non-être, la liberté le transforme en un néant actif et positif; non pas une simple négation qui délimite, mais une négation qui anéantit et dévaste en même temps; non pas un manque ou une absence, mais une perte et une ruine; non pas une privation d’être ou un défaut d’activité, mais une antithèse vivace et agissante. Cette négation active, cette négativité positive, cette puissance anéantissante sont le "néant" dans le sens le plus intense du terme, sont un "néant actif" et dévastateur, sont ce que l’on entend sous le nom de "mal". Il me semble pouvoir rappeler ici, malgré la différence théorique, la définition de Karl Barth du mal et de sa destructivité, comme das Nichtige. Poussé par la liberté, le non-être se transforme en mal, que la liberté même peut vaincre ou subir, ou mieux, que la liberté positive vainc et assujettit et où la liberté négative se précipite et se perd.
Transformé par la puissance de la liberté, le non-être primitif ressort méconnaissable: il devient un néant agissant et énergique, dynamique et efficace. Non-être + liberté = néant: telle est l’arithmétique de la liberté. En vertu de la force de la liberté le non-être vide et mort devient le néant agissant, c’est-à-dire le mal. Telle est la force, l’énergie, le dynamisme de la liberté qu’elle transforme donc une simple limite en une négativité positive, un non-être inerte en un néant actif, une pure privation défectueuse en une négation anéantissante. Du seul fait de préférer l’être au non-être ou le non-être à l’être, du seul fait de se réaliser et d’insister face à la possibilité de se nier et de se renier, et vice-versa, la liberté institue à la fois la positivité dynamique de l’être et du bien, et la négativité anéantissante du néant et du mal.
Il convient d’avertir que le propos ne porte pas ici encore sur le mal présent dans le monde, c’est-à-dire sur le mal réel où l’homme se trouve douloureusement et coupablement immergé. On parle en revanche du mal possible qui se dessine à partir de ce point originaire et crucial où la liberté se présente en même temps comme commencement et comme choix. Dans la liberté pour elle-même, même et surtout dans la liberté originaire et divine, au point où elle est tout à la fois origine et décision, se dessine l’alternative, c’est-à-dire la possibilité du mal, entendu au sens de non-être amplifié en néant actif, comme nous l’avons ainsi précisé; possibilité, on le verra, que la divinité non seulement ne réalise pas mais vainc et soumet définitivement, et qui, inversement, trouvera un malheureux instrument de réalisation en l’homme.
Si on revient au thème en question il me semble qu’on pourra le préciser plus tard dans les termes suivants. La liberté est entourée par son néant, elle est pour ainsi dire cernée par le non-être; mais en vertu du choix qui agit en préférant ou en écartant, qui érige la possibilité au fondement de ses réalisations et en même temps la neutralise en la laissant à l’état de possibilité non réalisée, cette frontière négative ne tarde pas à se convertir en un véritable contact avec le néant, en une profonde et radicale expérience du négatif, que seule une philosophie de la liberté — et non une philosophie de l’être — réussit d’une certaine façon à illustrer.
Ce n’est pas l’être qui est en contact avec le néant. L’être, si on le considère d’un point de vue métaphysique, ne peut être en relation qu’avec le non-être. Du point de vue de la liberté, en revanche, il n’y a d’autre être si ce n’est la positivité que la liberté préfère au néant. Qui veut remonter à l’origine trouvera la liberté, mais verra que ce avec quoi la liberté est en contact est le néant. Le contact originaire est le contact entre la liberté et le néant. Il n’y a pas de positivité si la liberté n’entre pas en contact avec le néant, ne fait pas l’expérience de l’abîme de la négation, ne s’aventure pas sur le chemin périlleux qui longe le précipice. La liberté n’est positive que si elle a abordé le gouffre du néant et l’abîme du mal, que si elle se présente comme victoire du bien sur le mal. La liberté n’est positive que si elle s’affirme contre la négation, que si elle connaît la possibilité négative, que si elle a mis en déroute et vaincu la négativité.
Si au commencement il ne s’agissait que du passage des étants du non-être à l’être, comme dans la métaphysique ontique, ou de la dérivation de l’être à partir du non-être entendu comme pensée, qui produit le déterminable avant ses déterminations, comme dans l’idéalisme classique, ce passé du non-être qui est contenu dans le commencement, une fois dépassé, n’aurait plus aucune importance, ni ne pourrait jamais se transformer en un néant actif. Mais ce qui apparaît au commencement, c’est l’irruption, et même l’explosion de la liberté; et la liberté a une force si puissante et si efficace qu’elle peut transformer la négativité inerte du non-être dans la négativité dynamique et robuste du néant actif, autrement dit du mal, comme possibilité alternative à son affirmation, comme puissance opposée à son opération instauratrice, d’où le dédoublement de la liberté en liberté positive, qui est affirmation de soi comme victoire sur le néant, sur le mal, sur les forces de la destruction, et en liberté négative qui s’anéantit soi-même se soumettant au néant et subissant la force annihilante du mal.
Dans une philosophie de l’être, en raison de l’absence d’alternative inscrite dans la liberté comme choix, il n’y a que positivité, unitaire et compacte, qui ne laisse pas place au néant et ainsi réduit le mal au non-être, au manque, à la privation, ce qui a pour effet que le néant et le mal, sont non seulement inexpliqués mais restent entièrement énigmatiques. Dans une philosophie de la liberté, en revanche, le néant n’est pas périphérique, comme une frontière délimitante ou superficielle, comme une détermination privée, mais il est central et profond, compagnon inséparable de l’être avec lequel il partage son caractère abyssal. Dans une telle philosophie n’est positif que ce qui pourrait ou aurait pu être négatif; n’est vraiment réel que ce qui est réalisé en présence d’une possibilité contraire et qui, à son tour, aurait pu n’être que possible; ne mérite le nom d’être que ce qui aurait pu n’être rien, de bien que ce qui aurait pu être mal. Se réclamer d’une inséparabilité générique, logico-dialectique des termes contraires est une opération réductrice qui ne fait qu’immobiliser la véritable dialectique vivante. Il est vrai qu’il n’y a pas d’être sans néant, ni de bien sans mal, et vice-versa, mais cela se passe ainsi en vertu de la liberté qui, au moment de s’exercer comme commencement et choix, fait en sorte que les contraires entretiennent entre eux des rapports dynamiques et extrêmement libres; c’est par la force de la liberté qu’il n’y a pas l’être (réel ou possible) sans le néant (possible ou réel), ni le bien (réel ou possible) sans le mal (possible ou réel). Réalité et possibilité s’emploient à définir en chiasme les rapports complexes entre le négatif et le positif, qui ne sont inséparables qu’alternés, indivisibles qu’exclusifs, liés par la présence de chacun des termes par rapport aux termes contraires correspondants, et surtout animés et stimulés par l’énergie de la liberté.
C’est en raison de l’énergie de la liberté que prévaut la positivité quand elle s’affirme contre la possibilité du néant actif et du mal destructeur; mais c’est par cette même énergie de la liberté que, placés devant la possibilité du bien, certains préfèrent malgré tout réaliser le mal avec les conséquences destructrices qui s’ensuivent dans le monde humain historique. C’est par la liberté que surgit le bien, mais c’est aussi par elle que surgit le mal et cela arrive du seul fait qu’elle ne s’affirme qu’en présence d’une force contraire qui pourrait bien toutefois lui être aussi préférée. Une même énergie anime le bien comme le mal et c’est pour cela que l’un et l’autre ont une telle force et des conséquences aussi incalculables. La première affirmation de la liberté contre la possibilité du négatif est tout bonnement l’engendrement de la divinité par elle-même. Mais la liberté explique aussi comment le mal est aussi fort et puissant dans le monde: son énergie se manifeste à la fois dans le fait que la liberté exige pour la positivité du bien la possibilité du négatif, avec la menace que le néant puisse devenir dominant et le danger que le mal puisse devenir pressant; à la fois dans l’acte de préférer à la possibilité du bien celle du mal quand quelqu’un parvient à le réaliser comme choix négatif, délétère et mortel.


7. Négativité dans le positif et positivité dans le négatif.


La vraie positivité est donc celle qui a été choisie par opposition à la négativité. Ainsi le véritable être est celui qui a été choisi en présence du néant et le véritable bien est celui qui a été choisi préféré au mal. La positivité authentique n’est pas celle de l’être ignorant le néant et le bien inconscient du mal, de l’être inerte et du bien inactif, mais celle de l’"être choisi" et du "bien choisi", c’est-à-dire celle de l’être et du bien qui en raison du choix s’affirment dans leur valeur et signification authentique, par opposition au néant et au mal.
Il s’ensuit un certain nombre de conséquences. La première c’est que si la liberté ne choisit et ne réalise l’être et le bien que si elle a en même temps la possibilité de choisir et de préférer le néant et le mal, la positivité qui en résulte conserve la mémoire et donc la trace de cette possibilité vaincue et dépassée. C’est justement cela la présence du négatif dans le positif: la trace, présente dans le positif, du négatif écarté et mis en déroute qui demeure dans le positif non pas comme une présence actuelle, mais bien plutôt comme un simple souvenir désormais enfoui dans le passé qu’il soit vécu comme récent ou comme immémorial; et, en outre, non pas comme une réalité effective mais bien comme une simple possibilité non réalisée qui a laissé passer l’occasion de se réaliser; finalement, non pas comme un risque toujours menaçant et insidieux, mais bien comme un résidu inerte et qui a déposé, désormais en sommeil et latent et qui, pour retrouver une efficacité et redevenir une éventualité effectivement périlleuse devrait être ravivée par une intervention extérieure et soudaine qui en déploie le potentiel de menace fatale et en réveille le destin de perdition et de mort.
La seconde conséquence est que l’on ne peut dire innocente ni la liberté ni la positivité. Si l’innocence est véritable, autrement dit si elle est ignorance du bien et du mal, on ne peut l’attribuer ni à la liberté, ni à la vraie positivité. Le discours sur l’innocence est complexe. J’ai tendance à penser qu’elle n’existe même pas chez les enfants, d’habitude vantés pour leur innocence et leur ingénuité. En tout cas elle est toujours relative, c’est-à-dire en rapport avec une faute déterminée ou une responsabilité individuelle. Parfois on appelle ingénuité le manque de malice, qui n’est pas encore en soi innocence comme ignorance du mal. Mais personne ne voudra appeler innocence cette superficialité diffuse qui dégénère souvent en un infantilisme poseur ou faux, ou en une simple ineptie, ni se laisser abuser par l’apparence d’innocence dont s’entichent l’égoïsme "inconscient" et l’égocentrisme qui ne "doute" pas de soi. En tout cas l’innocence, si elle existe, n’a en soi aucune valeur morale. Seule la vertu a une valeur morale, comme victoire sur la faute; mais il se peut que la vertu devenue une seconde nature ait un aspect d’innocence.
Honneur toutefois à l’innocence! Elle mérite et exige respect, comme chose rare et extraordinaire, et en même temps extrêmement délicate et terriblement exposée. Que celui qui a la chance de la rencontrer sache en apprécier la transparence limpide, et qu’il tremble à l’idée que son seul souffle puisse la troubler. Je ne parle cependant pas de celui qui brûle de la profaner avec ce sourire ironique qui ne trahit certes pas une supériorité d’esprit, mais simplement une banale vulgarité et une âme grossière, et je passe délibérément sous silence celui qui a l’infâme perversité de profiter de sa bonté désarmée.
L’innocence suppose un équilibre précieux et difficile car elle se trouve constamment au bord d’un précipice, face auquel elle éprouve à la fois horreur et attirance. De l’innocence à l’angoisse il n’y a qu’un pas, car, en elle, la peur peut être provoquée non seulement par l’inconnu en lui-même, mais aussi, si peu que ce soit, par ce qu’elle pressent ou par la simple impression qu’elle en peut avoir. Le double risque de l’insensibilité et de la turbidité suffit à la compromettre, la déchirant en des directions opposées, mais elle réussit à l’éviter en se maintenant en son centre, qui est un état d’anxiété tranquille et d’angoisse confiante. À part ces considérations qui n’épuisent pas cette matière ardue il faut dire que ni la liberté, ni la positivité ne peuvent être innocentes: la liberté n’est liberté que parce qu’elle réalise le bien en présence de la possibilité du mal, et elle ne se pose comme positive que parce qu’elle peut être alternativement négative; innocente la vraie positivité ne l’est pas non plus, qui n’est telle qu’en ce qu’elle est choisie et préférée à la négativité et donc contient en soi la possibilité de la négation. La liberté ne pourrait être un choix entre positivité et négativité, entre bien et mal, si elle n’était pas connaissance du mal et de la négativité, ce qui, évidemment exclut l’innocence.
Il faut toutefois observer que ce qui est indispensable à la liberté comme choix entre le bien et le mal n’est pas l’expérience réelle et actuelle du mal mais seulement — ou au moins — la connaissance de celui-ci comme possible. Cette simple connaissance du mal comme possible est le minimum requis, mais absolument essentiel, pour que le bien soit vraiment tel, c’est-à-dire soit "le bien choisi". Exposé sur un plan éthique et psychologique, c’est parfaitement évident; mais le propos peut être ramené et approfondi sur un plan plus universel, c’est-à-dire ontologique et religieux. Dans la dialectique du choix, il n’est pas nécessaire qu’intervienne l’expérience effective du mal: la puissance du négatif ne s’exerce pas nécessairement à partir du mal réel, c’est-à-dire du mal accompli. S’il en était ainsi il en résulterait une dialectique de la nécessité du mal ou plus généralement une dialectique de la nécessité, non de la liberté. Pour une dialectique de la liberté, ce n’est pas la réalité, mais la possibilité du mal qui est indispensable, non l’expérience du mal accompli, mais la connaissance du mal possible qui implique que la liberté ne soit pas innocente sans pour autant la considérer comme coupable. Où il y a liberté, il ne peut y avoir ni indifférence, ni neutralité, ni naïveté, ni innocence, mais il n’y a pas nécessairement non plus culpabilité. On ne peut concevoir l’état originaire de l’homme comme un état d’ingénuité et d’innocence: des mains de son créateur l’homme sort libre, ce qui signifie ni ingénu ni innocent, mais pas pour autant coupable ou pécheur.
Mais s’il est vrai que c’est par la liberté que surgit le mal et que pour cela toute positivité contient un élément de négativité, il est non moins vrai que la liberté ne cesse de s’affirmer même sous sa forme négative et que pour cela toute négation qu’elle entreprend a toujours un caractère de positivité. Cela apparaît de deux façons.
Avant tout la liberté est libre au point d’être libre de ne pas être libre, autrement dit est énergique au point qu’elle s’affirme et se réalise non seulement dans l’acte où justement elle se réalise et s’affirme mais aussi dans l’acte où elle se nie et se détruit. Elle est toujours libre, qu’elle se pose comme telle ou se soumette en esclavage. Elle a deux manières de s’affirmer: ou en s’affirmant et en persistant dans cette affirmation (liberté positive), ou en se niant et en s’asservissant (liberté négative). La liberté, quand elle s’affirme, s’affirme justement comme liberté, qui, en soi, est aussi possibilité de se nier. C’est pourquoi même l’acte de se nier et de se faire volonté d’anéantissement, même cela est un acte de liberté qui, en tant que tel, maintient un degré de positivité dans le reniement et la dévastation. Comme liberté négative, la liberté se nie et s’affirme en même temps; certes, en ce cas elle s’affirme seulement pour se nier et seulement en se niant, mais en se niant toutefois elle s’affirme. La positivité brille même dans la frénésie de la trahison et dans la fureur de la destruction.
Cela veut dire que le mal est de nature spirituelle, c’est-à-dire qu’il nécessite l’exercice actif de la liberté. Il n’est pas en l’homme le creuset de pulsions aveugles, complaisance à la vie instinctive, acquiescement à la sensibilité, reddition à la "faculté de désirer inférieure", mais décision de la liberté, engagement de la volonté, énergie intellectuelle et spirituelle. Le mal en général n’est pas fragilité, faiblesse, capitulation, diminution, mais force, énergie, véhémence et son énergie est précisément celle de la liberté au moment de s’affirmer, même si c’est dans la négation.
Par ailleurs, l’activité de la liberté est si intense, sa puissance d’affirmation si robuste que même lorsqu’elle se voue à la négation, cette dernière, en vertu de "l’arithmétique de la liberté" acquiert, comme on l’a vu, un caractère positif: elle devient négativité positive, force contraire, activité oppositive, c’est-à-dire destruction, décréation, ou, comme disait Léonard "défabrication9". La liberté négative n’est pas inertie ou privation, carence ou manque, mais puissance de destruction et instinct de mort qui, avec une terrible efficacité et une sinistre vigueur, brise et traverse le monde intérieur.
La seconde manifestation du positif dans le négatif est alors la positivité du mal. Le mal n’est pas défectueux et inactif, mais il est une réalité dynamique et efficiente, une très forte puissance bien présente dans le monde. Le positif prime à tel point que le négatif, c’est-à-dire le mal, ne peut exister que comme réalité positive, comme négativité positive, comme acte positif de négation, comme positivité du négatif, comme négation véhémente et vigoureuse, comme destruction impétueuse. Et cela parce que l’énergie du mal est l’énergie même de la liberté, c’est-à-dire celle qui agit aussi dans le bien. Une seule énergie est à l’œuvre dans le positif comme dans le négatif: l’énergie de la liberté qui montre, de temps à autre, un visage généreux et propice ou un aspect menaçant et néfaste. La dualité de la liberté agit pourtant toujours sur fond du primat de la positivité qui a une position centrale, car le négatif s’oriente par rapport à elle et y prend source, montrant concrètement l’inséparabilité des opposés et l’indispensable référence du négatif au positif.

8. Positivité de Dieu et négativité en Dieu.


Ce qui a été dit plus haut concerne l’indistinction entre liberté originaire et liberté dérivée dans la liberté mais peut continuer d’être appliqué maintenant avant tout à la liberté pure et absolue, c’est-à-dire à la liberté originaire et divine. Même la positivité originaire est dans l’absolu le choix du bien, compte tenu du choix possible du mal. En elle, le choix du bien s’identifie totalement avec le dépassement du néant et le refus du mal. Qu’est d’autre Dieu si ce n’est la victoire du bien, entendue comme victoire sur le mal? Il est simultanément réalité du bien et possibilité du mal, il est la réalisation du bien dans son efficacité vivante et l’enfouissement du mal comme possibilité inerte et inactuelle.
Rien n’est plus dramatique que l’acte premier par lequel Dieu s’engendre lui-même, car c’est une lutte entre la volonté et le désir de Dieu de s’affirmer et d’exister, et le risque que le néant et le mal l’emportent. C’est dans cette lutte que le mal joue sa carte suprême, de sorte que l’engendrement même de Dieu et l’instauration de son existence sont en danger avant que ne s’impose la volonté divine et que ne prévale le désir de Dieu, avant que le choix absolu ne parvienne à mettre en déroute le mal en l’écartant définitivement. Le néant et le mal ont certes joué leur dernière et unique carte dans un extrême effort pour l’emporter, mais ils ont perdu la partie. Ce fut une opération épouvantable et terrible, où il a fallu trancher: ou la liberté positive ou le triomphe de la négation, ou la victoire sur le mal ou la victoire du mal, ou l’existence de Dieu ou le "néant éternel".
La positivité originaire comme existence divine a été un choix d’autant plus excellent et retentissant que le risque de la négation a été plus grave et terrifiant. Le danger était extrême et la situation préoccupante: l’être et le néant, le bien et le mal étaient en jeu et il s’agissait de voir qui en sortirait victorieux. Tout dépendait du choix suprême suivant lequel ou le néant l’emportait, qui à cause de l’intervention — ou plutôt de la défection — de la liberté ne serait pas resté pur non-être, mais aurait été amplifié comme néant destructeur et mal universel, force ténébreuse et létale; ou la liberté l’emportait en s’affirmant comme force vitale et généreuse, activité vigoureuse et puissante, positivité originaire et définitive. La perspective était: soit la victoire du mal, soleil noir dans le gouffre du néant, soit la victoire sur le mal par une positivité libre et dominatrice.
De ce choix originaire et dramatique il fallait attendre d’incalculables conséquences pour l’univers, et il fut en effet décisif car le mal a été expulsé et neutralisé pour toujours, vaincu par la préférence donnée dans l’absolu au bien. Avec l’existence de Dieu la victoire du bien comme positivité originaire a été actualisée et consolidée pour toujours. Si on comprend l’existence de Dieu de cette manière, il est sans importance qu’elle puisse devenir l’objet d’une métaphysique ontique et objective comme point de départ ou point d’arrivée de démonstrations et d’argumentations. L’important est de reconnaître que Dieu est liberté absolue, que son choix a été le choix du bien, c’est-à-dire le choix positif face à la possibilité négative, que son existence est la victoire du bien sur le mal et qu’elle est pour cela positivité originaire. Dire "Dieu existe" signifie dire que, ab aeterno, le bien a été choisi et que le mal a été vaincu pour toujours.
La positivité et l’existence de Dieu ont une épaisseur, une densité, une profondeur que la métaphysique de l’être ne peut ni exposer ni sonder. Cette abyssalité divine provient de ce que Dieu est liberté, qui, d’un côté, est volonté d’existence et acte initiateur, et, de l’autre, est possibilité du mal et choix originaire. En toute rigueur, Dieu est beaucoup plus que son existence ou sa positivité car, derrière celles-ci, il y a Dieu avant Dieu, le Dieu qui agit avant d’exister, le Dieu comme liberté abyssale. C’est Dieu comme liberté qui est l’auteur de sa propre existence intensément voulue et surgissant de sa propre positivité librement choisie.
Quelle est donc la part de négatif dans cette positivité originaire qu’est Dieu? Pour être positivité originaire Dieu a dû vaincre la négativité. Il a gardé présente la possibilité du négatif et l’a écartée pour toujours. Dieu veut être: pour cela il triomphe du mal. Aucun projet, aucune fin dans "Dieu avant Dieu", mais bien seulement la pure volonté: volonté d’être, désir d’exister, acte de liberté; de là, le "Dieu après Dieu", le choix absolu, l’existence divine, la positivité originaire. Dieu s’est affirmé lui-même: Dieu comme positivité originaire; il a choisi le bien: Dieu comme bien choisi; il a réalisé le bien: l’existence même de Dieu. Mais pour faire cela il a dû vaincre le mal, c’est-à-dire le réduire à une simple possibilité. Dans le choix absolu le mal était présent comme alternative possible; dans l’affirmation de soi de Dieu cette possibilité a été écartée, éliminée, liquidée; dans l’existence de Dieu, elle reste comme simple possibilité, non voulue, non préférée, non réalisée. Sans alternative, il n’y a pas de choix: même le choix absolu a été fait face à la possibilité négative, et ce n’est que de cette confrontation que résulte la positivité du choix accompli. Sans la possibilité du mal écarté et défait, la positivité divine résultée du choix n’aurait pas la splendeur d’une victoire éclatante mais serait tout au plus une réalité objective et massive, immobile et sans vie.
Mais la négation, désormais exclue pour toujours, demeure toutefois dans l’abîme divin, non comme une réalité, mais bien comme une possibilité négligée et inactuelle, comme la mémoire d’une négativité qui a fait une tentative pour s’affirmer et l’a manquée pour toujours, comme le souvenir d’un danger effrayant heureusement évité. Même en Dieu il arrive ce qui se passe en tout acte de liberté, que la possibilité négative accompagne le choix positif l’entourant de son halo et y laissant son empreinte. Même la positivité originaire a un aspect si ce n’est nocturne au moins vespéral et crépusculaire, une pénombre de négativité qui assurément n’offusque pas la splendeur glorieuse qui se dégage de la victoire sur le néant et sur le mal, mais l’accompagne sans aucun doute et y laisse sa marque. La liberté originaire a choisi et réalisé l’être et le bien face à la possibilité présente de préférer le néant et le mal: les deux choses sont inséparables, ou plutôt cette réalité n’est autre que cette possibilité, et celle-ci s’identifie à celle-là. La positivité originaire est inséparable d’une négativité qu’il était possible de choisir, mais qui n’a pas été réalisée et qui, réduite à une simple possibilité répudiée et écartée, demeure comme simple vestige ou trace de quelque chose qui a été négligé et dépassé. Cela — et uniquement cela — est le "mal en Dieu".
Le mal en Dieu est donc le négatif qu’il dépasse et vainc venant à l’être et dont reste en lui un vestige comme d’une possibilité réduite à l’inactualité par la défaite survenue, rendue inerte par une réalisation manquée, réduite à une voix qui s’est désormais tue, silencieuse, inaudible et muette, privée de tout nerf et de tout mordant, condamnée à une léthargie passive et à un oubli profond. C’est le passé pénible de la positivité, mais un passé qui ne fut jamais présent, qui naît comme déjà passé, qui, bien qu’ayant été un terrible danger, surgit comme déjà résolu. Parler du mal en Dieu signifie faire allusion à un "épisode", si on peut dire, de sa venue, à l’avènement de son propre engendrement, à un événement qui a été certes une décision suprême, un tournant fondamental, mais dont il ne reste désormais qu’un simple indice dans son existence.
Il ne s’agit, certes, que d’un faible indice, d’une trace effacée, d’une légère empreinte, mais qui ne doit cependant pas être minimisée. Le néant dont Dieu triomphe n’est pas un simple non-être, comme si Dieu s’engendrant lui-même ne faisait que sortir de sa propre absence, et que l’existence de Dieu n’était autre que la suppression du non-Dieu, et comme s’il s’agissait d’un jeu tautologique. Le néant dont Dieu triomphe est celui qui, dans le moment où la liberté divine s’embrase, acquiert la puissance du "néant actif". Il est celui qui, du point de vue de l’homme en lutte contre le mal, est la négation destructrice: le néant que Dieu a effacé et qui, avec la chute de l’homme, est devenu une force réelle installée au cœur de la réalité. Le mal dont Dieu triomphe est cette force contraire et ruineuse qui, avant lui, n’existe pas et qui surgit avec l’intervention positive de sa liberté comme élément indispensable de son auto-engendrement, qui, avec lui et en lui, étant désormais vaincue, n’est qu’une possibilité, inquiétante certes, surgissant comme une réelle force destructrice et envahissant tout l’univers quand la chute de l’homme l’a réveillée et déchaînée.
En Dieu il y a alors deux aspects: celui par lequel le bien est choisi et le mal répudié d’un geste irréversible, et c’est la positivité originaire, l’existence de Dieu sur laquelle s’est orienté le choix primordial; et celui pour lequel le mal, comme alternative écartée, demeure toujours malgré tout comme l’arrière-scène de la positivité, comme une présence même si elle est oubliée et mise de côté, comme une possibilité vaincue, mais disponible. On ne peut pas dire alors que le mal soit présent comme tel dans l’essence ou dans la nature divine; ni que le mal institué comme tel se trouve résider déjà en Dieu, et que Dieu, pour devenir lui-même, doive le reconnaître et s’en libérer. Mais on doit dire que le mal est contemporain de l’existence divine, au sens où il naît dans cet acte intemporel où la liberté originaire ne s’affirme elle-même qu’en triomphant de la possibilité alternative du néant. Au moment où Dieu s’engendre et donc est Dieu, c’est-à-dire dans l’existence divine elle-même, le mal se dessine non comme réalité déjà instituée mais comme possibilité déjà écartée.
Dire que le mal naît comme déjà vaincu et dire que le mal est contemporain de l’existence divine, c’est dire la même chose. Dieu commence à exister, si on peut dire, avec la victoire sur le mal: il est précisément la victoire sur le mal, lequel devient alors véritablement possible. Avec son propre engendrement, qui s’oriente vers son existence, Dieu, en même temps, vainc et institue le mal: par un acte unique et double en même temps, il met le mal en déroute en empêchant sa réalité et l’institue en l’établissant comme possibilité. L’acte par lequel Dieu s’engendre lui-même, l’acte par lequel le mal est vaincu, l’acte par lequel le mal est institué, sont un seul et même acte qui n’est pas plus intemporel et éternel qu’originaire et premier. Le négatif est institué dans sa possibilité par la réalisation de Dieu par lui-même, et comme possibilité écartée il reste dans l’existence et la positivité divine. Le mal naît seulement comme déjà vaincu, écarté irrévocablement par le caractère définitif de l’existence de Dieu; mais en vertu de cette même irrévocabilité, il est toutefois présent comme une possibilité, qui ne devient menaçante que parce que les circonstances, les occasions, les auteurs peuvent toujours survenir qui le réalisent.
C’est pour cela que le mal en Dieu, bien que n’étant qu’une simple possibilité, une trace inopérante, un résidu inerte, est toutefois une présence inquiétante. Il semble que cette négativité persistante soit l’indice de quelque chose de non résolu. On a l’impression que le mal peut encore constituer un danger, non certes de la part de Dieu, dont l’existence consiste justement dans la victoire sur le mal, mais de la part de quelqu’un d’autre, qui, en survenant, sait trouver dans le mal gisant, oublié et endormi dans la profondeur divine, l’inspiration et la suggestion pour une néfaste réactivation et une réalisation désastreuse.
On peut alors tenter de répondre à la question qui est en train de se profiler: si le mal naît comme déjà vaincu, comment se fait-il qu’il se répande dans l’univers avec tant de majesté ? On dira justement que Dieu est origine du mal, en tant qu’il l’institue comme possibilité ; mais il reste totalement exclu qu’il puisse en être considéré comme l’auteur en ce qu’il n’en produit pas la réalité.
Celui qui accomplit cette funeste et malheureuse opération est l’homme. L’homme est l’éveilleur et le réalisateur du mal qui était désormais vaincu et qui, en cette entreprise, révèle une puissance imprévisible et une énergie insoupçonnée. Cela arrive parce que son activité, si efficace, est celle de la liberté qui, en Dieu, à l’inverse, a réalisé le bien en triomphant du mal.
L’homme est donc celui qui réveille le mal, qui réactive le néant. Il n’est pas l’auteur de la négation, mais la ranime, la favorise, s’offre à elle comme collaborateur et instrument, la prolonge sur le plan de la réalité. La négation née — bien que vaincue avant d’être née — de la liberté (originaire), ne peut tirer une nouvelle vie et une nouvelle vigueur que de la liberté (humaine). L’homme ressuscite et réalise le mal désormais latent et assoupi, et confère un visage menaçant au néant inerte et prostré. La chute de l’homme a été non seulement une catastrophe pour l’humanité, mais aussi un cataclysme pour l’univers, car l’homme, se servant de l’acte originaire de la liberté, a par là-même, comme dit Isaïe, "ébranlé les fondements du monde".
L’interprétation de la chute de l’homme comme acte unique et double de désobéissance et de superbe, de reniement et d’orgueil, de rébellion et de présomption, va être plus tard approfondie par l’idée que cette révolte de l’homme est en réalité le prétexte non seulement à refaire la création divine, mais à se mettre à la place de Dieu dans l’acte même de son engendrement, se fiant à la promesse du "serpent antique", eritis sicut dii [vous serez comme des dieux]. Et c’est en effet au cours de cette tentative horrible et insensée que l’homme ne réussit pas à maîtriser la négation qui s’était présentée comme alternative dans l’acte suprême du choix et que Dieu avait su vaincre et effacer par l’acte de liberté positive dont est sortie son existence même. La négation échappe aux mains de l’homme et se retourne contre lui qui a osé la raviver: l’homme non seulement ne réussit pas à être Dieu, mais il s’abaisse, détruit la plénitude de l’humanité et de la liberté, atteint un état inférieur susceptible de dégénérer en subhumanité. Non seulement la promesse du tentateur a été démentie avec éclat, mais le tentateur même s’est révélé destructeur de l’homme: ille homicida erat ab initio [cet homicide était au commencement].
Le mal existe déjà quand l’homme advient. On ne peut pas considérer l’homme comme étant naturellement méchant (méchant, il ne put l’être que par libre choix) suivant une doctrine qui, depuis Anaximandre, parcourt toute l’histoire de la pensée humaine. Ce pessimisme imprudent se répercuterait sur Dieu en faisant de lui l’auteur du mal en tant que créateur de l’homme mauvais par nature et donc en compromettrait la positivité. Mais la préexistence du mal à l’homme n’atténue en rien sa responsabilité: c’est lui qui l’a ravivé et ranimé alors qu’il était inefficace et inerte. À l’homme, le mal ne se présente pas comme irrésistible et écrasant, comme menaçant et agressif: l’Eden a un aspect pacifique et tranquille. Mais cet aspect ne peut tromper que celui qui ne se souvient pas que l’homme est libre, qu’il n’est donc ni naïf ni innocent, et qui, de manière trop optimiste, oublie qu’à l’homme conscient de sa propre humanité et liberté il ne suffit pas d’être bon par nature, la tâche d’être bon par volonté et par libre choix lui incombant avant tout. Que le mal ne se présente pas initialement à l’homme dans toute sa virulence et son caractère pernicieux n’est pas une circonstance tranquillisante et rassurante, mais plutôt un insistant et irrésistible appel à sa liberté.
C’est en effet dans l’exercice de sa liberté que l’homme trouve le mal et le réalise, ce dont il porte la pleine et entière responsabilité, accrue par le déploiement d’énergies intellectuelles et morales nécessaires à cet acte de liberté négative qui a eu tant de conséquences épouvantables et meurtrières pour l’humanité. Quelle perspicacité il a fallu pour savoir trouver le déclencheur du mal précisément là où on y aurait pensé le moins, c’est-à-dire dans la divinité! Et quelle vigueur pour traduire en une force virulente et destructrice ce mal qui était une possibilité pâle et terne! Le fait que le mal subsiste déjà avant l’humanité signifie seulement que l’homme n’avait pas la créativité et l’inventivité pour se faire une idée du mal, chose qui n’est possible que dans un choix originaire, dans un acte de liberté pleinement et absolument premier et infranchissable. De toute façon, si par défaut d’absoluité et de créativité il est impossible d’attribuer à l’homme l’origine du mal, il suffit qu’il en ait été l’éveilleur et le réalisateur pour en rejeter sur lui l’entière responsabilité: et les catastrophiques conséquences qui en sont résultés ne consistent pas à "payer le tribut de la faute d’exister", mais à expier par un acte de liberté négative.
S’il y a, au sens ainsi élucidé, négativité en Dieu, ne devrait-on pas dire qu’il y a une ombre en lui? L’expression est forte, probablement exagérée; mais elle ne me semble pas illégitime dans le langage mythique et symbolique auquel on doit recourir en parlant de la divinité. Certes, Barth lui-même parle de la "main gauche" de Dieu, et cela aussi est une métaphore, probablement moins poussée que la précédente. Vaut-il mieux s’en tenir à l’expression de Barth, qui a toutefois un sens précis dans le contexte d’une conception du néant, différente de celle que j’ai soutenue dans ces pages? Il y a certainement en Dieu quelque chose d’inquiétant, mais on ne peut dire cela que du point de vue de l’homme (comme c’est du reste le cas pour tout discours sur Dieu) qui est seul est responsable d’avoir su traduire la possibilité du mal en réalité incandescente, et même convertir Dieu en objet de sa transgression et de sa violence. En vertu de la liberté humaine, Dieu se présente à l’homme comme terme d’un choix entre assentiment et révolte, fidélité et trahison, obéissance et défection. Dans l’énergie de sa liberté négative, l’homme arrive à présenter la positivité divine comme une provocation et un défi à sa liberté, ou plutôt comme une invitation et une incitation à sa rébellion. Il suffit de se souvenir de Nietzsche quand il déclare: Hybris ist unsere Stellung zu Gott [L’outrecuidance est aujourd’hui notre attitude à l’égard de Dieu], et quand dans les "Îlles bienheureuses" il s’exclame: "Si les dieux existaient, comment supporterais-je de ne pas être Dieu?" ; ou de Dostoïevski qui, dans les passages sur le "saint pécheur", prête à ce dernier des "songes sans fin, allant jusqu’à renverser Dieu pour prendre sa place", soutenant que l’homme ne peut reconnaître Dieu qu’en voulant se substituer à lui. Ces entreprises humaines qui trouvent en Dieu plus qu’une occasion, un véritable élan, et même une espèce d’incitation, réfléchissent sur Dieu un peu de la lumière sinistre de la rébellion humaine, faisant monter jusqu’à lui les émanations sulfureuses de la triste résolution de l