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avant propos
À ma mère Evelyn et à mon père Jacob
Cet ouvrage est une version révisée et abrégée dun livre paru pour la première fois en 1979. Jai supprimé trois chapitres essentiellement destinés aux spécialistes et jai mis à jour le texte, principalement en raison de la mort de Gershom Scholem, survenue en février 1982. Lordre des chapitres a également été légèrement modifié.
Cette étude a dabord pris la forme dune thèse de doctorat soutenue à luniversité de Californie (Los Angeles), sous la direction du professeur Amos Funkenstein, avec qui jai eu le rare privilège de travailler. Son goût de la formulation précise, ses suggestions originales et ses critiques rigoureuses ont amélioré de façon inappréciable mon travail, sans jamais restreindre mon autonomie créative.
Paul Mendes-Flohr et Jacob Katz mont tous deux aidé à conceptualiser mon travail à ses débuts. Le professeur Katz a lu et critiqué le manuscrit, mapportant dès nos premières conversations un soutien qui allait bien au-delà de ses obligations professionnelles. Le manuscrit a également été lu, en tout ou en partie, par mes maîtres Arnold Band, Hans Rogger, Martin Jay et Robert Alter, ainsi que par mon collègue Leon J. Goldstein.
Mes amis ont été mes meilleurs maîtres et mes critiques les plus impitoyables. Je remercie Gabriel Motzkin, Michael Nutkiewicz, Jeremy Popkin, David Sorkin et Noam Zion. Leon Wieseltier a fait une lecture critique du manuscrit en phase de révision et doit être tout particulièrement remercié pour mavoir mis en relation avec les presses de luniversité de Harvard.
Jai également tiré profit des comptes rendus de la première édition du livre, même lorsque jétais en désaccord avec eux. Je dois notamment mentionner ceux de Joseph Dan, Michael Meyer, Michael Morgan et Dennis Klein. Certaines des modifications effectuées pour la présente édition sont le fruit de leurs critiques.
Cest un plaisir pour moi que de remercier les institutions qui ont soutenu financièrement ce projet: le Social Science Research Council, la National Foundation for Jewish Culture et les membres du conseil de luniversité de Californie. Je voudrais également remercier le Council of Graduate Schools in the United States et le Jewish Book Council pour les prix quils mont fait lhonneur dattribuer à la première édition de ce livre.
Enfin, Rachel Biale est la personne qui a peut-être le plus contribué à ce travail. Elle a été mon partenaire intellectuel et sentimental depuis le début, lisant chaque page avec un il critique, bien plus souvent quelle ne veut bien ladmettre. Ensemble, nous avons fait en sorte que cette étude voie le jour.
«Il considère quil est de son devoir de prendre lhistoire à rebrousse-poil.»
Walter Benjamin
Martin Buber a déclaré un jour: «Nous avons tous des élèves; certains dentre nous ont même fondé des écoles; mais Gershom Scholem est le seul à avoir créé une discipline universitaire à part entière.» Buber était sans aucun doute dans le vrai: on trouverait difficilement au XXe siècle un chercheur qui ait plus contribué que Scholem à notre compréhension de certaines lignes de forces de lhistoire juive, restées ignorées jusqualors. Par son étude exhaustive de lhistoire de la mystique juive, du iie au XVIIIe siècle, Scholem nous a donné accès à un univers intellectuel dont presque personne ne connaissait lexistence. Dans le cadre de sa chaire de mystique juive à lUniversité hébraïque de Jérusalem, de 1925 à 1965, il a fondé une école de disciples dont lenseignement et les travaux ont fait de la cabale un domaine de recherche accepté dans les universités, tant en Israël quà létranger.
Mais limportance de Scholem dépasse largement linfluence quil a exercée sur les spécialistes des études juives. Ses travaux sur la mystique et le messianisme juifs ont, presque à eux seuls, conduit à une révision drastique de la façon dont les juifs conçoivent leur histoire et leur religion. Désormais, le judaïsme ne peut plus être considéré comme une religion exclusivement rationnelle et légaliste, telle que se la représentaient les chercheurs du XIXe siècle. Scholem a montré que le cur même du judaïsme ordinaire est traversé par de puissants courants mythiques et mystiques. Les conclusions auxquelles Scholem a abouti restent controversées, mais une chose est claire: aucune personne désireuse de réfléchir sérieusement à la signification du judaïsme tant dans une perspective historique quen ce qui concerne lépoque présente ne peut ignorer ses travaux. Parmi les juifs comme parmi les non-juifs, Scholem est le principal porte-parole moderne du judaïsme.
Il est étrange quun historien universitaire dépourvu de toute prétention à exercer une autorité spirituelle ait pu conquérir un aussi large public. Mais, dans les mains dun maître, létude de lhistoire devient davantage que la seule découverte du passé: elle illumine lidée que nous nous faisons de nous-mêmes. La grandeur de Scholem réside précisément dans sa capacité de combiner une fidélité presque fanatique aux sources historiques avec le souci de poser de plus vastes questions intéressant les contemporains. Il nest peut-être pas surprenant quen un temps comme le nôtre, en quête de sa propre identité, un historien laïque rende accessibles des sources que des penseurs plus orthodoxes considéraient comme marginales au regard de la tradition couramment admise.
Ce livre ne sadresse pas principalement aux gens qui souhaitent connaître la cabale ou aux spécialistes du judaïsme déjà familiarisés avec les travaux de Scholem, mais bien plutôt à ceux qui sintéressent à la contribution que la philosophie scholémienne de lhistoire du judaïsme a apportée à la pensée juive moderne. Sans chercher à analyser exhaustivement les nombreux articles que Scholem a écrits sur des questions historiques et textuelles concernant la cabale, je me suis consacré aux grandes orientations de sa pensée. Jai essayé de reconstruire ce que je crois être les thèmes principaux de son histoire de la cabale, ainsi que les thèses historiosophiques sous-jacentes. Jai également mis laccent sur le rapport entre ses positions politiques et sa conception de lhistoriographie. Enfin, dans le dernier chapitre, jai conceptualisé quelques-unes des thèses théologiques qui, selon moi, ont motivé les travaux historiques de Scholem.
Lhistoriographie entreprise par Scholem doit être comprise comme une attaque en règle contre les historiens du XIXe siècle, à savoir lécole historique qui sest développée en Allemagne et sest fait connaître sous le nom de Wissenschaft des Judentums («Science du judaïsme»). Certains historiens, tels Heinrich Graetz ou D. S. Joel, avaient entrepris détudier sérieusement la cabale; mais ils considéraient le plus souvent la mystique, soit comme «non juive», soit comme une sorte de variante de la philosophie juive. Aucun dentre eux ne traitait la mystique juive comme un objet légitime en soi. En créant une discipline létude de la cabale , Scholem sest souvent appuyé sur les travaux de ses prédécesseurs. Mais, même lorsquil était redevable aux historiens du XIXe siècle, il dévoilait toujours de nouveaux textes et, surtout, portait des jugements entièrement neufs sur les phénomènes non rationnels quil étudiait.
La rébellion de Scholem contre la Wissenschaft des Judentums fut la conséquence de sa révolte, plus fondamentale, contre le monde judéo allemand au sein duquel il vit le jour en 1897. Les historiens juifs contre lesquels il livra ses batailles universitaires étaient représentatifs de ce milieu quil rejetait. Le chapitre I montre le lien indissoluble unissant lorientation de Scholem vers létude de la cabale à son rejet de la symbiose judéo-allemande et à son adhésion au sionisme.
En 1920, alors quil était encore étudiant en Allemagne, Scholem décida décrire un essai sur «le suicide du judaïsme dans la prétendue science du judaïsme». Sans cesse remis à plus tard, cet essai parut en 1945 sous le titre «Réflexions sur la science du judaïsme1». Nombreux sont ceux qui, aujourdhui, considèrent que cet essai montre la Wissenschaft des Judentums sous un jour par trop négatif et que Scholem a simplifié à lexcès un mouvement agité de nombreux courants différents. Ce qui nous intéresse ici nest pas de savoir si la polémique de Scholem contre ses prédécesseurs était justifiée, mais plutôt ce que ces réflexions sur lhistoriographie juive peuvent nous apprendre sur les rapports de Scholem avec le monde judéo-allemand dont les historiens en question étaient les représentants.
Pour Scholem, les historiens judéo-allemands du XIXe siècle, comme la plupart des juifs allemands, étaient paralysés par le besoin de rendre le judaïsme acceptable aux yeux du monde non juif. Ce besoin apologétique conduisait à représenter le judaïsme comme une foi familière plutôt quétrangère. Dans son essai, Scholem fournit un exemple particulièrement outrancier de ce genre dargumentation: un sermon publié par un prédicateur juif du XIXe siècle, intitulé Notre patriarche Jacob, modèle du conseiller municipal, ou, selon le commentaire méprisant de Scholem, «le prince de la nation déguisé en petit-bourgeois». Pour Scholem nous reviendrons sur ce thème , le véritable judaïsme est fondamentalement contraire à la «culture bourgeoise». Le désir exacerbé des juifs partiellement acculturés dintégrer les rangs de la bourgeoisie allemande leur a fait adopter une attitude apologétique qui a dépouillé le judaïsme de toute authenticité.
Lorientation apologétique des juifs allemands du XIXe siècle déboucha sur un rationalisme exagéré. Soucieux de se faire admettre dans le «salon» intellectuel de lEurope du XIXe siècle, et conscients du fait que ses portes ne souvriraient que sils adoptaient des principes universalistes et rationalistes, les intellectuels juifs insistaient sur les aspects rationalistes du judaïsme et évitaient scrupuleusement de mentionner ce qui se passait dans la cave. Lirrationalisme et le mysticisme étaient mis sous le boisseau, de même que les tendances révolutionnaires et apocalyptiques du messianisme juif. Lhistoire sociale était entièrement ignorée, tant laccent était mis sur la représentation du judaïsme sous les traits dune religion intellectuelle. La «science du judaïsme» écrivait une Geistesgeschichte, une «histoire de lesprit», dans laquelle lesprit le Geist était essentiellement rationnel.
Souvent imbus des conceptions rationalistes du progrès, de nombreux historiens du XIXe siècle croyaient que la dimension rationnelle du judaïsme avait atteint sa perfection à lépoque moderne. Le propos de lhistoriographie était de contribuer à parvenir à ce but élevé en purifiant lhistoire juive de toute trace dirrationalisme; la Wissenschaft des Judentums voulait retirer à lhistoire juive, par une théologisation et une spiritualisation exagérées, son aiguillon irrationnel, et en bannir lenthousiasme démoniaque. Cétait là, véritablement, le péché originel. Ce géant terrifiant quest notre histoire est mis à lépreuve [
], et cette énorme créature au pouvoir destructeur, faite de vitalité, de mal et de perfection, doit se contracter, interrompre sa croissance et déclarer quelle na pas de substance. Le géant démoniaque nest rien dautre quun idiot de village remplissant les fonctions dun solide citoyen, et chaque bourgeois juif comme il faut pourrait sans honte lui souhaiter le bonjour dans les rues de la ville, la ville immaculée du XIXe siècle.
Ce passage ressemble presque à un manifeste nietzschéen ou à une profession de vitalisme bergsonien datant de la fin du XIXe siècle ou du début du XXe. Et, en effet, les critiques ont accusé Scholem de mettre en valeur les aspects «dionysiaques» de lhistoire juive au détriment de lesprit «apollinien» du XIXe siècle. Nous verrons que la position de Scholem est beaucoup plus complexe que ne paraît lindiquer ce passage, car il nemploie pas le terme «démoniaque» comme on le fait ordinairement, mais dans une acception nettement plus positive. À linstar de Goethe, qui avait déjà interprété dans ce sens le mot dämonisch, Scholem conçoit lirrationalisme démoniaque comme une force créatrice: la destruction est nécessaire pour que la future construction ait lieu. En opposition avec lidée harmonieuse du progrès adoptée par les historiens du XIXe siècle, la vision que Scholem donne de lhistoire juive est une dialectique tourmentée mettant aux prises des forces constructrices et destructrices. Nous examinerons en particulier lidée scholémienne selon laquelle les sabbatéens démoniaques du xviie siècle ont préparé le terrain aux mouvements moins destructeurs qui se sont développés au xviiie, tels que le hassidisme et lilluminisme juif.
En supprimant l«irrationnel», les représentants de la Wissenschaft des Judentums considéraient le judaïsme comme moribond, dans la mesure même où ils ignoraient les éléments qui lui donnaient sa vitalité. Ce parti pris rationaliste les conduisit à penser lhistoire juive dune façon non dialectique et interdisait au judaïsme la possibilité dune vie future. La Wissenschaft des Judentums «devint le credo des bourgeois [juifs], pour qui les slogans de destruction et de construction sont également exaspérants, parce que ce quils veulent avant tout, cest dormir. Ce sommeil est compris comme un processus graduel, la préservation du statu quo au moyen de la réforme». Pour le révolutionnaire sioniste quétait Scholem, le réformisme complaisant des bourgeois juifs allemands ne contenait aucune promesse davenir, et leur amour fatal du statu quo contamina les historiens contemporains.
La conséquence du rationalisme du XIXe siècle fut, selon Scholem, la tendance à «spiritualiser» le judaïsme et à le figer en un dogme théologique rigide. La Wissenschaft des Judentums ne péchait pas seulement par son rationalisme unilatéral, mais par son dogmatisme rationaliste. Le judaïsme était défini par un seul et unique principe théologique, dont la formulation pouvait varier dun penseur à lautre. Scholem soutient que ce dogmatisme révèle une incompréhension fondamentale de lhistoire de la théologie juive. Il ne la conçoit pas, pour sa part, comme une théologie monolithique, mais comme un ensemble de formules contradictoires. Il proclame que la théologie juive, incluant à la fois le rationalisme et lirrationalisme démoniaque, est anarchiste: elle ne produit aucune formule autoritaire, aucun dogme. La vitalité même de la tradition juive réside dans cet anarchisme, dans la mesure où le dogme, aux yeux de Scholem, est par définition sans vie. Scholem défie le XIXe siècle sur son propre territoire, celui de la Geistesgeschichte, et révise radicalement sa conception de la nature de lesprit (Geist) juif.
Scholem ne rejette pas la responsabilité de linterprétation rationaliste erronée du judaïsme sur la seule Wissenschaft des Judentums. En accomplissant son travail de «croque-mort universitaire» du judaïsme, la pensée du XIXe siècle fut davantage un symptôme quune cause de laspect moribond que présentait, dune façon générale, le judaïsme du XIXe siècle. Scholem sous-entend que lhistoriographie était nécessairement vouée à léchec dans lEurope du XIXe siècle. La vie des juifs allemands était traversée par le conflit qui mettait aux prises le romantisme juif et le désir démancipation et dassimilation. Puisque les nations européennes nétaient pas prêtes à assimiler les juifs sans leur demander de modifier leur identité de telle sorte quon ne pût plus les reconnaître, lhistoriographie juive navait dautre choix que de se transformer en apologétique. La critique scholémienne de la Wissenschaft des Judentums doit être lue comme une critique sioniste de la possibilité dune vie saine des juifs dans lEurope tout entière: même si la «science du judaïsme» avait commencé sa carrière, au début du XIXe siècle, en sassignant de louables buts romantiques, le contexte social lui interdisait de surmonter les contradictions mentionnées plus haut. Pour Scholem, léchec de lhistoriographie juive au XIXe siècle nétait quun des aspects de la crise générale du libéralisme bourgeois juif.
Scholem pense que le sionisme a rendu possible une révision fondamentale des perspectives de lhistoriographie juive. Celle ci na plus besoin dêtre la servante de lapologétique politique ou du dogmatisme théologique. Lhistoire juive peut être examinée «de lintérieur». Selon Scholem, lhistoriographie objective est garantie par le sionisme, car le sionisme est par définition antidogmatique: il surplombe toutes les interprétations particulières du judaïsme et constitue le seul dénominateur commun unissant tous les juifs.
Avec dautres sionistes radicaux, Scholem soutient que lhistoriographie ne nécessite pas moins que tous les autres domaines de la vie juive une «normalisation» nationale pour se développer. Il rejette explicitement les positions de Chaïm Nachman Bialik, qui considère que la Wissenschaft des Judentums aurait pu connaître le succès si sa langue avait été lhébreu. La langue, par elle-même, ne pouvait accomplir le changement révolutionnaire nécessaire à la constitution dune nouvelle historiographie: seul le sionisme pouvait fournir une orientation correcte à la «science du judaïsme» et la transplanter sur le nouveau sol dIsraël.
Bien que Scholem ait cru à limportance du sionisme en tant que fondement dune nouvelle historiographie, il na jamais conçu la «normalisation» nationale comme un nationalisme chauvin. Pendant sa jeunesse en Allemagne, au temps de la Première Guerre mondiale, il devint inaltérablement opposé à la dégénérescence représentée par le nationalisme moderne et nourrit une grande sympathie pour lanarchisme politique. Son sionisme a toujours été une révolte contre les tendances autoritaires et chauvines du nationalisme, qui sévissaient aussi dans le sionisme: les juifs ne doivent pas être «comme toutes les autres nations».
Lessai de Scholem sur la «science du judaïsme» ne visait pas moins ses collègues nationalistes de lUniversité hébraïque que les penseurs du XIXe siècle. Si la Wissenschaft des Judentums avait dégénéré en une pure négation antiquaire, les nouveaux historiens nationalistes adoptaient souvent le parti exactement contraire, se livrant à une glorification dépourvue de toute critique. Désireux de restaurer un sentiment de fierté à légard de lhistoire juive, ils en revenaient fréquemment aux pieuses affirmations des orthodoxes, avec des accents nationalistes: «Nous étions venus pour nous rebeller mais nous avons fini par suivre [le même chemin] [
]. Toutes ces calamités ont maintenant revêtu laspect du nationalisme. Nous sommes tombés de mal en pis: après la vacuité de lassimilation, voici celle des excès nationalistes. Nous avons cultivé, dans la science, les «sermons» et la «rhétorique» (melitsa) nationalistes, en lieu et place de la rhétorique et des sermons religieux. Dans les deux cas, les forces réelles uvrant dans notre monde, le démoniaque authentique, restent extérieures au tableau que nous avons créé.» En commettant lerreur diamétralement opposée à celle de la Wissenschaft des Judentums, les nationalistes sont tombés dans le même piège dogmatique.
Reprenant la terminologie quavait employée Nietzsche dans De lutilité et de linconvénient de lhistoire pour la vie (Considération inactuelle II), Scholem désavoue aussi bien lhistoriographie «antiquaire» que lhistoriographie «monumentale», appelant de ses vux une historiographie «critique», qui associerait les idéaux romantiques et nationalistes à la méthode critique. La Wissenschaft des Judentums avait commencé sur cette base, mais les contradictions imposées par le contexte historique lui avaient fait perdre le contrôle de la dimension critique, qui avait dégénéré en une pure négation antiquaire. Certains nationalistes, précise Scholem, se sont précipités dans lexcès inverse la pure affirmation , délaissant eux aussi la méthode critique.
Contre ces deux extrêmes, Scholem propose une troisième voie: une historiographie sioniste pourvue dune méthode critique. Si la Wissenschaft des Judentums voulait liquider la tradition juive, Scholem promet, pour sa part, une «liquidation de la liquidation» (hisul ha-hisul). Cette formulation est suffisamment proche de la «négation de la négation» hégélienne pour suggérer aux lecteurs une relation dialectique avec ce qui la précédée. Il ne sagit pas là dune simple négation du passé, mais de son appropriation dialectique: «Nous avons voulu revenir à la science dans toute sa rigueur et sans compromis, telle que nous lavons trouvée dans les écrits de Zunz et de Steinschneider, mais nous avons voulu lorienter vers la construction et laffirmation.» La Wissenschaft des Judentums, tout en sempêtrant dans des contradictions paralysantes, nen a pas moins élaboré la méthode historique laïque prônée par Scholem: «[Leur] programme aurait été approprié sil avait été orienté vers la construction de la nation juive.»
Pour Scholem, une approche constructive de lhistoire juive inclut la reconquête de lirrationnel:
Les facteurs qui ont été mis en avant et considérés comme positifs dans la perspective de lassimilation et de lauto-justification requièrent une nouvelle critique fondamentale permettant de déterminer quel a été leur rôle réel dans le développement de la nation. Les facteurs qui ont été dénigrés apparaîtront sous un jour différent, plus positif, dans cette perspective [
]. Il se pourrait que ce qui a été compris comme une dégénérescence soit conçu comme une révélation et une lumière, et que ce qui apparaissait aux [historiens du XIXe siècle] comme des hallucinations impuissantes soit révélé comme un grand mythe vivant [
]: non pas la toilette et la momification des morts, mais la découverte dune vie cachée sous les masques qui la dissimulaient.
Voilà, dans cet essai de 1945, tout le programme de Scholem: là où la Wissenschaft des Judentums ne voyait quun cadavre historique, Scholem découvre une «vie cachée». Il saccorde avec les savants du XIXe siècle pour penser que, si lon ne prend en compte que laspect rationnel de la tradition juive, le judaïsme paraît bel et bien mort. Mais si lon considère la «dégénérescence» et les «hallucinations impuissantes» comme tout aussi légitimes dans le cadre du judaïsme, on découvre une vie cachée un «grand mythe vivant», que Scholem relève dans le gnosticisme juif et dans la cabale.
Jappellerai contre-histoire la méthode historique de Scholem, consistant à mettre au jour la «vertu cachée» de la Wissenschaft des Judentums. Jentends par ce terme la croyance selon laquelle lhistoire véritable réside dans une tradition souterraine qui doit être mise en lumière, à peu près comme lorsque les penseurs apocalyptiques décodent une prophétie ancienne ou lorsque Walter Benjamin parlait de «prendre lhistoire à rebrousse-poil». La contre-histoire est une forme dhistoriographie révisionniste, mais, alors que le révisionniste propose une nouvelle théorie ou découvre des faits nouveaux, le contre-historien transvalue les anciens. Il ne nie pas, comme le fait le révisionniste, que linterprétation de ses prédécesseurs soit correcte, mais il ne considère pas quelle est complète; il reconnaît lexistence dune histoire «dominante» ou «officielle», mais pense que la force vitale réside dans une tradition secrète. Pour Scholem, la cabale, tradition ésotérique refoulée, constitue la clef de la vitalité du judaïsme. La mystique et les mythes, considérés au XIXe siècle comme des obstacles sur la voie du progrès de lhistoire juive, sont aux yeux de Scholem les forces qui animent cette dernière. Comme nous le verrons, la décision prise par Scholem détudier la cabale ne repose pas seulement sur le fait quelle avait été ignorée par ses prédécesseurs; cette décision est la conséquence de sa croyance en lidée que, dans ce conflit dialectique quest lhistoire juive, les forces irrationnelles sont la source de la vitalité.
La contre-histoire de Scholem se fonde sur une nouvelle conception de la tradition, très différente de lidée courante, selon laquelle la tradition est identifiée avec le conservatisme. Dans «Israël et la diaspora», il écrit:
Il y a aussi une vie de la tradition qui ne consiste pas seulement en une préservation conservatrice, en une perpétuation des possessions spirituelles et culturelles de la communauté. [
] Il y a des domaines de la tradition qui sont cachés sous les débris des siècles et gisent là, attendant dêtre découverts et remis en usage. [
] Il y a comme une chasse au trésor au sein même de la tradition, créant une relation vivante avec la tradition, et le meilleur de la conscience juive actuelle lui doit quelque chose, même lorsquelle sexprime hier comme aujourdhui en dehors du cadre de lorthodoxie2.
Nous avons là une vigoureuse définition de la position de Scholem. En rébellion contre le monde judéo-germanique dans lequel il est né, il a cherché à retourner à la tradition juive refoulée par les penseurs rationalistes du XIXe siècle. Mais, refusant dadopter une position orthodoxe, il croit avoir trouvé des sources, au sein de cette tradition, susceptibles de parler même à un juif laïque. Nous verrons que luvre historiographique de Scholem est animée par la quête persistante dun lien entre le monde laïque et son passé religieux. Dans la vie de Scholem, cette quête a commencé en Allemagne, à laube du XXe siècle.
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1. N.d.e.: Voir également en français la conférence plus tardive (1959) «La science du judaïsme, hier et aujourdhui», dans Le Messianisme juif: essais sur la spiritualité du judaïsme, Paris, 1974, p. 427-440.
2. «Israel und die Diaspora» (1969), dans Judaica, t. II, Francfort, 1973, p. 7-70.
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