full
image
#666666
http://www.lyber-eclat.net/wp-content/themes/smartbox-installable/
http://www.lyber-eclat.net/
#5979e2
style1

L. Cahn C. Deligne N. Pons-Rotbardt N. Prignot A. Zimmer B. Zitouni

Terres des villes

Enquêtes potagères de Bruxelles aux premières saisons du 21e siècle

8. Les patatistes : la pomme de terre en lutte

Lyber

Une affiche devant le champ annonçait « ici poussent les pommes de terre du futur », 2011.

Le 29 mai 2011, une action de protestation non violente menée par le Field Liberation Movement1 a eu lieu dans un champ près de Wetteren, en Flandre contre une expérimentation « en plein champ » c’est-à-dire hors du laboratoire, d’une culture de pommes de terre génétiquement modifiées (OGM). Baptisée The Big Potatoe Swap, le « Grand échange de pommes de terre », l’action a réuni plus de 500 agriculteur.e.s, militant.e.s et universitaires.

Quelques semaines plus tôt, le 4 mai 2011, 108 pommes de terre y avaient été plantées par le consortium composé de l’Institut flamand pour les Biotechnologies (VIB), l’Agence flamande de l’agriculture et de la pêche (ILVO), ainsi que l’Université et le Collège universitaire de Gand2. Il s’agissait de 104 pommes de terre DuRPh (Duurzame Resistentie tegen Phytophthora [Résistance durable contre le Phytophthora]) développées par l’Université de Wageningen aux Pays-Bas, et de 4 pommes de terre « Fortuna », une variété produite par la société BASF. Ces deux variétés sont résistantes au mildiou, une maladie causée par un pseudo-champignon, qui peut ravager des cultures entières3. Ces pommes de terre « résistantes au mildiou » sont décrites par la VIB comme la « pomme de terre du futur ».

Lors de ce Big Potatoe Swap, les activistes ont remplacé les variétés modifiées génétiquement par des variétés Bionica, Toluca et Sarpo Mira. Celles-ci sont des variétés utilisées dans l’agriculture bio, développées selon un processus de sélection conventionnel, et sont également résistantes au mildiou4. Ils veulent ainsi « libérer les champs5» des OGM. Pour les militants, les variétés bio incarnent un avenir différent de l’agriculture, qui hérite d’une tradition agricole radicalement opposée à celle dans laquelle s’inscrivent les OGM.

Que reprochent les manifestant.e.s à l’université qui plantait les pommes de terre OGM en plein champ ? Derrière cette action d’arrachage, ils visent un modèle d’agriculture, qui inclut le brevetage du vivant, qui dépossède les agriculteurs.trices d’un savoir-faire centenaire et les rend dépendants des laboratoires et des scientifiques, mais critiquent aussi le rôle des universités transformé par leur alliance avec les industriels de l’agroalimentaire. Ils dénoncent les évaluations lacunaires des risques et des impacts des OGM ou encore les risques de dissémination des gènes dans l’environnement et la perte de biodiversité que ce modèle implique6. Ils pointent également du doigt les monocultures et l’agriculture intensive que requièrent les cultures OGM (et qui risquent de détruire les moyens de production agricoles de celles et ceux qui, déjà, luttent pour leur survie). À travers ce refus, ce n’est pas une opposition antiscience ou opposée à toute modification du vivant qui se joue, mais bien un refus du modèle de société et d’agriculture qui est proposé par la recherche sur les OGM et leur modèle économique, qu’ils considèrent comme une fausse solution.

Lors de cette action, un grand nombre de policiers sont présents, ce qui amène une militante à ironiser : « il y avait un policier pour chaque deux pommes de terre7. » Trente militant.e.s sont arrêté.e.s, dont onze sont poursuivi.e.s en justice pour « vandalisme, destruction de biens, association de malfaiteurs, coups et blessures 8». Parmi les personnes présentes lors de la manifestation, certain.e.s sont des scientifiques, inquiets par le type d’alliance qui a donné naissance à cette expérimentation en pleine terre. Ils dénoncent la transformation (voire le dévoiement) de leur pratique de recherche qu’entraîne le financement par les industriels de l’agroalimentaire (BASF, Novartis, Astra-Zeneca, Monsanto). Ils redoutent que ceux-ci ne mettent une pression énorme sur l’université pour qu’elle ne pose que les questions qui les intéressent. Parmi les inculpés se trouve une chercheuse de l’université de Louvain (KUL). Mise en demeure par le recteur de son université de se distancier publiquement de l’action au nom du respect du travail de ses collègues, elle refuse et est licenciée. Ce licenciement est alors largement relayé dans les médias9. Comme les militants dénoncent la pression exercée par les entreprises sur l’université, le licenciement de cette chercheuse semble leur donner raison, et il devient le symbole de la restriction de la liberté d’expression des chercheurs au sein de l’université. Des actions de protestation sont organisées au sein de l’université et une pétition rassemblant 4 000 signatures, parmi lesquelles celles de nombreux collègues universitaires, est remise au recteur, qui maintient néanmoins sa décision.

Le procès des inculpés se déroule de 2012 à 201410. Les arracheur.euse.s d’OGM refusent d’être considéré.e.s comme des criminels ou « malfaiteurs », et revendiquent une action de désobéissance civile. Celle-ci est censée alerter le public sur les risques de l’essai en cours. Au moment du procès, le terme « patatistes », une reprise enjouée du mouvement « zapatiste » du Mexique, est employé par les militant.e.s pour s’auto-désigner. Sur un flyer auto-publié, le Field Liberation Movement appelle au soutien de ce qu’ils appellent le « procès des patatistes ». Il est aussitôt relayé par la presse11. Le terme se propage. Lors du procès, plus de 90 personnes demandent à être inculpées, déclarant appartenir à la même « association de malfaiteurs » que les prévenu.e.s. Le juge refuse de les entendre et condamne les arracheur.euse.s d’OGM en première instance : 3 à 6 mois de prison avec sursis et une amende. Les activistes font appel, et la mobilisation ne faiblit pas. Lors du second procès qui a lieu devant la cour d’appel de Gand, les soutiens sont nombreux. La bataille vive est relayée dans les médias et elle gagne l’opinion publique. Le juge acquitte finalement les prévenus du chef « d’association de malfaiteurs ». Ceux-ci doivent néanmoins payer les dommages pour les préjudices subis par les partenaires de l’essai, une somme estimée à près de 20 000 euros. Le procès a ainsi permis aux dits « patatistes » de partager, dans les médias, leur désir d’aller vers une autre agriculture, solidaire, écologique, sans brevets, ni pesticides, ni OGM, et vers d’autres rapports entre l’université et le secteur privé.

Depuis, le terme « patatistes » circule. Il a dépassé l’action de wetteren. Des activistes bruxellois s’en sont emparés et l’ont utilisé comme une appellation de ralliement, invitant les militant.e.s qui s’y reconnaîtraient à les rejoindre. Le 17 avril 2014, pour la journée mondiale des luttes paysannes, divers collectifs se rejoignent à Haren pour planter des patates dans le terrain où est prévue l’installation (contestée) d’une prison. Ils se rallient sous le slogan « nous sommes tous des patatistes12». En juin, les mêmes collectifs et militant.e.s se rassemblent à nouveau pour entretenir le champ et débattre du devenir de la prison. En octobre 2014 finalement, 200 patatistes se rassemblent pour récolter les pommes de terre semées au printemps. Aujourd’hui, le terme est encore utilisé par la presse écologiste en ligne pour désigner cette épopée-là de la contestation anti-OGM et pro-paysanne.

La patate mobilisée à Bruxelles lors de la journée mondiale des Luttes paysannes, 17 avril 2016.

La pomme de terre, plus familièrement appelée « patate » est emblématique de la culture culinaire belge et de l’histoire agricole du pays. Ici elle est revisitée par les militant.e.s, en tant que symbole, dans ses aspects (narratifs et) symboliques. Quasiment cultivable dans toutes les zones tempérées, la pomme de terre a un très bon rendement et est relativement simple à entretenir. Elle est facile à cultiver sur des grands espaces, et se prête bien à l’occupation des terres controversées. Elle serait comme la tubercule du peuple, celle qu’on ne voudrait pas lâcher ni laisser aux mains de l’industrie agroalimentaire.

Au-delà de Haren, la patate a été utilisée au sein de « Sème ta ZAD », un appel à cultiver les terres contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes en Bretagne13, à la « ZAD Patate » de Montesson contre l’urbanisation de 120 ha de terres agricoles14, à Bure, dans les Ardennes françaises, où un centre d’enfouissement de déchets nucléaires est projeté15, ou encore à Perwez, en Wallonie, pour défendre une ferme ­menacée d’expropriation pour élargir une « zone d’activité économique16». Ces luttes en France comme en Belgique mobilisent ce que les militant.e.s considèrent comme un symbole d’une agriculture de subsistance, populaire et vernaculaire. De plus, comme la patate se conserve facilement, elle nourrit réellement les activistes au quotidien, pendant leurs repas de fête et de soutien.

Dans ces conflits, la patate est tout à la fois un légume qui nourrit et une référence fédératrice. Le légume considéré comme humble se trouve controversé en tant que futur produit OGM. La patate rassemble ; elle mêle action de protestation physique et rhétorique ; elle devient l’objet ou la mascotte d’une lutte. À travers elle, la défense d’une autre vision de l’agriculture se fait entendre. À travers elle, les luttes menées sur des territoires distincts s’entremêlent : elle leur donne un esprit joyeux (elle donne la patate !) ou combatif, quand elle est utilisée comme « patator », un projectile dangereux (collons des patates à l’ennemi !). Elle sert également à rassasier les estomacs (en purée, frites, soupes, et autres recettes à partager).

  1. Voir le site du « Field Liberation Movement ».
  2. Fiat voor veldproef met plaagresistente ggo-aardappel, sur le site internet de Vlaams infocentrum land-en tuinbouw [en ligne]
  3. Le mildiou est le nom générique d’une famille de maladies, affectant de nombreuses plantes, dont la pomme de terre. Ces maladies sont provoquées par des particuliers, souvent qualifiés aujourd’hui de pseudochampignons, mais qui furent longtemps classés parmi les champignons. Chez la pomme de terre, le responsable de la maladie est le Phytophthora infestans. Celui-ci, combiné avec les monocultures de la pomme de terre, sont parmi les facteurs responsables de la grande famine d’Europe dans les années 1840, qui toucha très durement l’Irlande, tuant près d’un million de personnes et en déplaçant deux millions dans les années 1845-1850. En Belgique, on estime que la famine tua entre 40 000 et 50 000 personnes. Aujourd’hui il existe des traitements préventifs aux pesticides, mais le mildiou reste redouté, et les traitements sont chers et polluants.
  4. Une recherche scientifique d’Isabelle Vuylsteke du Interprovinciaal Proefcentrum voor de Biologische Teelt (PCBT) et Kurt Demeulemeester du Interprovenciaal Proefcentrum voor de Aardappel PCA qui date de 2007 montre que ces patates biologiques sont 98 % résistantes au mildiou. Un rapport publié par la VIB, le Dossier d’information scientifique sur les pommes de terre résistantes au phytophthora, leur reconnait cette résistance, mais déplore leur inadéquation avec les besoins de l’industrie [en ligne].
  5. Communiqué de presse du 29 Mai 2011 : « Journée nationale de désobéissance civile contre les pommes de terre OGM à Wetteren » voir le site internet du Field Liberation Movement.
  6. Tous ces problèmes sont mis en avant à des nombreuses reprises sur le site internet du Field Liberation Movement. On lira particulièrement le Publiek Aardappel Dossier / Dossier Public Patates, Kennisgeving GGO-Veldproef Wetteren. Voir également sur le même site l’article intitulé « Pourquoi nous ne voulons pas de l’essai OGM en plein champ ».
  7. Lors d’une « conférence gesticulée » de Barbara Van Dyck, « La recherche c’est nos oignons », 22 juin 2017, Théâtre National, Bruxelles.
  8. Voir Pierre Titeux, IEW, Huit mois ferme, le cours de la patate OGM est au plus haut, 12 février 2013 [en ligne].
  9. Pour un résumé de l’affaire et de sa couverture par les médias belges, voir Robin Reul, Steve Paulussen, Daniëlle Raeijmaekers, Laurens van der Steen et Pieter Maeseele, « Professional journalistic routines and the protest paradigm : The Big Potato Swap in traditional and alternative media », in : Journalism, 8 mars 2016. Les auteurs notent que le licenciement de cette chercheuse a changé la manière dont l’affaire a été présentée dans la presse, qui devient, à ce moment-là, une question de liberté d’expression académique et de liberté de la recherche.
  10. Une revue de presse bilingue néerlandais/français de l’ouverture du procès se trouve sur le site internet du Field Liberation Movement.
  11. Le procès gardera ce surnom surtout dans la presse en ligne. La presse engagée et écologiste relayera les appels à soutenir les prévenus. Voir par exemple : Sudinfo.be, Dour : trois ans après l’action des « patatistes » à Wetteren, Marie est acquittée, 24 décembre 2014, [en ligne], IEB, Soutien aux Patatistes inculpés, le lundi 20 octobre 2014, [en ligne], FIAN Belgium, Procès de patates : L’avenir de notre nourriture – tous ensemble expert, 15 mai 2013 [en ligne]. Les avocats des inculpé.e.s, Progress Lawyers Network, se réfèrent eux-mêmes au procès comme celui des patatistes sur la page de présentation de leur site internet.
  12. Voir l’article Nous sommes tous des patatistes sur le site internet de « monde qui bouge » [en ligne].
  13. Selon leur site internet, lors d’une manifestation et mise en culture le 13 avril 2013. Par ailleurs, 15 tonnes de patates auraient été récoltées sur la ZAD en 2017.
  14. Le nom vient de l’alliance entre le symbole la ZAD de Notre-Dame-des-Landes et l’envie de planter des patates [en ligne].
  15. Sous le slogan « des semis radieux, pas des sols irradiés », le Printemps des luttes paysannes de Bure appelait à planter des patates sur des terres de l’Andra, responsable du projet, les 16 et 17 avril 2016. Voir le site VMC camp Plus bure sera leur chute…
  16. Voir l’article : Défendons nos terres agricoles : des patates, pas du béton !, sur le site internet du réseau de soutien à l’agriculture paysanne.
 
WP-Backgrounds Lite by InoPlugs Web Design and Juwelier Schönmann 1010 Wien