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L. Cahn C. Deligne N. Pons-Rotbardt N. Prignot A. Zimmer B. Zitouni

Terres des villes

Enquêtes potagères de Bruxelles aux premières saisons du 21e siècle

6. Marché bio de Molenbeek : des voix dissidentes

Lyber

Depuis mai 2016, le Marché bio de Molenbeek vend des légumes produits à une trentaine de kilomètres de là, dans la région du Pajottenland, à l’ouest de Bruxelles. Nous l’avons découvert en visitant des potagers dans le quartier. Le marché est installé dans la cour intérieure d’un immeuble appartenant à la commune, le long de la rue de l’Avenir, sur l’ancien tracé de la rivière de la Petite Senne où des habitants cultivent un potager en bacs, hors-sol. Les fermiers vendeurs nous disent être les héritiers de plusieurs histoires, luttes, voix rebelles qui ont œuvré pour le maintien de la paysannerie et de l’agriculture à petite échelle. Il y a de quoi s’arrêter… Nous engageons la conversation, ils expliquent que, très concrètement, ils prennent le relais des marchés fermiers ou boerenmarkten apparus au début des années 1980, au Pajottenland justement. Ces marchés s’opposaient alors à la Politique Agricole Commune mise en place par l’Union Européenne encore appelée CEE. Leur marché à eux se déclare ouvertement opposé aux accords transatlantiques du TTIP et du CETA. C’est que le marché est à la fois un lieu de vente et de politique, déclarent-ils. Nous voulons en savoir plus et ouvrons l’enquête.

Le Marché bio de Molenbeek, septembre 2016.

 

Un marché fermier en ville

Dans la cour intérieure de la rue de l’Avenir, le marché fermier est monté chaque mercredi midi et démonté le soir même. Depuis la rue, on le trouve grâce à une ardoise posée sur le trottoir qui indique l’entrée. À côté du potager en bacs1, des caisses à légumes sont présentées sur des étals pliables disposés sous des grandes ombrelles blanches. C’est ici que se vend une partie des légumes produits à la ferme De Groentelaar (« Le Légumier ») ; le reste étant vendu à Halle, petite ville à quinze kilomètres au sud de Bruxelles, où les mêmes agriculteurs tiennent un autre marché hebdomadaire2. En règle générale, afin d’assurer un « rapport direct avec l’environnement3», afin de ne pas distendre et désancrer le cycle nourricier qui lie la ville et l’arrière-pays proche, les agriculteurs du Groentelaar préfèrent vendre les légumes à proximité de leurs champs.

Pour leurs cultures, ils louent pour le moment deux terrains dans le Pajottenland, un de deux hectares et l’autre de trois hectares, faute de pouvoir en acheter4. Ils cultivent des légumes sans pesticides ni engrais chimiques, et souvent à partir de graines paysannes. Ils veulent relever le défi de vivre de leur activité agricole tout en vendant ces légumes biologiques peu cher. Pour ce faire, ils ont opté non pas pour un système de paniers qui oblige à un volume d’achat plus ou moins fixe et constant dans le temps mais pour la vente au marché qui permet, espèrent-ils, d’adapter les achats au budget familial fluctuant.

Que les agriculteurs aient choisi de s’installer à Molenbeek étonne leurs collègues du Pajottenland pour qui cette commune est associée à des préjugés ethniques, des images de pauvreté et de danger ; réputation singulièrement durcie par les médias avec les attentats à Bruxelles en mars 2015, qui ont coïncidé avec les démarches entamées pour l’installation du marché. Mais les agriculteurs n’en démordent pas. Il doit être possible, selon eux, d’intéresser tous les publics urbains, et pas seulement les « bobos », à des légumes qui sortent du circuit long. La préoccupation pour le gaspillage et la dégradation alimentaires n’appartient pas qu’aux classes aisées. Réintroduire le lien nourricier entre ville et arrière-pays proche ne peut se passer de la question sociale, affirment les vendeurs.

Alors, qu’en est-il ? Que peut-on dire après deux ans d’existence du marché ? Il est certain qu’amener les légumes à Bruxelles demande des allers-retours, des opérations d’emballage et de désemballage ainsi qu’un effort considérable dans l’interaction avec les clients. Il faut continuellement réfléchir et adapter la formule. Néanmoins le marché « prend », c’est-à-dire qu’il attire de plus en plus de monde et que la vente des légumes est plus ou moins constante. Il est au rendez-vous toutes les semaines, même pendant les vacances d’été. En hiver, les horaires sont adaptés à la tombée de la nuit. De temps à autre, une fête de saison est organisée avec les jardiniers. Pour aller à la rencontre des demandes du voisinage, des légumes provenant d’autres fermes, de préférence à proximité mais pas uniquement, sont mises en vente. Les agriculteurs du Groentelaar vont jusqu’à proposer des tomates en hiver. Ils vendent de la farine produite au moulin de Tollembeek au Pajottenland, du lait battu et des fruits secs ainsi que des produits de nettoyage naturels à base de vinaigre et de bicarbonate de soude. Et tout cela est exposé aux côtés d’un étal où sont entreposés des flacons d’huile grecque et des paquets de café zapatiste.

Au fil des conversations, notamment à propos de l’huile et du café zapatiste, nous apprenons que le Groentelaar a été impliqué dans l’écriture de plaidoyers et a participé aux forums de paysans aux niveaux européen (Nyéléni, octobre 2016), belge (Agro-écologie en action, décembre 2016) et bruxellois (BoerenForumPaysan, février 2015)5. Au moment où les gouvernements européens s’apprêtaient à signer les accords transatlantiques du TTIP et du CETA, en septembre 2016, ils ont convaincu d’autres paysans du Pajottenland de les rejoindre en tracteur pour manifester devant le Parlement européen.

Il n’y a là aucun exotisme révolutionnaire ni faire-valoir militant. Peut-être faudrait-il parler de tradition. Car pour les agriculteurs du Groentelaar, il s’agit de reprendre et de faire exister ce que les générations précédentes et les boerenmarkten en particulier leur ont appris. Deux leçons sont à retenir. Premièrement, afin de sortir des logiques imposées par le complexe agro-industriel, il faut apprendre à créer des lieux de distribution où l’on peut un tant soit peu maîtriser et peser sur les prix. Deuxièmement, un marché ne fonctionne pas comme une vente à la ferme mais peut devenir une plateforme de revendications et de changement social dans un territoire précis. Au marché, des mondes se croisent et les agriculteurs vendeurs y rentrent en contact avec d’autres gens, d’autres univers. Comme le dit l’un d’entre eux, la sortie du complexe agroalimentaire n’est pas aisée et requiert des contacts et de l’intelligence partagée.

Agriculteurs sur les boulevards de Bruxelles à l’occasion

  1. Le potager est un projet de cohésion sociale de la Commune de Molenbeek et de l’asbl Bonnevie porté par Bon (Bon est un « bureau d’accueil bruxellois d’intégration civique » qui propose des cours de langue, d’intégration, d’informations pour des primo-arrivants). Par un intermédiaire, les fermiers apprenant que l’intention de « Bon » est d’ouvrir le potager au public de temps à autre, ils décident de leur demander de pouvoir s’installer dans la cour pendant ces jours d’ouverture [voir site de « Bon » en ligne].
  2. De Groentelaar est un projet de ferme mis en route en 2016 par Tijs Boelens, Tone Bert et Sander Van Haever [en ligne].
  3. Entretien avec Tijs Boelens, le 07.12.2016. De manière générale la description du marché de Molenbeek est basée sur cette rencontre-là.
  4. L’achat de terre est devenu un investissement majeur. Les prix des terrains agricoles en Belgique s’élèvent actuellement entre 50 000 et 80 000 euros l’hectare (INS). Un minimum de cinq hectares cultivés est nécessaire pour pouvoir subsister comme agriculteur. L’aménagement foncier agricole actuellement mené par la Région flamande (Ruilverkaveling) est en cours au Pajottenland : en rationalisant des parcelles agricoles pour en faire des parcelles uniformes plus étendues, ce programme favorise l’exploitation industrielle et rend les terrains encore plus difficiles d’accès.
 
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