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L. Cahn C. Deligne N. Pons-Rotbardt N. Prignot A. Zimmer B. Zitouni

Terres des villes

Enquêtes potagères de Bruxelles aux premières saisons du 21e siècle

3. Potagers des tanneurs : assignations d’identités

Lyber

En mai 2016, un nouveau bâtiment est inauguré au coin de la rue des Tanneurs et de la rue de la Querelle. Il est composé de quatre logements sociaux et d’une salle communautaire destinée à accueillir l’équipe du Projet de Cohésion sociale (PCS). Via un communiqué de presse1, la présidente de la Société du Logement de la Région de Bruxelles-Capitale (SLRB) se réjouit de cette inauguration et cite les nombreux partenaires qui ont rendu possibles ces nouveaux logements et qui seront présents lors de l’inauguration : la Ville de Bruxelles, la SLRB, le Logement Bruxellois, les administrations, etc.2Le nombre d’acteurs publics et para-publics est impressionnant, surtout pour une réalisation de si petite ampleur.

L’inauguration a lieu au milieu d’un grand chantier de rénovation de l’ensemble de tours voisines. Si la « vue d’architecte » qui accompagne la communication du Foyer est cadrée pour ne pas les montrer, une fois sur place il est difficile d’ignorer les travaux qui concernent la totalité de la zone avoisinante. Ceux-ci sont programmés pour durer de nombreuses années, tour de logements après tour de logements. Une crèche a également été construite récemment dans le quartier, et le message affiché par les publications officielles du Logement Bruxellois, la société en charge de ces logements sociaux, est celui de l’optimisme : le quartier est en voie de rénovation et de revitalisation et les bâtiments vont voir augmenter leur performance énergétique3. Les rénovations d’aujourd’hui sont les héritières de l’histoire d’un quartier pauvre, composé en grande majorité de logements sociaux dont les habitant.e.s se sentent laissé.e.s à l’abandon depuis longtemps. Les rénovations sont difficiles à vivre, mais les personnes rencontrées sur place sont patientes, puisque ces travaux sont pour un mieux, attendus depuis des années.

Si, au moment de son inauguration, le projet de logements au coin de la rue des Tanneurs et de la rue de la Querelle n’a pas fait grand-bruit dans la presse, il en avait été tout autrement lors du début des travaux de construction. En effet, pour commencer le chantier, il avait été nécessaire, au préalable, de couper les arbres et de raser le potager qui avait pris place sur cet espace auparavant laissé à l’abandon. C’est en 2011 que la demande de permis pour construire un nouvel ensemble de quatre logements fut déposée et fit l’objet d’une enquête publique : deux affiches furent placées à proximité des lieux, annonçant la possibilité de consulter le dossier de demande de permis, assorti des plans du futur bâtiment et de son implantation, mais également d’émettre des remarques, écrites ou exprimées oralement lors de la réunion de la commission de concertation.

Une friche comme espace de respiration

Le bâtiment est prévu sur ce qui est alors une friche de 150 m² environ, à l’abandon, et qui sert de décharge sauvage et de réceptacle aux crottes de chiens. Malgré cela, quelques riverains se réunissent autour des panneaux d’affichage de la demande de permis. Après consultation du dossier à la commune, ils décident de lancer une pétition contre le projet, qui recueille quelques dizaines de signature du quartier. Ils s’expriment lors de la commission de concertation, en présence d’une association locale (de quartier), elle-même opposée au projet.

Ils y dénoncent principalement la disparition de cet espace non construit, dans ce quartier très dense. Pour eux, il s’agit tout d’abord d’un (trop petit) espace de respiration, permettant l’existence, malgré tout, d’un peu de verdure. Ils y déplorent l’absence d’entretien et d’aménagement du lieu en un véritable espace vert. Ils racontent alors qu’ils se sont eux-mêmes obligés à nettoyer régulièrement les lieux, les propriétaires du terrain (le Foyer Bruxellois) le laissant à l’abandon, se contentant de l’arroser d’herbicide une fois par an. Ils décrivent les lieux comme délaissés, mais néanmoins « habités » par des arbres où nichent des oiseaux, des acacias en fleurs au printemps. Pour eux, malgré le peu de considération que reçoit le lieu, la vie y a élu domicile. Ils en profitent également pour dépeindre un tableau catastrophique du quartier, et dénoncer la gestion, qu’ils considèrent désastreuse, du Foyer Bruxellois.

Quelques jours après la commission de concertation, c’est la consternation auprès des habitant.e.s. La commission a approuvé à l’unanimité le projet. Ils ne comprennent pas pourquoi on fait si peu cas de leur voix : ils étaient plusieurs à s’opposer au projet, avec une pétition contenant de nombreuses signatures, ce qui devrait empêcher l’unanimité. Renseignement pris, ils apprennent que, s’ils ont le droit de s’exprimer en commission de concertation, ils n’ont pas de droit de vote, lequel est réservé aux membres de la commission. Les habitant.e.s ne comprennent pas que la Ville de Bruxelles, partenaire du projet de logement, siège également à la commission, et fustigent une position où les mêmes acteurs sont à la fois les demandeurs et ceux qui délivrent les permis. La situation en reste néanmoins là, et il n’est fait état de cette protestation nulle part dans la presse ou dans les publications liées au quartier4.

Le chantier ne commence pas immédiatement. Près de trois ans plus tard, la situation n’a pas changé. Les habitant.e.s l’ignorent, mais le Foyer a demandé un renouvellement de son permis, qui expirait normalement après deux ans de validité, repoussant le début des travaux pour des raisons inconnues. La situation va alors prendre une autre tournure avec l’arrivée d’un nouvel habitant dans le quartier, Léonard, qui décide (sans connaître les projets de construction sur le lieu) d’investir cette friche située en face de chez lui, pour la transformer en potager.

 

La friche se transforme en potager

Léonard fera le récit de cette transformation à de nombreuses reprises. Selon lui – et ce récit est devenu une histoire urbaine –, tout commence par la rencontre des enfants du quartier avec un nouveau possible. Au départ, Léonard commence à occuper le lieu seul. Il ne sait pas que la parcelle est vouée à disparaître et ne le fait donc pas pour empêcher la construction, mais simplement parce qu’il veut occuper l’espace et enrayer son abandon. Il nettoie, défriche et se met à retourner la terre. Les habitant.e.s sont intéressé.e.s et lui demandent ce qu’il fait là. Certains sont sceptiques et le découragent de continuer. Selon eux, le lieu sera de toute façon saccagé très vite, car rien ne reste intact dans le quartier, « les jeunes » étant tout désignés comme responsables du saccage habituel. Certains habitant.e.s ne le soutiennent pas et trouvent que le lieu est sale, certainement pollué par les dépôts clandestins et ne devrait pas être un potager.

En passant du temps sur ce terrain, Léonard entre en contact avec quelques enfants du quartier. Il décrit ce moment comme une rencontre pour eux avec la terre, eux qui n’avaient jamais cultivé : « Certains n’avaient jamais touché la terre auparavant et n’avaient jamais vu ni un ver de terre, ni une patate germée5. » Le potager serait réellement né à ce moment, quand d’autres ont commencé à s’en occuper, en l’occurrence des enfants. Le moment initial serait celui de sa rencontre avec Mohamed, qu’il décrit ainsi6 :

Léo : Salut !

Mohamed : ‘jour…

M : Tu planques un cadavre ? !

L : Non, je plante des patates !

M : … ah…

Au bout de trois minutes d’intense observation :

L : Tu veux m’aider ?

M : … Ouais !

Le potager fait œuvre d’éducation populaire pour ceux qui relaieront ce récit par la suite. Le potager apprend aux enfants pauvres de la ville à avoir un contact avec la terre, avec la nature, les plantes et les animaux. Quelque chose qui leur manquerait. Mais il leur apprend aussi le respect, le fait d’être responsable, soi-même, de quelque chose.

Un tout petit espace vert au coin de la rue de Tanneurs et de la rue de la Querelle en 2014.

C’est à peu près au même moment que Léonard apprend l’existence du projet de construction des logements sur le tout nouveau potager. Les voisins qui s’étaient présentés à la commission de concertation trois ans auparavant, lui apprennent que le projet existe, mais ils n’en savent pas plus. Les riverains ignorent si le projet est toujours d’actualité, car rien ne leur a été communiqué depuis. Il faut préciser qu’ils ne sont pas des habitant.e.s des tours, ils en sont les riverains directs, mais n’y vivent pas, et Le Foyer n’a pas pour habitude de communiquer avec les riverains sur ces projets. Léonard se renseigne alors et apprend que le projet de construction est bel et bien maintenu et même planifié pour le mois de juillet, soit à peine quelques mois plus tard. Il prend alors connaissance de l’ampleur des travaux prévus dans l’ensemble du quartier : c’est toute la zone qui sera en travaux, pendant plusieurs années.

Entre-temps, la friche devient une terre habitée, cultivée. Le bouche-à-oreille bat son plein. En quelques mois, le potager est investi par les enfants et les adultes du quartier et se transforme petit à petit en un lieu d’usages multiples. Une table et des chaises y sont construites et le lieu devient un espace de rencontre et de discussion. Des habitant.e.s y prennent leurs marques, s’y retrouvent le matin pour prendre le café. Les légumes poussent dans le potager, mais les rapports entre les habitant.e.s grandissent également. Contrairement à ce que certains prophétisaient, le lieu n’est pas saccagé par les « jeunes » du quartier. Ce n’est plus le potager d’un voisin, mais un lieu collectif, voué à disparaître sous les pelleteuses.

 

La friche entre en lutte

Quelques-un.e.s des habitant.e.s mobilisent alors leur réseau de connaissances. Ils contactent les administrations, des associations de défense de l’environnement, des élus, les associations de quartier, la presse. Petit à petit, le potager devient un lieu qui pose la question de sa propre subsistance : les habitant.e.s commencent à vouloir défendre l’espace dont ils ont pris possession. Quelques mois après sa transformation de friche en potager, le lieu devenu espace collectif commence à devenir un lieu en lutte pour sa survie. Les associations locales se mettent à soutenir le projet qui devient celui « des habitant.e.s ».

Une de ces habitantes écrit alors, dans une communication destinée à une association environnementale : « Lassés de voir cet espace vert méprisé par le Foyer bruxellois qui ne l’a jamais entretenu […] des habitants – après lettres, plaintes et pétitions laissées sans réponses pratiques – ont décidé de prendre le destin de ce jardin en mains !!! Puisque les pouvoirs publics ne faisaient rien pour faire un joli jardin de cet espace, ils ont décidé de le faire eux-mêmes et il est devenu un potager fait avec les enfants du coin qui, au lieu de se taper dessus et de fracturer les bagnoles, viennent planter des patates, des fraises et des radis. La Ville veut à nouveau tout détruire pour construire un immeuble de béton gris et noir et laid qui mangera l’air et les seuls rayons de soleil et la lumière qui passent encore dans cette trouée de la rue. […] Les enfants seront calés dans leur crèche de béton, dans leur HLM de béton, dans leur rue de béton, avec un juste carré de béton, par-ci par-là pour taper sur un ballon. Et les fleurs et les oiseaux et les papillons ? C’est pour les autres ? Le Vert c’est pour les riches ? Le gris pour les pauvres ?7»

Témoignages d’attachements des habitants du quartier sur la clôture interdisant l’accès au potager, 2014.

L’énervement et le désespoir sont palpables, et le quartier n’est pas dépourvu de raisons de se sentir méprisé. Les bâtiments sont vétustes, les abords sont ternes et peu réjouissants, les espaces intermédiaires sont inappropriables. Mais d’autres histoires font surface. Sur place, les journalistes et les curieux sont inondés de plaintes. Il y a tout d’abord la crèche dont la construction vient d’être terminée. Celle-ci a été placée à quelques mètres d’une des tours, sur l’esplanade qui la sépare de sa tour jumelle. Le résultat est que les trois premiers étages font maintenant face à un mur aveugle et qu’un espace insécurisant supplémentaire a été créé. De même, le terrain de basket-ball qui jouxtait l’esplanade a été amputé de son revêtement. À l’origine, pour en placer un nouveau, mais les travaux n’ont pas eu lieu dans les temps et la ligne budgétaire n’ayant pas été dépensée à temps, le budget n’est plus disponible pour placer ce nouveau revêtement… Les poubelles du quartier sont régulièrement incendiées et des dépôts illégaux d’immondices ont lieu sans cesse, les autorités ne se pressent pas pour gérer ces espaces résiduels. Ces exemples sont autant de raisons qu’ont les habitant.e.s de se sentir floué.e.s et négligé.e.s par les autorités publiques qui sont parfois leur bailleur.

La destruction prévue de ce potager avant même le réaménagement des tours et de leurs environs vient s’ajouter à ce torrent de plaintes. Mais cette fois-ci, la plainte va être relayée et attirer l’attention des médias, jusqu’à l’étranger. Les habitant.e.s vont interpeller le conseil communal et avertir la presse. Des conseillers communaux de l’opposition vont les soutenir, et ajouter leur réseau de contacts à celui des habitant.e.s. Des militant.e.s écologistes et des sympathisant.e.s de potagers et de la nature en ville se joignent vite à eux, et des associations d’habitant.e.s relaient leur action. Pendant quelques semaines, le potager des Tanneurs en lutte devient une affaire publique et médiatique, et ce qui se passe se met à dépasser de loin la simple lutte pour le maintien d’arbres.

 

Une riposte médiatique

Les réponses des autorités ne se font pas attendre. Il y a tout d’abord des réunions d’information destinées aux habitant.e.s des tours. Les quelques habitant.e.s qui s’y rendent se sentent mis au pied du mur : « Vous, les habitants de logements sociaux, comment osez-vous vous opposer à la construction de nouveaux logements ? » Une habitante d’une des tours nous raconte même s’être sentie menacée, comme si son propre droit à un logement social était en jeu. Comme dans le cas de la construction de la crèche : « Qui sont-ils pour s’opposer à la construction de logements sociaux ou d’équipements collectifs ? 8»

Ensuite, le Foyer Bruxellois installe des bacs pour la culture un peu plus loin, au pied d’une tour voisine. « Une main tendue vers les opposants au projet de logements sociaux », selon leur communiqué de presse9. Quelques bacs, garnis de plantes aromatiques et de salades, sont installés par la ville et inaugurés en grande pompe, mais dans l’indifférence des habitant.e.s qui occupent le potager des Tanneurs. Ces bacs, tout simplement, ne sont pas à eux, ils ne sont rien de ce que peut être le potager d’alors : un lieu de sociabilité, auto-construit, approprié, un lieu de rencontres, d’échanges et de luttes, un lieu de cultures improbables et de devenirs multiples. Les bacs sont du mobilier urbain, une sorte d’incarnation de l’incompréhension répétée des autorités face à la demande vivante qu’était le potager.

Bacs mis en place par le bailleur social et mis à la disposition des habitants du quartier, 2015.

Enfin, les riverain.e.s et les habitant.e.s sont reçu.e.s lors d’un conseil communal, afin de demander le report des travaux. La réponse de la présidente du Foyer est sans équivoque : tout est déjà expliqué, le permis est délivré, il n’y a aucune raison de changer quoi que ce soit au projet, qui s’intègre dans une rénovation entière du quartier, « un projet exemplaire dans sa globalité, un véritable projet de ville10». Les habitant.e.s gardent le sentiment de ne pas avoir été pris au sérieux, de n’avoir tout simplement pas le droit à une réponse qui tenait compte de leurs questions. Ils se souviennent des élu.e.s concentré.e.s sur leurs téléphones et non sur la demande des citoyen.e.s11. Peu habitué.e.s à ces enceintes, ils vivent cette prise de parole devant les élus comme un moment important. Le seul sentiment dont ils se sentent l’objet pendant cette interpellation est, à nouveau, le mépris.

Dans sa communication, le Foyer Bruxellois prend bien soin de ne jamais parler en détail de ce qui se passe sur les lieux, mais de toujours mentionner la situation comme étant le fait de « quelques riverains de la rue des Tanneurs [qui] occupent sans autorisation un terrain, propriété du Foyer Bruxellois, afin de s’opposer à la construction d’un petit immeuble de quatre logements sociaux et d’un local associatif destiné au Projet de Cohésion Sociale en place depuis 14 ans dans ce quartier de la Querelle12». Il s’agit de les présenter comme des voisins, incapables de prendre de la hauteur et de comprendre les enjeux du logement social à Bruxelles, concentrés sur leur environnement immédiat. En bref, il s’agit de les caricaturer comme les tenants d’une simple réaction NIMBY.

Pourtant, les militant.e.s du potager font preuve d’une compréhension des enjeux qui va bien au-delà de leur rue, et ne cessent de faire exister des alternatives : pourquoi ne pas déplacer les logements au coin de la rue voisine, où un bâtiment est effondré et à l’abandon ? Pourquoi ne pas commencer par l’énorme chantier de rénovation du quartier et laisser le potager faire ses preuves comme espace vert et espace de sociabilité pendant ce chantier, très éprouvant pour le quartier ? La demande des potagistes évolue avec leur compréhension de la situation et de l’ampleur des travaux prévus dans le quartier13. La proposition de laisser un espace de respiration dans un quartier voué à des années de chantier permanent, et d’attendre d’avoir fourni les nouveaux espaces verts promis avant de détruire ceux qui existent, ne semble pourtant pas si irraisonnable ou illégitime.

Mais rien n’y fait, le dialogue est bouché. Les autorités refusent d’entendre la demande des défenseur.euse.s du potager comme autre chose que celle de quelques riverain.e.s NIMBY soutenus par l’opposition du parti écologiste et quelques associations environnementales. Ils jouent à fond l’opposition entre les espaces verts et le besoin de logements sociaux. « De quoi pensez-vous que les gens ont le plus besoin Monsieur Clarys, d’un toit ou d’un potager ? » aurait demandé à plusieurs reprises la présidente du Foyer Bruxellois14. Jamais pourtant les potagistes ne se sont présentés contre le logement social, comme par ailleurs les associations qui les ont soutenus. Pourquoi ne pourrait-on pas vouloir les deux ? Qu’y a-t-il de si incongru, dans un des quartiers les plus densément peuplés de Bruxelles, à vouloir préserver 150 m² d’espace de respiration ?

 

Histoires de malaises

Cette histoire, c’est l’histoire d’un potager en lutte qui a été détruit, non pas par les jeunes du quartier comme on l’avait prophétisé, mais par les pelleteuses de la ville. Elle est l’histoire d’une opposition à un projet urbanistique mal pensé, mais qui a pour lui la force et la légitimité de la demande en logements sociaux. L’affaire du potager des Tanneurs est l’histoire d’habitant.e.s qui rencontrent une machine d’état, une machine à faire la ville qui ne montre que très peu de respect pour ceux et celles qui l’habitent, comme si la ville était séparable de ses habitant.e.s. Nous pourrions raconter une histoire de révolte et d’incompréhensions mutuelles, une histoire qui se termine mal, qui dénonce les acteurs publics, l’écrasante bureaucratie. Cette histoire-là serait tout aussi juste, mais elle a déjà été racontée, à commencer par ceux et celles qui étaient sur place et ont témoigné de leurs sentiments face à la Ville15.

Mais nous voudrions partir plutôt d’un malaise, d’un discours ordinaire entendu au gré de nos conversations, au gré des enquêtes, un malaise qui n’appartient à personne en particulier, mais qui traverse tout le monde, dans les discussions. En effet, aujourd’hui, interrogeant les riverains et acteurs du quartier, nous sommes frappé.e.s par la gêne ressentie autour de l’histoire de ce potager. La victoire du Foyer, c’est d’avoir réussi à maintenir ce récit comme une lutte entre des bobos tenants de la Nature et le « Social » incarné dans les logements.

D’un côté, beaucoup d’habitant.e.s reconnaissent le beau moment de vie collective que fut ce potager, et la tristesse de cette histoire de lutte qui se termine mal. Néanmoins, d’autres expriment des réticences, ou explicitement une grande animosité par rapport à ce potager. Dans le dénouement de cette histoire, ils lisent surtout une victoire du logement social, et mettent en avant les rénovations du quartier, et la création de ces nouveaux logements. D’autres encore soutiennent la société de logements, récusent les discours manichéens à son propos, et expliquent la situation de conflit par les nombreuses contraintes (bien réelles) qui pèsent sur son fonctionnement : arriver à produire de tels logements demande tellement de temps, d’investissement et d’énergie que le Foyer n’aurait pas pu faire demi-tour si près du début des travaux. Pour eux, le conflit (et la stratégie du Foyer) s’explique principalement par la complexité des institutions bruxelloises. La situation est tellement compliquée qu’il est impossible de faire demi-tour et de satisfaire tout le monde.

Les réticences qui nous ont pourtant le plus interrogé.e.s sont d’un autre ordre, lié à l’identité des protagonistes. Les remarques sont formulées à demi-mot, comme quelque chose qu’on n’arrive pas à dire de la bonne manière. Certains nous disent que ces potagistes n’étaient pas vraiment d’ici et ont disparu quand la lutte s’est terminée. Qu’ils et elles venaient parfois d’ailleurs, de loin, qu’ils et elles étaient des habitué.e.s de la lutte, « les mêmes qu’on retrouve à Haren16». Et puis, le sentiment que si certaines personnes qui se sont battues venaient de loin, n’étaient pas du quartier, ce serait alors une lutte « d’autres », « pas de tous les habitant.e.s ». Le doute plane sur le fait que cette lutte était bien une lutte de ceux d’ici, puisque les autres sont parti.e.s ailleurs après la guerre.

Il y a également beaucoup de rancœur sur la place qu’a prise cette histoire sur la scène médiatique, et parfois de la jalousie. L’histoire du potager a marqué les esprits, et la presse belge en a parlé, divers journaux consacrant des articles à la lutte en cours17. Mais des autres problèmes quotidiens, comme ceux de la crèche ou du terrain de basket, il n’en a été fait mention nulle part. Cet intérêt médiatique pour le potager, la force de frappe des intéressé.e.s, le fait que des conseiller.e.s communaux soient venu.e.s défendre le lieu, tout ça pose problème à certains habitant.e.s. Les autres problèmes n’ont reçu aucune attention, même de la part des élu.e.s. Pourquoi le jardin déclenche-t-il autant de passion ? Des doutes sont portés sur le fait que c’était bien pour un espace que les habitant.e.s se battaient ; il ne s’agissait peut-être pas d’un vrai potager, ou d’une vraie défense des arbres. Pourquoi ces gens sont-ils venus défendre des arbres, des radis, et ne se mobilisent pas quand il s’agit des tours ou des terrains de basket ? Pour qui était cette lutte ? Ces arguments relèvent du même registre que celui que le Foyer a mobilisé tout du long, c’est précisément sur ce type d’arguments implicites que sa communication s’est faite.

C’est ce malaise-là, celui qui plane au-dessus de celles et ceux qui luttent, des lieux pour lesquels ils luttent, et de leurs raisons de lutter qui nous intéresse ici. Bien entendu, il est tout à fait légitime de questionner la lutte autour d’un potager, qui ralentit la production de logements sociaux. Pourtant, jamais les utilisateur.trice.s du potager ne se sont présentés comme étant « contre » du logement social. Et pourtant, le doute n’a pas cessé de planer sur leurs vraies motivations, en fonction de qui ils étaient. Le geste, involontaire sans doute, des personnes responsables de la communication du Foyer Bruxellois, était de faire planer le doute sur les bonnes raisons de lutter en se servant du statut social des jardinier.e.s, en reliant la question de ce pour quoi ils luttent à qui ils sont. Il s’agissait de leur assigner une identité, elle-même jugée a priori. C’est ce mécanisme d’assignation, de désignation, qui fait que celui ou celle qui parle est jugé.e sur ce qu’il ou elle est, et que les raisons qu’il ou elle avance seront mises en doute à la lumière de la case identitaire dans laquelle on les fait rentrer.

 

Questions d’identités

La question est compliquée, car elle repose sur des présupposés d’une forme de sociologie intuitive : à travers celui ou celle qui parle, c’est un groupe, une classe sociale qui s’exprime. À travers ceux qui luttent, c’est une position de classe qui lutte pour ses propres avantages. « Qui » ils sont, c’est avant tout de quel groupe ils font partie, et ce groupe possède des désirs et des raisons qui s’expriment à travers les membres du groupe.

Deux problèmes s’entrecroisent dans ce présupposé. Le premier est de l’ordre de la fixation de l’identité : adopter un tel réflexe de la pensée, c’est associer à quelqu’un une identité fixe, aux limites bien définies, et lui coller à la peau des intentions. Ce qui est toujours manqué, c’est justement ce qui fait qu’un jour, un bobo qui défend son jardin est débordé par sa situation et est pris dans autre chose, se met à devenir autre chose. Bien entendu, les classes sociales différentes ont des intérêts divergents, antagonistes, et participent de la production des identités. Mais une position a priori d’une telle assignation rate tout ce qui parfois, heureusement, fait devenir autre chose que soi-même. Les riverain.e.s du potager des Tanneurs cherchaient-ils à défendre leur coin de terre ? Certainement. Mais cela était avant tout un point de départ, un début qui a largement bougé. Le lieu du potager qui était défendu, c’était un lieu fait de rencontres et d’identités multiples, des apprentissages mutuels, un lieu de sociabilité et de rapports aux autres qui s’est créé spontanément et non de manière dirigée par une autorité. Si certains des riverains étaient sans doute préoccupés par leur voisinage immédiat, celui-ci s’est bien vite étendu, et s’est mis à inclure bien d’autres gens, lieux, objets, plaintes et choses. Fixer une identité, ramener un discours à une identité de groupe ou de classe, cela rate tout devenir, empêche de comprendre ce qui se passe dans le temps dans une transformation. Cela interdit de penser qu’il puisse y avoir des raisons autres que celles qu’on détermine à l’avance, et qu’on assigne au groupe.

Certaines identités sont comme des trous noirs qui nous aspirent et ne nous laissent pas repartir. Les assignations à identités ne concernent pas que les autres ; chacun.e d’entre nous peut en être la première victime. Comment déjouer le piège ? Il n’y a sans doute pas de solution toute faite. La question « d’où parles-tu ? » est une bonne question, qui permet de se situer, d’écouter qui nous sommes quand nous parlons, de savoir dans quelles identités multiples nous sommes pris.es, de parler de nos héritages multiples ; c’est une question critique, dans le bon sens du terme, une question qui permet d’ouvrir et de reconstruire sa propre position. Prise comme cela, elle permet de se situer, de produire une position articulée à un lieu, à un problème, à un héritage. Mais quand elle devient un objet d’assignation d’identité, non pas d’une auto-récupération de soi, non pas de l’empowerment, mais une demande de compte, une interdiction de prendre la parole, une assignation dans une case, alors elle devient un poison et pour une bonne raison : il n’y a pas de bonne case. Pourquoi ? Parce que l’idée même qu’il y ait une bonne case est un poison. C’est un poison, car la case assigne, elle désigne une identité fixe, qui elle-même est problématique. C’est une question de « pharmakon », une question à la fois « remède » et « poison ».

Plus que cela, ce réflexe a aussi des effets sur les membres du groupe eux-mêmes, puisque la question de savoir qui ils et elles sont leur est directement adressée. Elle peut alors devenir un piège et interdire tout devenir à ceux et celles qui sont assigné.e.s à une identité. Ce n’est pas simplement qu’elle interdit de comprendre ce qui se passe, elle immobilise ceux-là mêmes qui se demandent qui ils sont pour oser parler, alors qu’ils ne sont pas, soi-disant, de la « bonne » classe, du bon groupe ou du bon coin de rue. Le problème n’est pas tant psychologique, en ce que la question immobiliserait les gens eux-mêmes, que dans les effets politiques que celle-ci crée : elle déconstruit les alliances, elle scinde les groupes entre ceux qui sont légitimes et ceux qui ne le sont pas, elle disqualifie et interdit à certain.e.s d’agir. Ce présupposé ne tient aucunement compte des devenirs possibles, et les rend impossibles. Il interdit les devenirs et les alliances.

 

Hors des situations

Le second problème est que ce présupposé interdit de rentrer dans les situations concrètes de lutte, ou permet de ne pas avoir à le faire. Tout peut être jugé d’avance, sans jamais avoir à s’intéresser aux problèmes concrets. C’est ce qui a permis aux acteurs publics de ne jamais descendre sur le terrain, de ne jamais visiter les lieux et de ne jamais répondre sur des points précis. C’est une technique qui épargne du temps, du travail et qui épargne aussi, parfois, de se compliquer la vie. Combien de fois n’a-t-elle pas été utilisée par des chercheur.euse.s, analystes et commentateur.trice.s de tous bords, qui peuvent alors appliquer de « gros » concepts (la Démocratie, la Citoyenneté, la Nature) sur chaque situation, sans avoir à montrer comment chaque situation concrète peut redéfinir ses propres termes. Un communiqué de presse du Foyer soulignait d’ailleurs la nécessité de « s’élever », c’est-à-dire de prendre de la hauteur et de la distance par rapport à la situation. Ce même communiqué de presse faisait tout pour affirmer que l’occupation du terrain avait pour but de « s’opposer à la construction d’un petit immeuble de quatre logements sociaux et d’un local associatif destiné au Projet de Cohésion Sociale en place depuis 14 ans dans ce quartier de la Querelle18». Impossible d’y trouver d’autres raisons, impossible de comprendre que le lieu puisse avoir une véritable valeur en soi, que la lutte puisse viser au maintien des qualités qui avaient été déployées dans le lieu. La situation était toujours présentée comme une lutte contre le logement social et rien d’autre, stigmatisant l’opposition en elle-même, insistant sur ce contre quoi la lutte se fait et jamais sur les raisons positives de lutter.

Bien sûr l’espace est une ressource et son appropriation est un enjeu. Bien sûr nous avons l’intuition que, parfois, la défense du paysage et des espaces verts profite aux plus riches, que l’urbain est traversé de rapports de forces qui font et défont la ville. Mais rien, dans l’opposition entre espaces verts et logement, n’est naturel : tout y est construit, activement produit. Simplifier le raisonnement en associant des positions a priori, interdit justement de parler des conditions de production de la nature ou de celles du logement, qu’il soit public, social ou non, et de ne jamais rendre justice aux problèmes réels.

Lorsqu’une habitante s’insurge contre le fait que les oiseaux et les papillons, le vert, ce serait pour les riches et le gris pour les pauvres, elle s’insurge à la fois contre un phénomène socio-économique qui fabrique la ville d’une certaine façon, mais aussi contre un cliché qui est aussi une assignation d’identité et qui insinue que les pauvres, eux, ne devraient pas vouloir des espaces verts parce qu’il s’agit d’un désir de riches. Il y a de lents glissements dans la suite d’idées qui voudrait que les pauvres ont besoin de logements et donc devraient vouloir des logements à tout prix, que les espaces verts s’opposent naturellement au logement et que les pauvres ne devraient donc pas vouloir d’espaces verts, que les espaces verts amènent toujours la gentrification et donc qu’il ne peut s’agir que d’un désir de « bobos », que tout désir d’espace vert est un désir de riches. C’est sur ce type de raisonnements que se fondent les craintes et les accusations ressenties par les habitant.e.s lors des « réunions d’information », raisonnement qui mêle des intuitions sur les classes sociales et ce qu’elles devraient désirer, sur les phénomènes (devenus normaux) de l’économie urbaine, et les identités assignées à chacun, et qui permettent de ne jamais s’intéresser aux situations concrètes.

 

Identités fabulées

Et si l’échec de la défense du potager n’était pas dû seulement à la puissance et au caractère inéluctable des demandes entreprises par la machine étatique, mais qu’il était également lié à la difficulté de créer, dans des situations concrètes, une identité collective qui résiste suffisamment à ces attaques ? Et si l’avenir des terres à défendre devait passer par la libération de ces assignations avant toute chose ?

Le récit public que les militant.e.s ont construit était taillé pour parler du potager dans une langue majoritaire : parler d’un quartier à l’abandon, d’une dernière oasis de verdure dans un océan de béton. Il allait dans le sens de celles et ceux qui sont prêt.e.s à entendre parler du petit Mohamed qui n’a jamais vu une pomme de terre pousser, des jeunes qui brûlaient des poubelles et font maintenant pousser des fraises, du quartier tout gris où on manque de vert, de cohésion sociale spontanée autour de la Nature. Tout cela participe d’une manière de raconter majoritaire et convenue.

Il n’est pas simple dans l’espace médiatique qui est le nôtre de parler et de se présenter publiquement positivement, en termes d’attachements, de désirs, de plaisir ou d’affection, et non en termes de manque19. Notre situation est telle que tout attachement peut se retourner contre nous comme s’il s’agissait d’un avantage indu. « Oui, mais c’est trop facile ça ! C’est comme si je prenais la plus belle voiture de la rue en disant “Elle est à moi”… » auraient reproché des personnes présentes lors de l’inauguration des bacs offerts aux potagistes des Tanneurs. Lorsque des habitant.e.s de logements sociaux se voient reprocher d’aimer un espace vert, un petit potager urbain, on ajoute de l’insulte au mépris.

Les histoires racontées publiquement étaient taillées pour les médias, préparées pour faire valoir la demande de préserver l’espace auprès des élus, du conseil communal, de tous ceux qui étaient peut-être prêts à l’entendre, si la lutte était ainsi formulée. Elles étaient des tentatives de se défendre. Ou à tout le moins, c’est ce qu’étaient amenés à penser ceux et celles qui les ont racontées ou relayées de la sorte. Le succès médiatique de l’affaire du potager des Tanneurs semble bien le confirmer, car tous les récits à son sujet se ressemblent20. Les médias dominants ont besoin de clichés, de raccourcis pour la pensée, qui épargnent de devoir s’attarder trop longtemps sur une situation. Cela ne permet pas de conférer aux situations le pouvoir de nous faire penser.

Nous devons être attentif.ve.s à la manière dont on fabrique nos récits. Les récits sur le petit Mohamed et sur tous ceux qui n’avaient jamais vu une pomme de terre pousser, qui avant cassaient des voitures et maintenant font pousser des légumes sont également dangereux, car ils sont taillés pour un espace médiatique qui cherche à tout simplifier, qui refuse les situations plus complexes.

On est très proche du discours paternaliste de l’émancipation des enfants des quartiers par le contact avec la nature. Là aussi, il y a un piège, une identité assignée, bien-pensante et paternaliste, une idée toute faite sur les « jeunes », qui ne fait rien d’autre que les enfermer dans un devenir impossible. Il y a une grande différence entre présenter le potager non comme un lieu de rencontres et d’apprentissages mutuels, « interespèces », comme l’on fait les militant.e.s, mais comme un outil au service de la cohésion sociale. Dans ce dernier cas, c’est se placer en position de pacificateur des quartiers, comme un agent bien-pensant au service d’une paix qui est déjà toute trouvée et qui ne demande pas à être construite ensemble. Si c’était cela qu’avaient cherché à faire les premier.e.s jardinier.e.s, jamais ils n’auraient réussi à mobiliser le quartier autour d’eux.elles. Ces clichés nous entraînent dans des imaginaires bien malgré nous.

L’histoire du petit garçon des banlieues qui découvre la nature alors qu’il n’a connu que le béton est une histoire dont on peut apprendre à se défaire. C’est une histoire de rédemption, qui dit à l’avance ce qui est bon : la nature contre la ville, l’immigré qui s’intègre, etc. ; celle-ci est facile à raconter et caresse dans le sens du poil les organisateurs de la cohésion sociale et le conseil communal, mais elle est loin de rendre justice à ce qui s’est passé sur place. Elle dresse un portrait tout en faiblesses des habitant.e.s et ne cherche aucunement leurs forces, comme s’ils ne pouvaient, en tant qu’habitant.e.s de logements sociaux, que manquer de quelque chose que d’autres devraient leur donner. Il y a eu là une reprise des clichés et des assignations d’identités dont nous devrions apprendre à nous passer.

S’il avait été question de faire régner la paix sociale à l’aide de la nature, le potager n’aurait pas intéressé les habitant.e.s plus que les bacs à plantes installés au pied de la tour par le foyer. L’histoire de cette lutte, c’était aussi une histoire de refus de l’humiliation. Il n’est pas question de présenter les habitant.e.s comme de pauvres hères impuissants. C’était l’occasion de montrer à toutes les puissances, la joie, la résistance et l’intelligence collective dont tous ont fait preuve. Présenter les habitant.e.s comme des victimes ou comme celles et ceux qui ne sont là que par une faveur des politiques, c’est cela le mépris et l’humiliation.

Ce sont les identités fabulées et réappropriées qui nous aident à penser. Les slogans inventés lors des manifestations interdites pour la COP21, « We are not defending nature – We are nature defending itself21» (« Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend elle-même ») en sont un bel exemple. Ce ne sont plus d’un côté les humains avec leurs intérêts qui défendent quelque chose d’extérieur à eux, mais bien ce dont ils sont partie prenante, la nature, qui se défend : fabulation de l’identité, qui interdit de les désigner comme étant de telle ou telle classe. Nous ne sommes plus à comprendre dans des catégories sociales, trop humaines, nous sommes ailleurs. Nos intérêts sont autres.

Peu importe qu’aujourd’hui certains de ceux qui sont venus militer ne soient plus actifs sur place, dans le quartier des Marolles. Si leur vie est ailleurs, cela les regarde et n’enlève rien à la lutte qu’ils et elles ont portée, et qui les a porté.e.s. De toute façon, ramener cette lutte à ceux qui sont parti.e.s, c’est déjà une mauvaise histoire, puisque c’est alors la leur donner, dire que c’était la leur et non celle de ceux qui sont toujours là. Et c’est oublier que beaucoup sont toujours là et que la lutte des potagers a aussi essaimé, amené à d’autres projets dans le quartier, pour lutter contre la construction d’un parking sous la place du Jeu de balle, ou pour d’autres associations dont regorge le quartier, héritier d’une longue histoire des luttes urbaines22.On emporte toujours quelque chose d’une lutte, d’un moment où on a refusé d’être humilié.e. Nous sommes dans une telle situation de désastre que refuser de se faire humilier devient révolutionnaire. La lutte du potager des Tanneurs a dépassé tout le monde, parce qu’elle mélangeait tout et fabriquait de nouveaux devenirs, qu’elle faisait tenir toutes ses luttes ensemble. Elle a associé des gens, des problèmes divers, du terrain de basket à la crèche en passant par les crottes de chien. L’histoire qu’il reste à raconter est celle des alliances et des devenirs communs, des réels apprentissages mutuels. La question est de savoir comment on les raconte. Avec quelles histoires on raconte les histoires qui nous arrivent23. Et de ne pas oublier que la résistance et la défense contre l’humiliation et la promotion de ce à quoi nous tenons viendront aussi de ces lieux insoupçonnés, de ces rencontres qui restent à imaginer.

  1. Communiqué de presse de la SLRB du 12/05/2016 : Inauguration de l’immeuble « Tanneurs » au Logement Bruxellois.
  2. On peut facilement se perdre dans les institutions bruxelloises à l’œuvre dans ce dossier. À l’époque du début du dossier (2011), les gestionnaires des logements sont réunis dans le « Foyer Bruxellois », qui est devenu aujourd’hui, après fusion avec une autre société de logements sociaux, le « Logement Bruxellois ».
  3. Voir dans le bulletin d’information du Logement Bruxellois, Le quartier Querelle en plein renouveau, LBW MAG, 1, 2016 [en ligne].
  4. Source : communications personnelles avec les riverains à l’époque de la commission de concertation.
  5. Cécile Boche et Léonard Clarys, « Espaces de convivialité et logements : l’illusion de la concertation », in : Bruxelles Laïque Échos, 87, 2014, p. 40-43.
  6. Cécile Boche et Léonard Clarys, « Espaces de convivialité et logements : l’illusion de la concertation », in : Bruxelles Laïque Échos, 87, 2014, p. 40-43.
  7. Communication personnelle par email d’une des membres du comité.
  8. Interview personnelle, septembre 2014.
  9. Communiqué de presse du Foyer Bruxellois, Quartier de la Querelle : inauguration du nouveau potager, le 2 septembre 2014.
  10. Conseil communal, 8 septembre 2014. La réponse de la responsable du Foyer fut, à peu de chose près, une lecture du communiqué de presse émis une semaine plus tôt. Le lendemain, le potager était mis sous scellés. Interpellée la semaine suivante par une conseillère communale de l’opposition, la présidente du Foyer Bruxellois a utilisé ces mots pour qualifier le projet, et s’est pour le reste référée à sa réponse précédente.
  11. Inter-Environnement Bruxelles, Un jardin potager… bon pour le bac, ou comment ne rien comprendre d’une demande citoyenne, 10 septembre 2014 [en ligne].
  12. Communiqué de presse du Foyer Bruxellois, Quartier de la Querelle : inauguration du nouveau potager, le 2 septembre 2014.
  13. Ces questions ont été posées lors de l’interpellation au conseil communal du 8 septembre 2014, et sont en partie relayées dans Inter-Environnement Bruxelles, op. cit.
  14. Cécile Boche et Léonard Clarys, op. cit.
  15. Cécile Boche et Léonard Clarys, op. cit.
  16. Haren, au nord de Bruxelles, est au même moment le lieu d’une autre lutte pour garder des terres disponibles à la culture maraîchère ou aux espaces verts. Voir en particulier le récit 13 dans ce livre.
  17. Par exemple le journal Le Soir : « Conserver un brin de verdure au cœur des marolles », 29 juillet 2014 ; la télévision belge RTBF, qui publie en ligne plusieurs interviews de Léonard ; le journal La Libre Belgique : « Le baroud d’honneur du potager des tanneurs », 18 août 2014, mais également la presse locale avec Sudinfo.be : « Le potager des Tanneurs sera bien rasé », le 15 septembre 2014, ou lavenir.net : « Les scellés sur le potager des Tanneurs, une franche claque dans la figure », le 9 septembre 2014.
  18. Communiqué de presse du Foyer Bruxellois, Quartier de la Querelle : inauguration du nouveau potager, le 2 septembre 2014.
  19. Chikago.be, Anderlecht, printemps 2008 : réponses à une sociologie du manque : propositions d’enquêtes, Éditions du Souffle, 2009.
  20. Manon Jacob, « Conserver un brin de verdure au cœur des marolles », in Le Soir, du 29 juillet 2014 [en ligne].
  21. Nadine Bloch, « COP21 actions go ahead : ‘We are not defending nature – we are nature defending itself » in The Ecologist, 28 novembre 2015[en ligne].
  22. Voir, par exemple, Albert Martens, « Dix ans d’expropriations et d’expulsions au Quartier Nord à Bruxelles (1965-1975) : quels héritages ? », in Brussels Studies, 29, 5 octobre 2009.
  23. Selon l’expression de Donna Haraway, Staying with the Trouble : Making Kin in the Chthulucene, Durham, Duke University Press, 2016. Une traduction française de l’ouvrage va paraître en avril 2018 aux éditions des mondes à faire
 
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