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L. Cahn C. Deligne N. Pons-Rotbardt N. Prignot A. Zimmer B. Zitouni

Terres des villes

Enquêtes potagères de Bruxelles aux premières saisons du 21e siècle

2. Jardin des Déracinés : affaires d’hospitalité

Lyber

En 2004, dans la vallée de la Senne, au milieu d’un zoning industriel, au pied d’un talus situé entre les lignes de chemin de fer sur lesquelles défilent les trains internationaux, un potager est construit. Jusqu’en 2008, il est en pleine activité, ce dont témoignent les quelques récits qu’en font les jardiniers sur le web et dans la presse locale1. Pas moins de quatre-vingts grands bacs de terre ou jardinières y furent fabriqués, à partir de palettes recyclées, puis cultivés et entretenus activement. Ils furent installés sur le bitume d’un parking qui appartient à Infrabel. Cette filiale de la Société des chemins de fer (SNCB) met le terrain à disposition de l’association Convivial, dont font partie les jardiniers.

Jardin des Déracinés en 2017.

Aujourd’hui, le potager a largement perdu de son ampleur. Seuls subsistent quelques jardinières et une serre, visibles depuis la rue, et dont se servent un cuisinier et une poignée de jardiniers, notamment pour préparer des sambusas2. Il y a quelques mois, une pancarte de bienvenue était encore accrochée à la grille d’entrée, mais elle aussi, usée par le temps, a fini par disparaître. Pourtant, ce potager nous intéresse. À l’instar de tant d’autres potagers éphémères, il ponctue l’épopée des terres cultivées à Bruxelles, ces terres auxquelles nous tenons et dont nous rendons compte dans ce livre. Il rend visible une dimension souvent oubliée, négligée, de ce territoire : l’hospitalité. En effet, le territoire des potagers bruxellois est interstitiel. Il file à travers les quartiers, il sert aussi parfois de terre de refuge au sein de la ville. L’histoire de ce potager peut nous apprendre en quoi consiste exactement cette hospitalité.

Déplacements et précarité

Le potager est né de la demande d’un groupe de femmes rwandaises, réfugiées, ayant fui le génocide et qui, avec l’aide de l’association Convivial3, se sont mises à la recherche d’un terrain où cultiver des légumes. L’histoire raconte que les « mamies » rwandaises, comme les appellent les travailleurs et les autres réfugiés de l’association, voulaient retrouver le « bon goût des légumes frais4». Elles étaient déçues par ce que leur offraient les marchés et supermarchés et avaient envie de retravailler la terre. Elles en expriment le souhait auprès de l’association qui les a accompagnées à leur arrivée en Belgique. Ensemble, ils décident de construire un jardin à cultiver pour tous les réfugiés de l’association.

Convivial part à la recherche d’un terrain. Mais, située en plein zoning industriel, elle ne trouve rien. Elle ne peut se permettre de louer une parcelle ailleurs (c’est une question de moyens et de priorités). L’association décide alors de faire avec ce qu’elle a – c’est le premier trait du caractère hospitalier des terres cultivées en ville, nous y reviendrons. Elle demande à Infrabel l’autorisation de pouvoir occuper l’espace de la bande de béton située derrière ses locaux. Après quelques négociations, Infrabel accepte. Le terrain étant recouvert de béton, Convivial opte alors pour une culture en bacs. Il faut dire que l’association soupçonne le terrain d’être pollué et que la présence d’une canalisation souterraine déversant les eaux du bassin d’orage dans la Senne toute proche, aurait compliqué voire entravé le désasphaltage5.

Faisant le tour des entreprises voisines, les futurs jardiniers récupèrent des palettes de chargement en bois qui serviront de matériau de base pour faire des bacs auto-fabriqués, peu chers, faciles à construire et à déconstruire. « Ils récupèrent tout », se souvient un ancien employé de l’association, « jusqu’à la moindre vis, et ils construisent les bacs ou jardinières avec détermination. » Tel est d’ailleurs le deuxième trait de cette hospitalité : la récupération. Les autres réfugiés, ainsi que les travailleurs de l’association, les rejoignent rapidement afin de défricher et d’évacuer les mètres cubes de déchets accumulés avec le temps. Peu à peu, le potager prend forme.

Ils l’ont nommé le Jardin des Déracinés car le travail de la terre permet de se connecter ou de se reconnecter au lieu de vie et d’arrivée qu’est Bruxelles. Concrètement, cette connexion s’est fabriquée à travers les leçons de jardinage, les échanges de pratiques, la maintenance et le travail du bois, la cuisine et le troc de condiments, etc. Aussi, la connexion a émergé de l’appropriation même des jardinières. En effet, les jardiniers ont non seulement accepté, mais adapté le dispositif hors-sol. Ils l’ont investi de façon singulière : chaque jardinière contient de la terre du pays d’accueil et est présentée comme telle, comme une portion de la terre bruxelloise mise à disposition des réfugiés ; chaque bac porte le nom d’un.e réfugié.e et est orné d’une pancarte sur laquelle tous les jardiniers inscrivent des messages. Ainsi, un journaliste du Togo écrit : « Ici il y a le vert, l’espoir existe, il faut y croire6. »

Tous ne sont pas devenus des passionnés de la culture de la terre, mais beaucoup semblent y avoir trouvé leur compte. En particulier, ils sont quelques-un.e.s à avoir saisi ce lieu comme une occasion pour réfléchir à nouveaux frais les questions liées au déplacement – déplacement des individus, des terres, des plantes, etc. – et de la fragilité qui l’accompagne. Peut-être est-ce sous cet angle qu’il faut comprendre l’idée formulée par un travailleur de l’association selon laquelle le jardin avait « la précarité qui convenait7». Tout – réfugiés, plantes, jardinières –, et à tout moment, peut-être déplacé. Pour le dire autrement, les jardiniers refusaient de participer à une mascarade qui nierait leur quotidien incertain et menacé (même après l’obtention du statut de réfugié, leur séjour reste précaire et soumis à conditions). Peut-être est-ce ainsi qu’il faut saisir le constat posé par un des réfugiés : « Ici, il y a de la valeur8. » Quelque chose comme une pensée matérielle, politique, de la condition du déplacé, du déraciné, était à l’œuvre dans ce jardin.

 

 

Transformer la situation

Pour autant, le Jardin des Déracinés n’est pas le lieu d’une idylle. Son histoire n’offre pas de fables commodes et réconfortantes, qui permettraient d’affirmer qu’il y aurait, localement, malgré la maltraitance des migrant.e.s par l’Europe, des poches de résistance, faisant de Bruxelles une ville bien plus accueillante qu’il n’y paraît. Elle ne nous donne pas l’occasion de porter des jugements à l’emporte-pièce sur les bonnes et mauvaises raisons de fuir, les bonnes et mauvaises façons de s’installer, ni de conclure que le jardin est un bon projet d’intégration, comme s’il était le lieu où se fabrique du « lien social » si nécessaire en des temps d’anomie, si bénéfique pour le faible étranger à intégrer.

L’hospitalité n’est pas une affaire de bonnes volontés ni de bonnes intentions. Si on prend au pied de la lettre les témoignages des réfugiés et des travailleurs sociaux et si on regarde de plus près les détails de ce jardin, de son histoire, de son emplacement, la question de l’hospitalité se présente tout autrement. Revenons en arrière et étayons les deux traits épinglés précédemment.

Premièrement, l’hospitalité qui se joue dans le Jardin des Déracinés est une affaire de débrouillardise. Elle est celle de gens qui misent sur la force du présent et de la situation actuelle. Elle appartient à ceux et à celles qui disent vouloir faire avec ce qu’ils ont. Cela ne signifie en rien qu’ils se satisfont de leur situation (malentendu classique colporté par de nombreux commentateurs et analystes !), mais au contraire qu’ils sont bien déterminés à changer la situation, à transformer celle-ci de l’intérieur, à prendre appui sur les forces présentes, quelles qu’elles soient, et à ouvrir d’autres voies d’avenir au présent, malgré une situation qui ne leur est en rien favorable. Convivial n’a pas lâché le zoning industriel. Les jardiniers ont investi leur lieu de rencontres habituel.

Deuxièmement, l’hospitalité est une affaire de récupération. Ce trait mérite d’être étayé, tant nous l’avons rencontré sur le terrain. Dans de nombreux potagers, il y a de la récup’ : on produit des bacs à partir de palettes ; on utilise du matériel à l’abandon pour construire des cabanes, des serres ou des tuteurs ; on replante des légumes qui poussent librement dans des potagers laissés à eux-mêmes, etc. Souvent, la récupération crée des tensions avec les propriétaires, les voisins ou les autorités parce que ces derniers craignent qu’elle ne nuise à l’esthétique du quartier ou qu’elle ne conduise à la taudification du lieu. Elle divise aussi les jardiniers entre eux, et ce pour les mêmes raisons ou parce que, de fait, par la critique qu’elle suscite dans le quartier, elle risque de fragiliser le potager9. Le Jardin des Déracinés nous a appris à considérer ces points différemment.

Vouloir se débarrasser de la récupération et du réemploi équivaut à rater les qualités premières du territoire interstitiel. La récupération est solidaire de la débrouillardise en ce qu’elle consiste avant tout à reconnaître des qualités et des forces aux matériaux, aux végétaux, ici, maintenant, bien en deçà ou au-delà de la coupure entre le déchet et l’utile, le rejet et l’intégré, le vieux et le neuf. Pour rendre le potager présentable au quartier, il ne s’agit plus alors d’argumenter pour ou contre la récupération, ni de définir les contours de ladite « taudification » des jardins, mais de retravailler nos sensibilités esthétiques, d’apprendre à valoriser les matériaux usagés et à explorer enfin les qualités propres du territoire interstitiel10. Ainsi commencerons-nous peut-être à réhabiliter ce qu’une civilisation née de la mise au rebut et du consumérisme, a systématiquement rejeté11. Répétons ces mots : « Ici, il y a de la valeur. »

En poussant plus loin la réflexion, il est alors possible de déceler un troisième trait de l’hospitalité. Le Jardin des Déracinés ne visait pas à divertir ni à occuper les migrant.e.s. Ceux-ci n’étaient pas considérés comme un public cible anonyme. Au contraire, le jardin a été fabriqué au fil des idées et des identités des migrants. Celles et ceux qui y débarquaient étaient accueillis comme porteurs de savoirs concrets. À travers le dispositif des messages et des échantillonnages, les jardiniers devenaient les émissaires d’une histoire, d’un peuple, voire même d’un ou de plusieurs dieux particuliers. Accueillir quelqu’un.e avec les forces et les richesses qui sont les siennes, c’est-à-dire comme celui ou celle qui transmet des mondes, voilà ce qu’on pourrait alors appeler l’hospitalité12. Au Jardin des Déracinés, on n’accueillait pas parce qu’on était de bonne volonté, mais parce qu’on n’aurait pas voulu rater ce dont les autres pouvaient être les porteurs.

 

 

Témoignages et transmissions

Bien entendu, l’hospitalité est ambivalente, comme beaucoup de ce qui se passe dans les potagers. Cette ambivalence est particulièrement palpable lorsque la Reine Paola visite le jardin en 2004. Pour sa part, il semble s’agir d’une simple opération routinière qui signale l’existence de bons projets d’intégration en Belgique. Il est alors tentant d’écarter l’anecdote et de n’y voir que l’arrogance d’une modernité blanche et occidentale. Nous l’aurions fait si ce n’est que l’histoire de la visite royale nous a été rapportée trois fois : pour éviter que la Reine ne doive longer la rue, les jardiniers ont installé une porte entre les locaux et le jardin ; ils se sont tous habillés « de circonstance » et étaient honorés de recevoir la visite de la reine du pays d’accueil ; l’un d’entre eux l’a interpellée gentiment pour lui dire à quel point son pays est lointain13… Bref, il semblerait que dans l’anecdote se joue, potentiellement, fragmentairement, une affaire d’émissaires. Les jardiniers ont revêtu leurs habits d’apparat, cérémoniels, comme pour dire ce qu’ils sont, d’où ils viennent et de ce dont ils sont les témoins devant la reine. Cela n’enlève rien au fait qu’en même temps la visite a participé d’une routine post-coloniale. Ambivalence. Les terres interstitielles, de refuge, ne cessent d’ouvrir des entre-deux.

L’hospitalité telle que nous la fait découvrir le Jardin des Déracinés est une affaire de débrouillardise, de récupération et d’émissaires. Le potager n’est pas clos sur lui-même. Il accueille et il essaime. Ainsi, les jardiniers se sont associés au réseau wallon des Jardins et Fermes Solidaires14. Plusieurs d’entre eux ont rencontré celles et ceux qui deviendront les membres du Début des Haricots, aujourd’hui l’une des principales associations de soutien aux potagers à Bruxelles15. Le Jardin des Déracinés est « rhizomatique, comme la renouée16», dit un des anciens jardiniers. Bien que les activités qui s’y déploient aient largement décliné, son histoire continue de se transmettre.

Sur place quelques instigatrices du projet utilisent encore les bacs pour aromatiser les sambusas, et un cuisinier de l’association, d’origine sud-américaine, s’en sert pour faire pousser des légumes originaires de son pays. La transmission se fait par des courroies parfois très ténues, mais néanmoins présentes.

 

  1. Cet article se fonde sur des entretiens réalisés avec des personnes rencontrées sur les lieux durant l’hiver 2016-2017, ainsi qu’avec un ancien employé de l’association à l’initiative du projet, Jacky Degueldre. Des traces écrites demeurent également, parmi lesquelles une brochure réalisée à l’époque : Jacky Degueldre, Le Jardin des Déracinés, un potager sur le bitume, 2005, brochure éditée par l’ASBL Convivial, avec le soutien de la Fondation Roi Baudoin. Voir également le Blog du même auteur [en ligne]. Voir l’article de presse : G.T., « Un parking sur lequel on cultive l’espoir », La Libre Belgique, 23 avril 2004 [en ligne].
  2. Nom donné au beignet de forme triangulaire composé d’une fine pâte de blé enrobant une farce de composition diverse, originaire de la corne d’Afrique et s’apparentant au samossas indiens et pakistanais. 
  3. Créée en 1996 dans le but de favoriser l’insertion des réfugiés en Belgique, l’association Convivial se donne pour mission d’accompagner ceux-ci dans leurs démarches administratives, mais également de sensibiliser le public à la réalité des réfugiés, selon leur site internet.
  4. Jacky Degueldre, ancien employé de Convivial et participant actif au potager, entretien le 19 janvier 2017.
  5. Jacky Degueldre, ancien employé de Convivial et participant actif au potager, entretien le 19 janvier 2017.
  6. Jacky Degueldre, « Le Jardin des Déracinés, un potager sur le bitume », op. cit., p. 27.
  7. Jacky Degueldre, entretien du 19 janvier 2017.
  8. Voir le blog de Jacky Degueldre, Ici il y a du vert, l’espoir existe, republié en 2011 [en ligne].
  9. Pour l’analyse sociologique du rapport des jardiniers à l’esthétique et des tensions que cela peut susciter, cf. Florence Weber, L’honneur des jardiniers. Les potagers dans la France du XXe siècle, Paris, Belin 1998 (plus particulièrement le chapitre 6 sur « L’estime de soi »).
  10. Pour l’argument sur l’appréciation des qualités qu’offrent les matériaux usagés et la reconsidération de nos sensibilités esthétiques, cf. l’exposition au Pavillon belge lors de la Biennale de Venise de 2010 et le livre associé : ROTOR, avec Ariane d’Hoop et Benedikte Zitouni, Usus/usures, État des lieux / How things stand, Bruxelles, Éditions Communauté française Wallonie-Bruxelles, 2010.
  11. François Dagognet, Des détritus, des déchets, de l’abject. Une philosophie écologique, Paris, Institut Synthélabo-Les empêcheurs de penser en rond, 1997. Mary Douglas, Purity and Danger. An analysis of concept of pollution and taboo (1966), London and New York : Routledge, « Routledge’s Classics », 2000. Voir aussi la communication de Benedikte Zitouni, « What is waste ? What does it mean to work on and with waste ? », conférence organisée dans le cadre du festival Basurama autour du réemploi de déchets dans le design, Bruxelles, le 30 septembre 2005 (pour une traduction de ce texte en allemand cf. la revue Scheidewege – Jahresschrift für skeptisch Denken, n° 39, p. 202-217).
  12. Tobie Nathan, L’étranger ou le pari de l’autre, Paris, Autrement, 2014.
  13. L’épisode de la visite de la Reine nous a été raconté par les membres de l’ASBL Convivial lors de notre visite, et par Jacky Degueldre. Il a également une place de choix dans la brochure citée ci-dessus.
  14. Le potager a fait partie du réseau des jardins solidaires, aujourd’hui le Réseau des jardins et fermes solidaires Wallonie-Bruxelles ASBL. Voir le site internet du réseau [en ligne].
  15. Voir le site internet du Début des Haricots [en ligne].
  16. Jacky Degueldre, entretien du 19 janvier 2017.
 
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