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L. Cahn C. Deligne N. Pons-Rotbardt N. Prignot A. Zimmer B. Zitouni

Terres des villes

Enquêtes potagères de Bruxelles aux premières saisons du 21e siècle

14. Le Keelbeek : le fermier parti avec sa terre

Lyber

En 2015, en descendant du train à la gare de Haren-Sud (située à vingt minutes du centre de Bruxelles), nous sommes accueilli.e.s par une série de tags et de pancartes en bois qui nous indiquent le chemin vers le « Keelbeek1». Il s’agit d’un vaste espace vert d’environ 19 hectares, compris entre le sentier du Keelbeek et la rue du Chicon, peuplé de prairies et de grands arbres. Au cours des derniers siècles, l’endroit a accueilli successivement une carrière d’extraction de pierres et de sable2, des pâturages et une culture de maïs. En 2010, l’état fédéral, par l’intermédiaire de son ministre de la Justice, a fait connaître sa décision d’y installer une prison, ce à quoi s’opposent le Comité des habitant.e.s de Haren, des militant.e.s anti-prison, mais aussi des écologistes qui y voient un des derniers terrains potentiellement agricole de la Région. Nous nous y sommes rendu.e.s, curieux.ses des histoires que cette terre contestée révèlerait.

De la gare au Keelbeek, en passant par le centre du village de Haren, la marche est courte. Nous choisissons de longer les voies ferrées et leurs talus arborés, auxquels fait face une rangée de maisonnettes. Au bout, la rue de la Seigneurie décrit une courbe et laisse apparaître sur la droite un vaste terrain planté de quelques jeunes arbres fruitiers. Par là, on s’engage dans l’étroit chemin vicinal qui traverse le Keelbeek. Le sentier s’appelle chemin du Keelbeek (Keelbeekweg en flamand) ; il s’agit d’une très ancienne voie vicinale qui fait l’objet d’un classement3(il apparaît en rouge sur le plan qui suit). Si nous le suivons au-delà du Keelbeek, laissant Haren derrière nous, ce chemin nous mène à Diegem, le village voisin situé de l’autre côté de la frontière régionale de Bruxelles, en Flandre. Mais restons à Haren.

Le Keelbeek est constamment survolé par les avions décollant ou atterrissant à l’aéroport de Zaventem tout proche. Il est délimité par des barrières physiques importantes, ce qui fait de lui un interstice urbain, malgré sa grande taille : à l’ouest, les lignes de trains à grande vitesse et le pont ferroviaire ; au nord nord-est, le « ring » ou périphérique de l’agglomération bruxelloise. Au sud, entre le Keelbeek et le village, s’étend le parc Millenium, aménagé il y a quelques années en compensation de la construction d’une zone d’entreprises. Il est fréquenté par les Harenois.es qui l’ont surnommé le « parc des télétubbies » en raison de ses buttes artificielles recouvertes de pelouse et de ses petits ponts de bois traversant des rigoles en béton voulant figurer des cours d’eau.

Vue aérienne du Keelbeek, 2015 [note]Les annotations de cette carte sont issues d’un exercice de cartographie collective mené au cours d’un atelier d’écriture organisé par le collectif « Keelbeek Libre », qui a eu lieu le 30 septembre 2017 en vue de la publication d’un livre pour soutenir la lutte contre la prison en cours.[/note]

Le long du chemin vicinal qui traverse le Keelbeek, une large étendue débroussaillée est occupée par une grande yourte blanche, un chapiteau rouge, des petites tentes et des cabanes en bois. Nous sommes en septembre 2015. Le site est occupé. Chaque cabane et chaque tente a sa fonction : hébergement, cuisine, espace de réunion, bibliothèque, free-shop… Nous apprenons que les espaces sont sans cesse reconfigurés par une population fluctuante. L’herbe pousse irrégulièrement, des chèvres, des poules et des chiens se promènent çà et là. Des rectangles de terre accueillent des cultures potagères : y poussent notamment des patates, des choux, des haricots et des courges.

Des dizaines de militant.e.s venu.e.s de Belgique et d’ailleurs occupent ce lieu, qu’ils ont déclaré ZAD4. Ils s’opposent à la construction au Keelbeek d’une « maxi-prison », prévue pour accueillir 1190 prisonniers, et que les architectes du projet préfèrent appeler « village pénitentiaire5». La prison fait partie d’un plan fédéral visant à construire sept nouvelles prisons

Occupation du Keelbeek en avril 2015.

de grandes dimensions en Belgique. Avant même que la Région de Bruxelles n’ait donné son feu vert pour l’implantation et la construction de la prison, d’énormes budgets auraient déjà été investis6. Les 19 hectares ont été rachetés dans leur entièreté par l’état fédéral entre fin 2010 et début 2012. Pendant plusieurs années, les informations reçues par les riverain.e.s laissaient penser que la prison s’installerait sur le site des anciennes usines Wanson désaffectées, situé à distance du village, le long du boulevard de la Woluwe, au nord du Keelbeek. Certain.e.s riverain.e.s dénonçaient déjà le manque d’informations et s’inquiétaient de l’ampleur du projet.

De la prison à la ferme

L’occupation graduelle du Keelbeek commence en avril 2014. En septembre 2015, l’occupation dure depuis presque un an et demi. Les occupant.e.s du site font avec ce qu’ils trouvent sur les lieux, qu’ils ont renommé le « Keelbeek Libre7». Les cabanes sont construites avec des matériaux récupérés dans l’usine Wanson désaffectée. Parmi ces matériaux, un long écriteau, peint à la main, trône sur la cabane principale du campement, la cuisine qui nourrit les habitant.e.s et les visiteurs.euses du site. Il porte la mention « à cœur vaillant rien d’impossible ». Dans l’usine, il était supposé motiver les travailleurs.

Le Keelbeek est devenu l’épicentre d’une lutte et d’activités de résistance qui vont bien au-delà du lieu lui-même. Dans des soirées d’information organisées dans le centre de Bruxelles, des revendications d’accès à la terre, portées par des écologistes et des jardinier.ère.s urbain.e.s, rencontrent celles de militant.e.s de la cause anti-carcérale ou encore celles des syndicats de magistrats, de l’ordre des avocats ou de travailleurs en prison. Les uns en font une lutte paysanne pour la préservation des espaces agricoles dans la Région, d’autres s’opposent à une logique sécuritaire d’enfermement systématique. D’autres encore soulèvent les problématiques liées aux conditions de vie dans une si grande prison et à son éloignement du centre de la ville et du Palais de Justice, tant pour les visiteurs.euses que pour les professionnel.le.s.

La résistance prend différentes formes, certaines au plus près du site. Par exemple les militant.e.s, avec l’aide de naturalistes, ont identifié des espèces animales qui vivent sur le site, compté des papillons de nuit, comme la triple raie et l’écaille chinée, ou encore des oiseaux, parmi lesquels le hibou des marais et les Oies rieuses. Cette présence animale a servi de base à l’introduction d’une demande (qui fut rejetée) de classement d’une partie du site8, pour le sauvegarder et empêcher la construction de la prison . En tandem avec les démarches légales entreprises par les militant.e.s (participation aux commissions de concertation, recours juridiques, demandes de classement), la présence continue des occupant.e.s sur place, gêne directement les démarches de Cafasco, le consortium d’entreprises chargé de mener à bien la construction de la prison. Elle empêche par exemple la réalisation de forages géotechniques.

Une idée de ferme pédagogique est lancée au printemps 2015, portée par treize ONG environnementales locales comme une « alternative vivante9» à la prison. Il s’agit d’un projet de maraîchage, de culture de céréales pour un paysan-boulanger, d’un petit élevage et d’un verger. Ce contre-projet est conçu en convergence avec les luttes paysannes qui revendiquent un accès à la terre pour de nouveaux agriculteurs en circuits courts dans toute la Région. Le Keelbeek fait partie des quelques grands terrains identifiés comme pouvant accueillir de l’agriculture urbaine10. Bien qu’il ne soit pas répertorié comme un site agricole au Plan Régional d’Affectation du Sol de la Région de Bruxelles-Capitale (PRAS), il a déjà une histoire agricole qui ne s’est arrêtée que dans les premières années du XXIe siècle : longtemps Haren fut réputée pour sa « bonne terre » limoneuse, idéale pour la culture des chicons, et jusqu’en 2011, une partie du Keelbeek a encore été utilisée par un fermier, qui y cultivait du maïs.

Cependant, un an après notre visite, le camp est évacué de force, le 21 septembre 2016. Les cabanes sont brûlées et le potager est rasé. L’expulsion du camp sera déclarée illégale par un tribunal trois jours plus tard. Malgré ce jugement, les 19 hectares du Keelbeek sont entourés de barrières grillagées et surveillés par une agence de sécurité privée, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, pendant 15 mois. Seul le chemin vicinal qui mène à Diegem reste accessible11. Malgré cela, on observe des tentatives d’ouvrir les barrières pour accéder au terrain. On raconte même sur place que des animaux d’une espèce très rare, les « ferramites » (mangeurs de fer), auraient ouvert les barrières la nuit du 24 décembre, profitant de l’absence des vigiles.

Avant l’expulsion, les chèvres et poules qui accompagnaient les militant.e.s avaient été mis à l’abri sur un terrain jouxtant le site. C’est là que les occupant.e.s se replient pour rester au plus près du site. Le propriétaire du terrain, un particulier, a donné son accord. Il regrette que la Ville de Bruxelles ait refusé sa demande de permis pour y construire des appartements de luxe, refus motivé par la construction prévue de la maxi-prison. Il voit d’un bon œil les oppositions à la prison et le projet de ferme urbaine.

Un récit né dans la lutte

Une histoire est souvent répétée lors des festivités, actions ou rencontres sur le Keelbeek, et ce depuis le début de l’occupation jusqu’à aujourd’hui. Lorsque les militant.e.s occupant le site, les voisin.e.s et le comité de quartier accueillent les visiteurs.euses, parfois des centaines des personnes12, et qu’ils présentent la lutte et le terrain, ils racontent souvent un très court récit, une anecdote qui revient, se répète et circule, avec sa vie propre. Cette histoire est formulée à peu près comme ceci :

« Quand le fermier qui cultivait son champ de maïs ici a quitté son terrain, il est parti avec les trente premiers centimètres de la terre. »

En quelques secondes, l’histoire est racontée. Mais sa répétition nous a interpellé.e.s et nous a invité.e.s à ralentir : elle pose la question de l’importance de cette terre arable, mais aussi de l’importance de tels récits. Elle semble dire que le fermier tenait à cette terre comme à quelque chose de précieux, et porte en elle une énigme.

Souvent, les conteur.euse.s de cette histoire miment avec les mains un volume invisible, pour insister sur la masse physique que ce déplacement de terre implique. Le terrain dont ils et elles parlent, situé à l’est des anciens hangars Wanson, est effectivement ras, comparé avec la végétation des terrains mitoyens. On y trouve plus de mousses et moins d’herbes hautes.

L’anecdote permet de raconter l’écologie particulière du terrain en question, son stade de végétation moins avancé, et fait ressortir, par contraste, en arrière-plan, l’importance des terres agricoles aujourd’hui, particulièrement pour ceux et celles qui la travaillent. La terre devient alors un protagoniste de la lutte, du lieu et du récit, qui ajoute à l’importance du Keelbeek, mais aussi aux raisons qu’ont les militant.e.s de refuser la prison. La terre devient une actrice et un fil à suivre.

Tout agriculteur confirmera que les 30 cm en surface d’un sol représentent la partie la plus précieuse pour une culture. C’est la partie la plus soignée, travaillée, celle qui rend les matières organiques disponibles pour les plantes. Ce que le récit ne raconte pas, c’est où la terre a été amenée. Où ce fermier l’a-t-il emportée ? Et pourquoi est-il parti avec elle ? Suivre la terre par le biais de ce récit amène à d’autres récits, qui se racontent autour du Keelbeek. Avec l’aide des militant.e.s et de différent.e.s membres des comités et collectifs actifs à Haren, petit à petit, par touches successives, nous avons réuni des éléments de cette histoire, parfois contradictoires mais néanmoins tous plausibles.

La « terre végétale » d’une entreprise de tri de déchets

Une terre cultivée peut être travaillée et enrichie, mais il est également possible d’acheter de la « terre végétale » auprès d’entreprises spécialisées. Pour la fabriquer, la matière organique extraite de certains endroits comme « déchet » est déposée dans des centres de tri, où elle est transformée puis vendue pour être réutilisée dans les projets urbains « verts » comme les parcs, les toits végétalisés, les fosses de plantation pour arbres et les plantes en pot, voire les nouvelles installations d’agriculture urbaine. Autrement dit, la « terre végétale » n’est pas la terre en place sous nos pieds, mais une terre « rapportée » pour répondre à certains besoins ou envies. Cette terre est une marchandise : son nom n’est pas un terme scientifique, mais celui d’un produit, exploitable et commercialisé.

Le fermier qui occupait le champ au Keelbeek et y cultivait du maïs n’était pas propriétaire du lieu. Le terrain appartenait à Van Daneling & fils13, une entreprise de tri de déchets, avant que celle-ci ne revende le terrain à l’état fédéral. Cette société concentre ses activités principales sur un site situé à Zaventem, en Région Flamande, à quelques kilomètres à l’est du Keelbeek. Les déchets y sont apportés par un ballet de camions que l’on pèse à leur arrivée et à leur sortie pour évaluer le poids des matériaux déposés et le prix à payer pour se débarrasser de ces déchets qui sont ensuite classés par matière.

Chez Van Daneling & fils, les déchets « verts » peuvent être déposés pour 70 euros la tonne. Aujourd’hui, ils sont ensuite revendus à Indaver, une usine de tri plus importante, située à 16 km au sud de là, à Grimbergen, où cette matière est utilisée pour produire de la « terre végétale » sous la surveillance de Vlaco, l’organisme agréé qui la certifie. Cette « terre végétale » produite à partir de « déchets » retourne alors chez Van Daneling & fils pour y être revendue. À ce moment, la tonne de « terre végétale » coûte 12 euros pour les clients.

Va-et-vient des matériaux au centre de tri de Van Daneling & fils, 2015.

Vu la proximité géographique de l’usine de tri avec Bruxelles, 90 % des déchets qui arrivent sur le site de Van Daneling & fils proviennent du côté bruxellois de la frontière régionale. La réceptionniste nous l’explique très clairement : cela pose problème pour la Région Flamande qui ne veut plus traiter les déchets bruxellois sur son territoire. Ces conflits de territoires sont typiques de la relation entre Bruxelles et la périphérie flamande (le Rand) avoisinante. De plus, la pression combinée de la montée des prix de l’immobilier dans le voisinage et des nuisances que peuvent représenter les activités du centre de tri, avec ses camions et ses machines qui font un bruit assourdissant, compromettent la possibilité pour l’entreprise de rester sur son site actuel, à Zaventem.

En prévision de ces conflits d’usages et pour déménager vers l’intérieur des limites de la Région de Bruxelles, Van Daneling & fils avait donc acheté, des années auparavant, une partie du terrain du Keelbeek. À l’époque, l’entreprise n’avait pas reçu les autorisations nécessaires pour y implanter son centre de tri de déchets, l’empêchant ainsi de rejoindre le tissu d’industries et d’infrastructures de Haren. Suite à ce refus, Van Daneling & fils a décidé de louer le terrain à un fermier, le cultivateur de maïs mentionné dans l’anecdote évoquée plus haut. Comme nous l’avons écrit, le site a ensuite été acheté par la Régie des Bâtiments, l’organisme gérant les propriétés foncières de l’État fédéral, en prévision de l’installation de la prison, ce qui a amené le fermier à quitter les lieux.

Il y a beaucoup de demandes pour de la « terre végétale ». Il existe une multitude de forums sur Internet sur lesquels des fermiers postent des demandes de terre pour recouvrir leurs terrains. Le déplacement de tels volumes exige de grosses machines. Pour Van Daneling & fils, la terre que le fermier avait travaillée sur le « Keelbeek » était peut-être considérée comme de la matière organique représentant une certaine valeur monétaire, une marchandise. La surface creusée devait représenter un peu moins de 4 000 tonnes de terre, une occasion de faire un beau profit, malgré le travail, l’appareillage et le transport requis14.

Van Daneling & fils n’a pas voulu nous divulguer beaucoup d’informations sur ce site spécifique. Peut-être ont-ils eux-mêmes emporté la terre ? Le fermier qui cultivait du maïs au Keelbeek ne sait peut-être pas ce qui est arrivé à la couche supérieure du sol qu’il cultivait. Même s’il est difficile de retracer précisément le circuit de cette terre, on peut l’imaginer dispersée dans des jardins, dans des bacs, sur des toits ou dans un autre champ par l’intermédiaire de l’entreprise de tri de déchets, où elle est à nouveau cultivée. 

Mais l’histoire est peut-être toute autre encore. Peut-être que le fermier est bien parti avec sa terre, comme le racontent certains militant.e.s. L’a-t-il emportée pour la revendre et faire lui-même une plus-value ? Ou bien l’a-t-il emmenée car il s’agissait d’un sol entretenu, vivant, qu’il considérait comme précieux, voire lui appartenant. Il s’agissait peut-être, pour lui, du fruit de son travail ? Peut-être l’a-t-il échangée via ses réseaux personnels, la confiant à un autre fermier ? Peut-être ne voulait-il pas lâcher cette terre pour la construction d’une prison ou à d’autres fins spéculatives ?

Quoi qu’il en soit, notre tentative de suivre la terre a fait apparaître les valeurs multiples attachées au sol. Elle a montré que les espaces urbains sont le théâtre d’un va-et-vient incessant et massif de matériaux dont la terre fait partie, et que ses dimensions économiques sont loin d’être anodines. Pour les militant.e.s, il s’agissait de souligner tout à la fois l’histoire du site, les attachements possibles d’un fermier au sol, la richesse de ce qui disparaît lorsqu’une terre maraîchère est bétonnée. Faire contraster cette histoire avec le devenir possible de la terre comme marchandise a soulevé des types d’attachements différents, aux matériaux comme aux lieux.

 

Les attachements à une terre en lutte

Les moments passés à se réunir, à s’organiser, à faire visiter et à raconter l’histoire du Keelbeek sont des moments d’échanges. Une lutte a ­besoin de ses récits pour exister, pour être connue. Ils créent des relations, des associations, des espaces, et déclenchent des processus de fabrication de mondes et de prises de position dans un paysage ambigu15. La terre est l’élément kaléidoscopique, le dénominateur commun de ces histoires du Keelbeek. Les différents récits que se racontent les occupant.e.s du site, celui du projet de prison, celui du fermier parti avec sa terre, des « ferramites » ou de la future ferme urbaine, de la faune et de la flore remarquables, sont des récits qui qualifient le lieu. Ils viennent exprimer différemment ce qu’est le Keelbeek, ses raisons d’être, son histoire, son importance et son devenir. Ils sont des paris sur ce qui peut importer. Ils s’accordent, se croisent, se contredisent, se renforcent et changent. Ainsi la terre, les pratiques de la terre, ses dimensions marchandes et foncières, sa présence, son ­absence, la terre nue, vivante ou couverte de bitume, sont réinterrogées.

Au cœur de ces histoires, il n’y a donc pas ce qui serait vrai ou faux. Ces récits racontent des mondes qui se chevauchent et sont tous actifs au Keelbeek, à leur manière. Mais entre le monde de la prison, pour laquelle l’étude d’incidences environnementales préalable au permis raconte un espace neutre, où il n’y aurait rien16, et celui des paysans travaillant la terre, non comme une marchandise, mais comme un partenaire précieux, des devenirs radicalement différents pour ce lieu sont colportés. Selon les projets initiaux, la construction de la prison aurait dû s’achever en 2016. à l’heure où nous terminons ces lignes, elle n’a pas encore commencé.

La question « Où est passée la terre du Keelbeek ? » n’est pas résolue : comment, par qui, où exactement la terre du fermier a-t-elle été emmenée ? Mais la puissance du récit tient au fait qu’il colle à des réalités, qu’il circule et se fait entendre : il déplie au Keelbeek, à partir d’une terre qui n’est plus, les effets de la pression foncière, le flux des matériaux et la marchandisation des sols, la pratique de fermiers, les luttes pour d’autres attachements à la terre et au sol, et ce qui doit selon eux importer, ici et maintenant.

 

 

  1. Son nom se réfère à un ruisseau (beek) dons la source se trouve ici, qui rejoint le Hollebeek puis la Senne selon une direction sud-est nord-ouest.
  2. G. De Wautier, Carte topographique de Bruxelles et de ses environs, Bruxelles, 1810.
  3. Le chemin est repris à l’Atlas des voiries vicinales sous le numéro 31. On le retrouve déjà sur le plan parcellaire de la commune de Haren de 1836, mentionné comme « Helbeek ».
  4. L’acronyme Z.A.D. provient de la terminologie de l’urbanisme français, il signifie à l’origine « Zone à Aménagement Différé ». Mais les militant.e.s de Notre-Dame-des-Landes lui ont donné une autre signification : « Zone à Défendre ». Le Keelbeek est la première ZAD de Belgique.
  5. L’expression vient du site internet des architectes du projet, ASSAR [en ligne].
  6. Selon les associations citoyennes, le gouvernement fédéral n’a pas publié de chiffres exacts pour le coût du projet de prison, mais sa construction est estimée à 330 millions d’euros sur 25 ans. Les contrats qui ont été conclus jusqu’à présent sont des « partenariats public-privé » qui délèguent une partie importante de la construction et de la gestion de la prison à des entreprises privées. A ce sujet voir l’article de l’association Inter-Environnement Bruxelles, « Stopper le délire/la gabegie de la mégaprison de Haren est aussi une manière de faire des économies », 11 octobre 2016, [en ligne].
  7. On peut lire des récits de l’occupation sur la page Facebook « Keelbeek Libre @ZADHarenPatatistes ».
  8. « Description du site du Keelbeek », à lire sur le site du comité de Haren, février 2015 [en ligne].
  9. « Une ferme ouverte au Keelbeek – Haren » à lire sur le site du collectif Keelbeek Libre, [en ligne]
  10. Voir la présentation de l’« état des lieux et potentiels de l’agriculture dans et autour de Bruxelles », par l’asbl Le Début des Haricots, à l’occasion du premier forum paysan à Bruxelles (Boeren Forum Paysan, 1er février 2015) [en ligne].
  11. Ce chemin a été un enjeu important au moment des demandes de permis d’urbanisme. Le Comité de Haren a réussi à retarder le début des travaux en utilisant le statut juridique du parcours du chemin du Keelbeek. Le projet de prison prévoyait un détournement du sentier, ce que le Collège d’environnement de la Région Bruxelles-Capitale a refusé le 11 décembre 2015, en raison d’un manque d’alternatives prévues par le projet. Cependant, un an plus tard, le 24 décembre 2016 le permis d’urbanisme a finalement été octroyé.
  12. Le site a accueilli par exemple une action de plantation de patates pour la Journée Internationale des Luttes Paysannes (appelée par Via Campesina), le festival PleinOpenAir qui consiste en des projections de films dans des espaces urbains aux enjeux importants (organisé par le Cinéma Nova), le festival « Keelbeek Plage », la première rencontre du TuiniersForum des Jardiniers, ou encore une rencontre avec des militant.e.s du Standing Rock (organisé pour protester contre la construction d’un pipe-line au Dakota).
  13. Il s’agit d’un pseudonyme.
  14. Un hectare de sol creusé à trente centimètres de profondeur équivaut à un volume de 3000 m3. La terre ayant une densité moyenne d’environ 1 250 kg / m3 de la terre, cela représente environ 3750 tonnes.
  15. William Cronon, Une place pour les histoires: Nature et récits : Essais d’histoire environementale, op.cit., p. 47-95.
  16. Antea group, « Complexe pénitentiaire de Haren. étude d’incidences. Résumé non technique », 2015.
 
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