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L. Cahn C. Deligne N. Pons-Rotbardt N. Prignot A. Zimmer B. Zitouni

Terres des villes

Enquêtes potagères de Bruxelles aux premières saisons du 21e siècle

12. La chèvre et la renouée : une improbable complicité

Lyber

La renouée du Japon (虎杖, Fallopia japonica) se trouve aujourd’hui au centre d’attentions qui se déploient tant à l’échelle de politiques supranationales qu’à celle de préoccupations plus locales. En un siècle, un peu partout en Europe, à Bruxelles comme ailleurs, la plante est passée du statut de ­vedette à celui de véritable paria. Elle est dorénavant considérée comme invasive, menaçante pour la biodiversité ; en un mot, bonne à éradiquer.

Pourtant, sur un terrain bruxellois, où la renouée pousse en abondance, la réputation largement négative de la plante est remise en jeu : de nouvelles propriétés lui sont attribuées. Là, sous la conduite de quelques humains, une union improbable est née entre une plante indésirable à croissance rapide et des chèvres venues d’une ferme du centre de la ville. Sur cette portion de ville, s’ouvre ou se rouvre ainsi une page de l’histoire des animaux et des espaces urbains non bâtis, qui, tout en actualisant des pratiques humaines anciennes, fait émerger de nouveaux devenirs pour la ville et pour ceux – humains, animaux et plantes – qui la peuplent.

Complice des villes

Les sols urbains, souvent perturbés, souvent recouverts de pavés, d’asphalte ou de béton, généralement pauvres ou pollués, ne sont propices qu’à la croissance de plantes aux caractéristiques bien spécifiques. Parmi elles, Fallopia japonica a la particularité de pouvoir survivre et croître en milieux réputés inhospitaliers : sur des tas de gravats, sur des remblais venus de sites de construction, sur des terrains abandonnés, où la teneur en nutriments est généralement faible et le pH élevé1, et cela même quand elle est enterrée à un mètre de profondeur ou qu’elle doit percer l’asphalte pour se développer2. Ainsi, elle pousse là où d’autres ne pousseront jamais3.

La Renouée : Fallopia japonica, connue sous le nom de Polygonum cuspidatum au XIXe siècle, 1847.

Autrement dit, la renouée du Japon n’est pas contrariée par le milieu urbain, ni par ses sols, ni par la dureté de ses surfaces ; elle s’en est plutôt fait un allié.

La Fallopia japonica grandit très vite ; elle peut prendre jusqu’à quatre centimètres par jour et atteindre jusqu’à trois mètres de haut. À l’endroit où elle pousse, elle a tendance à coloniser le sous-sol de ses rhizomes et, en surface, à constituer des fourrés monospécifiques assez denses, reconnaissables à leurs tiges rouges et mouchetées, creuses comme des bambous. Les feuilles au bout pointu sont rouge foncé au début de la croissance et se déroulent progressivement lors de leur croissance. En atteignant leur maturité, elles deviennent ovales, plates et d’un vert vif, et mesurent alors environ quinze centimètres de long pour huit centimètres de large.

La propension de la renouée du Japon à dominer les terrains dans lesquels elle s’est installée en Europe tient en partie à l’absence de concurrents ou de prédateurs directs4. Elle est aussi liée à un mode de reproduction particulièrement efficace5assuré par des rhizomes qui peuvent pousser jusqu’à trois mètres de profondeur et se distancier de plus de sept mètres de la plante mère. La partie enterrée de la plante, qui constitue ainsi la majorité de sa biomasse totale, est son « secret6». Mais ce n’est pas tout ! Car même un fragment de ce rhizome, de l’ordre de dix millimètres (ou 0,7 gramme) suffit pour générer une nouvelle plante en dix jours7.

Ce système de reproduction explique en partie la difficulté à endiguer sa progression puisqu’en dehors de campagnes méthodiques et totales d’éradication, toute tentative d’élimination risque de contribuer à la dissémination de la plante. Sans compter que ses rhizomes peuvent sommeiller dans les sols pendant des années avant de germer. Ainsi, les activités humaines liées au jardinage, telles que le partage de boutures ou le compostage des déchets verts, mais aussi le déplacement des sols depuis ou vers les chantiers de construction contribuent à disperser les fragments de rhizomes (parmi une multitude de micro-organismes, de graines, de restes et de fragments de racines d’autres plantes) susceptibles de germer un jour ou l’autre. Fallopia est donc aussi mobile que les sols urbains ; son apparition est imprévisible, discontinue, mais insistante8.

La renouée n’est pas la seule plante envahissante qui pousse spontanément et vigoureusement en terrain urbain. À Bruxelles, comme dans de nombreuses zones urbanisées, on trouve aussi « l’arbre aux papillons » (Buddleja davidii), présent depuis bien longtemps, qui lui aussi pousse dans les interstices du bâti, sur les zones de remblais, le long des voies ferrées, dans les terrains vagues. La scabieuse des champs, « herbe piment » ou « sournette blanche » (Galinsoga parviflora), préfère les sols humides et pousse au pied des arbres dans les villes. Elle est bien moins documentée que Fallopia, mais ses minuscules fleurs produisent des millions de graines qui accélèrent sa récente propagation dans nos villes. Le Crepis (souvent appelé Biennis), le chardon (tel que Cirsium vulgare), le pissenlit (genre ­Taraxacum), l’ortie (Urtica dioica) et la ronce (Rubus fruticosus) raffolent eux aussi des sites urbains interstitiels ou abandonnés. Mais ce qui distingue la renouée du Japon de ces voisines des villes est sa croissance particulièrement rapide, ses rhizomes et racines particulièrement profonds et son éradication quasi impossible9.

Des nues aux gémonies… toute une histoire

Dans les années 1840, Philipp von Siebold (1796-1866), médecin et naturaliste bavarois envoyé en mission au Japon par l’État néerlandais, importait une série de plantes en Europe pour le compte de son entreprise commerciale installée dans la ville de Leyde. Dans le catalogue de von Siebold & Cie publié en 1848, il indique que, l’année précédente, Fallopia japonica a remporté une médaille d’or de la Société d’Agriculture et d’Horticulture d’Utrecht10, précisant que cette médaille avait été attribuée à « la nouvelle plante ornementale la plus intéressante de l’année11». Comme le soulignent les notices descriptives de l’époque, l’intérêt unanime pour cette plante (alors connue sous le nom de Polygonum sieboldii12) allait bien au-delà de ses qualités esthétiques et des avantages offerts par sa croissance rapide.

« Cette renouée est une de nos introductions les plus importantes du Japon, une plante d’ornement vivace, inextirpable, d’un feuillage luisant et des fleurs en grappe très gracieuses, par laquelle on peut improviser des bosquets, abriter les jeunes plantations et fortifier les collines sablonneuses et les dunes. L’herbe qu’on peut faucher en printemps à plusieurs reprises fournit un fourrage excellant pour l’engraissement des bestiaux qui la mangent de préférence ; les fleurs, qui paraissent en automne, sont très mielleuses et donnent aux abeilles leur provision d’hiver ; la racine amère et tonique est un médicament réputé chez les Chinois et les Japonais ; enfin les tiges mêmes qui meurent en hiver sont bonnes à brûler et pour en faire des allumettes13. »

« […] la plante se multiplie toute seule… il est très facile de la propager. Elle supporte parfaitement bien nos hivers en pleine terre, sans couverture aucune, et elle ne demande aucun soin particulier ; sa floraison arrive un peu tard dans la saison, mais aussi déjà avant cette époque la plante garnit très bien les jardins par son beau feuillage et son port élégant et léger14. »

« … De l’aspect et presque du goût de l’Asperge, moins douces et plus agréables, surtout si l’on a le soin de les prendre avant le développement des feuilles, car plus on les laisse pousser et plus elles ont une saveur presque égale à celle de l’Oseille, c’est-à-dire qu’elles contiennent une certaine quantité d’acide oxalique. À l’instar de l’Asperge, on peut la forcer ; elle donne énormément plus qu’elle. Mangée à l’huile ou en sauce, ainsi que je l’ai expérimenté, c’est un très bon légume et qui peut remplacer avantageusement cette dernière […] En somme, je crois que c’est un légume sain et nouveau de plus à ajouter aux plantes économiques ; je le recommande sous ce point de vue, et surtout comme un végétal qui ne nécessite pour ainsi dire pas de culture15. »

Héritage de l’activité des compagnies hollandaises au Japon, Fallopia japonica fut importée pour ses vertus exotiques, et plantée pour ses qualités ornementales, esthétiques, utilitaires et culinaires16. La vivacité de la croissance de cette plante et sa capacité à prendre racine ainsi qu’à se développer en faisaient une plante désirable dont les jardiniers du nord-ouest de l’Europe s’échangeaient volontiers des boutures.

Cent cinquante ans plus tard, sous les mêmes latitudes, considérant les dangers qu’elle représente pour la biodiversité locale, les autorités mettent en place des campagnes d’élimination, dont la plupart ne disent plus un mot de ses utilités, de ses vertus ou simplement de sa beauté.

C’est que depuis les années 1950, les discours sur les migrations non humaines ont mis l’accent sur des notions telles que celle d’espèces « allogènes » ou « étrangères » qui « envahissent » des milieux et paysages réputés « authentiques » ou « purs » qu’il faudrait pouvoir défendre comme tels17. Aujourd’hui, sur son site internet, la Ville de Bruxelles classe la renouée parmi les espèces exotiques invasives qu’elle définit comme suit : « Les espèces exotiques invasives sont étrangères à nos régions. Tant leurs caractéristiques écologiques que leur rapidité de dispersion représentent une menace pour nos écosystèmes18. » La renouée du Japon figure en effet au premier rang dans les bases de données et les listes locales et internationales d’« espèces invasives » interdites à la plantation19. Par ailleurs, les coûts de leur éradication sont très élevés. À titre indicatif, l’Union européenne a dépensé 12 milliards d’euros pour l’adoption d’une politique qui s’attaque aux « espèces étrangères invasives20».

Cette façon de concevoir les écosystèmes comme des entités stables et finies va pourtant à l’encontre de l’histoire de la Terre, – mais aussi à celles entremêlées des hommes et de leurs commerces –, au cours desquelles les plantes et les animaux n’ont cessé de voyager, de s’échapper de leur milieu habituel, de s’adapter à de nouvelles conditions de vie, de survivre ou de proliférer, et éventuellement de former de nouvelles combinaisons avec les organismes rencontrés au cours de leurs voyages et ­escales, accidentelles ou forcées21. Ainsi, si la croissance de Fallopia japonica dans le contexte bruxellois s’est faite sans entrave, c’est surtout parce qu’elle a voyagé en l’absence des prédateurs avec qui elle avait appris à composer, et qu’elle a proliféré dans un milieu qui lui convenait, tout particulièrement à la faveur des grands travaux d’infrastructure qui, depuis les années 1960, bousculent les espaces et des structures urbaines, et déplacent de grandes quantités de terre et de fragments de rhizomes.

 

Des mondes de solutions ?

Un « manager » d’une équipe communale travaillant dans les espaces verts du sud de Bruxelles hausse les épaules, les mains et les sourcils, tout en baissant son regard lorsqu’il explique les différentes tentatives de « gestion » de Fallopia japonica ces quinze dernières années. Coincé entre des règlements internationaux fluctuants et des recommandations locales poussant à contenir le développement de cette plante, l’employé communal a un budget limité qui lui interdit toute intervention régulière ou de trop grande ampleur. Comme la plante croît très rapidement, surtout au printemps, inutile de penser à l’arracher mécaniquement par exemple ; ni le temps disponible ni le budget n’y suffiraient.

Pour pallier à cette impuissance, des communes ont mis en place des outils, notamment de cartographie participative, pour inciter les citoyens concernés à apporter leur aide au contrôle de la croissance de la plante22, mais en général les agents de terrain, qu’ils soient communaux ou régionaux, sont dépassés par les moyens qu’il faudrait mettre en œuvre pour éradiquer la renouée.

En 2014, par exemple, quand des travaux ont été menés pour construire une nouvelle ligne de train dans le sud de Bruxelles, l’opération d’éradication de la Fallopia japonica faisait partie du cahier des charges. Des grues ont été utilisées pour creuser des trous de dix mètres de profondeur dans le sol afin d’enlever toute la terre « contaminée » par les fragments de rhizomes. Des plaques de métal ont été disposées sur le trajet des camions pour garantir que tout « sol contaminé » puisse être balayé et « éliminé ». La masse de sols dans lequel la plante avait poussé a été transportée à proximité d’Anvers où elle a été enterrée profondément23.

Les tentatives d’étouffer la renouée à l’aide de film géotextile n’ont pas fait leurs preuves, car la plante continue de pousser à travers le tissu. Utiliser des pesticides pourrait être une option, car Fallopia y est sensible, en particulier aux glyphosates, le composant actif toxique du pesticide Roundup® de Monsanto, mais en application des directives européennes, plusieurs ordonnances et arrêtés de la Région ont considérablement restreint l’utilisation de pesticides dans les espaces publics, voire ont spécifiquement interdit l’utilisation de certains d’entre eux sur l’ensemble du territoire (ce qui est le cas pour les glyphosates depuis le 12 décembre 201624). Le Royaume-Uni mène actuellement des expériences de terrain sur les effets de l’introduction des psyllidae, insectes autrement connus sous le nom d’Aphalara itadori (Homoptera), comme mécanisme de contrôle biologique de la croissance de la plante. Ceux-ci sont importés du Japon où ils se nourrissent des jeunes pousses, ce qui déforme les feuilles de la plante et réduit son taux de photosynthèse : avec moins de feuilles, la plante pousse beaucoup moins vite. En Europe, cependant, il semble que les psyllidae aient du mal à passer l’hiver25.

Aujourd’hui, les solutions au problème Fallopia se déclinent donc sous deux angles : soit tenter d’éradiquer physiquement la plante, soit tenter de trouver les moyens de contenir sa croissance. Ces deux stratégies partent du postulat que la renouée est une plante inutile.

Or, aujourd’hui encore, au Japon, les jeunes pousses de Fallopia japonica sont bouillies pour la consommation humaine ou servies comme légumes. Internet est une mine d’informations culinaires (en japonais) sur les manières de préparer la renouée. Ses racines, ses pousses et ses tiges peuvent être bouillies, cuites à la vapeur, farcies, séchées, infusées, conservées dans le sucre, dans le sel ou avec des piments. Dans la médecine chinoise, grâce à sa haute teneur en rétinol, la renouée est utilisée pour soigner. Elle est connue sous le nom japonais itadori 虎杖 (イタドリ), qui vient du chinois 痛取 qui signifie littéralement : « ôte-douleur ». Pour cela, les racines séchées sont infusées dans l’eau chaude comme du thé. Celles-ci sont aussi utilisées comme colorant naturel orange foncé. Enfin, les feuilles séchées de la Fallopia japonica ont été utilisées comme substitut de tabac pendant la Seconde Guerre mondiale au Japon.

En réalité, si la renouée est aujourd’hui considérée comme invasive en Europe, ce n’est pas parce qu’elle serait essentiellement envahissante, mais principalement parce qu’elle y a été introduite sans aucun des organismes qui, en Asie, limitaient sa croissance, ni des pratiques qui la rendaient utile ; qu’elle a été prise isolément, sans « son monde », pour être déplacée dans un autre monde. Or, c’est précisément sur ce point, et si l’on veut bien partir de l’idée qu’il n’y a pas d’espèces « étrangères », mais simplement des êtres vivants qui se déplacent au gré des forces qui les soulèvent, qu’une réhabilitation de la plante pourrait prendre tout son sens dans le déploiement d’écologies urbaines.

« Tondeuses bio gratuites »

Orygi et Lyna sont deux chèvres naines, nées en Belgique, qui appartiennent à la Ferme du Parc Maximilien. Orygi est né en Wallonie. La mère de Lyna a été trouvée errante autour des quartiers administratifs de Bruxelles (Quartier Nord) et a été amenée à la ferme26. La Ferme du Parc Maximilien a été inaugurée en 1989, en plein cœur de la ville dense, dans un contraste frappant avec les environs, entre une station de métro et les gratte-ciel du quartier de bureaux construit dans les années 1970. Les bruits de la ferme répondent au vrombissement des moteurs et aux klaxons des rues bruyantes qui l’environnent27; un coq chante, un mouton bêle. La ferme est ouverte tous les jours et l’entrée est libre. C’est une ferme pédagogique qui accueille principalement des enfants lors d’activités extrascolaires et d’ateliers qui les mettent en contact avec des animaux, qu’on trouve difficilement en ville de nos jours : des chèvres, un âne, quatre moutons, un cheval, des poules et même des lamas.

La chèvre Lyna mange la Fallopia japonica au cimetière de Bruxelles.

Les animaux de cette ferme portent des noms. Orygi et Lyna y vivent avec sept autres chèvres naines choisies pour leur docilité. Elles sont habituées à être touchées et caressées ; leurs cornes ne sont pas pointues. Chacune a son caractère. Orygi est fier, mais doux, Lyna plus timide. Elle bêle sans cesse alors qu’Orygi, plus pensif, se gratte régulièrement le dos avec ses cornes recourbées.

La Ferme Maximilien n’est pas une exploitation agricole, elle fonctionne entièrement sur des subventions publiques. Aucun des animaux n’est trait pour son lait ou mis à l’abattoir pour sa viande, et il n’y a pas assez d’espace sur le site pour faire pousser beaucoup de légumes. Le peu qui y pousse est utilisé dans la cuisine qui sert des repas rapides aux enfants venant aux activités organisées. La nourriture produite sur le site n’est pas suffisante non plus pour nourrir les animaux. Les chèvres de la ferme grignotent de très curieuses choses : du carton, des restes de nourriture et des vêtements, mais elles sont très difficiles lorsqu’il s’agit de leur véritable nourriture, qu’elles choisissent ou évitent soigneusement. Par exemple, elles délaissent consciencieusement la scabieuse des champs (Galinsoga parviflora), toxique pour elles, tout comme les orties ou les chardons que l’âne, quant à lui, adore.

Certains animaux de la ferme voyagent occasionnellement au-delà du haut grillage de la ferme. Une fois par an, l’âne part parader dans le quartier et fait du porte-à-porte pour promouvoir le compost. C’est une action symbolique où il récolte les déchets organiques pour les rapporter à la ferme, nourrir les autres animaux et encourager les habitant.e.s à trier leurs déchets compostables et à les déposer à la ferme. Au lieu de se faire apporter leur fourrage, les chèvres ont commencé à quitter la ferme, sous la conduite des travailleurs de la ferme, pour aller trouver leur nourriture dans les environs.

C’est ainsi qu’Orygi et Lyna ont fait partie du deuxième groupe de chèvres autorisé à quitter la ferme pour aller pâturer à quelque cinq kilomètres de là, sur le terrain « n° 40 » du cimetière de Bruxelles. Ce vaste cimetière occupe plus de 40 ha au nord-est de la ville, dans la commune d’Evere. À son extrémité, le terrain n° 40 est qualifié de « pelouse d’utilité » ; depuis les années 1970, les équipes des espaces verts de la ville l’utilisent pour déposer les résidus de tontes de gazon et de coupes de mauvaises herbes28. Une végétation spontanée s’est propagée sur le monticule formé par les dépôts réguliers ; elle est principalement faite de renouée. Or, depuis l’interdiction d’utiliser des pesticides dans les espaces publics bruxellois, l’équipe régionale des espaces verts cherche des solutions à cette prolifération dont on craint qu’elle ne s’étende au reste du cimetière. Un jour, cette équipe a pensé aux chèvres. Et les chèvres en ont raffolé !

Au cimetière, leur travail de désherbage les nourrit. La formule est un tel succès que d’autres sites sont envisagés. La présence de la renouée n’est pas une caractéristique suffisante pour qu’un site puisse accueillir les chèvres, car, pour le bien-être de celles-ci, le lieu doit également être fermé et gardé. Lorsque ces conditions sont réunies, les chèvres sont en sécurité. Pendant que la Ferme Maximilien envisage d’augmenter son cheptel de chèvres pour les prêter plus souvent et ainsi diversifier les fonctions de la ferme urbaine contemporaine, l’équipe régionale des espaces verts travaille sur l’identification des sites les plus adaptés au pâturage. Les chèvres ont été qualifiées de « tondeuses bio gratuites » par leur propriétaire. Pour le moment, leur transhumance ne relie que deux points de la Région, mais elle ouvre la possibilité d’autres itinéraires, d’autres pistes animales, d’autres pâturages, dans un contexte urbain dominé par le béton.

Les chèvres partent vers leurs pâturages clos au printemps et en été. C’est l’époque où les pousses de renouée sont les plus comestibles pour elles. En hiver, la plante est invisible, car elle perd toutes ses parties aériennes, il ne reste que le réseau complexe de ses racines. Sans arracher la plante comme les humains, les chèvres broutent les feuilles de la renouée de façon insistante et répétée, ce qui constitue un obstacle mécanique à son développement. Avec moins de feuilles, le réseau rhizomique a moins d’énergie pour s’étendre, entraînant l’affaiblissement de la plante29.

Les moutons au parc Elisabeth à Bruxelles-Anderlecht, s.d.

Ainsi, à travers la migration saisonnière des chèvres, de nouvelles pistes s’esquissent, aussi bien pour traiter le problème d’une plante « invasive » en ville que pour nourrir gratuitement les chèvres citadines. À travers elle aussi s’invite la figure familière du chevrier qui canalise les rencontres entre la plante et l’animal.

L’histoire de Fallopia japonica en Europe lui a successivement donné deux visages : celui d’une plante recherchée pour ses qualités esthétiques et sa croissance rapide, et celui de plante invasive et obsédante se jouant des contraintes de la matérialité urbaine. Mais son association récente aux chèvres de Bruxelles pourrait bien lui en donner un troisième : celle de plante nourricière pour animaux des villes. L’histoire de la chèvre est également faite de plusieurs facettes, celles de l’animal très anciennement domestiqué, « tout-terrain », obstiné et facétieux. Mis ensemble, la plante et l’animal nous offrent, sur un ton allègre, une nouvelle façon de concevoir les alliances du vivant en ville. Elle apporte une autre manière de considérer la plante, reconnaissant en elle de manière positive son infatigable pouvoir de germination et reconnaissant aux chèvres des villes une nouvelle place et de nouveaux rôles, qui ne se limitent plus à la représentation.

Cette histoire, en racontant l’alliance improbable entre la renouée et les chèvres de Bruxelles, ouvre des perspectives sur des pratiques pastorales en ville, mais au-delà, elle rappelle que le vivant est facétieux et se joue des cases dans lesquels on tente de l’inscrire. Elle invite aussi à se rappeler que les héritages des voyages de conquêtes lancés depuis l’Europe sont toujours actifs, que les pratiques de jardinage, hier comme aujourd’hui, sont des pratiques à haute valeur culturelle et économique30, que les déplacements incessants des sols urbains chamboulent l’écosystème, que la « gestion » des milieux urbains est une affaire complexe et coûteuse où il n’y a pas de solution toute faite, que les effets des règlements sont parfois inattendus, et surtout que des a priori moraux ne sont jamais absents des visions que nous nous faisons du vivant. Car, pour finir, il faut se rendre à l’évidence ; cela fait longtemps que la renouée n’est plus une « étrangère » dans l’écosystème de Bruxelles. Aménager de nouveaux agencements entre plante et animaux pour limiter la croissance de la renouée, c’est aussi, plutôt que de chercher à l’éradiquer, accepter et inventer des manières de vivre avec elle et l’histoire qu’elle charrie.

  1. A. P. Connolly, « The distribution and history in the British Isles of some alien species of Polygonum and Reynoutria », Watsonia 11 : 1977, p. 291-311.
  2. On considère que la plante est susceptible de pousser à travers 5 cm d’asphalte [en ligne]. Dans Starhawk, Parcours d’une altermondialiste, de Seattle aux Twin Towers, Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 2003, p. 3, l’auteure fait une comparaison entre des plantes qui peuvent déplacer le ciment en poussant dans les interstices et des actes obstinés de contestation qui peuvent amener des changements politiques : « Si se puede ! » Se pourrait-il qu’elle fasse référence à Fallopia japonica ?
  3. Comme le champignon dont nous parle Anna Lowenhaupt Tsing, Le champignon de la fin du monde. Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme, Paris, La Découverte, 2017.
  4. Au Japon, la même espèce de plante pousse de façon plus réduite et moins massive. Ses feuilles sont plus petites et ses tiges sont plus courtes. De plus, Fallopia japonica entre en compétition avec d’autres plantes comme le Mischanthus, la Wisteria, la Pueraria et la Cuscuta et subit la prédation de toute une série d’invertébrés et de champignons.
  5. Des études sur la reproduction de Fallopia japonica en Belgique ont révélé une reproduction sexuelle par hybridation avec ses congénères : Fallopia sachalinensis, bohemica et aubertii et par dispersion de graines (cf. Marie-Solange Tiébré, Sonia Vanderhoeven, Layla Saad & Grégory Mahy, « Hybridization and Sexual Reproduction in the Invasive Alien Fallopia (Polygonaceae) Complex in Belgium », Annals of Botany, 99 (1), 2007, p. 193-203). La recherche de Tiébré a procédé au décompte des chromosomes pour expliquer comment Fallopia remédie aux défauts habituels de l’appauvrissement génétique des plantes à reproduction asexuée. Le potentiel de diversité génétique des plantes leur donne la faculté de continuer à s’adapter à leur environnement européen.
  6. M. L. Hollingsworth , J. P. Bailey, « Evidence for massive clonal growth in the invasive weed Fallopia japonica (Japanese Knotweed) », Botanical Journal of Linnean Society, 133, 2000, p. 463472.
  7. R. R. Locandro, « Weed Watch : Japanese Bamboo » Weeds Today, 9 (4), Fall 1978, p. 2122.
  8. S. Godefroid a utilisé des textes d’archives de l’Institut de Floristique belgo-luxembourgeois [I.F.B.L.] et des données d’un projet de surveillance de la plante, coordonné par l’Institut bruxellois pour la gestion de l’environnement [I.G.B.E.] pour étudier la propagation de la plante à Bruxelles entre 1943 et 1994. Cf. S. Godefroid, « À propos de l’expansion spectaculaire des Fallopia japonica, F. sachalinensis, Buddleja davidii et Senecio inaequidens en région bruxelloise », Dumotiera 63, 1996, p. 9-16 (ici p. 10).
  9. L’artiste botaniste Liliana Motta, intéressée par ce passage d’une plante désirée à une plante à exterminer, a réalisé une collection végétale de l’espèce Polygonum en France. Elle décrit sa relation avec cette plante dans : Liliana Motta, « Éloge du dehors », Chimères n° 82, 1/2014, p. 11-18.
  10. P. F. von Siebold, « Extrait du catalogue et du prix courant des plantes du Japon et des Indes Orientales et Occidentales Néerlandaises », Jaarboek van de Koninklijke Nederlandsche Maatschappij tot Aanmoediging van den Tuinbouw, 1848, p. 3849.
  11. J. P. Bailey & A. P. Conolly, « Prize-Winners to Pariahs – a History of Japanese Knotweed s.l. (Polygonaceae) in the British Isles », Watsonia 2000, p. 93-110.
  12. Les tentatives de démêler les confusions autour du nom de la plante remontent au début du xxe siècle quand on s’est rendu compte que deux noms différents avaient été donnés à la même plante. Houttuyn, botaniste hollandais avait nommé la plante Reynoutria japonica en 1777, tandis que Philipp Franz von Siebold l’avait classifiée en tant que Polygonum sieboldii en 1846. En 1901, le botaniste japonais Makino comprit que ces deux plantes étaient les mêmes. Cf. J. P. Bailey, « Breeding behaviour and seed production in alien Giant Knotweed in the British Isles », The Biology of Invasive Plants ; a BES Industrial Ecology Group Symposium, Richards Moorehead & Laing, Ruthin, 1990, p. 110130. La classification de 1856 conférant le nom de Fallopia japonica à la plante vient du botaniste suisse Carl Meissner. Aujourd’hui ces trois noms sont considérés comme synonymes pour la même espèce de la famille des Polygonaecae. Nous utilisons le terme scientifique le plus rencontré dans le domaine : Fallopia japonica de manière interchangeable avec son nom commun, ce qui permet de jouer sur les mots. La plante a de nombreux noms communs en anglais : knotweed, Japanese bamboo, donkey rhubarb, German sausage et crimson beauty. Ces surnoms, affectueux ou péjoratifs, expriment les relations variées que les personnes entretiennent avec la plante. Les noms communs ne distinguent pas les espèces ni les différentes variétés de la famille des Polygonum, ce qui reflète la réalité de la connaissance urbaine vernaculaire et quotidienne de cette plante.
  13. P. F. von Siebold, Catalogue Raisonne prix courant des plantes et graines du Japon cultivées dans l’établissement de von Siebold & Company, Leiden : Henry & Cohen, 1856.
  14. Revue Horticole, Journal d’Horticulture Pratique, résumé de tout ce qui paraît d’intéressant, Paris, Librairie Agricole de la Maison Rustique, 1858, p. 630-633.
  15. Flore, des serres et des jardins de l’Europe, journal général d’horticulture, vol. 4 : 14, Gand, Louis van Houtte, 1861, p. 148-150.
  16. Il n’a pas fallu longtemps pour que ses qualités culinaires soient remises en question. Dans la même publication ayant, quelques années précédemment, fait son éloge, nous lisons : « Disons-le bien vite, pour l’acquit, le repos de notre conscience ! – L’essai que nous en avons fait a été désastreux ! – Il nous a fallu Dieu sait quels réactifs, pour nous raboter le palais de la détestable saveur de cette renouée fameuse ! » dans Flore, des serres et des jardins de l’Europe, journal général d’horticulture, vol. 16, Gand, Louis van Houtte, 1865-67, p. 16.
  17. La recherche dans cette tendance essaie de dater l’arrivée de la plante en Europe. La plante étant vendue et promue par la pépinière de von Siebold à Leyde dès 1848, Leyde est largement considéré comme le lieu initial de l’arrivée de la plante en Europe, sans doute entre 1823 et 1831 (J. P. Bailey & A. P. Conolly, op. cit.). Les registres des jardins botaniques sont utilisés pour retrouver les dates des mouvements ultérieurs de la plante sur de nouveaux territoires : le 9 août 1850, un paquet non réclamé de plantes envoyé par von Siebold arrive aux Royal British Gardens de Kew à Londres. Ce paquet est réputé avoir contenu de la Renouée du Japon. Le 26 avril 1856, un échantillon de la même plante arrive aux Royal British Gardens d’Edimbourg, en provenance de Jackson de Kingston, non loin des Jardins de Kew. En 1869, l’arrivée de la plante a été enregistrée à Chelsea, en 1878 à Erfurt, en 1895 à York etc. (cf. J. P. Bailey, op. cit.). « L’invasion en Europe de la Renouée du Japon ; un potentiel d’évolution future dans des régions allogènes », In E. Yano, K. Matsuo, M. Shiyomi & D. A. Andow eds., Biological Invasions of Ecosystem by Pests and Beneficial Organisms, Tsukuba, Japan, National Institute of Agro-Environmental Sciences, 1999, p. 27-37). L’ensemble des recherches menées dans cette direction implique une notion essentialiste des écosystèmes.
  18. dans l’article « Lutter contre les plantes invasives » sur le site internet de la Ville de Bruxelles.
  19. L’ordonnance relative à la conservation de la nature du 1er mars 2012, publiée le 16 mars 2012, stipule qu’il est illégal de planter de la Fallopia japonica à Bruxelles (Sec. 5 Art. 77, § 1) [en ligne].
  20. Le site internet de la division Environnement de la Commission Européenne définit une espèce invasive comme suit : « Invasive Alien Species are animals and plants that are introduced accidentally or deliberately into a natural environment where they are not normally found, with serious negative consequences for their new environment. They represent a major threat to native plants and animals in Europe, causing damage worth billions of euros to the European economy every year. »
  21. Callicott et alii, « Current normative concepts in Conservation », in Conservation Biology 13 (1), 1999 p. 22-35 ; Christian Lévêque, Jean-Claude Mounolou, Alain Pavé et Claudine Schmidt-Lainé, « À propos des introductions d’espèces », Études rurales, 185/2010, mis en ligne le 13 août 2012 ; Juliet J. Fall et Laurent Matthey, « De plantes dignes et d’invasions barbares : Les sociétés au miroir du végétal », VertigO — la revue électronique en sciences de l’environnement, Débats et Perspectives, mis en ligne le 27 septembre 2011.
  22. On trouvera de telles initiatives en Flandre comme en Wallonie, mais également au Royaume-Uni.
  23. On trouvera cette histoire relatée dans un documentaire sur le site de AlterIAS (ALTERnatives to Invasive Alien Species), consacré aux espèces invasives
  24. Ordonnance relative à la restriction de l’usage des pesticides par les gestionnaires des espaces publics en Région de Bruxelles-Capitale du 1er avril 2004 ; Ordonnance relative à une utilisation des pesticides compatible avec le développement durable en Région de Bruxelles-Capitale du 20 juin 2013 ; Arrêté du Gouvernement de la Région de Bruxelles-Capitale interdisant l’utilisation de pesticides contenant du glyphosate en Région de Bruxelles-Capitale du 2 décembre 2016.
  25. Le problème d’une solution qui génère un nouveau problème qui doit être résolu, etc. À l’image des dromadaires qui ont été introduits en Australie pour construire un mur afin de réduire le déplacement des lapins qui arrivaient par bateau d’Europe. La population des dromadaires australiens augmente de façon exponentielle, ils sont considérés comme des animaux nuisibles et utilisés pour faire de la nourriture pour chiens en conserve ; voir Lucienne Strivay et Catherine Mougenot, « L’échiquier des tricheurs, la fabrique d’un article et d’un livre » in Vinciane Despret & Raphaël Larrère éds., Les animaux : deux ou trois choses que nous savons d’eux, Paris, Hermann, 2014, p. 291-303.
  26. Son nouveau propriétaire pense qu’« elle s’est peut-être perdue pendant une transhumance ». Des documents récents attestent de telles transhumances dans la ville de Bruxelles. Song for the Price of a Goat (2014) est un documentaire de Els Dievorst, qui fait le portrait de Luigi, un berger originaire de Sicile qui emmenait quotidiennement paître son troupeau de chèvres sur des terrains herbeux à travers Bruxelles et qui depuis peu de temps seulement, a arrêté de faire de la ricotta à partir de leur lait [en ligne].
  27. Les tours de logements et le centre d’affaire se trouvent à proximité immédiate. Le directeur actuel de la ferme insiste sur le contraste fort qui existait entre la ferme et l’asphalte de l’héliport dont il se souvient. Celui-ci avait été actif à partir de 1953, pendant 13 ans, pour fournir un transport d’affaires rapide vers les autres capitales européennes proches. Jusqu’en 1958, la gare de l’Allée Verte, permettant de relier Bruxelles à Anvers, se situait à ce même coin de rue.
  28. Le cimetière, d’une surface importante, a été conçu avec un espace généreux (en 1874 puis étendu en 1889) et a permis la plantation récente d’un verger avec l’intention d’attirer des visiteurs susceptibles de se promener dans le cimetière comme dans un parc.
  29. D’autres défis sont récemment apparus à Bruxelles. La comestibilité de la Renouée du Japon n’a pas échappé à l’imagination des artistes : le collectif Cooking Sections a fabriqué de la glace à la Renouée cueillie localement pour redéfinir la notion d’espèces « invasives » (festival Jardin Essentiel, Park Design, Bruxelles, août 2016) et Gosie Vervloessem a fait de la confiture de Renouée pour son public (Greeting from Nagasaki – bioterrorist recipe II, lecture d’artistes sur la Renouée du Japon à Beursschouwburg, 25 juin 2016).
 
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