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L. Cahn C. Deligne N. Pons-Rotbardt N. Prignot A. Zimmer B. Zitouni

Terres des villes

Enquêtes potagères de Bruxelles aux premières saisons du 21e siècle

11. Des jardins aux laboratoires : échanges de semences

Lyber

D’où proviennent les légumes qui poussent dans les potagers bruxellois ? La question peut sembler triviale, car il suffit de se rendre dans un supermarché ou dans le premier magasin de bricolage venu pour trouver des sachets de semences ou de jeunes pousses. Il existe également des marchés spécialisés, des grainothèques, des pépinières ou des bourses d’échange organisées par des réseaux de production de semences. Certains jardiniers et jardinières laissent les plantes se ressemer sans intervenir. D’autres prennent soin, chaque année, de récolter les graines1de certains plants choisis avec soin. Mais derrière l’apparente simplicité de cette pluralité de modes de production, de sélection ou d’échange de semences, se cachent des enjeux importants, à la fois locaux et reliés à des questions d’agriculture mondiale. Ces différentes manières de se procurer des semences dépendent de réseaux qui charrient des pratiques et des manières de concevoir le vivant très contrastées. Elles héritent d’histoires longues et complexes dont celle de l’agriculture (industrielle). Nous désignerons ici ceux qui produisent des semences pour l’agriculture industrielle ou de grande échelle par le terme « semenciers », à différencier des réseaux citoyens de production de semences qui fonctionnent très différemment. Commençons par ces pratiques citoyennes de mise en réseau et d’organisation d’échanges.

Les réseaux d’échanges de semences sont plus ou moins structurés. Ils permettent à des amateurs d’échanger des variétés particulières de semences, qu’il est devenu difficile de se procurer autrement. Dans les bourses aux semences qu’ils organisent, les amateurs ne cessent de discuter de la qualité de leurs graines, de leurs variétés et des manières de les préserver. Ils s’échangent conseils et techniques pour produire et faire survivre des variétés qui conviennent à nos climats, en sélectionnant notamment les semences qui s’y adapteront au mieux. Ainsi, lors de la « Fête de la tomate », organisée depuis peu à Bruxelles2, ce sont des centaines de variétés différentes de tomates qui sont exposées, comparées, goûtées ; et leurs graines sont échangées. Le caractère poussé et technique des connaissances est frappant, et les pratiques dépassent de loin le simple geste de planter et de laisser pousser.

Partage à la bourse aux graines du Réseau des Jardins Semenciers de Bruxelles en 2016.

La fête de la tomate est organisée dans une ferme bruxelloise, la ferme Nos Pilifs, qui est également une pépinière professionnelle. Il existe des réseaux bruxellois d’échange de semences, comme le Réseau des Jardins Semenciers bruxellois3. Comme d’autres réseaux du même type dans le monde, les Jardins Semenciers s’organisent en constituant des groupes qui se portent garants de la bonne préservation de certaines variétés de fruits et de légumes. Un groupe est chargé de faire pousser une variété particulière, de récolter les graines de ces plus beaux plants, et de conserver ses graines à l’abri en vue de l’échange et des semailles de l’année suivante. Par exemple, un groupe s’occupera de la tomate « Prolifique de Falisolle », un autre de la tomate « Zuckertraübe », de la « Zloty », de la « Glacier », ou encore de la « Red Robin ». Le réseau vise à mettre en commun les semences et propose de croiser la culture et l’amour des légumes avec le souci de la biodiversité. En cela, comme de nombreux autres réseaux similaires, il s’engage dans une longue histoire commune d’adaptations et de survivances, de production de matériel génétique et de pratiques culturelles. Néanmoins, cet héritage est devenu problématique, et ces réseaux fonctionnent parfois à la frontière de la légalité.

Ces réseaux peuvent sembler bien anecdotiques, surtout si on les compare à la production mondiale de semences que requiert l’agriculture industrielle. Mais la manière dont ils héritent de l’histoire de l’agriculture est particulière et importante, et il s’y joue une tout autre manière de produire, de conserver et de faire évoluer ce que sont les légumes et les semences. Pour saisir leur particularité, il faut se pencher sur ce qu’est une semence, mais aussi sur la législation européenne et mondiale les concernant, sur les pratiques de conservation de la biodiversité, ou encore sur les transformations de l’agriculture contemporaine. Il nous faut faire un double détour et esquisser brièvement les mécanismes de reproduction des légumes que nous consommons, d’une part, et les transformations juridiques qui ont accompagné la mécanisation massive de l’agriculture, d’autre part.

Il existe plusieurs types de variétés de plantes. On appelle « variété de population » (ou « de pays », « de ferme ») une variété dont le matériau génétique n’est pas homogène. C’est le matériau de l’agriculture depuis des millénaires. Chaque année, les agriculteurs consacraient une partie de leur récolte à la production de semences. Pour certaines espèces comme les laitues, cela demande de « sacrifier » certains individus. En effet, pour obtenir des graines de laitue, il faut en laisser certaines mûrir longtemps, on les laisse monter en graines, et les légumes eux-mêmes ne seront pas consommés. Certains agriculteurs prendront soin de conserver les graines de leurs meilleurs individus, faisant ainsi évoluer la variété au fur et à mesure des années. Dans une variété de pays, les individus seront néanmoins fort distincts les uns des autres, avec une grande diversité génétique. Les variétés cultivées s’adaptent au fur et à mesure des conditions climatiques et de la qualité des sols locaux, génération après génération, par la sélection des graines à replanter. C’est la raison pour laquelle certaines semences qui sont récoltées, cultivées, sélectionnées et échangées, le sont localement, in situ. Elles donnent donc naissance à des variétés locales, adaptées au climat du lieu, c’est pour cela qu’on parle de variétés « de pays ». Les semences peuvent donc porter en elles des centaines d’années d’héritage local.

Par exemple, la laitue pommée d’été, Blonde de Laeken (lactuca sativa), surnommée « Beurre de Bruxelles », est une variété qui a été cultivée dans les alentours de la ville depuis 1920 et qui, de ce fait, est plus adaptée aux courtes saisons belges, entre autres. Ou encore, la tomate « Potager de Vilvorde » (lycopersicon lypersicum), qui aurait été obtenue par l’école d’Horti­culture de Vilvorde vers 1930, est résistante à certaines maladies et au froid ; elle s’est adaptée à la courte saison d’été belge et n’est plus aussi dépendante du soleil du sud de l’EuropeElle porterait son nom en l’honneur d’un jardinier qui, en 1848, a cultivé les ­tomates en serre pour la première fois en Belgique [en ligne]. Sur la constitution des récits relatifs aux « gloires maraîchères », voir le récit 15 « Choux, chicons, griottes », p. 261..

On appelle « lignée pure » une variété qui a été sélectionnée pour des caractéristiques bien précises. à partir d’une variété de pays, on peut extraire certains individus présentant certaines caractéristiques précises (plus de goût, une certaine couleur, une forme, une résistance à une maladie, etc.) et les faire se reproduire. On isole ainsi certains individus et on crée une nouvelle variété avec moins de diversité génétique (dans certains cas on parlera même de clones), mais avec une plus grande homogénéité de caractéristiques.

Pour créer une semence qui appartienne à une variété bien précise, il ne suffit pas de faire pousser un légume ou une fleur, et de récolter ses graines. Parmi les plantes, il existe plusieurs manières de se reproduire : par rhizome ou clonage, par allogamie (mélange du matériel génétique de deux plantes) ou autogamie (le matériel génétique ne provient que d’une seule plante). En fonction des résultats recherchés, il s’agira de tenir compte de ces manières de se reproduire pour produire la plante voulue. Fabriquer des lignées pures particulières, des variétés précises de légumes, et les entretenir demande parfois beaucoup de soin et de minutie, surtout si la plante risque de s’hybrider avec une plante un peu trop proche spatialement, mais issue d’une variété différente.

La plupart des variétés de tomates échangées lors de la Fête de la tomate sont autogames et se pollinisent elles-mêmes, évitant ainsi assez naturellement de produire des hybrides non désirés. Certaines variétés de ­tomates peuvent néanmoins être pollinisées par des variétés proches, car la fleur femelle ouverte va accepter du pollen d’autres variétés. Par ­sécurité, ceux et celles qui cherchent à maintenir une variété bien précise (une lignée pure) peuvent éloigner les plants de variétés différentes ou recouvrir les fleurs avec un sachet qui laisse passer l’air, mais empêche le pollen de passer. Les courges, à l’inverse, dont les semences sont échangées lors de la tenue d’autres bourses, sont majoritairement allogames. Pour éviter l’hybridation, il est parfois nécessaire d’éloigner les variétés de près de 2 km, ou de protéger les fleurs femelles et de les polliniser manuellement, à l’aide du pollen récolté sur les fleurs mâles. Les carottes quant à elles, demandent qu’on conserve le légume lui-même pendant l’hiver, pour le replanter l’année suivante. C’est seulement à ce moment-là qu’il montera en graines. Mais les carottes demanderont aussi beaucoup de soin pour éviter la pollinisation par d’autres variétés. Bref, produire des graines de variétés particulières demande de la patience et du savoir-faire.

La marchandisation des semences

Néanmoins, la plupart des légumes et des semences (même bio) vendus aux supermarchés, exposés sur les étals des maraîchers et des magasins de jardinage-bricolage, ou cultivés dans les potagers, ne font pas partie de ces lignées « de pays », ni « pures », mais sont en fait des hybrides, d’un type particulier qu’on appelle les « F1 ». Les graines qui leur ont donné naissance sont issues de croisements entre des variétés pures différentes, afin d’obtenir des légumes stables et uniformes qui combinent les avantages de deux variétés parentes. L’avantage de ces hybrides, c’est leur grande homogénéité, et la relative facilité avec laquelle on peut les faire pousser. En effet, les hybrides poussent tous en même temps, ce qui permet des récoltes simples – les légumes venant à maturité au même moment – et ils sont tous très similaires, ce qui explique l’uniformité de formes et de tailles des légumes que nous consommons aujourd’hui.

L’histoire de ces légumes hybrides n’est plus celle des adaptations et survivances locales tissées peu à peu sur des centaines d’années. Elle est celle de la transformation de l’agriculture du XXe siècle. L’agriculture aujourd’hui ne produit pas « la même chose qu’avant mais avec des moyens différents », comme on tend à le croire. Elle cultive des légumes et des céréales stables, reproductibles et compatibles avec la mécanisation. Sa production est agréable à l’œil du consommateur et plus ou moins uniforme en termes de goût. Les légumes issus de l’agriculture mécanisée sont très différents de ce qui était cultivé dans les champs d’il y a deux siècles.

Avant le milieu du XIXe, on cultive principalement des variétés « de pays », adaptées aux lieux au fur et à mesure des années par les agriculteurs, mais qui présentent beaucoup de variations génétiques. La sélection des lignées et l’établissement de variétés pures ne commencent qu’au milieu du XIXe, et c’est à ce moment-là qu’on commence à nommer ces variétés, certains producteurs en faisant des produits « nouveaux ». Les agriculteurs multiplient alors le nombre de variétés, qui s’échangent toujours aujourd’hui dans les bourses aux semences. De nouvelles variétés de ce type sont encore inventées aujourd’hui. Les premières variétés d’hybrides F1 arrivent en France après la Seconde Guerre mondiale, accompagnant la mécanisation de l’agriculture.

Pour en arriver à ce qu’est l’agriculture majoritaire en Europe d’aujourd’hui, il a donc fallu beaucoup plus que de la sélection de variétés pures. Les transformations sont tellement importantes qu’il serait vain de vouloir toutes les lister. L’histoire de l’agriculture et de ses transformations est allée de pair avec celle des transformations de ce qui est produit, de nos modes de consommation et de distribution de l’alimentation, des transformations à la fois sociales, économiques, écologiques, juridiques, etc. Parmi ces transformations, la manière dont les légumes poussent et se reproduisent fut évidemment cruciale. Pour en arriver à la situation où nous en sommes aujourd’hui, où les cultures sont compatibles avec la mécanisation, les monocultures, les récoltes mécaniques, la grande distribution, etc., les légumes hybrides ont offert une prise importante. Ces transformations sont également passées par une grande variété de techniques, au premier rang desquelles les intrants produits par la chimie industrielle, les pesticides, et les moyens de transport contemporains, mais l’homogénéité offerte par les semences hybrides a été un élément déterminant4.

L’industrialisation de l’agriculture s’est construite sur le fait que les hybrides peuvent être sélectionnés selon leur temps de maturation et viennent donc à maturité au moment où peuvent s’organiser des récoltes mécaniques. Si les légumes d’un champ ne présentent pas tous la même maturité au même moment, que certains sont mûrs et d’autres pas, les récoltes mécaniques sont beaucoup plus complexes. De plus, l’homogénéité et l’uniformité des fruits et légumes issus de semences hybrides facilitent grandement l’emballage et le transport de ceux-ci. L’homogénéité offerte par les hybrides en a fait un produit de choix pour l’uniformisation et la mécanisation des moyens de production, car on peut produire de manière planifiée sur des centaines d’hectares, et pour la grande distribution qui peut offrir les mêmes légumes toute l’année. Les intrants sont standardisés, et les graines peuvent être vendues en « package » accompagnées de leurs pesticides et de leurs engrais, uniformisant les cultures et les rendements. Une carotte hybride qui pousse au Maroc en hiver ou en Europe Centrale en été aura la même forme et le même goût. Cela permet de la vendre, partout dans le monde, tout le temps, dans le même emballage et sans devoir tenir compte des localisations.

Mais si on replante les graines issues de ces hybrides F1, on a tout perdu de leurs avantages : les légumes ne présentent plus les mêmes caractéristiques, ils sont devenus instables. Non seulement les légumes ne se ressemblent pas, mais ils perdent également les caractéristiques des lignées initiales dont les hybrides étaient issus et pour lesquelles ces lignées ont été sélectionnées pendant des dizaines d’années. De surcroît, beaucoup de semences « hybrides » sont stériles. Elles peuvent être récoltées, sauvegardées, replantées, mais elles ne donneront plus de fruits. La seule solution si on veut retrouver des légumes identiques, année après année, est alors de racheter des graines d’hybrides, ce qui rend les potagistes, comme les agriculteurs, dépendants des semenciers qui produisent les graines pour eux. Là aussi, il a fallu transformer les pratiques des agriculteurs traditionnels, leur faire accepter de ne plus conserver une partie de leur production pour la replanter, mais de racheter ce dont ils ont besoin à un semencier. La transformation de la semence en marchandise s’est faite en transformant les pratiques des agriculteurs, en découpant le travail et en répartissant les tâches à des acteurs différents, spécialisés5.

Les semences ont petit à petit été transformées en une marchandise, elle-même compatible avec ce marché. Les semences et le marché se sont transformés mutuellement. Il a fallu fabriquer juridiquement, techniquement, politiquement, de toutes pièces, ce qu’est une semence. Au sein de l’arsenal juridique se posait la question de la propriété de la semence. Comme celles-ci se reproduisent naturellement, la semence ne se comporte pas comme une autre marchandise. Sa reproduction fait partie de la pratique qui a accompagné l’agriculture pendant des siècles. Mais la sélection de variétés, la fabrication d’hybrides ou d’OGM, la production en masse par des semenciers spécialisés, sont allés de pair avec une standardisation de ce que sont les semences. Il a été nécessaire de classer, nommer, et enfin faire reconnaître légalement les variétés de semences pour les protéger en tant que propriété, et les rendre échangeables sur un marché. Les agriculteurs ne pratiquant plus la sélection, c’est à la recherche scientifique en agronomie et en génétique qu’a été confié le rôle de faire évoluer les semences. Par cette répartition des rôles, la plupart des fermiers se sont petit à petit retrouvés dépendant des producteurs de semences, qui produisent les semences hybrides dont ils ont besoin.

Catalogues et perte de biodiversité

L’outil actuel de standardisation des semences, les rendant échangeables sur un marché, c’est le catalogue officiel des espèces et variétés, qui répertorie les semences qu’il est légalement possible de vendre ou d’acheter. L’inscription dans ce catalogue est un processus long, complexe et assez coûteux. Chaque pays européen dispose de son propre catalogue ; l’ensemble de ces catalogues nationaux constituent le catalogue européen. Celui-ci a été publié pour la première fois le 29 juin 19726. Au sein de l’Union Européenne, toute variété doit être inscrite au catalogue ­officiel pour être commercialisée, et ce dans le but d’éviter la fraude et de garantir la stabilité des variétés. Le catalogue est d’une certaine manière le garant de l’échange marchand : un acheteur qui décide de se fournir en achetant une variété particulière saura exactement quelles sont ses caractéristiques. De même, un sélectionneur de semences qui créerait une nouvelle variété verrait son travail protégé. La standardisation promet que l’échange de semences ne repose plus sur la confiance interpersonnelle, mais sur une série de règles de brevets et de certificats qui garantissent la qualité de ce qui est échangé.

L’obligation d’inscription au catalogue a été critiquée pour de nombreuses raisons. La plus évidente est qu’elle rend illégal l’échange commercial de semences qui n’y seraient pas inscrites, alors même que cette inscription est complexe et dénoncée comme coûteuse. C’est souvent l’idée même de devoir inscrire des semences dans le catalogue qui est dénoncée, alors même que celles-ci étaient échangées depuis des millénaires. Sa transformation en marchandise pose souci, mais les conditions techniques de l’inscription au catalogue rendent la chose encore plus compliquée. Il n’est tout simplement pas possible de tout inscrire au catalogue et cela laisse une partie des semences en dehors de cet échange, posant la question de leur devenir.

La première contrainte d’inscription au catalogue est connue sous l’appellation DHS, pour Distinction, Homogénéité et Stabilité. Pour être inscrite, une variété doit présenter des caractéristiques qui la distinguent fortement d’autres variétés ; elle doit présenter ces caractéristiques de manière homogène et stable dans le temps, de génération en génération. Ces critères ne correspondent pas aux variétés les plus historiques, les variétés de pays, qui ont justement une grande variabilité. Seules les variétés sélectionnées depuis l’invention des variétés pures peuvent remplir ce cahier des charges. Les hybrides, par leur stabilité, sont également des candidats idéaux à cette inscription.

Le second ensemble de critères est celui de la Valeur Agronomique et Technologie : VAT. La VAT est là pour garantir que les semences nouvellement inscrites réalisent un « progrès », car elles doivent répondre à une série de critères de manière plus efficace que des variétés proches. La définition de ces critères est donc un enjeu crucial pour la manière dont l’agriculture évolue aujourd’hui. Ces enjeux sont étroitement liés à la mécanisation et à l’industrialisation de l’agriculture et rendent impossible l’inscription de variétés anciennes.

Il existe cependant une exception à ces règles, qui permet d’inscrire au catalogue des semences de variétés anciennes, mais pour bénéficier de cette exception, il faut invoquer le terroir dans lequel elles seraient nées7. Les semences traditionnelles qui ne sont pas encore inscrites dans le catalogue sont interdites à la vente pour des raisons commerciales. Ces semences sont donc devenues des exceptions, et non la norme. En outre, ce droit d’exception enferme les semences dans un carcan territorial car même si les semences anciennes sont locales, rien ne les empêchent peu à peu, à travers les échanges et adaptations, de gagner de nouveaux territoires.

Finalement, l’argument le plus décisif contre cette manière de réguler les échanges de semences, c’est qu’il participe à la diminution drastique des semences en circulation, puisqu’il interdit de commercialiser des semences qui ne sont pas inscrites au catalogue. Bien sûr, le catalogue ne fait pas diminuer directement le nombre de variétés, mais il rend difficile le fait de conserver certaines espèces qui ne correspondent pas à des critères d’innovation. Selon les détracteurs de la transformation des semences en marchandise, le marché ainsi créé n’est pas à même de conserver la variété « génétique » des semences et des graines. Nous sommes face à un processus d’érosion d’un patrimoine pourtant très important, car il constitue une réserve bien utile pour permettre aux plantes d’évoluer en fonction des aléas du climat et des territoires.

Cette uniformisation radicale de variétés peut se compter : la FAO considère que 75% de la biodiversité des plantes cultivées ont disparu8. Il suffit de dénombrer les espèces qui ne sont plus cultivées ou disponibles à la culture aujourd’hui. Comparant les graines disponibles sur le marché entre 1804 et 1904, la FAO conclut qu’« environ 86% [des variétés de pommes de terre] avaient déjà disparu. De même, 95% des variétés de choux, 91% des variétés de maïs de plein champ, 94% des variétés de petits pois et 81% des variétés de tomates étaient présentées comme ayant été perdues9». La facilité de faire pousser des hybrides dans une agriculture mécanisée et l’uniformisation du marché ont donc des conséquences directes sur un patrimoine génétique pourtant jugé important.

Les variétés anciennes seraient pourtant, justement parce qu’elles ne présentent pas une grande uniformité génétique, justement par le fait qu’elles ne répondent pas aux critères de l’inscription au catalogue des semences, une réserve de variations possibles, une source de possibles nouveautés. C’est à partir de cette variabilité naturelle qu’il serait le plus simple et le plus efficace de créer de nouvelles lignées, ou de sélectionner des lignées plus aptes à résister, par exemple, au changement climatique. Ces variétés, qui étaient cultivées avec soin pour répondre aux conditions locales, à des climats ou des sols particuliers, parfois aux goûts et aux traditions culinaires d’une communauté, étaient très variables. Elles composaient, et composent encore, bien que dans les marges, une réserve de biodiversité entretenue par les pratiques traditionnelles. Qu’en est-il alors de la conservation de cette biodiversité ?

Banques et coffres-forts

Comment conserver les semences et leur biodiversité, et tenter de sauver de la disparition les variétés qui ne sont pas cultivées industriellement ? On peut procéder de plusieurs manières. Une des pratiques consiste à conserver des graines dans des banques, c’est-à-dire des dépôts à l’abri de catastrophes climatiques ou autres. Certaines organisations se sont donné pour mission de collecter des graines de ces variétés, de les stocker, d’organiser leur reproduction à des fins de conservation et de protection. Ces banques de graines sont très diverses, et fonctionnent parfois avec des organismes privés, des laboratoires, des jardins botaniques etc. Ces objectifs sont reconnus par les Nations Unies10, pour qui la préservation des semences est un enjeu majeur. Le Crop Trust, un organisme privé fondé par la FAO et Biodiversity International11, dénombre plus de 1 750 banques de graines réparties dans le monde, qui conservent près de 750 000 variétés différentes12.

Dans ces banques, les graines sont conservées hors du sol, hors culture, et sont le plus souvent congelées. Les banques deviennent de plus en plus sophistiquées : un conditionnement strict des niveaux de température, de lumière, d’humidité et d’oxygène est mis en place afin d’assurer la longévité et la viabilité des semences. Tous les cinq ans environ, quand, selon les variétés, les semences commencent à baisser en fertilité, celles-ci sont décongelées pour en cultiver une petite quantité dans des serres maintenues sous température avec intrants artificiels, afin de réalimenter les stocks avec de nouvelles graines. Autrement dit, ces dépôts extraient les semences de leurs milieux spécifiques, les rassemblent dans un lieu sécurisé et méticuleusement réglé sans qu’aucune réinsertion ne soit réellement prévue.

La réalisation la plus connue du Crop Trust, et la plus emblématique, est leur coffre-fort, le Svalbard Global Seed Vault, la réserve de semences mondiale de Svalbard. Cette chambre forte maintenue à -18 °C est enfouie dans le permafrost, à 140 m au-dessus du niveau de la mer, à seulement 1 000 km du pôle nord. Elle conserve des milliers d’échantillons collectés dans d’autres banques. Ces échantillons sont conservés dans des sachets et déposés dans un espace qui combine toutes les technologies pour garantir l’absence de microbes, et des systèmes de sécurités supposés résister à l’apocalypse, ce qui lui a valu le surnom de Doomsday Vault, la chambre forte de l’apocalypse. La chambre forte représente le dernier bastion de conservation des graines, promettant une conservation pendant des centaines d’années. Le Crop Trust promet, lui, que cela durera « pour toujours13».

Néanmoins, en 2017, les températures anormalement élevées dues au réchauffement climatique ont fait fondre une partie du permafrost et ont causé une inondation du coffre-fort. Si aucune semence n’a été endommagée, cet incident a jeté un doute sur la capacité de ce type de technologie de conservation à jouer son rôle. Alors que le site n’a que quelques années, les prédictions des ingénieurs se sont trouvées mises à mal par le phénomène contre lequel le coffre-fort est justement supposé protéger les semences. Cet incident met en avant le fait que de telles infrastructures qui peuvent être vendues comme éternelles et comme pouvant se passer d’humains, demandent énormément d’entretien, de soin, d’inventivité et de souci de la part de ceux qui sont en charge de leur maintenance.

Ce qu’il faut souligner c’est à quel point cette solution technique va de pair avec l’uniformisation de l’agriculture. La crainte de la perte de biodiversité dans les champs peut être mise de côté puisque quelque part au pôle nord des réserves existent. La ressource mondiale est protégée. Le coffre-fort agit comme une sauvegarde, un back-up auquel on peut avoir recours en cas de problème. On peut dès lors détourner le regard de ce qui se passe, de ce qui est détruit et se perd, dans les champs. En outre, cela permet de maintenir la logique de distribution des tâches actuellement à l’œuvre dans l’agriculture : les semenciers s’occupent de produire les semences, les agriculteurs de faire pousser les légumes, la recherche scientifique de faire progresser les semences, et les banques sont maintenues en cas de problèmes.

Sols et jardiniers

Les semences ont pourtant bien d’autres manières de se multiplier, de se conserver et d’être conservées. Les sols sont naturellement d’incroyables dépôts de graines dormantes. Les plantes qui fleurissent, ­resèment à l’aide du vent, des insectes, des jardiniers ou encore des animaux qui enfouissent les graines sous terre. Les oiseaux, par exemple, sont de grands disséminateurs de graines, parmi lesquelles certaines ne peuvent germer qu’après avoir été abrasées pas les acides des estomacs d’animaux. Évidemment, toutes ces graines enfouies dans les sols ne pousseront pas forcément, ni tout de suite. Leur germination dépendra des conditions du sol, du climat, etc. Enfouies depuis plus ou moins longtemps, les graines répondent à leur milieu.

Loin de l’industrie semencière, des jardiniers laissent les plantes se ressemer sans trop intervenir : les graines repousseront, mais on ne sait pas quand elles le feront et la variabilité laissera parfois des surprises. Nous avons visité des potagers cultivés en bacs à des endroits où les sols étaient pollués, mais où, à côté des bacs, des artichauts poussaient fièrement comme pour narguer leurs congénères mises « hors sol ». D’autres jardiniers, quant à eux, créent les conditions pour cultiver des espèces bien spécifiques, par exemple, en plantant à des saisons ou des cycles de lunes particuliers, en marquant l’emplacement des semences, en les arrosant, ou en les protégeant de températures hautes ou basses. En d’autres mots, les pratiques de jardinage ne se réduisent pas à une simple prospection de sol et acquisition de semences mais elles sont un art de composition et d’agencement d’éléments interespèces. Elles ne sont pas que la somme des parties mais également l’activité qui relie celles-ci.

Naturellement, les semences évoluent et se transforment de génération en génération, au contact du milieu, des autres vivants, des conditions climatiques etc. Lorsqu’un bouleversement intervient, certaines résistent, d’autres pas. Cette capacité d’adaptation des semences a justement donné lieu aux multiples variétés d’aujourd’hui, les humains les ayant sélectionnées, travaillées jusqu’à les transformer en lignées, d’années en années. L’agriculture n’a pas simplement « conservé » des espèces, elle les a fait évoluer. Ces pratiques de sélection ne visent donc pas à préserver un « même » immuable, mais à travailler avec les légumes, à les influencer tout en extrayant d’eux ce qui est apprécié par les humains. Les pratiques de conservation sont alors à la fois des pratiques d’évolution et de sélection, très éloignées des pratiques qu’on peut observer dans les banques et coffres-forts. Pour le dire autrement, conserver une variété, c’est toujours la faire évoluer tout en en sélectionnant les spécimens les plus beaux, les meilleurs et les plus résistants.

Les réseaux d’échange de graines comme ceux du « Réseau des Jardins Semenciers » bruxellois s’inscrivent dans cette tradition, entre maintien des variétés et évolution par sélection. Ils sont une autre version de la conservation des semences, et sont structurés et organisés en vue de cet objectif. La petite échelle n’est qu’apparente ; l’enjeu est mondial. Au sein de ces groupes se côtoient des novices et des plus expérimentés qui, ensemble, expérimentent, échangent des astuces, apprennent et s’interrogent. Le réseau permet la mise en circulation des apprentissages, tissant des fils du local aux problèmes globaux.

Au sein du réseau, il s’agit avant tout d’apprendre à maintenir les ­lignées de manière correcte, notamment en empêchant des pollinisations-croisées non voulues. Des règles sont établies au sein des réseaux pour ­retrouver les variétés année après année et pour garantir la fiabilité des semences. Celle-ci est un enjeu important : les semences non fiables sont des semences dont on ne peut garantir la composante génétique parce qu’elles sont potentiellement nées d’un croisement avec d’autres variétés14. Par exemple, il est également possible de se fournir en semences via des grainothèques, ou des lieux réservés aux semences dans les bibliothèques ou bars, qui permettent de déposer ou de prendre des semences gratuitement dans un échange différé. Mais dans ces lieux-là, rien ne garantit que la personne qui a déposé des semences soit suffisamment formée à le faire, ni que les semences seront de qualité. Les réseaux se sont donnés des manières de fonctionner qui préviennent ces risques.

C’est ici que se joue toute l’ambivalence de l’inscription au catalogue des semences. Quelle est la justification de la nécessité de cette inscription ? Elle est là pour protéger le « client » dans ce qui est devenu un marché. Il doit savoir exactement quel sera le rendement des semences achetées, avec une grande homogénéité. Cela garantit à un agriculteur qu’il s’engage dans la voie qu’il a choisie pour sa production et ses récoltes. Autrement dit, l’inscription au catalogue sert de garantie de qualité dans le marché des semences, et l’agriculteur n’a pas besoin de connaître personnellement celui à qui il achète ses semences. Il n’a plus besoin de dépendre de la confiance qu’il devrait accorder à un semencier.

Le catalogue conforte l’idée que les rôles doivent être bien séparés si on veut garantir une grande qualité des semences. Les agriculteurs font pousser les semences que les semenciers fournissent, et la recherche scientifique s’occupe de sélectionner les lignées ou de produire des hybrides ou des OGM. L’évolution des semences doit être confiée aux professionnels, et ne peut pas se jouer dans les champs. Les défenseurs de cette manière de faire évoluer les semences considèrent qu’en laissant aux agriculteurs la tâche de faire évoluer les semences, il serait impossible de répondre efficacement aux enjeux de la croissance démographique15.

Pourtant, il serait faux de dire que les critères d’inscription au catalogue sont la seule manière qui permette à un acheteur d’avoir la certitude de pouvoir recevoir des semences de qualité. La qualité des semences est un problème essentiel pour ces réseaux. Les savoirs qui s’y échangent et les mécanismes internes doivent permettre, justement, le contrôle de ce qui y est échangé. Il ne s’agit pas d’un « joyeux laisser-faire » qui laisserait les semences intactes ou prétendrait laisser à la seule nature le soin de transformer les semences. Mais c’est une gestion de la qualité qui diffère de celle qui se fait via l’inscription au catalogue.

Ces réseaux héritent de ce qui a fait l’agriculture depuis des siècles, mais dans un héritage nouveau, qui refuse de faire des semences des marchandises, pour en faire quelque chose qui se rapprocherait plutôt d’un « bien commun ». En effet, ils tentent de sortir de l’alternative entre la marchandise échangée sur un marché d’une part, et la graine qui circule librement sans aucun contrôle d’autre part. C’est en raison de ces modes de gestion collective alternatifs, entre marché et laisser-faire, qu’on peut les considérer comme des gestionnaires de commun. L’existence de ces réseaux s’inscrit dans un mouvement de réappropriation des savoirs, de réinvention de ce qu’il a été nécessaire de décomposer pour faire des semences des marchandises « parmi les autres ». Rien, dans ce qu’est une semence, ne justifie la manière dont elle est inscrite dans une économie aujourd’hui. D’autres manières de faire avec elle sont possibles, et les réseaux en sont une preuve.

Même en ville, les jardiniers avec leurs parcelles de petite taille agissent comme des gardiens d’une diversité génétique et cultivent des lignées, en sauvegardant et partageant leurs semences. Les gestes appris et transmis sont garants de la qualité commune des semences qui circulent, qui sont plantées et parsemées. Ils réinventent des manières de prendre soin, ensemble, d’un héritage qui soutient nos manières de produire, et d’exister. Continuer à faire pousser ces variétés historiques, c’est une forme de ­reclaim, une manière de se réapproprier les moyens de production de l’alimentation, de rendre de l’autonomie aux agriculteurs et aux agricultrices, aux jardiniers et jardinières, et de maintenir une biodiversité qui ne cesse de s’éroder. Mais c’est également une manière d’expérimenter aujourd’hui les changements du climat à l’ère de l’« anthropocène ».

  1. La différence de vocabulaire entre graine et semence s’explique comme suit : la graine est la structure issue du mode de reproduction d’une plante qui contient le nécessaire pour qu’une nouvelle plante puisse pousser. La semence est une graine sélectionnée pour être semée. Semence peut également désigner par extension des graines ou des tubercules.
  2. La troisième édition de cette fête a eu lieu à la ferme Nos Pilifs, Bruxelles, les 27 et 28 août 2016, en collaboration avec les Jardins de Pomone ainsi que Infos-Tomates.
  3. On trouvera sur le site internet du Réseau des Jardins Semenciers bruxellois les variétés dont s’occupe celui-ci chaque année.
  4. Vandana Shiva et al., Sacred Seed : A Collection of Essays, Point Reyes CA, Golden Sufi Center, 2014.
  5. Hélène Tordjman, « La construction des marchandises : le cas des semences », Annales Histoire, Sciences sociales, 2008/6, 63e année, p. 1341-1368.
  6. Voir par exemple la page Wikipédia consacrée au Catalogue officiel des espèces et variétés.
  7. La directive 2008/62/CE instaure des dérogations pour les variétés agricoles naturellement adaptées aux conditions locales et menacées d’érosion génétique. La conservation ne peut se faire que dans la région ayant donné naissance au trait distinctif de la variété, et à condition que la surface utilisée ne dépasse pas 100 ha pour un pays, ou 0,5% de la production totale de l’espèce dont est issue la variété.
  8. Blanche Magarinos-Rey, Semences hors-la-loi, La biodiversité confisquée, Paris, Gallimard, collection Alternatives, 2015, p. 9.
  9. FAO, Rapport sur l’état des ressources phytogénétiques dans le monde, 1998, p. 13, cité par Blanche Magarinos-Rey, op. cit., p. 39.
  10. Voir : Conférence des nations unies sur la biodiversité, Cancún, rapport de la réunion de haut niveau, 2-3 décembre 2016.
  11. Biodiversity International est une organisation fondée par la FAO également, qui a pour mission principale la coordination d’un programme de collecte de ressources génétiques et l’établissement de banques de gènes.
  12. Voir par exemple Abigail Wincott, « Treasure in the vault : The guardianship of ‘heritage’ seeds, fruit and vegetables », International Journal of Cultural Studies, octobre 2017.
  13. La page d’accueil du site internet du Crop Trust le proclame : « The Crop Trust is an international organization working to safeguard crop diversity, forever » [en ligne]
  14. Séminaire « Écologies Urbaines », 21 mars 2016, Université Libre de Bruxelles avec Martine Verbrugghe, maître-maraîchère et référante pour une variété au Réseau des Jardins semenciers, Aline Dehasse accompagnatrice de jardins collectifs urbains à Bruxelles pour l’asbl Le Début des Haricots et Fanny Lebrun productrice de semences de Cycle-en-terre.
  15. Voir par exemple André Gallais, « “La guerre des graines”, analyse d’un documentaire diffusé sur FR5 », Sciences et Pseudo-Sciences n° 310, octobre 2014 [en ligne].
 
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