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L. Cahn C. Deligne N. Pons-Rotbardt N. Prignot A. Zimmer B. Zitouni

Terres des villes

Enquêtes potagères de Bruxelles aux premières saisons du 21e siècle

10. Arrière-pays : le sentiment des continuités

Lyber

Aujourd’hui à Bruxelles, en dépit d’une tendance longue et globale à la disparition, des potagers font leur apparition dans le paysage. Leur création résulte en premier lieu de l’initiative d’habitant.e.s, souvent réuni.e.s en collectif ou en comité de quartier. Régulièrement, dans leur quête d’appui et de soutien, ces habitant.e.s rencontrent le travail d’associations aux visées sociales ou environnementales qui peuvent les soutenir, ainsi que les dispositifs d’encouragement proposés par les ­politiques publiques.

Le Jardin de Neptune, situé sur la commune de Forest, dans un quartier aisé de la Région1, est un de ceux-là. Installé depuis 2014 sur un terrain appartenant à l’église paroissiale voisine de Saint Pie X, il a été mis en place par un comité de quartier dynamique créé quelque temps plus tôt (2011). Au démarrage, il a bénéficié du soutien de la politique régionale des « Contrats de quartiers durables » et s’est vu accompagné par une association très active dans la mise en place de potagers urbains, l’ASBL Le Début des Haricots.

Lorsqu’on interroge les habitant.e.s pour savoir ce qui les motive à devenir jardinier ou jardinière de ville en ce début de XXIe siècle, les réponses puisent le plus souvent dans des préoccupations environnementales et dans la volonté de s’impliquer dans des actions concrètes qui puissent amorcer un changement, une transition écologique, tout en développant des liens de voisinage et en bénéficiant d’un approvisionnement en légumes sains. On se pose moins souvent la question de savoir ce que ces habitant.e.s apportent dans leur bagage comme savoirs et savoir-faire lorsqu’ils et elles se mettent à cultiver ensemble. Que savent-ils déjà de la terre, des sols, des cultures etc., comment l’ont-ils appris ? Quelles sont les histoires qui les poussent à se mettre ou à se remettre à cultiver ? Sans doute les réponses à ces questions sont-elles aussi multiples et variées que les personnes qui viennent s’impliquer dans les potagers nouveaux. S’y intéresser permet d’ouvrir les horizons qui sont mobilisés dans la naissance d’un nouveau coin de terre et de découvrir les nombreux chemins par où passent la transmission et la construction des savoirs et ce qui donne envie de « potager », c’est-à-dire d’expérimenter la culture des terres, seul.e ou ensemble.

Repiquage de fraisiers dans une parcelle collective au Jardin de Neptune, automne 2017.

Au Jardin de Neptune, parmi les habitant.e.s devenus jardiniers, Paule, une jeune dame de 83 ans qui a élu domicile non loin de là au début du XXIe siècle. Paule n’est pas seulement l’une des jardinières du potager, elle est aussi une figure de référence, une sorte de mentor, une personne qui peut guider les plus novices du collectif. Nous avons eu envie de la rencontrer pour qu’elle nous raconte l’histoire qui l’a menée jusque-là et qu’elle nous dise de quoi, d’après elle, son histoire potagère était faite. Nous la rencontrons dans son salon un jour d’avril 2016.

Paule est née à Bruxelles en 1933. Elle a passé son enfance en ville, dans des communes de l’Est et du Nord-Est de Bruxelles, d’abord à Etterbeek, puis à Schaerbeek, avec une mère à la maison et un père dans les petites, puis les plus grandes affaires. Première enfant, première fille de la famille à aller à l’université, elle deviendra plus tard enseignante dans le supérieur. Parcours d’ascension sociale. Mais rien qui « sur papier » ne l’oriente vers les pratiques du jardinage… sauf, raconte-t-elle, « qu’à l’origine », comme elle ne fréquentait ni la crèche, ni l’école maternelle, il y avait un jardin dont elle se souvient très bien, dans les moindres détails.

« Je me souviens de l’odeur et du goût des capucines, des tagettes, de la consistance des pétales de roses, des feuilles de noisetier. C’est ça qui me reste de ma petite enfance, le jardin. Cela fait partie de ma base de la découverte du monde […] Sans qu’on ne me l’ait jamais demandé, il allait de soi que je devais m’occuper du jardin. C’était naturel et spontané. Je ne me souviens d’aucune directive et cela se faisait naturellement, comme ça. »

D’autres jardins sont venus s’ajouter à ce premier jardin d’enfance, si évident. La famille de Paule n’était bruxelloise que depuis une génération ; du côté maternel ce sont ses grands-parents qui étaient arrivés à Bruxelles, dans les années 1880-1890, chacun de son côté, mais depuis les mêmes régions d’origine. Ils s’étaient rencontrés à Bruxelles, mais gardaient encore des liens forts avec leurs racines qui, pour eux, plongeaient dans la vallée de la Molignée, du côté de Dinant, à une centaine de kilomètres de la capitale. Longtemps les attaches y furent vives, dessinant pour Paule, un arrière-pays d’apprentissages qui se prolongeront toute sa vie.

« Sosoye et Maredret sont les villages d’origine de ma grand-mère et de mon grand-père… et donc, il y avait énormément de famille, et du côté de ma grand-mère et du côté de mon grand-père, qui habitait encore ces deux villages et les environs.

Pendant la guerre on m’a même déposée chez une cousine pour y passer des vacances. Et là, je suis montée sur le tienne [colline calcaire servant de pâture] avec les chèvres, et j’ai vu les potagers. À ce moment-là, je connaissais une petite ferme tenue par le cousin Alfred et je connaissais son potager. Le potager avait été fabriqué à flanc de versant, sur une terrasse remarquablement exposée, avec un sol bien amélioré puisqu’on y avait accumulé de la terre et qu’on y avait cultivé depuis des générations. Quand j’ai acheté cette maison à la mort d’Alfred, j’avais vraiment le sentiment que, par respect pour ce potager, pour Clotilde que j’avais vu travailler dans ce potager, je devais le maintenir. J’avais la responsabilité vis-à-vis d’eux de continuer à le faire vivre, avec le sentiment d’une continuité. Alors, j’ai repris le potager grâce à M. Minet, le voisin, qui m’a appris la façon traditionnelle de faire. Il m’a appris à bêcher, comment prendre les mottes, à se servir du râteau pour ameublir la terre. Il n’y avait pas de fourche-bêche à l’époque […]

Mon arrière-grand-mère était née à Maredret, à la ferme de la Cour ; ils devaient être plus ou moins ouvriers agricoles, et son mari, donc mon arrière-grand-père, devait être un ­jardinier-palefrenier. Il a été « cédé » avec tout son ménage à un certain Monsieur Antoine qui participait aux chasses des propriétaires de la ferme, mais qui habitait Muizen dans la banlieue de Louvain. Là, dans ce ménage de paysans wallons, mon arrière-grand-père s’occupait du jardin et vraisemblablement du cheval. J’ai toujours eu le sentiment, que j’étais, sans l’avoir jamais connu, l’héritière directe de ce monsieur qui était jardinier, de mon arrière-grand-père. »

À l’adolescence, les savoirs de Paule se font plus savants. Dans des périodes d’ennui, elle se plonge dans les ouvrages des grands noms de la botanique belge, dont Jean Massart, que le patron de son père lui met entre les mains. Plus tard, étudiante en géographie, elle réalise un mémoire de fin d’études sur l’histoire du paysage de la Forêt de Soignes, le massif forestier qui s’étend encore aujourd’hui sur plus de 10 000 hectares au sud-est de Bruxelles. Les livres qu’elle lit font vivre les lieux et bientôt les sols de la forêt qu’elle fréquente assidûment.

« Pendant que j’étais à l’université, j’ai fait mon mémoire sur la forêt de Soignes et à ce moment-là je me suis réellement, en autodidacte, intéressée à la pédologie [science des sols] et j’ai découvert ce que c’était qu’un sol, un sol vivant, et ça m’a toujours habité depuis ce moment-là, l’importance d’un sol qui est un élément vivant et qui n’est pas un élément minéral. »

La vie continue. Paule a des enfants qui naissent et grandissent. Elle et son mari font construire une maison à Bruxelles, à Uccle, en 1966-1967, avec un jardin, mais continuent à passer des vacances à Sosoye, dans la vallée de la Molignée, où Paule a racheté la maison d’Alfred et Clotilde entre-temps décédés.

« J’ai vraiment découvert le potager quand j’ai acheté la maison de Sosoye. On ne pouvait pas faire de cultures très élaborées, mais il y avait évidemment des pommes de terre, de la rhubarbe, des poireaux, des courgettes, des haricots princesses,… et puis aussi des fruits. On ramenait la production à Bruxelles avec nos sacs à dos, en train et en bus. À Sosoye, il n’y avait plus de magasin, il y avait le passage du boulanger, le passage du marchand de légumes. Mais avoir nos pommes de terre dans la cave c’était une assurance d’avoir quelque chose. J’avais toujours eu cette idée que ce serait quand même formidable d’être autonome avec ce qu’on pouvait cultiver. De l’autre côté, à Bruxelles, ce que j’avais appris sur les sols allait de soi : mon jardin de Bruxelles, qui était une sablonnière, il fallait le rendre vivant,… d’où la nécessité d’avoir un compost pour commencer. »

Pour Paule, les allers-retours entre ville et campagne, entre Bruxelles et l’arrière-pays, n’ont jamais cessé, et cela d’autant moins que l’une de ses filles devient agricultrice dans une autre campagne. Ici, l’agriculture a sauté les générations.

« Ma fille a pris sa vocation pendant ses vacances à Sosoye. Elle voyait faire le beurre, on allait traire. Elle baignait dans le fait que c’était des choses évidentes. Plus tard, à l’occasion de leur mariage, la famille de son mari leur a acheté une grande ferme en carré hesbignonne à l’extérieur du village, un immense bâtiment avec un grand jardin potager de structure tout à fait historique, quatre parcelles vraiment organisées comme un cloître d’abbaye, chaque parcelle entourée d’une haie de buis, des parcelles de 12 m sur 12 m. Et ça a été tout à fait évident pour elle, elle m’a dit : « Maman, viens t’occuper du jardin. » Là pendant 15 ans, j’ai été responsable du jardin, juste à côté des cultures industrielles des légumes et de la conserverie de Geer2! […] Je remplissais beaucoup plus le frigo avec les choses que j’allais glaner dans les champs qu’avec le jardin ! Mais j’ai fait tout de même des tas d’expériences, j’ai acquis des idées au fur et à mesure et j’ai lu. Puis, je faisais partie d’un club de marche. J’étais très en rapport avec deux passionnés de potagers. L’un était facteur et l’autre plafonneur. Et évidemment on parlait de ça et j’ai appris plein de choses. »

Paule s’interroge alors sur les liens invisibles qui se tissent à travers les pratiques de jardinage et relate aussi l’histoire des pratiques maraîchères qui s’incarnent et se transforment à travers elle ; une histoire qui reste sans doute à écrire et à raconter, une histoire qui n’est en tout cas jamais figée, parce qu’elle transite par de nombreux, et surtout de nombreuses, intermédiaires, mais aussi par les livres et les revues, qui relatent les pratiques de maints endroits du monde.

« À Sosoye, c’était avec M. Minet que j’apprenais et à Villereau c’était avec un facteur et un plafonneur pensionnés. Là c’étaient des figures masculines. Mais dans mon imaginaire, ce n’est pas par mon père que ça m’est venu. C’était le jardin de maman, c’était le jardin de marraine. À Sosoye, c’était surtout le jardin de Marie, c’était le jardin de Renée, c’était le jardin de Clotilde où les hommes bêchaient, mais où les femmes faisaient le reste. C’était le jardin d’Odette. Alexandre bêchait, mais après c’était Odette. Et dans tout de ce qu’on voit de la culture africaine, c’est les femmes avec leur houe. Il y a d’ailleurs beaucoup plus de femmes dans notre potager. L’animation repose essentiellement sur les femmes.

Quand j’étais à Villereau, je n’avais pas la notion d’associer les plantes par exemple. ça, je ne l’ai découvert qu’en 2001 quand je suis revenue à Bruxelles. Et toute cette évolution de mélanges les cultures, de plantes qui s’aiment bien, de plantes qui ne s’aiment pas, tout ça c’est plus récent… Ce n’était pas pratiqué par M. Minet à Sosoye, ni par mes amis jardiniers à Villereau. ça ne m’est venu que par les livres, par la revue Valériane, la revue Imagine, après les années 2000. Cela ne m’a pas été transmis directement, mais par la littérature. Dans le potager collectif, la plupart n’avaient aucune expérience du jardinage. C’est venu des anciens. Quant à la perma­culture, c’est une notion que j’ai découverte il y a deux ou trois ans. Je trouve que c’est particulièrement intéressant. Chez nous, on n’a pas encore commencé… mais on construit la semaine prochaine une spirale aromatique. Et l’année dernière on a essayé – ça a raté – de faire une milpa, c’est-à-dire une butte avec du maïs, pour alimenter ce maïs des haricots à sa base, et pour protéger le sol et donner de l’ombre à tout le monde, des cucurbitacées. C’est une pratique d’Amérique centrale, mais qu’on trouve ailleurs aussi. Mais notre maïs n’ayant pas voulu pousser, on a mis des tuteurs pour les ­haricots et les courges… »

En 2001, après des années passées en dehors de la ville, Paule est donc revenue à Bruxelles où, comme elle aime le dire, elle a racheté « un jardin… avec une maison devant », dans la rue des Sept-Bonniers, à quelques centaines de mètres de l’avenue de Neptune. Travaillée par ses habitudes de géographe, elle commence par étudier l’endroit dans lequel elle « tombe ». Pourquoi la rue s’appelle-t-elle « des Sept-Bonniers » ? Qu’y faisait-on anciennement ? À quoi ressemblait le paysage ici, avant la ville ? En 2011, à l’occasion d’une fête de rue, elle expose ses trouvailles sur le trottoir et discute avec les voisins et voisines. Les personnes qui animent le comité de quartier d’à côté, celui de Neptune, l’invitent à venir leur raconter plus longuement ce qu’elle sait. Ce comité de quartier, un de ces assemblages d’habitants soucieux du devenir de leur lieu de vie, comme il y en a tant à Bruxelles, s’est constitué quelques mois plus tôt à la faveur d’une mobilisation contre les abattages d’arbres prévus dans les rues des environs. Et voilà Paule embarquée…, car « des arbres à la terre, il n’y a qu’un pas », dit-elle.

Quelque temps plus tard, elle participe au Groupe d’achat solidaire de l’agriculture paysanne (GASAP) qui a rapidement émané du comité de quartier. L’idée du GASAP est simple : des personnes s’associent et s’engagent sur le long terme à soutenir financièrement un agriculteur qui, de son côté, travaille en respectant la terre. Soutenir l’agriculture locale, favoriser les circuits courts, et manger sainement sont les trois piliers du projet. Depuis, chaque quinzaine, les paniers de légumes venus d’une ferme de l’Entre-Sambre-et-Meuse près des lacs de l’Eau d’Heure, à une bonne heure de route de Bruxelles, sont déposés dans le couloir étroit de la maison de Paule, où les membres du groupe viennent les retirer. Des journées de travail à la ferme sont aussi organisées. L’aller-retour est toujours là.

Par la suite, le comité de quartier dont elle fait maintenant pleinement partie, stimulé par le programme d’action de la Région intitulé « Contrats de quartier durable », a continué d’explorer ses liens à la terre et a cherché à créer un potager. Mais pour cela, il a dû trouver un terrain, ce qui n’est pas chose aisée. Plusieurs pistes furent ouvertes, jusqu’à ce que le groupe puisse occuper (moyennant paiement) un bout de terre appartenant aux œuvres paroissiales de l’église de Saint Pie X.

« On a bataillé pendant deux ans pour avoir un terrain… ! On s’est dépatouillé, on a beaucoup cherché. Finalement, on a obtenu un contrat précaire d’un an renouvelable et on a dû payer une garantie de 2000 euros pour avoir le droit d’entrer sur ce terrain ! On était 20. On a chacun participé pour 100 euros, pour avoir le droit de défricher ! Si on partait en abandonnant du matériel, c’était pour pouvoir payer les containers qui enlèveraient nos brols. Bien sûr on a fait analyser le sol et on s’est rendu compte que la moitié était réputée polluée aux hydrocarbures. »

Sur le terrain qu’occupe aujourd’hui le Jardin de Neptune, il n’y a pourtant, de mémoire de voisinage, jamais eu aucune activité directement polluante. Paule a aussi fait son enquête. On peut remonter le temps. D’après certaines de ses lectures en histoire locale, quand au XIXe siècle l’agriculture s’arrime aux productions industrielles, la zone dans laquelle se trouve aujourd’hui le potager a vu changer ses productions agricoles traditionnelles (céréales).

« En 1830 et un petit peu avant, la zone a été utilisée pour y cultiver les mûriers de la magnanerie qui était installée dans le quartier ; c’était le verger des mûriers…, et comme les mûriers étaient encore fort petits en 1830, entre eux, il y avait moyen de cultiver des pommes de terre, qu’on a cultivées pendant quelques années pour pouvoir nourrir les familles des victimes des journées de septembre à Bruxelles [c’est-à-dire durant les journées de la révolution belge de 1830]. »

Ensuite, dans la phase d’urbanisation de la zone, l’agriculture à destination de l’industrie s’est muée en agriculture de subsistance. De façon caractéristique, le terrain a été parcellisé.

Mais les pratiques agricoles se sont interrompues quelque part autour de 1965, avec la construction de l’église Saint Pie X sur des terrains qui appartenaient à l’évêché. Et les pratiques agricoles ou maraîchères ont cédé devant l’urbanisation.

Aujourd’hui, ceux qui se remettent à cultiver l’endroit au sein du Jardin de Neptune ne le font ni pour vendre, ni pour subsister ; ils cherchent surtout à « faire pousser » comme le dit Paule en souriant. Comme ils étaient néophytes en matière de pratiques potagères, ils se sont entourés d’un maître maraîcher et d’un maître composteur, autrement dit de deux bénévoles passionnés qui jouissent d’un titre acquis à l’issue d’une formation certifiante. Le lien aux pratiques agricoles était trop distendu ou rompu depuis longtemps. Paule observe cette rupture des savoirs et des savoir-faire en repassant sur la géographie bruxelloise, de son enfance aux années 1980.

La zone du Jardin de Neptune en 1953.

La zone du Jardin de Neptune en 1971.

« Pour la sociologie du quartier que je connais, il n’y a rien qui est perpétué de pratiques anciennes. C’est quelque chose de nouveau. Il n’y a pas de lien pour le haut de Uccle, le haut de Forest, c’est une sociologie qui n’est plus en rapport avec la terre depuis trop longtemps. Je suis la plus ancienne du groupe, j’ai 83 ans ! Mais mon frère a été engagé dans un potager de quartier [à Woluwe, près du Chemin des Deux Maisons, à l’est de Bruxelles] où la tradition avait pu se maintenir plus longtemps. Quand j’habitais rue de Linthout [à Schaerbeek], de 1944 à 1957 à peu près, je connaissais tous les environs par mon vélo et j’allais me promener jusqu’au chemin des Deux-Maisons qui était un chemin en pleine campagne où j’allais marauder des carottes… et je m’intéressais à la cressonière du fond de la vallée de la Woluwe. Habitant dans ce quartier-là, dans les années 1970-1980, mon frère pouvait être plus proche encore de ces pratiques. Parmi les gens qu’il a rencontrés dans son potager, il pouvait encore y avoir des vrais « indigènes ». Par contre ici, il n’y a aucun « indigène ». Ce sont tous des gens qui sont arrivés à Forest par hasard et qui viennent d’ailleurs. Sauf notre maître maraîcher qui lui est né dans une ferme dans le Brabant wallon… La plupart des gens qui étaient intéressés à ce potager collectif vivaient en appartement, n’avaient jamais eu l’occasion de s’occuper d’un jardin, mais étaient intéressés par l’idée. Je me suis donc glissée là-dedans comme technicienne et j’ai pu dire quels étaient les outils qui nous étaient utiles et j’ai surtout travaillé à défricher, parce que c’était une prairie de chiendent, avec des prêles et des égopodes. Si on arrivait à faire un mètre carré à l’heure à la fourche-bêche, c’était vraiment très bien. Nous avons beaucoup travaillé à transformer une prairie de chiendent en parcelles cultivables. »

Ainsi se clôt notre entretien, dans un potager bruxellois qui, à travers Paule, se retrouve chargé de livres, mais surtout des jardins de la ­Molignée et de Muizen, des sols de la forêt de Soignes, des fermes de la Hesbaye, d’autres jardins bruxellois et de pratiques amérindiennes. En filigrane, c’est une carte des arrière-pays que la géographe nous a dessinée et plus encore une carte des chemins par lesquels les transmissions s’opèrent sans en avoir l’air.

  1. Le monitoring des Quartiers repris en ligne par l’Institut bruxellois de Statistique et d’Analyse établit que pour 2013, le revenu médian annuel par déclaration fiscale dans ce quartier est compris entre 21 000 et 23 000 euros, ce qui en fait un quartier appartenant à la deuxième classe des quartiers les plus riches de l’agglomération. Le monitoring établit cinq classes.
  2. La Hesbaye, région agricole dans laquelle se trouve la ferme de la fille de Paule, est parfois considérée comme le « grenier à blé » de la Belgique, bien qu’on y produise aussi de façon intensive de la betterave sucrière et des légumes (comme les carottes ou les petits pois). Elle est en tout cas une région limoneuse parmi les plus fertiles de Belgique dans laquelle l’intensification et la mécanisation de l’agriculture ont précocement et profondément transformé le paysage au cours des xixe et xxe siècles.
 
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