30
ao

Une destruction peut en cacher une autre…(affichage des photos de « L’assassinat de Baltard » par Jean-Claude Gautrand sur les palissades de la rénovation du forum des Halles)    

farazzi-noir

Le jour où les pavillons de Baltard ont sauté, c’était comme si on faisait sauter des milliers de bibliothèques. Le ventre de Paris n’était plus. Et de ce qui allait se tramer en son centre, Paris ne porterait plus que le nom. La marque, l’estampille. Parmi les plus beaux pavillons jamais imaginés pour trier de la victuaille, l’histoire s’était écrite en lettres de chair. C’était désormais en lettres de néant et de pognon que le vide allait se propager. Ce jour-là, un éclat de nous est mort et certains sont nés en creux et en négatif. Pour d’autres, plus facilement programmables, et pour les générations suivantes, le vide s’est rempli d’un nouveau gène encore inconnu avant l’ère du trou suivie de l’ère du trop-plein, j’ai nommé le gène de la consommation. On ne le présente plus, il est dans tous les regards hébétés, dans tous les miroirs noirs de notre devination sans surprise, dans toutes nos peurs face à l’épuisement du vivant. Ce qui a remplacé Baltard, on n’ose même pas dire que c’étaient des bâtiments, ou alors déjà sombrés avant de s’ériger. Ce qui va remplacer ce naufrage, on ne sait même plus comment le nommer. Tout ce qui reste, ce sont nos souvenirs. À nous. Souvenirs de lectures, films, photos, et souvenirs de cette phase transitoire que nous aurions voulu ne voir jamais cesser : quand la musique et la liberté avaient envahi les pavillons. John Cage, Cathy Berberian, Sun Râ pour ne citer que ceux-là, et nous, encore nous, qui existions dans la gratuité et la spontanéité, qui tapions sur tous les morceaux de planche et de bidon abandonnés par nos prédécesseurs, pour remplir d’une tambouille sonore ce lieu qui nous avait nourris pendant des siècles, et sans métaphore cette fois. Et nous le nourrissions à notre tour de nos rêves et de nos illusions. La suite, vous la connaissez, elle s’écrit chaque jour en lettres antipathiques sur le béton et la rouille… Il y eu tout de même quelques sursauts pour sauver quelques éclats, « D’un noir illimité » en fait partie, Baltard est un de ses personnages, et s’il n’est pas le principal, c’est tout de même autour de lui que l’obscurité s’installe jusqu’à envahir les yeux et les esprits privés de tout repère. Sombre renaissance d’un monde en miettes, explosé d’un coup pour faire place à l’innommable au sens strict, rafales de saxophones dispersées dans le temps, le livre inverse le processus, comme ces méduses de verre et de métal posées sur le bitume et dont les sœurs marines possèdent, c’est désormais prouvé, la faculté de se régénérer. Les pavillons n’auront hélas pas cette possibilité, mais nos illusions « nécessaires » à coup d’encre le pourront. Je ne vais pas vous raconter le livre, c’est une chose que je n’apprécie guère, je voulais juste rappeler ce jour, celui de « l’assassinat des pavillons de Baltard », ce n’est certes pas notre 5 novembre, mais c’est du moins le début de l’aveuglement. Celui d’une ville et celui de ses enfants-rois.

texte: Farazzi

photo: Jean-Claude Gautrand

0 Pas de commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>