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Joris-Karl Huysmans

Nous donnons ici en guise de biographie la note rédigée par Huysmans lui-même et signée du pseudonyme de A[nna] Meunier paru en 1885, dans la revue Les Hommes d’aujourd’hui, fondée en 1878 par Félicien Champsaur et André Gill. Chaque numéro de 4 pages était consacré à un écrivain ou artiste contemporain et s’ouvrait sur un portrait-caricature. Huysmans y publia, outre sa propre ‘biographie’, celles de ses amis Léon Hennique et Lucien Decave (qui deviendra son exécuteur testamentaire). Cette notice figure dans les appendices du volume L’Architecture cuite.

M. J.-K. Huysmans est né le 5 février 1848, à Paris, au n° 11 de la rue Suger, une vieille maison qui existe encore, avec son antique porte ronde à double vantail, teinte en vert et martelée d’énormes clous. Son père, Gotfried Huysmans, était originare de Bréda (Hollande). Il exerçait l’état de peintre ; son grand-père était également peintre, et l’un de ses oncles, maintenant retiré à La Haye, a été longtemps professeur de peinture aux académies de Bréda et de Tilburg. De père en fils, tout le monde a peint dans cette famille qui compte parmi ses ancêtres Cornélius Huysmans dont les tableaux figurent au Louvre. Seul, le dernier descendant, l’écrivain qui nous occupe, a substitué aux pinceaux une plume ; mais pour ne pas mentir aux traditions de sa lignée sans doute, il a écrit un livre d’art qui étonnerait certainement ses aïeux, gens appliqués à peindre soigneusement sur fond d’outremer les petites feuilles en persil des arbres. Défendre Pissarro et Claude Monet et être issu d’une souche de peintres ­classiques !

« Et du côté de votre mère, » lui dis-je, le matin où je fus l’interviewer dans le bizarre logement qu’il occupe dans l’ancien couvent des Prémontrés, de la rue de Sèvres ?

« Petits-bourgeois. Mon grand-père était caissier du ministère de l’Intérieur. Pourtant, puisque vous me paraissez préoccupé des antécédents héréditaires, je vous dirai que le père de ma grand-mère était un sculpteur, prix de Rome. Il a fabriqué un tas de vêtements en saillie sur le piédestal de la colonne Vendôme, il a aidé aux décorations genre pompier de l’arc de triomphe du Carrousel, je crois même qu’il a commis quelques-uns des surprenants bas-reliefs de l’arc de triomphe aux Champs-Élysées. »

« Vous ne semblez pas professeur une bien haute estime pour l’œuvre de votre aïeul ? »

« Le père Gérard était, je crois, un Maindron quelconque, un vague plâtrier consciencieux ; il sculptait ni mieux, ni plus mal que les gens de son époque ; au fond, je n’ai ni estime ni mésestime pour ses œuvres. Elles me laissent indifférent, voilà tout. »

Je regardais l’homme tandis qu’il me parlait. Il me faisait l’effet d’un chat courtois, très poli, presque aimable, mais nerveux, prêt à sortir ses griffes au moindre mot. Sec, maigre, grisonnant, la figure agile, l’air embêté, voici l’impression que je ressentis au premier abord. « Eh bien, » lui dis-je, entrant réellement en matière, « vous devez être satisfait du succès littéraire d’À rebours ? »

« Oui, ce livre a éclaté dans la jeunesse artiste comme une grenade. Je pensais écrire pour dix personnes, ouvrer une sorte de livre hermétique, cadenassé aux sots. À ma grande surprise, il s’est trouvé que quelques milliers de gens semés sur tous les points du globe étaient dans un état d’âme analogue au mien, écœurés par l’ignominieuse muflerie du présent siècle, avides aussi d’œuvres plus ou moins bonnes, mais honnêtement travaillées du moins, sans cette misérable hâte de copie qui sévit actuellement en France, des grands aux petits, du haut en bas ! »

« Et cette constatation d’un public restreint, mais vous aimant, ne vous a pas rendu moins pessimiste ? »

« Oh ! laissons de côté, si vous le voulez bien, le pessimisme. Je ne suis pas un Obermann suisse pour être interviewé sur ce sujet. Il y a un rayon spécial dans la boutique à 13 des gonorrhéiques gribouilleurs ; allez dans les grands magasins du Temps, on vous y détaillera l’article pessimisme en petites boîtes. »

« Et si je vous interrogeais sur le naturalisme, car enfin vous passez pour l’un de ses plus enragés sectaires ? »

« Je vous répondrais tout simplement que je fais ce que je vois, ce que je vis, ce que je sens, en l’écrivant le moins mal que je puis. Si c’est là le naturalisme, tant mieux. Au fond, il y a des écrivains qui ont du talent et d’autres qui n’en ont pas, qu’ils soient naturalistes, romantiques, décadents, tout ce que vous voudrez, ça m’est égal ! Il s’agit pour moi d’avoir du talent, et voilà tout ! »

« Enfin, malgré le mépris que vous affichez pour la critique, vous avouerez bien qu’elle a du bon, car enfin, à l’heure qu’il est, elle ne vous nie plus comme jadis, elle a même pour vous un certain respect. »

Ici Huysmans eut un étrange sourire. « Les bons temps sont passés, » fit-il en allumant une cigarette, « le temps des Sœurs Vatard, où l’on recevait quotidiennement sur la tête des tinettes toujours pleines. Chaperon est mort et Véron se tait. Ils avaient évidemment de belles âmes ces gaillards-là, car ce qu’ils aboyaient après l’immoralité de mes livres ! Non, maintenant les articles désagréables sont bêtas ; la sottise des journalistes se canalise, les haines deviennent molles ! »

À ce moment, un superbe chat rouge fit son entrée. « Oh, oh ! » demandai-je, « c’est sans doute le Barre de Rouille, célébré dans En ménage ? »

« Oui. »

« Vous fréquentez peu les hommes de lettres, je crois ? »

« Le moins que je puis. Les plaintes contre les éditeurs et les questions sur les gains de chacun me lassent. Je suis positivement très satisfait quand je n’ai pas à subir ces redites. »

« Une question encore. Est-ce votre histoire pendant la guerre que vous avez racontée dans Sac au dos ? »

« Parfaitement. »

« Alors, je ne vous demande pas quelles sont vos idées sur le patriotisme ? »

« Ça nous entraînerait en effet un peu loin. Tout ce que je puis vous dire, c’est ceci : je hais par-dessus tout les gens exubérants. Or tous les Méridionaux gueulent, ont un accent qui m’horripile, et par-dessus le marché, ils font des gestes. Non, entre ces gens qui ont de l’astrakan bouclé sur le crâne et des palissades d’ébène le long des joues et de grands flegmatiques et silencieux Allemands, mon choix n’est pas douteux. Je me sentirai toujours plus d’affinités pour un homme de Leipzig que pour un homme de Marseille. Tout, du reste, tout, excepté le Midi de la France, car je ne connais pas de race qui me soit plus particulièrement odieuse ! »

Je ne voulus point discuter l’outrance de ces idées ; je pris congé de l’auteur d’À rebours et lui serrai la main, une extraordinaire main par parenthèse, une main de très maigre infante, aux doigts fluets et menus. En somme, ma première impression se justifiait : Huysmans est très certainement le misanthrope aigre, l’anémo-nerveux de ses livres, que je vais brièvement passer en revue. Il a débuté par un médiocre recueil de poèmes en prose, intitulé le Drageoir aux épices ; puis il fit un roman, le premier en date, sur les filles de maisons, Marthe, qui parut en 1876, à Bruxelles, et fut, malgré ses chastes adresses, interdit en France, comme attentant aux mœurs. L’Assommoir n’avait pas fait encore la formidable trouée que chacun sait. Marthe a depuis reparu à Paris et a obtenu un certain succès. Ce livre renferme, çà et là, des observations exactes, décèle déjà de maladives qualités de style, mais la langue rappelle trop, suivant moi, celle des Goncourt. C’est un livre de début, curieux et vibrant, mais écourté, insuffisamment personnel. Il faut arriver aux Sœurs Vatard pour trouver le bizarre tempérament de cet écrivain, un inexplicable amalgame d’un Parisien raffiné et d’un peintre de la Hollande. C’est de cette fusion, à laquelle on peut ajouter encore une pincée d’humour noir et de comique rêche anglais, qu’est faite la marque des œuvres qui nous occupent. Les Sœurs Vatard contiennent de belles pages, amènent même pour la première fois – elles ont paru en 1879 – dans la littérature moderne des vues de chemins de fer et des locomotives singulièrement décrites. C’est une tranche de la vie des brocheuses, ordurière et exacte, c’est de la pâte du vieux Steen, maniée par une main parisienne, alerte et fine, mais pour ma part, je leur préfère En ménage, qui reste d’ailleurs mon livre favori parmi ceux que nous devons à cet auteur. C’est que celui-là ouvre des aperçus de mélancholie et des ouvertures d’âmes désolées et faibles particulières. C’est le chant du nihilisme ! Un chant encore assombri par des éclats de gaieté sinistre et par des mots d’un esprit féroce. Logiquement, ce roman bourré d’idées conclut à la résignation, au laisser-faire, de même qu’À vau-l’eau qui est comme le diaconat des misères moyennes ; mais dans À rebours la rage paraît, le masque indolent se crève, les invectives sur la vie flambent à chaque ligne ; nous sommes loin de la philosophie tranquille et navrée des deux livres qui précèdent. C’est de la démence et de la bave ; je ne crois pas que la haine et le mépris d’un siècle aient jamais été plus furieusement exprimés que dans cet étrange roman si en dehors de toute la littérature contemporaine.

Un des grands défauts des livres de M. Huysmans, c’est, selon moi, le type unique qui tient la corde dans chacune de ses œuvres. Cyprien Tibaille et André, Folantin et des Esseintes ne sont, en somme, qu’une seule et même personne, transportée dans les milieux qui diffèrent. Et très évidemment cette personne est M. Huysmans, cela se sent ; nous sommes loin de cet art parfait de Flaubert qui s’effaçait derrière son œuvre et créait des personnages si magnifiquement divers. M. Huysmans est bien incapable d’un tel effort. Son visage sardonique et crispé apparaît embusqué au tournant de chaque page, et la constante intrusion d’une personnalité, si intéressante qu’elle soit, diminue, suivant moi, la grandeur d’une œuvre et lasse par son invariabilité à la longue. Je ne parlerai pas ici de son style. Tout a été dit sur lui dans un très judicieux article de M. Hennequin. Telles de ses pages ont une magnificence pour n’en citer qu’un, est et restera justement célèbre ; mais il est un autre point que la critique a généralement affecté de ne pas voir, je veux parler de l’analyse psychologique et de ses personnages ou plutôt de son personnage, car il n’y en a qu’un, comme je l’ai dit : un personnage débile de volonté, inquiet, habile à se torturer, raisonneur, voyant assez loin pour expliquer lui-même la diathèse de son mal et le résumer en d’éloquentes et précises phrases. C’est dans l’analyse de ce caractère que gît une des originalités de l’auteur, originalité égale, selon moi, à celle de son style. Lisez la Crise juponnière, dans En ménage, et songez que nulle part ce minuscule district d’âme n’avait été encore entrevu avant lui ; combien la monographie de cette crise est juste, et avec quelle savante lucidité il nous la montre ! Lisez d’autre part un superbe chapitre d’À rebours, le chapitre consacré aux souvenirs d’enfance et aux retours théologiques si ingénieusement expliqués, et voyez si ces explorations des caves spirituelles de l’âme ne sont pas absolument profondes et absolument neuves ! En sus de ces œuvres, M. Huysmans a édité un volume de Croquis parisiens où, après Aloysius Bertrand et Baudelaire, il a tenté de façonner le poème en prose. Il l’a en quelque sorte rénové et rajeuni, usant d’artifices curieux, de vers blancs en refrain, faisant précéder et suivre son poème d’une phrase rythmique, répétée, bizarre, le dotant même parfois d’une espèce de ritournelle ou d’un envoi séparé, final, comme celui des ballades de Villon et de Deschamps. Il a également écrit des salons réunis dans son livre L’Art moderne, le premier volume qui explique sérieusement les impressionnistes et assigne à Degas la haute place qu’il occupera dans l’avenir. Le premier aussi, M. J.-K. Huysmans a fait connaître Raffaëlli, alors que personne ne songeait à ce peintre ; le premier encore, il a expliqué et lancé Odilon Redon. Quel est le critique d’art qui est doué de ce flair aigu et de cette compréhension de l’art, dans ses manifestations les plus diverses ? En somme, s’il y a jamais une justice, la part de M. Huysmans, si méprisé du vulgaire, sera belle ; maintenant, j’avoue, en ce qui me concerne, ne pas partager beaucoup de ses croyances. Personnellement, je crois à une littérature plus saine, à un style moins éclatant sans doute, mais moins touffu; je crois aussi, dans l’analyse psychologique, à un côté plus général, plus large, moins rare. Balzac me paraît être, à ce point de vue, le maître, lui qui a si merveilleusement disséqué les grandes et universelles passions des êtres, l’amour paternel, l’avarice. Si haut que je place M. Huysmans parmi les vrais écrivains d’un siècle qui en compte si peu, je ne puis me dispenser de la considérer comme un être d’exception, comme un écrivain bizarre et maladif, capricant et osé, artiste jusqu’au bout des ongles, traînant, suivant l’expression d’un autre écrivain étrange aux épithètes lointaines, crispées, vertes, aux idées solitaires, déconcertantes, Léon Bloy, « traînant l’image, par les cheveux ou par les pieds, dans l’escalier vermoulu de la syntaxe épouvantée » ; mais tout cela, quelque admiration qu’on en puisse avoir, ne me semble pas constituer cette belle santé de l’idée et du style qui fait les chefs-d’œuvre imperméables et décisifs.


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