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On ne peut concevoir de pensée critique qui ne soit aussi, dans ses moindres replis, une méditation sur lenfance.
Pourtant, de Rousseau jusquaux communes anti-autoritaires de 1968, lattention portée par les réformateurs et les révolutionnaires à lêtre humain débutant sest résolue en pédagogie, cest-à-dire dans la tentative de rendre conforme la formation de lenfant à lidéal dune société plus juste. Ainsi lenjeu réel tirer de cette expérience enfantine des critères et des concepts capables déclairer de lavant les relations sociales et les rapports de production et den ébaucher la critique est ignoré. En renversant la perspective pédagogique, cest de lenfance quil faut sattendre à des enseignements.
La société de la communication généralisée, dans laquelle le travail aussi manifeste une nature essentiellement linguistique, doit être interrogée à partir de lexpérience de celui qui, ne parlant pas encore, accède au langage. La forme actuelle de la technique, à savoir cette intelligence artificielle qui prétend objectiver les processus cognitifs et lauto-réflexion, peut être mieux comprise et plus radicalement critiquée si elle est confrontée à lapprentissage du monde par lenfant. La nature absurde et parasitaire du travail salarié apparaît avec une évidence particulière confronté au jeu pratiqué à lâge préscolaire, où cohabitent labsence de but et la vocation expérimentale. Enfin, les formes de vie métropolitaines, privées de tradition et bien pauvres en expériences, font montre de traits puérils qui, bien que sen réclamant fortement comme leur clef explicative, ne donnent de lenfance quune image terne et parodiqueAu cours des années quatre-vingt, une force utopique faible a survécu presque uniquement dans lattention portée à lenfance par ceux qui, quant au reste, professaient le réalisme et sexerçait à la résignation. Souvent réfractaire à lénonciation explicite, cest là que sest perpétuée une instance de transformation radicale, instance qui, par contre, a été expulsée violemment du circuit de la production sociale et fut sujette à dérision dans les cercles politiques.
Bien que dispersé en autant de ramifications intimes et professionnelles, le vis-à-vis avec lenfance a maintenu une intensité telle quil déborde du contexte particulier dans lequel il sest petit à petit formé. Quil se soit agi dun intérêt actif pour les crèches autogérées et pour la puériculture alternative, des questions liées à lhoraire de travail des mères et des pères, de paraboles cinématographiques ou littéraires exemplaires, du travail psychiatrique de Marco Lombardo Radice, dans chacun de ces cas, et dans dautres encore, furent entendues distinctement des questions sur la possibilité dune vie réussie, sur la liberté et le bonheur. Au contraire, lapproche du mouvement des femmes du thème de lenfance fut tout autre quaccidentel ou occasionnel: depuis Du côté des petites filles dElena Belloti qui fait date, on peut dire que ce thème a innervé dun bout à lautre un projet politique dans son ensemble.
Non toujours exempt dambiguïté (rapetissement affecté de soi pour esquiver les coups de lhistoire, réconciliation illusoire avec une nature réduite au berceau...), la réflexion sur lenfance dans les années quatre-vingt a pourtant accumulé des énergies critiques qui, comme dans une pile désormais saturée, attendent le moment de se décharger dans toutes les directions. Energies critiques qui se sont développées à partir de la reconnaissance de sa propre précarité et vulnérabilité. De la reconnaissance de cette exposition au monde, qui dans la « fontanelle » non refermée sur le crâne du nouveau-né trouve une attestation sensible. Ce sont des énergies qui jaillissent exactement du sens de la limite, au lieu de léluder. Énergies, donc, immunisées contre le « désenchantement ».
On sait que Walter Benjamin ne détourna jamais son regard de lenfance. On sait également quil fixa avec un admirable à-propos les traits saillants de la reproductibilité technique de luvre dart. Ce qui par contre reste dans lombre est le lien très étroit qui rattache ces deux faits. Benjamin comprit au vol les nouvelles conditions de production de la culture (photographie, radio, cinéma, roman de genre) parce quil ne se coupa pas laccès à lexpérience de lenfant, et trouvant en elle, justement, des enseignements sur les tendances fondamentales de son temps.
Seul celui qui sétait arrêté longuement sur le jeu des enfants, caractérisé par linexorable répétition des mêmes gestes, pouvait comprendre la signification exacte de la sérialité à grande échelle qui caractérise désormais, non seulement lindustrie culturelle, mais chaque fraction de lexpérience immédiate. Dans le compte rendu dun livre sur les jouets, Benjamin, écrit des mots qui, dun certain point de vue, peuvent aussi se référer à lhabitant des métropoles contemporaines: «Nous savons que la loi de la répétition constitue lâme du jeu de lenfant : que rien ne rend plus heureux un enfant que cet encore une fois (...) tout pourrait sarranger remarquablement, si les choses pouvaient être répétées deux fois lenfant agit selon cette sentence de Goethe. A la seule différence que pour lui, il ne sagit pas de deux fois, mais de cent, de mille, dune infinité de fois. Ainsi, non seulement il parvient à dépasser la peur de certaines expériences inaugurales, par lépointement, lévocation espiègle, la parodie, mais aussi il a loisir de savourer plusieurs fois et le plus intensément quil se peut ses triomphes et ses victoires. Lenfant se crée tout, ex novo, il recommence à chaque fois au début».
Limpulsion à l« encore une fois », typique de lenfant, se prolonge dans lexpérience techniquement reproductible. Déjà cette constatation empêche Benjamin de céder au regret nostalgique : puisque dans la reproductibilité, une exigence profonde semble trouver son dû, il est inutile de la bouder. La véritable question est: comment se fait-il que la société capitaliste développée reprenne un module de lenfance ? Quy a-t-il de commun entre lune et lautre ? Labsence dhabitudes fermes qui canalisent comme dans un drain la praxis, la protégeant de ce qui est aléatoire : voici la réponse. Sans traditions ni boussoles, tels sont lenfant et lhabitant de la métropole. Sans la protection dun «usage», ils doivent tout deux recourir à la répétition pour amortir les chocs de limprévu et sorienter tant bien que mal.
La répétition ludique du premier âge atteste quil ny a pas encore dhabitudes, prédispose à leur acquisition, en est la matrice. A notre époque, ce stade préliminaire devient pourtant, dans une certaine mesure, permanent. Lexpérience reste répétitive, il nen découle pas dhabitudes. La matrice ne disparaît pas sous le cumul de ses réalisations mais dure comme telle, toujours visible au premier pan. A ce point, pourtant, lanalogie entre enfance et reproductibilité technique débouche sur un différend irréductible.
Lenfant qui exige dentendre la même fable, ou de prendre le même jouet, perçoit chaque fois comme unique ce qui est égal. Chaque réplique a valeur de prototype, de pierre miliaire. A linstance de l«encore une fois», est toujours conjointe celle de l«une fois pour toutes» : dans chaque répétition on cherche une sorte de parfaite complétude. Réciproquement, la reproductibilité technique, faisant valoir légalité de genre jusque dans ce qui est unique, brandit le «encore une fois» contre le « une fois pour toutes ». A la répétition du jeu il oppose la coaction à répéter de la marchandise et du travail. Tandis que lenfance affronte labsence dhabitude à travers une forme particulière d« éternel retour », lindustrie culturelle présente la répétition nue comme un succédané dhabitude, singe ce qui vient à manquer, construit une «tradition» subreptice et pourtant aliénante.
La société du capitalisme mature est seulement puérile : il faut mobiliser contre elle les forces de lenfance, dans lesquelles elle puise à foison, en les dégradant toutefois au rang dun kindergarten cauchemardesque.
Lopposition entre lexpérience de lenfance, toujours actuelle et sa caricature, que nous appelons « puérile », se manifeste à chaque instant. Elle prend une valeur particulière à propos du temps soi-disant libre, dont laccroissement caractérise de manière ambiguë les sociétés occidentales. Alors que dépérit léthique du travail, qui contribuait tant à définir l« adulte », lemploi du temps excédent, soit se conforme à un modèle distrait et puéril (qui coïncide aussi avec le point de vue de ladulte-travailleur sur lenfant), soit renvoie au sérieux de lenfance. Une éventuelle critique du temps libre doit sen tenir à cette alternative : il ny a pas de place, au contraire, pour la pédanterie et les rodomontades de ceux qui, au nom du travail, font étalage de « maturité ».
Aussi et surtout dans un état durgence, lhorreur a quelque chose de « puéril». Elle requiert un antidote «enfantin». Un exemple. La prison est un milieu humain habituel : une chambre pourvue de lessentiel, toutefois pas assez dissemblable des choses ordinaires quelle puisse faire penser à une astronef ou à une caverne. Un milieu habituel, mais soumis à une légère altération parodique : cest la version puérile, justement, des choses et des gestes quotidiens. Le lit, fixé à terre, rappelle ces anciens berceaux paysans. Quand il y en a un, le seau rappelle le pot de chambre, bien que dune manière pesante et maligne. Les écuelles sont de dimension réduite et en plastique. La fenêtre, trop haute donne cette impression de timidité que les enfants connaissent si bien. Le mobilier est lilliputien, construit à partir de paquets de cigarettes collés sur les murs, de cartons recyclés, de morceaux de bois de fortune. La prison a quelque chose dune maison de poupée : mais sinistre, et faite de matériaux hétéroclites. Et pourtant, malgré elle, apprêtée.
Le prisonnier au long cours, qui a appris le métier, sait quil ne sert à rien dopposer à la puérilité de la prison une « autonomie » hallucinée dadulte, mais quil sagit de maintenir en vie à chaque instant le sens enfantin du dépaysement et de la précarité, refusant de se résoudre au contexte. Que la cellule reste la plus nue possible, et toujours inhabituelle.
Dans un livre important qui date dune dizaine dannées (Infanzia e storia, Einaudi, Turin [trad. franç. Y. Hersant, Payot, Paris 1990]), Giorgio Agamben observait que si nous naissions dotés dun langage déjà parfaitement formé, il aurait la même fonction que lodorat chez les animaux. Ce serait, ainsi, lorgane de lorientation dans un milieu qui nous englobe comme un liquide amniotique, sans quil ne reste aucune possibilité de sen distancier et de le transformer. Réciproquement, avoir une enfance, cest-à-dire accomplir lexpérience de laccession au langage, comporte un fracture permanente entre lêtre humain et quelque milieu déterminé que ce soit. En dautres termes : grâce au passage progressif de la vie sensible muette au discours articulé, nous ne sommes plus confrontés à un milieu, mais à un monde. Un monde auquel on appartient, restant immobile, pourtant, un frottement ou une imparfaite compénétration. Un monde historique, à modifier. Lenfance, qui littéralement désambiante, ouvre la possiblilité de lhistoire.
Or, à vouloir définir la société du spectacle par une formule brève, on devrait dire: elle est la société qui a réduit le langage même à un milieu immédiat, faisant de la communication généralisée quelque chose de fort semblable à la forêt pour lours ou au fleuve pour le crocodile. Les codes objectifs et les grammaires matérialisées, qui constituent le contexte semi-naturel de lexpérience métropolitaine, semblent nous comprendre, sans résidus, à la manière dun liquide amniotique. En outre, le fait que la langue se présente comme instrument et matière première des processus de travail fortifie outre mesure lappartenance à un milieu intransformable. Doù surgit limpression asphyxiante dun bloc, ou congélation de lhistoire : impression que le postmoderne ne se lasse pas davaliser et de rendre attrayante.
Sopposer à la société du spectacle signifie réactiver lenfance. A savoir dissoudre lapparence visqueuse dun «milieu linguistique», retrouvant dans le langage, ce qui désambiante et fait «monde». Si lon veut : renouvellant le sentiment enfantin du langage comme quelque chose auquel on accède, du langage comme faculté.
Le langage égocentrique de lenfant en âge préscolaire (sur lequel sarrêtent, linterprétant différemment, Piaget et Vygotskij) na aucune fonction dénotative ou communicative. Cest un langage que lenfant parle pour lui-même, pour sa propre satisfaction, ne faisant lexpérience ainsi que du simple événement de la parole. Dans les litanies heureuses et interminables, seul compte laccès à la communication, lappréciation du passage de son absence à son surgissement. Cette expérience se renouvelle chaque fois que le langage redevient égocentrique, cest-à-dire chaque fois que fait défaut quelque correspondance que ce soit entre le mot et la chose («correspondance» par trop semblable à lodorat du loup qui signale un danger ou la présence dune proie).
Lenfance se fait sentir, donc, dans les métaphores et dans les métonymies qui dérivent du discours direct (et des modes de vie sy rattachant). Dans les figures rhétoriques qui délimitent une véritable physiognomie des concepts, on reconnaît encore les grimaces de lenfant qui passe du geste de la préhension à lindication verbale. En outre, lenfance vit durablement dans le langage hypothétique, dans lequel apparaissent dautres possibilités par rapport à létat de choses présent : chaque virtualité déterminée surgit du fait que lon a fait lexpérience du langage même comme virtuel.
Les sociologues disent : nous sommes en présence dune adolescence sans fin; le monde développé se peuple déternels étudiants. Ces définitions sont accompagnées souvent dun mépris notable pour la nouvelle espèce. Ils ne font quenregister, pourtant, la crise de la société du travail. Pourtant, il faut laccepter comme un titre de gloire. Mais en le radicalisant : éternels enfants.
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