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PAOLO VIRNO |
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1. Le miracle selon Wittgenstein. « Léthique, si elle existe, est surnaturelle », affirme Wittgenstein dans sa Conférence sur lÉthique, prononcée à Cambridge en 1930. Dans tout ce qui advient au monde et qui peut être décrit par des propositions, nous ne trouvons nulle trace du sens de la vie. Toutefois, il ne fait pas de doute que la recherche dun tel sens constitue une expérience des plus intense. À tel point que, concernant léthique, on pourrait même parler dexpérience surnaturelle. Mais peut-on concevoir une expérience surnaturelle ? Néquivaut-elle pas littéralement à un miracle ? Disons que, dans une certaine mesure, elle lui est équivalente en effet : oui, léthique est intimement liée au miracle. Mais à condition, ajoute Wittgenstein, que lon comprenne ce dernier de façon appropriée, en le soustrayant à lhorizon positiviste dans lequel la tradition religieuse elle-même linscrit la plupart du temps. Le vrai miracle nest pas un fait prodigieux, défiant les lois physiques et contredisant les expectatives psychologiques. « Imaginez le cas où soudain une tête de lion pousserait sur les épaules de lun dentre vous, qui se mettrait à rugir. Certainement, ce serait là quelque chose daussi extraordinaire que tout ce que je puis imaginer. Ce que je suggérerais alors, une fois que vous vous seriez remis de votre surprise, serait daller chercher un médecin, de faire procéder à un examen scientifique du cas de cet homme et, si ce nétaient les souffrances que cela entraînerait, jen ferais faire une vivisection. Et à quoi aurait abouti le miracle ? » Certes, un événement dont nous navons jamais vu la pareille suscite létonnement, mais il sagira dun étonnement provisoire, destiné à décroître pour enfin se dissiper tout à fait. En tant quil advient dans le monde, le prodige est toujours aussi un « fait », passible de description et danalyse et à propos duquel il ne se trouve aucune raison de principe dexclure une explication scientifique. Inutile de chercher un sens éthique à ce qui surprend et stupéfie : « En effet, vous pouvez bien imaginer nimporte quel fait, il nest pas en soi miraculeux, au sens absolu de ce terme. » Mais quest-ce qui mérite alors le nom de « miracle » ? Selon Wittgenstein, lexistence même du monde comme totalité des faits réels ou possibles. Ou, plus précisément, lexpérience du miracle consiste à éprouver de lémerveillement pour cette existence, à trouver extraordinaire, non pas comment est le monde, mais le simple fait quil est Il sagit, en ce cas, dun émerveillement inextinguible, dont on ne revient pas. Quadvient-il alors de celui qui en fait lexpérience, au moment même où il en fait lexpérience ? L« émerveillement pour lexistence du monde » est un sentiment qui témoigne tout à la fois dune impulsion et de sa faillite : impulsion à regarder le monde du dehors (précisément comme un tout), pour en saisir la signification ; faillite due aux limites du champ visuel, soit, en dautres termes, à limpossibilité de représenter le milieu dans lequel on se trouve. Sans cette impulsion, ou sans cet inaccomplissement de limpulsion, point d« émerveillement ». Celui-ci est provoqué par le choc. Il est la marque dune frustration instructive. Le miracle suggère lillimité, précisément et seulement à travers la perception dune limite qui ne peut être franchie. Wittgenstein fait également mention dune seconde expérience éthique et, donc, surnaturelle : « Celle que lon pourrait appeler lexpérience de se sentir absolument en sécurité. Je désigne par là cette disposition desprit où nous sommes enclins à dire : Je suis en sécurité, rien ne peut matteindre, quoi quil advienne. » Le miracle nest pas tant lélimination de telle ou telle menace opressante, mais la certitude quaucun danger factuel ne peut compromettre le sens de notre vie (dans la mesure où un tel sens peut sembler indépendant de ce qui advient dans le monde). Ce sentiment de sécurité absolue est la face convexe, ou le revers positif, de la proposition 6.52 du Tractatus logico-philosophicus : « Nous sentons que, à supposer même que toutes les questions scientifiques possibles soient résolues, les problèmes de notre vie demeurent encore intacts. » De ce jugement, il sensuit que, quand bien même toutes les questions scientifiques resteraient sans réponse, et la nature exercerait sur nous un pouvoir démesuré et terrifiant, ce qui rend la vie digne dêtre vécue ne serait nullement compromis et ne subirait pas la moindre égratignure. Non seulement il se tient à labri, mais il est précisément labri absolu. Tout comme lémerveillement, la sécurité est fondée sur la considération tautologique selon laquelle il y a un monde. Si ce nest que le premier sentiment surgit de la tentative inutile de représenter lexistence du monde, et le second, au contraire, de la propension à se sauver soi-même en liant son propre destin à telle existence miraculeuse, plutôt quaux « faits » eux-mêmes. Lémerveillement peut toujours se convertir en sécurité, et inversement : ce qui protège durablement nest autre que ce qui étonne durablement. Wittgenstein note que les sentiments éthiques, suscités par la pure et simple existence du monde, se manifestent allégoriquement dans les formules religieuses et principalement dans les manières de parler les plus ordinaires et les plus naïves. Lémerveillement « est, exactement, je crois, lexpérience à laquelle on fait allusion lorsquon dit que Dieu a créé le monde ; et on décrit lexpérience de sécurité absolue lorsquon dit que lon se sent en sécurité entre les mains de Dieu ».
2. Existence du monde, existence du langage. Peut-on donner un compte rendu linguistique du miracle qui soit approprié ? « Je suis alors tenté de dire que la façon correcte dexprimer dans le langage le miracle de lexistence du monde, bien que ce ne soit pas une proposition du langage, cest lexistence du langage lui-même. » Si nous pouvions représenter notre faculté de parler par des mots, nous disposerions alors de termes adéquats pour traiter du monde comme totalité. Mais cest précisément ce qui est impossible pour Wittgenstein. Le langage ne parvient jamais à rendre compte de lui-même. Aussi, « en faisant passer lexpression du miraculeux dune expression par les moyens du langage à lexpression par lexistence du langage, tout ce que jai fait a été à nouveau de dire que nous ne pouvons pas exprimer ce que nous voulons exprimer et que tout ce que nous disons du miraculeux absolu demeure non-sens ». Si léthique est inscrite dans la question cosmologique (non pas comment est le monde, mais quil soit), cette dernière, à son tour, partage entièrement la structure et les apories de lautoréférence linguistique (dans laquelle nentre pas en jeu ce que lon dit, mais le fait même que lon parle). Quand on tente (vainement) daffirmer quelque chose de sensé sur lexistence du monde, on essaie en même temps (et tout aussi vainement) de fixer la nuque du langage, de le représenter comme un tout. Réciproquement, toute auto référence a une valeur cosmologique immédiate : la régression infinie des métalangages témoigne de la tendance inutile à regarder le monde du dehors. Les deux ordres de discours sont équivalents et même interchangeables ; ils sillustrent lun lautre de manière négative : chacun offre une image (et même la seule qui soit pertinente) de la faillite de lautre. Toutefois, tant les propositions cosmologiques (insensées) que les propositions métalinguistiques (tout aussi insensées) présupposent toujours lexistence de la parole. Enfin, le vrai miracle surgit dès lors que lon sémerveille de lexistence même du langage. Au cours dune conversation avec Friedrich Waismann, celui-ci lui ayant demandé : « Lexistence du monde a-t-elle un lien avec léthique ? », Wittgenstein répondit : « Les hommes ont bien senti quil y a un lien, et ils lont exprimé de la manière suivante : Dieu le Père a créé le monde, Dieu le Fils (ou la Parole, qui vientde Dieu) cest lÉthique. » En tant quelle rend possible toute énonciation particulière, lexistence de la Parole (le fait pur et simple de « prendre langue ») répète la création du monde, en lactualisant indéfiniment. Grâce à la Parole, lévénement de la création se manifeste dans la vie des hommes, si bien quon peut reconnaître une articulation rassurante entre le destin de chacun et le créateur.
3. Le sublime selon Kant. Lexpérience du miracle, dont parle Wittgenstein dans la Conférence sur léthique, ne diffère pas tellement du sentiment du sublime tel que Kant lanalyse dans la Critique de la faculté de juger. Il ne sagit pas dune simple analogie, mais dune véritable identité qui peut être vérifiée jusque dans ses moindres détails. Miracle et sublime sous-tendent un même sentiment ou, si lon préfère, renvoient à la même idée de monde. Résumons brièvement le phénomène du miracle pour habituer notre il au changement de décor. Lémerveillement et la sécurité concernent généralement les « faits » : telle couleur suscite mon étonnement, je suis à labri dune avalanche. Quadvient-il quand ces sentiments intra mondains sont référés à lexistence du monde et donc à ce qui transcende les « faits » ? Les termes « émerveillement » et « sécurité » subissent alors une dilatation sémantique considérable et se trouvent soumis à un emploi métaphorique. Mais, pour Wittgenstein, nest authentique que la métaphore pouvant faire lobjet dune réexposition « en prose » qui en certifie ainsi le contenu descriptif. Par contre, des expressions telles que « se sentir absolument en sécurité » ne supportent pas de telles traductions : ce sont des métaphores irréversibles, sans équivalents littéraux. En réalité, cette dilatation du sens produit des non-sens. Mais le non-sens ainsi obtenu nest pas nul : son « essence particulière » permet dillustrer une « tendance fondamentale de lâme humaine ». En outre, dans la mesure où ces pseudo-métaphores témoignent précisément de limpossibilité de représenter ce non-sens comme un « fait », elles donnent à voir « ce qui est le plus élevé » dans sa transcendance (en tant quil est véritablement « plus élevé », donc). Cette démonstration négative, ou par défaut, qui se prévaut dun non-sens, cest le miracle. Loin de se soustraire aux limites de lexpérience, le miracle surgit précisément de lexpérience de la limite. Ou mieux encore, il consiste à comprendre léchec comme un signe (cest pourquoi, dans lÉvangile selon saint Jean, le miracle est nommé semeion et non teraton signe et non prodige). Venons-en maintenant, très simplement et au risque même de céder à quelque stéréotype, à la réflexion kantienne sur le sublime. Ce sentiment se manifeste à partir de la propension à saisir dans la nature une image de quelque chose qui est étranger à la nature ; il se confond avec leffort de représentation intuitive des idées transcendantes de la raison. Lexposition sensible de linconditionné semble sétayer sur ces phénomènes empiriques qui conçoivent la nature comme illimitée et toute-puissante : « Limmense océan agité par la tempête », pour sen tenir à la formule fameuse. Mais létai ne supporte pas une charge aussi lourde. Limagination sefforce en vain, mais non moins sans relâche, de donner un aspect mondain à ce qui outrepasse le monde. Sa dilatation progressive ne fait que représenter de manière sensible la catastrophe de la représentation. Or, cest précisément cette catastrophe qui détermine cette « disposition de lâme » que nous pouvons, à bon droit et seulement, appeler sublime. Kant écrit : « Le vrai sublime ne peut se trouver dans aucune forme sensible ; il natteint que des idées de la raison ; celles-ci, quoique toute représentation adéquate en soit impossible, sont justement mises en mouvement et évoquées à lesprit par ce défaut de convenance qui peut se présenter sous une forme sensible. » Comme cétait déjà le cas à propos du miracle, une exposition purement négative de « ce qui est plus élevé » est ici en question. Sublime (ou miraculeuse) est la valeur expressive de la faillite. Alors quelle donne à voir dans ses propres productions lhiatus incompressible qui léloigne des idées de la raison, limagination « nous permet davoir lintuition de la supériorité » de ces mêmes idées. Linsuffisance éprouvée de nimporte quelle image constitue la seule « image » possible de linconditionné : elle lexpose, précisément, comme ce qui demeure irreprésentable. Ou, pour parler comme Wittgenstein, nous ne pouvons nous adresser à Dieu quavec des expressions dont le caractère dépourvu de sens met en lumière le fait que « Dieu ne se révèle pas dans le monde » (Tractatus, 6.432). Toutefois, pour ne pas passer à côté du point décisif, le schéma que nous venons à peine de tracer nécessite un approfondissement qui est aussi une correction. Ce qui est hors de lorbite de la nature, mais dont nous cherchons toutefois une image dans la nature (contemplant le désert infini ou locéan en tempête), nest autre que la totalité de la nature. Cest le monde dans son ensemble qui savère inaccessible pour limagination, bien que celle-ci se déploie à linfini, en concentrant ou en dilatant les phénomènes intra mondains. Ce nest que dans cette perspective que lon peut comprendre la formule lapidaire par laquelle Kant résume son sujet : « On peut décrire ainsi le sublime : cest un objet (de la nature) dont la représentation détermine lesprit à concevoir linaccessibilité de la nature comme une présentation didées » (je souligne). Dans la mesure où aucune image ne nous en permet l« accès », la totalité de la nature sensible renvoie à quelque chose qui transcende la nature, ou, en dautres termes, à quelque chose qui suscite la pensée du supra sensible. La tournure virtuose (ou le cercle vicieux) de la définition kantienne ne doit pas nous échapper. Ce qui permet lexposition est identique à ce qui est exposé : la nature inaccessible est déjà surnaturelle, le surnaturel est encore nature inaccessible. Cest dans cette reproduction du noyau dexpérience lui-même que se fonde lidée de monde. Le monde cest à la fois la totalité du contexte sensible et le milieu supra sensible dans lequel on est introduit uniquement par l« inaccessibilité » de cette totalité. Lidée de monde est amphibie : en se dédoublant, elle garantit indéfiniment la transition de len deçà à lau-delà, du fini à linconditionné. Une telle transition permet à Kant de conclure : « La nature sévanouit devant les idées de la raison. » En tant quelle se tient à lombre du sentiment du sublime, lidée de monde autorise le détachement du monde et, qui plus est, elle y prédispose. Nous reviendrons dici peu sur cette vocation autodestructrice. Mais il nous faudra tout dabord examiner de plus près la pleine convergence entre miracle et sublime.
4. Grandeur et puissance. Pour mieux éclaircir le concept de miracle, Wittgenstein a recours à deux expériences différentes. Lémerveillement à légard de lexistence du monde concerne surtout notre faculté de connaître, ou plus précisément, il sétablit à ses limites. La conviction dêtre absolument en sécurité, « en toute occasion », concerne au contraire notre destin pratique. Cette partition correspond point par point à la subdivision kantienne du sublime en deux espèces fondamentales : le sublime mathématique et le sublime dynamique. Le sublime mathématique, lié à la catégorie de la quantité, cest le sentiment provoqué en nous par limmensité du monde. Considérée dans sa totalité, la nature est « ce qui est grand au-delà de toute comparaison », incommensurable par rapport à la dimension et à la durée des phénomènes sensibles. Kant observe quune « grandeur absolue » (magnitudo et non quantitas) nest « égale quà elle-même », ou, en dautres termes, porte en elle la seule mesure capable den permettre lévaluation. Ce qui signifie que lunité de mesure dune magnitudo incomparable, cest son existence même ou, pour reprendre cette autre expression de Kant, sa « position absolue ». Par rapport à « limmensité de la nature » nous ne pouvons que constater les limites de lensemble de nos calculs, mais en même temps, nous sommes sujets à un sentiment d« émerveillement et destime » nous suggérant, mais seulement de manière négative, « une autre mesure non sensible qui domine cette infinité comme une unité, et devant laquelle tout dans la nature est petit ». Or, la seule « mesure non sensible » capable dembrasser limmensité du monde est le fait même que le monde existe. Le paramètre ultérieur devant lequel « tout est petit dans la nature », cest « la position absolue » de la nature comme totalité. Le sublime dynamique, lié à la catégorie de la modalité, cest le sentiment provoqué en nous par la puissance du monde. Il sagit dune puissance irrésistible, à laquelle nous sommes confrontés et qui nous laisse parfaitement désarmés. En principe, nous sommes impuissants devant les menaces de la nature, les coups du sort ou la douleur. Il se trouve toutefois des occasions au cours desquelles ce qui est redoutable ne suscite pas forcément la peur : « Si nous sommes en sécurité », nous parvenons à contempler avec un certain détachement un raz de marée ou une bataille, en nous élevant pendant quelque temps au-dessus des forces qui nous tiennent ordinairement à leur merci. Le sentiment dont on fait alors lexpérience, où se mêlent la plus grande impuissance et la plus grande maîtrise de soi, révèle pourtant une vérité non contingente : lindépendance du Moi moral par rapport aux conditionnements factuels, sa participation à une « seconde nature supra sensible » dans laquelle lhumanité de notre personne est tenue à labri des contraintes du monde. La sécurité occasionnelle se transforme en sécurité absolue dès lors que nous découvrons « une conservation de soi absolument différente de celle que la nature extérieure attaque et peut mettre en péril ». Émerveillement mathématique, sécurité dynamique. Immensité qui en appelle à lexistence, puissance qui ferme laccès à léthique : lunité ou linteraction réciproque de ces deux aspects constitue, comme nous le verrons, la pierre angulaire de lidée de monde. Que le miracle et le sublime aient une seule et même articulation, doit rester, pour le moment, le fait essentiel. Pour compléter, nous ajouterons quest commune aux deux la familiarité avec le déplaisir, ou plus précisément avec un déplaisir qui porte en soi son contrepoison. Lexpérience miraculeuse ressemble à un choc douloureux : « Tout ce à quoi je tendais [ ] était de donner du front contre les limites du langage . Cest parfaitement et absolument sans espoir de donner ainsi du front contre les murs de notre cage.» Et pourtant, ajoute Wittgenstein, « la tendance, le fait de donner du front, indique quelque chose ! » La ruine au-devant de laquelle va lexposition est en harmonie avec ce que lon voulait exposer ; le choc implique un soulagement. De la même manière, pour Kant, sil est certain qu« il y a quelque chose de terrible pour la sensibilité » dans son affrontement avec linfini (« qui pour elle est un abîme »), la simple disproportion entre celui-ci et celle-là savère bel et bien proportionnée aux idées de la raison. Pourtant, le sublime étant « un sentiment de déplaisir qui provient dun défaut de limagination », il nen procure pas moins aussi une satisfaction ascétique (« un plaisir négatif » écrit Kant), dans la mesure où cette insuffisance met précisément en relief la transcendance de la raison et en chante les louanges.
5. Iconoclastie. Dans les leçons de lEsthétique, Hegel montre la parenté, mais aussi lécart, entre le concept de sublime et la notion ordinaire de miracle. Ses observations permettent de fixer à nouveau dun rapide coup dil les positions de Kant et de Wittgenstein, ainsi que leur consonance précise. Selon Hegel, le sublime exprime « le sentiment de sa propre finitude et de lindépassable distance par rapport à Dieu ». Dans le monde caduc, abandonné à lui-même, il nest rien qui se prête à représenter l« essence positive » de la divinité. Le sublime est iconoclaste. Il interdit et dévalorise toute médiation figurale. Il a son acmé dans la poésie hébraïque qui « voit dans la substance une comme telle, le maître du monde en lopposant à lensemble des créatures ». Déjà Kant avait écrit : « Dans le livre des lois juives, il ny a peut-être pas de passage plus sublime que ce commandement : Tu ne feras pas dimages taillées ni aucun figure de ce qui est dans le ciel. » Et nous avons déjà dit que Wittgenstein ne cesse de signaler le caractère insensé des (pseudo)-métaphores éthiques et religieuses. En outre, Hegel identifie lépicentre du sublime précisément dans cette constatation élémentaire qui, pour Wittgenstein, est source démerveillement miraculeux : « Dieu est le créateur de lunivers. Telle est la plus pure expression du sublime. [...] Le Seigneur, la substance une, sextériorise sans doute, mais par une extension qui est la plus pure, qui est incorporelle, éthérée : cest le mot, expression de la pensée comme dune force spirituelle sur lordre de laquelle tout ce qui existe tombe immédiatement dans un état de muette obéissance. » La parole est, donc, le seul lien humain avec la puissance créatrice infinie de Dieu. Mais ce lien, cest la parole comme faculté, et non comme autant dimages quelle peut construire au fur et à mesure. Or, la parole comme faculté, à savoir le fait même dêtre doté de parole, nest pas moins irreprésentable que lévénement sublime par antonomase : la création. Ainsi lémerveillement pour lexistence du monde déborde constamment en un émerveillement pour lexistence du langage. Ce nest que lorsque le sentiment du sublime a désimbriqué linfini du monde sensible que la possibilité dune exception prodigieuse devient concevable. Hegel écrit : « Dans cette conception qui laisse intacte la marche naturelle des choses et laisse subsister les lois de la nature, le miracle fait pour la première fois son apparition. [...] Dans une atmosphère où les liens logiques se trouvent rompus, à chaque instant, où nulle chose ne demeure à sa place ni ne conserve sa forme, il ny a pas de miracle possible. » Et toutefois, précise Hegel, « on ne peut pas dire que les miracles constituent lexpression spécifique du sublime » : ils annoncent, en effet, lintervention de Dieu dans le monde, tandis que le sublime donne à penser uniquement la disproportion irréductible entre lun et lautre. Mais, dirait Wittgenstein, les faits prodigieux pour lesquels manque encore une explication ne sont pas des miracles authentiques. Dans lacception wittgensteinienne, ce qui est réellement miraculeux, cest seulement ce que Hegel attribue au sublime pour le distinguer du miracle-prodige : « Le sublime proprement dit consisterait donc en ce que lensemble du monde créé apparût dans cette conception, comme fini, limité, ne se soutenant pas par ses propres moyens et ne devant pas sa stabilité à lui-même : il doit être considéré comme un accessoire qui nexiste que pour témoigner de la gloire et de la grandeur de Dieu. » Dans le Tractatus (6.45), le même point de vue est exprimé ainsi : « Le sentiment du monde comme totalité limitée cest le Mystique. » Le Mystique, cest-à-dire, le miracle, cest-à-dire le Sublime.
6. Sublime « Tractatus ». La relation que nous venons dexaminer ne manque pas dintervenir sur la compréhension de ses différents éléments. Lidentité du miracle et du sublime rebondit tant sur Wittgenstein que sur Kant, éclairant différemment les questions posées par chacun deux. Dune part, il faut reconnaître que le thème du sublime constitue à la fois le fil conducteur de tout le Tractatus logico-philosophicus et la clé interprétative de son dispositif rhétorique. Des difficultés et des équivoques naissent du fait que cette uvre, outre quelle analyse la genèse du sublime et sa structure logique particulière, sen trouve être aussi un exemple. Elle montre dans sa propre parabole la disproportion dont elle parle. Le sens de nombre des assertions du Tractatus change sensiblement, selon quon les considère comme des assertions sublimes en soi ou comme des assertions sur lexpérience du sublime en général. Quon prenne, par exemple, le « mode demploi » quasiment proverbial qui conclut, mais aussi discrédite, toute lexposition : « Mes propositions sont des éclaircissements en ceci que celui qui me comprend les reconnaît à la fin comme dépourvues de sens, lorsque par leur moyen en passant sur elles il les a surmontées. (Il doit pour ainsi dire jeter léchelle après y être monté.) Il lui faut dépasser ces propositions pour voir correctement le monde. » (6.54) Wittgenstein décrit ici son livre comme une simple exposition négative d« idées de la raison » : livre sublime, donc. Mais le Tractatus est, en même temps, une réflexion sur l« élan » qui pousse à renouveler sans cesse cette exposition, et sur les formes de son avènement. De ce second point de vue, ce qui compte le plus nest pas tant linadéquation déclarée de la représentation, que les modes de représentation spécifiques dune telle inadéquation (en parlant de ce dont on ne peut dire, de sorte que son caractère ineffable apparaisse évident). Trouver sans cesse une échelle à repousser après y être monté, telle est lexpérience sublime fondamentale. Fondamentale, mais également conclusive : « Ne voit correctement le monde » que celui qui, ayant bien perçu le caractère insensé du Tractatus, en reproduit sans cesse tout le parcours. Dautre part, il faut inclure dans l« Analytique du sublime » kantienne un des aspects qui, selon la Conférence sur lÉthique, permettent de distinguer le miracle. On a vu que Wittgenstein établit une relation intime entre émerveillement pour le monde et émerveillement pour le langage, cest-à-dire entre création et parole : « Dieu le Père a créé le monde, Dieu le Fils (ou la Parole, qui vient de Dieu), cest lÉthique. » Kant, au contraire, est vétérotestamentaire : il laisse de côté le Fils, en naccordant aucune considération au sentiment du sublime qui accompagne leffort de représentation intuitive du langage comme totalité. On admettra toutefois sans difficulté que le contraste des facultés, cest-à-dire le caractère insuffisant de limagination par rapport à la raison, équivaut, sous tous ses rapports, à lirréductible fossé qui sépare ce-qui-se-dit du fait-que-lon-parle. De sorte que la dilatation de limagination est comprise également comme une vaine tentative dexprimer lexistence du langage à travers une succession infinie dassertions. Dans une perspective néotestamentaire, le sublime se réfère à la Parole tout autant quà la Création ; il renvoie tant à lidée de monde quà lidée de langage. Mais ce nest pas tout : puisquils sont formellement identiques et même interchangeables, le sublime mondain et le sublime linguistique peuvent aussi constituer une sorte de chiasme. Dans ce cas, on accède à la pensée de la Création à travers une représentation empirique qui relève plutôt du cadre de la Parole ; et réciproquement : on accède à la pensée du langage à travers une représentation empirique qui relève plutôt du cadre de la Création. En dautres termes, le chiasme sarticule ainsi : phénomènes intramondains qui renvoient négativement, par disproportion manifeste, à lexistence du langage ; phénomènes intralinguistiques qui renvoient négativement, par disproportion manifeste, à lexistence du monde. De prime abord, cette hybridation croisée semble nêtre quune variante insignifiante, un « enrichissement » anodin. Mais ce nest pas du tout le cas. Ce chiasme est appelé à jouer un rôle décisif dès lors quon veut reformuler en termes antimétaphysiques cette « inaccessibilité de la nature » (ou de la Parole), qui constitue larchitrave de lidée de monde (ou, respectivement, de lidée de langage). Cest alors que la version oblique du sublime, à son tour modifiée dans sa forme et son contenu, montre quelle nest pas seulement une chance parmi dautres, mais lavancée nécessaire pour penser le monde sans payer le tribut dun dépassement concomitant du monde. |
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