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MARIO TRONTI |
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Cherchons, derrière les mots, les pensées de Quinzio. À le lire et le relire, on néchappe pas à limpression, forte, que quelques-unes ou plusieurs de ses pensées passées seront nos pensées prochaines. Quinzio avait la voix, la trempe, le physique du prophète. Prophète moderne, impliqué dans lhistoire: comme toujours le prophète, qui est dans lhistoire de son temps, avec le regard qui se projette au-delà. Et non comme lutopiste, qui est extérieur à lhistoire, qui veut être extérieur, qui ne regarde pas «au-delà», mais est «au-delà». Quinzio ne dédaignait pas de dépenser lécriture, son écriture, sur les feuilles des journaux quotidiens, dans les discours quotidiens avec les autres, dans les débats quotidiens sur les problèmes infinis et insolubles provoqués par le choc de la phase avec lépoque. Cétait un militant critique dun temps éternel, vécu, souffert, médité, contrasté. Mon regard sur Quinzio est double. Premièrement: il mapprend ce que veut dire «christianisme». Quelque chose quon réapprend continuellement, toujours du début. Sur ce point, son christianisme pourrait être aussi le mien. Je dis: pourrait. Deuxièmement: je reconnais le tragique dans le religieux, parce que je connais le tragique en politique. Les deux dimensions ont quelque chose en commun. On voudrait quil nen soit pas ainsi. Il en est ainsi. Je parlerai ici de ce deuxième regard. Du premier, je nen suis pas encore capable. Le discours de Quinzio nest pas un discours «politique», pas plus quil est un sentiment «impolitique». Et pourtant la politique, à partir de ses pensées, se sent fortement interrogée, provoquée durement, et rappelée, directement, à un autre ordre du jour. Si la politique est production de futur, prophétie et utopie sont deux modes, différents et contraires, de voir le futur. «Voir», est le mot juste. En politique aujourdhui, on ne voit plus: on regarde, on observe, on analyse, puis on agit, on rivalise, on combat, toujours et seulement subordonné à ce qui est. On accepte ce qui jusque-là a été, on renonce à penser ce qui peut être; len deçà comme lau-delà du présent sont effacés. Quand bien même y aurait-il eu une histoire, elle nest plus là désormais. Pro-feteía: prédiction dun événement futur par ambassade divine. Pro-feteúo: je parle au nom de, au lieu de, Teoú, du Dieu. Mt 2:15: «Ceci, afin que soit accompli ce qui fut annoncé par le Seigneur par la voix du prophète»; 26, 54: «Comment donc saccompliraient les Écritures, lesquelles disent quil doit en être ainsi?» Voici ce que disent les Écritures: quil doit en «être ainsi». Il en est ainsi parce que cela a été prédit. Et prédire, cest faire en sorte que cela advienne. Isaïe 41,22: «Quils savancent et quils nous annoncent ce qui doit arriver! Les choses anciennes, quelles furent-elles? Annoncez-les et nous y prêterons attention. Ou alors proclamez les événements futurs, de sorte que nous puissions savoir ce qui adviendra.» Quinzio sur Isaïe: «Le prophète nécrit pas de livre, mais fait des gestes et dit des mots, simultanément, qui appartiennent à la réalité primaire immédiate dans laquelle nous souffrons et nous jouissons, nous gagnons et nous perdons, nous vivons et nous mourrons, et non à la réalité réfléchie et secondaire constituée par les formes liturgiques ou sapientiales qui réévoquent le passé pour conforter et rendre acceptable le présent [...] La prophétie annonce le futur, non parce quelle est le miroir ou la formule dune réalité déjà donnée, mais parce quelle est le germe des choses quelle-même suscite à ce moment-là [...] Cest pourquoi le discours du prophète est un cri unique, condamné à se répéter et, se répétant, à se transformer en effort oratoire, si et tant que son invocation nest pas entendue. Le langage prophétique est rythmé par la rupture nécessaire pour reprendre son souffle, il est durement et uniformément scandé selon le parallélisme du conforme et du difforme, du déjà accompli et du non encore accompli, du fait de crier ou de se taire, de la désespérance et de la consolation» (Un commento alla Bibbia, Adelphi, Milan, 1991, pp. 257-59). Salut et damnation, espoir et chute, message messianique et passage apocalyptique, un entrelacs chaotique dévénements qui «se succèdent sans cesse», en un éternel retour circulaire. La parole prophétique éclaire cette trame tragique de lhistoire humaine. Les époques qui en font allégrement léconomie dessinent des temps aveugles de futur. Notre temps. Par crainte du déploiement des duretés de lhistoire on vit dans la violence masquée de la chronique. Une des fécondes «inactualités» de Sergio Quinzio est dêtre un penseur anti-Lumières, et donc anti-progressiste. Il écrit dans La croix et le néant (La Croce e il nulla, Adelphi, Milan, 1984, p. 210): «Il est infiniment tard pour mener le combat de Voltaire, les maux dans lesquels nous nous sommes engouffrés ne peuvent plus véritablement trouver de remède, pas même partiel ou temporaire, dans la tolérance. Malgré les flagrantes apparences, nous ne sommes pas menacés par la présomption fanatique de posséder la vérité, comme cétait le cas en dautres époques, mais par la certitude paralysante du caractère radicalement discutable de tout, qui ne laisse pas despace sinon à lindifférence, et donc à un conflit dintérêts masqué mais impitoyable, ou à une vaine et douloureuse excitation pour remplir le vide.» Doù sa vision du moderne, cohérente, discutable, comme «une énorme maladie qui sest développée dans lespace de lévénement eschatologique manqué» (ibid., p. 211). Il y a chez Quinzio une vocation antimoderne qui doit être contenue, contrôlée, quelquefois même prévenue et renversée par lui. Cest ce qui fascine dans sa prise de parole dans le climat hostile du débat contemporain. Cest un point qui marque une limite plus que justifiée de par sa position de recherche. Justifiée en ce sens: que le futur espéré, quil sagisse de celui annoncé par la Parole, ou de celui inconnu de la Science, a échoué de manière retentissante; et dans cet échec tant les concepts théologiques que leur sécularisation dans les catégories du politique ont montré pleinement leur impuissance. Voilà. «Puisque nous restons malgré nous des hommes historiques modernes, nous nous trouvons aujourdhui face au mur de limpossibilité dun quelconque futur. Aucun des modèles dhistoire que nous avons élaborés tout dabord sacrés, théologiques, puis profanes, sécularisés ne tient plus pour nous. Toutes les formes dans lesquelles nous avons pensé le futur comme futur significatif jusquà lidée de progrès de lhumanité, ou de lesprit du monde, ou de la société sans classes sont désormais derrière nous. Cest pourquoi, pour échapper au non-sens, nous nous sommes engagés à ne pas penser au futur, à en dissoudre jusquà lidée.» Tout au plus, nous nous concédons un «futur faible», qui à travers des «ruses post-nietzchéennes» nous rapporte léternité cyclique et immuable de léternel retour. Une autre idée de futur est-elle possible, souhaitable, prophétiquement dicible? «Le futur nest inscrit nulle part dans léternel, dans labsolu, dans le destin de la nécessité, mais il est le risque total dun espace vide à remplir. En tant que tel, le futur a rapport à la volonté, et non à la connaissance. Comme une espérance que lon voit nest pas une espérance (Rom. 8:24), une croyance que lon connaît nest plus une croyance. Rien nassure que le futur voulu par la foi soit possible: mais pas même la différence entre possible et impossible nest garantie, il ny a aucune certitude à propos de ce qui est possible et de ce qui est impossible» (La croce e il nulla, cit. pp. 31-32). Voilà une croyance que lon peut partager, une foi critique, ouverte au doute, non pas sur ses fondements mais sur ses issues, trempée dans lincertitude que ce qui va arriver sera différent de ce qui devait arriver, dramatiquement exposé par son besoin dévénements futurs à la désillusion des choses présentes. Dailleurs Quinzio, dans son dernier itinéraire, depuis Dalla gola del leone (1980) à Mysterium iniquitatis (1995) en passant par La Sconfitta di Dio, nous a accompagné dans la souffrance pour dautres fois déchues et dautres espérances abandonnées. Il faut lire «Le silence de lÉglise» dans Mysterium..., où il fait siennes les paroles de Dostoievski: «Quelles terribles souffrances ma coûté et me coûte encore cette soif de croire, qui se fait sentir dautant plus fortement que mapparaissent les arguments contraires.» Parce que disait-il la souffrance nest pas dans la «mécréance» ou dans le «doute». Il y a ici une séparation banale, élémentaire «psychologique» entre réel et idéal, «entre le réel qui est mis en doute et lidéal au nom duquel la réalité est mise en doute». Mais «pour celui qui croit, la foi est une certitude immédiate». Et «les vrais problèmes, les vraies questions, sont ceux qui éclatent à lintérieur dun horizon de certitudes». Certitude dune foi: si jamais il sagissait de choisir entre la «dure et pesante fides quae creditur» et la «magnifique fides qua creditur qui nous emporte au loin vers lidéal» (Mysterium iniquitatis, Adelphi, Milan, 1995, pp. 92-95). Voilà. Cette dernière fides est celle que lon définira plus tard par un mouvement dutopie et pragmatisme, toujours conjugués «noblement». Mais lautre, la première, la foi à laquelle on croit, est celle qui maintient, essaye de maintenir, aspire à maintenir, tragiquement ensemble, prophétie et réalisme. Explosion de vérité, la prophétie. Vérité révélée. Interprétée pour les hommes de foi. Antique tension humaine vers ce qui va venir, en contraste avec les lois, les règles, les logiques de la modernité. Deux lieux classiques, de regard nécessaire et rationnel porté sur ce fond obscur. Spinoza, Tractatus theologicus-politicus: chap. I, De la prophétie; chap. II, Des prophètes. Pourquoi repart-on de la prophétie et des prophètes dès lors que lon pose le grand problème de la libertas philosophandi? Parce que la liberté humaine civile moderne est un événement qui doit encore arriver. «Une Prophétie ou Révélation est la connaissance certaine dune chose révélée aux hommes par Dieu. Quant au prophète cest celui qui interprète les choses révélées par Dieu à dautres personnes incapables den avoir une connaissance certaine, et ne pouvant par la suite les saisir que par la foi seulement. Prophète en effet se dit chez les Hébreux nabi, cest-à-dire orateur et interprète; mais dans lÉcriture, il semploie toujours pour interprète de Dieu. Ex. 7, 1: Dieu dit à Moïse: Et voici, je fais de toi un Dieu pour le Pharaon et Aaron, ton frère, sera ton prophète.» (B. Spinoza, Tractatus theologico politicus, chap. I, trad. C. Appuhn, GF, Paris 1965). «Les prophètes ont été doués non dune pensée plus parfaite, mais dun pouvoir dimaginer avec plus de vivacité» (ibid., chap. II). Et Hobbes, Léviathan, chap. XXXVI: De la parole de Dieu; des prophètes. «La prophétie nest pas un art, et pas davantage, sil sagit de la prédiction une vocation permanente: cest une fonction exceptionnelle et temporaire confiée par Dieu, le plus souvent à des justes, mais parfois aussi à des méchants.» (Th. Hobbes, Léviathan, tr. F. Tricaud, Sirey, Paris 1971, p. 449). Et on lit en effet en Deut. 13:2-4: «Si surgit entre toi un prophète ou un rêveur qui te propose un songe ou un prodige, et le songe ou le prodige dont il tavait parlé savérant, il te dise: suivons dautres dieux que tu nas pas connus et servons-les, nécoutez pas les paroles de ce prophète ou rêveur: parce que le Seigneur votre Dieu vous met à lépreuve.» Et en Première Épître de Jean 4:1: «Mes chers, ne vous fiez pas à tout esprit, mais examinez les esprits pour connaître sils viennent de Dieu, car de nombreux faux prophètes sont venus au monde.» Spinoza-Hobbes: pas dutopie, et de la prophétie, oui, mais avec mesure. Pour assumer lutopie, les bons sentiments suffisent. Pour adhérer à la prophétie un calcul de vérité est nécessaire. La prophétie nimplique aucune certitude et en même temps ne peut communiquer de doutes. Elle est connaissance, non de ce qui est, mais de ce qui est sur le point dêtre, de ce qui doit exister pour être. La révélation est saisie à travers les signes, et à travers les signes elle est à son tour révélée. Le prophète compose par imagination les signes de Dieu et ceux pour les hommes. Son destin est celui de ne pas être compris. Mais quand il y a un écart du destin, dans létat dexception, alors on assiste à un événement de la grande histoire. Lhistoire prophétique est toujours le fruit de la grande politique. Entre politique et prophétie il y a un subtil voile de complicité insondable. Saisir le signe des temps historiques, est la tâche de la politique. Quand les signes des temps sont absents, il y a une crise politique. Quand ils sont là, mais que la politique ne les saisit pas, il y a une crise historique. Ce nest que lorsque les signes sont là et que la politique les voit et les assume que lon assiste à une des rares époques de changement de monde: Veränderung der Welt. Il est facile de comprendre dans laquelle de ces conditions nous sommes aujourdhui, et dans laquelle nous avons été jusquà présent, et Quinzio avec nous. Mais le haut point historique de la rencontre entre prophétie et politique nous intéresse, celui que Quinzio na pas pu voir, ni nous avec lui. Cherchons-le dans un futur passé. Loccasion nous est donnée par ce livre de Mario Miegge, Il sogno del re di Babilonia. Profezia e storia da Thomas Müntzer a Issac Newton (Feltrinelli, Milan, 1995). Le discours part de Daniel 2, le livre du prophète Daniel écrit au IIe siècle avant J.-C. «Dans la deuxième année de son règne, Nabuchodonosor fit un rêve. Son esprit en fut troublé et il perdit le sommeil. Le roi donna ordre de convoquer les mages, les devins, les enchanteurs et les chaldéens, pour quils rappelassent à la mémoire du roi son rêve.» Mais ceux-ci voulurent dabord que le roi leur fit le récit du rêve pour pouvoir linterpréter. Seul Daniel fut en mesure de dire au roi ce quil avait rêvé. Parce qu«il y a un Dieu dans le ciel qui révèle les mystères et a fait connaître ce qui adviendra à la fin des jours. Ô roi, les pensées qui tassaillirent alors que tu étais sur ton lit concernent le futur». Le roi a eu une «vision». Suit alors le récit de la statue, à la tête dor pur et aux pieds de fer et dargile, et celui de la pierre qui se détache de la montagne, et des règnes qui suivront à partir des morceaux brisés de la statue (Dn. 2:1-45). Miegge relit ce puissant récit mythique en le replaçant comme critère interprétatif des commencements de lère moderne, entre guerres civiles religieuses du seizième siècle et révolution anglaise du dix-septième: quand le lien libre entre prophétie et histoire cède la place au lien nécessaire entre prophétie et politique. Koselleck et Dubois ont lu, théoriquement et historiquement ces passages. (Il faut ajouter M. Walzer, La rivoluzione dei santi, Claudiana, Brescia, 1996). Explosion prophétique et grande transformation. Attente des événements ultimes et perception de la nouveauté du présent. Vergangene Zukunft: cet équilibre entre «espace dexpérience» et «horizon dattente» zwei historische Kategorien comme dit Koselleck «deux catégories historiques», équilibre construit et brisé en un bref, intense, violent, moment politique, entre Réforme et guerre des paysans. Mon idée est que la prophétie explose dans les passages, les sauts, de bouleversement total. Derrière, il y a la mystique et la politique, mystique spéculative et politique révolutionnaire, entre Maître Eckhart et Thomas Müntzer, deux extrêmes qui se touchent, deux points de vue radicaux sur lhomme, vers Dieu et vers les autres hommes. Iusti vivent in aeternum, prêchait le Maître ou, dans un autre serment, Iustus in perpetuum vivet. Mais qui sont les justes? Les voilà, dans un texte qui ne fut pas censuré par hasard par la bulle In agro dominico: «Ceux qui sont tout à fait sortis deux-mêmes et jamais ne soupirent vers ce qui est à eux, quil sagisse de grandes ou de petites choses; qui ne cherchent rien de plus ni au-dessous deux ni au-dessus, ni à côté, ni à lintérieur; qui ne sont plus à la recherche de bien ou dhonneur, ni de douceur de vivre ni de joie, dintimité divine, de sainteté, de récompense et de royaume des cieux! ceux-ci sont sortis de tout ce qui est leur» (Maître Eckhart, «Des Justes» in uvres, Gallimard, Paris, 1942, p. 105). Y répondra le prophète en chef des paysans rebelles: 1524, Exégèse du deuxième chapitre du prophète Daniel, prêchée au château de Allstedt, devant les dignes ducs et protecteurs de Saxe en exercice, rappelé par Miegge, et que Bloch cite abondamment: «On a besoin dun nouveau Jean qui vienne selon lesprit dElie souffler dans les sonores et sensibles trompettes afin quelles retentissent de lardeur que donne la connaissance de Dieu et que ne soit épargné sur cette terre aucun de ceux qui font obstacle à la parole de Dieu.» «Car la pierre arrachée à la montagne sans que la main la touchât est devenu grosse; les pauvres laïcs et les paysans la voient dun regard plus pénétrant que vous. [...] Oui, la pierre est grosse, cest ce que, de longue date, a craint le monde aveuglé. Lors quelle était petite encore, elle a fondu sur lui; quallons-nous faire maintenant quelle est devenue si forte et quincontinent elle a roulé sur les grandes statues et les a réduites en miettes jusquaux vieux pots?» (dans E. Bloch, Thomas Müntzer, théologien de la révolution, trad. M. de Gandillac, UGE, Paris, 1964, pp. 50-51). La littérature apocalyptique moderne a son histoire et ses formes et ses figures spécifiques. Non seulement narration/vision, personnages délibérément faux, époques pré- ou post-datées, langages symbolique et allégorique, limaginatio qui lemporte sur la ratio, mais en plus, rapport direct avec lexégèse révolutionnaire, eschatologie terrestre, au-delà mondain, messianisme politique, récit non pas de la fin du monde mais de la main subversive de Dieu sur lhistoire pour en rabattre le cours, finalement le bras puissant du Magnificat, qui véritablement relève les humbles et abat les dominants. Oui, cest la face cachée, minoritaire, marginale, hérétique de la politique moderne. Si ses mots étaient symboliquement violents, laction contre elle, la répression, ont été matériellement violentes. Il ny a rien à récupérer, mais beaucoup à comprendre. Et peut-être quelque chose à venger. Koselleck: «La genèse de lÉtat absolu est accompagnée dune lutte incessante contre les prophéties religieuses et politiques de toutes sortes. LÉtat sattribue le monopole du contrôle du futur» (R. Koselleck, Futur passé, tr. J. et M.-C. Hoock, EHESS, Paris, 1990, p. 18). LÉtat absolu, cest-à-dire la première forme dÉtat moderne, se préoccupe de réprimer toutes les interprétations apocalyptiques. En tant que fonction anti-ecclésiastique, il assume ce qui a été un des rôles de lÉglise. Le temps historique passe sous le contrôle de la politique moderne. Les expectatives humaines se redimensionnent, se minimalisent, se mondanisent. LÉtat, même en lutte contre lÉglise, devient Église sécularisée. LÉtat Absolu, mais aussi toute la suite de lÉtat moderne, depuis lÉtat libéral jusquà lÉtat démocratique, avec au milieu les solutions autoritaires, rassemble, ou se propose en tout cas de rassembler, le monopole de la force et le monopole de lhistoire. Quand, dans le cours de lère moderne, la politique se fait État, elle agit avec des formes différentes de violence. Et la violence a autant de formes que la domination. Domination et violence cest-à-dire les formes de pouvoir ont pour but la suppression du futur, la gestion de limmobilité et de la répétition du présent. Si lon regarde lissue actuelle de la modernité tardive, les commencements du moderne et ses développements, on voit quune seule force sest trouvée dans les conditions de pouvoir rompre un maillon de cette chaîne. Ce fut une force sociale de classe, héritière de la longue histoire des classes subalternes et en même temps en mesure de devenir elle-même classe dominante. Mais la classe ouvrière ne sest pas donnée une voix prophétique, elle a voulu se donner une apparence scientifique. Les deux choses nétaient peut-être pas incompatibles. Action et pensée ont défini dans les expériences du mouvement ouvrier, pour la première fois dans lhistoire, après la grande expérience chrétienne, deux modalités complémentaires de libre existence humaine. Et tant que la passion de la politique a cohabité avec la rigueur de la pensée, il y a eu de la place pour de grandes espérances. Quand le rapport sest rompu, tout sest écroulé. Le rêve dune chose: que derrière Thomas Müntzer il y ait eu, au vingtième siècle, non pas les paysans allemands mais les prolétaires de tous les pays unis. Le «rêve dune chose» nest pas lutopie mais la prophétie. Si la prophétie explose dans le bouleversement, lutopie intervient dans le changement. Bouleversement total pour lune, changement lent pour lautre. LU-topie, le non-lieu, est la recherche dun autre lieu. Utopie est la forme idéale dune société constituée sur le plan des principes et des valeurs, non pas vue mais prévue, non pas jetée mais pro-jetée. Cest de nouveau, encore, la politique qui se fait État, de optimo reipublicae statu, Thomas More, Nova Insula Utopia. Et en effet. Même quand on a dit: extinction de lÉtat, nous avons dû recourir, pour y arriver, à la plus grande figure de lÉtat. Maintenant cette histoire de lÉtat est à son terme. Et elle a été une grande histoire, par rapport à la misère de la politique actuelle. LÉtat est réduit à un gouvernement, la politique est réduite à une administration. Le nouveau Nabuchodonosor a perdu le sommeil, non pas parce quil a oublié son rêve, mais parce que le rêve na même jamais été rêvé. Et il ny a pas de Daniel, il ny a que des «mages, des devins, des enchanteurs, et des chaldéens». Certes, la grande statue, resplendissante et terrible, est brisée. Les pieds de fer et dargile nont pas tenu. Et la pierre a bougé, sans que personne ne la déplace, elle est devenue montagne. Cette montagne nest pas le Nouveau Règne. Après les Quatre Monarchies, combien y en a-t-il eu encore depuis le IVe siècle? Il y a toujours une Cinquième monarchie, comme don symbolique prophétique. Mais nous vivons dans des temps tels quelle semble sêtre réalisée dans la forme de domination la plus totale, parce que diffuse, intériorisée, librement et démocratiquement acceptée. La politique alternative, après avoir traversé entièrement lhistoire de lÉtat, peut-elle reprendre le contrôle du futur? Ou la politique moderne tombera-t-elle avec lÉtat moderne? Doutes. Recherches. Une chose est sûre. Il faut recommencer à parler, autoritairement, au nom dune partie, au lieu de continuer à parler, de manière subordonnée, au nom de tous. Ernst Bloch, Geist der Utopie, des mots durs, qui auraient plu, à mon avis, à lesprit paisible de Sergio Quinzio: «Parfois la victoire sur le mal peut saccomplir dans un plus grand silence, comme cela arriva au chevalier sur le lac de Constance, victorieux grâce à son aveuglement, comme cela arriva à un niveau plus profond au saint placé dans des situations extraordinaires et victorieux grâce au baiser de la bonté, grâce à une ignorance créatrice. La plupart du temps cependant, lâme doit devenir coupable pour anéantir la mauvaise réalité, pour ne pas devenir encore plus coupable en battant en retraite de manière idyllique, en supportant linjustice avec une patience hypocrite. La domination et le pouvoir en soi sont mauvais, mais il est nécessaire de les combattre également par la force et de se faire impératif catégorique, le revolver à la main...» (E. Bloch, Esprit de lutopie, tr. fr. A.-M Lang et C. Piron-Audard, Gallimard, Paris, 1977, p. 291). Et Spuren: «En effet lhomme est quelque chose qui reste encore à découvrir » (E. Bloch, Traces, tr. fr. P Quillet et H. Hildenbrand, Gallimard, Paris, 1968, p. 29). Les deux dimensions se retrouvent ensemble, comme laction et la pensée, toujours rigoureusement dun point de vue partiel: tout dabord «les ténèbres de linstant à peine vécu», «les ténèbres du hic et nunc»; puis «le savoir non encore conscient», «le pas encore devenu». Ces concepts sont-ils des périphrases de lutopique ou du prophétique? Ils sunifient dans la catégorie du «Pas encore» (Noch nicht) et cette catégorie «entre dans les rêves éveillés de nous tous». Lutopie concrète blochienne est prophétie. Également parce que les deux Principes, le Principe espérance de Bloch et le Principe responsabilité de Jonas, savèrent désormais improposables, dans les conditions actuelles. Il ny a plus de principes, réduits quils sont au misérabilisme des valeurs. Et ce nest pas seulement le religieux, mais aussi le politique qui, réduit à léthique, dépérit et se meurt. Le religieux et le politique, dans leur autonomie respective, sont les deux grandes dimensions existentielles de lhomme moderne. Peuvent-elles se retrouver en soi, pour ce quelles sont ou leur destin est-il celui dêtre toujours subordonné à autre chose? Ici revient la leçon de Quinzio. Elle nous rappelle en effet dans ce mystère quest la condition humaine, non pas son immobilité mais son éternité contingente: cette contradiction qui déchire et ne console pas. La pensée révolutionnaire a manqué dassumer ce problème. Non pas tous mais plusieurs de ses échecs partent de là. Et de là vont être identifiés dautres passages et ouverts de nouveaux gués. Il faut donner à Quinzio ce qui est à Quinzio et rien de plus. Mais une des voies de la politique aujourdhui une et pas la seule est de contenir une vision apocalyptique du futur et une lecture réaliste du présent. Un choix dicté par lépoque, que nous avons défini sans signes des temps. Désormais la grande tactique et la grande politique est toujours grande tactique nest plus autonome, parce quelle na plus à soulever de grandes forces et na plus à faire parler des puissances subjectives. Le passage à travers le point de catastrophe devient alors inéliminable par la vision du bouleversement, et celui-ci à son tour se soulève, si possible, vers de plus ambitieux sommets. Mais après la défaite de Dieu, lattente messianique entre en contradiction avec le passage apocalyptique. «Voici, je viens bientôt!» (Apocalypse 22:7): imprononçable parole prophétique désormais. Cela, Sergio Quinzio le savait et en souffrait. En même temps, il croyait et ne se résignait pas. Quinzio qui lit Daniel. Le livre de Daniel dit -il contient sept visions «qui constituent une seule annonce apocalyptique». Précisément la première vision, celle de Daniel 2, «exprime le caractère involutif de lhistoire. Les civilisations, les empires, les puissances mondaines qui se succèdent à travers les siècles descendent vers le bas et ont une valeur moindre. Toute lhistoire du monde est un hybride répugnant qui devient finalement un mélange chaotique de forces et de faiblesses dans lequel la division, la non-homogénéité, le désaccord pluraliste des éléments est le signe de la décomposition imminente. Le sens de toute cette aventure historique consiste dans sa progression vers la destruction pour que se stabilise le règne de Dieu» (Un commento alla Bibbia, cit., p. 319). Cest notre condition contemporaine: attente sans espérance, vocation sans croyances, foi sans éthique, plus précisément foi politique sans valeurs éthiques, volonté sans possibilité de décision, «parler au nom» dune partie, sans but ultime, mais parce quau moins pour nous, désormais, «il doit en être ainsi». |
1. Je repropose ce texte, déjà paru dans Bailamme, rivista di spiritualità e politica, n° 20, 1996, in memoriam de Sergio Quinzio. Il me semble quil sintègre bien dans le cadre de ce discours. Je le dédie aux voix prophétiques des «moines» don Giuseppe Dossetti, père Benedetto Calati, Pietro Ingrao. |