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MARIO TRONTI |
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CINQ MOUVEMENTS |
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«Écoute, Jacob ... tu dois admettre que si quelquun ta appris quelque chose, ce quelquun cest bel et bien Schmitt» (J. Taubes, La Théologie politique de Paul, Le Seuil, Paris, 1999, p. 145). Affirmation quil faut rapprocher du récit de quand, après une promenade aux alentours de Plettenberg, revenus à la maison, devant une tasse de thé, Schmitt a dit à Taubes: «Maintenant Taubes, lisons LÉpître aux Romains, 9-11» (Ibid., p. 18). Et cest Taubes lui-même qui nous a donné la formule définitive dun rapport correct avec Carl Schmitt: Gegenstrebige Fügung, en accord divergent. Lami Jacob (1923-1987), le rabbin allemand exilé, prêt à dire, mais non pas prêt à écrire. Dans les plis du vingtième siècle, se cache la miraculeuse existence de ces personnages invisibles. Très rares et très réelles présences. Tu les croises dans les livres, ces frères desprit, comme de vieilles connaissances naturelles du destin. Désormais la valeur nest plus que dans cette obscurité, séparation, réserve, refus de comparaître, de la part dexistences solitaires. Ce qui ne fut pas possible alors, dans le siècle des grands contrastes, est devenu nécessaire aujourdhui, dans les années et les mois et les jours des petites confusions. Lorsque tu découvres que Taubes dit de Schmitt: cest un apocalyptique de la contre-révolution, pour dire de lui-même: je suis un apocalyptique de la révolution, tu comprends alors que le cur du problème a été touché par la flèche de la pensée. «La science de lapocalyptique implique une attitude passive par rapport aux événements de lhistoire. Toute uvre active saffaiblit. Le destin de lhistoire universelle est prédéterminé, et il est inutile de vouloir lui résister. Le style apocalyptique utilise essentiellement le passif. Dans les apocalypses, personne nagit, mais tout advient plutôt [...] Le style de lapocalyptique, que lon trouve également chez Marx, se fonde sur la piètre confiance propre à lhomme. La longue période de mésaventures, les désillusions répétées, le pouvoir écrasant du mal, lénorme colosse du règne démoniaque terrestre, feraient perdre, dans lapocalyptique, lespoir en quelque salut que ce fut, si celui-ci dépendait de la volonté et du bon plaisir des hommes. Cest en ce sens que lon peut parler dun déterminisme pour le moins méconnu, à lintérieur de la structure conceptuelle de lapocalypse marxiste. Marx aussi voit agir dans lhistoire des forces supérieures, sur lesquelles lindividu ne peut avoir aucune prise; et, utilisant la terminologie mythologique de son temps, il les définit comme des forces productives» (J. Taubes, Escatologia occidentale, Adelphi, Milan, 1997, p. 581). Manière pour le moins originale de lire Marx. Après tout, après deux guerres mondiales, après la Shoah et la Bombe, il avait ses raisons. Les a-t-il encore aujourdhui? Lhorizon de luvre de Marx, revu dans la politique du vingtième siècle, a subi une catastrophe apocalyptique. Il ne faut pas se laisser distraire par les remuements grotesques avec lesquels sest accompli leffondrement du socialisme. Le tragique de cette histoire était dans ses commencements, et dans ses développements, une lutte antidéterministe désespérée contre le pouvoir terrible de forces productives, évoquées mythologiquement par la profondeur de processus humainement incontrôlables. Cest en cela que tient la raison ultime et décisive de la rencontre, impossible et nécessaire, entre Marx et Schmitt. Tous deux voient se dresser devant eux la force inattaquable dune raison historique ennemie et ils cherchent les moyens du conflit avec elle à ce niveau. Et plus ils tirent la grandeur tragique de cette tâche de lanalyse réaliste de la situation de lépoque, plus ils sont contraints de radicaliser les extrêmes de la décision politique. Deux formes de pensée agoniste, «polémique»: non seulement laction pratique, mais la recherche théorique comme guerre. Deux points de vue à partir de positions contraires, à des fins différentes, avec la même méthode, contre le même problème: capitalisme-modernité, lhistoire qui le porte, la politique qui sy oppose. Lun Prométhée, lautre Épiméthée. Et aussi dix-neuvième siècle et vingtième siècle. Derrière Marx, Hegel, derrière Schmitt, Weber. Marx est le Weber du prolétariat, tout comme Weber est le Marx de la bourgeoisie. Et Taubes dit de Weber quil est la synthèse entre Marx et Nietzsche. Nous y voilà; cest de cette synthèse quil faut repartir. Dans ce quadrilatère intellectuel dix-neuvième-vingtième siècles, cent pour cent allemand, Marx-Nietzsche-Weber-Schmitt, il y a Ein feste Burg ist Unser Gott, pour reprendre les termes des Chorals 302 et 303 bwv. Du haut de ces murs, repousser lattaque des intelligences artificielles ennemies de 2001. Avec Carl Schmitt: en accord divergeant. Avec Karl Marx en convergeant désaccord. Cest le sentiment intérieur du théoricien de la politique, enfant du mouvement ouvrier, à la fin du vingtième siècle, après la défaite de la révolution. Entre Marx et Schmitt, un rapport de complémentarité historique naturelle. Impossible, au vingtième siècle, de lire politiquement Marx sans Schmitt. Mais lire Schmitt sans Marx nest pas non plus possible historiquement, parce que, sans Marx, Schmitt nexisterait pas. «Il était antibolchevique dit Taubes [...] Il aurait aussi bien pu être léniniste, mais il avait létoffe pour devenir le seul antiléniniste important» (La théologie politique de Paul, cit., p. 146). Il ne lest devenu que par la pensée. Devenir quelque chose de politique uniquement par la pensée est un destin quil partage avec dautres. Marx et Schmitt, ensemble, nous ont redonné das Kriterium des Politischen, à partir du moment où ce critère, après Lénine, sétait peu à peu perdu. Ensemble, en effet, ils composent le nouveau nom de lami-ennemi. Notre Marx, seul contra hostem, a survécu dans le siècle. Il a eu besoin de ce nouvel ennemi public pour découvrir ce qui ne pouvait être découvert au dix-neuvième: lautonomie du politique. Le vingtième siècle cest la politique réalisée, la politique moderne parvenue à son accomplissement, sans possibilité aucune dun au-delà de soi. Le mouvement ouvrier, allant au-delà de lui-même, gardien de son propre héritage de luttes et dorganisation, aurait peut-être pu porter avec lui, à labri des puissances de lhistoire, la politique. Il fallait une tout autre puissance sociale, dotée de pensée stratégique et de force matérielle. Ce nest que dans le social quil y a une possibilité de continuité. Les classes qui meurent ne se consument jamais entièrement. Des racines de plusieurs siècles ne sarrachent pas en quelques jours ou en quelques années. Laristocratie, à sa manière, a survécu au capitalisme. Et en Angleterre, jadis la mère, et aujourdhui la grand-mère, du moderne, tout aristocrates quelles soient, ont fait, comme nous lont enseigné des recherches précises, les révolutions bourgeoises. La jeune bourgeoisie, en tant que dépositaire de lesprit du capitalisme dans lâme humaine, na pas été de reste: il a suffi quelle senracine faiblement dans des pays anciens, pour résister avec sa raison historique aux violences de la politique, et pour démontrer que ce nest pas elle qui mérite de mourir mais bel et bien ceux qui la voulaient mettre à mort. La politique au contraire, est liée à la contingence, à loccasion, au moment, au passage. La société, cest lhistoire longue. La politique, lhistoire courte. Et pourtant la longue durée peut être interrompue ou pliée ou déviée par lirruption du saut dans linstant de la période brève. Cest la force de la politique, sa subjectivité-volonté, qui est toujours un seul et même avènement irrationnel au cur des milles raisons de lhistoire. Lère des guerres, de la confrontation directe, du contraste polaire, du monde divisé, de la société divisée, de la politique-conflit nous a contraint à faire nos comptes, à nous mesurer avec la pensée ennemie, dans une implication émotive qui comprenait appartenance et refus, exclusions et échanges. Une condition inédite, à mon avis, de la recherche intellectuelle, et en tout cas un état dexception pour la théorie politique. À celui qui na pas vécu cette époque manque quelque chose. Et ce nest pas le sens tragique de la lutte qui fera défaut. Il sacquiert, pour celui qui y est disposé, avec les désillusions de lexpérience. Ce qui manque plutôt cest cette forme de pensée polémique, qui tarrête sur la contradiction insoluble, en contact direct et immédiat avec la polarité négative irréductible, qui devient à la fin une partie de toi contre laquelle tu dois combattre ou avec laquelle tu dois traiter. Au vingtième siècle, Marx a proprement incorporé Schmitt. Parce que révolution et contre-révolution, apocalyptique révolutionnaire et contre-révolutionnaire, révolution ouvrière et révolution conservatrice, cest-à-dire la grande politique du vingtième siècle, a non seulement occupé tout le territoire des options possibles, en les radicalisant en choix de vie, mais les a tellement directement renvoyées lune à lautre que ce qui était au milieu, la démocratie libérale, a subi une longue et juste période de position culturelle subalterne. Le révisionnisme historique, comme toutes les positions réactionnaires cohérentes, contient un germe de vérité, qui doit être dévoilé. Il devait être accompagné dun révisionnisme philosophique. Mais cela ne pouvait venir que de la gauche, de même que celui historique ne pouvait venir que de la droite. La pensée de la politique a eu lopportunité de rompre les schémas orthodoxes rigides de la tradition marxiste. Cétait, en substance, lopération Marx-Schmitt. Ce qui a manqué, cest le courage expérimental de lassumer pour en éprouver les conséquences pratiques. Le nud non résolu du problème cest le rapport avec la modernité. Voilà lhéritage de recherche intellectuel que lhistoire du mouvement ouvrier dépose sur le terrain de possibles et improbables perspectives néo-révolutionnaires. La modernité nest pas seulement aujourdhui, comme le croit vulgairement le sens commun de notre époque, une porte grande-ouverte sur un futur virtuel. La modernité est également une accumulation de matériau du passé, civilisations ensevelies, villes effacées, pierres éparses. Elle nest pas seulement innovation futuriste, elle est une histoire traversée. Nous vivons une modernité tardive: où lélan du technologique à venir cohabite avec le besoin dune archéologie du moderne. Si lon ne reconnaît pas cette ambiguïté de la modernité, son être Welt von gestern outre que future of the world, le rapport avec elle comme problème nest pas établi. À sa manière, le mouvement ouvrier lavait affronté et résolu: à travers lapproche marxiste, il sétait déclaré comme partie du moderne, son fruit et son héritier, en mesure dutiliser de manière partisane le passage de lhistoire en faveur dun processus démancipation humaine. Cest ce que furent ses luttes, cest ce que voulurent être ses formes dorganisation, cest ce que prétendait être la prise du palais dhiver russe, et jusquà la construction du socialisme à ses débuts. Ce projet a échoué. Et avec lui également lidée du développement comme progrès, cette idéologie antipolitique de la modernité, que le capitalisme triomphant sest approprié aujourdhui, ramassant ainsi dans la poussière les drapeaux abandonnés par la classe ouvrière. De lautre côté, la solution du problème avait été trouvée dans la démonisation du moderne, à travers lessentialisation de la technique, où catholicisme romain et métaphysique de la mort de Dieu dinspiration protestante se produisaient en une sainte alliance contre le siècle. Lantimodernisme ne fut pas celui des solutions totalitaires. Celles-ci furent plutôt lexpression explicite dun morceau dâme et dune réalité structurelle de la civilisation moderne. Lantimodernisme fut plutôt celui des cultures qui au début eurent espoir en ces solutions comme autant darmes décisives contre leur ennemi. Ce qui explique ladhésion initiale de figures intellectuelles au profil aristocratique à lirruption plébéienne, fasciste et nazie. Projet également, comme lautre, qui se conclut par un échec. Ce siècle est le siècle de léchec des projets de réformes intellectuelles et morales, de quelque côté quelles soient venues. La solution finale victorieuse a été celle des processus matériellement objectifs: quils aient été démoniaquement totalitaires ou angéliquement démocratiques importe peu désormais. À la fin, lhistoire moderne a vaincu, grâce à son double visage ambigu, qui ne fut jamais reconnu, mais qui a fonctionné pour soi, sans nêtre jamais utilisé pour autre chose. La défaite aura été celle de la politique, qui na pas adapté sa propre duplicité à lambiguïté de la modernité, pratiquant celle-ci comme terrain, au lieu de la combattre comme adversaire. Cette disposition à saisir théoriquement le signe essentiel de la double modernité existait de manière séparée, tronquée, chez Marx et chez Schmitt. Carlo Galli a raison de reporter luvre de Schmitt du contexte allemand particulier des années vingt-trente, à une contextualisation époquale de généalogie de la politique, comme caractère originaire du politique moderne. De manière analogue, luvre de Marx nest pas reconductible au capitalisme manchesterien anglais de la moitié du dix-neuvième, mais elle investit plutôt un horizon de généalogie de léconomie politique, comme caractère originaire de léconomie moderne. Seule la complémentarité de ces deux dispositifs nous donne la complexité ambiguë tout entière de la modernité. Ces uvres comprises ensemble nous donne à lire lissue du vingtième siècle, du premier et second vingtième siècle, réécrivant le grand thème fondateur du moderne, conflit et ordre, dans le langue du siècle qui dit: la révolution et les formes. «[...] La généalogie de Schmitt est une remontée ou une redescente à lorigine de la politique moderne. Cest en effet dans les concepts et dans les institutions politiques spécifiquement modernes que Schmitt voit à luvre, comme moments originaires, tant la perception du désordre radical que la contrainte à la production dordre artificiel; tant la contingence que lexigence de forme» (C. Galli, Genealogia della politica, Il Mulino, Bologne, 1996, p. xii). Modernité «à deux visages»: processus de sécularisation dun côté, point de catastrophe, à lorigine et à la fin, de lautre. Comme pour Marx: développement capitaliste au milieu, mais au début il y a la violence de laccumulation originaire et, à la fin, le Zusammenbruch du système du fait de contradictions fondamentales insolubles. Selon Marx, dailleurs, ce sont les hommes qui font lhistoire, dans des conditions bien déterminées, les hommes et non pas lhomme, cest-à-dire les classes, dans leurs luttes entre elles, et les partis comme nomenclature des classes, et les gouvernements comme comités daffaires des classes. «Pour Schmitt, laction politique [...] concerne uniquement le souverain, le point dans lequel le logos moderne, la pensée stratégique de lordre rationnel, se concentre si intensément quil se nie lui-même: de lindividu isolé et de ses stratégies on ne peut sattendre quà des désordres, ou en tout cas, ineffectivité, tandis que lénergie des masses exige en tout cas dêtre mise en forme» (C. Galli, Genealogia, cit., pp. xxiii-xxiv). Sans écarter toutes les différences que Galli énumère (pp. 52-56), lopération Marx plus Schmitt donne une somme de pensée supérieure à la portée des deux entreprises scientifiques associées entre autres dans une malchance politique immédiate, cest-à-dire dans la disproportion abyssale entre contribution théorique et expérimentation pratique. Mais nier laffirmation de Niekisch, selon laquelle «la réponse de Schmitt est la réponse bourgeoise au concept marxiste de lutte de classe» et affirmer au contraire que «la réponse de Schmitt est une réinterprétation du conflit de classe, à lintérieur dappareils catégoriels radicalement éloignés de ceux marxistes» (Ibid., pp. 54 et 55) veut dire que Karl und Carl ne donnent peut-être quensemble cette «herméneutique tragique du moderne», la seule capable de rendre compte aujourdhui du passage de crise époquale de la lutte de classe. La crise de la raison politique moderne est dans ce contexte. Schmitt croise un certain marxisme critique et hérétique du vingtième siècle, entre Sorel et Benjamin, moins, malheureusement celui du jeune Lukàcs et de Korsch, mais on sent battre surtout dans ses uvres de formation le coup de bélier de la présence de Lénine. Et la belle lecture quen fait Carlo Galli mérite quon la rapporte entière : «Ce qui dans la pensée de Lénine a fasciné Schmitt nest certainement pas la perspective de lextinction de la politique, qui pour Schmitt tient de la puissance moderne de la technique, mais plutôt le moment de la révolution et du commandement politique prolétarien, dune forme politique qui, malgré tout, se constitue grâce à lextrême intensité polémique qui est à son origine; la dictature du prolétariat le passage hyperbolique à lextinction de la politique lui semble contenir (bien plus que la médiation discursive bourgeoise) un embryon de la conscience que la politique est connotée par une intensité autonome de tout autre milieu de lexistence» (p. 47). Le fait que louvriérisme italien des années soixante ait à son tour croisé dans les années soixante-dix la présence de luvre de Schmitt a donc des motivations plus profondes que celles que Galli lui attribue. Il faudrait revenir sur cette aventure intellectuelle dans un autre cadre. Il est vrai quil y eut au début lambition pratique dextorquer à Schmitt le secret de lautonomie du politique pour le remettre, comme arme offensive, au parti de la classe ouvrière. Mais ce ne fut que la raison naïve de la rencontre. Et a hoste consilium voulait dire bien plus que faire la distinction entre forme révolutionnaire et contenus réactionnaires dune pensée. Non, le rapport à établir avec Schmitt ne voulait pas être le même que celui de Marx avec Hegel. Plus avançait, contextuellement, la crise de la lutte de classe et la crise de la politique moderne, et plus devenaient évidents deux processus la fin du mouvement ouvrier et la fin du politique moderne le rapport avec Schmitt devenait plus étroit, plus intense, plus intériorisé. La reconnaissance dans le caractère schmittien du «penseur existentiel et non existentialiste», chez qui la contingence, tant mieux si elle était tragique, devient le Grund de la décision, la tienne et celle de ceux de ton bord, a été un passage stratégique dun parcours intellectuel, qui venait de loin et prévoyait daller loin. La reconnaissance était, devenait, précisément celle du caractère originaire du politique, de la «politique comme puissance originaire», qui, je le répète, impliquait, dans un rapport, beau par ailleurs, toi-même, ton existence concrète et la vie historique de la partie du monde, de la société, de la pensée, à laquelle tu sentais que tu appartenais. Schmitt, «apocalyptique de lacte», était lintervention de lennemi qui brouillait les fils du modèle scientifique marxien, tout comme Lénine avec sa «révolution contre Le Capital», et il tobligeait à remettre en jeu ta présence intellectuelle, en cherchant désespérément les traces perdues dune «apocalyptique par le bas», guidée. Aventuriers de la pensée, certes. Cela vaut toujours mieux que des universitaires du bon sens dominant. Schmitt a écrit: «Seul celui qui connaît sa proie mieux quelle ne se connaît elle-même peut conquérir» (Ex Captivitate salus, Adelphi, Milan, 1987, p. 41). Connaître celui que lon combat mieux quil ne se connaît lui-même. Cest la méthode, non pas tant pour le battre mais pour être autonome par rapport à lui. Le sonder, pour ne pas devenir son subalterne. «Ne pas parler de lennemi avec légèreté. On est classifié à travers son propre ennemi.» Ne pas viser son anéantissement. «Tout anéantissement nest quun autoanéantissement. Lennemi au contraire cest lAutre. Souviens-toi de la grande proposition du philosophe: le rapport avec soi-même dans lAutre, tel est le véritable infini» (Ibid., p. 92). Der Feind ist unsre eigne Frage als Gestalt: telle est la clé de reconnaissance non seulement de la pensée de Schmitt, mais aussi de celle de Marx. Marx, qui avec linstrument moderne des luttes de classe découvrait les lois de mouvement du capital. Schmitt, qui redécouvrait la décision politique du Leviathan moderne contre le Behemoth des guerres civiles mondiales. Schmitt, qui même sil ne connaissait pas toute luvre de Marx, reconnaissait lessence de la position marxienne. À laquelle il opposait son opinion. Révolution/contre-révolution est le grand conflit, la grande guerre de lépoque, qui est immédiatement derrière nous, le passé non pas dune illusion mais dune réalité. Illusion est lidée tranquillisante que cet affrontement na jamais eu lieu, ou pire, quil naurait jamais dû avoir lieu. Dans le contexte, Marx renvoyait en avant, au nihilisme du vingtième siècle, Schmitt reportait en arrière, au traditionalisme du dix-neuvième. Deux grandes saisons, elles aussi complémentaires. Riches, non pas tant de suggestions pour comprendre ce qui sest passé, que des visions du futur qui déchirent notre présent. À travers la philosophie de lÉtat de la contre-révolution de Maistre, Bonald, Donoso Cortés Schmitt a compris le vingtième siècle, et surtout ses aboutissements, bien plus que nont pu le comprendre la social-démocratie et la démocratie libérale ensemble. La compréhension du contraire est la manière la plus profonde dautocompréhension. Saisir lautre position extrême sert à définir la radicalité de sa propre position. La radicalité sert pour anticiper ce qui, bien avant son propre temps, doit venir. Donoso Cortés et Tocqueville ces deux existences extraordinairement présentes ensemble sur le champ dun passage crucial de lhistoire moderne, avant et après la guerre civile européenne de 1848 sur la trace de Schmitt, devraient être lus ensemble. Deux grandes anticipations, arrachées au dix-neuvième vers le vingtième, qui à elles seules racontent la grandeur de deux formes, opposées et complémentaires de pensée politique. Celle par laquelle se conclut le Livre premier de la Démocratie en Amérique (1835) : «Il y a aujourdhui sur la terre deux grands peuples, qui partis de deux points différents, semblent savancer vers le même but: ce sont les Russes et les Anglo-Américains [...] eux seuls marchent dun pas aisé et rapide dans une carrière dont lil ne saurait encore apercevoir la borne. LAméricain lutte contre les obstacles que lui oppose la nature; le Russe est aux prises avec les hommes. Lun combat le désert et la barbarie, lautre la civilisation revêtue de toutes ses armes ... Leur point de départ est différent, leurs voies sont diverses; néanmoins chacun deux semble appelé par un dessein secret de la Providence à tenir un jour dans ses mains les destinées de la moitié du monde» (uvres complètes, tome I, 1, Gallimard, Paris, 1961, pp. 430-431). Et lautre forme de pensée, celle de Donoso Cortés dans le Discours sur lEurope du 30 janvier 1850 (voir Il potere cristiano, Morcelliana, Brescia, 1964, pp. 90 sqq.). Il y a la grande prophétie selon laquelle la révolution aurait éclaté plus facilement à Saint Petersbourg quà Londres. Donoso revenait dun séjour à Berlin, mais son discours ne concerne pas la Prusse mais la Russie. Cest de là que vient le nouvel ennemi de la civilisation européenne: de la rencontre possible entre socialisme révolutionnaire et politique russe. Schmitt, dans un essai de 1927, résume ainsi ce qui est, selon lui, la plus déconcertante des anticipations constructives de Donoso: «La révolution dissoudra surtout les armées permanentes; puis le socialisme étouffera tous les sentiments patriotiques et réduira toutes les conflits à celui entre propriétaires et non-propriétaires; ensuite, quand la révolution socialiste sera parvenue à tuer tous les sentiments nationaux, quand les peuples slaves suniront guidés par la Russie, quand en Europe ne subsistera plus que le conflit entre exploiteurs et exploités, alors sonnera la grande Heure de la Russie et avec elle la grande punition pour lEurope.» Cette punition sera longue et ne finira pas par exemple avec la seule décadence de lAngleterre. «Les Russes en effet ne sont pas semblables au peuple des Germains, qui dans la période de migration des peuples renouvelèrent la civilisation européenne; dans son aristocratie et dans son administration, la Russie est tout autant corrompue que le reste de lEurope; après sa victoire, le venin de la vieille Europe coulera dans ses veines, de sorte quelle mourra et tombera en putréfaction» (C. Schmitt, Donoso Cortés interpretato in una prospettiva europea, Adelphi, Milan, 1996, pp. 63-65) Et voilà ! Processus ambigu, contradictoire, non pas simplement progressif, de centralisation et de démocratisation de lhumanité, finis Europae, déclin de lOccident, entrevu depuis deux points de vue contrastés, dune critique libérale anticipée de la démocratie et dune inépuisée et inépuisable conception chrétienne de lhistoire. Tous deux, le français et lespagnol, interprètes-anticipateurs de cette Kritik der Zeit, dans l«acceptation spécifiquement allemande du mot kritik», qui depuis Kierkegaard et Burckhardt jusquà Troeltsch, Weber Rathenau, Spengler, prend forme dans la seconde moitié du dix-neuvième, traverse le début du vingtième et sarrête, sépuise et sécroule devant la grande crise de la politique avec laquelle tristement décline notre siècle. En 1971, Schmitt écrivait: «Karl Marx pouvait encore admettre que la superstructure idéologique (dans laquelle entrent les concepts de droit et de légalité) se développe quelquefois plus lentement que la base économico-industrielle. Le progrès contemporain na plus le temps ni la patience. Il renvoie au futur et induit des expectatives croissantes, quil dépasse lui-même par de nouvelles expectatives toujours plus grandes. Mais son expectative politique parvient à la fin de tout le politique. Lhumanité est entendue comme une société unitaire substantiellement déjà pacifiée; il ny a plus dennemis; ils se sont transformés en partners conflictuels (Konflitpartners); à la place de la politique mondiale doit sinstaurer une police mondiale» (Avant-Propos à lédition italienne des Catégories du politique, Il Mulino, Bologna, 1972, p. 25). Karl Marx et Carl Schmitt sont une archéologie politique du moderne plus que ne le sont Niccolò Machiavelli et Thomas More. Ceux-ci, léternité moderne les a accueillis, inoffensifs, dans le paradis de la culture. Ceux-là, elle les a précipités, maudits, dans lenfer de la politique. |
1. N.d.t. Abenländische Eschatologie, (1947), Matthes & Seitz, München 1991. |