éditions de l'éclat, philosophie

MAZZINO MONTINARI
«LA VOLONTÉ DE PUISSANCE » N'EXISTE PAS

Chapitre précédentSommaireChapitre suivant


N.d.t.


Patricia Farazzi, Michel Valensi

1.

« Tant qu’il ne fut pas possible aux chercheurs les plus sérieux d’accéder à l’ensemble des manuscrits de Nietzsche, on savait seulement de façon vague que La Volonté de puissance n’existait pas comme telle […] Nous souhaitons que le jour nouveau, apporté par les inédits, soit celui du retour à Nietzsche. » Gilles Deleuze & Michel Foucault, « Introduction générale » à l’édition des Œuvres philosophiques complètes de Friedrich Nietzsche, établie d’après les manuscrits par Giorgio Colli et Mazzino Montinari, simple feuille volante glissée dans Le Gai savoir, Gallimard, Paris, 1965.

Trente ans plus tard, la réédition de La Volonté de puissance par le même éditeur répond péremptoirement aux vœux de Gilles Deleuze et Michel Foucault : le “retour à Nietzsche” ne viendra pas encore. Une nouvelle fois, raison sera donnée aux faussaires. Une nouvelle fois, raison sera donnée à la “raison économique”.

 

2.

Sous le titre « La Volonté de puissance » n’existe pas, nous avons voulu rassembler – sur la suggestion de Paolo D’Iorio – quatre essais de Mazzino Montinari, traitant diversement des problèmes posés par l’édition des écrits de Friedrich Nietzsche et portant plus particulièrement sur la question de La Volonté de puissance. Si ces essais ne prétendent pas apporter directement la preuve de la non-existence d’une œuvre de Nietzsche intitulée La Volonté de puissance, ils constituent néanmoins des documents de première main sur ce sujet et devaient être présentés au public francophone.

La preuve irréfutable, sans appel, de la non-existence d’une œuvre de Nietzsche intitulée La Volonté de puissance a été publiée en 14 volumes (un volume reste à paraître) dans sa version française sous le titre : Édition critique des Œuvres philosophiques complètes établie d’après les manuscrits originaux de l’auteur et comprenant une part de textes inédits, par Giorgio Colli et Mazzino Montinari, Gallimard, Paris, 1967 sq. On comprendra dès lors pourquoi il nous était difficile de la faire figurer ici dans notre dossier.

 

3.

Pour Giordano Bruno, les astres et les planètes étaient des animaux. Il faut croire que pour d’aucuns, qui s’apparentent plutôt à ceux qui brûlèrent le Nolain, l’histoire est un monstre docile, et toute falsification, toute malversation, lui est nourriture. À la lecture de certains textes de Nietzsche, on perçoit vite sa vision de l’histoire. On apprend aussi très vite, en s’y perdant bien des fois, à quelle hauteur et avec quelle intensité il pensait. Si l’on garde, en ce siècle finissant, un respect pour la pensée, on peut chaque jour, avec une inquiétude grandissante, observer à quel point elle fait défaut, et à quel point Hannah Arendt était dans le juste quand elle en remarquait l’absence dans le regard vide et inhumain d’Eichman. Que la pensée de Nietzsche, au titre d’une Volonté de puissance falsifiée, puisse être liée de quelque façon au Troisième Reich, n’est-ce donc pas d’abord une injure à la pensée elle-même ?

 

4.

Par ces quelques mots, volonté de puissance, Nietzsche n’a jamais donné une quelconque recette pour un quelconque mouvement politique. La volonté est pensée, pluralité de sentiments, libre arbitre, intériorité. « La contrainte, l’oppression, la résistance, le trouble, sentiments qui accompagnent immédiatement l’acte de volonté » (Par-delà bien et mal, § 19) Mais surtout la volonté s’accompagne d’elle-même : on ne peut contraindre l’autre à vouloir. La distance, le combat intérieur, l’ironie libératrice, où en a-t-on vu l’expression dans la masse d’adhérents au national-socialisme ? Un homme qui aboie et un chien qui obéit font-ils preuve de “volonté” ? Thucydide, dans L’Histoire de la guerre du Péloponnèse (iii, 82), dit : «Pour justifier des actes considérés jusque-là comme blâmables, on changea le sens des mots.» Le «triomphe de la volonté» n’aura pas échappé à cette règle.

Aujourd’hui on peut fabriquer à peu près n’importe quelle information, et certains s’acharnent avec obscénité à faire disparaître et à nier le pire crime commis contre l’humanité, injuriant la mémoire de plus de six millions d’individus. Alors que ces absurdes personnages se donnent droit de cité et que d’aucuns font du remous autour d’eux, au nom de la liberté d’expression, il est d’autant plus urgent d’éloigner Nietzsche de ce bourbier, avant que les mêmes ou d’autres ne l’y entraînent, croyant y verser les mots d’un philosophe et donner par là-même un sédiment nouveau à la fange. «Les porcs prennent plaisir de la boue plutôt que de l’eau pure. » (Héraclite, 14[A 22] Colli).

 

5.

Ce qui manqua face au nazisme, ce qui manqua cruellement et tragiquement, c’est précisément la volonté, celle d’un peuple qui se laissa réduire en masse. La volonté et la pensée étaient, en ces « sombres temps », du côté de toute résistance. Mais l’acharnement destructeur d’Élisabeth Förster-Nietszche n’avait eu de cesse que l’œuvre de son frère ne fût trahie. Lui qui parlait, dans Par-delà bien et mal, d’arracher son masque au langage, s’est retrouvé parmi ceux qui appliquèrent aux mots des masques inédits, sournois, et élaborèrent la plus immonde des rhétoriques. Lui qui avait parlé de l’Allemagne avec dureté et violence, appliquant à ses compatriotes les pires qualificatifs, se retrouva parmi les soi-disant prophètes de sa suprématie. Les falsifications dont il a fait l’objet n’y sont pas étrangères. Primo Levi, dans son appendice à l’édition de 1976 de Se questo è un uomo, cite Nietzsche comme l’un des prophètes de l’orgueil nationaliste, cet orgueil qu’Hitler utilisa à son profit. Cela signifie donc que même pour un écrivain, et dans ce cas précis, un témoin et un survivant, Nietzsche reste tel que la propagande l’a laissé en héritage aux générations futures. Comment rétablir les œuvres de Nietzsche dans une vérité ? Peut-il être question de « vérité » face à l’immonde? « Il est difficile de dire la vérité car elle est vivante et elle a un visage qui change avec sa vie» écrit Kafka. La vérité est dans le monde, elle est là en continuité. Si elle était une chose, alors une chambre à gaz serait vérité. L’est-elle ? Non. Elle est ce qui détruit la vérité, qui détruit ce visage changeant de la vie, ces points dans le lointain, qui se rapprochent doucement, vivent et revivent dans un geste, un regard, une maladresse, une silhouette, une ombre. Face à ces silhouettes, ces ombres, face à la vérité de toutes ces individualités détruites, face au récit vrai d’un être revenu d’entre les morts, les falsifications d’un texte philosophique peuvent sembler bien dérisoires.

« Maintenant nous avons le livre, écrit Colli dans ses carnets posthumes, et nous ne pouvons nous servir que de ce succédané. Nous devons même nous en servir, de façon à ce qu’il ne se révèle pas être autre chose qu’un succédané. » Mettre en lumière les falsifications de ce “succédané”, n’est-ce pas d’abord éviter celles plus graves de l’histoire, qui tendraient à effacer définitivement ces silhouettes et ces ombres, afin de conserver « l’incomparable individualité originelle de l’expression humaine, qui seule est vivante » (Colli)?

La faiblesse de Nietzsche était son honnêteté, une honnêteté bizarre qui le poussait à tout dire, à tout écrire. Mais si une ombre de vérité existe et peut encore être sauvée, qu’elle protège de son ombre les temps à venir. Les individus ne sont pas si nombreux, et avec qui pourrions-nous compter quand la horde se rassemble ?

 

6.

Thucydide rapporte encore que les Corinthiens avaient l’habitude de s’accorder la victoire « dès lors que leur défaite n’était pas totale » (vii, 36). Ils élevaient à la hâte un trophée, pour un combat à peine livré, pour une victoire éphémère ou tout simplement usurpée : amas de boucliers, de lances, d’armes et d’armures de ceux qui moururent au combat, accumulés par les plus couards d’entre les survivants. Les flèches auraient-elles cette faculté inestimable de ne tuer que les braves ? s’étonne un Athénien (IV, 40).

La Volonté de puissance ressemble à l’un de ces trophées factices, trompeurs, dressés à la hâte, au passage de deux siècles, avec les restes maquillés et pêle-mêle d’un Nietzsche mort au combat et déchiqueté par la « canaille » (Ecce Homo, « Pourquoi je suis si sage », § 3), pour clamer haut et fort – trop haut et trop fort – la victoire mensongère des seuls usurpateurs.

De tels trophées ont la vie dure, en tant qu’ils font oublier – en le commémorant – ce pour quoi ils se dressent. Aussi a-t-on le plus souvent confondu Nietzsche avec cette accumulation de phrases tronquées, démembrées, fautives. Et son nom et son œuvre n’ont plus signifié que tromperie, mensonge, malversations. Giorgio Colli et Mazzino Montinari se proposaient de rétablir une authenticité. La seule authenticité des textes. Mais voulait-on affronter cette incontournable authenticité ? Ne lui a-t-on pas toujours préféré la rapide et fausse popularité d’un nom mêlé à tous les bavardages ? De plus, un étrange syllogisme semble avoir fonctionné : Nietzsche = Volonté de puissance ; Volonté de puissance = tromperie ; Nietzsche = tromperie. Et ce n’est pas le moindre paradoxe du travail exemplaire accompli par Colli et Montinari, qui expliquerait également pourquoi, avant même d’être mené à terme, il est aujourd’hui bafoué par ceux-là même qui s’étaient engagés à le diffuser en France.

Déjà Le Livre de poche avait republié en 1991 une version de La Volonté de puissance, présenté par celui qui allait devenir sous peu le mousquetaire de bistrot de la grande “distribution” philosophique. Sa récente lecture de Mein Kampf, auquel il trouve peu à redire du point de vue de l’antisémitisme, laisse présager de la manière dont il a pu lire Nietzsche, et la densité de platitudes imbéciles de la courte préface qui accompagne cette réédition confirme que les critères “éditoriaux” qui ont présidé à cette réédition sont aussi triviaux que le slogan du loto non sportif : C’était pas cher – le texte est dans le domaine public – ; c’était pas difficile – d’ailleurs on y est arrivé – ; et ça peut nous rapporter gros – quid tum ?

Mais que l’éditeur de la « Colli-Montinari » propose aujourd’hui une réédition de La Volonté de puissance, publiée par F. Wurzbach en 1935, sous le prétexte que ce [faux] livre « a représenté une étape effective dans la réception, la lecture et l’interprétation de Nietzsche », méritait une réaction, fût-elle donquichottesque. Oserait-on suggérer au préfacier anonyme de cette réédition de retirer plutôt de la vente toutes lesdites « lectures et interprétations » de Nietzsche, dès lors qu’elles se sont appuyées sur un texte qui n’existait pas, à commencer, par exemple, par les deux volumes du Nietzsche de Martin Heidegger ? Demonstratio ab absurdo [Pause].

 

7.

Éditeurs ! « toujours menteurs, bêtes méprisables, gloutons paresseux ! » (Epiménide 8 [A 1] Colli).

 

Chapitre précédentSommaireChapitre suivant
 
éditions de l'éclat   titres   auteurs   collections   nouveautés  recherche   librairies   lyber    contact