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MAZZINO MONTINARI |
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Critique du texte |
2. N.d.e. Cf. le fragment 23 [63] de 1876-1877, où lexpression « Wille zur Macht » apparaît pour la première fois, et les fragments 4 [239], 7 [206], 9 [14] de 1880-1881. 3. N.d.e. Sur la confrontation philosophique de Nietzsche avec Afrikan Spir et Gustav Teichmüller, je me permets de renvoyer à Paolo DIorio, « La superstition des philosophes critiques. Nietzsche et Afrikan Spir », Nietzsche-Studien, 22 (1993), pp. 257-257-294. 4. FP 40 [53] Août-septembre 1885 : « Contre le mot phénomènes [Die Erscheinungen]. N.B. Lapparence [der Schein] au sens où je lentends, est la véritable et lunique réalité des choses ce à quoi seulement sappliquent tous les prédicats existants et qui dans une certaine mesure ne saurait être mieux défini que par lensemble des prédicats, cest-à-dire aussi par les prédicats contraires. Or ce mot nexprime rien dautre que le fait dêtre inaccessible aux procédures et aux distinctions logiques : donc une apparence si on le compare à la vérité logique laquelle nest elle-même possible que dans un monde imaginaire. Je ne pose donc pas lapparence en opposition à la réalité, au contraire, je considère que lapparence cest la réalité, celle qui résiste à toute transformation en un imaginaire monde-vrai. Un nom précis pour cette réalité serait « la volonté de puissance, ainsi désignée daprès sa structure interne et non à partir de sa nature protéiforme, insaisissable et fluide. » Soulignons une nouvelle fois que nos compilateurs nont pas jugé bon non plus dintégrer ces fragments dans leur pot-pourri. 5. N.d.e. Cf. infra la note 9. 6. N.d.e. Naturellement lappareil critique dOtto Weiss na pas été republié dans les éditions successives : ni en 1926, dans la reprise de lédition canonique dans le cadre de lédition Musarion (dans laquelle La Volonté de puissance était éditée par Friedrich Würzbach), ni a fortiori dans la nouvelle compilation que Würzbach a préparé en 1935 pour Gallimard. 7. N.d.e. Il sagit du cahier W II 5, publié dans lédition Colli-Montinari comme groupe 14 du printemps 1888. 8. N.d.e. Dans la description des manuscrits de 1888 (OPC, XVI, p. 425), Montinari revient sur limportance de ce cahier et sur le manque de fidélité avec lequel il a été publié dans la Großoktavausgabe : « Notons que ces fragments sur la Naissance de la Tragédie (dans lesquels Nietzsche parle de lui-même à la troisième personne) ont été publiés sans soin et sans rigueur (la plupart du temps amputés) en partie dans la prétendue Volonté de puissance, et en partie dans le volume XIV de la Großoktavausgabe, de sorte que leur sens théorétique est absolument perdu. » 9. N.d.e. Dans son commentaire aux uvres complètes, («Genèse des uvres », OPC, VIII, p. 414 sq.) Montinari observe, à propos de cette deuxième tentative dorganisation du matériau de la Volonté de puissance, que « de tout cela, les éditeurs de la Volonté de puissance ne tinrent pas compte dans leur compilation systématique, et Otto Weiss ne jugea pas même utile dy faire référence dans son édition commentée ». En outre, il insiste sur le fait que Le Cas Wagner ne provenait pas de ce matériau, comme le soutenait la sur de Nietzsche : « La longue querelle autour de la principale uvre philosophique en prose de Nietzsche naurait jamais pu avoir lieu si les uvres quil publia ou dont il prépara lédition à partir de 1886, navaient été présentées sous un jour trompeur par les premiers éditeurs du Nietzsche-Archiv. Du simple fait de lédition objective des manuscrits de Nietzsche, rien ne justifie laffirmation de la sur de Nietzsche qui déclare (dans la préface de la deuxième édition canonique de La Volonté de puissance en 1906) que Par-delà bien et mal, ne serait pas autre chose quun « morceau de la grande uvre théorétique que Nietzsche avait eu lintention décrire dès 1883 ». [Également dans la préface à la première édition de La Volonté de puissanceP Elisabeth Förster-Nietzsche écrivait que « cet exposé fera comprendre comment tous les ouvrages de Nietzsche, depuis Par-delà le bien et le mal jusquau Crépuscule des idoles, sont plus ou moins en rapport direct avec son uvre capitale, et comment la Transmutation constitue le fonds général duquel se détachent tous les ouvrages du philosophe, le but vers lequel tendent tous ses efforts ». (Nous citons lédition Sautet qui a eu le mérite de donner en traduction française et de diffuser en collection de poche les pages fondamentales dans lesquelles Elisabeth fait montre, de manière éclatante, de toute son incompétence philologique.)] Bien quavec un peu plus de circonspection, Otto Weiss, dans son commentaire à la reprise de la seconde édition canonique dans le cadre de la Großoktavausgabe (1911), exprime le même point de vue lorsquil écrit que tous les écrits de 1888 se détachèrent successivement de lédifice principal dune uvre systématique, La Volonté de puissance. En somme, pour lex-Nietzsche-Archiv, à partir de 1886, Nietzsche aurait peu à peu vidé son trésor de pensées par des publications partielles successives. Cest également le point de vue dun des critiques les plus attentifs de lex-Nietzsche-Archiv, August Horneffer, pour lequel (1906) Nietzsche nétant pas capable daccomplir une synthèse philosophique se serait laissé gagner par le démon de limpatience et aurait publié (ou préparé pour la publication) entre 1886 et 1888, au moins sept ouvrages, au lieu de se consacrer à lélaboration de son uvre systématique. Cest une manière plate, superficielle et aprioriste de considérer lactivité littéraire de Nietzsche. Plate, parce que la richesse de ce que Nietzsche a laissé dans ses manuscrits est masquée et annulée dans un soi-disant magma chaotique de pensées fragmentaires ; superficielle, parce quelle part du singulier principe selon lequel ladite synthèse systématique nétait pas possible pour une nature aphoristique telle que Nietzsche ; aprioriste, parce quelle prête à Nietzsche lintention continue décrire une soi-disant uvre principale, pour lui reprocher ensuite les différentes distractions et impatiences qui len auraient dissuadé. Même la conclusion dHorneffer reprise par son frère Ernst en 1907 dans sa polémique avec Peter Gast et Elisabeth Förster-Nietzsche, après la nouvelle édition de La Volonté de puissance est faussée par de tels présupposés, quand bien même exprime-t-elle une exigence juste en soi. Pour August et Ernst Horneffer, en effet, la seule manière possible de publier les manuscrits consiste à renoncer à tout ordre systématique et à les reproduire tels que Nietzsche nous les a laissés ; toutefois, le lecteur se trouverait ainsi en présence dun chaos. Et cest ce préjudice du chaos, ce désir de démontrer que Nietzsche nétait pas une nature aphoristique, la manière préconçue de comprendre un système, qui poussèrent les éditeurs de La Volonté de puissance à la compilation selon les intentions de Nietzsche. Une fois encore comme sur toutes les autres questions débattues à cette époque , amis etennemis de lex-Nietzsche-Archiv acceptaient en réalité des prémisses identiques, dans ce cas le préjudice sur la systématicité. Les manuscrits de Nietzsche, par contre, parlent un tout autre langage, tout à fait clair, même pour ce qui concerne la manière dont doivent être considérées les uvres de 1888 : ils nous racontent leur naissance » OFN, VI***, pp. 462-463. 10. N.d.e. Nietzsche séjourna pour la première fois à Turin du 5 avril au 5 juin 1888. 11. N.d.e. « Comme, par exemple, ce qui deviendra ensuite le chapitre « Le problème Socrate » dans Le Crépuscule des idoles, ou encore la transcription au propre des notes sur La Naissance de la tragédie, dont il ne nous reste plus que le fragment 17 [3], ou encore le fragment 17 [4] Pour lhistoire du concept de Dieu utilisé plus tard, avec des modifications, dans LAntéchrist » (M. Montinari, « Les manuscrits de Nietzsche » in OPC, XIV, p. 426). 12 N.d.e. Il sagit du septième séjour à Sils-Maria. Nietzsche y resta du 6 juin au 20 septembre 1888. 13. N.d.t. « Le reste est ... uvre posthume !» À la fin du dernier chapitre de son premier grand livre sur la pensée des Sages de la Grèce (Nature aime se cacher (1948) tr. fr. P. Farazzi, Léclat, Combas, 1994, p. 318), Giorgio Colli, reprenait cette formule dHamlet, à propos de ce qui devait succéder au platonisme : « Lathanasia [immortalité] du Banquet a été un songe fugitif. Il [Platon] na pu sexprimer dans lapparence de manière apollinienne, comme ses prédécesseurs: la fin nest pas sereine. The rest is silence ». Ce final de Montinari serait-il un clin dil à lami et au maître ? Cest ce que nous nous plaisons à imaginer, voulant également suggérer quavec Nietzsche, comme avec Platon, « un autre monde séteint ». 14. N.d.t. Cf. infra la note 13 du chapitre 4. |
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1. Lorsquon parle de « volonté de puissance » à propos de Nietzsche, on fait référence tout dabord à lun de ses philosophèmes, puis à son projet littéraire, et enfin à la compilation de fragments posthumes connue sous ce titre et publiée en 1906 sous sa forme ultime, aujourdhui encore canonique, par Heinrich Köselitz (alias Peter Gast) et Elisabeth Förster-Nietzsche, la sur du philosophe. La définition de la volonté de puissance, ébauchée dès 1880, à partir des réflexions sur le « sens de la puissance », dans Aurore et dans les fragments posthumes antérieurs ou contemporains2, est développée dans la deuxième partie dAinsi parlait Zarathoustra, et plus précisément dans le chapitre « De la domination de soi » qui date de lété 1883. « Partout où jai trouvé du vivant, jai trouvé de la volonté de puissance ; et même dans la volonté de celui qui obéit, jai trouvé la volonté dêtre maître. [ ] Et la vie elle-même ma confié ce secret : Vois, ma-t-elle dit, je suis ce qui doit toujours se surmonter soi-même. [ ] Et toi aussi, toi qui cherches la connaissance, tu nes que le sentier et la piste de ma volonté : en vérité, ma volonté de puissance marche aussi sur les traces de ta volonté du vrai ! Il na assurément pas rencontré la vérité, celui qui parlait de la volonté de vie, cette volonté nexiste pas. Car : ce qui nest pas, ne peut pas vouloir ; mais comment ce qui est dans la vie pourrait-il encore désirer la vie ! Ce nest que là où il y a de la vie quil y a de la volonté : pourtant ce nest pas la volonté de vie, mais [ ] la volonté de puissance. Il y a bien des choses que le vivant apprécie plus haut que la vie elle-même ; mais cest dans les appréciations elles-mêmes que parle la volonté de puissance ! » Et un recueil de sentences de lautomne 1882 souvre par cette phrase (5[1]) : « Volonté de vie ? Moi, jai trouvé à sa place toujours et uniquement la volonté de puissance. » 2. Cette description, qui date des années 1882-1883, restera valable pour Nietzsche jusquà la fin. La volonté de puissance, ou volonté de domination, ou encore volonté de possession, cest la vie même : partout où il y a vie, il y a volonté de puissance. Elle nest pas un principe métaphysique, comme la volonté dexister ou volonté de vivre de Schopenhauer ; elle ne se « manifeste » pas, elle est simplement une autre manière de dire la vie, de définir la vie, qui est pour Nietzsche un rapport entre le fort et le faible, mais elle est surtout volonté de dépassement de soi, dans lêtre vivant se mettant soi-même en situation de danger « par amour pour la puissance ». Et la « volonté de vérité » (que Nietzsche avait appelé précédemment, à partir dAurore, « passion de la connaissance ») est également volonté de puissance en tant que « volonté de rendre pensable tout lêtre », qui doit se plier à lhomme de la connaissance, sassujettir à lesprit, pour en devenir le miroir, limage réfléchie. Cest ce quont fait les créateurs de valeurs de « ce que le peuple croit être le bien et le mal » : ce sont eux qui, avec leur volonté de puissance, ont remis les valeurs, comme patrimoine de croyances morales, entre les mains de ce que Nietzsche appelle le « peuple ». 3. Après avoir rappelé, certes sommairement, ce que Nietzsche entendait par lexpression « volonté de puissance », il nous faut maintenant nous pencher sur le projet littéraire, cest-à-dire sur la question de savoir dans quelle mesure Nietzsche a eu lintention décrire une uvre intitulée « La volonté de puissance ». Le titre apparaît pour la première fois dans les manuscrits de la fin de lété 1885. Il est annoncé par une série de notes immédiatement antérieures, à partir du printemps de cette même année. Il faut pourtant souligner dès à présent, pour ne pas créer de fausse perspective, que le thème de la « volonté de puissance » se» se trouve mêlé à dautres dans les fragments posthumes, et que le titre même dès sa première occurrence nest pas le seul vers lequel Nietzsche oriente ses méditations. Le sens historique, la connaissance comme falsification qui rend possible la vie, la critique de la tartuferie moderne, la définition du philosophe comme législateur et expérimentateur de nouvelles possibilités, la prétendue grande politique, la caractérisation du « bon européen », etc. : tous ces thèmes, parmi dautres encore, font lobjet de développements dans les cahiers et carnets de cette époque. Les carnets posthumes de Nietzsche, sous leur forme authentique, se présentent dans leur ensemble comme un journal intellectuel, ce quils sont véritablement. Un journal dans lequel sont consignées toutes les tentatives délaboration théorétique, les lectures (presque toujours sous forme dextraits), mais aussi les ébauches de certaines lettres et les titres des uvres en projet accompagnés de leurs différents plans. Ce quil ne faut pas perdre de vue à la lecture, cest le caractère provisoire de toutes ces notes, leur complexité, mais surtout le fait quelles constituent une unité. Concernant les titres et les plans, nous pouvons dire que nous trouvons, le plus souvent, des titres provenant de notes précédentes, mais également, des titres isolés, témoignant dune intention qui na pas encore été concrétisée ; de même que lon trouve aussi des titres liés 1) à des annotations ou 2) à un autre titre, ou encore 3) ne témoignant daucune relation, ni avec les annotations voisines ni avec un autre titre. Lunité tient en tout cas à cette atmosphère tendue, typique de lébauche, qui doit être considérée telle quelle se trouve dans le manuscrit et savère réfractaire à toute velléité de systématisation ou volonté de système, en tant quelle est une pensée en devenir. Et si nous isolons provisoirement une pensée, fût-elle centrale, telle que la « volonté de puissance », et un projet littéraire ayant pour titre « La volonté de puissance », ce sera par simple commodité dexposition et en dernière analyse pour démontrer quune telle opération finit nécessairement par éclairer faussement luvre de Nietzsche, si on ne la relativise pas, en la replaçant toujours dans le contexte organique que jai précisément nommé « pensée en devenir » de toutes les méditations philosophiques et de tous les projets littéraires de Nietzsche. 4. Il nest pas inutile de rappeler, dans ce cadre, un titre qui remonte à lépoque de la composition de la quatrième partie dAinsi parlait Zarathoustra. Dans un cahier de lété-automne 1884, nous trouvons (26 [259]) : Philosophie de léternel retour Tentative dune inversion de toutes les valeurs La préface à cette « Philosophie de léternel retour », intitulée « La nouvelle hiérarchie » ou « De la hiérarchie de lesprit », est esquissée « en opposition à la morale de légalité ». Dans ce texte (26 [243]), Nietzsche parle dune « hiérarchie des créateurs de valeurs (en rapport avec lactivité dinstituer des valeurs) » cest-à-dire : les artistes, les philosophes, les législateurs, les fondateurs de religion, les « hommes supérieurs » (en tant que « gouvernants de la terre » et « créateurs de lavenir », qui finissent par « sannihiler » eux-mêmes). Tous ceux-là sont considérés comme des « ratés » (ce qui est évidemment une anticipation du thème conducteur du quatrième Zarathoustra). Cette préface culmine dans la description de la « sagesse dionysiaque » : (Sagesse dionysiaque). La force suprême de sentir comme nécessaire (valant de revenir éternellement) tout ce qui est imparfait, souffrant, sentiment puisé dans un surplus de force créatrice qui ne peut que se briser toujours de nouveau et qui choisit les chemins les plus difficile et les plus téméraires (Principe de la plus grande sottise possible, Dieu comme Diable et symbole de témérité). Lhomme jusquici comme embryon où se pressent toutes les puissances formatrices Raison de sa profonde inquiétude le plus créateur en tant que le plus souffrant ? Quelques pages plus loin, Nietzsche développe une problématique de la volonté de puissance : la volonté de puissance dans les fonctions de lorganique, en rapport au plaisir et au déplaisir, dans ce quon appelle laltruisme (amour maternel et amour sexuel), et il soutient que la volonté de puissance se trouve aussi dans la matière organique (26 [273, 274]). Suit lébauche de la philosophie de léternel retour en tant que telle, dans laquelle les doctrines de léternel retour du même, de linversion de toutes les valeurs et de la volonté de puissance sont mises tour à tour en relation. La pensée de léternel retour du même est la « pensée la plus lourde» ; pour pouvoir la supporter, une « inversion de toutes les valeurs » est nécessaire. Mais en quoi consiste cette inversion ? Nietzsche répond : que lon ne se réjouisse plus de la certitude, mais de lincertitude, que lon ne voit plus des « causes et des effets » mais une « création continue », que lon se donne la volonté de puissance à la place de la volonté de survie, que lon ne dise plus, avec humilité, « tout est seulement subjectif », mais « cest aussi notre uvre, soyons en fiers ! » (26 [284]). La préface à la philosophie de léternel retour apparaît successivement sous différents titres (les plus importants sont : « Le nouvel illuminisme », et « Par-delà bien et mal »), jusquà ce que, la référence à cette philosophie étant déplacée dans le sous-titre, elle prenne un nouveau titre principal : « Midi et éternité. Une philosophie de léternel retour » (26 [293, 297, 298, 325, 465]). Dès lors et pour longtemps, LInversion de toutes les valeurs napparaît plus dans les projets de titre. « Le Nouvel illuminisme » et « Par-delà bien et mal » deviendront peu après les parties principales dun nouveau plan intitulé : « Léternel retour. Une Prophétie. » A la fin de ce plan, se trouve une partie consacrée à léternel retour sous le titre : « Le marteau du grand midi » (26 [58, 80, 82]). 5. Au début 1885, lachèvement du Zarathoustra, par la publication à compte dauteur dune quatrième partie, fut des plus confidentiels. En effet, cette dernière partie ne fut tirée quà quarante exemplaires, dont seul un petit nombre fut adressé aux amis et aux connaissances proches le vide se faisait toujours plus grand autour de Nietzsche. Depuis le début de 1884, Nietzsche sétait trouvé engagé dans un long contentieux avec son éditeur Ernst Schmeitzner, pour essayer de récupérer ses livres et une partie de ses maigres droits dauteur. À lautomne de cette même année, Nietzsche caressait encore lidée de se représenter publiquement comme poète. En témoigne une ébauche de lettre, inconnue jusquà présent, envoyée à Julius Rodenberg, rédacteur de la Deutschen Rundschau. Les années 1885-1886 sont caractérisées par de nombreuses tentatives pour trouver un éditeur qui soit prêt à la fois à acquérir le stock restant de ses uvres précédentes publiées par Ernst Schmeitzner et à publier ses nouveaux écrits. La solution ne fut trouvée quà lété 1886 : son premier éditeur, Ernst Wilhelm Fritsch, se porta acquéreur des écrits précédents, depuis La Naissance de la tragédie jusquau troisième Zarathoustra, et Nietzsche décida de publier ses nouveaux écrits, à ses propres frais, chez léditeur Constantin Georg Naumann de Leipzig. Ces préoccupations concernant son uvre ne doivent pas être oubliées ni surévaluées si lon veut juger les différents projets littéraires présents en si grand nombre dans les manuscrits de cette période. La réélaboration dHumain, trop humain, que Nietzsche entreprit au printemps et à lété 1885, doit être comprise, à mon avis, dans loptique dune nouvelle volonté de se représenter au public. Cette impulsion vers la communication publique est attestée par les ébauches précédentes et parallèles à la tentative de réélaboration dHumain, trop humain, dans lesquelles Nietzsche sadresse aux Allemands et aux « bons Européens », sans oublier les nombreux plans dune nouvelle uvre zarathoustrienne (le plus souvent sous le titre « Midi et éternité »). Indépendamment de lévidente réélaboration des aphorismes dHumain, trop humain, il serait faux toutefois de répartir cette grande quantité dinformations entre les différents projets éditoriaux. Cest le contraire qui est vrai : Nietzsche parvient, dans le cours de ses réflexions, à des titres et des ébauches déterminés qui concernent, si lon peut dire, avec une même légitimité, lensemble de ses notes, chaque fois dun point de vue littéraire (mais aussi philosophique) différent. Les projets sont interchangeables, ils se suivent et éclairent chaque fois lensemble des notes à partir dune intention déterminée. Lunité à défaut du caractère systématique, au sens traditionnel de la tentative de Nietzsche ressort de la totalité des notes posthumes, qui doit, pour cela même, être présentée sous sa forme authentique et non systématique. 6. La lecture des fragments, tels que Nietzsche les a écrits, donc chronologiquement et dans leur désordre apparent, nous donne un aperçu très révélateur du mouvement de sa pensée. Les plans éparpillés çà et là, fonctionnent, au contraire, comme autant de pauses périodiques. Ils témoignent dune prise de conscience à lintérieur de cette tension que ressent également le lecteur qui tente de suivre le devenir de la pensée de Nietzsche, son « cercle labyrinthique » (pour reprendre une expression dEckhard Heftrich). La pensée, dont on peut dire quelle est le support de toutes les notes de cette période, est celle de léternel retour, et la multiplication des plans zarathoustriens (qui ne furent pas tous développés) démontre en tout cas la centralité de cette pensée, dont Zarathoustra dans la troisième partie apparaissait déjà comme lannonciateur. Quand nous lisons dans un cahier de lété 1885 : « Zarathoustra ne peut rendre heureux quaprès avoir dabord établi la hiérarchie. Dabord elle est enseignée » (35 [71, 73]), il faut comprendre : la pensée de léternel retour ne peut rendre heureux quune fois la hiérarchie réalisée. Ce qui explique pourquoi, dans lébauche de 1884 évoquée plus haut, la « philosophie de léternel retour » comme tentative dune inversion de toutes les valeurs, était introduite par une préface sur la nouvelle hiérarchie, la hiérarchie de lesprit. Pendant la réélaboration dHumain trop humain, nous trouvons même parmi les notes, comme correspondant ultérieur à léternel retour, la « Philosophie de Dionysos ». La tentative dun livre pour esprits libres fait faillite. Du travail diligent de cet été-là proviendront plus tard de nombreux aphorismes pour Par delà bien et mal, en particulier ceux où est annoncé le dieu tentateur : Dionysos (aph. 295). Il faut également signaler que le dernier aphorisme (1067) de la compilation dElisabeth Förster-Nietzsche et Peter Gast est tiré de ce même matériau. Notons la chronologique arbitraire : ce fragment (38 [12]) date de juin-juillet 1885, cest-à-dire dune époque où Nietzsche navait pas encore envisagé décrire une uvre portant ce titre . Mais ce nest pas dans loptique dune inversion de toutes les valeurs et de léternel retour que nous trouvons lébauche dans laquelle, pour la première fois, La Volonté de puissance apparaît comme titre dune uvre projetée par Nietzsche. Comme nous lavons déjà dit, ce titre apparaît dans un carnet daoût 1885 (39 [1]) : La Volonté de puissance Essai dinterprétation nouvelle de tout événement. par Friedrich Nietzsche. Laccent ici est déplacé : dans les notes qui suivent ce titre, Nietzsche reconduit lalimentation, la reproduction, ladaptation au milieu, lhérédité, la division du travail à la volonté de puissance comme dernier fait qui peut être certifié (39 [12]). La volonté de vérité, la volonté de justice, la volonté de beauté, la volonté daider les autres toutes ne sont que volonté de puissance (39 [13]). Suivent une ébauche de préface (39 [14]) et une introduction (39 [15]). Dans la première, Nietzsche propose une interprétation du monde qui ne dépende pas de la morale (parler de lois de la nature revient pour lui à transposer des représentations morales dans la nature), sur la base de lélévation de lhomme représentée par lathéisme ; mais, ajoute-t-il, Dieu cest-à-dire linterprétation morale du monde est réfuté ; le diable qui est lexpression populaire dune interprétation immoraliste de la réalité ne lest pas. Dans lintroduction, au contraire, Nietzsche sarrête sur un autre thème destiné à devenir central dans les plans postérieurs de luvre sur la volonté de puissance : il souligne en effet que ce nest pas le pessimisme (qui est en fin de compte une forme dhédonisme) qui représente le plus grand danger, mais l« absence de sens », la « Sinnlosigkeit » de tout événement. Linterprétation religieuse a dépéri, suivie par linterprétation morale, mais soit les penseurs modernes ne sen rendent pas compte, soit ils ne veulent pas ladmettre et continuent, tout en étant athées, comme Schopenhauer, à donner un sens moral au monde. La morale et Dieu, pourtant, se soutenaient lun lautre, et la chute de lune entraînera nécessairement celle de lautre. Nietzsche se propose dinterpréter le monde de manière « immorale », de sorte que la morale passée ne savère être quun cas particulier dune interprétation globale (qui, plus encore quimmorale Nietzsche met dailleurs ce mot entre guillemets , sera extra-morale). (Notons au passage que ces deux derniers fragments ne seront pas publiés dans la compilation dElisabeth Nietzsche et Peter Gast !). 7. Dans le cahier suivant, nous trouvons un schéma dans lequel le thème de l« absence de sens » a déjà été intégré. Ce schéma a un caractère systématique, très général, que Nietzsche na jamais adopté dans ses livres (40 [2]) : La Volonté de puissance Essai dune nouvelle interprétation de tout événement. (Préface sur la menaçante absence de sens [Sinnlosigkeit]. Problème du pessimisme). Logique Physique Morale Art Politique. La nouvelle interprétation de tout événement se spécifie peu après dans une régression de la pensée, du sentiment et de la volonté vers les appréciations de valeur. Celles-ci, à leur tour, correspondent à nos instincts, lesquels sont réductibles à la volonté de puissance, fait ultime auquel on peut remonter (ou descendre). Dans la préface qui restera inachevée, on peut lire : « Sous le titre, qui nest pas inoffensif, de Volonté de puissance, une philosophie nouvelle va prendre la parole ou, plus exactement, la tentative dune interprétation nouvelle de tout événement : dune manière qui, bien entendu, reste provisoire, nest quun essai, une préparation, un préalable à la position du problème, un prélude au sérieux qui requiert des auditeurs choisis et initiés, ce qui dailleurs va de soi comme pour tout ce quun philosophe dit publiquement. » (40 [50]) À ce propos, il faut remarquer lopposition consciente à la métaphysique pessimiste de Schopenhauer, qui remonte à lextrait du Zarathoustra, cité en ouverture de cet essai, dans lequel Nietzsche avait opposé la volonté de puissance à la volonté de vivre. Il sagit maintenant dune interprétation qui, selon Nietzsche, ne constitue pas une explication. La comparaison avec Gustav Teichmüller et Afrikan Spir, et leurs volumes respectifs Die wirkliche und die scheinbare Welt [Le monde réel et apparent, 1882] et Denken und Wirklichkeit [Pensée et réalité, 1877], est une partie constitutive des méditations nietzschéennes sur la théorie de la connaissance, qui sopposent à la dévaluation dudit monde de lapparence, dévaluation qui constitue la racine du pessimisme3. Dans le fragment 40 [53], Nietzsche précise que pour lui nexiste aucune Erscheinnungen («apparence », « phénomène ») opposée aux essences des choses, il ne veut pas que la « volonté de puissance » soit comprise comme un noumène. Pour lui, lapparence ne soppose pas à la « réalité » ; au contraire, lapparence est la réalité qui ne se laisse pas transformer en un monde de la vérité imaginaire, lapparence dans sa multiplicité et richesse est inaccessible aux procédés et aux distinctions de la logique. Un nom précis pour cette apparence-réalité ajoute Nietzsche pourrait être « la volonté de puissance », qui serait une définition dune telle réalité de lintérieur et non à partir de sa nature protéiforme et insaisissable4. Sur cette ligne interprétative de la réalité, on comprend aussi pourquoi Nietzsche parvient, dans des notes légèrement postérieures à celles citées jusquici, à parler de la volonté de puissance non seulement comme du « désir fondamental » (Grundbegierde) auquel comme il lavait dit précédemment on aspire comme au fait ultime, mais aussi dune multiplicité de « volontés de puissance » (donc non plus une seule volonté de puissance qui se répartit dans lindividuation), et cela aussi en lhomme. Nous lisons : « Lhomme en tant que multiplicité de volontés de puissance : chacune avec une multiplicité de moyens expressifs et de formes. Les prétendues passions isolées (par ex. lhomme est cruel) ne sont que des unités fictives, dans la mesure où la part des différents instincts fondamentaux qui parvient à la conscience avec une apparence de similitude est recomposé synthétiquement de façon illusoire en un être ou en une aptitude, en une passion. De la même manière que lâme elle-même nest quune expression pour tous les phénomènes de la conscience, que nous interprétons pourtant comme la cause de tous ces phénomènes (la conscience de soi est fictive!) » (1 [58] 1885-1886). 8. Nous nous sommes arrêtés longuement sur cette première phase de lhistoire de« La Volonté de puissance» comme intention littéraire et nous avons voulu mettre en lumière certains aspects essentiels (pas tous) des méditations de Nietzsche, parce que de tels aspects reviendront, quand bien même seront-ils largement modifiés ou accentués différemment, et avec des changements terminologiques, dans les plans postérieurs. Il faut dire également que, pendant un certain temps, cest-à-dire entre la fin de lété 1885 et jusquà lété 1886, le projet de « La Volonté de puissance » que nous retrouvons au printemps 1886, avec le sous-titre « Tentative dune nouvelle interprétation du monde », nest pas privilégié par rapport aux autres titres et projets (ils sont dailleurs tous interchangeables). Le titre le plus important demeure « Midi et éternité », qui se réfère à une uvre zarathoustrienne. Les ébauches dun prélude à la philosophie du futur, comme uvre à préparer, ne manquent pas. Le titre le plus récurrent de ce projet est « Par-delà bien et mal », pour lequel Nietzsche avait un manuscrit prêt pour limpression à lhiver 1885-1886. Tenons-nous en au fait que ce livre a été conçu parallèlement à dautres uvres («La Volonté de puissance » et « Midi et éternité »). Dans un important manuscrit, qui contient la plus grande partie des copies au propre de Par-delà bien et mal, se trouve un plan accompagné de la formule : « Titres pour dix nouveaux livres » que Nietzsche date lui-même du printemps 1886 (2 [73]). Les titres sont cités dans cet ordre : 1. Pensées sur les anciens Grecs ; 2. La Volonté de puissance ; 3. Les artistes. Arrière-pensées dun psychologue ; 4. Nous, les sans-Dieu ; 5. Midi et éternité ; 6. Par-delà bien et mal. Prélude pour une philosophie de lavenir ; 7. Gai saber. Chansons du prince Vogelfrei ; 8. Musique ; 9. Expérience dun scribe ; 10. Pour lhistoire de lassombrissement moderne. Une vérification approfondie de chacun de ces titres nous entraînerait trop loin et hors du sujet qui nous intéresse ici. Contentons-nous de signaler que pour chacun deux, nous trouvons dans les manuscrits une série déterminée de notes, et quils éclairent dune manière nouvelle des notes précédentes et, du fait quils accentuent certains thèmes spécifiques, ils permettent le passage à des réalisations ultérieures. Comme par exemple « lhistoire de lassombrissement moderne » que Nietzsche décrit quelques pages plus loin (2 [122]), dans les termes suivants : « Déclin de la famille, lhomme bon comme symptôme dépuisement, Justice en tant de volonté de puissance (discipline) luxure et névrose, musique noire [...], absence nordique de naturel. » Un autre titre se réfère même à un manuscrit déjà prêt pour limprimeur (Par-delà bien et mal), et les chants du prince Volgefrei étaient prêts depuis lautomne 1884 (et en partie depuis 1882). Erich F. Podach, dans son livre Un coup dil sur les carnets de Nietzsche (Ein blick in Notizbücher Nietzsches, Heidelbeg 1963), reprocha à Nietzsche de ne pas sen être tenu à ce plan, pour « se consumer dans un combat avec une uvre systématique principale ». Cette exigence nous semble extraordinairement injuste. Tout dabord parce que Podach séloigne de la compréhension du sens véritable des ébauches, des schémas, des plans et des titres, qui doivent être considérés comme tout à fait provisoires et non pas toujours reliés à une vision densemble du matériau existant et à une vision de projets futurs, dautant plus quils sont pour la plupart à létat de fragments, éclairant une expression déterminée de Nietzsche, et ne sont compréhensibles quà lintérieur de la masse entière, en devenir, des notes (doù la nécessité dune édition critique). Mais également, Podach évoque lidée dun combat avec une uvre fondamentale qui na jamais existé. Selon lui, les fragments posthumes de Nietzsche constituent dans leur ensemble une tentative, et cette tentative fut interrompue par la maladie. Affirmer que la maladie fut la cause de linachèvement de luvre dune vie est, comme nous le verrons plus loin, une naïveté produite par le concept des plus douteux d« uvre principale ». 9. Quelques semaines plus tard Par-delà bien et mal avait déjà été publié , Nietzsche écrit une nouvelle esquisse quil date : Sils-Maria, été 1886. Le nouveau plan se trouve dans un épais cahier, dans lequel il a transcrit une grande partie du matériau pour la rédaction de Par delà bien et mal et pour les autres publications de cette période. Nous lisons : La Volonté de puissance Tentative dune inversion de toutes les valeurs En quatre livres. Premier livre : Le danger des dangers (description du nihilisme, comme conséquence nécessaire des appréciations de valeur antérieures). Deuxième livre : Critique des valeurs (de la logique, etc.) Troisième livre : Le problème du législateur (incluant lhistoire de la solitude). Comment doivent être constitués les hommes qui subvertissent les valeurs. Les hommes, qui possèdent tous les caractères de lâme moderne, mais sont assez forts pour les métamorphoser en santé pure. Quatrième livre : Le marteau. leurs moyens pour leur tâche. Sils Maria, été 1886. (2 [100]) Cest le problème des valeurs qui est mis au premier plan dans cette ébauche : les valeurs doivent être inversées, cest ce que veut dire la formule Umwertung aller Werte (inversion de toutes les valeurs), qui est maintenant le sous-titre constant de tous les plans de « La Volonté de puissance ». Un an auparavant déjà, en juin-juillet 1885, Nietzsche avait parlé de la nécessité de préparer une Umkehrung der Wherte, une subversion des valeurs, comme de la tâche principale des instincts calomniés et réfrénés, contre les idéaux grégaires, contre la tartuferie morale, contre le pessimisme idéaliste de lépoque moderne. Maintenant Nietzsche met au premier plan de ses méditations « le danger de tous les dangers », cest-à-dire le nihilisme sur lequel doit nécessairement déboucher linterprétation morale-chrétienne de la vie. La négation de Dieu est un fruit du sens de la véracité, qui a été développé par le christianisme (ailleurs, dans la préface de la deuxième édition dAurore automne 1886 Nietzsche parle dabolir la morale « par moralité », et d« auto-suppression de la morale »). Le plus grand danger est celui du manque de signification, du caractère absurde de toute lexistence thème déjà évoqué un an avant, comme nous lavons vu. La science, la politique (nationalisme et anarchisme sont ici associés), lhistoire débouchent sur le nihilisme, et lart (avec Wagner) y prépare également. Désormais, le but de Nietzsche nest plus une nouvelle interprétation de tous les événements, mais linversion, la transvaluation, le bouleversement, en somme la Umwertung de toutes les valeurs. La thématique du nihilisme et de son dépassement devient ainsi centrale dans toutes les annotations de Nietzsche à partir de lété 1886. Quant au projet littéraire de « La volonté de puissance », notons que la quadripartition est maintenue dans la plus grande majorité des plans, marquant, comme autant de points de référence, de bilans et de nouveaux départs, le cours des méditations de Nietzsche. Le premier livre est consacré à la description du nihilisme, le second à la critique des valeurs (ou de la morale), le troisième à la volonté de puissance comme déterminant de la subversion des valeurs, le contenu du quatrième est déjà ici relativement flou et il le sera plus encore dans les plans successifs. Nietzsche parle du « marteau » (métaphore pour indiquer la puissance destructrice et sélective de la doctrine de léternel retour), dune décision terrible qui doit être provoquée en Europe, pour empêcher l« aveulissement » de lhomme auquel il préfère le déclin, la fin. 10. Nietzsche annonça La Volonté de puissance, avec le sous-titre que nous avons cité, sur la quatrième de couverture de Par delà bien et mal. Prélude à une philosophie de lavenir, qui parut en 1886, alors quil méditait sur le plan de luvre et y avait fait allusion dans la Généalogie (été 1887). On peut légitimement parler à cette époque de son intention de publier un uvre en quatre parties sous le titre : La Volonté de puissance. Inversion de toutes les valeurs. Par delà bien et mal nest nullement une partie séparée de La Volonté de puissance, comme le soutiennent Peter Gast et Elisabeth Förster-Nietzsche5. Cest au contraire une compilation de tout ce que Nietzsche considérait comme digne dêtre communiqué du matériau de lépoque du Zarathoustra (1881-1885) et des tentatives successives dune réélaboration dHumain trop humain comme prélude à une philosophie de lavenir. Ce prélude fut préparé pour limpression, comme on la dit, au cours de lhiver 1885-1886. Même les préfaces et les différents ajouts aux nouvelles éditions de La Naissance de la Tragédie, dHumain, trop humain, dAurore, du Gai savoir, rédigées entre lété 1886 et le printemps 1887, proviennent des notes que Nietzsche écrivit précisément dans le but dune nouvelle édition. Ils ne font nullement partie dun soi-disant recueil dannotations destinées à « La Volonté de puissance». Naturellement il est possible de distinguer des relations réciproques entre ce matériau et les ébauches pour « La Volonté de puissance » (toutes ces notes proviennent du même esprit). On doit toutefois savoir distinguer ce qui appartient spécifiquement aux intentions littéraires, telles quelles nous apparaissent dans les ébauches de lété 1886, de toutes les notes qui précèdent ou des réélaborations en tout genre qui se développent parallèlement. Dans une rubrique en 53 sections, rédigée au printemps 1887, Nietzsche avait ensuite annoté tous ces fragments du matériau précédent quil ne voulait pas oublier. Cette rubrique nest ni un plan ni une ébauche, mais tout simplement un inventaire de notes éventuellement utilisables. Il est remarquable que le fameux dernier aphorisme 1067 de la compilation de Gast et Förster-Nietzsche ne figure pas dans cette rubrique. Si les intentions littéraires de Nietzsche ont quelque valeur, nous devons nécessairement en conclure quà ses yeux ce fragment avait rempli sa fonction, dans la mesure où il en avait publié une autre version dans Par-delà bien et mal (aph. 36). Alors que tous les interprètes de Nietzsche, jusquà l'édition Schlechta (1956), avaient lhabitude dattribuer une importance décisive à ce soi-disant dernier fragment de La Volonté de puissance. Il conserve, certes, toute sa valeur philosophique et doit être publié avec les posthumes, mais il nappartient pas aux notes que Nietzsche avait lintention de conserver au printemps 1887. Il a sa place légitime dans une publication chronologique des posthumes de Nietzsche, mais nullement comme soi-disant texte final de luvre que Nietzsche annonça sur la quatrième de couverture de Par delà bien et mal, uvre quil ne publia jamais et que dautres ont voulu reconstruire. Au printemps 1887, nous trouvons un autre plan pour « La Volonté de puissance ». Cest du moins ce que lon peut supposer avec une grande probabilité dans la mesure où la feuille sur laquelle il a été écrit a été déchirée dans sa partie supérieure et nous ne pouvons lire que : [+++] de toutes les valeurs Livre premier Le nihilisme européen Livre deuxième Critique des valeurs suprêmes Livre troisième principe dune nouvelle détermination des valeurs Livre quatrième Discipline et éducation Ébauché le 17 mars 1887, Nice. (7 [64]) Ce plan est important dans la mesure où Peter Gast et Elisabeth Förster-Nietzsche le considérèrent comme le plus approprié pour leur pot-pourri nous dirons par la suite sur quelle base. Il est presque identique à celui de lété 1886. Les thèmes des quatre livres sont également le nihilisme, la critique des valeurs, linversion des valeurs, léternel retour (comme marteau et donc comme principe de discipline et éducation, ce quon avait déjà dans le plan de 1886). 11. Après avoir terminé le travail des nouvelles éditions de ses uvres antérieures, Nietzsche se consacra avec une intensité particulière à un problème central des ces ébauches de lété 1886 et du printemps 1887 : le nihilisme, auquel, comme nous lavons vu, il veut consacrer le premier livre. Le fragment grandiose (5[71]) sur le « nihilisme européen », daté « Lenzer Heide, 10 juin 1887 », est un point culminant de ses méditations. Il sagit dun court traité en seize parties. La chose paraîtra incroyable, mais Elisabeth Förster-Nietzsche et Peter Gast ont découpé ce texte dans la compilation canonique (il figurait par contre intégralement et sans découpage dans la première Volonté de puissance de 1901). Ainsi, seuls les lecteurs de lappareil critique dOtto Weiss, qui se trouve dans le volume XVI de la Großoktavausgabe (1911), purent apprendre que les soi-disant aphorismes 4, 5, 114, 55 (qui doivent être lus dans cet ordre) constituaient un seul et même texte. Nous pourrions le résumer de la manière suivante : la morale a fait croître la véracité, mais la véracité reconnaît le caractère infondé de la morale et conduit au nihilisme, comme discernement de labsence de sens de ce qui advient. Labsence de sens (Sinnlose) qui se répète éternellement est la forme extrême du nihilisme. Si le caractère fondamental de ladvenir pouvait être approuvé, en partant du présupposé selon lequel on reconnaît en lui son propre caractère fondamental, alors on pourrait approuver la répétition de labsence de sens. Cela arriverait si on acceptait le caractère fondamental de la vie le plus exécré &Mac253; la volonté de puissance. Or même les vaincus, ceux qui souffrent de la volonté de puissance et, de fait, la haïssent, devraient se convaincre quils ne sont pas très différents de leurs oppresseurs, parce que leur Volonté de morale également (la morale est négation de la volonté de puissance) est une volonté de puissance masquée, leur haine est volonté de puissance. Le terme « vaincus » na aucun sens politique ; les « vaincus » se retrouvent dans tous les groupes sociaux. Pour les vaincus, limpossibilité de la morale devient nihilisme. De tout cela, il sensuit une crise qui donne naissance à une hiérarchie des forces du point de vue de la santé : « En reconnaissant ceux qui commandent comme tels et ceux qui obéissent comme tels. Naturellement en dehors de toutes les institutions sociales en vigueur » comme lobserve explicitement Nietzsche (§ 14). Les plus forts, dans cette crise, seront les plus mesurés, cest-à-dire ceux qui nont pas besoin darticles de foi extrêmes et qui non seulement admettent, mais aussi aiment une bonne dose de hasard et dabsurdité : « Les hommes qui sont sûrs de leur puissance et qui représentent avec une fierté consciente la force atteinte par lhomme. » Le fragment se conclut sur un point dinterrogation : « Comment un tel homme penserait-il à léternel retour ? » Cest-à-dire que penseraient les plus puissants de la répétition de labsurde ? (§§ 15-16)
12. Après la publication de la Généalogie, Nietzsche se consacra intensément entre lautomne 1887 et février 1888, à lordonnance et à la transcription de ses notes pour « La Volonté de puissance ». Le résultat de ce travail très intense ce sont 372 fragments numérotés et ordonnés dans deux cahiers in quarto et dans les 58 premières pages dun épais cahier in folio. Le plan se trouve dans un autre cahier encore dans lequel, à côté des 372 fragments (374 en réalité, deux numéros étant répétés) on trouve lindication sommaire du contenu, Nietzsche a également écrit pour les 300 premiers numéros un chiffre romain de I à IV, qui se réfère à un plan sans titre contenu dans le cahier où apparaît la rubrique. Ce plan (12 [2] 1888) est structuré en quatre livres ; mais les titres des livres manquent : [I] 1. Le nihilisme intégralement pensé jusquau bout. 2. Culture, civilisation, lambiguïté du moderne. [II] 3. Lorigine de lidéal. 4. Critique de lidéal chrétien. 5. Comment la vertu arrive au pouvoir. 6. Linstinct de troupeau. [III] 7. La volonté de vérité. 8. Morale en tant que Circé des philosophes. 9. Psychologie de la volonté de puissance (Plaisir volonté concept, etc.). [IV] 10. Léternel retour. 11. La grande politique. 12. Recettes de vie pour nous. Dans ce plan il faut noter le fait que le mouvement vers les quatre thèmes principaux nihilisme, critique des valeurs, inversion des valeurs, éternel retour reste inchangé. Toutefois les quatre livres se structurent en chapitres, qui contiennent à leur tour une accentuation déterminée des thèmes principaux. Considérons maintenant attentivement les fragments organisés en rubriques par Nietzsche, surtout par rapport à lutilisation qui en est faite dans la compilation dElisabeth Förster-Nietzsche et Gast. Nous disposerons ainsi dun exemple parmi dautres de leur pratique éditoriale. Les quatre livres du deuxième plan selon lequel Nietzsche avait organisé ses fragments, correspondent précisément aux quatre livres du plan du 17 mars 1887, choisi par les éditeurs de la compilation. On pouvait sattendre alors à ce que les indications de Nietzsche aient été suivies en tout cas sur ce point, sur lequel elles étaient très précises. Mais le très grand philosophe et écrivain Peter Gast ne lentendant pas de cette manière, et Elisabeth Förster-Nietzsche ayant elle-même étudié la philosophie avec Rudolf Steiner voici les résultats : 1. Des 374 fragments que Nietzsche avait numérotés en vue de « La Volonté de puissance », 104 nont pas été intégrés dans la compilation, dont : 84 non publiés et 20 écartés dans les volumes XIII et XIV ou dans les notes dOtto Weiss publiées dans le volume XVI de la Großoktavausgabe. Dans la préface au volume XIII de la Großoktavausgabe, Elisabeth Förster-Nietzsche écrit : « Les volumes XIII et XIV rapportent des annotations inédites [ ] à lexception de celles que lauteur lui-même avait, sans lombre dun doute, destinées à La Volonté de puissance. » 2. Des 270 fragments restants, 137 ont été publiés dans une version incomplète ou avec des modifications textuelles arbitraires (omissions des titres, de phrases entières, découpage de textes liés entre eux ). Parmi ceux-là : a) 49 ont fait lobjet de corrections par Otto Weiss ; corrections auxquelles na pas accès, par exemple, lutilisateur de La Volonté de puissance, encore publiée de nos jours (aux bons soins dAlfred Bäumler), par les éditions Kröner6. b) 36 ont été corrigés de manière incomplète : Weiss donne quelquefois des indications imprécises sur le texte, et se trompe souvent dans le déchiffrement des extraits qui ont été écartés. c) 52 manquent totalement dannotations, bien quils présentent des erreurs similaires à celles des autres fragments pour lesquels, selon Otto Weiss, une note simposait. 3. Comme nous lavons dit, Nietzsche avait organisé 300 des ces fragments en 4 livres de son plan. dans 64 cas, les compilateurs nont pas respecté cette division. 13. Quoi quil en soit Nietzsche nétait pas satisfait de son travail : « Le premier état de ma tentative dinversion de toutes les valeurs est prêt : en fin de compte çaura été une torture et je nai pas encore le courage nécessaire. Dans dix ans, jessaierai de faire mieux » écrit-il le 13 février 1888 à Peter Gastz. Et le 26 du même mois : « Ne croyez pas que jai fait de nouveau de la littérature, il ne sagit que dun premier état pour moi ; tous les hivers, désormais, je veux préparer pour moi une telle rédaction lidée de la publicité est vraiment exclue. » Dans la même lettre, Nietzsche fait part à Gast de sa lecture des uvres posthumes de Charles Baudelaire, qui viennent de paraître à Paris (1887). Et nous trouvons effectivement dans ce cahier in folio où se trouve le dernier fragment numéroté 372 vingt pages dextraits de Baudelaire entrecoupés ici et là par des méditations de Nietzsche , auxquels font suite dautres nombreux extraits tirés particulièrement de Tolstoï, Ma religion, Paris 1885, de luvre du grand sémitiste et historien dIsraël Julius Wellhausen sur les antiquités arabes, et de ses Prolegomena zur Geschichte Israels (le premier paru en 1887 et le second en 1883 à Berlin), du premier volume du Journal des Goncourt, des réflexions de Benjamin Constant sur le théâtre allemand, de la Vie de Jésus de Renan, enfin et surtout, des Possédés de Dostoïevsky, traduit en français par Derély et publié à Paris en 1886. Ce sont des lectures décisives, tout dabord sur le plan de la conception du christianisme primitif auquel Nietzsche attache alors une grande importance. Le livre de Tolstoï, surtout, et celui de Dostoïevsky fournissent à Nietzsche, en polémique avec Renan, certaines intuitions fondamentales : le premier pour ce qui concerne la psychologie du rédempteur, le second concernant lhistoire du concept de Dieu (proches des théories panslaves de Sciatoff). Nietzsche savère un lecteur de premier ordre, et ces lectures, comme celles des années précédentes, que notre édition relève de la manière la plus précise, nous montrent un Nietzsche absolument au fait des problèmes culturels de son temps, un Nietzsche historique, fort éloigné du spectre pâle que nous présentent de nombreuses interprétations celles allemandes surtout qui se contentent de tisser inlassablement une trame discutable de philosophèmes, sans aucune référence concrète à la vie intellectuelle réelle de Nietzsche. Au cours du printemps niçois puis turinois de 1888, Nietzsche, après cette première tentative de rédaction de La Volonté de puissance, continue à travailler darrache-pied. Dans le cahier qui, dun point de vue chronologique, vient tout de suite après celui que nous venons de citer, les élaborations originales prévalent sur des morceaux transcrits dautres auteurs, bien quon y trouve également des transcriptions ou des réflexions suscitées par les lectures duvres comme celle de Victor Brochard sur Les Sceptiques grecs (1887, et qui sera un point de départ pour lidée du philosophe sceptique comme seul philosophe honnête possible aujourdhui), de Charles Féré (sur la dégénération physiologique et ses raisons sociales, aspect de la décadence européenne sur lequel Nietzsche concentre maintenant son attention), et enfin du livre de Louis Jacolliot sur les Lois de Manou qui devient pour Nietzsche le classique de la pia fraus, le pieux mensonge religieux. 14. Il faut noter quà partir de lautomne 1887 et jusquà lété 1888, on ne trouve dans les manuscrits quasiment que des titres se référant à « La Volonté de puissance ». Cette circonstance extérieure montre quà cette époque, Nietzsche se consacre intensivement à cette tâche (si lon excepte à partir de février 1888 la période pendant laquelle il rédige Le Cas Wagner, le pamphlet dans lequel Nietzsche traite un cas particulier de la décadence moderne). Certains plans témoignent dune hésitation dans la composition : Nietzsche semble privilégier une rédaction par chapitre de 8 (15 [20]) à 12 (16 [51]) selon les différentes versions plutôt quune uvre articulée en quatre livres. Ce plan en 11 chapitres est particulièrement important : 1. Le monde vrai et le monde apparent. 2. Le philosophe comme type de la décadence. 3. Lhomme de religion comme type de la décadence. 4. Lhomme bon comme type de la décadence. 5. Le contre-mouvement : lart. Problème du tragique 6. Le paganisme et la religion 7. La science contre la philosophie 8. Politique 9. Critique du présent 10. Le nihilisme et son contraire : les hommes du futur 11. La volonté de puissance (14 [169]). Sous ces titres de chapitres, Nietzsche ordonne les annotations de lépais cahier in folio7 dont nous avons parlé, et qui souvre sur la date du 25 mars 1888. Tandis que prévalaient jusqualors des réflexions de caractère socio-psychologique sur le lien pessimisme-nihilisme-chistianisme, on note maintenant une prédominance du concept de « décadence » (dans lequel confluent toutes les manifestations du pessimisme, du nihilisme, et du christianisme) et en même temps un approfondissement de laspect gnoséologique-métaphysique du problème. Cette dernière chose advient, de manière significative, avec un retour de lantithèse « art » et « vérité » dans La Naissance de la Tragédie. Dans les notes sur ce titre est développée cette problématique du monde « vrai » et du monde « apparent », à laquelle nous avons fait allusion à propos des fragments de lété 1885. La conclusion de ces réflexions se trouvera ensuite dans le fameux chapitre du Crépuscule des idoles intitulé : « Comment, pour finir, le monde vrai devint fable. » Pour Nietzsche, la croyance en un monde « vrai », opposé à celui « apparent », conditionne cet ensemble de phénomènes, quil définit en utilisant successivement les termes de pessimisme, nihilisme, décadence. Et de fait, le premier chapitre du plan, sur la base duquel Nietzsche a ordonné en rubrique la plus grande partie des notes du cahier en question, a pour titre : « Le monde vrai et celui apparent. » Dans ce plan, sont mis en évidence tant le rapport entre la croyance en un monde vrai (fut-elle philosophique, religieuse ou morale) et la décadence (cest-à-dire, souvenons-nous en encore une fois : pessimisme, nihilisme, christianisme) que les mouvements contraires ou « contre-mouvements » (Nietzsche parle de Gegenbewegungen) qui se retournent contre la décadence. Ainsi la série de fragments sur La Naissance de la tragédie est organisée par Nietzsche sous la rubrique « contre-mouvement : lart », qui est le titre du cinquième chapitre du plan que nous avons mentionné et dautres semblables8. Cette tentative de Nietzsche dordonner son propre matériau nest certes pas de moindre importance par rapport à celle de février 1888 ; elle représente même une phase ultérieure dans les plans et doit être présentée comme telle dans une édition critique, même si peu de temps après, elle fut dépassée par dautres plans et organisations9. A Turin10, Nietzsche utilisa également deux autres cahiers très épais. Entre-temps, les fragments étaient devenus plutôt confus, à cause des nombreux ajouts et corrections. Nietzsche les transcrit en partie sur des feuilles quadrillées à part. Certains constituaient de petits traités formant un tout11, dautres furent simplement transcrits au propre, sans aucune forme dorganisation. Cette retranscription fut commencée au cours des dernières semaines du printemps turinois. Nietzsche lemporta à Sils-Maria12, où il commença par travailler aux épreuves du Cas Wagner (ce travail prit plus de temps que prévu, parce quil dût préparer un second manuscrit pour limprimeur, le premier étant illisible). 15. A Sils-Maria, Nietzsche continue de transcrire également une partie de ses annotations au propre. Toutefois il nétait pas satisfait des résultats de son travail. Cest pourquoi il écrivit à Meta von Salis, le 22 août : « Par rapport à lété passé [ ] cet été semble vraiment être parti en fumée. Et cela me contrarie énormément : parce quaprès un séjour de printemps qui, pour la première fois, sétait bien passé pour moi, jemportais dans ces montagnes plus de forces que lannée précédente. En outre, tout était prêt pour une grande tâche bien déterminée. » Nietzsche avait demandé à Meta von Salis un exemplaire de sa Généalogie de la morale (et il fait allusion à cette uvre dans son Épilogue au Cas Wagner, écrit pendant ces journées). La relecture de son uvre produisit sur Nietzsche une impression particulière, qui ne devait pas rester sans conséquences. Dans la même lettre, Nietzsche écrit : « Au premier coup dil, une surprise : jai découvert une longue préface à la Généalogie dont javais complètement oublié lexistence [ ] Au fond je ne me souvenais que du titre des trois dissertations : le reste, cest-à-dire le contenu, était allé se faire bénir ! Cest la conséquence dune activité intellectuelle extrême, qui a rempli cet hiver et ce printemps, et a construit une sorte de mur dans lintervalle. Désormais ce livre revit devant mes yeux et en même temps létat dans lequel je me trouvais lété dernier et qui en détermina la naissance. Des problèmes dune difficulté extrême, pour lesquels je navais pas encore trouvé un langage, une terminologie. Mais je devais alors être dans un état dinspiration quasi ininterrompue, de sorte que cet écrit glisse comme la chose la plus naturelle du monde. On ny perçoit aucune peine . Le style est véhément et trépidant, mais aussi plein de finesses ; et souple et coloré. En vérité, je navais jamais écrit de la sorte. » Ce bilan lucide reflète exactement la dernière phase du travail de Nietzsche. Mais il prend également tout son sens si lon compare la date de cette lettre 22 août avec deux autres dates : celle du dernier plan de « La Volonté de puissance » et celle de la préface dune uvre nouvelle, lInversion de toutes les valeurs. En ce qui concerne le dernier plan de « La Volonté de puissance », Erich Podach (Friedrich Nietzsches Werke des Zusammenbruchs, p. 63) en a publié la date, mais non pas le plan lui-même. Otto Weiss, quant à lui, a publié le plan mais sans donner la date (Großoktavausgabe, vol. XVI, p. 432). Podach a ensuite publié le plan, mais sans le mettre en rapport avec la date (Ein Blik in Nietzsches Notizbücher, 1963, pp. 149-160). Tout simplement parce que le plan et la date se trouvent sur deux feuilles qui ont été séparées. Mais il ne fait pas de doute quelles faisaient partie dun même ensemble (même papier, même format, même encre, même calligraphie, et les marges correspondent). Voici le texte du plan (18 [17]) : Ébauche du plan de :
La volonté de puissance Essai dune inversion de toutes les valeurs
Sils Maria le dernier dimanche du mois daoût 1888 Nous les hyperboréens. Poser les fondements du problème. Premier Livre : « Quest-ce que la vérité ? » Chapitre premier : Psychologie de lerreur. Chapitre deuxième : valeur de vérité et mensonge. Chapitre troisième : La volonté de vérité (justifiée seulement dans la valeur affirmative de la vie). deuxiÈme Livre : Origine des valeurs Chapitre premier : Les métaphysiciens. Chapitre deuxième : Les « homines religiosi ». Chapitre troisième : Les « gens de bien » et ceux qui veulent amender lHumanité. troisiÈme livre : Conflit des valeurs Chapitre premier : Pensées sur le christianisme. Chapitre deuxième : Sur la physiologie de lart. Chapitre troisième : Sur lhistoire du nihilisme européen. Loisirs dun psychologue quatriÈme livre : Le grand Midi. Chapitre premier : Le principe de la vie « hiérarchique ». Chapitre deuxième : Les deux voies. Chapitre troisième : Léternel retour. Le problème de la vérité sest graduellement développé jusquà devenir le thème du premier livre. Le deuxième livre est encore consacré, comme dans les précédents plans en quatre parties, à la critique des valeurs, mais dans le sens dune histoire de ces valeurs et de leurs représentants. Dans le troisième livre, Nietzsche traite du conflit des valeurs et les titres de ses chapitres correspondent précisément au contenu des annotations sur le christianisme, sur la physiologie de lart et sur lhistoire du nihilisme européen. Après un Intermezzo (composé probablement de sentences dont Nietzsche avait transcrit un recueil entier), vient le quatrième livre qui, comme dans tous les autres plans, est consacré à léternel retour. 17. Le dernier plan de « La volonté de puissance » a donc été composé, comme lécrit Nietzsche, « le dernier dimanche daoût » cest-à-dire le 26 août, quatre jours après sêtre plaint dans sa lettre à propos de lété « parti en fumée » à Sils-Maria. Après lavoir composé, Nietzsche réorganisa un certain nombre dannotations précédentes, mais sarrêta à ce stade initial. Le 30 août, il réitère ses plaintes dans une lettre à sa mère : « Je suis à nouveau en pleine activité pourvu que ça dure encore quelque temps, parce quun travail que javais longuement et bien préparé, et qui devait être achevé pour cet été, est littéralement parti en fumée. » Dans ces lignes sexprime lespoir de parvenir enfin à un résultat. Effectivement la réalisation du travail « longuement et bien préparé » prit une autre forme par rapport à celle prévue dans tous les plans précédents. Depuis la moitié daoût, comme nous lavons dit, Nietzsche avait commencé à transcrire au propre et à rédiger les annotations qui étaient déjà partiellement transcrites, comme des petits traités autonomes et achevés. Il se décide alors à publier tout ce qui était prêt. Une feuille séparée, sur le recto de laquelle restait encore le titre Inversion de toutes les valeurs (19 [2]), rapporte au verso, une série de titres qui font allusion à un « abrégé» de la philosophie de Nietzsche (19 [3]) : Pensées pour après-demain Abrégé de ma philosophie et : Sagesse pour après-demain Ma philosophie en abrégé et enfin : Magnum in parvo Une philosophie en abrégé Telles sont les titres envisagés de l«abrégé» que Nietzsche avait en projet. Mais la liste des différents chapitres (que lon trouve sur la même feuille) est encore plus importante (19 [4]) : 1. Nous autres, Hyperboréens. Les numéros 2, 3, 4, 5, 6, 12 du plan sont, en fait, autant de chapitres du Crépuscule des idoles, déjà sous leur titre définitif ; le n°11 est le titre original du chapitre Divagations dun inactuel, de la même uvre. Les numéros 1, 7, 8, 9 sont les titres originaux qui se trouvent encore aujourdhui effacés en tête des quatre premiers groupes de paragraphes dans le manuscrit destiné à limprimeur de LAntéchrist : « Nous autres, Hyperboréens » §§1-7 ; « Pour, nous contre nous » §§ 8-14 ; « Conception dune religion de la décadence » §§ 15-19 ; « Bouddhisme et christianisme » §§ 20-23. Du fait que Nietzsche a daté du début septembre une première version de son avant-propos au « Loisirs dun psychologue » (qui deviendra ensuite Le Crépuscule des Idoles), et quil a également rédigé, le 3 septembre, lavant-propos de lInversion de toutes les valeurs, et ce daprès le plan en quatre livres, dont le premier devait être LAntéchrist, on peut en déduire quentre le 26 août et le 3 septembre : 1. Nietzsche a renoncé à « La Volonté de puissance » quil projetait jusqualors. 2. Il dût envisager, pendant une courte période, la possibilité de publier, sur la base du matériau déjà mis au propre, une Inversion de toutes les valeurs. 3. Il sest toutefois décidé à publier un « abrégé» de sa philosophie. 4. Il a intitulé ledit « abrégé» : Loisirs dune psychologue (qui deviendra Le Crépuscule des idoles). 5. Il a tiré de cet « abrégé», les chapitres : « Nous autres, Hyperboréens », « Pour nous contre nous », « La conception dune religion de décadence », « Bouddhisme et christianisme » qui, constituaient, ensemble, 23 paragraphes sur le christianisme y compris lintroduction, (« Nous autres, Hyperboréens »). 6. Luvre principale porte dès lors le titre Inversion de toutes les valeurs, prévue en quatre livres, dont le premier, LAntéchrist, était déjà terminé pour un tiers (les 23 paragraphes cités). 7. Le 3 septembre, Nietzsche écrit lavant-propos de lInversion. Les « Loisirs dun psychologue » étaient pour lui « un abrégé jeté avec une grande témérité et précision de toutes mes hétérodoxies philosophiques les plus essentielles » comme il le dit dans ses lettres (à Gast le 12 septembre 1888 ; à Overbeck le 16 du même mois) et cétait donc le résultat, prêt à être communiqué, de ses réflexions philosophiques de la dernière année. Il était composé de simples annotations écrites en vue de «>LaLa Volonté de puissance ». Au contraire, l« Inversion de toutes les valeurs » en quatre livres, était son nouveau programme de travail. Le premier livre, LAntéchrist, provient en effet, pour une bonne moitié, des réflexions qui précèdent cette provenance étant entendue dans le seul sens autorisé ici, celui de lorigine littéraire, donc, provenant de notes anciennes, de « versions » préparatoires il avait été tiré de cet « abrégé» de sa philosophie que Nietzsche avait déjà mis au propre ; mais du point de vue de ses intentions littéraires, cétait un nouveau commencement. Dans LAntéchrist les paragraphes 1 à 7 constituaient en fait une sorte dintroduction (tout comme le chapitre « Nous autres, Hyperboréens » était lintroduction de l« Abrégé »), tandis que les paragraphes 8 à 23 forment un essai dun seul tenant sur le christianisme, que Nietzsche voulait alors poursuivre en lui conservant son unité notamment du point de vue du style. Ainsi, avait-il trouvé la « forme » dexposé quil cherchait pour son « uvre principale ». Et nous pensons que la relecture de la Généalogie ly a aidé : sagissant dune uvre dont le style est très proche de celui de lAntéchrist. Ainsi le 7 septembre 1888, Nietzsche pouvait écrire à son ami Meta von Salis : « Entre-temps, jai beaucoup travaillé, au point que jai des raisons de désavouer les plaintes de ma dernière lettre dans laquelle je vous parlais dun été parti en fumée. Jai même réussi quelque chose de plus, quelque chose que je naurais pas osé espérer Il est vrai que cela a eu pour conséquence, ces dernières semaines, quelque désordre dans ma vie. Plusieurs nuits, je me suis relevé à deux heures pressé par lesprit, pour noter ce qui venait de me passer par la tête. Alors jentendais mon hôte, M. Durisch, ouvrir la porte avec précaution pour partir discrètement à la chasse aux chamois. Qui sait ? Peut-être étais-je moi aussi parti à la chasse aux chamois Le trois septembre fut un jour remarquable. Très tôt, jai écrit lavant-propos de mon « Inversion de toutes les valeurs », le plus fier prologue qui ait peut-être jamais été écrit. Puis je suis sorti, et alors, que vis-je ? La plus belle journée que jaie jamais vue en Engadine une vivacité de couleurs, un bleu du lac et du ciel, une limpidité de lair, parfaitement inouïs » et plus loin : « Le 15 septembre je pars à nouveau pour Turin, en ce qui concerne lhiver, en raison de la profonde concentration dont jai besoin, il serait peut-être un peu risqué dessayer la Corse Mais qui sait ? Lannée prochaine je me déciderai à faire imprimer mon « Inversion de toutes les valeurs », le livre le plus indépendant qui soit Non sans graves hésitations ! Par exemple, le premier chapitre sappelle LAntéchrist ! » 18. Nous connaissons six versions différentes du nouveau plan littéraire, sous le titre collectif de « Inversion de toutes les valeurs » en quatre livres. Les titres des différents livres nous renseignent sur les intentions de Nietzsche. Cest pourquoi il nest pas inutile de les citer tous par ordre chronologique : (1) Inversion de toutes les valeurs Premier livre LAntéchrist. Essai dune critique du christianisme. Deuxième livre Lesprit libre. Critique de la philosophie comme mouvement nihiliste. Troisième livre Limmoraliste. critique de la morale : variété la plus funeste dignorance. Quatrième livre Dionysos : Philosophie de léternel retour. (19 [8]) (2) Inversion des valeurs Livre 1 : lAntéchrist Livre 2 : le misosophe Livre 3 : limmoraliste Livre 4 : Dionysos Inversions de toutes les valeurs (11 [416]) (3) Inversion des valeurs. LAntéchrist. Essai dune critique du christianisme. LImmoraliste. Critique de la plus funeste espèce dignorance, la morale. Nous qui disons oui. Critique de la philosophie en tant que mouvement nihiliste. Dionysos. Philosophie du retour éternel. Chants de Zarathoustra De sept solitudes. (22[14]) (4) I. L'affranchissement du christianisme : lAntéchrist II. de la morale : limmoraliste III. de la « vérité » : lesprit libre IV. du nihilisme : - - - Le nihilisme conséquence nécessaire du christianisme, de la morale et de la notion de vérité de la philosophie. Les signes du nihilisme... (22[24]) (5) IV. Dionysos Type du législateur. (23[8]) (6) Lesprit libre Critique de la philosophie en tant que mouvement nihilisme Limmoraliste Critique de la morale en tant quespèce la plus dangereuse dignorance Dionysos philosophos. (23[13]) Le dernier plan est évidemment postérieur à la conclusion de lAntéchrist. On note une hésitation pour ce qui concerne le deuxième et le troisième livres : la critique de la philosophie passe à la seconde place, celle de la morale, à la troisième place dans le premier plan et à la deuxième place dans le troisième plan ; dans le troisième et quatrième plans, la critique de la morale passe après celle de la philosophie. La conception fondamentale reste toutefois identique : après la critique du christianisme de la morale et de la philosophie, Nietzsche envisage lannonce de sa philosophie. Cest la philosophie de Dionysos, la philosophie de léternel retour du même. Le contenu de la nouvelle uvre ne séloigne pas substantiellement de la thématique que nous avons vue se développer dans les plans de « La Volonté de puissance » : ce qui tend à prouver que, pour Nietzsche, le plan littéraire de l« Inversion de toutes les valeurs » en quatre livres était destiné à supplanter les plans de « La Volonté de puissance », et en effet le matériau de LAntéchrist était tiré dannotations écrites au cours des mois précédents, alors quil pensait à « La Volonté de puissance ». Du point de vue du contenu, l« Inversion de toutes les valeurs » était, dune certaine manière, identique à « La Volonté de puissance », mais elle en était aussi, de fait, sa négation littéraire. Ou encore : des notes pour « La Volonté de puissance », sont sortis Le Crépuscule des Idoles et lAntéchrist. « The rest is Nachlaß13. 19. Le 21 septembre 1888, Nietzsche était de nouveau à Turin. En neuf jours, il réussit à terminer le premier livre de « Linversion de toutes les valeurs », à savoir LAntéchrist. La date du 30 septembre 1888 prit pour Nietzsche un signification symbolique, et il la marquée à la fin de la préface du Crépuscule des idoles ; et à la fin de LAntéchrist on peut lire : « < Dire que lon mesure le temps à partir du dies nefastus qui a marqué le début de cette calamité à partir du premier jour du christianisme ! Pourquoi pas plutôt à partir de son dernier jour ? À partir daujourdhui ? Inversion de toutes les valeurs ! > » Un état dexaltation sempare de Nietzsche. Dès lors, il ne connaît plus de mesure, à tel point quil ajoute à LAntéchrist une « Loi contre le christianisme », quil introduit ainsi : « Promulguée au jour du Salut, le jour de lAn I (le 30 septembre 1888 dans le faux calendrier) ». Si on lit les déclarations de Nietzsche à propos de son uvre, on ne saisit pas le sens historico-critique de LAntéchrist, qui pourtant comme le vit plus tard Franz Overbeck contenait certains morceaux de bravoure, comme la psychologie du rédempteur et celle de lapôtre Paul, la reconstruction historique des origines du mouvement chrétien, lanalyse de la fraude que constitue la religion. Ecce Homo naît dans cet état deuphorie, à partir dun chapitre que Nietzsche avait ajouté au Crépuscule des idoles, au milieu doctobre 1888. Dans les cahiers de Nietzsche on trouve encore certains annotations pour un autre livre de « Linversion » : « Limmoraliste ». Mais ce travail est interrompu justement par Ecce Homo, jusquà ce que Nietzsche, dans une lettre à Brandes du 20 novembre, déclare avoir déjà écrit toute « Linversion », quil identifie avec LAntéchrist. Il écrit également à Paul Deussen : « Ma vie atteint son comble : encore deux ans, et la terre tremble, frappée par une foudre terrible. Je te jure que jai la force de changer la manière de compter les années. rien de ce qui subsiste aujourdhui ne restera sur pied je suis plus dynamite quhomme. Mon Inversion de toutes les valeurs, sous le titre LAntéchrist, est prête. » Et en effet, dans le dernier frontispice on peut lire : LAntéchrist. Inversion de toutes les valeurs. Le titre général dune uvre en quatre livres est devenu désormais le sous-titre de LAntéchrist. Puis, Nietzsche supprimera également ce sous-titre, et lui substituera : « Imprécation contre le christianisme ». Loptique exaltée dans laquelle Nietzsche voit ses derniers écrits est celle dévénements non littéraires, mais tels quils peuvent « détruire tout lordre existant ». Ainsi sachèvent, à laube de la fin même de Nietzsche, les aventures du projet littéraire de « La Volonté de puissance ». Demeure, à côté de ses écrits, son legs posthume. Ce legs est au vrai sens du terme un «lien», parce que ses questions tant dans les uvres que dans les fragments posthumes pris dans leur ensemble subsistent encore aujourdhui. Mais précisément en vertu de ce lien, le legs manuscrit de Nietzsche doit être connu sous sa forme authentique. Et pour ce qui concerne « La Volonté de puissance », lanalyse philologique des fragments posthumes de 1885 à 1888, a privé de son objet la querelle sur la prétendue «uvre fondamentale». Cette question nest plus à lordre du jour de la recherche scientifique sur Nietzsche14. |
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