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MAZZINO MONTINARI |
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Interprétations nazies |
1. N.d.e. Ce texte a connu plusieurs versions : «Appunti su Nietzsche e il nazionalsocialismo (Linterpretazione di Alfred Bäumler)» in: Studi tedeschi, xvii, n° 2, 1974, pp. 49-71; «Nietzsche zwischen Alfred Bäumler und Georg Lukács», in: Basis. Jahrbuch für deutsche Gegenwartsliteratur, vol. 9, Frankfurt am Main, 1979, pp. 188-223; «Interpretazioni naziste», in M. Montinari, Su Nietzsche, Editori Riuniti, Roma, 1981, pp. 73-89; «Nietzsche zwischen Alfred Bäumler und Georg Lukács» in M. Montinari, Nietzsche lesen, Walter de Gruyter, Berlin-New York, 1982, pp. 169-206. Les parties concernant Georg Lukács dans les versions allemandes nont pas été retenues ici dans la mesure où elles ne concernaient pas directement notre sujet. La note 9 y fait toutefois longuement allusion. 2. Cf. R. F. Krummel, Nietzsche und der deutsche Geist, Berlin 1974, pp. 65 sq. 3. Reinhard Bollmus, Das amt Rosenberg und seine Gegner. Zum Machtkampf im nationalsozialistischen Herrschaftssystem, Stuttgart, dva, 1970. 4. N.d.t. Les deux expressions en italiques sont en français dans le texte. 5. Cf. lappareil critique de Karl Schlechta in Friedrich Nietzsche, Werke in drei Bänden, München 1956, vol. 3, pp. 1393 sq. 6. Sur cet aspect, voir Eckhard Heftrich, Nietzsches Philosophie, Identität von Welt und Nichts, Frankfurt 1962, en particulier les pp. 273-275, 277, 290-295. 7. N.d.e. Cette même année, Colli et Montinari étaient à la recherche dun éditeur allemand pour leur édition critique. Dans une lettre du 13 avril, Montinari sexprime durement à légard de léditeur de Bäumler : « Quant à Kröner, je ne suis pas du même avis que toi. Je crois que ce qui compte ce nest pas tant que létat desprit ait ici changé, mais les faits suivants : 1) ils ne veulent à aucun prix lâcher Bäumler, au moins pour ce qui concerne ce qui a été édité, pour lequel ils accepteraient seulement un appareil critique et des variantes ; 2) ils sont encore plus pouilleux et avares que Kohlhammer, Luchterhand, etc. En outre, je suis sûr quils nous demanderaient des compromis inacceptables. Enfin ce qui compte, ce nest pas tant létat desprit de Weimar mais bel et bien le nôtre : le mien est nettement hostile à cette maison dédition : lidée quils réimpriment tranquillement parce que le titre est beau disent-ils La Volonté de puissance, me met déjà dans une telle rage. Ce ne sont que des philistins, et le responsable de la section philosophique est au fond un nazi, du type pleurnichard... cest les pires ! Ils ne nous concéderont jamais un désaveu de Bäumler, ce à quoi nous devons arriver » (cf. Lettere, cit., pp. 303-304). 8. Wolfgang Müller-Lauter, Nietzsche, Seine Philosophie der Gegensätze und die Gegensätze seiner Philosophie [Nietzsche. Sa philosophie des contradictions et les contradictions de sa philosophie], Berlin, 1971, p. 1. 9. N.d.e. Dans un article consacré à linterprétation lukácsienne de Nietzsche (« Interpretazioni marxiste », in Su Nietzsche, cit., pp. 90-103 et in « Nietzsche zwischen Alfred Bäumler und Georg Lukács », cit., pp. 189-206), Montinari revient sur le texte de cette préface. Il souligne dabord laffinité entre linterprétation marxiste de Lukács et celle nazie de Bäumler. Bien quanimés par des idéologies politiques radicalement différentes, ils parviennent tous deux au même résultat : Nietzsche a été un précurseur du nazisme ! Paradoxalement, le Nietzsche de Lukács est encore plus nazi que celui de Bäumler, qui ne parvenait pas à sexpliquer le sens réactionnaire du mythe de léternel retour. Au contraire, La destruction de la raison nous apprend que léternel retour nest pas en désaccord avec la volonté de puissance, quil consiste en une éternisation de lordre social barbare et tyrannique du capitalisme et quen fin de compte la philosophie de Nietzsche correspond parfaitement au système de pensée hitlérien, si ce nest quHitler a par la suite substitué léternel retour à la théorie des races de Chamberlain (cf. La destruction de la raison, tr. fr. LArche, Paris, 1958, tome I, p. 333). En passant, Montinari rappelle à Lukács que même dans la Dialectique de la nature de Friedrich Engels auteur difficilement suspect davoir des penchants mythiques nous trouvons des formulations cosmologiques très proches de celles de Nietzsche. Mais Montinari considère surtout quil est « plus important de reconstruire latmosphère dans laquelle la philosophie de Nietzsche se développe, que de procéder à un quelconque arrangement idéologique que ce soit pour la condamner ou pour labsoudre». Pour Lukács, au contraire, le contenu de la philosophie de Nietzsche se réduit à la lutte contre la «conception prolétarienne du monde». Où saffirmait-elle cette conception du monde pour que Nietzsche puisse la connaître et la combattre ? Lukács la déjà dit : «Sans la connaître, Nietzsche la combattait. » Montinari conclut que « La lutte de Nietzsche contre la conception prolétarienne du monde dont parle Lukács se résout entièrement dans sa philosophie de lhistoire à caractère métaphysique, en tant que chaque philosophie de lhistoire qui évite une réelle confrontation avec lhistoire elle-même et les faits historiques, est en dernière analyse une métaphysique déguisée » (art. allemand cité, pp. 200 et 203). Toux ceux qui comme Bäumler et Lukács nont pas lintention de lire Nietzsche mais de lutiliser pour leurs propres constructions métaphysiques, idéologiques, politiques, ou littéraires ont besoin dune simplification dun Nietzsche univoque, et réduit à deux ou trois formules vagues. Dans ce cas, peu importe que les fragments posthumes aient fait lobjet de telle ou telle couture, ou coupure : toutes les compilations de La Volonté de puissance sont bonnes. Certes il faut prendre garde, dans la mesure où tant que les manuscrits seront conservés (et peut-être même publiés dans une édition critique) ils peuvent toujours recommencer à parler et provoquer de désagréables surprises comme celles qui surgissent à la lecture du livre de Lukács, dans lequel il cite la préface dont nous étions partis et à laquelle nous revenons pour redonner la parole à Montinari. « Quon me permette de revenir sur quelques détails philologiques, écrit-il. Dans la Destruction de la raison, la polémique de Nietzsche contre Bismarck est interprétée comme une polémique de droite. À cet effet Lukács cite certains textes. Le premier est un passage dune lettre de Nietzsche à sa sur Elisabeth, datée de la moitié ou de la fin octobre 1888 [...]. Lukács parle dune prise de position de Nietzsche en faveur de Guillaume II et contre Bismarck, et rapporte ce passage de la lettre citée : Notre nouvel empereur me plaît toujours plus la volonté de puissance comme principe serait pour lui déjà compréhensible. En allemand : ... Der Wille zur Macht als Prinzip wäre ihm schon verständlich ! Mis à part le fait que les épanchements épistolaires sont généralement discutables et hasardeux, Lukács aurait pu se souvenir des sympathies de Nietzsche pour Frédéric II, lempereur libéral des 99 jours (comme sen est souvenu Thomas Mann, dans son désir de faire apparaître plus acceptable politiquement le philosophe de sa jeunesse). Il faut dire également que Lukács néglige les raisons de la sympathie de Nietzsche envers Guillaume II, à savoir le détachement (temporaire) du jeune empereur de la clique antisémite du prédicateur de cour Adolf Stöcker. Mais si cela ne suffisait pas lironie du sort veut que précisément les mots décisifs : la volonté de puissance comme principe serait pour lui déjà compréhensible, soient une double falsification. Cest ce que révèle une lettre de Peter Gast à Ernst Holzer, du 26 janvier 1910 (Gast avait alors depuis peu et définitivement cessé sa collaboration avec le Nietzsche-Archiv de Weimar, à cause de dissensions avec la sur de Nietzsche). Dans cette lettre, il écrit : Quand au chapitre sens de la vérité de madame Förster, je dois vous raconter un des exemples qui me vient à lesprit en ce moment et qui me fait sourire. Sourire parce quil y a tant de choses que lon doit soutenir en tant quex-membre des Archives, mais quaucune personne honnête ne peut soutenir ! Quand en 1904, nous imprimions le second volume de la Biographie [de Nietzsche], y fut insérée une lettre, dans laquelle notre empereur alors âgé de 29 ans est loué pour ses déclarations défavorables à légard des antisémites et de la Kreuzzeitung [Le Journal de la Croix, périodique dextrême droite, qui sadressait aux militaires et aux Junker prussiens]. Or, vous savez à quel point la Förster brûle du désir dattirer lintérêt de lEmpereur sur Nietzsche et si possible de lamener à une quelconque déclaration positive sur la tendance de Nietzsche. Que fit-elle alors à cet effet ? [ ] elle ajouta une phrase qui nexiste pas dans la lettre originale : La volonté de puissance pourrait comme principe être pour lui [pour lempereur] déjà compréhensible ! Vous vous souvenez doù vient cette phrase : de lébauche de la préface à La Volonté de puissance, qui se trouve publiée dans le volume XIV [de la Grossoktavausgabe]. La version de cette ébauche est une des tâches les plus difficiles de déchiffrage de lécriture de Nietzsche. Avant moi déjà, les Horneffer sy étaient employés ; mais leur déchiffrage comprenait plus de lacunes que de mots. Mais précisément cette phrase se trouve retranscrite entièrement. Quiconque se met à déchiffrer à nouveau ce que les autres ont déjà tenté de déchiffrer, est plus gêné quaidé par les tentatives de ses prédécesseurs. En conclusion : lorsque je déchiffrai le fragment, je ne me rendis pas compte que la version des Horneffer : La volonté de puissance comme principe pourrait être pour eux [les Allemands] déjà compréhensible ne peut absolument pas saccorder avec le reste de lébauche de la préface. Et quand, en avril de lannée dernière, jeus de nouveau ce cahier entre les mains, mon soupçon fut confirmé : à la place de déjà compréhensible [schon verständlich] on doit lire indiscutablement difficilement compréhensible [schwer verständlich] ! Maintenant si madame Förster voulait être exacte, elle devrait faire imprimer : La volonté de puissance comme principe serait pour lui (pour lempereur) difficilement compréhensible nest-ce pas amusant ? Nous apprenons donc que la phrase citée par Lukács pour faire voisiner concrètement et cest lunique passage dans ce sens limpérialisme de Guillaume (du reste à peine naissant) et la volonté de puissance de Nietzsche, non seulement nexiste pas dans la lettre (dont on peut dire, entre parenthèses quelle est une falsification de bout en bout, et il nen existe pas dautre exemplaire que celui dElisabeth Förster-Nietzsche), mais en plus quelle provient dune phrase mal déchiffrée dune des nombreuses préfaces que Nietzsche écrivit dans la dernière phase de son travail sur «La Volonté de puissance », avant de renoncer définitivement à la publication dune uvre sous ce titre. Pour Nietzsche donc, les Allemands, puisque cest de ça dont il sagit, nauraient pas été en mesure de comprendre la volonté de puissance comme principe, cest-à-dire comme moment théorétique, mais seulement précisément la volonté de puissance comme expression politique du Reich (et cest en fait le sens du texte authentique de la préface publiée dans notre édition critique). » 10. N.d.e. En allemand, Macht signifie à la fois «puissance» au sens scientifique, et «pouvoir » au sens politique. 11. Wolfgang Müller-Lauter, op. cit., p. 28. 12. N.d.e. Ernst Mach, Beiträge zur Analyse der Empfindungen, Jena, G. Fischer, 1886, avec des annotations de lecture de Nietzsche ; E. Mach, P. Salcher, Photographische Fixirung der durch Projectile in der Luft eingeleiteten Vorgänge. Separatabdruck aus dem Repertorium der Physik, herausgegeben von Dr. F. Exner, a. ö. Professor an der Universität Wien, avec une dédicace de Mach à Nietzsche. 13. A. Bäumler, Nietzsche der Philosoph und Politiker, p. 82. 14. N.d.e. Lexpression « Siegfrid à cornes » qui exprime la caricature théâtrale de la figure du «très libre Siegfrid» (cf. Par-delà bien et mal, aph. 256) est utilisée pour la première fois dans les cahiers de 1886-1887. Précédemment, Nietzsche avait parlé des « wagnériens à cornes » (5[7] 1886) puis de «jeunes gens allemands et autres bêtes à cornes rêveuses curs de lait à la moiteur détable » (5[48] 1886) ; enfin le terme révèle sa tonalité fortement anti-allemande, dun point de vue esthétique, culturel et politique : « Une lettre me rappelle les jeunes gens allemands, Siegfrid à cornes et autres wagnériens. Mes respects à la modération allemande ! Dans lAllemagne du nord il y a des intelligences modestes, auxquelles suffit même lintelligence de la Kreuzzeitung » (11 [4] 1887) ; « Depuis le champ immense de lart, qui est anti-allemand et restera tel, et dont resteront exclus une fois pour toutes, les jeunes allemands les Siegfried à cornes et autres wagnériens, voici surgir le coup de génie de Bizet, qui fit résonner une nouvelle hélas si vieille sensibilité, qui navait jamais eu alors, dans la musique cultivée dEurope, un langage » (11 [49] 1887-1888) soit dit en passant : ce fragment que Nietzsche avait numéroté 319 dans la seule collection quil avait organisée en vue de la publication de « La Volonté de puissance » napparaît ni dans la compilation des frères Horneffer (VP1), ni dans lédition aux bons soins dElisabeth Förster-Nietzsche et de Peter Gast (VP2), ni dans lample compilation de Würzbach reprise par Gallimard (VP5). 15. Les références entre parenthèses renvoient à luvre citée supra de Bäumler. 16. N.d.e. Cf. 11 [3], écrit à Nice le 24 nov. 1887 : « On est artiste au prix de sentir ce que tous les non-artistes nomment forme en tant que contenu, que la chose en soi. De telle sorte que lon se retrouve certes dans un monde renversé : parce que le contenu devient désormais quelque chose de simplement formel y compris notre vie. » 17. N.d.e. « Lama » était le surnom que Nietzsche avait donné à sa sur, (cf. Curt Paul Janz, Nietzsche, tr. fr. Gallimard, Paris, 1984, vol. I, pp. 128-129) : « Déjà enfant, son frère, inspiré par le Livre de la Nature de Friedrich Schoedler, lui avait donné ce surnom, comme elle le rappelle elle-même (E. Förster-Nietzsche, Der junge Nietzsche, Leipzig 1912, p. 44). En effet dans ce livre il était écrit que le lama est un animal singulier : il: il porte volontiers les charges les plus lourdes, mais si on veut l'y contraindre, ou si on le maltraite, il refuse toute nourriture et s'allonge dans la poussière pour mourir; mon frère trouva que cette description me convenait si exactement, et chaque jour davantage, quil se servit toujours de ce surnom, surtout lorsquil avait besoin de mon aide dans des situations difficiles; personne d'autre que lui n'a employé ce surnom.» Mais lédition originale du livre de Janz comporte un paragraphe supplémentaire que la traduction française na étrangement pas jugé utile de conserver. Janz poursuit : « Elisabeth oublie dajouter la suite de la description du lama par Schoedler : Il est curieux de noter que le lama, pour se défendre, crache contre son adversaire la salive et le fourrage digéré à moitié. Il ne fait pas de doute que par la suite, la sur de Nietzsche démontra suffisamment que cette seconde partie de la description lui allait aussi bien que la première. Et on peut penser que son frère lavait également à lesprit lorsquil lui donna ce surnom. » Le livre de Friedrich Schoedler, Das Buch der Natur, die Lehren der Physik, Astronomie, Chemie, Mineralogie, Geologie, Botanik, Zoologie und Physiologie umfassend, Braunschweig 1875, 2 voll., est aujourdhui encore conservé à Weimar avec ce quil reste de la bibliothèque personnelle de Nietzsche (Herzogin Anna Amalia Bibliothek, C 407). Il ne sagit pas toutefois de lexemplaire que les deux enfants avaient lu alors, mais de la deuxième édition que Nietzsche avait acheté le 21 juin 1875 à Bâle. |
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1. « Nietzsche et le national-socialisme » est un thème qui correspond bien à cette association didées instinctive selon laquelle, aujourdhui encore, le nom de Friedrich Nietzsche est lié aux douze années brunes de lAllemagne, à lidéologie hitlérienne et à son mouvement. Mais si nous passons dune formulation dordre général à une considération critique, nous nous apercevons aussitôt, sans même entrer dans les détails, que nous avons affaire à des représentations vagues qui, tout au plus, ont recours à des concepts tels que « violence du Surhomme », « volonté de puissance », « bête blonde » etc. renvoyant ou se laissant assimiler sous cette forme, à une « idéologie » du national-socialisme tout aussi vague, et dont Nietzsche aurait été un précurseur. Dans un essai récent, qui contient par ailleurs des éléments très importants pour approfondir la compréhension de la position de Nietzsche par rapport à son époque, Cesare Cases écrivait: « : « Quand léconomie capitaliste se fut débarrassée des oripeaux du libéralisme, [Nietzsche] apparut comme un précurseur du fascisme. Et il ne fait pas de doute, nen déplaise à daucuns, quil fut aussi cela. » Mais sil est déjà très difficile de vouloir reconstruire avec les instruments de la critique historique, cest-à-dire en tenant compte précisément des documents et des faits quelque chose qui pourrait sappeler l« idéologie national-socialiste », du fait de tous ce fatras de mythes et de représentations mal digérés dont cette « fausse conscience de la réalité » sest servie pour son action politique, il est dautant plus impossible de parler sérieusement, dun point de vue historique, dune véritable assimilation par le national-socialisme de ce que Nietzsche fut vraiment et de ce quil pensa réellement. Et cette précision me semble essentielle si nous voulons commencer à réfléchir de manière critique à lassociation didées instinctive à laquelle jai fait allusion. De fait, les historiens du national-socialisme, qui nont pas évacué à la hâte la question de l« idéologie » de ce mouvement, nont pu que constater à quel point Nietzsche était étranger à la sphère idéale, si jose dire, des fondateurs du nazisme. Dans son ouvrage, Le Mythe du vingtième siècle, Rosenberg revendique Nietzsche au titre des précurseurs du mouvement et le place de manière très discutable au même rang quun Paul de Lagarde (que Nietzsche le vrai Nietzsche, le Nietzsche post-wagnérien méprisa profondément) ou quun Houston Stewart Chamberlain (qui pouvait, certes, se prévaloir en toute légitimité de lhonneur de figurer au rang des précurseurs, et qui avait toujours combattu Nietzsche dun point de vue wagnérien-bayreuthien et raciste). Quant à Hitler, on ne peut certainement pas dire que les uvres de Nietzsche aient fait partie de sa formation (ce que nous apprend, entre autres, la monographie que J. Fest lui a consacrée), et il nest même pas sûr quil lait jamais lu. Toute la théorie de la race, le point cardinal des conceptions hitlériennes, était profondément étrangère à Nietzsche, de même que le concept de Führer. Il y a autant de passages dans lesquels il sen prend à la théorie de la race, au mythe de la race arienne, et où il polémique contre lantisémitisme, que de chouettes à Athènes. Mais quon me permette un exemple, peut-être plus particulièrement significatif. Au cours du printemps de 1887, Nietzsche eut loccasion de correspondre avec lun des représentants les plus en vue de lantisémitisme de son temps, et qui devint même par la suite député national-socialiste. Je veux parler de Theodor Fritsch, né en 1852 et mort en 1933. Je citerai un passage de lune des deux lettres par lesquelles Nietzsche lui répondit pour le sommer de ne plus lui envoyer lAntisemitische Correspondenz, dont Fritsch était le rédacteur (je rappellerai que Fritsch fut également lauteur dun Catéchisme antisémite, qui connut une diffusion énorme et qui, en 1923, en était à sa vingt-neuvième édition). Le 29 mars 1887, Nietzsche écrivait à Fritsch : Croyez moi : cette invasion répugnante de dilettantes rébarbatifs qui prétendent avoir leur mot à dire sur la valeur des hommes et des races, cette soumission à des autorités que toutes les personnes sensées condamnent dun froid mépris (autorités comme Eugen Dühring, Richard Wagner, Ebrard, Wahrmund, Paul de Lagarde lequel dentre eux est le moins autorisé et le plus injuste sur les questions de morale et dhistoire ?), ces continuelles et absurdes falsifications et distorsions de concepts aussi vagues que germanique, sémitique, aryen, chrétien, allemand tout cela pourrait finir par me mettre vraiment en colère et me faire perdre la bonhomie ironique avec laquelle jai assisté jusquà présent aux velléités virtuoses et aux pharisaïsmes des Allemands daujourdhui. Et, pour conclure, que croyez-vous que je puisse éprouver quand des antisémites se permettent de prononcer le nom de Zarathoustra ? Ce quil éprouvait, Nietzsche ne lécrivit pas dans cette lettre. Peu après, dans une note, on peut lire : Il y a quelques temps, un certain Theodor Fritsch de Leipzig ma écrit. En Allemagne, il nexiste pas dengeance plus impudente et crétine que ces antisémites. Je lui ai adressé, en signe de remerciement, un beau coup de pied en forme de lettre. Cette canaille ose prononcer le nom de Zarathoustra. Immonde ! Immonde Immonde ! (7[67] 1887, cf. aussi 5[45]). Peu après cette brève et éloquente correspondance, le même Theodor Fritsch se risqua à une recension de Par-delà bien et mal, paru lannée précédente. Il y avait trouvé, à bon droit, une « exaltation des juifs » et une « âpre condamnation de lantisémitisme », et liquidait Nietzsche comme « philosophe superficiel », ne nourrissant « aucune compréhension pour lessence de la nation » et ne faisant, dans Par-delà bien et mal, que cultiver « des bavardages philosophiques de vieilles commères ». Les affirmations de Nietzsche à propos des juifs nétaient pour Fritsch que « les idioties superficielles dun pauvre savant de pacotille, corrompu par les juifs ». « Par chance » concluait-il « les livres de Nietzsche ne sont lus que par une petite douzaine de personnes2. » Tels furent donc les rapports, réels, concrets, attestés par des documents, que Nietzsche, durant toute sa vie, entretint avec lantisémitisme et le germanisme. Ce qui na pas empêché quil soit revendiqué par les nazis eux-mêmes, et que la phrase de Lukács selon laquelle Nietzsche était un « précurseur intellectuel du national-socialisme » ait encore quelque signification pour un grand nombre de personnes. Mais revenons aux faits, en ce qui concerne les rapports du national-socialisme avec Nietzsche. 2. Hans Langreder, un jeune chercheur allemand, a eu le mérite dinaugurer la recherche historique empirique sur « la discussion sur (et avec) Nietzsche pendant le Troisième Reich » dans une thèse présentée en 1970 à lUniversité de Kiel. Il a pu constater ainsi que, sous le Troisième Reich, le jugement sur Nietzsche nétait pas unanime, et que lon pouvait en trouver à la fois une image négative et positive (dans le sens de lidéologie national-socialiste). Parmi les idéologues du national-socialisme, daucuns tentaient de le gagner à leur conception du monde, tandis que dautres considéraient comme totalement inacceptable ce Nietzsche incommode, cosmopolite, individualiste, apolitique ; dautres encore sefforçaient de trouver une solution intermédiaire. Officiellement la préférence fut donnée à limage positive, et cette image de Nietzsche comme un des esprits tutélaires du national-socialisme, a encore aujourdhui une large diffusion. Selon Langreder, le personnage principal, parmi les idéologues du Troisième Reich, qui favorisa ce rattachement de Nietzsche à lhitlérisme est Alfred Bäumler, qui participa à ladite « révolution conservatrice ». Bien avant de devenir national-socialiste, Bäumler avait été nietzschéen. Après la prise de pouvoir par les nazis, Bäumler, qui avait participé activement aux bûchers des livres « non allemands », non aryens, fut nommé à une chaire, spécialement créée pour lui, dite de «Pédagogie politique » à lUniversité de Berlin ; il devint ensuite directeur de la Section scientifique du bureau « Chargé par le Führer du contrôle de tout ce qui concerne lenseignement et léducation culturelle et philosophique du parti national-socialiste », appellation complète du fameux « bureau Rosenberg», dont un jeune chercheur de lUniversité de Trèves, Reinhard Bollmus, nous a donné un historique excellent et précis3. En réalité, avec la création de ce bureau, Rosenberg fut mis à lécart du pouvoir effectif ; les raisons pour lesquelles il fut ensuite jugé à Nuremberg comme criminel de guerre concernent sa charge postérieure de ministre des territoires orientaux occupés par lAllemagne nazie entre 1941 et 1945. Mais revenons à Bäumler. Au début des années trente, Bäumler était professeur de philosophie et il avait publié, entre autres, un essai sur la critique kantienne du jugement. Il commença à se faire connaître comme éditeur et interprète de luvre de Nietzsche, et fit dabord paraître chez léditeur Reclam deux recueils de textes tirés principalement de la soi-disant uvre posthume principale de Nietzsche : La Volonté de puissance. Les deux recueils avaient pour titre : Nietzsches Philosophie in Selbstzeugnissen. Erster Teil : « das System ». Zweiter Teil : « Die Krisis Europas » ; à savoir : La philosophie de Nietzsche exposée sur la base de textes et témoignages de Nietzsche lui-même. Première partie : « le système ». Seconde partie : « La crise de lEurope ». En 1931, parut, toujours chez Reclam, sa véritable interprétation de la philosophie de Nietzsche, sous un titre qui correspondait exactement à la bipartition du choix de textes précédent : Nietzsche der Philosoph und politiker : Nietzsche philosophe et politicien. Ce début des années trente fut une période de vives discussions autour de Nietzsche. La raison circonstancielle en était que ses uvres nétaient plus protégées par les droits dauteur (selon la législation de cette époque, la période de tutelle des droits dun auteur était de trente ans à partir de la date de la mort : Nietzsche était mort le 25 août 1900). « Quand les uvres dun génie, trente ans après sa mort, deviennent libre propriété de son peuple et de tout le monde intellectuel observait Hans Prinzhorn en 1932 dans la Deutsche Rundschau il est compréhensible que les cervelles et les mains, qui vivent dans et du monde de la culture, sactivent. Combien doccasions soffrent alors de mettre à lépreuve des notions, des capacités, des médiations mais aussi des ambitions et des malignités privées, et en même temps de faire des affaires et de renforcer des tendances cachées de politique culturelle. » Ce fut précisément au cours de cette période quErich F. Podach publia pour la première fois le journal clinique de lasile dIéna, où Nietzsche avait été interné les deux premières années de sa maladie (1889-1890). Le document fit sensation et déchaîna dinnombrables discussions ; la sur de Nietzsche, âgée de plus de 80 ans, tenta encore de sauver lhonneur de son frère, compromis, selon elle, par cette infection syphilitique dont il était clairement question dans le journal clinique, faisant intervenir les amis du Nietzsche-Archiv et des lettrés plus ou moins serviles, disposés à accepter ses souvenirs les yeux fermés, ou, pire encore, les documents quelle fabriquait elle-même. Après vingt ans de silence, Josef Hofmiller, rédacteur des Süddeutsche Monatshefte, un des plus remarquables connaisseurs de luvre de Nietzsche, reprit la plume pour exprimer son embarras à légard dun philosophe aimé jadis : il condamnait Nietzsche (même dans sa polémique anti-wagnérienne) expressément contre Bäumler et ne voulait le sauver que comme moraliste et écrivain. La vie privée de Nietzsche devint la cible dun effort de démystification, par lequel on réagissait à limage de « saint » laïc, qui avait toujours été entretenue par les archives de Weimar : le livre de Helmut Brann sur Nietzsche et les femmes, intéressant bien que manquant le plus souvent de mesure, en est un bon exemple. Toutefois, un esprit clairvoyant pouvait, à la lumière de tels événements, arriver aisément à la conclusion quon assistait à une nouvelle évolution de la réception de Nietzsche en Allemagne, si riche en événements contradictoires. En effet, alors même que se formaient les interprétations philosophiques de Karl Jaspers et de Karl Löwith concernant Nietzsche, interprétations qui conservent encore aujourdhui leur valeur (de sorte quil nétait nul besoin de recourir à Bäumler pour «prendre au sérieux » Nietzsche comme philosophe), ce nest certainement pas la discussion à scandale sur la maladie de Nietzsche et sur sa vie privée qui portait la « signature de lépoque », mais bien plus ladaptation de Nietzsche aux « instances du jour », aux « tendances » à peine « cachées de politique culturelle » qui surgissaient en ces années fatales sur le terrain de la démocratie moribonde de Weimar. Et ce fut là justement le sens de linterprétation bäumlérienne de Nietzsche, que beaucoup perçurent alors comme nouvelle. Bäumler, du reste, était bien conscient de son entreprise, quand il répondait à Josef Hofmiller (qui nétait au fond quun conservateur bavarois) : « Ce qui est fatal dans limportance de Nietzsche sur lesprit allemand, cest le fait que luvre gigantesque contenue dans ses carnets posthumes na pas eu jusquà présent une influence à la mesure de son importance. (Ses seuls et meilleurs lecteurs demeurent Klages et Spengler.) Pour la grande masse des lecteurs, Nietzsche est encore le poète du Zarathoustra ; sur les esprits les plus subtils, il a eu une influence par le biais de deux de ses masques : Dionysos (Naissance de la tragédie) et lesprit libre (les livres daphorismes). Cet esprit libre était devenu le maître dun genre littéraire pratiquement inexistant en Allemagne, celui de lessai moral et psychologique. Comme virtuose dun style à la fois profond et concis, Nietzsche a conquis la génération qui fit son entrée sur la scène littéraire publique de lAllemagne après sa mort. Cest alors quil a eu une influence comme poète et comme écrivain et, aujourdhui encore, il est apprécié comme tel. Doù il sensuit que ses uvres intermédiaires et les plus personnelles sont appréciées de manière particulière [ ] Nous constatons que cette appréciation se double nécessairement dune sous-évaluation des travaux tardifs de Nietzsche et de ses textes posthumes. » Ecce Bäumler ! Quant à nous, nous constatons, comme fait historico-culturel précis, que la politisation extrême de Nietzsche, comme penseur allemand, son Aufnordung ou sa nordification comme on le dira sous peu était une nouveauté pour le public intellectuel du début des années trente : les écrivains et autres littérateurs (comme lobservait ironiquement Bäumler) se trouvaient confrontés à une image de Nietzsche quils ignoraient jusqualors. Une telle évolution, certes, remontait chez Bäumler à quelques années auparavant, quand il écrivait son essai sur Nietzsche et Bachofen. Et, du reste, des protestations contre la « politisation germanique » de Nietzsche ne manquèrent pas non plus : le plus remarquable se trouve dans le Compte-rendu parisien de Thomas Mann, qui date de 1927 ; cest là quon peut lire ces paroles mémorables, dirigées précisément contre lessai de Bäumler sur Nietzsche et Bachofen : « Le germanisme élevé et formateur de Nietzsche connaissait, comme celui de Goethe, dautres voies pour sexprimer, qui ne sont pas celles du grand retour à la matrice mythique-historique-romantique. » Ou encore, avec une allusion explicite à la politique contemporaine : « La fiction professorale, selon laquelle lactuel moment de lhistoire de lesprit appartiendrait à une simple réaction romantique contre lidéalisme et le rationalisme, contre lilluminisme des siècles passés, comme si aujourdhui, de la même manière quau début du dix-neuvième siècle, la nationalité [Nationalität] sopposerait de plein droit révolutionnaire à lhumanité [Humanität], dans la mesure où la première serait lélément nouveau, plein de jeunesse et voulu par lépoque : cette fiction professorale doit être manifestée pour ce quelle est : une fiction pleine des tendances présentes, pour laquelle nimporte pas tant lesprit dHeidelberg [cest-à-dire lesprit du romantisme heidelberghien, que Bäumler avait invoqué pour son interprétation de Nietzsche-Bachofen] que lesprit de Munich [cest-à-dire lesprit de la ville allemande qui était alors le centre du mouvement hitlérien]. Ce nest pas à Bachofen et à son symbolisme des rites funéraires que se rattache ce qui est véritablement nouveau et veut devenir réalité, mais bien à cet événement et à ce spectacle de lhistoire de lesprit allemand, qui est digne de la plus haute admiration pour son héroïsme, lévénement et le spectacle de lauto-dépassement du romantisme chez Nietzsche et à travers Nietzsche ; et rien nest plus sûr que le fait que dans lhumanisme [Humanität] de demain, qui devra être non seulement un au-delà de la démocratie, mais aussi un au-delà du fascisme, entreront des éléments de néo-idéalisme, assez solides pour contre-balancer lingrédient du nationalisme [Nationalität] romantique.» Voilà pour Thomas Mann en 1927. Malheureusement « lhumanisme de demain » prophétisé par Mann devait encore se faire attendre ; pour le moment une période terrible qui durera douze ans et qui changera le visage de lEurope les petits bourgeois philistins insurgés contre lesprit et contre lhumanisme auraient eu lavantage. Linterprétation de Nietzsche proposée puis imposée par Bäumler (jusquaux antifascistes et aux marxistes qui lont adoptée en négatif) est basée sur deux propositions de méthode : 1. La véritable philosophie de Nietzsche est dans ses carnets posthumes (tels quils avaient été publiés jusqualors par le Nietzsche-Archiv). 2. Pour juger luvre de Nietzsche, il est nécessaire de faire ce quil neut pas le temps de faire selon Bäumler à savoir : « assumer le travail de la connexion logique » dans luvre de Nietzsche. Limportant pour Bäumler cétait de forcer la philosophie de Nietzsche pour en faire la prémisse dune conception politique, « germanique », quil prétend « découvrir » chez Nietzsche. Deux questions se posent alors, auxquelles nous devrons répondre : 1. Bäumler a-t-il su saisir le sens exact des textes posthumes de Nietzsche ? 2. Quadvient-il de Nietzsche sur la base de la « connexion logique », que Bäumler lui-même sest chargé dopérer ? Il nous importera ensuite dindiquer si la politisation de la pensée de Nietzsche opérée par Bäumler est soutenable. 3. Bäumler accepte sans la moindre critique (à la différence dHeidegger lui-même par exemple, sans parler de Jaspers) la compilation connue sous le nom de La Volonté de puissance. Il a continué à le faire même après la seconde guerre mondiale, quand il était encore actif, non plus, certes, comme nazi, mais tout de même comme éditeur des uvres de Nietzsche, chez léditeur Kröner de Stuttgard. Il serait intéressant, bien que déprimant, de confronter les notes de Bäumler à La Volonté de puissance avant et après la seconde Guerre Mondiale. On pourrait par exemple constater la disparition de phrases comme celle-ci : « Le jeune Nietzsche avait fait la distinction entre un concept latin [omanomanischen], décoratif de la culture, et un concept de culture gréco-germanique, comme physis potentialisée. Sa dernière uvre philosophique, dans laquelle il tire les conclusions, fait de ce concept éducatif gréco-germanique une réalité de pensée. » Tout Bäumler est là! Cette phrase rassemble les traits principaux de son interprétation de Nietzsche : léquivalence anti-historique entre grec et germain (que Nietzsche avait refusé après la rupture avec Wagner) est placée dans La Volonté de puissance, comme fondement du prétendu « système de Nietzsche ». Certes, en 1945, tout cela avait quelque peu perdu de son actualité. Mais je ne voudrais pas manquer de citer cet extrait de la postface de 1930 : « Dans la forme sous laquelle La Volonté de puissance nous est conservée, nous pouvons reconnaître un grandiose cours de pensées, nous pouvons distinguer également de brèves sections plus profondément développées, mais sans jamais oublier que nous navons pas devant les yeux une uvre achevée de Nietzsche. Même sil était possible, sur la base dune future édition critique, deffectuer quelques corrections à cette uvre, nous ne parviendrions pas à ce que Nietzsche se proposait, et ce quil aurait été en mesure de faire. » Ici Bäumler fait justement remarquer les limites objectives qui conduisent toute reconstruction de ce type à la faillite. Mais lui-même, en parlant d« uvre », reste attaché à cette idée selon laquelle, cachée dans les carnets posthumes, existe lébauche dune uvre de Nietzsche intitulée « La Volonté de puissance ». Dès 1907, Ernst Horneffet avait déjà démontré que cette uvre nexistait pas. Karl Schlechta la répété cinquante ans plus tard. Mais dans les deux cas, on ne peut que constater une incroyable incompréhension, dans la manière dont les choses se sont passées véritablement. À chaque fois, deux questions distinctes sont confondues dans la polémique. Dune part, la question du sens de luvre posthume de Nietzsche et de sa philosophie ; dautre part la question de lédition de luvre posthume. Soit : dune part la volonté de puissance comme principe philosophique et de lautre La Volonté de puissance comme uvre et comme livre. En effet, il est tout à fait possible dinsister sur limportance profonde de la volonté de puissance dans la pensée de Nietzsche et affirmer en même temps comme lattestent effectivement les manuscrits que Nietzsche n&Mac253; jamais écrit aucune uvre portant ce titre (et navait pas même lintention de le faire). Malheureusemesement, tant Ernst & August Horneffer en 1907, que Karl Schlechta en 1956, ont entretenu, et certes pas dune manière tout à fait innocente, cette confusion. À partir de la vérification philologique de linexistence dune uvre systématique, les frères Horneffer (jadis éditeurs de la première Volonté de puissance en 1901 dans le cadre du Nietzsche-Archiv) conclurent à une prétendue incapacité de Nietzsche de lécrire, arguant du caractère fragmentaire et même limitatif de sa pensée. Pour eux, Nietzsche navait pas un esprit systématique et donc nétait pas même un philosophe au vrai sens du terme, parce quil nétait pas parvenu à écrire une uvre systématique. Au contraire, pour Elisabeth Förster-Nietzsche et pour tous ses adeptes lettrés, Nietzsche était philosophe précisément parce quil avait laissé, quand bien même était-elle inachevée, une uvre systématique. Dans léquation philistine : philosophe = système = uvre, les deux points de vue se retrouvaient de la manière la plus heureuse : une querelle allemande typique issue dune encore plus typique niaiserie allemande 4. Cinquante ans plus tard, Karl Schlechta, lui-même ancien éditeur du Nietzsche-Archiv, apporta encore une fois, avec toute lobjectivité possible, la preuve que luvre nexistait pas5. Mais Schelchta prétendait avoir démontré quelque chose de plus, à savoir que luvre posthume de Nietzsche ne présentait pas un grand intérêt (en précisant tout de même : «Du moins pour ce que nous en connaissons »). Ses adversaires, Karl Löwith, Wolfram von den Steinen, Rudolf Pannwitz et dautres, protestèrent contre la dépréciation de luvre posthume, mais firent une nouvelle fois la confusion entre les deux questions : dune part celle de lédition de luvre posthume (et de ce point de vue Schlechta avait sans nul doute raison: La Volonté de puissance nexiste pas), de lautre, celle du sens philosophique de luvre posthume (et sur ce point il y avait en effet de bonnes raisons à opposer à Schlechta)6. Le mérite de Schlechta davoir soutenu que le problème de la publication selon lordre chronologique de luvre posthume était une exigence éditoriale fondamentale et de lavoir appuyé avec des arguments irréfutables reste inchangé, même si son édition nest pas pleinement satisfaisante sur ce point. Mais, dans le feu de la polémique sur le sens philosophique de luvre posthume, ce dernier élément passa inaperçu. Léditeur de Bäumler ne voulut pas renoncer au « beau titre » : La Volonté de puissance, et, en 1964, Bäumler réédita l«uvre principale» de Nietzsche7. Toutefois dans la postface, la phrase que nous avons citée fut remplacée par celle-ci : « La Volonté de puissance que Gast nous a laissée, est un document historique qui conservera toujours sa valeur une fois que tous les manuscrits de Nietzsche seront déchiffrés et publiés. Quelquun qui a vécu aussi longtemps et si pleinement dans latmosphère de Nietzsche, tel que Peter Gast, nous apporte quelque chose qui restera indispensable pour comprendre et reconstruire La Volonté de puissance. » Le Bäumler de 1930 ne renonçait pas à considérer la compilation comme une uvre en soi, et même comme luvre principale de Nietzsche, même sil précisait que Nietzsche navait pas « fini » ce livre. Ce quil répéta en 1964, si ce nest que linstrument passif dElisabeth Förster-Nietzsche, Peter Gast, un homme bon, faible et sans aucune capacité philosophique, devenait pour Bäumler le « médiateur indispensable » pour reconstruire cette uvre principale de Nietzsche. Aujourdhui encore est conservé à Weimar, un exemplaire du livre de Bäumler avec une dédicace à la sur de Nietzsche. Mais on peut retrouver ce que cette dernière pensait du fameux « médiateur indispensable » de La Volonté de puissance dans une lettre dans laquelle elle évoque la question dune future édition critique de luvre de Nietzsche. Le 16 septembre 1915, Elisabeth Förster-Nietzsche écrivait à lun de ses conseillers, Karl Theodor Kötschau : Mais maintenant il serait vraiment nécessaire de reprendre lactivité éditoriale [...] Pour vous donner une idée de ce quil y aurait à retravailler sur les manuscrits, il vous faudrait pouvoir venir ici personnellement de façon à ce que je puisse vous montrer les matériaux et mes futurs plans. Peter Gast nétait sûrement pas un érudit et quand bien même sa connaissance était-elle de première main, il lui manquait la précision du philologue quil remplaçait par une sorte darbitraire ou de caprice artistique, qui rend désormais absolument nécessaire de nombreuses et pénibles vérifications. Et tout cela doit être fait de mon vivant parce que je suis la seule à posséder lentière tradition en vue de lédition complète, et malheureusement aussi pour les erreurs qui ont été commises. Quon prenne bien garde à la date de cette lettre : elle fut écrite cinq ans à peine après la publication de la soi-disant édition critique de La Volonté de puissance, par Otto Weiss ! Mais Peter Gast lui-même avait admis le caractère insoutenable, dun point de vue scientifique, de sa compilation. Dans un exemplaire du petit livre de Ernst Horneffer, Nietzsches letztes Schaffen, que Gast avait utilisé et qui est encore conservé à Weimar, en marge de lobservation dHorneffer sur La Volonté de puissance, selon laquelle « les manuscrits de Nietzsche doivent être publiés tels quels, mot à mot, en renonçant à toute mise en ordre ou regroupement », Gast avait écrit : « Si nous les avions publiés ainsi, Horneffer aurait dit que le contraire eut été plus juste. Le public ne supporterait pas une telle édition. Les connaisseurs, pour lesquels une telle édition serait un véritable bonheur ne sont quune toute petite minorité. » En réalité, les fragments posthumes incomplets, surtout ceux de La Volonté de puissance en tant quuvre, fût-elle inachevée, avaient pour Bäumler une valeur quasiment ésotérique : dans les carnets posthumes, Nietzsche aurait réellement dit ce quil pensait ; et Bäumler se sentait confirmé dans son opinion dans la mesure où La Volonté de puissance présentait un caractère systématique artificiel : une uvre demeurée inachevée, mais une uvre tout de même, dans laquelle on pouvait trouver le Nietzsche authentique. Mais cest précisément cette optique qui est fausse et qui est la cause des falsifications de la pensée de Nietzsche. La publication de luvre posthume telle quHorneffer lavait envisagée en 1907, aurait montré lextrême fragilité de lédifice de La Volonté de puissance. Cette publication naurait pas simplement incité à faire quelques corrections (comme lécrivait Bäumler en 1930), mais aurait démontré, malgré les éventuelles corrections, le caractère négatif de ce « document historique » que Gast nous a prétendument légué (comme lécrivait Bäumler en 1964). Voyons maintenant comment aurait pu se présenter ce « véritable bonheur pour les connaisseurs » (que nauraient certes pas apprécié de grossiers simplificateurs comme Bäumler). Les manuscrits de Nietzsche lus selon leur succession chronologique nous offrent une présentation authentique, pratiquement sans lacunes, de sa production et de ses intentions. Les fragments posthumes, publiés selon leur chronologie dans les manuscrits, complètent et clarifient les uvres publiées ou déjà prêtes pour la publication. Ceci est valable dautant plus pour les carnets posthumes des dernières années dactivité intellectuelle de Nietzsche, desquels fut tirée La Volonté de puissance. Cest pourquoi il est nécessaire de shabituer à distinguer nettement deux manières de considérer la masse de manuscrits que Nietzsche nous a laissée. La première manière consiste à comprendre tout lensemble de ses notes indépendamment de leur utilisation comme lexpression unitaire, en devenir, de la pensée de Nietzsche. La seconde consiste à distinguer dans cet ensemble les intentions littéraires de Nietzsche, ses plans de publication et dans le cas de publications effectives ce quil faut considérer comme travail préparatoire, ce qui a été écarté et pourquoi il la été, ce qui est resté à létat de fragments plus ou moins élaborés, disponible pour dautres éventuelles utilisations évoquées dans dautres plans, ou bien également ce qui est entièrement lié à des plans clairement écartés et dépassés par Nietzsche au cours de ses méditations. Ce qui veut dire également que, pour une interprétation de la pensée de Nietzsche, les deux manières de considérer lensemble de ses notes ne peuvent avoir de valeur indépendamment lune de lautre. Elles représentent en revanche des moments complémentaires dune même recherche, que le lecteur critique se doit daccomplir. Mais la seconde manière de comprendre les cahiers de Nietzsche cest précisément la tâche de lédition critique, qui doit bien distinguer, avec des moyens objectifs, les notes par rapport aux uvres publiées (ou effectivement prêtes pour la publication, comme les manuscrits pour limprimeur ou les copies au propre). Telle est la seule voie, décrite avec le plus de concision possible, pour sapprocher de manière critique des manuscrits dun auteur multiple et polysémique tel que Nietzsche. Mais elle naurait certes pas convenu au systématique Bäumler, qui se mit même à défendre avec zèle ladite uvre principale en prose8 et en fit un best-seller auquel léditeur Kröner, même après la polémique suscitée par lédition de Schlechta en 1956-58, ne voulut pas renoncer. Voyons maintenant ce que devient Nietzsche, dès lors que dautres ont assumé la tâche détablir la « connexion logique » de ses pensées (cette tâche pour laquelle il neut pas, au dire de Bäumler, le temps nécessaire). Passons donc à ce que Bäumler appelle le « système Nietzsche ». 4. Un des meilleurs interprètes contemporains de Nietzsche, Wolfgang Müller-Lauter, introduit son essai, Nietzsches Philosophie der Gegensätze 9, par cette citation pertinente du romantique Friedrich Schlegel: « Il est tout aussi mortel pour lesprit davoir un système que de nen avoir point. Celui-ci devra donc se décider à associer lune et lautre chose. » Durant lété 1888, Nietzsche écrivit une des nombreuses préfaces pour le livre que, peu après, il aurait définitivement renoncé à écrire : « La Volonté de puissance ». Cette préface est particulièrement importante parce quelle nous informe très clairement des intentions de Nietzsche, dont parle si abondamment Bäumler. Le texte authentique de cette préface fragmentaire a été publié récemment pour la première fois dans notre édition critique. Nietzsche y écrit : Un livre à penser, rien dautre : appartenant à ceux pour qui penser fait plaisir, rien dautre... Quil soit écrit en allemand est pour le moins inactuel : jeusse aimé lavoir écrit en français pour quil ne parut point cautionner de quelconques aspirations impérialistes allemande. Des livres à penser : ils appartiennent à ceux pour qui penser fait plaisir, rien dautre... Les Allemands daujourdhui ne sont plus des penseurs : quelque chose dautre leur fait plaisir et leur donne à réfléchir. La volonté de puissance en tant que principe leur serait si difficilement compréhensible... Cest en effet pourquoi jeusse aimé ne pas avoir écrit en allemand mon Zarathoustra. Je me méfie de tous les systèmes et des constructeurs de systèmes et les évite : peut-être découvrira-t-on finalement derrière ce livre le système que jai, quant à moi, évité... La volonté de système chez un philosophe, en termes moraux, est une corruption plus raffinée, une maladie du caractère, et en termes non moraux, volonté de se présenter comme plus stupide quil ne lest. Plus stupide signifie : plus fort, plus simple, plus impérieux, plus inculte, plus autoritaire, plus tyrannique Je ne me préoccupe plus des lecteurs : comment pourrais-je écrire pour des lecteurs ? ... Mais je mannote moi-même, pour moi (9[188])10. Dans son essai, Wolfgang Müller-Lauter souligne également limportance du fragment que nous venons de citer, en commentant ainsi la phrase : « La volonté de puissance comme principe serait difficilement compréhensible pour les Allemands »: « Aux Allemands distraits, le discours sur la volonté de puissance, en tant quon y parle de puissance ou pouvoir11, pouvait sembler apparaître comme la volonté de confirmer une quelconque aspiration au Reich allemand. En outre, ils sont habitués à lemploi du concept de volonté au sens de Schopenhauer et de ses disciples. Cest pourquoi ce que Nietzsche dit de la volonté de puissance leur est difficilement compréhensible. La volonté de puissance nest pas précisément un principe, au sens de la métaphysique traditionnelle12. » Dans le « système Nietzsche » de Bäumler, nulle trace de la tension intellectuelle que les paroles de Schlegel trahissent et que nous pouvons ressentir dans la phrase de Nietzsche : « Peut-être découvrira-t-on finalement derrière ce livre le système que jai évité ». Ce dont Bäumler a besoin, cest dun Nietzsche qui se présente « comme plus stupide quil ne lest », et donc : « Wlus fort, plus simple, plus impérieux, plus inculte, plus autoritaire, plus tyrannique ». Un Nietzsche introuvable précisément dans ses carnets posthumes, dès lors quon nessaie pas de reconstruire tel ou tel Nietzsche, mais que lon cherche le Nietzsche entier, tel quil était, dans ses notes intimes, mais aussi dans ses livres et dans ses lettres. Bäumler en revanche veut un Nietzsche sans problèmes, un Nietzsche amoindri, et non le Nietzsche qui a écrit : « Profonde répugnance à trouver le repos une fois pour toutes dans une quelconque vision globale du monde ; fascination pour la manière de penser inverse : ne pas se laisser priver de la stimulation du caractère énigmatique » (2[155] 1886). Sous la formule dun « réalisme héroïque », Bäumler construit son Nietzsche. Il met en évidence les aspects qui conviennent le plus à ses intentions, qui sont, en dernière analyse comme nous le verrons , surtout politiques et fortement destinées à lactualiser, comme lavait déjà relevé Thomas Mann (qui avait lu également son Nietzsche et lavait assimilé de manière bien plus créative que Bäumler). Nietzsche est pour Bäumler lathée radical, passionné ; et à la différence des philosophes comme Platon, il a le courage de la réalité ; comme Héraclite, Nietzsche serait un philosophe du devenir et du conflit, de la volonté de puissance. Bäumler connaît les uvres de Nietzsche et il est pour cela même en mesure de montrer en exemple, avec une certaine exactitude, les pensées essentielles de Nietzsche sur la théorie de la connaissance. Mais ici, la problématique des sciences naturelles, qui fut le point de départ de Nietzsche, échappe totalement à Bäumler. Prenons un exemple : à lire Bäumler, il semble quErnst Mach, un contemporain de Nietzsche, nait jamais existé, quil nait jamais écrit une Analyse des sensations et que Nietzsche nait jamais lu ce livre. Et en revanche, le scientifique et philosophe Ernst Mach, que Nietzsche connaissait fort bien (et dont on conserve encore aujourdhui à la bibliothèque de Weimar, les livres que Nietzsche possédait13), fut à cette époque le représentant de la critique scientifique la plus radicale du causalisme, de la conception mécaniste de la physique en général. En 1884, Nietzsche écrivait : « Si je pense à ma généalogie philosophique, je me sens en relation avec le mouvement anti-téléologique, cest-à-dire spinoziste, de notre temps, mais à la différence que je tiens pour une illusion même le but et la volonté en nous ; de même avec le mouvement mécaniste (réduction de toutes les questions morales et esthétiques à des questions physiologiques de toutes les physiologiques à des chimiques, de toutes les chimiques à des mécaniques), mais avec cette différence que je ne crois pas à la matière et que je tiens Boscovich pour lun des grands tournants, comme Copernic ; que je considère comme stérile toute démarche qui part de lautoréflexion de lesprit, et je ne crois pas que lon puisse mener une bonne recherche sans suivre le fil conducteur du corps. Non pas une philosophie comme dogme, mais bien comme lensemble des éléments qui règlent provisoirement la recherche. » (26[432] 1884). Ce Nietzsche nexiste pas pour Bäumler. Des exemples tels que celui de Mach pourraient se multiplier à loisir. Le « bon européen » Nietzsche ne vit pas, pour Bäumler, dans lEurope du dix-neuvième siècle. Il a très peu de choses en commun avec des intellectuels tels que Stendhal, Baudelaire, Dostoïevsky, Tolstoï et ni même avec dautres écrivains, poètes et philosophes tels que Mérimée et Taine, les frères Goncourt et Renan, Sainte-Beuve et Flaubert, Guyau et Paul Rée, Bourget et Tourgenéïv. Cest comme si Nietzsche navait jamais dit cette phrase dEcce Homo («Pourquoi je suis si sage » § 2), si digne dêtre méditée : « Indépendamment du fait que je suis un décadent, je suis également tout le contraire. » Bäumler parle également dune lutte que Nietzsche aurait mené contre la conscience [Bewusstsein], contre lesprit [Geist], aussi bien dans la sphère théorétique que pratique, en faveur de la vie et suivant « le fil conducteur du corps ». Ce que Bäumler tente déliminer de son « système Nietzsche » (ce quavait fait dailleurs Klages avant lui) cest la tension globale qui domine dans toute la philosophie de Nietzsche entre les deux pôles « esprit » et « vie ». Ainsi quand Nietzsche, dans un aphorisme dAurore [n° 429], parle de la passion de la connaissance à laquelle le bonheur inconscient de la barbarie est odieuse, ou bien quand, dans Ainsi parlait Zarathoustra («Des illustres sages »), il proclame linséparable unité entre « vie » et « sagesse », et « esprit » et « vie » dans la phrase : «Esprit est la vie qui dans la vie elle-même tranche», ce philosophe intellectualisé à lextrême nexiste pas pour Bäumler. Que Nietzsche se sente lhéritier dune vivisection moraliste durant depuis deux mille ans, semble même oublié. Et pourtant Nietzsche lui-même a écrit dans sa préface de 1887 à la seconde édition du Gai savoir : Un philosophe qui a traversé et ne cesse de traverser plusieurs états de santé, a passé par autant de philosophies : il ne saurait faire autrement que transfigurer chacun de ses états en la forme et en lhorizon les plus spirituels ; un art de la transfiguration, voilà ce quest la philosophie. Il ne nous appartient pas, à nous autres philosophes, de séparer lâme et le corps, comme fait le peuple, encore moins de séparer lâme et lesprit. Enfin Bäumler est même contraint de faire disparaître de sa systématisation de la pensée de Nietzsche la connaissance fondamentale sur laquelle sappuie Ainsi parlait Zarathoustra : la théorie de léternel retour du même, bien que Nietzsche ait réservé, précisément à cette théorie, la place la plus importante du dernier livre, dans les plans de « La Volonté de puissance ». Dans le dernier plan, daté « Sils-Maria, le dernier dimanche daoût 1888 », cest-à-dire immédiatement avant le renoncement à la publication dune telle uvre, le quatrième livre portait le titre : « Le grand Midi » et le troisième et dernier chapitre de ce livre sintitulait « Léternel retour » (cf. 18[17]). Bäumler se rebelle contre cette théorie et, puisquil identifie le système quil a lui-même construit avec le système présumé de Nietzsche, il écrit : « Il ny a rien dans son système philosophique avec lequel on puisse accorder cette éternisation du devenir cette pensée de léternel retour se retrouve isolée dans La Volonté de puissance comme une masse erratique14.» Lidée pourrait peut-être avoir quelque sens, si le « système Nietzsche » dont parle Bäumler et si le livre qui le contient existaient vraiment : mais ni le système ni le livre nexistent. Et comme ce qui nous importe avant tout, cest ce que Nietzsche a dit et non pas ce que Bäumler voudrait que Nietzsche ne dise pas, nous sommes contraints de douter des facultés interprétatives de Bäumler. Dautant plus que Nietzsche affirme lui-même, dans un de ses fragments, que la plus grande « volonté de puissance » cest « vouloir léternel retour » ! (7[54] 1886-1887). Mais, justement sur la base de larbitraire et des mutilations auxquelles nous avons fait allusion, Bäumler peut préparer le « Nietzsche décapité » (selon une heureuse définition de Löwith), dont il a besoin pour la seconde partie de son opération : une philosophie politique pseudo-révolutionnaire, un « assaut de Siegfried » comme le dit Bäumler « contre la bienséance de lOccident ». En somme Nietzsche pourra devenir un « Siegfried à cornes15 » ; toute ironie, toute ambiguïté, toute sorte desprit auront été éloignées de lui : Nietzsche deviendra guerrier, et même il deviendra germanique. 5. Nous arrivons maintenant à la dernière partie, qui est aussi la plus désagréable, de notre propos. En effet : si linterprétation philosophique de Nietzsche que Bäumler nous propose est déjà en soi unilatérale, comme nous lavons montré, le penseur politique quil essaie de nous imposer, nest autre quun représentant du germanisme, qui ne peut être compris que sur le fond confus du Mythe du vingtième siècle. Si Bäumler avait au moins au début fait leffort de démontrer quelque chose alors quil était aux prises avec la pensée de Nietzsche, dans la seconde partie de son livre toute trace d« honnêteté intellectuelle » pour reprendre une expression de Nietzsche a disparu. Reste simplement un mauvais et trop visible parti pris politique. Le germanisme de Nietzsche est simplement affirmé sur le ton apodictique. En voici certains exemples : « Limmanence de la philosophie de Nietzsche doit être considérée en même temps que le but héroïque quelle se donne. Cest en cela que consiste le germanisme de Nietzsche. (17)16 » « Rien nétait plus odieux à la nature tendue vers la nordification [(sic!), mot pour mot : nordisch-gespannt] que la représentation orientale dune consécration paisible aux délices Sa théorie de la volonté est lexpression la plus accomplie de son germanisme. (49)» « De la pensée centrale de la métaphysique gréco-germanique naît sa grande théorie : quil ny a pas une seule morale, mais bien seulement une morale des seigneurs et des esclaves. (67) » (Nous sommes heureux dapprendre que pour parler dune morale des classes dominantes différente de celle des classes dominées, il est nécessaire, au dix-neuvième siècle, de recourir non seulement à une métaphysique mais, qui plus est, à une métaphysique « gréco-germanique ».) « Ce sentiment authentiquement germanique parle dans la défense du peuple par Zarathoustra contre lÉtat Nietzsche exprime inconsciemment tout le secret de lhistoire allemande (92) ». Et voici le Nietzsche « germanique inconscient ». « Nous retrouvons cette même aversion contre luniversalisme de lÉtat propres aux Germains, chez le peuple le plus proche des Allemands, à savoir les Grecs. » (Quil nous soit permis ici dobserver comment, en lespace de cent ans chez les Allemands la nostalgie dIphigénie pour le pays des Grecs sest transformée en une caricature barbare et prétentieuse.) Bäumler oppose les Grecs aux Romains et il voudrait que Nietzsche en fasse autant, dans la mesure où les Romains sont les fondateurs de cette chose non allemande quest lÉtat (et lon ne doit pas oublier ici lactualité politique dune attaque contre lÉtat non allemand quétait la République de Weimar). Malheureusement cette opération est irréalisable sans une « reconstruction fiable » de la pensée politique de Nietzsche. Dans Le Crépuscule des idoles (« Ce que je dois aux Anciens» § 1) Nietzsche écrivait : « Jusquau cur de mon Zarathoustra, on reconnaîtra chez moi une ambition très consciente datteindre au style romain, à laere perennius du style [ ] Aux Grecs, je ne dois aucune impression qui, en force, approche seulement celles-là. Et disons-le tout net, ils ne peuvent être pour nous ce que sont les Romains. Il ny a rien à apprendre des Grecs leur génie nous est trop étranger, il est trop fluide pour avoir un effet impératif et classique. Qui donc aurait jamais pu apprendre à écrire à lécole dun Grec. Qui aurait pu jamais apprendre sans les Romains. » Mais Bäumler ne se laisse pas démonter et fait la distinction entre la forme au plan de laquelle Nietzsche aurait appris des choses essentielles des Romains, et le contenu de sa théorie qui, en revanche, serait « anti-romain » (96), oubliant ainsi que Nietzsche lui-même a dit que celui qui na pas compris que le contenu et la forme sont une seule et même chose ne sait pas ce que cest quécrire17. Bäumler ne se laisse pas embarrasser non plus par le passage suivant de LAntéchrist (§ 58) : Cet imperium romanum, qui se dressait ære perennius, forme dorganisation dans des conditions difficiles la plus grandiose jamais atteinte jusque-là et en comparaison de quoi tout ce qui précède, tout ce qui suit, nest quinachevé, bâclé, dilettante voilà que des saints anarchistes [les chrétiens] se sont fait un devoir de piété de détruire le monde, cest-à-dire limperium romanum, au point de nen laisser pierre sur pierre au point même que les Germains et autres rustres purent sen rendre maîtres Le chrétien et lanarchiste : décadents tous deux, tous deux incapables dune influence qui ne décompose pas, ninfecte pas, ne fasse pas dépérir, ne saigne pas à blanc, tous deux animés dun instinct de haine mortelle pour tout ce qui se dresse, debout, de toute sa stature, pour tout ce qui a de la durée, tout ce qui promet un avenir à la vie... Le christianisme a été le vampire de limperium romanum, il a défait du jour au lendemain ce que les Romains avaient fait de prodigieux, défricher le sol où édifier une grande civilisation qui avait le temps pour elle. Ne la-t-on pas compris ? Limperium romanum que nous connaissons, que lhistoire de la province romaine nous apprend à connaître de mieux en mieux, cet admirable chef duvre de grand style, nétait quun début, sa construction était calculée pour faire ses preuves au cours des millénaires jusquà nos jours, on na pas construit, ni même rêvé de construire à ce point sub specie æterni. Commentaire de Bäumler : « Face aux juifs et aux chrétiens les Grecs et les Romains se trouvent être sur le même plan. Face à un adversaire plus fort même les anciens ennemis doivent se mettre daccord » (113). Donc une sorte de front populaire de Volksfront, dirait-on en allemand, quand bien même serait-il préférable dans ce cas de dire völkische Front contre le christianisme et le judaïsme ! Et si le « Germain inconscient » Nietzsche parle de « Germains et autres rustres » ou de « Germains et autres rétrogrades » son attaque du christianisme nen est pas moins une attaque à la Siegfried : « Le paganisme nordique est le fond incommensurable, ténébreux, doù le combattant téméraire émerge contre lEurope chrétienne » (103). Certes voilà qui est dit de manière bien mythique et bien ténébreuse, mais en ce qui concerne ce que Nietzsche a dit, les choses ne changent pas. Nous pourrions encore dire comment Bäumler sefforce de démontrer que Nietzsche ne doit rien à la culture française, que, pour cette raison, il nest pas un psychologue ; que le culte quil vouait à la Renaissance italienne ne signifie pas pour autant quil ait véritablement pris parti pour lÉglise romaine contre la Réforme (et, du reste, observe, sans lombre dune ironie, le germain Bäumler, il est extrêmement probable que la plus grande partie des familles nobles qui firent la Renaissance fussent dorigine allemande !!!). Mais nous préférons clore cette déprimante liste de citations par la dernière parole dite par Nietzsche à propos de ses rapports avec les Allemands, avec les Français et avec la psychologie. Elle se trouve dans Ecce Homo (à propos de Le cas Wagner, § 3) : Les Allemands il ne faudra jamais leur faire lhonneur que lon puisse associer à lesprit allemand le premier esprit intègre dans lhistoire de lesprit [Nietzsche parle de lui-même], celui en qui la vérité vient faire justice des falsifications de quatre millénaires Lesprit allemand est un air qui ne me vaut rien, à moi ; jai peine à respirer à proximité de cette improbité in psychologicis assez malpropre, devenue véritable instinct, et quun Allemand trahit à chaque parole, à chaque expression. Ils nont jamais, comme les Français, traversé un dix-septième siècle de sévère examen de conscience : un La Rochefoucauld, un Descartes sont en probité cent fois supérieurs aux premiers Allemands, ils nont jusquà présent jamais eu de psychologues. Mais la psychologie est presque le seul critère de la propreté ou de la malpropreté dune race Et quand on se néglige comment pourrait-on avoir de la profondeur ? [ ] Et quand à loccasion, il marrive de vanter en Stendhal un profond psychologue, il sest trouvé que des professeurs duniversités allemandes me demandent dépeler son nom. 6. « Malheur à moi qui suis une nuance ! », sexclamait Nietzsche dans Ecce Homo (ibid., § 4), pressentant fort bien les grossiers malentendus auxquels son uvre était destinée chez les Allemands. Quant à nous, après avoir constaté à quel point il est impossible de soutenir lannexion de Nietzsche au national-socialisme dans le cas spécifique de Bäumler, nous nous garderons bien de ne pas admettre lexistence dun problème historique : qui est celui des raisons qui poussèrent les représentants de la politique « culturelle » et de la propagande nazie à se servir de Nietzsche. Cette enquête, toutefois, devrait finalement abandonner la méthode parténogénétique-idéologique et passer sur le terrain des faits : analyser par exemple les articles (même ceux des quotidiens), dans lesquels on parlait de Nietzsche au peuple allemand pendant le Troisième Reich, ou bien faire une recherche sur ce que furent les uvres de Nietzsche les plus fréquemment publiées et popularisées au cours de cette décennie, etc. On en tirerait probablement un cadre intéressant, de violence idéologique et propagandiste, pas même très habile, de « terrible simplification », dun Nietzsche bien loin dêtre une « nuance ». Je veux encore noter, pour finir, que ce que Cesare Cases a nommé, avec beaucoup desprit, la « désurorisation » de Nietzsche na absolument rien à voir avec ce type de travail historique, consistant à distinguer la réception de Nietzsche pendant le Troisième Reich, dun côté, et linterprétation de ce que Nietzsche dit de sa propre époque, de lautre. En effet, le Nietzsche « falsifié » de la « sur » tristement célèbre est un autre problème encore : il a à voir, certes, avec les problèmes personnels de celle quil appelait le «Lama18» et de sa fondamentale étroitesse desprit mais bien plus encore avec lAllemagne de Guillaume II quavec celle dHitler. Joserais même cette affirmation : le télégramme dune Elisabeth décrépite (elle était née en 1846) à Mussolini-Hitler, à loccasion de leur rencontre à Venise en Juin 1934 («Les Manes de Friedrich Nietzsche flottent sur le dialogue des deux plus grands hommes politiques dEurope»), ne suffit pas à en faire un national-socialiste (avec un effet «rétroactif» sur son édition des uvres et des lettres, qui saccomplit entièrement entre 1894 et 1909), de même que ne suffisent, à mon avis, ni les visites quHitler lui rendit dans la même année (20 juillet et 2 octobre), ni la couronne de fleurs que le même Führer envoya à Weimar, quand Elisabeth y mourut lannée suivante. Quil me soit permis de citer à ce propos, lun de mes commentaires dEcce Homo : « Notons quon a fini également par faire porter la faute à Elisabeth Förster-Nietzsche pour ce qui concerne tous les abus liés au nom de Nietzsche, en tant que philosophe du national-socialisme; mais que cest une simplification inadmissible et une nouvelle légende. Les Bäumler (mais aussi les Lukács) et tous ceux qui ont maltraité idéologiquement Nietzsche, ont fait ceci pour leur propre compte, et navaient certainement pas besoin dêtre menés par le bout du nez par une sur plus quoctogénaire. Comprendre la pensée de Nietzsche et linterpréter sans déformations idéologiques, était possible, même sous lempire de la Förster-Nietzsche à Weimar. » |
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