l’éclat

Carlo Michelstaedter

Dialogue de la santé 

et autres textes

[n.d.e.]

En guise de préface:
L'écriture de la persuasion (A. Parzy)

Notice biographique

Le Dialogue de la santé
Première version de la conclusion
Dialogue entre Diogène et Napoléon
Dialogue entre Carlo et Socrate
Stelio Èffrena
Le point d’appui privilégié
de la dialectique socratique

Dialogue entre la Comète et la Terre
Dialogue entre l’adolescent et l’homme
Dialogue entre le bourgeois et le sage
Dialogue entre la foule, l’homme et l’individu
Dialogue entre Carlo et Nadia

Postface :
Interprétation de Michelstaedter (M. Cacciari)


Notes

Dialogue de la santé 1

Gorizia 1910

 

À mon cher Emilio
en souvenir de nos soirées
et à tous les jeunes gens
qui n’ont pas encore
mis leur Dieu
dans leur carrière.

1. «Que Dieu vous donne la santé 2» lança le gardien du cimetière aux deux amis qui sortaient.
Nino protesta:
«Pourquoi te moques-tu de notre condition de mortels, vieil homme? Tu es bien placé pour savoir que la santé ne nous sert à rien.»
Le vieil homme restait muet et regardait ses tombes.
«Pourtant» dit-il ensuite, en hochant la tête, «pourtant… que Dieu vous donne la santé».
Les deux amis sortirent et cheminèrent sans un mot sur la route déserte. Nino rompit le silence comme s’il poursuivait le fil de ses pensées.
«Il était de bonne foi – pourtant son vœu résonnait comme un sarcasme.»
Rico. Et c’est bien ainsi qu’il sonne, pour nous qui n’avons pas cette santé.
Nino. Même si nous l’avions, elle ne nous dispenserait pas du dernier passage dont le vieux a la garde.
Rico. Non certes – mais il n’en va pas de même pour celui qui est malade et pour celui qui est en bonne santé.
Nino. Que m’importe d’être sain plutôt que malade, si je dois mourir? D’ailleurs, s’il fallait trouver une différence, il me sera plus douloureux d’abandonner un monde que je trouverais heureux si j’étais en bonne santé, que de quitter un lieu de tourment pour trouver dans l’inconscience un terme à la douleur de mon mal. Si la mort est le mal suprême, c’est en passant par les autres maux que je pourrai me préparer à la supporter.
Rico. Tu dis vrai, mais dis-moi, comment en vient-on à supporter le mal – se peut-il que parce que je le supporte, le mal devienne moins mal qu’au début, ou comment cela se passe-t-il 3?
Nino. Le mal demeure assurément tel qu’il est, mais c’est moi qui ne le sens plus comme au début.
Rico. Ainsi, de même, le froid est un mal lorsque ton corps se raidit et que ton sang ne circule plus, quand tu éprouves des douleurs dans tes extrémités; mais si auparavant tu l’endurcis en l’exerçant et en l’habituant, et si tu ne cherches pas un abri quand il fait froid mais fais au contraire des mouvements pour que ton sang circule, tu pourras l’endurer sans souffrir, et pour toi le froid ne sera plus un mal 4.
Nino. C’est cela même.
Rico. Et il en va de même pour la chaleur, les privations, la fatigue, l’insomnie, et toutes les choses semblables. –
Nino. Certes.
Rico. Mais dis-moi si ce qui peut à la fois être un mal et ne pas l’être, ce qui peut être un mal pour moi et ne pas l’être pour toi, et ce qui pour moi-même peut parfois être un mal et parfois ne pas l’être – nous pouvons l’appeler mal (par soi-même) – aussi bien en tant qu’il est un mal en tout temps et pour tous, et en tant qu’il rend malade celui qui en est affecté?
Nino. Non, bien sûr.
Rico. Mais nous appellerons au contraire malheureux et (en soi) malade celui pour qui est un mal ce qui ne l’est pas pour les autres, puisque par sa présence il fait devenir un mal ce qui ne l’est pas.
Nino. C’est ce qu’il me semble aussi.
Rico. À présent nous voyons donc que les choses dont nous parlions ne sont pas mauvaises pour le corps sain mais seulement pour le malade; vois s’il n’en va pas de même pour toutes les autres choses dont les hommes se plaignent, comme la solitude, l’obscurité, la pauvreté, la mauvaise réputation et tous les maux du corps, jusqu’au mal suprême, la mort; ne sont-elles pas des maux pour celui qui est malheureux, mais indifférentes pour l’homme sain?
Nino. Je suis d’accord avec toi tant que tu établis un parallèle entre les choses que le corps sain supporte et que le corps infirme fuit comme dangereuses pour lui, et ces choses du monde extérieur qui, si elles affligent l’esprit faible ne touchent pas en revanche l’esprit fort; de sorte que je crois effectivement que le salut de l’homme se trouve dans cette santé-là que le vieux gardien nous souhaitait. –
2. Mais il y a des choses qui détruisent la santé elle-même, et du corps et de l’âme, contre lesquelles aucune force physique ni liberté d’esprit ne peuvent l’emporter, des choses qui te retirent justement cette liberté et cette force et qui te tiennent à leur merci, impuissant et misérable.
À quoi te servent tes membres vifs et sûrs, exercés avec un soin patient à tous les travaux (pónos 5) et endurcis contre les outrages des intempéries, si un accident quelconque, si une maladie peut te les rendre pour toujours à la fois faibles et douloureux, et en un instant te priver complètement de la vue et de la jouissance de ce cher monde? Quelle force physique ou quelle vertu pourra jamais te sauver de la mort? Non: il vaut mieux cueillir l’instant qui se dérobe, que l’on soit sain ou malade, et fuir avec lui, quand le hasard en décidera. –
Rico. C’est bien ! Ce que tu dis ressemble à merveille à ce que je pense, si bien que, tandis que tu parlais, il me semblait que c’était moi qui parlais par ta bouche: et comme quelqu’un qui reçoit par ce que lui transmettent ses mains et ses oreilles la confirmation de ce que ses yeux lui avaient fait paraître, je trouve dans tes paroles la preuve de ce que j’ai moi-même cru comprendre sans être sûr de ce que je possédais. – Mais, par Dieu, maintenant que j’ai goûté cette joie, je ne te lâcherai plus avant d’avoir vidé la coupe. À quoi me sert-il en effet que ce que je possède soit partiellement sûr, s’il ne l’est pas complètement? Si étroite que soit l’ouverture, c’est par là que notre possession commune s’échappera, et je me sens à présent de nouveau vidé, il me semble que tout ce que je t’ai dit et tout ce que tu m’as dit, tout cela est inutile car ce n’est pas complet. Ne ressens-tu pas la même chose?
Nino. Si, moi aussi je ressens cela. –
Rico. Dans ce que tu as dit, il y a pourtant quelque chose qui demeure différent de ce que je disais; et je ne puis m’empêcher de ressentir tout ce que tu as dit comme m’étant contraire, si grande qu’en soit la part similaire à ce que je pense. Allons ! Posons ensemble ce qui nous paraît juste et cherchons à le rendre entièrement identique; sans quoi je ne serai plus en paix, et j’aurai l’impression de ne plus être moi-même, ou plutôt d’être contraire à moi-même – et toi aussi – à ce qu’il me semble 6.
Nino. Oui, en effet. – Mais je viens de dire ce qui me paraissait juste (êkista – all' arti êireka á moí dokeí ôste ouk ekô a légô) aussi n’ai-je rien à ajouter. 'Alla su ufêgou. 7 – Passe devant.
3. Rico. Bien: tu as parlé des accidents, des maladies comme de maux réels, qui affectent par leur présence celui qui les a, si sain qu’il soit au départ, et de la mort comme le mal suprême qui en plus de nous ôter la santé ôte toute valeur à la distinction entre santé et maladie. – C’est bien cela?
Nino. Précisément.
Rico. Alors dis-moi: peux-tu m’indiquer ce qu’est la maladie? Car si les maladies sont des maux, il faut bien qu’elles soient quelque chose.
Nino. Certainement: ainsi, la phtisie, la pneumonie, le typhus…
Rico. Bien – mais que sont chacune de ces choses?
Nino. On dit que ce sont des bacilles…
Rico. Mais ces bacilles, comment sont-ils des maux, qu’est-ce qui les fait être des maux?
Nino. C’est qu’ils sont pernicieux pour l’homme.
Rico. Dans ce cas, ce sont des maux quand l’homme les a sur lui?
Nino. Certes.
Rico. Mais quand ils ne sont pas sur l’homme, ce ne sont ni des maux, ni des biens.
Nino. Nécessairement.
Rico. Alors de nouveau, nous avons bien des hommes malades, mais nous n’avons pas le Mal. Mais dis-moi, les accidents, que sont-ils?
Nino. Ce sont des maux.
Rico. Mais l’accident est-il une chose en soi, ou la qualité d’une chose?
Nino. Non, il y a accident quand, deux choses se rencontrant, l’une affecte l’autre, ou quand le contact est dommageable aux deux.
Rico. Donc ici encore nous avons une ou deux vies gâchées qui ne peuvent plus vivre comme avant, mais le mal, nous ne l’avons pas. –
Et la mort enfin, as-tu déjà eu l’occasion de tomber sur la mort?
Nino. Pourquoi être cruel avec moi, et t’acharner sur mon erreur alors que je n’y insiste pas?
Rico. Pardonne-moi: ce n’était pas mon intention – mais je combattais cette erreur – peut-être avec trop de violence – précisément parce que je la sens désormais détachée de toi et je voyais au contraire combien tu progressais et parfois me précédais dans la direction que nous avons prise. –
Nino. Je le crois volontiers. Mais poursuis
Rico. Donc la mort à son tour se dissout dans nos mains, et quand nous croyons parler de la «Mort» nous parlons en fait de telle ou telle chose à laquelle est retirée la possibilité de continuer dans l’avenir comme avant. Ce ne sont pas des maux qui frappent les hommes sains, mais plutôt les hommes malheureux et mortels qui, d’après leur nature, tombent malades et meurent.
4. Nino. Qu’il en soit ainsi; laissons la mort et le mal – fantasmes inconsistants. Mais par Dieu, celui qui sent geler ses mains et ses pieds, celui-là ne peut mettre en doute que le froid est un mal évident; et pour l’homme qui y a perdu la moitié de ses poumons, la bonne phtisie est au contraire une ennemie perfide et invaincue; et celui qui se sent à jamais arraché à ceux qu’il aime et aux choses qu’il affectionne, et qui voit ces montagnes éclairées, l’azur du ciel, et ces vertes plaines, et cette mer scintillante, pâlir et s’éteindre dans le crépuscule qui ne connaît pas d’aurore – celui-là ne se demande pas ce qu’est la mort, et si elle est un mal pour les autres aussi ou un bien – mais lui seul sait que rien ne vaut plus que la vie, car rien ne peut lui donner ce qu’il perd en cessant de vivre.
Rico. Tout ce que tu dis est juste; mais quelle maxime en tires-tu à propos de la vie?
Nino. Quelle maxime? – Aucune maxime! tout argument est impuissant face au destin qui nous outrage – mais seulement, vivez et réjouissez-vous, le temps presse et l’heure s’approche où toute chose vous sera enlevée !
Rico. Eh bien c’est toujours une maxime! – Mais te souviens-tu de tes protestations face au salut du brave vieillard là-bas, dans la froide vallée du cimetière? – Tu parlais alors d’une vie visitée par tous les maux et du fait que nous apprenions à endurer le mal extrême, la mort inéluctable.
Nino. C’est vrai – je me suis contredit, mais… enfin…
Rico. Plus dans tes mots qu’en réalité. Car maintenant comme alors tu te rebelles contre l’inconcevable passage de la vie à la mort – et c’est la juste rébellion de l’homme qui vit. – Seulement, dans la vallée privée de soleil, tu adaptais d’après ton imagination la vie à la mort – et maintenant que la nature lumineuse qui nous entoure a réaffirmé en toi ses droits vitaux, tu veux presque avec jouissance épuiser la vie avant de mourir. –
Nino. Il pourrait bien en être ainsi. –
5. Rico. Bien; cette position est plus juste pour l’homme. Nous avons parlé du mal et de la mort sans parvenir à dire ce qu’ils sont et pourquoi ils seraient à maudire, mais seulement qu’ils nous ôtent la jouissance des choses de la vie. Donc afin de savoir ce que peut être ce mal si terrible aux yeux des hommes, il faut déterminer ce qu’est ce bien – pour qu’en être privé soit un mal si grave. – Le poète dit 8que tout homme cherche en mourant la lumière qui s’enfuit. Et toi de même, dès que tu as porté alentour ton regard aimant, tu as parlé de la douleur d’abandonner tout cela. – Abandonner? – tout ceci serait donc à toi?
Nino. Non pas à moi selon le droit, mais en un sens plus véritable.
Rico. Comment cela? en va-t-il de sorte que si je t’en enlevais un peu, tu ne serais plus celui que tu étais? –
Nino. Non, ce n’est pas cela… C’est à moi parce je le vois et m’en réjouis. –
Rico. Si tu l’as vu et que tu t’en est réjoui – que peut t’enlever le fait que la lumière s’éteigne? –
Nino. Cela m’empêche de le voir encore.
Rico. Alors il ne te suffit jamais d’avoir vu quelque chose par le passé 9.
Nino. Non en effet – c’est toujours comme s’il s’agissait d’une chose nouvelle.
Rico. Et ce que tu vois à présent ne te suffit pas non plus?
Nino. Non. – Je désire toujours le voir encore. –
Rico. Et crois-tu qu’un jour tu pourras le contempler à satiété? –
Nino. Je crois qu’il n’en sera jamais autrement qu’à présent.
Rico. L’Ecclésiaste 10 a donc raison de dire: «L’œil ne se rassasie pas de voir.» Qu’as-tu de plus à regarder, si même en regardant tu ne peux jamais dire: j’ai vu? Et de même les choses que tu dis tiennes, de quelle manière le sont-elles?
Nino. Elles sont à moi parce personne ne peut me les prendre. –
Rico. Elles sont alors tiennes comme le serait un champ, si tu en avais un?
Nino. De la même manière. –
Rico. Pourtant le champ est à toi même quand tu ne l’occupes pas. –
Nino. Mais je le possède de droit, je le possède car je puis en faire ce que je veux tandis que c’est interdit aux autres.
Rico. Dans ce cas ce n’est pas le champ qui est à toi, mais le droit d’en disposer comme tu l’entends – c’est-à-dire l’assurance 11 qu’un autre ne peut le faire à ta place ni t’empêcher de le faire. – Toi seul peux le cultiver et en tirer les fruits qui te sont utiles ! – Le champ représente pour toi l’assurance d’en recueillir les fruits à l’avenir.
Nino. Exactement. – Et ses fruits sont à moi.
Rico. À toi comme toutes les autres choses qu’autrui ne peut te prendre: par l’assurance qu’autrui ne pourra t’empêcher d’en faire usage.
Nino. Oui. –
Rico. Mais à présent – admettons que tu vives aux pays de l’abondance – où les branches des arbres ploient sous le poids de leurs fruits, où il te suffit de tendre le bras pour recueillir un délicieux repas tout prêt; où la terre est si riche et le soleil si généreux que toute chose germe d’elle-même sans que l’homme s’en donne la peine; où les bêtes s’étendent à ses pieds pour qu’il en dispose à son gré, – où les hommes vivent dans un repos permanent, jouissant l’un de l’autre et chacun de toute la nature, sans lois pour délimiter le droit de chacun, car la terre prodigue à chacun plus qu’il ne lui est nécessaire sans qu’il ait rien à demander. Dis-moi, ne considérerais-tu pas ta situation avec le même plaisir si elle te venait des mains prodigues de la nature que des mains avares des lois humaines?
Nino. J’y prendrais plus de plaisir, bien sûr.
Rico. En effet la richesse de la nature te donnerait une assurance bien plus grande pour l’avenir que les lois des hommes.
Nino. Certainement.
Rico. C’est pourquoi dans cet heureux pays tu te dirais plus riche qu’ici, et plus de choses seraient à toi. –
Nino. Sans doute.
Rico. Donc la question du droit ne détermine la propriété qu’au regard de la sécurité relative aux autres hommes. – Quand elle n’est plus nécessaire, alors le droit lui-même perd toute signification. – Comment donc une chose qui est à toi est-elle à toi si l’on fait abstraction de cela? À quoi te sert-il qu’elle soit tienne? qu’en fais-tu?
Nino. Elle est à moi parce qu’elle-même représente pour moi l’assurance en soi de pouvoir, soit satisfaire ma faim en la mangeant, soit répondre plus tard à mes besoins en l’utilisant d’une manière ou d’une autre. –
Rico. Et si la chose cesse de te servir une fois utilisée, y a-t-il encore un sens à dire qu’elle est à toi?
Nino. Non bien sûr.
Rico. Donc est à toi ce qui t’est cher et t’est cher ce qui pourra satisfaire un besoin futur.
Nino. Précisément.
Rico. Est à toi ce dont tu ne peux te passer. Mais si tu ne peux te passer de ces choses, alors tu ne les as pas en ton pouvoir: mais ce sont elles qui t’ont, et tu dépends d’elles puisque tu ne peux subsister sans elles. – Et ne crois-tu pas que les personnes auxquelles tu tiens te sont nécessaires de la même façon, même si toi aussi tu leur es nécessaire? Mais votre amour n’a rien pour s’assouvir – ni les baisers, ni l’étreinte, ni aucune des démonstrations que l’amour invente ne pourront jamais vous faire vous fondre l’un dans l’autre. Un besoin égal et réciproque vous tient sans relâche 12.
Ainsi toute chose n’est-elle à nous qu’en raison du fait que nous en avons besoin, et seulement parce que nous nous en servons – jamais nous n’avons l’usage des choses de la vie, ce qui nous permettrait de n’en désirer aucune mais d’avoir notre vie en nous. – Car nous ne possédons jamais notre vie, nous l’attendons du futur, nous la cherchons dans les choses auxquelles nous tenons car «elles contiennent pour nous l’avenir», mais même dans l’avenir nous n’en serons pas moins vides en tout présent, nous nous tournerons encore avec avidité vers les chères choses, pour satisfaire notre insatiable faim et toujours manquer de tout. – Jusqu’à la mort, nous arrachant à ce jeu cruel, sans que je sache ce qu’elle nous enlève – si nous n’avons rien. – Pour nous la mort est comme un voleur qui dépouillerait un homme nu. –
6. Nino. Elle nous enlève la vie: ce que tu appelles un jeu cruel, c’est la chère, la douce vie. Manquer de tout oui, et tout désirer – telle est la vie. Si nous ne nous tournions pas vers l’avenir mais avions tout dans le présent – alors nous ne vivrions plus. La vie, sous quelque forme qu’elle puisse être, et quel que soit son prix de douleur, la vie «se vit volontiers».
Rico. Elle se vit volontiers, c’est-à-dire qu’on veut la vivre – comme l’eau veut le bas, et sans aucune forme tombe, s’écoule, s’infiltre, pourvu qu’elle descende – mais en quel lieu s’arrêtera-t-elle, à quel moment, sans qu’elle en soit empêchée, en aura-t-elle assez de descendre?
Nino. Tant qu’elle descend elle est heureuse.
Rico. Pourtant en chaque point de sa descente tu peux l’imaginer immobile avec un désir infini du plus bas 13. – Où est alors sa satisfaction?
Nino. Mais la descente elle-même est douce en chaque instant, comme il m’est doux de voir la nature, même si jamais je ne serai rassasié de la voir, et la nourriture m’est douce, même si bientôt j’aurai à nouveau faim. Et c’est cela, être satisfait.
Les plaisirs nous font du bien, mais c’est l’injustice, c’est la douleur qui nous en tient éloignés, la mort etc.
Par conséquent, multiplie-les tant qu’il est temps.
Rico. As-tu jamais vu un bœuf picorer des graines ou un coq ruminer du foin 14?
Nino. Non en vérité.
Rico. Et pourquoi donc?
Nino. Mais, ils ne le peuvent tout simplement pas. –
Rico. Et s’ils le pouvaient?
Nino. Ils ne le feraient pas de toutes manières – car c’est le grain qui plaît au coq – et le foin au bœuf. –
Rico. As-tu jamais vu un bœuf faire une indigestion de foin?
Nino. Non.
Rico. Et comment le sait-il?
Nino. Eh bien, il en prend autant qu’il peut sans que cela puisse lui faire du mal.
Rico. Il n’en reste pas moins ce que tu as dit: cela signifie qu’il en prend parce que cela lui plaît.
Nino. Oui.
Rico. Alors nous sommes forcés de dire que le foin lui plaît aussi longtemps qu’il ne lui fait pas mal.
Nino. Oui.
Rico. Et quand il s’en va, a-t-il encore faim?
Nino. Non. –
Rico. Donc lui plaît cela précisément qui est fait pour son corps et dans une quantité déterminée. Et quand il court, quand il saute, quand il va s’abreuver au ruisseau, quand il poursuit un autre animal, qu’il dort ou prend une femelle et s’y accouple, tu crois que tout lui est doux, agréable, ou que cela lui pèse?
Nino. Je crois que si cela ne lui plaisait pas il ne le ferait pas. –
Rico. Là encore, chacune de ces choses est pour lui un plaisir?
Nino. Précisément.
Rico. Et c’est pour cela qu’un animal libre ne se met jamais à courir jusqu’à en perdre haleine ni ne s’abrutit dans la paresse, qu’il n’éclate pas à force de boire, ni ne meurt de soif, qu’il ne se réduit pas à l’impuissance en cessant de dormir ni ne s’épuise dans l’abus, qu’il ne poursuit pas ni ne tue tous les animaux qu’il rencontre, ni ne se laissera manquer de nourriture; le plaisir lui enseigne avec une admirable précision ce qu’il doit faire, quand il doit le faire et jusque quand il doit le faire. –
Nino. C’est bien pour cela que je faisais l’éloge du plaisir. –
7. Rico. Et ce sont bien des louanges qu’il convient de lui adresser, car il est aussi omniscient et omnipotent qu’un dieu. – Cette sagesse et cette omnipotence ne te paraissent-elles pas chose digne d’admiration et qui mérite que nous cherchions – au risque de paraître encore irrévérencieux – par quels moyens il en vient à connaître les voies secrètes de l’avenir de tous les vivants, et par quoi il oriente irrésistiblement chaque fidèle?
Nino. Il me semble. –
Rico. Oui, je crois qu’il a au creux de sa main toutes les dispositions du corps et toute la variété des choses. Et, parce qu’il veut du bien au corps, il met dans les choses qui lui sont utiles une lumière, qu’il fait briller aussi longtemps que la chose est utile – puis il l’éteint pour que la chose devienne obscure à l’animal qui s’en est rassasié 15. Dans cette lumière brille tout l’avenir de l’animal: dans le manger la possibilité du boire, de poursuivre un autre animal, de se reposer, et dans la poursuite d’un animal la possibilité de manger, et de boire, etc. Il y brille tant que l’animal croit pouvoir le satisfaire d’un seul coup. Mais le dieu sage éteint la lumière lorsque l’abus passerait l’usage, et s’enfuit. Partiellement repu, l’animal se tourne vers le lieu où lui apparaît une nouvelle lumière – que le dieu bienfaisant allume pour lui – et lorsqu’il la voit, il y tend de toutes ses forces – jusqu’à ce que la lumière s’éteigne de nouveau pour réapparaître en un autre lieu 16.
En mobilisant par ce procédé la force de tous les autres besoins de l’individu, en le persuadant chaque fois avec les arguments de sa propre vie, le dieu sage le guide dans son sillage lumineux à travers l’obscurité des choses, pour lui permettre de continuer.
L’animal voit ainsi chaque fois la chose comme sienne, et s’élance vers elle pour satisfaire toute sa faim ou (pour reprendre l’exemple de l’eau) pour tomber tout entier – en fait il ne satisfait que la faim relative à cette chose – mais il jouit, dans l’appropriation, de l’acte entier lui-même.
Anthrôpos en euphronê phaos aptei eautô [L’homme dans la nuit allume une lumière pour lui-même] 17. Il rôde bien dans l’obscurité mais se réjouit de loin en loin de sa propre lumière – par l’opération du Dieu sage et bienveillant.
Car quelle vie mortelle,
ou quel pouvoir souverain
pourrait nous attirer sans le plaisir
lui sans qui n’est plus digne d’envie
même la vie d’un dieu?
Simonide, 117 18
Nino. Ma ton Dia ! [Par Zeus!] Rico. Tu as fait l’apologie que j’aurais voulu prononcer, bien que j’en sois incapable. Invoquons donc le nom du dieu et sacrifions sur ses autels ! Que nous importe l’obscurité, pourvu que le dieu nous prodigue ses faveurs.
Rico. Eufêmei! [Silence!] Tu ouvres bien mal la cérémonie, kakôs dê katarcei 19. Le premier article de sa foi est : «Ne m’invoque pas!»
Nino. Je ne te suis plus.
Rico.
Le plaisir est un dieu pudique,
il fuit celui qui l’a invoqué;
des plaisirs il est ennemi,
il fuit celui qui l’a cherché.
Il aime celui qui ne l’invoque pas,
il aime celui qui ne le connaît pas;
et prodigue sa faible lumière
à qui suivra d’autres lumières. –
Celui qui le cherche ne le trouve pas,
celui qui le trouve ne le sait pas;
son nom met à l’épreuve
l’humanité pleine de torpeur. –
Le plaisir est le Dieu pudique
qui aime celui qui ne le connaît pas:
si tu le cherches et si tu mendies
l’obscurité t’a vaincu déjà. – 20
Nino. Tes chants sont des énigmes – je ne te comprends plus. –
Rico. Pardon ! Je te récitais l’évangile du dieu.
Nino. Je me rends bien compte que je suis profane.
Rico. Tu n’es pas profane, puisque celui qui l’honore le mieux est celui qui vit selon son évangile sans le savoir. –
Nino. De toute façon tu me dois une explication. – Ne rejette pas ma demande. –
8. Rico. Bien, je vais essayer de t’éclairer du mieux que je peux en quelques mots. – La volonté apparaît toujours dans le monde comme volonté de choses déterminées. Un ensemble de volontés de choses déterminées est une vie organique. L’organisme se détermine en chaque instant par rapport aux différentes choses – mais à chaque détermination se rattache le sentiment qu’elle advient non en soi, mais en tant qu’elle est nécessaire à la continuation de l’organisme. Telle est la douce saveur qu’a toute chose de la vie – et c’est cette voix que prendront toutes les autres choses vers lesquelles l’organisme se déterminera à l’avenir. Dans la mesure où une chose procure du plaisir, toute la personne y est en acte. – Et comme elle tend vers la chose comme étant sienne, elle en retire l’illusion de l’individualité. Ce qui me plaît à moi, ce qui m’est utile: ceci est ma conscience: ceci est ma réalité. Ainsi la réalité onomazetai kath' êdonên ekastou 21 – est donnée en fonction du plaisir de chaque individu.
En revanche, à celui qui la regarde depuis l’extérieur, la volonté déterminée dans ses divers centres apparaît variant dans sa corrélativité, comme quand l’encens se mêle à l’encens, alloioutai okôsper opotan summigê thuômata thuômasi (Héraclite) 22. Chaque individu en euphronê phaos aptei eautô (Héraclite), dans la nuit allume une lumière pour lui-même 23.
Toute individualité, qui veut être, et au contraire devient dans le temps, est actuelle en chaque instant avec toute sa volonté (le plaisir et la douleur épuisent la vie: êdonê o kosmos kosmeitai kai tê lupê [Le cosmos est ordonné par le plaisir et par la peine]) 24.
Tout acte lui dit: tu es. –
Mais si les actes n’ont plus pour l’ind[ividualité] cette signification – si chacun a perdu la saveur – alors elle sent la mort – en chaque instant de la vie – puisqu’il lui manque le murmure continu des choses qui lui disent: tu es. –
En effet, elle est amoindrie, si l’existence dans le monde ne se mesure qu’en fonction de son extension dans le temps et dans l’espace. Car pour elle les choses diversement variées et lointaines ne contiennent plus de promesses pour un lointain avenir, en se déterminant l’une l’autre ou l’une par l’autre – l’organisme est dissout et éreinté: la vie est désorganisée. Il a perdu la santé. C’est bien pour cela que tout le plaisir est dans la santé en ugieia pa'sa êdonê. Et c’est pour cette raison que Simonide écrit:
Aucun bien ne nous vient du savoir
si la santé vénérable fait défaut.
Et maintenant tu comprends mieux ce qui suit:
Car quelle vie mortelle,
ou quel pouvoir souverain
pourrait nous attirer sans le plaisir
lui sans qui n’est plus digne d’envie
même la vie d’un dieu? (117) 25
Qui a perdu la saveur des choses est malade, le malade a perdu la saveur de toute chose – puisque la saveur n’est autre que le sens de l’utilité de la chose à la santé. Et comme s’il était déjà en bonne santé, il ne veut plus les choses mais la saveur qu’il n’a plus, en se mettant encore et encore dans les postures savoureuses qu’il connaissait auparavant, ou dans celles dont il apprend qu’elles produisent du plaisir aux autres. –
Il est comme celui qui veut voir l’ombre de son propre profil – et qui la détruit en se tournant 26.
Donc, dès que l’on parle communément «des plaisirs» comme de positions déterminées qui donnent du plaisir, nous sommes dans la posture maladive: et nous commençons à chercher le plaisir pour soi, à mettre à profit notre posture à l’égard d’une chose pour obtenir une saveur que nous n’avons plus dès lors que nous allons à sa recherche.
Nous voulons jouir deux fois de nous-mêmes: non plus «je jouis – parce que je suis» – mais «c’est moi qui jouis» et en réalité, nous ne jouissons plus. 27
9. Nino. Mais alors celui qui est dans l’illusion est mieux loti que celui qui ne l’est plus. – Les personnes qui attribuent de la valeur aux choses dont tu disais justement au début qu’elles n’en avaient pas. –
Rico. Je crois bien, comme toi 28, que celui qui n’a pas d’illusions a plus de valeur que celui qui en a. – Mais dis-moi, qui est en fait celui qui ne se fait pas d’illusions?
Nino. Celui qui n’accorde plus aucune valeur à la vie.
Rico. À la vie des autres ou la sienne propre?
Nino. Ni à l’une ni à l’autre.
Rico. Donc de toutes manières il n’accorde aucune valeur à la sienne non plus? –
Nino. Non.
Rico. Saurais-tu me trouver un exemple d’être vivant qui n’accorde aucune valeur à sa propre vie?
Nino. Non, je n’en connais pas.
Rico. Et il est bon que tu n’en connaisses pas – puisque n’accorder aucune valeur est identique à «ne pas vouloir». – Tout vivant demande quelque chose, ou c’est quelque chose qui demande en lui – même les éléments d’un corps désorganisé. – Quiconque demande quelque chose à la vie est dans l’illusion pour autant qu’il demande: et il n’y pas de vivant qui ne demande. D’ailleurs, dis-moi, ton homme qui a surmonté ses illusions, à quoi passe-t-il son temps?
Nino. Il jouit autant qu’il peut.
Rico. Si le plaisir est, comme nous l’avons défini, la tension vers ce qui contient pour l’organisme la promesse du futur, et si tu le considères comme une illusion indigne – alors je ne vois pas quelle jouissance peut obtenir celui qui, lorsqu’il mange, ne se réjouit pas de la future vigueur de ses membres, dont les membres ne travaillent pas pour la bouche, et dont finalement toutes les différentes parties s’ignorent mutuellement.
Nino. Mais chacune goûte pour soi la bonne saveur des choses pour la saveur elle-même.
Rico. Donc lui ne vit pas mais en lui vit la voix de chacune de ses parties singulières: sa conscience – pour ne parler que du corps – n’est plus la conscience d’un corps, elle est désagrégée et réduite à ses parties singulières – à supposer que nous nous en tenions fermement à ce que nous avons établi à plusieurs reprises, à savoir qu’en dehors du plaisir rien n’a de valeur pour nous. – Et par conséquent que toute la conscience des valeurs n’est autre que le plaisir lui-même.
Nino. Eh bien c’est tout de même lui qui a raison, car en dehors de ce qui est agréable il n’y a rien qui vaille. À quoi nous servirait-il de nous priver de quelque chose qui peut d’une façon ou d’une autre nous faire plaisir? C’est la connaissance du flux perpétuel des choses qui nous enseigne d’en jouir dans l’instant, l’instant qui ne revient jamais.
Que la jeunesse est belle
et qui pourtant s’enfuit !
qui veut être joyeux, qu’il le soit
nul ne sait de quoi demain sera fait. 29
Il me semble que même si tu veux appeler cela une illusion, celle-ci est joyeuse et oublieuse, elle vaut mieux que de s’imaginer une sage conspiration en faveur d’une valeur plus éminente – ton attente est chaque fois déçue et tu te traînes sans répit à travers un dur chemin éclairé de peu de joies jusqu’à l’anéantissement final. – L’homme qui s’est libéré par sa connaissance de toutes les illusions issues de valeurs imaginaires saura se rendre la vie joyeuse en jouissant à la mesure de ce qui lui est consenti par la nature des choses.
Rico. Ce que tu dis est juste – mais pourtant nous voyons que cette nature des choses se donne davantage à celui qui, par un calcul retors, veut prendre d’elles plus de plaisirs qu’elle n’a coutume de donner. – Considère alors un corps qui fonctionne convenablement et qui dans son travail ressent le jeu joyeux de toutes ses parties; si l’appétit naît en lui, de l’appétit lui-même vient la joie en prévision de sa satisfaction prochaine; puis en mangeant il sent que ce qu’il mange est bon pour lui – et dans cette sensation il jouit de la douce saveur qui promet la continuation; et de même pour tous les actes qu’il effectue, il sent que tout est bon pour lui puisque dans tout, il y a le plaisir qui prévoit et préoccupe le futur selon un rythme juste, – de sorte qu’il n’a pas l’ennui de s’en préoccuper. Un thème musical dans ses justes variations. –
Nino. Je comprends – pourtant il me semble toujours que sa situation est affligeante car il ne parvient pas à ce qu’il voudrait atteindre – et sa consolation ne tient qu’au fait qu’il demeure dans l’illusion. – Mais poursuis.
Rico. Mettons-le à présent à contretemps ou dans une fugue, en précipitant le rythme de la recherche consciente des plaisirs – suivant ce que tu dis.
Nino. Allons-y.
Rico. Alors la bouche ne travaille plus pour le corps mais pour elle-même, l’œil ne considère plus les choses proches ou lointaines pour défendre le corps mais s’adonne à la joie folle de son propre goût, de même l’oreille, de même le toucher, les membres à leur tour refusent l’effort, et toutes les parties recherchent et multiplient autant que possible les choses qui faisaient plaisir au corps à l’époque où elles étaient à son service – car à présent elles sont en grève – et chacune les recherche pour soi. – Mais alors quelque chose d’étrange a lieu: cette douceur qui régnait au début a disparu, car elle appartenait au corps et à sa continuation: chacune des parties éprouve d’amères désillusions qui risquent de lui gâter la fête. La bouche trouve le pain et la viande bien insipides et vulgaires, elle se met à l’étude en mettant à profit les expériences issues des temps pénibles du servage; elle part à la recherche de ce qui est doux en soi, de ce qui est salé, de l’âpre pour soi, elle ne se satisfait pas du sucre et des choses piquantes et du vin, tant ils lui deviennent en un mot stupides; le sucre l’engourdit, les choses piquantes la brûlent, les vins et la sorbe l’irritent. Elle produit des inventions géniales et les associations les plus hardies – mais sans jamais en trouver une qui la satisfasse et seule lui donne quelque joie la perspective de l’avoir un jour; tandis que la langue et les dents travaillent en vain dans l’acte de manger, à dissoudre et prendre possession de la saveur – tout cela est inutile, car la saveur descend avec la chose savoureuse dans l’estomac ennemi, et il faut en prendre une autre… Ainsi de même l’œil médite-t-il sur toutes les variétés de couleurs vives, de lumière, d’ombre – mais aucune n’est celle qui pourrait le satisfaire – de sorte que la satiété de l’œil serait de ne plus voir. Et de même toutes les autres parties mettent en mouvement les machines de plaisir les plus ingénieuses qu’elle puissent trouver – en vain. Chacune renouvelle pour elle-même ce que le corps faisait pour soi – et le plaisir persiste pourtant à fuir: sa loi ne change pas. – La faim insatisfaite perdure toujours: et sa loi, c’est le plaisir: et de nouveau les parties singulières se désagrègent en leurs éléments chimiques de plus en plus petits: car chacun veut vivre pour soi. L’individualité se dissout indéfiniment: et indéfiniment le plaisir s’enfuit. –
Si la conscience du corps reflétait un temps donné et une variété déterminée de choses, à présent nous avons atteint, comme tu le dis, l’instant et le point dans l’espace. – Nous n’avons plus devant nous une forme déterminée mais un flux d’atomes. –
Nino. Mais tu dis cela par métaphore, en réalité nous verrons toujours un corps.
Rico. Ah non ! Ce qui apparaissait à l’œil et occupait un espace déterminé n’était rien d’autre qu’un noyau de dispositions organisées. La vile cupidité de la vie lui a fait perdre toute consistance: filoyuciva pantoiva gevgone pro;" to;n bivon 30. Une fois perdue sa solidité, le corps, qui consiste par la cohésion de ses molécules, se déverse, liquide, sur le sol et s’infiltre dans toutes les fissures, de plus en plus bas pourvu que chaque goutte descende pour elle-même. Nous disons du jouisseur qu’il est un homme sans solidité; nos pères disaient liquescit voluptate 31 [il est liquéfié par le plaisir]. Ce n’est déjà plus un thème et variations ni une fugue, mais presque du Strauss. – Pourtant, bien qu’il descende, il n’est jamais satisfait – de sorte qu’il ne sera jamais assez descendu sans que ne demeure infinie en lui la volonté de descendre: – et le destin se joue toujours de lui. –
10. Nino. Pourtant moi je m’étonne de voir que, dans cette dissolution, les hommes en général persistent à être tels que nous les voyons, ici comme ailleurs.
Rico. Cependant le bois d’un arbre coupé n’a pour toi rien d’étonnant 32.
Nino. Non, mais qu’est-ce que cela change? – l’arbre coupé est mort en tant qu’arbre et son bois me sert.
Rico. Et c’est ainsi que te servent aussi les hommes que tu me jettes à la figure. –
Nino. Mais ceux-ci sont toujours des hommes, des hommes vivants; l’arbre lui est mort, ce n’est plus un arbre.
Rico. Et le bois, est-il vivant ou mort?
Nino. On pourrait peut-être dire qu’il est vivant parce qu’il pèse, parce qu’il occupe un espace du fait qu’il existe, mais il ne tire plus la sève des racines pour la porter vers les branches, dont la respiration n’avive plus à son tour les racines – en somme ce n’est plus un arbre. –
Rico. Eh bien, ceux-là sont autant des hommes qu’un tronc coupé est un arbre vivant. Ce sont des corps que l’on voit, qui se meuvent et gesticulent – pas des hommes 33.
Nino. Mais tu avais désagrégé leur corps parce qu’il était dévolu au plaisir, et à présent tu le leur rends. – Pourtant ils s’adonnent réellement au plaisir.
Rico. Ils ne sont pas tous noyés dans la même eau; où un nain se noie, un homme normal ne se serait pas noyé, mais quand l’eau lui arrive jusqu’à la bouche il ne se noie pas moins qu’un nain. – À chacun la préoccupation du plaisir est comme l’eau qui lui arrive à la bouche 34.
Ils cherchent le plaisir par une autre voie et leur corps ni ne jouit ni ne vit, mais végète – ils cherchent le plaisir par une autre voie et par une autre voie souffrent et sont trompés dans leur convoitise.
Nino. Mais ceux qui, sans atteindre des hauteurs exceptionnelles, sont contents d’eux, enclins à la joie, heureux avec leur épouse, leurs amis, leurs maîtresses etc. ne sont pas tous tristes ni préoccupés...
Rico. Comme la recherche du plaisir du corps est la vanité solitaire – la recherche du plaisir intellectuel est la vanité sociale, qui brûle d’une flamme réciproque. –
Nino. Que viennent faire ici la vanité et l’intellect? –
Rico. Ils vont avec la compagnie et à travers elle la recherche du plaisir: koinônia kakôn [communauté des malfaisants 35].
Nino. Mais c’est dans la compagnie que l’homme apparaît comme ce qu’il est, un homme.
Rico. Certainement, pourvu que l’on substitue à apparaître «veut apparaître». La musique douce à la vie que les choses murmurent à l’homme sain, les choses qu’il voit chacune comme sienne et qui lui disent «tu es» – cette musique manque à celui qui n’est pas sain et qui recherche les positions qui pourraient lui procurer ce confort. Celui-là ne demande pas à ses sens les choses qui ont pour lui quelque valeur, il leur demande ce qu’ils ne peuvent lui donner: le sens de cette valeur. Sa personne, qui ne brille pas dans chacun de ses actes, veut obtenir des sens la fausse lumière qui en le flattant lui dira ce qu’elle n’est plus. – Par horreur du vain le vaniteux demande en vain ce qu’il n’est déjà plus et, en se faisant toujours plus vain, il dégénère. –
Ainsi le corps qui n’est plus dans le juste point quant aux choses nécessaires à sa continuation ne retrouve pas la santé perdue lorsqu’il adopte la voie de la vanité, il la détruit pour toujours.
Ainsi, quand quelqu’un réclame une valeur plus forte et qui dure, une personne que les autres craignent, respectent, aiment, et n’en jouit pas dans les actes et par les actes qu’il accomplit, mais cherche cependant à obtenir des autres le témoignage de la personne qu’il n’est pas – il est condamné à une triste dégénérescence pire que celle du corps.
Sans avoir aucun amour pour une chose il doit pourtant le simuler pour être «celui qui a cet amour». Il vit dans un désir irréductible et vain.
Nino. Mais si tout le monde le considère comme celui qu’il veut être, tu verras qu’il s’en dira satisfait – tu verras – et c’est déjà ce que tu peux voir, où que tu portes ton regard. Il y a beaucoup d’ambitieux, comme tu l’admets d’ailleurs, et ce ne sont certes pas les moins reconnus.
Rico. Mais quelle est leur récompense?
Nino. D’être dans les faits celui qu’ils ambitionnent d’être.
Rico. Comment cela, dans les faits?
Nino. Ils le sont par le nom, la réputation – par l’amour aussi.
Rico. Ainsi, tous ceux qui ont un nom, sont-ils par là-même tels que ce respect et cet amour leur revienne justement?
Nino. Je ne dis pas cela. Mais qu’importe à celui qui a le nom, pourvu qu’il l’obtienne?
Rico. Donc il lui est donné comme il sera donné à celui qui portera après lui le même nom, ou qui le porte en même temps que lui.
Nino. C’est pourquoi il est satisfait du nom qui lui assure pour toujours cette dévotion.
Rico. Parce que c’est au nom qu’elle appartient, non à lui.
Nino. Ainsi soit-il. –
Rico. Comment est-il alors dans les faits ce qu’il voulait être, s’il l’est seulement de nom?
Nino. Parce que le nom est son nom, et c’est à lui que la dév[otion] va de fait. –
Rico. Si tu joues le rôle de Roméo, jouis-tu de l’amour de Juliette? –
Nino. Non, parce que je sais que je ne suis pas Roméo.
Rico. Et si tu portes un nom, es-tu heureux de l’honneur qui lui est rendu, honneur que tu portes aussi bien sûr, mais que tu sais différent de toi? –
Nino. Oui, la comédie dure toute ma vie et me donne pour toujours droit à cet honneur. –
Rico. Et l’honneur qui nous est rendu, pourquoi nous fait-il plaisir? parce que telle ou telle personne nous honore peut-être, ou parce que cet honneur contient un jugement sur nous?
Nino. Parce qu’il contient un jugement.
Rico. Un jugement qui te dit tu es et te conforte par le plaisir de l’existence. Mais si tu es boiteux et que tu sais que tu ne peux marcher, quel plaisir te procure le jugement des gens qui te disent que tu marches merveilleusement?
Nino. Pourtant… Pourtant…
Rico. Pourtant les hommes y aspirent et en paraissent satisfaits. C’est ce que tu voulais dire?
Nino. Oui, précisément...
Rico. Il est vrai qu’il y a autant de gens qui se montrent heureux que de gens qui y aspirent et ne le sont pas en fait. – Puisque nécessité de la pose oblige. C’est ainsi que les hommes vains fuient la solitude comme la malaria – car dans la solitude on est comme on est seulement pour être, et bientôt ils entendent leur désir informe cogner à l’intérieur du vide – comme une chauve-souris dans une grotte. – 36
Et alors toute personne est «encore une fois le monde» dans la mesure où il leur plaît de se montrer tels qu’ils voudraient être et de tenter d’en tirer la douce illusion d’être quelqu’un. Ils considèrent leurs semblables comme des miroirs complaisants, – qui redoublent la vie. Mais le rien ne se redouble pas…
Et les hommes s’évertuent à parler, et avec la parole se donnent l’illusion d’affirmer l’individualité qui leur échappe. – Mais les autres veulent parler et non écouter – ainsi ils se détruisent et se contredisent l’un l’autre. Il n’est pas important pour eux que la chose soit dite, mais à chacun il importe d’être celui qui l’a dite. C’est pour cette raison que les particules introductives des discours ont pris les armes et sont devenues adversatives 37. Autant un homme est vain, autant il a besoin de parler – moins il possède en réalité la juste saveur de ses actes et cette cohérence de l’eujlavbeia [circonspection] intime, plus il est contraint de parler pour l’affirmer, en énumérant les choses. En racontant les actes les plus mesquins de sa vie il prétend s’être constitué une personne. Un bon joueur d’échecs se tait, et à chaque coup il se réjouit de son plan – c’est au contraire celui qui veut se donner l’illusion d’en avoir un qui parle 38. Mais le seul fait de parler ne révèle rien – et moins encore s’il ne trouve aucune oreille complaisante pour lui en donner l’illusion momentanée. C’est pour entretenir cette illusion que naissent les koinwnivai [communautés] «intellectuelles» qui reposent sur l’accord tacite d’une complaisance réciproque. Chacun donne pour qu’il lui soit donné. Et chacun, quand il raconte sa vie malheureuse et les faits pénibles dont il est responsable ainsi que leurs conséquences, trouve au moins dans la complaisance de compagnons la pleine illusion de son individualité. –
La fonction concomitante de l’encensement mutuel est la médisance, où celui qui blâme un mal ou l’apparence d’un mal dont autrui est l’auteur s’affirme implicitement comme exempt de ce mal, et accorde à celui qui l’écoute qu’il en est lui aussi exempt, afin de bénéficier ensuite à son tour de cette reconnaissance. – Dans les communautés amicales qui fleurissent sur la vanité commune chacun vit de la mort de celui qui est en dehors de la communauté. –
– Mais dans sa solitude chacun ravale dans son estomac vide la pourriture et l’amertume de ces conversations assassines. –
Telles sont les sociétés qui plaisent à tes hommes. –
Nino. Mais pourtant tu conviendras que pour conquérir une femme, on doit faire en sorte qu’elle nous aime – pour être un artiste il faut vouloir être un artiste – que c’est ainsi que les hommes deviennent artistes et possèdent les femmes. Et de même pour toute chose: il ne te sert de rien de la vouloir platoniquement, mais il faut que tu te fasses tel que la chose te revienne de droit 39.
Rico. Tu as une étrange manière de dire: «tel que la chose te revienne de droit», – et par ces mots tu désignes encore, selon moi, ce qui nous est attribué par les autres.
Nino. Oui – qu’il s’agisse d’amour, d’estime ou de gloire. –
Rico. Mais ce que nous avons établi demeure valable: ces choses ne font pas plaisir par elles-mêmes mais par le jugement qu’elles contiennent.
Nino. Oui.
Rico. Et alors que reste-t-il à dire?
Nino. Il reste que sans ces choses la vie est triste. –
Rico. Certes.
Nino. Et alors?
Rico. Et alors pourquoi veux-tu courir le chemin qui t’éloigne précisément le plus de ton but? Pourquoi, dis-moi: si tu allais dans les habits d’un autre à un rendez-vous galant et si tu possédais la femme d’un autre de sorte que toutes les caresses qu’elle te prodiguerait lui soient adressées, que le nom qu’elle invoquerait avec langueur soit le sien et non le tien – dis-moi si, en dehors de la satisfaction du corps, tu aurais le sentiment de la posséder. Ou s’il te semble posséder une femme que tu payes pour qu’elle se donne à toi, alors qu’elle se donne aussi à d’autres qui la payent d’autres fois?
Nino. Non, par Dieu !
Rico. Bravo, je te reconnais là! Mais tu jouis de la femme qui t’aime parce qu’elle reconnaît en toi le mâle qui la domine.
Nino. Certes.
Rico. Si tu es cet homme, alors la femme t’aimera; si tu ne l’es pas, alors qu’as-tu à faire de caresses que tu lui as soutirées en prenant le masque trompeur d’une autre personne, si tu n’as pas et ne peux avoir son amour?
Nino. Mais pourtant, si j’en ai besoin, ne dois-je pas le rechercher?
Rico. Tu en as besoin parce que tu as besoin d’être quelqu’un. – Et il ne sera jamais celui que la femme aime, l’homme qui par nécessité aime l’amour et non Elle. Il faut avoir en soi la force de l’amour pour être aimé. Donner et non demander 40. Plus l’homme vain demande, et plus il doit demander...
Et la Muse est femme, elle ne donne pas son amour à celui qui l’assiège, qui la pourchasse et s’en préoccupe sans répit – à celui qui l’achète, la dupe et se vante de ce qu’il n’a pas, qui la cherche par les moyens et de la façon dont il voit les autres faire, et qui veut être avec Elle pour que les gens disent qu’elle est son amante.
Elle sourit au fort qui l’aime au soleil de sa vie libre, qui est sûr qu’elle lui donnera à lui ce qu’elle ne peut donner à nul autre, ni ne se préoccupe du qu’en-dira-t-on. –
11. Nino. Tu dis peut-être vrai – et pour ce qui est des femmes – plus je m’efforce de les comprendre, moins j’y parviens – je commence à croire que tout homme ferait peut-être… et fait des expériences humiliantes qui lui font connaître avec douleur la vérité dont tu parles. –
Mais quant à l’art, pardon de sortir de ta métaphore 41, mais comment penses-tu pouvoir convaincre un artiste qu’il ne sera artiste qu’après avoir renoncé à son art, si sa joie provient seulement du fait que sa pensée est constamment tournée vers l’art, l’arrêtant devant toute chose susceptible de lui servir pour son œuvre, lui suggérant les situations où il revivra l’émotion qui sera la source de son art? S’il ne la met pas à profit, s’il n’accomplit pas ce travail constant et minutieux, il renoncera à ses joies les plus pures et n’aura plus rien d’où tirer matière à son œuvre.
Rico. Tu ne m’as que trop convaincu que je m’escrimerais en vain à distraire un artiste de son art. Et mal m’en prendrait de vouloir inciter par des mots un poids retenu par un crochet à se soulever, s’il veut suivre son propre chemin – mais en tant qu’il est poids il pend et en tant qu’il pend il est dépendant 42.
Et «l’artiste» veut être un artiste, n’est-ce pas?
Nino. C’est sûr.
Rico. Et il veut les choses qui conviennent aux artistes – «qui peuvent lui servir pour son œuvre»? Et il se met dans les sit[uations] opp[ortunes]?
Nino. Autrement du moins il ne serait pas un artiste.
Rico. Et comment les connaît-il?
Nino. Sa pensée tournée vers l’art le lui dit.
Rico. Et l’art, qu’est-ce, comment le connaît-il?
Nino. L’art, l’art… on ne peut le définir.
Rico. Mais pourquoi t’obstiner à soutenir ce que tu ne penses pas?
Nino. Mais je le pense…
Rico. À d’autres! Si tu le pensais tu me donnerais sans hésitation une définition de l’art. Et tu dirais que c’est tout le corps de l’«art» constitué des œuvres d’autres artistes et de tous les bavardages qui ont été faits autour que nous désignons par le mot art, et qu’il y a cette profession – à présent bien rétribuée d’«artiste». C’est de là qu’il tire ses choses, là qu’il trouve les situations – et il se félicite de s’y intégrer et de s’y voir intégré par les autres.
Nino. C’est bien cela – mais ses émotions personnelles, elles, sont siennes et c’est d’elles qu’il doit tirer profit.
Rico. Un étudiant las de chercher des phrases termine sa rédaction sur les impressions de l’alpiniste par la seule proposition: «Ah, si j’étais déjà sur la cime 43 Vois donc si tes artistes ne ressemblent pas un peu à cet alpiniste. Eux qui veulent avoir fait l’œuvre – comment peuvent-ils avoir une place pour d’autres sensations? Chaque émotion, ils ne l’éprouvent pas mais veulent l’éprouver et, mieux, l’avoir éprouvée. À côté de ce sentiment prédominant, que nous avons concrètement défini et qui aboutit à la faim, quelle autre émotion peut-il vivre?
Nino. Mais si c’est ainsi que cela se produit, cela veut dire que l’artiste peut le vivre et en effet ces artistes créent infatigablement.
Rico. Oui, car créer quelque chose signifie dans le vocabulaire d’aujourd’hui donner un signe de soi à propos d’une chose – parler de sa relation propre, quelle qu’elle soit, avec une chose. – Chaque instant de sa vie est précieux pour cet artiste, il sait qu’il lui suffit de l’écrire, de le peindre ou le chanter pour le rendre immortel; c’est pourquoi il ne vit pas toute chose vulgairement, comme un homme qui souffre et jouit, veut, ou refuse, qui a des sentiments, des passions, de l’espoir, de la mélancolie – du désespoir – comme tout cela serait vulgaire ! Mais lui vit en artiste, il est en dehors [de] tout cela.
Nino. Mais pourquoi ne fais-tu pas l’éloge de cette liberté que confèrent toutes les petites illusions de cette vie, si telle est celle de ces artistes? c’est la vie qui s’approche le plus de celle des dieux.
Rico. Dans l’Olympe! Ils sont bons nos olympiens, les dieux qui gratifient cette terre du contact de leurs plans… Il n’y a qu’une seule chose qui cloche: c’est que ces divinités souffrent ici sur terre un martyre si interminable qu’à ce que je crois chacune en son cœur serait prête à céder sa lourde charge pour un peu de bonne humeur vulgaire et mortelle…
Nino. Que veux-tu dire?
Rico. Ceci, as-tu déjà oublié qu’ils doivent créer? Que, depuis l’aube de chacune de leurs mortelles journées jusqu’à la tombée du soir – ou du soir jusqu’à l’aube, ils doivent assumer leur fonction de créateurs?
Ils doivent donc guetter le passage des émotions – comme un chasseur attend les canards sauvages, dans la boue jusqu’aux genoux. Et la chasse est maigre – car, comme nous l’avons dit précédemment, ils ne ressentent plus les émotions de cette terre – eux, les dieux. Pourtant il n’en est pas moins nécessaire qu’elles viennent. C’est pourquoi il faut se creuser la cervelle ou, comme ils disent, «se façonner une vie». Car il y a une émotion qui est vivante en eux – c’est la volonté de faire des objets d’art et l’ennui de ne pas savoir comment – la volonté d’être artiste et la douleur de ne pas l’être. Telle est leur «émotion personnelle» et c’est à partir d’elle qu’il faut créer. L’artiste se met donc face aux choses qui lui sont indifférentes, qui «ne sont pas pour lui», toujours «comme celui qui les recrée», comme «l’artiste» – c’est un point acquis. Et son émotion dominante prend au fur et à mesure une apparence fort différente dans les diverses situations. Mais elle est toujours la même – il n’y a qu’elle qui soit vivante. Alors l’artiste l’aiguillonne – «il tourne son regard vers l’art»; et «la volonté d’être artiste» devient amour et héroïsme – la douleur de ne pas savoir qui, pour commencer, devient douleur sublime sur les choses du monde, se fait ensuite «plainte». – Mais, diras-tu: comment fait-il? – Il est aisé, quand on a le «regard tourné vers l’art», de dire quelles sont les choses qui ont une valeur artistique; et puis il y a les yeux et les oreilles, et le goût et les sens, et on peut tenter d’enregistrer les sensations successives de ces organes; alors tu te découvres toi-même et commences à parler de la vie artistique – de ta vie – alors tu enregistres chacun des faits les plus infimes de ta volonté et de ton ennui – si tu es peintre tu copies toutes les taches de ton atelier – oh! tu es un artiste.
Mais pour toi artiste tout cela importe peu. Les choses te sont odieuses, car aucune ne te donne rien, tu te sens vide, à jeun, et en toi résonne et te harcèle la nécessité désespérée d’avoir fait, d’être parvenu. Imagine-toi le jour gris et brumeux dans les ateliers ternes de ces artistes affamés, quand courbés dans les angles obscurs ils recherchent entre de vieux morceaux de fer lequel serait assez artistique – et de chacun ils font un trésor. Et s’il sourd de leur diaphragme quelque borborygme issu d’un estomac qui sonne creux, ils se lèvent avec le sourire et disent: «cela m’est venu du fond du cœur» – ils le regardent à la lumière, jettent un œil sur l’art, s’emparent des phrases convenues de la fatigue de l’existence – et voilà une composition que les journaux complaisants diront «imprégnée par une amère intuition de la vie». Et dire que cette amertume, c’était l’acidité de leur estomac. –
Mais ils sont reconnaissants à leur organisme de cette acidité, comme des langueurs de la sensualité, et du mal de reins causé par la fatigue, et s’ils soignent et caressent cet admirable organisme, qui avec ses caprices «fait bouillir la marmite», ils craignent pour lui que quelque chose d’étranger ne vienne les déranger dans leur fascination pour une situation construite avec l’art et pour l’art... 44
Nino. Mais, pardon, je reste là à t’écouter, et tu poses les choses d’une telle manière que je n’y comprends plus rien. Pourquoi commences-tu par affirmer qu’ils doivent être si complètement vides?
Rico. Nino, aujourd’hui tu as la mémoire courte. Ne te souviens-tu pas que c’est toi qui m’as fait poser ce préalable lorsque tu as pris la défense de ceux qui veulent être artistes et ne veulent pas renoncer à l’art? En fait, il apparaît encore et toujours que celui qui veut voir sur le mur l’ombre de son propre profil 45 la fait disparaître au moment où il se tourne. De même, ceux qui recherchent les plaisirs du corps, c’est-à-dire la signification de l’existence de leur propre corps, en perdent toute la saveur; de même encore, ceux qui cherchent d’autres plaisirs qui puissent signifier une existence plus vaste perdent la saveur de toute chose, ne savent plus rien et sont vides tant qu’ils veulent jouir. Mais pour quoi faire? la préoccupation de la vie forcera pourtant toujours les hommes à s’intéresser et à rechercher les positions dans lesquelles ils ont vu autrui vivre, dans lesquelles ils pourront peut-être vivre à leur tour pour quelque temps. Et de cette préoccupation, à partir de la vie saine du corps, naît la dégénérescence sensuelle et la rhétorique des plaisirs; de l’activité droite d’un homme qui a une mission à accomplir, naît l’ambition du pouvoir – et la rhétorique de l’autorité; de l’œuvre d’un homme qui avait quelque chose à dire – naît la pose des créateurs et la rhétorique artistique; des paroles des hommes qui montrèrent aux autres la vie juste – la suffisance des penseurs – et la rhétorique philosophique accompagnée de sa petite sœur: la rhétorique scientifique 46. – Les hommes donnent ainsi des noms aux manifestations sûres de la vie, ils en recherchent les formes pour en avoir la personne et les joies; préoccupés par cette vie qui leur échappe des mains, ils en deviennent les esclaves. Mais le destin ne cesse pourtant de se jouer d’eux.
Nous nous étions arrêtés à contempler cette triste désagrégation pour voir si, parmi les illusionnés, celui qui «revient volontiers à ce qui l’amuse», parvient en perdant un peu de son illusion à échapper à la surveillance du dieu, en prenant plus que ce qui est concédé aux autres 47.
Et là nous découvrons à notre grand étonnement que, même s’il était davantage revenu à ce qui l’amusait, il n’en aurait pas été pour autant plus amusé; au contraire, ce qui au départ lui était une occasion de jeu lui serait devenu insipide par la suite, et en se tournant toujours plus vers des choses qui auraient pu le divertir, il les aurait trouvées sans cesse moins divertissantes; enfin le plaisir l’aurait fui tout à fait dans la dispersion de son individualité, puisqu’il en constitue le signe distinctif et ce qui en fait la cohérence, et elle se serait évanouie à force de se dissiper dans la poursuite des plaisirs. –
Telle est bien l’éternelle raillerie du destin, qui se joue de notre faim – qui nous retient dans ses cercles – et se moque de nous, ses dupes; par la faim, il nous tient sans trêve à sa merci. Et en cela nous somme joués ou, comme tu disais, illusionnés. Mais nous sommes d’autant plus illusionnés que nous nous fions à ses promesses. Et le jouisseur préoccupé, qui tend pourtant la main vers ce qui ici, maintenant s’offre à lui et pourrait tant soit peu le distraire, inquiet de voir s’échapper ce qu’il convoite alors que rien ne lui permet de penser qu’il obtiendra ce qu’il attend, et que cela lui viendra d’autant moins qu’il en aura plus besoin: le jouisseur est celui qui se fie le plus à la promesse, qui est le plus joué, qui est le plus à la merci de l’ennemi commun. –
Celui-là est comme ce général qui, pour se soumettre à une situation qui ne l’arrangeait pas, vivait aux côtés de l’ennemi comme s’il se trouvait en temps de paix. –
Il croit réelle l’apparence des choses au moment actuel 48, et s’y fie – alors qu’elle ne dépend que du jugement de l’ennemi, qui le trompe. – L’apparence est pour lui suffisante parce qu’il se pense le propriétaire des choses.
Il veut obtenir le plaisir à partir de cette apparence, et craint, si celle-ci lui était enlevée, que toute possibilité de jouir le lui soit aussi (tandis que le plaisir ne pourrait lui venir que de l’assurance interne de la paix).
Il n’a pas en soi l’assurance des choses nécessaires à son corps ou de l’intégrité de son corps, mais se fie au travail d’autrui; il n’a pas non plus l’assurance de l’amour des hommes pour lui, mais se fie à la réserve convenue, il les craint ou, s’il le peut, les opprime.
Les hommes se confient l’un à l’autre le travail que chacun devrait accomplir pour avoir en soi sa propre assurance. Ils comptent même sur la faiblesse commune pour créer une assurance faite de convention réciproque. Ainsi ils n’ont plus à avoir en soi la sécurité, non seulement à l’égard de leur semblable, mais encore à l’égard du reste de la nature, puisque chacun fait une petite chose subord[onnée], étant incapable de tout le reste. De sorte qu’il n’a pas en soi l’assurance que ces conditions perdurent, celles-ci sont dans la volonté d’autrui, et alors il se préoccupe de la volonté d’autrui et en est l’esclave. La convention morale sociale est faite de cette peur et de cette arrogance réciproques – et du fait de l’insuffisance de chacun à faire tout par soi-même, du fait du besoin, vient l’échange du travail, par lequel chacun [est] à la fois esclave et maître, car la convenance 49 commune confère à tous des droits communs et impose à tous des devoirs communs. Et il fleurit de cette assurance individ[uelle] des modèles d’hommes qui, préoccupés par leur possession apparente, s’y accrochent avec les dents, de crainte de ne pouvoir vivre autrement; et ils insistent avec une inflexible insolence sur leurs droits lorsqu’ils pensent avoir l’appui de la communauté, qu’ils ont acquis au prix de toutes les humiliations. L’insouciance a pour camarade le souci, la suffisance le besoin de tout 50 (Pascal). Ce sont des créanciers misérables qui n’ont pas d’argent mais une lettre de change 51: le présent est vide mais contient la promesse de la joie. La vie est un débiteur insolvable – les échéances sont courtes: le créancier doit se présenter maintes fois à chaque échéance, et il n’obtient, après avoir été plusieurs fois chassé et maltraité par les domestiques – jusqu’à payer de sa dignité –, que le renouvellement de sa lettre de change et de quoi vivre jusqu’à la prochaine échéance; pourtant il ne perd pas confiance en ce bout de papier, il ne cherche pas un autre moyen d’obtenir ce que la lettre de change lui promet sans le lui donner, mais au contraire s’y agrippe comme à une planche de salut.
La première lettre de change de l’homme est son corps, puis vient la chemise avec laquelle il naît 52 – et sa chemise est tissée de positions, des droits acquis, des liens affectifs acquis comme les droits, mais encore de ce que même l’homme pauvre trouve dans son environnement: les routes, les commodités, tout le travail accumulé par les siècles et dont la postérité récolte les fruits dans la sécurité réciproque et dans la sécurité face à la nature.
Et accrochés à leur lettre ils sont esclaves de tout ce que la convenance leur impose pour assurer leur défense: esclaves de ce qui leur a été échu de droit si par hasard ils ont été mieux lotis que les autres, afin que les autres ne le leur enlèvent pas; esclaves de leur corps incapable qui ne les sert pas mais doit être servi. Ils sont peureux au physique comme au moral, avares d’eux-mêmes et de ce qu’ils croient posséder, humbles, soumis – avilis.
Par ailleurs s’ils ont l’appui de la convenance ou peuvent faire appel à quelque ruse, sans pitié pour les autres, ils se font arrogants et filous.
En un mot: mesquins.
Désir ambitieux et humilité, arrogance et crainte des hommes, telles sont les vertus consacrées de la koin[wniva] [communauté], elles puisent leur force dans le respect et dans l’appréciation plus ou moins aiguë des convenances, qui indique aux hommes à chaque instant, par un calcul avisé, en quel sens ils doivent feindre: c’est l’hypocrisie prudente.
Mais quand leur nature perd toute retenue, alors nous trouvons les deux vices: en celui qui espère quelque chose la violence brutale (qui prend les choses seulement selon le côté qui lui convient, négligeant la vie autonome de chacun); en celui qui est désespéré la rage.
Et puisque le dérèglement est plus commun que la prudence, la désillusion, fidèle disciple du désir, étant toujours plus forte à pousser même le plus prudent à la violence (poluvfronav per caleph'nai 53), la rage est le leitmotiv de la vie sociale. La rage impuissante qui se déverse sur les proches, sur les choses, sur le corps – toujours impuissante, se nourrissant sans cesse d’elle-même (car plus elle fait souffrir et plus elle s’accroît). – Et de ces paroxysmes jusqu’aux simples actes d’intolérances, aux incorrections, la rage accompagne l’homme civilisé en chaque instant de sa vie.
Qui a tout par soi-même – l’homme dans la nature – ne connaît pas la rage impuissante – seul la connaît celui qui a besoin de l’œuvre d’autrui, qu’il s’agisse de particuliers ou d’institutions; s’il leur prend de faire défaut, il est à leur merci, il dépend d’eux et il ne lui reste qu’à faire passer son impatience et l’insupportable sentiment de sa dépendance par la rage.
Les cris de ces enragés sont le grincement de toutes les articulations de la machine sociale qui n’a pas encore trouvé son point d’équilibre. Plus l’homme s’éloigne de la nature, plus il est (malade), impuissant, irascible, et plus il a de force en lui, plus il est intolérant. – Ce fait n’est plus désormais seulement individuel, mais il est devenu atavique avec les siècles. – La science complaisante a immédiatement trouvé pour la société un nom et un droit d’exister à ce mal inévitable: et tout acte vil a reçu son droit d’entrée sous le nom de nervosité.
Aujourd’hui, quand quelqu’un commet des actes de colère insensés et perd toute dignité, son prochain le respecte comme un nerveux, et celui-ci s’adonne avec complaisance aux spasmes de sa rage en pensant: «pourtant je les impressionne – à présent ils sauront que je suis nerveux.»
Et à l’occasion il dit: «Tu sais que je suis nerveux, que je ne supporte pas ces choses-là» comme s’il parlait d’une qualité respectable. –
– Mais en compensation les hommes de génie sont fous. –
En dehors de cette divinité de la colère, la mesquinerie jouisseuse a créé le dieu du mal, le diable, l’envoûtement, pour les cas où les choses ne vont pas. –
Plus l’homme est absorbé dans l’instant, plus il croit en la réalisation d’une détermination dont il a besoin; il lui attribue une réalité et la contendit 54 [y aspire] même quand tout lui dit qu’elle ne pourra pas se manifester, il la contendit de toutes ses forces, qumw/' [passionnément], sans aucune dignité, en s’accro[chant] au moindre fragment d’espoir, pantoi'o" genovmeno" [en recourant à tous les moyens], de sorte que, quand la chose n’advient pas, il est toujours frappé comme par un nouveau coup du sort dont il ne peut se remettre. Il y croyait même quand sa croyance n’avait plus que son seul désir pour appui – et maintenant encore il croit toujours en sa valeur, alors que l’ultime esp[oir] est perdu, il se nourrit de «c’est impossible», «la chose était pourtant certaine» etc., et «s’il n’y avait eu cet accident vraiment exceptionnel»... Car le fait qu’elle se soit révélée si dépendante de contingences n’ôte rien de sa valeur à ses yeux, il a toujours pour elle de l’estime et la vermißt 55 [il en ressent le manque] (elle, et non sa valeur), il enrage contre toutes les causes indirectes et accidentelles qui sont dans l’ordre des choses précisément parce que la chose est sujette à l’imprévu, il enrage contre les personnes qui, faisant chacune ce qu’elle avait à faire, ont cependant été causes que la chose connût tel sort plutôt que tel autre, avec des phrases telles que «il fallait bien qu’il fasse ça, celui-là», «il n’en fera jamais d’autres» etc.
Parce que son désir est pour lui la vérité absolue, tout ce qui contribue à l’irriter est faux, injuste, ce qui n’est possible qu’en supposant qu’il existe une Intention injuste dans les choses, une malice particulière dans les personnes: de là naît l’idée du diable, de l’esprit du mal, qui de temps en temps met sa queue dans la félicité assurée des hommes 56.
Puisque mon désir est la vérité, le Bien est la réalité naturelle. Le Mal une force transcendante.
Ainsi chacun retourne-t-il bien vite dans l’illusion de ce qui le divertit, et cherche, au lieu d’un divertissement plus sûr, la répétition de ce même divertissement qui est venu à lui manquer.
Mais quand le fil de mon couteau s’émousse, je ne souffrirai pas de la perte de ce dont j’ai pu me rendre compte qu’il ne méritait pas mon regret – ayant perdu l’illusion de sa valeur, c’est plutôt de l’absence d’un couteau dont je puisse me servir que je devrais me plaindre 57.
À présent, quelle est la chose du monde dont on puisse supposer qu’elle soit indépendante des lois du monde, et espérer qu’elle soit indemne des contingences du temps et de la matière?
Il n’arrivera aucun mal qui soit inattendu
si perpétuellement et promptement
le dieu bouleverse toute chose.
ouk estin kakon
anepidokêton oligô de cronô
panta metarriptei theos.
Simonide, 45 58
La naissance est donc l’accident mortel par lequel les hommes meurent en chaque instant dans tout ce qu’ils veulent 59.
Ils ont pourtant toujours l’espoir que la chose puisse être la réalité intangible qui leur est nécessaire, – sans en avoir l’assurance en soi ni chercher à l’avoir. Et chacun se retourne avidement dans la coquille des choses qui lui plaisent, présume qu’il suffit à leur assurance, quand il en profite, et répond par la peur et la haine à la demande d’autrui.
Et le dieu se réjouit de la privation que la peur impose et des dégâts causés par la haine, il les entretient dans leur animosité perpétuelle par des préjudices mutuels, il les soumet à l’hostilité des autres choses de la nature, et à la fin les emporte 60. Et puisqu’immédiatement ils retombent chaque fois dans l’illusion, toute limitation de ce qu’ils croient posséder – jusqu’à la nécessité des plus petits renoncements – tout transcende leur réalité comme s’il s’agissait de la mort elle-même et leur fait endurer dans la vie la douleur de la mort.
12. – L’entends-tu, la voix de la société? C’est comme un ronflement colossal – mais si tu tends l’oreille pour en suivre les différents sons, tu entendras des voix d’impatience, d’excitation, des voix de jouissance sans joie, de commandement sans force, de juron sans destinataire 61. Et si tu les regardes dans les yeux, tu verras en chacun d’eux, dans le joyeux comme le triste, le riche comme le pauvre – l’effroi et l’anxiété de la bête traquée. Regarde-les tous, comme ils se pressent, se rencontrent, se heurtent et s’affairent 62. On dirait vraiment qu’ils ont tous quelque chose à faire. Mais où vont-ils, et que veulent-ils? Et pourquoi se protègent-ils ainsi l’un de l’autre, pourquoi s’affrontent-ils ainsi les uns les autres?
Entends-tu comme elle grince, la machine, en chacune de ses articulations – Mais n’aies crainte – elle ne se rompra pas – c’est sa manière d’être – et il n’y a pas de changement dans cette brume, – car sa vie est le petit changement continu de chacun de ses atomes. –
Nino. Mais comment dissiper cette maudite brume? Pourquoi donner aux hommes ce désir sans espoir, cette faim qui ne peut être satisfaite?
Rico. Pourquoi? Moi je ne le sais pas – et il ne sert à rien de demander – à vrai dire ce n’est un bien pour personne d’être né 63. Mais s’il y a un chemin qui nous libère de la brume, c’est celui qui enseigne de ne pas demander ce qui ne peut être donné. De deux hommes invités à un repas, le moins malheureux est celui qui, ayant compris au premier coup d’œil que tous les plats présentés étaient immangeables, n’en goûte aucun – tandis que l’autre, qui les goûte tous et doit tous les recracher, vit, quoique toujours dans la peine, pour ceux qu’il n’a pas encore essayés, pour que d’autres ne le privent pas de sa part de tromperie, par crainte de devoir s’en aller – et c’est encore la mort dans l’âme qu’il partira, quand on finira par le chasser de ce banquet infect 64.
Nino. D’un tel festin mieux vaut se lever à temps et de son propre chef. –
Rico. Alors moi je joue plus 65! vrai? Si vous ne me laissez pas faire le roi 66 – je ne joue plus – tandis qu’en fait toute ta personne ne veut rien d’autre que jouer. Qui te donne la force de renoncer au jeu?
Nino. Ma raison.
Rico. Ah. Si tu voyais un bûcher, est-ce que tu t’y jetterais?
Nino. Non. Mais pourquoi devrais-je choisir le moyen le plus pénible?
Rico. Et quelle peine peut donc éprouver celui qui se destine à la peine maximale? – Comment ferais-tu donc?
Nino. Je chercherais le moyen qui me permettrait de tout préparer à l’avance et de mourir sans m’en rendre compte.
Rico. Sortir du monde sans connaître la mort comme tu vivais sans connaître la vie – c’est juste. Car la mort n’est dite que par rapport à la vie. – La vie est le besoin – la mort la négation du besoin. Qui meurt comme tu le dis veut encore tromper le destin par une machination – mais il se berne lui-même. – Car la mort ne répond pas à la demande par une réalité libérée du besoin – une conscience qui ne serait plus soumise au temps, mais par l’inconscience. – La mort paraît désirable à celui qui vit uniquement parce qu’elle lui apparaît comme une conscience sans besoin. Et quand il se dit: «La vie ne me donnera jamais la paix puisque la vie est toujours un besoin insatisfait; tandis que la mort me donnera la liberté, l’absence de besoins, la paix: la mort est donc préférable à la vie», son raisonnement ne part pas de l’absence des besoins (car le besoin, c’est tout simplement les besoins, les désirs, l’amour tourné vers des choses chères), mais de la présence du besoin, insatisfait en quelques-unes de ses parties déterminées; ce déterminé inassouvi qui limite sa vie, lui fait penser la mort comme une vie illimitée car sans besoins.
Ce «sans besoins» prend selon lui, à son insu, le contenu de «la satisfaction de ces besoins déterminés qui à présent me font momentanément souffrir». Et c’est pourquoi il déclare, avec toute la force de la persuasion vitale qui lui fait voir comme désirable la satisfaction de ses besoins, être persuadé que la mort est préférable à la vie.
Aux besoins correspondent les promesses de la réalité comme valeurs. (Qui n’a plus de besoins – n’a plus de valeurs – n’a plus de réalité – n’a pas conscience – ne parle ni de vie ni de mort – mais meurt sans s’en rendre compte 67.)
Tant que quelqu’un vit: il veut la félicité, postule une valeur pour laquelle il vaille de vivre à ses yeux. Il demande la subordination des valeurs de la vie à une valeur plus grande: c.à.d. la certification de ses valeurs.
La mort, parce qu’elle est la négation des besoins, est la négation de la valeur.
L’individualité absorbée dans de petits besoins – mais par un déplacement accidentel qui ne permet pas que la satisfac[tion] temporaire de l’un de ces besoins adoucisse la conscience de la prochaine satisfaction temporaire des autres besoins (comme c’est le cas chez l’animal), et empêchée pour une raison quelconque de parvenir à la satisfaction organique de ses besoins – est portée à ressentir avec force l’insatisfaction, et de là à réduire la vie à ce seul contenu (commun avec le concept d’infélicité 68), donc à considérer la mort comme la négation de ce seul contenu (commun avec le concept de la félicité). Sa conscience de la vie se limite à l’insat[isfaction] des besoins donnés; et elle voit dans la mort la félicité comme absence de besoins. Mais il n’existe pas de félicité sans conscience. Il 69 attribue donc à la mort la conscience de l’absence des besoins. Son raisonnement a cette forme:
Il attrib[ue]: 1°) à la vie comme contenu complet ce qui n’est qu’une partie de ce contenu; 2°) à l’infélicité (au non-être) comme contenu complet ce qui n’est qu’une partie de son contenu; 3°) il accorde à la mort ce qui est contraire à son concept: la conscience; 4°) il parle d’une félicité sans contenu, c’est-à-dire qui n’a de contenu qu’au regard des besoins insatisfaits de sa vie. –
Il croit pouvoir acquérir pour lui la félicité, pouvoir passer, lui avec sa conscience, de l’infélicité à la félicité, en passant par un acte violent de la vie à la mort.
Il ne fait pas cela par pessimisme, c’est-à-dire connaissance de la non-valeur, et donc indifférence, mais par optimisme, c’est-à-dire foi en une valeur (la félicité dans la mort) inconnue, suscitée seulement par son besoin présent. Si cette foi est forte, ou s’il agit sous la pression forte d’insatisfactions déterminées (suicides sur un coup de tête, actes de désespoir), il passera de la vie à la mort sans savoir ce qu’il voulait vraiment dans la vie et sans savoir ce qu’est la mort par rapport à la volonté qu’il en a (comme quelqu’un qui pour fuir la menace des fauves entrerait dans le repaire du tigre). – S’il y réfléchit au préalable et fait connaissance avec la mort en allant la chercher dans ses lieux caractéristiques: la faim, les précipices, le feu, que le corps connaît, il finira bien vite par comprendre que la non-valeur ne vaut pas à ses yeux l’espoir de la valeur. – Ên eggys elthê thanatos, oudeis bouletai thnêskein [quand la mort se rapproche personne ne veut mourir] 70.
Nino. Oui ! Tu as peut-être raison – ton raisonnement file droit. Tu poses les termes – énonces l’équation – et en tires le résultat. Personne ne pourrait te reprocher la moindre erreur – il ne peut y avoir d’erreur. – Mais je te le demande de bonne foi, à quoi bon? à quoi bon si tout se dissout dans la maudite brume, si la vie elle-même est l’erreur, dont nous ne sommes pas responsables – mais dont pourtant nous portons le poids – à quoi bon continuer si je sais, si tu sais que l’on ne pourra jamais rien y changer? à quoi bon? – Quant à la violence – celle que je me ferai à moi-même en me suicidant – que m’importe si ensuite je suis anéanti dans l’inconscience? Et s’il est vrai que je ne parviendrai à voir ni la vie ni la mort – que m’importe? À qui ai-je des comptes à rendre – pourvu que moi je n’aie plus à souffrir cette peine, ou comme le disent les tristes vers:
pourvu qu’à ma pupille cette lumière
qui surveille la ténèbre, s’éteigne
et que je ne sache plus
ce qu’à présent je souffre
de vains tourments sans issue ni espérance,
tu m’es mille fois chère, ô mort,
qui verseras le sommeil sans réveil
sur cet œil, qu’il ne sente plus le voir, 71
pour que l’obscurité me soit éteinte. 72
Ah, Rico, la peur de la mort est une bien vilaine chose – tous la craignent et cherchent en vain à la fuir; – mais le vieux gardien dans la vallée glacée les attend – lui qui s’est moqué de notre condition. – La mort vainc toute chose 73, et il n’y a rien désormais que je puisse chercher et vouloir avec conscience, sinon la mort !
Rico. Toujours le même esprit, dans la joie, dans la douleur, dans le plaisir, dans la mort: – tout cela en vain !
Mais ton invocation de la mort elle-même est peur de la mort! Dans cette invocation parle la même faiblesse qui demande par pitié un voile pour faire écran à la douleur, qui réclame au pain, au vin, aux amis, à l’amour, à l’art, à la gloire, à Dieu, un sursis à la mort. C’est le sommeil et l’oubli que tu demandes, non la mort. Si la vie est un poids, celui qui a le courage de la mort est celui qui porte la vie jusqu’à ce qu’elle le laisse sans force, et que la mort soit alors un acte vital; – celui qui d’une façon ou d’une autre la pose à terre, n’a pas le courage de la mort, il en a peur. Il dépose la vie parce qu’il cherche un réconfort dans le repos – et il souhaite que ce réconfort se prolonge: et comme dans tout repos que l’homme s’accorde pour continuer malgré tout à suivre la voix de sa déficience, ce repos est en fait la mort – la brume des choses qui sont et ne sont pas; – de même, dans l’invocation molle et vaine de la mort par laquelle parle le même besoin de repos, se trouve en fait la volonté de continuer, la pitié émue pour soi-même.
Ce n’est pas de la pitié mais du dédain que tu dois ressentir pour toi-même, si toutefois tu vois la vanité de la vie: cette vie qui est en toi, dans ton cœur qui bat encore et encore, qui exulte et se lamente, qui espère et désespère, dans ta bouche qui parle et se remplit de rien, dans ton estomac qui réclame le pain, dans ton corps qui pèse, inerte, dans tes membres, dans ta chair, dans ton sang, – tu dois bien la sentir.
Ce n’est pas de la pitié mais de la nausée que tu dois ressentir pour toi-même qui es et qui n’es pas: de sorte que le couteau qui te blesse te semble doux et le grabat où pèse ta masse inerte, un tapis de ronces, de sorte que le pain te semble amer et les paroles intolérables.
Alors tu n’espéreras plus en vain et tu ne seras plus désespéré, tu n’exulteras plus en vain et tu n’auras plus à te lamenter: mais le futur n’existera plus pour toi, et ton cœur consistera 74 dans l’ultime présent.
Alors ta vaine invocation de la mort sera un acte de vie – puisqu’en un point ta volonté diffuse se sera rassemblée et aura fait d’elle-même une flamme 75.
L’homme ne demande pas la mort – mais meurt – et en cela il vit puisqu’il ne demande pas à être, mais est.
Nino. Mais… mais comment puis-je en arriver là?
Rico. Nino! – Ton dernier mot était «mort» – et lorsque tu as rouvert la bouche, c’est pour dire «mais», – tu disais ne plus avoir rien à demander – et à présent tu reparles pour demander un soutien, pour demander une voie. Mais il n’y a pas de soutien, il n’y a pas de voie – il n’y a rien à attendre, rien à craindre – ni des hommes ni des choses. C’est cela la vie. –
Nino. Mais pourquoi te taire? parle encore… Je ne te demande pas de dire… ou plutôt dis-le, dis que je suis vil, faible, misérable – mais parle, frappe encore – car maintenant, maintenant je la sens, cette nausée… la lame que tu me portes est douce.
Rico. Oui, oui! Puis tu vas rentrer chez toi – et à la bonne qui t’apportera le lait…
Nino. (comme s’il avait reçu une gifle) Non ! – pourquoi?!
Rico. … la bonne qui t’apportera le lait, tu lui claqueras la porte au nez…
Nino. (rasséréné) aaah !
Rico. … tu lui claqueras la porte au nez.
Nino. (hésitant) … oui.
Rico. … et tu crieras d’une voix caverneuse «va-t-en», et tu te complairas dans ta nouvelle personne, que tu auras acquise contre la personne de la faim – «la personne de l’homme qui a le courage de ne pas avoir faim». – Et pour cette nouvelle personne, de nouveau tu te sentiras en droit de faire le vide autour de toi pour continuer à vivre en repoussant et en outrageant les autres – à commencer par la bonne.
Nino.
Rico. La bonne proteste? – tu l’insultes. – Elle crie plus fort – tu t’en vas…
Nino. (déconcerté) Mais…?
Rico. … tu t’en vas – renfrogné – sinistre – et tu médites en ton cœur une vengeance pour ta dignité bafouée – tu maudis la grossièreté des mœurs – et l’excessive liberté concédée – tu maudis les usages de ta famille – oui ta famille – Tu m’as interrompu – tu voulais me demander pourquoi je parlais de «ces misères»? – Attends! Tu maudis ta famille – la famille – la nécessité de la naissance – la vie – le monde – la vanité des choses. «Je me tuerai», penses-tu – et tu ajoutes, presque sans te comprendre toi-même: «et puis ils verront.» – Ils verront, et quoi donc? «Ils verront que je n’accorde aucune valeur à toutes leurs affaires – combien je suis supérieur – ils comprendront combien, quand j’étais en colère, j’étais mortellement <divinement> triste…» etc. etc. Ces choses-là, tu les sais peut-être mieux que je ne saurais le dire. 76
Nino. C’est cela, oui, c’est cela… mais tout le monde ne peut pas être comme toi.
Rico. Comme moi? Comme moi, dis-tu? mais ces choses, c’est par expérience que je les connais.
Nino. Toi?!
Rico. Oui, moi, moi qui allais par monts et par vaux avec l’un ou l’autre de nos amis, qui parlais de la vertu et de la force d’âme, et du courage, et de la «vanité de toute chose», et de la vie et de la mort – et puis je flanquais à mon frère une taloche amicale, très profonde et très philosophique s’il avait l’audace de troubler la paix du sanctuaire où je fabriquais la sagesse – de fermer la porte au nez de ma mère… Ma mère se taisait – et en même temps, elle pleurait; – une fois, mon frère, au lieu de protester bruyamment – se raidit – serra les poings et partit sans un mot; je le rejoignis, le regardai et je vis sur son visage crispé une telle révolte sourde, une telle haine, dans ses yeux torves une flamme si désespérée, que je le saisis, atterré, pour le prendre dans mes bras – mais il se dégagea avec répugnance. – Ah, les larmes qu’il n’avait pas versées, je les versai, moi! Quelle joie, quelle joie! Liberté! Justice! Imperturbabilité! Quand on est esclave d’une porte qui s’ouvre – et qu’avec la main qui a fait les grands gestes pour arrondir les grandes phrases, on gifle un enfant pour défendre «la paix de ses propres pensées», pour pouvoir «penser» davantage, – dans l’impuissance aveugle de la paix perdue. – Et remarque bien! j’appliquais naturellement sur mon frère des théories éducatives. – Et puis à peine m’étais-je avisé de l’infâme injustice – mon premier geste: implorer son pardon par une caresse. Dans la terreur, pour avoir vu dans un tel miroir la vanité de mes paroles, la nullité de ma personne – m’agripper au premier soutien venu, espérer par un acte facile, la faible condescendance d’un enfant, obtenir le réconfort qui pourrait me mettre le cœur en paix. Lâche! Et puis – une fois que j’ai reconnu ma lâcheté, par sa fermeté à lui – pour couronner le tout: les larmes. Tu vois ce tas de viande qui sursaute et se répand en larmes? et voilà le philosophe! – Nausée ! Nausée! 77
Nino.
Rico. Et puis entre les lamentations, entre les sanglots tour à tour laborieusement réprimés et tout aussi laborieusement répandus, parce qu’il faut que la personne qui se sent perdue s’affirme d’une façon quelconque, misérable dans l’obscurité: l’idée de s’enivrer, ou de manger, ou de courir; ou d’aller au café, là où la vie est allègre; – ou de s’échapper loin; ou d’en finir. Et là le cours des pensées s’arrête, il caresse l’idée du suicide et… commence à penser à l’impression qu’en auront les autres.
À partir de la terreur indéfinie, la peur de la mort cherche par tous les moyens une chose précise sur laquelle prendre appui pour en faire un écran au rien qui t’enserre – elle cherche quelque chose, n’importe quoi, même un projet de suicide… Elle y trouve une consolation en attendant, – elle s’y distrait; – et puis elle recommence – allant toujours de l’avant. –
Mais non, il faut conclure – ou bien oui, ou bien non. Alors kalovn ejsti diaporei'n [il est beau d’être dans l’embarras] – il est beau de souffrir et de lutter – alors tu as ta vie en main: alors la force est belle – et l’homme doit avoir sa vie rassemblée. S’il se distrait il est de nouveau perdu – celui qui s’est remis dans le cercle des choses ordinaires et cherche hors de lui la vie qui lui manquait, ou qui s’est laissé aller au sommeil. Alors il convient de regarder la mort en face, de supporter avec les yeux ouverts l’obscurité et de descendre dans l’abîme de sa propre insuffisance: être à couteaux tirés avec sa propre vie 78. Ou vivre, ou ne pas vivre. Mais puisqu’en moi quelque chose demande encore la vie – si je dois continuer, il faut que je vive, que je n’aie rien à attendre des autres, que je sois véritablement libre, que j’affirme tellement ma vie qu’elle ne puisse être troublée par personne, mais qu’au contraire ce soit la vie pour les autres; il faut que je sois juste à l’égard de toute chose, que je ne sois injuste pour personne. Non pas une dette d’une claque, mais une dette infinie, non à l’égard d’une personne mais à l’égard de ma vie: et de la profondeur de l’abîme surgit la voix inouïe:
Rien à attendre
rien à craindre,
ne rien demander – et tout donner 79
ne pas aller,
mais demeurer. –
Il n’y a pas de récompense –
il n’y a pas de répit.
La vie tout entière est une pénible chose 80.
L’entends-tu? Le chemin n’est plus chemin 81 puisque les chemins et les moyens sont l’éternel flux et les entrechocs des choses qui sont et ne sont pas. Mais la santé est à qui consiste au milieu des choses – qui se laisse traverser par le flux de son besoin, de sa faim, et consiste – qui, quand mille bras le saisissent et veulent l’entraîner avec eux, consiste et par sa propre fermeté rend fermes les autres. – Il n’a rien à défendre contre les autres et rien à leur demander, puisque pour lui il n’y a pas d’avenir, lui qui n’attend rien. Il n’a pas telle ou telle émotion, tel ou tel sentiment, joie, anxiété, terreur, enthousiasme: le mal de la déficience commune lui parle d’une seule voix et c’est à elle qu’il résiste de toute sa vie en chaque point. – Il regarde la mort en face et donne vie aux cadavres qui l’entourent 82. Et sa fermeté est un chemin vertigineux pour les autres qui sont dans le courant, et l’obscurité se fend pour lui en une traînée lumineuse. Il est l’éclair qui transperce la brume 83.
Et la mort comme la vie est sans armes contre lui, qui ne demande pas la vie et ne craint pas la mort: mais avec les paroles de la brume – vie, mort, plus et moins, avant et après, tout ce que tu peux dire de lui, c’est qu’en consistant dans le point de la santé il a vécu la belle mort 84.

[n.d.e.]

En guise de préface:
L'écriture de la persuasion (A. Parzy)

Notice biographique

Le Dialogue de la santé
Première version de la conclusion
Dialogue entre Diogène et Napoléon
Dialogue entre Carlo et Socrate
Stelio Èffrena
Le point d’appui privilégié
de la dialectique socratique

Dialogue entre la Comète et la Terre
Dialogue entre l’adolescent et l’homme
Dialogue entre le bourgeois et le sage
Dialogue entre la foule, l’homme et l’individu
Dialogue entre Carlo et Nadia

Postface :
Interprétation de Michelstaedter (M. Cacciari)

Notes
Dialogue de la santé
(première version de la conclusion) 85


Esclaves de tous les caprices, liés à chaque instant, victimes de tous les maîtres, toujours dans le besoin de tout, assoiffés dans le cours d’eau, affamés dans la surabondance. Pharisiens ! Votre suffisance ne connaît pas de trêve, vous y recevez votre punition 86.
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Ceux-là transportent jusqu’au-delà de la tombe le plaisir des moindres plaisirs satisfaits. – Et trouvent l’inconscience. Mais on ne peut tirer plaisir de l’absence du besoin qu’en en ayant conscience. – La voie du plus grand plaisir va donc – non vers la recherche vaine et peureuse de la satisfaction, mais vers la libération des besoins. Car alors l’homme dit: «Voici que moi je vis et que je suis sain, et je n’ai plus besoin de cette chose – je ne vis pas moins selon qu’elle soit ou ne soit pas. Moi j’existe en dehors de l’arbitraire de cette chose, dont les autres sont esclaves.» L’homme se croit en possession de lui-même quand il a présentes devant lui les choses qui peuvent lui être de quelque façon utiles dans l’avenir. C’est seulement dans cette mesure qu’elles existent pour lui, et lui dépend de leur existence. –
L’homme libre a la joie de l’existence au milieu de toutes les choses. Les choses proches et qui peuvent satisfaire un besoin lui sont chères, mais aussi toutes les autres – il sait jouir de la lumière du soleil. – Pour l’esclave, la seule valeur d’une chose est le profit qu’il peut en tirer – même son semblable, il ne s’en soucie que s’il lui est de quelque utilité. Et s’il est empêché en cela, il se sentira vide, misérable et privé de t