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Bien que J. L. Austin (1911-1960) soit aujourdhui surtout célèbre pour sa théorie des actes de langages (et pour celle des performatifs dont elle découle), le centre de son travail philosophique est plutôt représenté par ce que lon a appelé «lanalyse du langage ordinaire» (voir Leonardi, 1992: 136-139 et plus amplement Graham, 1977: 8-52) quil aurait préféré quant à lui nommer «phénoménologie linguistique» (Austin, 1956-1957: 144). Austin pensait que toute enquête philosophique devait commencer par un inventaire le plus complet possible du matériau linguistique pertinent pour le problème choisi: il sagissait de rassembler tous les mots, et les constructions linguistiques, que lutilisation ordinaire associe au problème, puis de vérifier avec la plus grande précision, dans quelles circonstances et avec quelles intentions nous utiliserions chacune des expressions inventoriées («ce que nous dirions quand», Austin, 1956-1957: 143), sans perdre de vue les subtiles distinctions internes au lexique, comme celle entre faire quelque chose «par inadvertance», «involontairement», «impulsivement», «inconsciemment», «accidentellement», «par erreur», etc. Dessiner la carte dun territoire conceptuel en reparcourant les distinctions tracées par le langage ordinaire est, pour Austin, quasiment tout le travail du philosophe: en effet, «notre réserve commune de mots contient toutes les distinctions que les humains ont jugé utile de faire, et toutes les relations quils ont jugé utile de marquer au fil des générations puisquelles ont résisté au long test de la survie du plus apte, elles sont probablement plus nombreuses et plus valables et plus subtiles [...] que celles que nous pourrions, vous et moi, trouver, installés dans un fauteuil par une belle après-midi alternative méthodologique la plus largement appréciée» (Austin, 1956-1957: 144). Quasiment tout, parce que le langage ordinaire (a) est organisé du point de vue dintérêts pratiques plus que théorétiques, (b) parce quil est fondamentalement pré-scientifique, (c)parce quil intègre quelquefois «toutes sortes de superstitions, derreurs et de fantasmes» (Ibidem : 148). Par conséquent, il nest pas le dernier mot en philosophie, mais rappelle Austin il est le premier.
En réalité, vérifier les circonstances dutilisation dune expression linguistique est une opération qui donne lieu à des controverses. Devons-nous dire (par exemple) que le mot sorcière désignait des femmes qui avaient fait un pacte avec le diable, ou des femmes dont on pensait quelles avaient fait un pacte avec le diable, ou encore qui avaient tel ou tel comportement, ou encore autre chose? Même si le langage ordinaire est comme un philosophe qui a eu beaucoup de temps à sa disposition, il nest pas dit quil soit facile den établir la doctrine. Austin était conscient du fait que lanalyse du langage ordinaire pouvait avoir des issues divergentes, mais il invitait à ne pas dramatiser les choses: «Si nos utilisations ne saccordent pas [...] nous pouvons trouver pourquoi nous ne nous accordons pas: cest parce que vous choisissez de classifier dune certaine manière, et moi dune autre». Différentes déterminations des circonstances dutilisation correspondent à des schémas conceptuels différents (1956-1957: 146): vérifier et localiser les divergences est, quoi quil en soit, «très éclairant». Comme le «second» Wittgenstein, Austin ne pensait pas que lutilisation ordinaire était absolument souveraine (elle était le premier mot et non pas le dernier), ni que sa détermination était univoque. Il pensait, toutefois, que la réflexion sur lutilisation des mots le déplacement du niveau de lenquête philosophique des «choses elles-mêmes», ou des concepts et des essences, aux mots avait de nombreux avantages, à commencer pas lidentification et la précision des points de divergence entre des visions du monde. Lanalyse du langage ordinaire, de ce point de vue, partage nombre de motivations du «passage au mode formel» de Carnap et de la «montée sémantique» de Quine.
25. Performatifs et actes de langage.
Comme nous lavons déjà fait remarqué (§ 2), dans lessai Les autres esprits (1946), Austin réfléchit sur des questions que lon range aujourdhui sous le titre général d«autorité de la première personne»: puis-je me tromper quand jaffirme des énoncés (à la première personne) comme Jai mal, ou Je vois quelque chose de rouge? Dans le cours de ses réflexions, Austin fut amené à souligner le caractère non descriptif dénoncés tels que Je le sais: quand je dis Je le sais je ne suis pas en train de décrire mon état intérieur comme un état de connaissance exceptionnelle (supérieure même à lextrême sécurité); je donne aux autres ma parole, cest-à-dire que je leur donne mon autorité pour affirmer ce que je dis savoir (Austin, 1946: 71 sq.). De la même manière, quand je dis Je le promets, je ne décris pas mon action, mais je suis en train de laccomplir. Ces «phrases rituelles» qui présupposent lexistence dun rite, cest-à-dire dune pratique socialement reconnue et au moins en partie codifiée ne peuvent à la rigueur être fausses, même sil peut se trouver que les circonstances ne sont pas telles quelles puissent consentir à laccomplissement du rite: je ne peux pas offrir X (en disant Je toffre X) si X nest pas à moi, de même que je ne peux pas ordonner quelque chose à quelquun, si je ne suis pas dans une position dautorité par rapport à lui.
Dans les leçons dOxford des années 1952-1954, puis dans les William James Lectures de 1955 (sur les notes desquelles est fondé le livre Quand dire cest faire, 1962), Austin donna une formulation accomplie et indépendante de ces idées, en introduisant quelques modifications terminologiques. Il appela performatifs (cest-à-dire «exécutifs») ces énoncés qui ne décrivent ni ne constatent rien (et donc ne sont ni vrais ni faux), mais dont lémission implique ou sidentifie à lexécution dune action. En disant: «Je parie cent francs quil pleuvra demain», on naffirme rien, mais lon fait quelque chose (dans ce cas, un pari): on accomplit bel et bien une action, qui modifie la réalité (en particulier le rapport entre les personnes). Pour que cela advienne, toutefois, il faut que soient rassemblées certaines conditions (dites conditions de félicité du performatif): il faut quil y ait une procédure socialement acceptée (comme l«institution» du pari) dont lémission de lénoncé fait partie, qui se déroule correctement et complètement, et que lénoncé soit émis dans les circonstances et par les personnes appropriées.
Si ces conditions ne sont pas satisfaites, lacte est nul. En outre, si celui qui émet lénoncé na pas la bonne attitude (par exemple, promet mais ne compte pas maintenir sa promesse) ou ne se comporte pas de manière cohérente avec ses dires par la suite, le performatif est sans doute réussi une promesse non sincère ou non maintenue reste une promesse mais, dit Austin, il est abusé. Les énoncés descriptifs normaux, qui sont vrais ou faux (comme «les concombres sont des cucurbitacées») sont au contraire des constatifs.
Austin essaya de caractériser les performatifs, sur la base de la forme syntaxique, du matériau lexical, etc. sans obtenir de résultat absolument satisfaisant: les performatifs sont souvent à la première personne du singulier du présent de lindicatif actif («Je promets que je viendrai jeudi», «Je déclare ouverte la huitième foire de Villeurbanne»), mais pas toujours («Interdit de cracher par terre», «Les voyageurs avec une grande valise sont priés demprunter les passerelles métallisées»); certains verbes (verbes performatifs) ont fréquemment une utilisation performative, mais également des utilisations non performatives («Souvent je promets sans être en mesure de tenir mes promesses»). Ces difficultés lincitèrent à abandonner la théorie des performatifs pour un point de vue plus général, selon lequel chaque énonciation a un aspect performatif, ou, comme il le dit, illocutoire. Telle est la théorie des actes de langage (sur la transition de la théorie des performatifs à la théorie des actes de langage, voir Récanati, 1981: 81-87). Un acte de langage est une action dutilisation du langage de la part dun locuteur (scripteur, etc.): Austin considère lacte de langage comme «le seul phénomène réel » du langage (1962), et donc le seul objet propre dune théorie du langage. En accomplissant un acte de langage (par exemple en disant: «Je te jure que je viendrai demain»), on accomplit simultanément trois actes distincts: un acte locutoire (locutionary) (lacte de dire ces mots déterminés), un acte illocutoire (illocutionary) (lacte que lon accomplit en disant cette phrase: dans notre cas, la prise dengagement), et un acte perlocutoire (perlocutionary), cest-à-dire une action sur linterlocuteur, qui a sur lui des effets déterminés (par exemple celui de lépouvanter, de le réjouir, ou de le mettre dans lembarras). À son tour, lacte locutoire ou locution a trois aspects: phonétique (la production dune séquence de sons), phatique (la production de mots et de phrases en tant quelles appartiennent à une langue déterminée, elle-même déterminée par un lexique et une grammaire) et rhétique (lemploi de ces mots ou phrases avec un sens déterminé et une référence déterminée).
Austin prétendait (a) traiter les assertions, objet quasi exclusif de lanalyse du paradigme dominant, exactement comme une classe dactes de langage à côté des autres (ordres, promesses, excuses, etc.); (b) reformuler la doctrine du sens et de la référence cest-à-dire la théorie sémantique dominante «dans les termes de la distinction entre actes locutoires et illocutoires». De cette manière il proposait la théorie des actes de langage comme théorie générale du langage, dont la sémantique dominante, opportunément réélaborée, aurait constitué un chapitre. De fait, Austin naccomplit que partiellement le point (b) de son programme. Il fit là aussi des remarques intéressantes, comme par exemple interpréter les assertions dont la présupposition est fausse («Toutes ses vaches sont noires et blanches» à propos de quelquun qui na pas de vache) comme insatisfaites, cest-à-dire en reportant un phénomène sémantique «classique» à sa théorie des forces illocutoires. Mais en général le niveau sémantique ne fut pas atteint par lanalyse dAustin, et sa théorie fut toujours plus souvent conçue comme une intégration de la théorie sémantique que comme une généralisation destinée à labsorber. Surtout à partir des années soixante-dix, cette intégration est considérée comme faisant partie de la pragmatique. Plus précisément, la pragmatique que Morris avait considéré comme une des trois parties de la sémiotique, et caractérisé comme «science de la relation des signes avec leurs interprètes» (1938: 6, 30) est toujours plus souvent interprétée comme comprenant la théorie des actes de langage. La pragmatique, en effet, est létude de la dépendance de ce qui est dit du contexte dans lequel il est dit; et létude des conditions de réussite des actes de langage montre quune telle réussite dépend déléments contextuels (intentions du locuteur, expectatives de linterlocuteur, position réciproque du locuteur et de linterlocuteur, etc.) (Stalnaker, 1972: 383-384).
Austin avait distingué cinq classes dactes de langage consistant dans le fait de proférer un énoncé, sur la base de la force illocutoire de lénoncé proféré: verdictifs, comme les jugements; exercitifs, comme les jugements qui portent sur ce qui devrait être fait; commissifs (les promesses par exemple); comportatifs, comme les excuses; expositifs, comme les démonstrations. Les assertions sont un type dexpositifs: elles savèrent être un sous-groupe de sous-groupe dacte de langage. Une classification partiellement différente fut proposée ensuite par le philosophe américain J. R. Searle (né en 1932): celui-ci distingua (Searle, 1975b) des actes représentatifs, comme les assertions, directifs, comme les ordres, commissifs, comme les promesses, expressifs, comme les excuses, déclaratifs, comme les nominations ou les candidatures. Searle, qui fut un élève dAustin à Oxford, apporta à la théorie des actes de langage un esprit systématique quAustin navait pas eu. Dans son premier livre (Les Actes de langage, 1969), il soumit à une certaine révision la théorie dAustin des conditions de félicité des actes illocutoires, en analysant en détail (à titre dexemple) lacte de la promesse, dont il identifia neuf conditions de réussite. On doit également à Searle lintroduction de la notion dacte de langage indirect (Searle, 1975a; voir aussi Récanati, 1981: 141-199): le fait de demander de passer le sel, par exemple, peut être exprimé sous une forme dune question: «Peux-tu me passer le sel?» Les illocutions indirectes sont analysées par Searle à travers la théorie de la conversation de Grice (§ 26). Plus nettement quAustin, Searle refusa la distinction entre sémantique et pragmatique, en considérant que signifier et dire quelque chose qui est doté dune signification, sont des aspects de lillocution, et rentrent de fait dans le champ de la théorie des actes de langage. Mais il ne parvint pas non plus à supplanter la théorie sémantique dominante: ses analyses de la référence et de la signification (Searle, 1969: 64-66, 83-90) sont des analyses de ce quest, respectivement, se référer à X et signifier quelque chose à travers Y, mais nentrent pas dans la substance du contenu sémantique exprimé, et ne répondent pas aux questions auxquelles une théorie sémantique doit répondre.
26. Grice: signification et intention.
Dans la théorie des actes de langage de Searle, le concept dintention tient une place centrale: la description dun acte de langage fait une référence essentielle aux intentions de celui qui parle. En cela, Searle adhère à lorientation dun autre de ses professeurs à Oxford, H. P. Grice (1913-1988). Dans une série darticles des années cinquante et soixante (Grice, 1957, 1968, 1969), celui-ci avait proposé une réduction de la notion de signification à celle dintention (et de fait une réduction de la sémantique à la psychologie, quand bien même était-ce à travers un concept relativement obscur comme celui d«intention»). «Le locuteur A signifie quelque chose à travers lexpression X» est analysé comme «A a lintention que lémission X produise un certain effet chez linterlocuteur, sur la base de la reconnaissance de cette intention». Ayant ainsi défini la signification quun locuteur entend véhiculer en une occasion donnée, Grice reconduit à cette utilisation les autres utilisations de signification non naturelle, ou significationnn et de signifiernn (une «signification non naturelle» cest typiquement celle linguistique; «signification naturelle», cest au contraire, celle à laquelle on se réfère quand on dit par exemple: «Ces taches rouges signifient la rougeole»): «X signifie quelque chose (dans une occasion déterminée)», «X signifie (dans une occasion déterminée) que ...», «X signifie (intemporellement) quelque chose», etc. Au schéma analytique fondamental de Grice on a opposé différents contre-exemples, qui nont fait que le rendre plus compliqué (voir Leonardi, 1992: 162-166), au point quon a pu même désespérer de sa possibilité de réussite.
La notion des intentions du locuteur fait également partie de manière essentielle de lautre proposition théorique importante de Grice, à savoir la théorie de la conversation (voir Leonardi, 1992: 166-170; Levinson, 1983: chap. III), formulée dans les William James Lectures de 1967, puis publiée, tout dabord partiellement sous le titre Logique et conversation (Grice, 1975) et enfin dans sa totalité dans Grice, 1989. La théorie de la conversation veut rendre compte des multiples aspects de la «signification globale» dun énoncé qui ne sont pas saisis par une analyse sémantique en termes de conditions de vérité. Selon Grice, pour rendre compte de ces excédents communicatifs, il nest ni nécessaire ni utile de multiplier les sens des expressions linguistiques en fonction du contexte dans lequel elles sont utilisées; il sagit, au contraire, de déduire de tels excédents dune caractérisation systématique de linteraction entre la signification conventionnelle dune expression linguistique et le contexte de la conversation. Pour Grice, la conversation est une entreprise rationnelle coopérative, soutenue par un principe (principe de coopération) qui impose dapporter sa propre contribution à une conversation qui soit fonctionnelle en vue de son bon déroulement. Le principe se définit par quatre groupes de maximes: maximes de la quantité (par exemple: ne sois pas réticent), de la qualité (par exemple: ne dis pas ce que tu crois être faux), de la relation (sois pertinent), du mode (par exemple: évite lambiguïté). Bien évidemment ces maximes peuvent être violées; mais si elles le sont dune manière voyante ou délibérée, sans que par ailleurs, le locuteur donne limpression de vouloir «sortir de la coopération» celui qui écoute essaiera de réconcilier le comportement du locuteur avec lhypothèse quil est en train de coopérer, et imaginera quil aura voulu communiquer quelque chose dautre, au-delà de ce que ses mots signifient littéralement et à travers eux. Par exemple, si dans une lettre de recommandation pour un doctorat de recherche on se contente daffirmer que «le candidat sait utiliser correctement le français et a suivi assidûment les cours», on viole de manière très évidente une maxime (de la quantité: «Ne sois pas réticent»). Il est facile dimaginer que celui qui écrit a pensé exploiter la maxime pour communiquer le fait quil navait rien de très élogieux à dire sur le candidat. Cette partie implicite de la communication est nommée par Grice implicature. Il sagit ici dune implicature conversationnelle, cest-à-dire dépendante de linteraction entre la signification conventionnelle des mots employés et la structure de la conversation; et dune implicature particularisée, cest-à-dire dépendante du contexte spécifique que nous avons imaginé. Il y a aussi des implicatures (conversationnelles) généralisées, quune expression fait surgir dans nimporte quel contexte normal dans lequel elle est utilisée. Par exemple, normalement en disant: Ou p, ou q, on montre que lon ne sait pas lequel des deux (de p et q) est vrai: on viole une maxime de la quantité («Que ta contribution soit aussi informative que lexigent les circonstances») sans quoi on serait contraint de violer une maxime de la qualité («Ne dis rien dont tu naies pas la preuve formelle» Grice, 1989: 46). Selon Grice, un interlocuteur (tout comme lanalyste du langage) doit être en mesure de déduire une implicature conversationnelle de la signification conventionnelle de ce qui a été dit, plus la considération du contexte, plus les règles de la conversation, plus lhypothèse que celui qui parle a lintention de se conformer au principe de coopération ou ait eu tout de même lintention de violer délibérément une maxime. Dans ce sens, Grice dit que les implicatures conversationnelles sont calculables. Toutefois, le calcul dune implicature nest pas un processus déductif: il sagit plutôt dune «abduction» ou «inférence à la meilleure explication» du comportement de celui qui parle.
À côté des implicatures conversationnelles, Grice place les implicatures conventionnelles, qui font partie de la signification conventionnelle de ce qui est dit: par exemple, lopposition entre p et q est une implicature conventionnelle des énoncés de la forme p mais q (et cest ce qui distingue le mot mais du mot et). La notion dimplicature conventionnelle repropose la distinction de Frege (§ 5) entre sens et tonalité : tout comme la tonalité, limplicature conventionnelle est cet aspect de la signification dune expression qui ne fait pas de différence pour les conditions de vérité des énoncés dans lesquels elle apparaît, et fait pourtant partie de ce que lexpression communique dans nimporte quel contexte (pas seulement dans nimporte quel contexte normal, comme limplicature conventionnelle généralisée). Du point de vue de la théorie de Grice, lintroduction des implicatures conventionnelles représente la reconnaissance honnête de limpossibilité de réduire la totalité de la signification linguistique au binôme conditions de vérité/règles de la conversation.
27. Quine: la critique
de la notion
de signification.
Formé au contact étroit des néo-positivistes (et de Carnap en particulier), le philosophe américain W. V. O. Quine (né en 1908) devint lun des principaux fossoyeurs de ce mouvement philosophique, dont il critiqua certaines thèses centrales: le conventionnalisme, le réductionnisme, la séparation nette entre enquêtes conceptuelles (du ressort de la philosophie) et enquêtes factuelles (de celui des sciences naturelles). Malgré cela, Quine resta toujours fidèle non seulement aux instances de clarté et de rigueur argumentative caractéristiques du néo-positivisme, mais à lidée que les sciences de la nature, la mathématique et la logique étaient le «noyau dur» de la connaissance humaine, et constituaient un modèle linguistique et non plus seulement épistémologique. En ce sens, on peut considérer sa critique comme «interne», sinon au positivisme comme doctrine, du moins à nombre de ses motifs dinspiration. La pensée de Quine a été un des facteurs qui ont déterminé lévolution du courant principal de la philosophie anglo-saxonne depuis le néo-positivisme jusquà lample et variée koiné, désignée sous le nom de philosophie analytique.
Comme on la déjà rappelé (§ 14), au début des années quarante, Quine intervint dans la discussion sur la théorie sémantique en montrant que la notion intuitive de signification nest pas réductible à celle de référence (le terme de Quine est désignation); par conséquent, une théorie de la référence comme la «sémantique» tarskienne nest pas en mesure de saisir complètement nos intuitions sur la signification. On a vu comment ces considérations de Quine, en même temps que celles, presque contemporaines, de Church, ont suscité une reprise dintérêt pour des notions sémantiques non extensionnelles comme la notion frégéenne de sens ; un intérêt qui culmine dans luvre de Carnap, Signification et nécessité (1947). Quine, de son côté, prit un chemin différent. Au lieu de chercher une explication scientifiquement acceptable de la notion intuitive de signification, il fit voir, dans lessai Deux dogmes de lempirisme (1951) et dans dautres écrits, quaucun concept de ce genre ne pouvait être défini; ou en tout cas quaucun des candidats en liste nétait acceptable. Quine raisonne ainsi: la théorie de la signification, plutôt que de soccuper dêtres mystérieux nommés «significations», doit rendre compte de la relation de synonymie (identité de signification) entre des expressions linguistiques, et de la propriété, dite analyticité (une assertion est analytique si elle est vraie en vertu de la signification des mots qui la constituent, et non en vertu de létat des choses dans le monde). En commençant par cette dernière notion, nous observons quil y a deux types dénoncés analytiques: les premiers sont ceux que le système de Carnap est en mesure de traiter (voir § 14), à savoir les vérités logiques, comme:
(21) Aucun homme non marié nest marié,
qui restent vraies pour nimporte quelle substitution des mots non logiques apparaissant dans lénoncé («Aucun philosophe non paralytique nest paralytique» nest pas moins vrai que (21)). Mais il existe dautres énoncés qui sont communément déclarés analytiques: par exemple ceux du type:
(22) Aucun célibataire nest marié.
Ces énoncés se réduisent à des vérités logiques en remplaçant certains mots par leurs synonymes (dans le cas de (22), en remplaçant célibataire par homme non marié). En admettant que la notion de vérité logique soit suffisamment claire Quine pensait lavoir éclaircie in (1936) , nous pourrions dire que nous avons rendu scientifiquement respectable la notion générale danalyticité si nous parvenons à rendre claire la notion de synonymie. On peut penser le faire avec le concept de définition : on pourrait dire que célibataire est défini comme homme non marié. Mais quest-ce quune définition? Il existe des définitions de dictionnaire, qui se contentent toutefois denregistrer certaines uniformités dutilisation, et en réalité présupposent le concept de synonymie (le lexicographe définit célibataire par homme non marié parce quil pense que les deux expressions sont synonymes). Il y a ensuite les explications, qui ont pour but de substituer une expression vague du langage naturel (par exemple probable) par une expression scientifique précise et correspondant à la première au moins dans certains contextes dutilisation significatifs: elles aussi présupposent la notion de synonymie, parce que lexplicans (lexpression précise) est proposé comme remplaçant lexplicandum (lexpression vague que lon veut remplacer) en tant quil est (dans certains contextes) son synonyme. Il y a enfin les stipulations, qui introduisent dans un langage scientifique un terme nouveau sur la base de termes anciens (comme lorsquon dit, par exemple: «Appelons ensemble puissance de lensemble A lensemble des sous-ensembles de A»). Les stipulations constituent effectivement une synonymie, et ne la présupposent pas; mais elles couvrent un nombre très limité de cas (ce nest certainement pas par stipulation que célibataire est synonyme dhomme non marié).
La substituabilité est une alternative: deux expressions, pourrait-on dire, sont synonymes si et seulement si elles peuvent se substituer lune à lautre dans tous les contextes salva veritate, cest-à-dire sans altérer la valeur de vérité des énoncés dans lesquels elles apparaissent. Mais cette proposition mérite dêtre prise en considération uniquement si lon précise que la formule «tous les contextes» inclut les contextes non extensionnels. Dans les contextes extensionnels, en effet, deux expressions peuvent se substituer lune à lautre sans être (intuitivement) synonymes. Par exemple, les deux prédicats animal doté dun cur et animal doté de reins peuvent se substituer lun à lautre dans les contextes extensionnels (parce que les deux prédicats ont, de fait, la même extension: tous les animaux dotés de cur sont également doté de reins, et réciproquement), mais ne sont pas intuitivement synonymes. Par contre, la substituabilité fait défaut dans les contextes intensionnels: par exemple
(23) Nécessairement un animal doté de cur est doté de cur
est vrai, tandis que
(24) Nécessairement un animal doté de reins est doté de cur
est faux (parce que cest un fait contingent et non une nécessité, que les animaux dotés de reins ont un cur). Nous pouvons donc définir la synonymie comme intersubstituabilité (salva veritate) dans tous les contextes, y compris ceux intensionnels: la référence à ces derniers est essentielle si lon veut définir une notion de synonymie qui reflète nos intuitions. Toutefois se demande alors Quine sur quelle base avons-nous établi que (23) est vrai (ou que (24) ne lest pas)? Quelles sont les conditions de vérité dun énoncé commandé par ladverbe Nécessairement? Il semble quun énoncé de la forme Il est nécessaire que p soit vrai si et seulement si p est analytique. En disant cela, Quine fait référence à lanalyse des concepts modaux de Carnap (1947; cf. § 14); plus tard, quand Kripke proposera son analyse en termes de mondes possibles (§§ 17, 32), Quine interviendra dans la discussion pour contester la légitimité philosophique de tout lappareil conceptuel de la théorie (pour une reconstruction de la discussion voir Linsky, 1971: 1-16).
Ainsi tenter déclairer la notion danalyticité, revient à entrer dans un cercle vicieux: lanalyticité est expliquée (dans le cas général) en terme de synonymie, la synonymie est définie en termes dintersubstituabilité dans un langage intensionnel, mais la décision sur lintersubstituabilité dans les contextes (intensionnels) de la forme Il est nécessaire que p dépend de la reconnaissance de lanalyticité de p. Largumentation de Quine a été critiquée par plusieurs auteurs, mais, dans lensemble, elle sest avérée persuasive, et a jeté un discrédit quasi définitif sur la vénérable distinction entre énoncés analytiques et énoncés synthétiques. Il faut dire que Quine lui-même a précisé (par exemple in 1960: 289) quil navait pas eu lintention de contester «nos indéniables intuitions de synonymie et danalyticité». Quine na pas voulu dire quil ny avait aucune différence, quant aux raisons de vérité, entre Aucun célibataire est marié et Napoléon est mort en 1821. Il a voulu dire que la notion de signification théorisée, ou implicitement présupposée, tant par les néo-positivistes comme Carnap que par les «analystes du langage» oxfordiens comme Austin (Quine ne sintéressa dailleurs à cette école que très incidemment) est insoutenable. Elle se fonde sur la possibilité didentifier certaines informations comme pertinentes pour la signification dun mot (contrairement à dautres, qui seraient «simplement factuelles»); cest-à-dire sur la possibilité de faire une distinction systématique entre énoncés analytiques (Les chats sont des animaux) et des énoncés synthétiques (Tous les chats de mon quartier sont sales). Nos «indéniables intuitions» de synonymie et danalyticité ne soutiennent pas, selon Quine, une telle distinction systématique. Elles soutiennent seulement une gradation entre les informations et les énoncés qui les expriment. Toutes les vérités sont telles, tant en vertu du langage que par la force des faits (si Napoléon désignait Jules César, Napoléon est mort en 1821 serait faux); mais pour certaines, les faits semblent moins importants que pour dautres. Ou, pour être plus précis, il y a des vérités comme celles de la logique et de la mathématique que nous serions extrêmement réticents à abandonner indépendamment de létat des choses, et dautres (comme celle portant sur les chats de mon quartier) auxquelles les faits nous feraient facilement renoncer. Quine était parvenu à cette conception il y a déjà de nombreuses années, dans Vérité par convention (1936): en refusant la fondation conventionaliste de la logique, il reconduisait la dichotomie entre vérités a priori (comme celles de la logique) et vérités a posteriori à une «opposition entre des assertions acceptées avec une plus ou moins grande fermeté... Il y a des assertions que nous décidons dabandonner en dernier recours, si nous sommes vraiment obligés de le faire, dans le cours du rapiéçage de nos sciences à la lumière de nouvelles découvertes; et parmi elles, il y en a que nous nabandonnerons jamais, tant elles sont fondamentales pour tout notre schéma conceptuel. Parmi ces dernières il faut compter les vérités logiques et mathématiques» (1936: 166).
Tombe ainsi, sous le feu de la critique de Quine, le programme de l«analyse du langage», dans la mesure où il présupposait une démarcation rigide entre conceptuel et factuel; tombe par conséquent également lidée dune nette séparation entre philosophie (consacrée à des analyses conceptuelles) et science (consacrée à des recherches factuelles) séparation sur laquelle avait grandement insisté Wittgenstein, jusquà ses dernières années. Et tombe, surtout, une forme de la distinction entre langage et théorie : à lintérieur dun langage (entendu comme ensemble dénoncés syntaxiques bien constitués) on peut distinguer les énoncés vrais des énoncés faux, mais on ne peut pas distinguer les énoncés constitutifs des significations des mots (Les chats sont des animaux) des énoncés, disons, applicatifs des significations des mots (Les chats de lîle de Man ont la queue coupée). On ouvre ainsi la porte, entre autres, à ladite thèse de lincommensurabilité des théories, qui présuppose limportance sémantique de toutes les assertions dune théorie (holisme sémantique). Et nous verrons (§ 30) comment Davidson portera la critique de Quine à ses extrêmes conséquences, en niant une distinction à laquelle Quine était resté attaché: celle entre schéma conceptuel et contenu dune théorie.
28. Indétermination
de la signification
et de la référence.
On peut penser déterminer la signification dune expression linguistique en spécifiant les connexions intralinguistiques qui la constituent, cest-à-dire en inventoriant les énoncés analytiques dans lesquels lexpression apparaît (on peut penser définir chat en spécifiant que les énoncés suivants sont analytiques: les chats sont des animaux, les chats sont des félins, les chats sont domestiques, etc.). La critique de Quine concernant la distinction analytique/synthétique, si elle est efficace, montre que cette voie nest pas praticable. On peut, comme alternative, penser déterminer la signification dune expression à travers ses connexions avec la réalité extra-linguistique, cest-à-dire si lon est empiriste avec lexpérience. La signification dun mot comme jaune est donnée par son lien avec lexpérience de la couleur jaune; la signification dun énoncé coïncide avec le mode de sa confirmation empirique. Comme on la déjà vu (§ 12), ce projet dune réduction des significations à lexpérience sensible faisait partie du programme du premier néo-positivisme: dans Deux dogmes (1951: 115), Quine avait critiqué lapplication quen avait faite Carnap dans (1928), en montrant que la réduction proposée était (et ne pouvait quêtre) incomplète. Les deux idées de la distinction analytique/synthétique et de la réductibilité des significations à une base purement empirique les «deux dogmes» de lempirisme ont, pour Quine, une racine commune: la thèse selon laquelle la vérité dun énoncé est déterminée par deux facteurs distincts, lun linguistique et lautre factuel et empirique (1951: 116). Ou plutôt, ce qui rapproche les deux dogmes, cest lidée que les significations des expressions dun langage sont spécifiables une par une, à travers ces connexions linguistiques ou extra-linguistiques.
Dans Le mot et la chose (1960), Quine essaye de prendre au sérieux lidée dun fondement empirique des significations. Il imagine une situation dans laquelle il faut interpréter un langage dans lexpérience de pensée de Quine, de le traduire dans sa propre langue uniquement sur la base du comportement (linguistique et non linguistique) de celui qui le parle, et des données perceptives que lon suppose également disponibles aux locuteurs et à linterprète. Cest la situation de la traduction radicale : une traduction entre deux langues qui nont pas de canaux culturels de communication, parce quelles appartiennent à des cultures que lon suppose complètement séparées. Il sagit dune situation dans laquelle lassignation de signification aux expressions dun langage na pas dautre base que les connexions du langage avec lexpérience, telles quelles apparaissent accessibles pour un observateur. Dans une telle situation, dit Quine, la traduction serait indéterminée: on pourrait concevoir différents manuels de traduction, incompatibles entre eux et pourtant également compatibles avec toutes les données disponibles, cest-à-dire avec tous les comportements linguistiques et non linguistiques des locuteurs et avec toutes les données perceptives disponibles au traducteur (pour un exposé synthétique mais complet de largumentation de Quine, voir Casalegno, 1997: chap. 9). Par exemple, un manuel de traduction pourrait traduire le mot étranger gavavai par lapin, un autre par partie non séparée de lapin, et un autre encore par stade temporaire de lapin; et il nexiste pas de «faits» données perceptives, comportements linguistiques, geste dostension ou autre susceptibles de décider, entre les différents manuels, lequel est «juste». Parce que les trois traductions sont équivalentes du point de vue de la perception, et correspondent à la même «portion de monde» perceptive: «La seule différence dit Quine tient à la manière dont on découpe [le monde], et cest une chose que ni lostension ni le simple conditionnement ne peuvent montrer ». Il peut sembler, dit encore Quine (1960: 92), que lincertitude de la traduction puisse être éliminée par quelque question supplémentaire au natif, et quelque geste ostensif en plus. Mais réfléchissons sur la manière dont cela pourrait se passer. «Indiquez un lapin, et vous aurez indiqué un état temporaire de lapin, une partie non séparée du lapin, une exemplification de la lapinité, etc. Rien qui ne soit distinct en terme de stimulations ne peut être distingué par lostension, à moins que lostension soit accompagnée de questions telles que: Est-ce le même gavavai que celui-là?, Y a-t-il ici un ou deux gavavai?, et cætera» (Ibidem). Mais ces questions ne sont possibles que si nous avons identifié la structure du langage étranger, cest-à-dire si nous avons compris quels instruments linguistiques ont comme fonctions des fonctions semblables à celles quont dans notre langue les articles, les pronoms, le singulier et le pluriel, la copule, le prédicat didentité, etc. La structure est idiosyncratique à une langue, et la correspondance entre des structures interagit avec la correspondance entre des unités lexicales (gavavai et lapin): dans un certain contexte perceptif, gavavai peut être traduit par partie de lapin (plutôt que lapin), en adaptant opportunément la traduction daspects structuraux par exemple en traduisant une certaine expression étrangère par est une partie de au lieu de est identique à.
Ce qui intéresse Quine ce nest pas la traduction, mais la signification: il entend soutenir que la signification et la référence des expressions dun langage ne peuvent pas être déterminées sur la seule base du comportement linguistique des locuteurs en relation à des données perceptives présumées communes aux locuteurs et à linterprète. En disant que lapin se réfère aux lapins il ne sagit donc plus ici de traduction nous laissons toujours ouverte la porte à la question: «En quel sens de lapin?» (1969: 62). Et indiquer un ou plusieurs lapins ne sert à rien, du fait de lindétermination de lostension. Le problème nest pas le caractère vague du geste dostension (il se peut quil ne soit pas clair que nous indiquons loreille du lapin ou le lapin tout entier), mais le fait quun geste dostension ne puisse expliciter la conceptualisation quil présuppose: le stimulus perceptif qui est indiqué peut être conceptualisé de différentes manières. La détermination est possible, selon Quine, uniquement à partir dune «théorie darrière-plan»: des attributions de signification et référence aux expressions dun langage ne sont possibles que dans un autre langage, que lon suppose interprété et partagé. Ce langage interprété et partagé donne un sens déterminé à la question: «En quel sens de lapin?»: il fournit un cadre linguistique dans lequel la question peut avoir une réponse. Une attribution déterminée de signification nest possible que comme traduction en un langage interprété et partagé. Il ny a pas dinterprétation comme mise en correspondance directe entre langage et monde (comme le pensaient certains néo-positivistes): une attribution de signification est toujours relative à un langage interprété. Une attribution absolue de significations ou de références, dit Quine, est dénuée de sens: «Ce qui a un sens cest de dire comment une théorie dobjets est interprétable ou réinterprétable dans une autre et point de vouloir dire ce que sont les objets dune théorie, absolument parlant» (1969: 63). En dernière analyse il ny a pas dattributions de significations, il ny a que des traductions.
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