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DIEGO MARCONI |
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18. Trois philosophes |
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La réflexion sur le langage des années Cinquante-Soixante est dominée par trois grandes figures, qui ont encore aujourdhui une forte influence et ne sont pas reconductibles au paradigme dominant que nous avons illustré jusquà présent, ni même identifiables simplement comme critiques de ce paradigme: il sagit de Wittgenstein, Austin et Quine. En réalité, linfluence de Wittgenstein précède les autres, parce quelle commence à sexercer à travers lenseignement à Cambridge (à partir du début des années trente): mais elle sétend considérablement après la publication posthume des Recherches philosophiques (1953). Austin agit aussi surtout à travers son enseignement à Oxford. Les deux influences semblent, pour un certain temps, converger en déterminant un style caractéristique de la philosophie britannique, que lon a appelé tour à tour, philosophie linguistique, philosophie analytique, philosophie du langage ordinaire ou encore plus prudemment philosophie dOxford et de Cambridge. A ce courant, dont nous ne parlerons pas ici de manière thématique, contribuent de nombreux autres philosophes parmi lesquels G. Ryle, P. Strawson, J. Wisdom. Il semble tout à fait clair aujourdhui que les positions dAustin et du «second» Wittgenstein furent toujours très différentes, malgré lintérêt commun pour le langage ordinaire, la méfiance partagée pour les formalisations et dautres motifs encore également consonants. La pensée de Quine représente au contraire, un résultat (hautement original) de lémigration américaine du néo-positivisme et de sa rencontre-confrontation avec les instances du pragmatisme. 19. Le «second» Dans aucune de ses phases, la pensée de Wittgenstein ne peut être caractérisée comme une philosophie du langage au sens étroit de lexpression: Wittgenstein fut toujours intéressé par les problèmes de la philosophie en général (au début, comme on la vu, à ceux de la philosophie de la logique), et il ne pensa jamais que son but ultime serait la formulation dune théorie du langage (cf. Bouveresse, 1991: 18). Toutefois, il ne fait pas de doute que le Tractatus logico-philosophicus contient une telle théorie (§§ 10-11), quand bien même tend-elle à la clarification des problèmes tels que la nature de la logique ou le statut de léthique. On ne peut rien trouver de comparable dans les écrits de la fameuse «seconde phase». Au cours des années 1929-1933, Wittgenstein se libère graduellement de lidée même dune «théorie générale du langage»: la construction dune telle théorie ne lui apparaît plus comme une condition préalable des analyses philosophiques quil entend mener; au contraire, le projet de saisir lessence du langage (ou des propositions, ou de la règle, etc.) lui semble être le fruit dun préjudice métaphysique. Ainsi, les Recherches philosophiques (1953) et les autres écrits postérieurs à 1929 contiennent, en plus dune myriade dobservations précises et profondes sur les différents phénomènes linguistiques, également des idées quil est difficile de ne pas considérer comme des éléments dune théorie du langage (la notion de ressemblance familiale, parexemple), ou comme des indications sur la forme dune telle théorie (lidée de jeu de langage, le slogan «la signification cest lusage», la proposition de remplacer les questions sur la signification «Que signifie X?» par des questions sur lexplication de la signification «Comment expliquerons-nous la signification de X?»). À tort ou à raison, ces idées ont eu une très forte influence, et pas seulement dans un sens destructeur (comme nous le verrons dans le cas de Dummett), sur la sémantique philosophique qui suivra. 20. La critique Comme on la vu, le Tractatus reconduisait le langage tout langage à un ensemble de propositions qui, si elles sont sensées, sont des fonctions de vérité de propositions élémentaires. Celles-ci, à leur tour, sont des liens de noms dont la connexion reproduit la structure de létat des choses dont la proposition est limage. Les noms dénotent des objets (éléments simples des états de choses), et cest grâce au rapport de dénotation entre noms et objets, et à lidentité de structure entre proposition et état de choses, que la proposition (élémentaire) est en mesure de présenter létat de choses. Le concept frégéen de dénotation (§ 5) le rapport entre un nom et ce quil désigne et lidée que les unités linguistiques «vraies», profondes (les véritables «mots»), sont toutes des noms propres, cest-à-dire des expressions qui désignent des objets particuliers, sont des éléments cardinaux du cadre théorique du Tractatus. Déjà à partir des années trente, Wittgenstein les critiqua tous deux (1934-1935: 264-268; 1933-1934: 125-126). Dans les Recherches philosophiques, plus tardives, Wittgenstein fait voir de manière diffuse comment on ne peut attribuer le rôle de fonder la sémantique du langage au rapport de dénotation. Il semble que les définitions ostentives (celles dans lesquelles, en indiquant un objet, on dit «Ceci sappelle N») soient en mesure dinstituer les significations des mots (et, à travers elles, celles de toutes les expressions du langage). Mais en réalité, une définition ostentive est interprétée à partir de la fonction que lon sait quelle doit avoir, et à partir dune maîtrise déjà acquise du langage: elle «explique lemploi la signification du mot, quand on sait déjà clairement quelle fonction il doit avoir, en général, dans le langage. Ainsi la définition ostentive: Ceci sappelle sépia aidera à comprendre le mot si je sais déjà que lon veut me définir le nom dune couleur [...] Pour être en mesure de demander le nom dune chose on doit déjà savoir (ou savoir faire) quelque chose» (1953: § 30). Du reste, lidée de dénotation apparaît maintenant à Wittgenstein comme le résultat dune hyper-simplification philosophique par rapport aux multiples emplois dun nom (Ibidem: § 37), et même aux nombreux types dexpressions que nous appelons nom (Ibidem: § 38). Cest en tout cas une simplification inacceptable que de traiter tous les mots comme des noms, cest-à-dire de considérer le rapport entre un nom propre et son porteur (entre Philippe de Macédoine et la personne de Philippe de Macédoine) comme archétype de la signification. L«uniformité dans le mode de présentation des mots» (Ibidem: § 11) masque la variété de leurs fonctions, que Wittgenstein compare à la variété des fonctions des outils qui se trouvent dans une boîte à outils (marteau, tournevis, colle, clous, etc.) ou à la multiplicité des emplois des manettes de commande dune locomotive (Ibidem: § 12): elles se ressemblent toutes, et toutes sont faites pour être saisies avec les mains, mais lune delles peut être déplacée continûment, une autre na que deux positions, une troisième agit en fonction de la force avec laquelle on lactionne, etc. Lassimilation de tous les mots à des noms, et de toutes les fonctions sémantiques au rapport de dénomination, est une des sources principales derreurs philosophiques, selon Wittgenstein: elle induit par exemple à considérer le lexique psychologique (fait de mots comme penser, entendre, comprendre, etc.) comme une collection de noms, et donc à présumer, pour chacun deux, un état ou un processus mental quil désigne. Une partie significative des Recherches philosophiques est consacrée à combattre ce préjudice, en montrant que ces mots (penser, etc.) ne fonctionnent pas, dans le langage, comme des noms détats ou de processus (1953: §§ 138-184, 431-693; Kenny, 1973: chap. 8). La critique (et on pourrait même dire la satire) du Tractatus, qui occupe les premières sections des Recherches philosophiques, concerne aussi la théorie des propositions et de leurs relations. Le Tractatus liait étroitement la forme des propositions élémentaires (qui sont toutes des liens de noms) et celle des propositions complexes (si elles sont sensées, elles sont des fonctions de vérité de propositions élémentaires). Quant aux relations entre propositions, ce sont des relations logiques celles exprimées par la logique élémentaire, propositionnelle et prédicative ou ne sont pas: les propositions élémentaires sont absolument indépendantes lune de lautre. Cest le premier aspect de la doctrine du Tractatus qui est concerné par la critique de Wittgenstein: deux propositions élémentaires (comme A est rouge et A est jaune) peuvent se contredire (1929-30: § 76), donc il y a «une construction logique [...] qui ne travaille pas avec laide des fonctions de vérité» (Ibidem). Au cours de ces années, Wittgenstein continue de voir dans la logique le filigrane du langage naturel, mais son image de la logique se complique, et ne cessera de se compliquer par la suite. À partir de la moitié des années trente, Wittgenstein utilisera toujours plus souvent le terme grammaire pour lensemble des règles dusage des expressions dun langage. Les relations entre propositions codifiées par la logique (au sens strict) sont tout au plus un sous-ensemble de la grammaire, que Wittgenstein considérera toujours moins significatif. Lidée de proposition élémentaire sera également abandonnée par Wittgenstein dans le cours des années Trente, parce quelle fait également tort à la variété du langage: «Combien de type de propositions y a-t-il? Par exemple: assertion, question et ordre? Il en existe dinnombrables [...] Il est intéressant de confronter la multiplicité des instruments du langage et de leurs modes dutilisation, la multiplicité des types de mots et de propositions, avec ce quont dit les logiciens (y compris lauteur du Tractatus logico-philosophicus) de la structure du langage» (1953: § 23). La théorie des propositions élémentaires faisait partie dune philosophie du langage qui privilégiait de manière exclusive sa fonction descriptive. Dans les Recherches, elle devient une fonction parmi dautres: donner des ordres, faires des conjectures à propos dun événement, inventer une histoire, faire un mot desprit, traduire, remercier, saluer, etc. |
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