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Il résulte des analyses de Quine que toute attribution de signification est relative à une théorie darrière-plan. De fait, la théorie qui sert darrière-plan aux langages spécialisés des sciences, et à nimporte quel autre système sémantique qui puisse nous venir à lesprit, nest autre que le langage naturel. La reconnaissance du primat du langage naturel (qui nest pas de principe, mais de fait) nimplique pas toutefois, dans le cas de Quine, quil soit traité comme «sacro-saint» (1960: 28), comme pourrait le faire un herméneute ou un disciple dAustin. Au contraire, le langage naturel doit, et en même temps demande à être «embrigadé» (regimented), pour être libéré des «anomalies et conflits qui tendent à empêcher la communication, estropier la déduction, rendre obscurs les engagements ontiques et perturber la construction des théories» (Gibson, 1982: 145). «Les raisons qui déterminent les hommes de science à chercher des théories toujours plus simples et claires [...] sont aussi les raisons qui nous poussent à simplifier et à clarifier la structure plus ample qui est commune à toutes les sciences» (Quine, 1960: 232). En embrigadant le langage naturel, létoile du berger de Quine cest le langage de la logique élémentaire (substantiellement, le langage prédicatif de premier ordre avec identité). Pour Quine, il possède des qualités exemplaires de clarté, déconomie, de transparence ontologique; le langage naturel doit être autant que possible reconduit au langage de la logique. Il ne doit pas être remplacé par un langage symbolique, mais il sagit plutôt de retrouver dans le langage naturel lui-même, du mieux que lon peut, cette structure logique que le langage symbolique exhibe avec une pleine évidence, et dont les éléments constitutifs sont la prédication, la quantification, les fonctions de vérité, les variables et les termes généraux. Il sagit donc de faire voir, avant toute chose, que des expressions ou des constructions naturelles apparemment non reconductibles à des formes de premier ordre peuvent être paraphrasées par des expressions toujours naturelles, même si elles sont moins élégantes, qui sont plus ou moins équivalentes à celles de départ et exhibent pourtant de manière plus transparente une structure philosophiquement et logiquement acceptable. Quine appelle ces paraphrases: formes canoniques. Cest la procédure que Russell (§ 9) avait appliquée aux descriptions (selon laquelle par exemple, Un homme pense est paraphrasé par Il y a un x tel que x est un homme et x pense) et déjà Frege avait développé la théorie de la quantification en montrant par exemple que Tous les P sont Q peut être paraphrasé par Pour chaque x, si x est P alors x est Q. Par cet aspect de sa proposition, Quine appartient pleinement à la tradition de Russell et du Tractatus logico-philosophicus, dans laquelle on fait la distinction entre «forme apparente» (superficielle, grammaticale) et «forme réelle» (profonde, logique) des expressions du langage naturel, et lon assigne à lanalyse philosophique la tâche de révéler la forme logique «sous» la forme grammaticale superficielle. Certes, la paraphrase en forme canonique peut impliquer quelque violence faite au lagage tel quil est; mais Quine ne conçoit pas sa tâche comme celle dun linguiste qui veut décrire la structure sémantique du langage naturel, mais au contraire comme celle dun philosophe qui veut améliorer un instrument le langage naturel indispensable pour le travail scientifique.
Dans certains cas, le langage naturel ne peut être débarrassé de lobscurité grâce à la paraphrase en forme canonique: il y a des choses que le langage nous laisse dire, et que nous devrions simplement éviter de dire. Comme jadis Frege, Quine nest pas hostile à des attitudes éliminatives à légard du langage naturel. Lexemple principal est donné par certaines utilisations du langage modal, comme celles où ladverbe nécessairement est utilisé de re («Un mathématicien est nécessairement rationnel»). Ces utilisations portent en elles dinextricables embrouillaminis métaphysiques et induisent à supposer des entités peu plausibles (comme les essences); ils devraient être simplement évités. On voit ainsi comment Quine nhésite pas à invoquer des considérations strictement philosophiques comme la plausibilité intrinsèque dune ontologie comme critère pour embrigader le langage naturel. Par cet aspect, il est un héritier de la philosophie linguistique (§ 2), et son travail appartient à la métaphysique (analytique) plus quà la philosophie du langage.
À partir dun article paru en 1967, Vérité et signification, Donald Davidson (né en 1917) a proposé une idée de la théorie sémantique fondée sur la théorie de la vérité de Tarski (§ 13), et il la défendue en utilisant de manière originale des concepts élaborés par Quine dans Le mot et la chose (§ 28). Pour Davidson, comme pour le paradigme dominant, donner les conditions nécessaires et suffisantes pour la vérité dun énoncé cest une manière den donner la signification (1967: 51): «Savoir ce quest pour un énoncé [dun langage] être vrai [...] équivaut à [...] comprendre le langage» (Ibidem), cest-à-dire à connaître la signification de ses énoncés. Expliciter les conditions de vérité des énoncés dun langage L, cest formuler une théorie de la vérité pour L: où par théorie de la vérité, on entend un ensemble daxiomes qui implique, pour chaque énoncé du langage, une énonciation des conditions auxquelles celui-ci est vrai (1970: 94). Or, cest précisément ce qui fait une définition de vérité au sens de Tarski: comme nous le savons, une telle définition, si elle est adéquate, rend déductibles tous les biconditionnels de la forme
(T) S est vrai (en L) si et seulement si p,
où S est le nom dun énoncé de L et p est sa traduction dans le métalangage dans lequel la définition est formulée. Donc une définition de vérité tarskienne est automatiquement une théorie de la signification, mais à condition quelle soit interprétée différemment de la manière dont linterprète Tarski. Disons que pour ce dernier, les axiomes de la théorie sont des hypothèses sur la signification du prédicat vrai en tant quil est appliqué à des énoncés de L: les hypothèses sont validées si lon parvient à démontrer quà partir des axiomes sont déductibles tous les biconditionnels de la forme (T). En effet, Tarski présuppose que les T-biconditionnels saisissent le noyau de notre concept de vérité, cest pourquoi une théorie à partir de laquelle ils sont dérivables est une définition adéquate de vérité (pour L). À son tour, cela présuppose que les biconditionnels soient des énoncés signifiants, et que leurs côtés droits soient effectivement la traduction métalinguistique des côtés gauches: sans quoi on ne pourrait affirmer quils saisissent nos intuitions sur la vérité (voir Marconi, 1984: 89).
Du point de vue de Davidson, au contraire, les axiomes de la théorie doivent être entendus comme des hypothèses sur la signification des expressions de base du langage dont on veut donner la sémantique: elles sont validées si les biconditionnels qui en sont déduits expriment effectivement les conditions de vérité des énoncés de L. Ce qui présuppose que le métalangage dans lequel la théorie est formulée soit compris, et que lon sache ce que veut dire vrai: cest à cette seule condition quil est possible de confirmer ou dinfirmer la théorie, en vérifiant si effectivement les côtés gauches des biconditionnels sont vrais exactement quand les côtés droits correspondants (que nous comprenons) sont également valables. Chez Tarski, on sait déjà que les biconditionnels sont vrais (la question est de savoir si on parvient à les déduire des axiomes de la théorie); chez Davidson, il sagit détablir sils le sont: une théorie de la vérité interprétée comme théorie de la signification pour une langue naturelle est une théorie empirique (1973: 199-200). Supposons quune théorie de la vérité pour langlais ait entre autres pour conséquences
It rains est vrai (en anglais) si, et seulement si, il fait froid.
Dans la mesure où nous comprenons le métalangage (y compris lénoncé il fait froid) et que nous savons ce que veut dire est vrai, nous sommes capables détablir que la théorie est fausse: lénoncé anglais it rains nest nullement vrai si, et seulement si, il fait froid.
Comment y parvient-on? Ici intervient lappareil conceptuel quinien. Daprès Davidson, la construction dune théorie de la vérité (entendue comme théorie sémantique) pour un langage doit être conçue comme une tentative dinterprétation radicale: à savoir mettre à disposition dun interprète toutes les informations dont il a besoin pour comprendre une langue quinitialement il ne comprend pas du tout. La construction de la théorie doit se fonder uniquement sur les manifestations de consentement et de non-consentement des locuteurs étrangers (on suppose que linterprète est en mesure de reconnaître quand un locuteur étranger manifeste quil considère comme vrai un énoncé dans des circonstances déterminées), et sur des faits, que lon suppose également accessibles au locuteur et à linterprète (1973: 203 et n.). Ainsi, par exemple, nous pourrions parvenir à établir quun locuteur anglais montre quil considère vrai it rains non pas dans tous les cas où il fait froid et seulement dans ces cas, mais dans tous les cas où il pleut et seulement dans ces cas. Naturellement, le locuteur auquel nous avons affaire pourrait se tromper ou mentir; dautre part, du moins au début, nous navons pas dautre choix que de le considérer comme crédible (cest-à-dire maximiser laccord entre le locuteur et nous, quant au jugement sur les circonstances de fait en relation auxquelles nous interprétons le langage). Cest lassomption du principe de charité de Quine.
Il y a une objection immédiate à la méthode de linterprétation radicale, et en réalité à lassomption dune théorie de la vérité tarskienne comme théorie de la signification. Les T-biconditionnels ne sanctionnent quune identité extensionnelle entre les côtes droits et les côtés gauches, et non une identité de signification. Par exemple, le biconditionnel
Grass is green est vrai (en anglais) si et seulement si la neige est blanche
est vrai, mais grass is green ne signifie pas «la neige est blanche»: simplement il advient que les deux énoncés sont vrais. Davidson considère que lobjection peut être dépassée si lon adopte un point de vue holiste : en considérant ensemble tous les T-biconditionnels pour les énoncés du langage «nous connaîtrons le rôle que joue chaque partie significative de lénoncé, et [...] les connexions logiques entre cet énoncé et dautres» (1973: 206; voir Engel, 1994: 50-53). Par exemple, nous connaîtrons le rôle de grass dans plusieurs énoncés, et nous serons en mesure dexclure quil puisse signifier «neige». Il faut noter que dans ce cas, holiste signifie uniquement «non atomique»: il nest pas clair que pour palier à linconvénient dont nous avons parlé supra, nous devions prendre en considération tous les biconditionnels (et dautre part, Davidson ne démontre pas quen les prenant tous en considération le problème soit résolu: il ne fait dans ce cas quune conjecture raisonnable).
Comme la traduction radicale pour Quine, linterprétation radicale de Davidson est une expérience de pensée, qui devrait montrer sur quoi se fonde linterprétation sémantique dun langage (essentiellement, sur des jugements de vérité des locuteurs dans des circonstances de faits déterminées). Quine avait déduit de lanalyse de la traduction radicale lindétermination de la signification. Davidson ne la nie pas, mais la dédramatise: chaque théorie de la vérité empiriquement confirmée constitue une interprétation du langage, même sil sera possible den construire dautres, également confirmées, qui articulent différemment les rapports entre les significations et les croyances (1973: 206).
En effet, chaque divergence entre nos jugements de vérité et ceux dun autre locuteur peut toujours être reconduite soit à des croyances différentes, soit au fait quaux mêmes mots nous attribuons des significations différentes. Rien ne peut nous obliger à un choix plutôt quà un autre. Donc, la distinction entre schéma conceptuel et contenu, que Quine accepte également, est infondée pour Davidson, dans le sens où il nexiste pas de traits du comportement linguistique dun locuteur qui doivent être reconduits à son schéma conceptuel (cest-à-dire aux significations selon lesquelles il utilise les mots) plutôt quau contenu de ses croyances, ou réciproquement (Davidson, 1974).
Plus récemment (1986), Davidson a soutenu que linterprétation est une opération que chaque locuteur accomplit à légard de chaque autre locuteur au cours de chaque interaction linguistique, et ce sont également les limites de sa validité: on ne devrait pas donner pour acquis (comme il lavait fait, voir par ex. 1973: 201) quelle sapplique à une langue, partagée par une communauté linguistique. La langue dont ont parlé les philosophes un système de conventions appris et partagé nexiste pas: et ni la théorie interprétative avec laquelle un interprète se prépare à linteraction avec un locuteur déterminé (théorie antécédente), ni celle qui résulte de ladaptation de la théorie antécédente au comportement linguistique effectif du locuteur (théorie transitoire) ne sont partagées par une communauté. La capacité de communiquer ne consiste que dans la capacité de comprendre et de se faire comprendre (1986: 173): le processus de formation dune «théorie transitoire» ne peut pas plus être soumis à des règles que ne peut lêtre le processus de création dune nouvelle théorie devant rendre compte de nouvelles données, dans quelque domaine que ce soit.
31. Le démantèlement du paradigme dominant.
À partir du début des années soixante-dix, le paradigme frégéen fut soumis à différentes critiques (et même, au moins à première vue, contradictoires), qui eurent pour effet de miner sa crédibilité globale, sans pour autant donner lieu à un paradigme alternatif. Les réflexions de Kripke et de Putnam sur la valeur sémantique des noms propres (comme Napoléon ou France) et des noms de substance et espèce naturelles (comme or ou citron) mettent en discussion la validité générale des analyses fondées sur les concepts de sens et de dénotation (Frege), ou extension et intension (Carnap, Montague). Émerge un point de vue qui tend à identifier sans résidus la signification avec la dénotation ou référence (théorie de la référence directe), en montrant comme lavait déjà fait Russell (§ 9) que des notions comme celle de sens ne peuvent être tenues comme pertinentes pour la détermination des conditions de vérités des énoncés.
Parallèlement, la réflexion sur le langage qui se développe dans le cadre de la psychologie cognitive et de lIntelligence Artificielle (I.A.) tend au contraire à revendiquer la pertinence, pour la théorie sémantique, des processus délaboration du langage imputables à un esprit fini, naturel ou artificiel (et donc la thèse 3 du paradigme dominant voir § 4 est contestée). La sémantique traditionnelle est souvent jugée incapable de servir de base à une théorie de la compréhension du langage; par conséquent, son droit à lappellation de sémantique théorie de la signification est également mis en doute, étant donné le lien toujours plus étroit qui est reconnu entre signification et compréhension. La philosophie du langage accepte toujours plus de se faire suggérer des thèmes et des solutions par les sciences cognitives: dans le cours des années quatre-vingt, on assiste à une substitution graduelle du modèle reconnu de la logique et sur lefficacité duquel, de Frege à Montague, nous avons insisté par un modèle que nous pourrions appeler computationnel. Alors que pour le paradigme dominant, il sagissait de représenter les relations sémantiques sur le modèle des relations inférentielles dans un système de logique, la sémantique dorientation cognitive se propose de représenter la compréhension du langage comme un calcul exécuté par un système (naturel ou artificiel), dont les caractéristiques sont conçues à partir de la science des ordinateurs (et la logique retrouve ici son rôle, voir Lolli, 1991; Frixione, 1994).
Certes, même au cours de ces années, de nombreux chercheurs continuent de partager pour lessentiel le point de vue de Frege, ou danalyser le langage dans le cadre de la grammaire de Montague ou dautres théories formelles analogues; et des tentatives de «réforme» du paradigme, essayant de remédier à son inadéquation descriptive là où elle est la plus évidente, sont explorées (§ 35). Mais le paradigme dominant est jugé toujours plus souvent soit trop cognitif ou contaminé par le mentalisme (par les théoriciens de la référence directe), soit au contraire trop peu cognitif (par les sémanticiens cognitifs). Une tentative de synthèse entre ces instances opposées est proposée par les «théories duelles» (§ 34); mais ces propositions semblent pour le moment fragiles et incapables de résoudre la dichotomie entre référentialisme pur et cognitivisme. Au début des années quatre-vingt-dix, la théorie des conditions de vérité et la théorie de la compréhension semblent constituer, pour la sémantique, deux voies différentes et alternatives.
32. Théorie
de la référence directe.
Au cours des années soixante-dix, et de manière plus affirmée dans la décennie suivante, on fut de plus en plus convaincu que Frege avait chargé le concept de sens de deux fonctions différentes: dun côté, le sens dune expression est ce qui en détermine la dénotation ou référence; de lautre, le sens est une entité cognitive, qui hérite de la fonction de la notion traditionnelle de concept ; par exemple, le sens dune expression est ce quun locuteur compétent connaît, du fait quil comprend cette expression. Mais, au moins dans certains cas et peut-être dans tous, les deux fonctions sont incompatibles: ce qui détermine la référence nest pas un contenu possible de la compétence sémantique, et dautre part ce quun locuteur associe à une expression nest pas ce qui en détermine la référence. La dissociation des deux fonctions est argumentée initialement par Kripke pour le cas des noms propres, avant dêtre étendue à dautres catégories dexpressions.
Dans une sémantique des mondes possibles, à la manière de Kripke (§ 17), si un énoncé didentité de la forme a = b est vrai, il est aussi nécessairement vrai. Cest le cas parce que, dans ces sémantiques, chaque interprétation assigne à une constante individuelle le même individu dans tous les mondes possibles; ainsi, si lon associe le même individu dans le monde réel à a et b (dès lors que a = b est vrai), il leur sera associé également un même individu dans tous les mondes possibles: donc lidentité a = b vaut dans tous les mondes possibles, ce qui revient à dire quelle est une identité nécessaire. En rappelant que les constantes individuelles tiennent, dans un langage formel, le rôle des noms propres, il est facile de comprendre comment cette conséquence pourrait sembler contre-intuitive: comment une identité comme «Hespéros = Phosphoros» peut-elle être nécessaire ? Il est facile dimaginer un monde possible dans lequel létoile qui apparaît la première le soir (Hespéros) et celle qui disparaît la dernière le matin (Phosphoros) sont deux corps célestes différents. Dans une série de conférences tenues en 1970, parues sous le titre Nom et nécessité [La logique des noms propres] en 1972, Kripke répliqua en soutenant la pleine légitimité de la thèse contestée, également en relation au langage naturel: les identités qui impliquent des noms propres (comme Hespéros = Phosphoros) sont effectivement nécessaires, parce quun nom propre dénote le même individu dans tous les mondes possibles (cest un désignateur rigide). La position du paradigme dominant était, à cet égard, différente. Ce quun nom propre dénote est déterminé par son sens; si lon considère comme le pensait probablement Frege que le sens du nom est exprimé par une description définie (par exemple létoile du soir dans le cas dHespéros) alors il est possible que, dans des mondes différents, des objets différents satisfassent la description, et que donc le nom dénote des objets différents. Cela vaut également si lon pense, comme Russell, que les noms propres normaux sont des descriptions définies «masquées» (§ 9): ce sera en tout cas la description qui déterminera la dénotation du nom propre.
Contre le paradigme, Kripke soutient que les noms propres ne sont nullement des synonymes de descriptions, ni au sens de Frege ni au sens de Russell; en vérité, les noms propres nont pas de sens: leur valeur sémantique consiste (entièrement) dans leur référence. On a habituellement subdivisé les arguments de Kripke contre la théorie traditionnelle en trois groupes: épistémologiques, métaphysiques, sémantiques. Les arguments sémantiques sont peut-être les plus immédiats. Par exemple: «Si Aristote signifiait lhomme qui fut le maître dAlexandre le Grand, alors dire Aristote fut le maître dAlexandre le Grand serait une simple tautologie. Mais il est clair que ce nest pas le cas: cela exprime le fait [je souligne] quAristote fut le maître dAlexandre le Grand» (1972: 45). Voici par contre, un exemple dargument épistémologique. Disons que le nom propre Kurt Gödel soit considéré comme le synonyme de celui qui a découvert le théorème dincomplétude de larithmétique. Cest très certainement la seule information qui soit associée par une majorité dindividus au nom de Gödel. Si nous découvrions quen fait ce théorème fut conçu par un certain Schmidt (auquel, dans sa grande malhonnêteté, Gödel subtilisa les notes), dirons-nous que le nom Gödel se réfère en réalité à Schmidt? Non pas; nous dirons justement que celui qui a découvert le théorème nest pas Gödel mais Schmidt (1972: 78-79).
Les arguments métaphysiques sont fondés sur nos intuitions modales, relatives à ce qui est possible ou non. Disons que Aristote soit considéré comme synonyme du philosophe né à Stagire, auteur de la Métaphysique. Il sensuit que lénoncé Aristote naquit à Stagire et écrivit la Métaphysique, étant analytique, est également nécessaire. Cest-à-dire quil est nécessaire quAristote soit né à Stagire, etc. Ce qui bien évidemment nest pas le cas: Aristote aurait pu naître ailleurs, et cest un fait contingent quil soit né précisément à Stagire; de même quil aurait pu mourir à trois mois et ne pas composer la Métaphysique. Nos intuitions nous disent quaucun énoncé du type Aristote = le ceci ou cela nest nécessaire. Il en va de même si un nom est considéré comme équivalent à une disjonction de descriptions, comme lavait soutenu Searle (1958; 1969: 223) et Wittgenstein avant lui (1953: § 79): par exemple le philosophe né à Stagire ou lauteur de la Métaphysique ou le maître dAlexandre le Grand, ou ...: parce quAristote cet individu-là aurait pu ne rien faire de tout cela.
Une objection évidente à Kripke est quil semble quil y ait des cas où la synonymie entre un nom et une description est forcée: par exemple, lorsquun nom est introduit dans le langage à travers une description. Celui qui introduit le nom Hespéros pour la planète Vénus aurait pu dire: jutiliserai Hespéros comme nom du corps céleste qui apparaît à tel endroit dans le ciel. Dans ce cas, Hespéros nest-il pas synonyme de le corps céleste etc.? Non, dit Kripke; la description est certes utilisée pour fixer la référence du nom, mais elle nen donne pas la signification. «Si Hespéros avait heurté précédemment une comète, il aurait pu être visible à une position différente [...] Dans une situation contrefactuelle de ce genre, nous dirions que Hespéros naurait pas occupé cette position, mais non pas que Hespéros naurait pas été Hespéros» (1972: 90).
À la place de la théorie traditionnelle, Kripke propose une image alternative de la manière dont un nom propre en vient à se trouver doté de la référence par laquelle il est utilisé dans le langage. Un nom acquiert initialement sa propre référence grâce à un baptême: un «rite» dans lequel le nom est directement associé à son référent, qui est physiquement présent. Cette association initiale se transmet de locuteur à locuteur sur la base dune relation, accompagnée de lintention (caractéristique dune communauté linguistique) que chaque locuteur a dutiliser le nom tel quil est utilisé par les locuteurs qui lui en enseignent lutilisation. Cette «chaîne» dutilisations du nom est nommée par Kripke chaîne causale, parce que la référence est transmise par des relations causales (comme la relation dapprendre par un locuteur la manière dont un nom est utilisé). On a observé (Evans, 1973: 202) que malgré les intentions des locuteurs, la chaîne causale de Kripke ne transmet pas toujours la référence instituée par le baptême initial: par exemple le nom Madagascar désignait à lorigine une partie de la côte africaine, et par la suite, du fait dune méprise de Marco Polo, il en vint à désigner la grande île qui lui faisait face. Si cest le baptême qui compte, Madagascar devrait aujourdhui encore désigner cette partie de la côte africaine (ce qui nest pas le cas). Plus généralement, on a observé (Napoli, 1992: 388) que La Logique des noms propres répond à deux questions distinctes: (a) en quoi consiste la valeur sémantique des noms propres? et (b) de quelle manière les noms propres en viennent à avoir leur valeur sémantique? La réponse à la seconde question limage du baptême et de la chaîne causale est moins convaincante (Kripke lui-même en est conscient, 1972: 81) que celle apportée à la première, qui est que la valeur sémantique des noms propres consiste exclusivement dans leur référence. Dans la mesure où lidée centrale de Kripke est que la référence dun nom lui est associée directement, sans la médiation dun sens frégéen, on parle à cet égard de théorie de la référence directe des noms propres (sur cette théorie en général, voir, Récanati, 1993: chap. 8).
Des considérations analogues furent développées par Kripke lui-même (1972: 125 sq.) et par Hilary Putnam (né en 1926) à propos des noms despèce et de substance naturelle. La référence de mots comme eau ou tigre nest pas déterminée par un ensemble de conditions associées au mot lui-même (par exemple pour eau, quil sagisse dun liquide incolore, sans saveur particulière, qui bout à 100°, qui gèle à 4°, etc.) qui en constituent la définition; quelque chose pourrait ne pas satisfaire la définition et être également de leau (et donc faire partie de la référence du mot eau). Putnam ne fait pas seulement allusion au fait que les définitions usuelles du dictionnaire ne déterminent pas vraiment lextension des mots définis (par exemple le fait que les tigres aient un pelage à rayures jaunes et noires fait partie dune définition normale du mot tigre, mais un tigre albinos nen est pas moins tigre). Ceci vaut également pour la plus soignée des définitions que la science est en mesure de produire à un moment donné de son développement, et en général pour nimporte quelle détermination conceptuelle quun locuteur puisse avoir «en tête», en association à un nom despèce ou de substance naturelle. Pour faire voir que les sens sil sagit de concepts ou dentités mentales ne déterminent pas la référence de ces mots, Putnam (1975: 223-227; 1984: 29-32) conçoit une ingénieuse expérience de pensée. Supposons quil existe une planète, Terre Jumelle, identique à la Terre si ce nest que ses fleuves, ses lacs et ses mers sont pleins dun liquide apparemment semblable à leau, mais dont la composition chimique est tout à fait différente et très complexe (dont labréviation serait XYZ). Dans le français parlé sur la planète Terre Jumelle ce liquide sappelle eau. Sur Terre Jumelle, la chimie est aussi développée que sur Terre; cest pourquoi un terrejumellien qui visiterait aujourdhui notre planète naurait aucune difficulté à reconnaître que, malgré les apparences, les deux liquides sont différents et nappellerait pas eau (en terrejumellien) le liquide terrestre. Mais avant la naissance de la chimie disons avant 1750 aucun terrien ni terrejumellien naurait été en mesure de distinguer les deux liquides: un locuteur terrien, appelons-le OscarT, et son double terrejumellien OscarTJ auraient eu «en tête» exactement le même concept en association avec le mot eau. Et pourtant eau utilisé par OscarT, se réfère au liquide terrestre (H2O)et non également à XYZ, tandis que eau utilisé par OscarTJ se réfère à XYZ et non également à H2O. Si nous partageons ces intuitions de Putnam, nous reconnaîtrons que la référence du mot eau nest pas déterminée par le sens associé au mot, mais par le fait davoir la même nature que le liquide en relation auquel le mot est utilisé paradigmatiquement ; un «fait» que le Putnam «réaliste métaphysique» des années soixante-dix considère comme déterminé tout à fait indépendamment de nos théories. En ce sens, une communauté linguistique tout entière et pas seulement un simple individu peut être dans lerreur quant à la référence de eau, or ou citron: parce que les théories sur la base desquelles ces mots sont de fait appliqués peuvent attribuer par erreur la même nature à des objets (des échantillons de liquide par exemple) qui nont pas en réalité la même nature, ou ne pas lattribuer à des objets qui lont.
Putnam ne dit pas que les noms despèce et de substance naturelle nont pas de sens, mais il insiste sur le fait que si leurs sens sont des entités cognitives, ils ne déterminent pas la référence. Certainement les locuteurs ont «à lesprit» quelque chose en association avec ces mots: sil sagit de locuteurs compétents, ils ont «à lesprit» un ensemble dinformations (que Putnam appelle stéréotype) considérées socialement nécessaires pour une utilisation adéquate du mot. Le stéréotype associé à tigre inclut le fait dêtre un carnivore, davoir certaines dimensions, le pelage rayé jaune et noir, etc. On peut se demander si, également pour les noms propres, il existe un équivalent du stéréotype: si lon considère socialement nécessaire dassocier à Napoléon Bonaparte lidée dun général français, qui conquit quasiment toute lEurope au début du dix-neuvième siècle, etc. De fait, le problème na pas été posé, probablement parce quil semble non naturel de considérer ce genre dinformations comme faisant partie de la compétence linguistique.
Une autre catégorie à propos de laquelle on a parlé de référence directe ce sont les indexicaux. Le phénomène de lindexicalité est extrêmement répandu dans le langage. Il concerne en premier lieu des mots comme je, tu, ici, là, maintenant, hier, etc. dont la référence dépend du contexte dans lequel ils sont utilisés. Mais il concerne également, par exemple, la dimension du temps verbal: la vérité ou la fausseté dun énoncé temporalisé dépend, en général, du moment de son émission. Mitterand sera élu président est vrai avant mai 1981 et faux en 1997.
Dans quel sens les lemmes indexicaux (je, tu, etc.) ont une référence directe? Nous observons tout dabord que, tout comme les noms propres selon Kripke, ce sont des désignateurs rigides : étant donné un contexte, leur référence est la même dans tous les mondes possibles. Par exemple je, utilisé par un certain locuteur dans une circonstance déterminée, se réfère à lui dans tous les mondes possibles. Si jécris maintenant jaurais pu être archéologue, je suis en train dimaginer un monde dans lequel Diego Marconi, et personne dautre, est archéologue.
Deuxièmement, un indexical nest pas synonyme dune expression non indexicale (et il est généralement difficile den trouver un synonyme, même indexical). Par exemple, je nest pas (comme on pourrait le croire) synonyme du locuteur du contexte (Napoli, 1992: 420-421): cette expression est une expression non rigide, qui se réfère à des individus différents dans des mondes différents (dans ce contexte, quelquun dautre aurait pu parler à ma place), tandis que, comme nous venons de le voir, le mot je est rigide (étant donné un contexte). En général, les indexicaux ne peuvent être remplacés par dautres expressions dans les contextes de croyance: «Quelquun peut croire quici et maintenant nous avons une journée magnifique sans croire que le 5 novembre dans la banlieue de Turin puisse être une journée magnifique, parce quil peut ne pas connaître la date ni même le lieu où nous nous trouvons» (Napoli, 1992: 418 n). Cet aspect dit de l«essentialité» des indexicaux a été mis en évidence par J. Perry (1979) ; voir également Corazza-Dokic (1993).
Que lon considère maintenant le phénomène suivant (Kaplan, 1977). Lénoncé Je suis ici maintenant est vrai dans chaque contexte dans lequel il est prononcé, et il est vrai «en vertu de la signification des mots», cest-à-dire quil est analytique. Et pourtant, il nexprime pas une vérité nécessaire: jaurais pu tout aussi bien être ailleurs, et il nest certainement pas nécessaire que je sois là maintenant. Nous pourrions dire que lénoncé est vrai dans tous les contextes, mais, étant donné un contexte, il nest pas vrai dans tous les mondes possibles. Par contraste, que lon considère lénoncé: Je suis Diego Marconi: il nest certainement pas vrai dans tous les contextes, mais dans le contexte présent, il est vrai dans tous les mondes possibles. Il faut donc tenir compte, dans le cas des indexicaux, de deux paramètres ou indices qui contribuent à en déterminer la valeur sémantique: le contexte et le monde possible. Daprès D. Kaplan, à un indexical sont associés un caractère et un contenu. Le caractère est une fonction de contextes à contenus: dans le cas de je, par exemple, le caractère est la règle qui associe à un contexte le locuteur de ce contexte. Le contenu, à son tour, est une fonction de mondes possibles à individus (lieux, moments, etc.): le contenu de je, étant donné un contexte, associe à chaque monde possible un individu (et nous avons vu quil sagit dune fonction constante, qui associe toujours le même individu à tous les mondes possibles).
Le caractère dun indexical sidentifie avec sa signification linguistique: celui qui connaît le français sait que je identifie le locuteur du contexte, tu identifie lauditeur, etc. À la rigueur, le caractère nest pas le sens de Frege, parce quil ne détermine pas de manière univoque la référence (Napoli, 1992: 386): il assigne à un indexical des référents divers dans des contextes divers. Toutefois, il ressemble au sens du fait quil est le contenu de la compétence linguistique, et la règle qui détermine la référence (non pas de manière univoque, mais selon les contextes). Donc, quand on soutient que les indexicaux ont une référence directe, on ne veut pas dire quils nont pas de signification linguistique (comme les noms propres): on veut au contraire insister sur le fait que, comme les noms propres, ce sont des désignateurs rigides, et encore une fois comme les noms propres ils ne peuvent être remplacés par dautres expressions sans altérer la valeur de vérité des énoncés dans lesquels ils apparaissent.
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